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LE DOGONS

De
160 pages
Spécialiste mondialement reconnue de l'Afrique centrale et de l'Ouest, germaine Dieterlen connaît et fréquente les Dogon depuis 1937. Ce volume ouvre à la découverte du monde dogon, de la pensée dogon, et du mythe de la création qui étaie cette pensée et entretient une remarquable mémoire collective à partir de deux axes : la notion de personne et le mythe de la création.
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LES DOGON
Notion de personne et mythe de la création

Collection Passerelles de la Mémoire dirigée par Jean Ambrosi

Cette collection rend compte d'un lien original entre ethnologie, anthropologie, mythologie, psychothérapie.. . Elle fait état d'une intention "ethnopsychiatrique" particulière. Bien des rites anciens ou étrangers à notre culture, observés dans leur étrangeté apparente, nous remettent en contact avec nos propres rites oubliés. C'est à cet éveil que cette collection prétend participer.

Déjà parus

AMBROSI Jean, La médiation thérapeutique. CLAUDE Cath~rine, L'enfance de l'humanité. MOREAU Alain, Structure de la relation. AMBROSI Jean, Le désir de changement. Les entretiens du troisième mercredi. RAUL T Alain, Pour une psychiatrie de la rencontre (les passagers des longs couloirs J. AMBROSI Jean, Transfert et relation de sympathie. THEDE Nancy, Gitans et flamenco, les rythmes de ['identité. NGANDU Nkashama Pius, Mémoire et écriture de l'histoire dans Les Écailles du ciel de Tierno Monénembo.

cgL'Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-8235-X

Germaine DIETERLEN

LES DOGON
Notion de personne et mythe de la création

Préface de Jean Ambrosi

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

PREFACE
Que Germaine Dieterlen soit d'abord textes. Germaine Dieterlen, au même titre que Marcel Griaule, participent aujourd'hui de la mémoire dogon. Griaule a été adopté et reconnu comme l'un des leurs par les Dogon. Culte des ancêtres aidant, il a reçu de son vivant les honneurs dus aux grands ancêtres, avant d'être inhumé dans la tradition, en terre dogon. Germaine Dieterlen est un personnage respecté et admiré en cette terre dogon à laquelle elle donne tant, pour laquelle elle travaille et poursuit un travail de mémoire exceptionnel. La fréquentation de ce « terrain» a débuté pour elle en 1937, s'est interrompue quatre ans durant la guerre, et n'a jamais cessé depuis. Cette constance inégalée en la discipline répond de la qualité éthique de l'observation, des affmités entre ce chercheur incomparable et les Dogon, comme avec de nombreuses populations regroupées dans le bassin du Niger. Elle témoigne aussi de la qualité de la distance indispensable, tant à l'observation qu'à l'effort de mémoire. Cette constance rappelle aux chercheurs débutants, ou aux chercheurs « trop pressés », que «les instantanés 5 remerciée du

privilège qu'elle nous accorde avec la publication de ces

anthropologiques» relèvent davantage d'un tourisme immédiat que d'une préoccupation profonde. Et puis, comment imaginer que les Dogon aient pu se présenter il y a plus de cinquante ans et que cette image perdure aujourd'hui, identique à elle-même? Par quel artifice l'anthropologue se permettrait-il de penser que les sociétés observées sont immuables, fixées dans leurs traditions et leurs manières de vivre? Germaine Dieterlen nous enseigne que l'essence de la tradition et des croyances ne parviennent en lumière et ne prennent sens qu'au seul moment où elles sont considérées dans leur dynamique. Encore convient-il de se mettre à l'écoute des différentes « paroles », niveaux de discours, auxquels on accède seulement au prix payé d'une patience infmie. La qualité respectueuse qui préside au contact et à l'établissement de la confiance tient sans doute à la qualité propre de Germaine Dieter len, mais aussi à une attitude intellectuelle rigoureuse héritée de Marcel Mauss, qui repousse toute entreprise d'interprétations, qui garantit de toute tendance ethnocentrique. Germaine Dieterlen a beaucoup écrit, articles et volumes. Elle est actuellement occupée, et depuis 1991, à la rédaction du second tome du « Renard pâle». Nous avons décidé ensemble de cette publication afm de concerner un public plus vaste, sans pour autant banaliser la matière. La collection « Passerelles de la mémoire» répond ainsi à la fonction qu'elle occupe au sein des éditions de l' Harmattan. Le propos est large. Que l'on ne s'y trompe pas, il s'agit ici d'un texte plein, cohérent, exceptionnel, produit par une ethnologue de première importance dans le siècle... qui l'a vu naître. Il consiste bien entendu à présenter les Dogon selon un mode à la fois rigoureux, vivant et profond. 6

Ce peuple, de par la profonde beauté qui en émane, est naturellement soumis depuis une dizaine d'années au regard de photographes, de journalistes, de touristes de passage qui y trouvent sans doute leur compte. C'est, on l'aura compris, l'en deçà et l'au-delà des « images» dont il est ici question. Autre volet du propos, la mise en évidence du lien indissociable qui unit la « conception de la personne dogon» et sa mythologie. D'où le choix de faire se succéder ces deux thèmes, dont le contenu a été précédemment publié en des volumes et des revues spécialisées, aujoùrd'hui difficilement accessibles. L'on verra comment l'acte quotidien banal, l'engagement le plus simple de la « personne» résonnent dans l'histoire, la préhistoire et la protohistoire de ce peuple, comment un « tout sacré» imprègne la vie de tous les jours. Enfin, - mais est-ce la motivation profonde à l'origine de cette entreprise? - nous avions à cœur de présenter au plus grand jour cette personnalité scientifique reconnue, le personnage hors du commun, Germaine Dieterlen, l'auteur de cet ouvrage. Le sens et le goût du « collectif» impulsé par Marcel Griaule et la nature profonde de l'auteur, lui interdisent tout sentiment d'orgueil. Elle prend grand soin de toujours citer son grand inspirateur, Marcel Mauss, mais aussi, collègues, informateurs, collaborateurs, depuis sa collègue des premiers pas, Solange de Ganay, jusqu'à Jean Rouch qu'elle accompagne encore, qui l'accompagne encore, sans que ni l'un ni l'autre se départisse de l'amitié et du regard critique indispensables à la quête, inspirés de Marcel Mauss, inaugurés sur le terrain par Marcel Griaule. La mouvance scientifique et intellectuelle dans laquelle s'inscrit Germaine Dieterlen, compte, en amont, Durkeim et Marcel Mauss. Marcel Mauss, le «maître de l'ethnologie française» fonde l'Institut en 1925. « Ethnologue de laboratoire» et « théoricien sédentaire», il encouragea cependant et fit prévaloir les études sur le terrain auxquelles 7

s'adonnèrent ses disciples, des personnalités aussi différentes que Louis Dumont, AlfTed Métraux, Jacques Soustelle, Denise Paulme, et bien entendu, Marcel Griaule puis Germaine Dieterlen et Jean Rouch. Dans le même esprit, au-delà de cette précieuse et curieuse incursion chez les Dogon, Germaine Dieterlen nous offie et nous incite à un regard dépouillé, a-critique, qui gagnerait à être porté sur les «peuples étranges », sur nos voisins immédiats, et, d'un même élan, sur notre propre société, sur nous-mêmes. Jean Ambrosi

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Germaine D IETERLEN
(Entrevue avec Jean AMBROSI, le 2 Avril 1999, Paris.)

(...)

- « Je suis cévenole, mon père est cévenol et ma mère genevoise et moi je suis très liée aux Cévennes, on est resté très attaché, on n'est pas raisonnable de garder les maisons de famille, on se demande si on a raison, comment vont faire les générations actuelles pour parvenir à les conserver à les entretenir,. .. On ne sait, il y a beaucoup de choses que l'on ne sait pas,... on passe son temps à se dire qu'on ne sait pas. »
(...)

- «C'est avant 1931 que j'ai fait la connaissance de Georges-Henri Rivière (...) Il avait été chargé par le Dr Rivet de changer le musée du Trocadéro et de le remplacer par un musée d'une conception tout à fait nouvelle et d'en faire le musée de l'Homme. Avant même que le projet soit lancé, en 1931, Marcel Griaule avait le projet d'une exposition sur la première mission Dakar-Djibouti qui devait traverser toute l'Afrique pendant deux ans. Griaule disposait de sept collaborateurs. 9

Griaule et Rivière avaient besoin d'aide. Rivière nous a demandé, à moi-même et à la fille de Jules Supervielle, de venir l'aider. Nous avions du temps pour aider à ce travail. Alors j'ai commencé à coller des timbres, des photographies au Musée de l'Homme. Nous nous occupions en particulier des dons, cadeaux que beaucoup de gens avaient octroyés pour cette mission, mission qui avait fait l'objet d'une loi votée à l'Assemblée Nationale le 31 mars 1931. Alors j'ai vu cette exposition et j'ai rencontré Marcel Griaule pour la première fois. Et puis je me suis progressivement beaucoup intéressée et j'ai commencé à suivre les cours de l'Institut d'Ethnologie où plus tard je publierai. Là j'ai fait la connaissance de Marcel Mauss et ce fut une révélation. Au même moment, Marcel Griaule, qui était un des meilleurs élèves de Marcel Mauss, suivait ses cours lorsqu'il rentrait des séjours sur le terrain. Puis Marcel Griaule a fait son exposition, magistrale, sur tout ce qu'il avait fait pendant deux ans. Cette exposition s'est tenue au musée de l'Homme. Nous avons fait tout notre possible pour l'aider. A partir de ce moment-là, je n'ai pas arrêté et commencé d'ailleurs à passer un ou deux examens de certificat d'ethnologie et en particulier d'anthropologie physique; il y avait quatre certificats pour avoir une licence. Et puis, Solange de Ganay et moi-même, grâce au Dr Rivet et à la demande Marcel Griaule, avons obtenu une mission du Muséum d'Histoire Naturelle pour aller poursuivre les travaux entrepris en 1931, déjà chez les Dogon. Et tout a commencé comme ça. » (...) - « Je suis partie avec Solange de Ganay en 1937. Marcel Griaule est venu nous rejoindre. Et puis nous avons poursuivi, en 1938, 1939 et 40. JO

Et puis il y a eu la guerre. Impossible de quitter la France. J'ai essayé de continuer mes examens de façon à acquérir une licence. En même temps j'ai publié un ouvrage sur les Dogon dans un des numéros de la collection de l'Institut d'Ethnologie qui m'a d'ailleurs servi de seconde thèse. On travaillait au musée de l'Homme, on travaillait à la maIson. Et puis, hélas, l'on n'a pas pu continuer de suivre les cours de Marcel Mauss. Il avait été frappé d'un interdit d'enseignement, il devait souffrir atrocement de l'état dans lequel on l'avait mis,... et porter l'étoile jaune. C'était vraiment terrible. Il est mort pendant cette guerre et nous n'avons plus eu de professeur. Mais, il faut que je dise que pendant ces années d'avantguerre, à tout moment, que l'on soit à Paris, que l'on revienne de mission, l'on se précipitait. Marcel Mauss faisait six heures de cours par semaine, au Collège de France, au laboratoire, à l'institut d'ethnologie, à la Sorbonne, à l'Ecole des Hautes Etudes, nous n'aurions pas voulu en manquer une et nous étions tous ses élèves. Nous lui devons tout, c'est quelqu'un qui nous a défmitivement ouvert l'esprit à cette curiosité, au goût de cette recherche approfondie, longue, patiente, modeste. A cette époque-là Marcel Mauss pratiquait déjà la critique remarquable d'ouvrages qu'il a passé son temps à étudier, à critiquer parfois avec le comble de l'urbanité, la meilleure éducation, mais en même temps avec une fermeté de pensée absolument inébranlable et une totale loyauté dans l'approche du travail, et je pense qu'on ne pouvait être que désintéressé personnellement en suivant ses conseils parce qu'il vous rendait excessivement prudent sur les conclusions ou théories que l'on pouvait avoir,... c'est encore à la mode aujourd'hui, c'est dangereux, Si..., si..., je sais ce que c'est, je m'en garde bien car tous les jours on découvre des choses nouvelles et l'on peut seulement dire «voilà l'état actuel de nos recherches ».» Il

- « Alors après la guerre on a recommencé à travailler et à voyager. Dès ce moment là nous sommes partis tous les ans, Nous rendions très régulièrement visite aux Dogon, mais, en même temps, et cela c'est l'ouverture due au tempérament de Griaule, il n'était pas question de se limiter aux seuls Dogon. Pour comprendre un peu ce qu'étaient les Dogon, il fallait aussi travailler chez les Bobo, les Bambara, les Malinké et ensuite chez les Soniké, c'est ce qui a été fait, et Jean Rouch chez le Songhay. C'était un travail collectif sur une quantité de sociétés qui se trouvaient groupées autour du Niger. Une des choses qui a été la plus importante au point de vue de l'attitude que nous avions vis-à-vis de la recherche collective, a été inventée par Jean Rouch: une série de colloques internationaux et interdisciplinaires qui se sont tenus en Afrique avec des africains en tant que témoins, collaborateurs et personnages très importants, aussi importants que l'ont été Ambateba et Bubuama, je cite ceuxlà mais il y en a eu d'autres, Kirsembo, je pourrais les énumérer tous, plus des généalogistes aussi intéressants que Wa Kamisoko, Iarasylla, etc. Nous avons travaillé avec des gens très différents en toutes sortes de domaines et tout en continuant, avec persistance, ce qui avait été entamé chez les Dogon. »
(H.)

- « Et puis est arrivée l'annonce du Sigui, donc il n'était pas question de faire autre chose que de voir ce que c'était. Or le Sigui avait été décrit par Marcel Griaule - qui n'y avait jamais assisté - grâce à ses informateurs,... et là, je tire mon chapeau aux gens qui l'ont informé, je n'oublierai jamais l'exactitude absolument rigoureuse avec laquelle ils ont instruit Marcel Griaule sur la manière dont cela se déroulait, puisque j'ai vu la même chose et que cela s'est 12

avéré exactement comme il est écrit dans « Masques Dogon », le volume que Griaule a produit sur ce sujet. Le Sigui ne se limite pas du tout à une opération menée dans un endroit. C'est une cérémonie itinérante, extrêmement large, qui intéresse toute la société masculine. Et les femmes aussi, puisqu'elle font la bière et que cette bière' est fondamentale pour le Sigui. Une des prières les plus importantes, celle publiée dans ce livre, est l'histoire de la fabrication de la bière du Sigui, il ne faut jamais l'oublier. J'ai mis très longtemps à le savoir après avoir recueilli cette prière et à la comprendre. »
(...)

- «Ce travail s"est poursuivi bien entendu avec Jean Rouch qui est venu après le décès de Griaule. Griaule a travaillé jusqu'en 1956, jusqu'à la dernière minute sur le terrain, en janvier et février 56 il était encore là-bas, juste pour quelques jours. Malheureusement, il est mort. Et après 56, j'ai continué, j'ai dit aux Dogon que j'irais jusqu'à ce que je ne puisse plus. Je les ai tous réunis et je leur ai dit: « Voilà, je suis seule maintenant et je vais essayer de travailler avec vous ». Et j'ai demandé à Jean Rouch de venir, de continuer, et il est venu. D'autres ont continué aussi, en particulier la fille de Griaule et son gendre, quelques jours, quelques fois, et puis d'autres personnes sont venues, ... mais le travail sur le Renard, sur la cosmologie et la mythologie Dogon, et même sur l'histoire., ... et maintenant sur la préhistoire., tout cela continue.
(...)

- « Mes plus grands moments chez les Dogon, c'est quand je promène avec eux.
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Une des choses absolument passionnantes, est que ces gens ont écrit leur propre mythologie sur le terrain, par des pierres levées, des aménagements, des constructions, des monuments mégalithiques, des peintures à l'intérieur des cavernes, d'innombrables renseignements dans différentes cavernes,.. . On vous amène et on vous explique ce qu'on a fait dans cette caverne,... je peux dire que ces moments où l'on se promène et où l'on découvre cela, sont des moments féériques, parce que quelque chose qu'on n'avait pas compris s'éclaire d'un seul coup. »

(...)
- « Il ne faut jamais oublier une chose, c'est que les Dogon.

sont ici chez eux depuis le XIV ou le xvème siècle, et
qu'avant ils étaient ailleurs. Ils ont aménagé ce terrain à partir de cette date-là, pas avant, mais eux ont écrit leur préhistoire, c'est cela qu'ils ont fait. Cela exige du recul, ce qui nous intéresse, c'est ce qu'ils ont eux-mêmes compris, ce qu'ils ont voulu que leurs enfants apprennent, sachent de leur histoire, de leur protohistoire, de leur cosmogonie. Les Dogon ont été jusqu'au point de représenter une petite vallée comme étant le Niger. Ils ont besoin de la présence du Niger et comme ils en sont à 150km depuis leur migration il y a cinq ou six cents ans, ce n'est pas tout à fait facile, alors ils l'ont installé. Ils ont installé le Niger à la porte, quand on est à Sanga on traverse Dybé, Dybé, c'est le « Niger », leur « nouveau Niger ». » (...) - « Maintenant, chez les Dogon et dans la boucle du Niger, et ailleurs,... il y a une évolution extrêmement rapide due à plusieurs facteurs qui fait que,... comment cela va se conserver, est-ce que cela va se conserver complètement, se transformer,... à savoir ce qui va arriver,... d'abord sur le plan 14