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Le drame de l'hellénisme

De
410 pages
Le Drame de l'Hellénisme, c'est un siècle d'histoire de la Grèce moderne. Commencée en 1821, cette histoire prend fin en 1922. De Kolettis à Vénizéols, des guerres de Macédoine aux Guerres balkaniques, prélude à la Grande Guerre, mais aussi de Solomos à Séféris, l'auteur renoue le fil de cette histoire méconnue. Il en fait émerger la figure de Ion Dragoumis, écrivain, diplomate, homme politique (né en 1878 et mort en 1920), qui, à la charnière de deux mondes, incarna un moment-clé de la conscience nationale grecque, portant haut les valeurs de l'Hellénisme.
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Le Drame de l'Hellénisme

~ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-7788-0 EAN: 9782747577885

Marc Terrades

Le Drame de l'Hellénisme
Ion Dragoumis (1878-1920) et la question nationale en Grèce au début du XXe siècle

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Konyvesbolt 1053 Budapest Kossuth L.u. ]4..16 HONGRIE

L'Harmattan Italia Via DegH Artisti, 15 ]0124 Torino ITALIE

à Marie-Françoise à Marie
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AVERTISSEMENT
Le lecteur doit se souvenir que la Grèce n'a adopté le calendrier grégorien (le nôtre) qu'à partir de 1923. Tous les documents en grec antérieurs à 1923 utilisent l'ancien calendrier, en retard de 13 jours sur le nôtre. Même les historiens grecs contemporains, lorsqu'ils évoquent des événements antérieurs à 1923, les datent selon l'ancien système. Le système de la double datation (les deux dates séparées par un slash: 13/26 octobre ou 5/18 avril...) n'est pas systématiquement employé. Lorsqu'il lit, dans un ouvrage grec même récent, que l'Autriche a déclaré la guerre à la Serbie le 15 juillet 1914 (le 28 selon notre calendrier), le lecteur cultivé peut comprendre de quoi il retourne et rectifier de lui-même. Ce n'est pas aussi évident lorsqu'il s'agit d'événements propres à l'histoire intérieure de la Grèce, moins connue. Certains de ces événements, datés selon l'ancien calendrier, appartiennent à la mémoire collective des Grecs. Il ne pouvait être question d'y faire allusion sans conserver cette datation. D'une manière générale, nous avons opté pour le système de la double datation. Lorsque, pour différentes raisons, une seule date est fournie, elle l'est dans le calendrier moderne. Tout travail en grec moderne rencontre le délicat problème de la transcription des prénoms grecs en français. Aucune solution n'est vraiment satisfaisante, mais la pire nous paraît être celle qui consiste à vouloir à toute force les franciser, car elle s'expose inévitablement à des inconséquences. Il est toujours possible de traduire Pavlos en Paul ou Ioannis en Jean. Comment traduire Elefthérios ou Adamantios ? Même ceux qui adoptent cette formule ne s'y résolvent pas, ce qui les conduit à utiliser une double nomenclature, grecque et française, du plus mauvais effet. Pour notre part, nous avons opté pour l'uniformité et décidé d'adopter systématiquement une transcription phonétique du grec: Pavlos, Ioannis, Adamantios etc. En revanche, nous avons délibérément opté pour la transcription française des noms de souverains (Georges, Constantin...), suivant en cela la coutume qui veut que, par exemple, l'on évoque l'empereur Guillaume dans un ouvrage consacré à Friedrich Nietzsche. Pour faciliter leur identification par le lecteur français, les noms de villes grecques, éventuellement francisés, sont orthographiés en caractères latins d'après les cartes les plus couramment disponibles de nos jours en France. Les titres de journaux et revues grecs sont ordinairement transcrits sans être traduits. L'intitulé original en grec n'est donné qu'à la première occurrence. Les termes suivis d'un astérisque sont définis dans le Glossaire consultable en fin de volume.

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Ion Dragoumis, Culture Grecque

Au pied de l'Hélicon, à proximité de l'actuelle Levadia, il y a un magnifique ravin que dominent d'abruptes falaises rocheuses, d'où jaillissent les eaux de deux sources. L'une s'appelle la source de l'Oubli, l'autre la source de la Mémoire. Je crois bien qu'un site aussi imposant obligeait les Anciens à s'arrêter pour réfléchir au destin de l'homme, qui ne peut passer sa vie à se souvenir, mais ne doit point pour autant tout oublier. Ion Dragoumis, Culture Grecque

INTRODUCTION

«UN ET DES MILLIERS...»
Etre d'avant-garde, c'est savoir ce qui est mort. Etre d'arrière-garde, c'est l'aimer encore. Roland Barthes

Le piéton impénitent qui, s'attardant à Thessalonique, se mettrait en quête des innombrables merveilles d'art byzantin que la grande ville moderne met un soin jaloux à protéger des regards, ne manquerait pas d'emprunter, venant de la gare, l'avenue de Monastir, que prolonge vers l'est l'antique via Egnatia des Romains. Poursuivant son chemin vers le centre, il croiserait successivement, sur sa gauche, la rue Ion Dragoumis puis la rue Elefthérios Vénizélos, qu'une étrange ironie de l'histoire fait ici cohabiter. Si, délaissant provisoirement le charme silencieux de la ville haute, il choisissait de descendre vers la mer en direction de la Tour Blanche, il lui faudrait, passé le bain turc, prendre à droite vers Sainte Sophie avant de parcourir sur toute sa longueur l'avenue Pavlos Mélas. De là, il pourrait ensuite rejoindre le Musée Archéologique en empruntant l'avenue du roi Georges. Présumons sans trop de risques qu'aucun de ces noms, à l'exception peut-être de celui de Vénizélos, parce qu'on l'a donné au nouvel aéroport international d'Athènes, ne susciterait en lui la moindre réminiscence, pas même celui du roi Georges, dont le demi-siècle de règne, à la différence de celui de la reine Victorial, n'occupe pas la moindre place dans la mémoire collective des Européens, spécialement des Français. Allons plus loin. Qui se souvient que la Grèce moderne est née d'une révolution sanglante qui passionna et mobilisa les plus grands poètes de l'époque romantique? Qui lit encore Les Orientales? Combien de visiteurs du Musée des Beaux-Arts de Bordeaux peuvent spontanément donner sens au tableau de Delacroix (1825) La Grèce sur les ruines de Missolonghi? Qui peut encore prétendre, de nos jours, en France, avoir quelque lumière sur ce que fut, tout au long du dix-neuvième siècle, «la question d'Orient»? Qu'évoquent pour un Français cultivé d'aujourd'hui qui n'ignorerait rien de la Guerre de Sécession (<< Autant en emporte le vent»), de la Révolution
1 Georges 1erde Grèce (1845-1913), qui monta sur le trône à l'âge de 18 ans (1863), était le fils du roi Christian IX du Danemark et le frère d'Alexandra, épouse d'Edouard VII d'Angleterre qui succéda sur le trône à sa mère, la reine Victoria, en 1901.

russe (<< Docteur Jivago »), voire de la guerre des Boxers (<< 55 jours Le Les de Pékin»), les Guerres balkaniques? Les Dardanelles? La Grande Catastrophe? La Grèce moderne: combien de livres, combien d'articles, combien d'émissions? Affaire de spécialistes, dira-t-on. Voire. De ce côté, les choses ne se présentent pas mieux. Il est stupéfiant de constater qu'aucun ouvrage de quelque importance, qui soit expressément consacré à l'histoire de la Grèce moderne2, n'est plus actuellement (2004) disponible en France chez quelque éditeur que ce soit. Epuisés, les ouvrages de Nicolas Svoronos (1964), Constantin Tsoukalas (1970) ou Constantin Vakalopoulos (1986) n'ont été ni réédités ni remplacés. Les rares pages que l'on puisse encore lire sur le sujet sont celles, forcément limitées, que l'on trouvera dans des travaux couvrant plus largement l'histoire des Balkans ou celle de l'Empire Ottoman. Ce que nous avons dédaigné d'écrire nous-mêmes, nous n'avons pas non plus jugé bon de le traduire: la bibliographie grecque est, on s'en doute, abondante. Nul ne s'est avisé, depuis des décennies, qu'une bibliothèque universitaire française pouvait avoir intérêt à mettre à disposition des étudiants (spécialement des étudiants en histoire) ne serait-ce qu'une traduction d'un bon ouvrage grec récent3. Le phénomène historiographique rejoint le phénomène historique. Un simple inventaire bibliographique atteste que les lacunes, devenues structurelles, de la recherche française en la matière sont à mettre en relation avec un désintérêt relativement brutal pour la «question orientale », désintérêt qui a lui-même accompagné le recul de la présence française, sous toutes ses formes, en Méditerranée orientale et au Moyen Orient dès la fin du premier conflit mondial. Alors qu'on observe, jusque dans les années 20, une production en langue française relativement abondante et souvent d'excellente qualité concernant les « affaires de Grèce », rapidement, après le pic constitué par la publication en 1925-26 de la monumentale Histoire diplomatique de la Grèce de Driault et L'Héritier, la source se tarit, de sorte
2 Nous prenons soin de distinguer Grèce moderne et Grèce contemporaine. Les remarques présentes portent essentiellement sur la période comprise entre la Révolution Grecque (1821) et la Grande Catastrophe (1922), encore que la période ultérieure, à quelques notables exceptions près, ne soit pas davantage étudiée et connue.
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A l'heure où nous publions ces lignes (début de l'année universitaire 2004-2005), les Guerres balkaniques figurent au programme de l'agrégation d'histoire. Comme on pouvait s'y attendre, la bibliographie disponible en français se signale par ses lacunes.

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que le chercheur d'aujourd'hui se trouve confronté à une inquiétante et, semble-t-il, interminable béance, effroyable trou de vidange où, depuis maintenant plus de soixante-dix ans, s'est engloutie, avec les œuvres ellesmêmes, la curiosité qui leur avait donné naissance. La science française semble s'être accommodée d'une doctrine historiographique élémentaire, qui n'est d'ailleurs pas sans rapport avec cette fausse image de soi que Ion Dragoumis reprochait à l'Hellénisme moderne de s'être laissé imposer par l'Occident: La Grèce, c'est la Grèce antique et, à la rigueur, quoique dans des proportions moindres, la Grèce byzantine, au demeurant mieux cultivée à travers les manifestations de son art qu'à travers son histoire proprement dite, qui reste l'affaire, en France, d'une infime poignée de spécialistes, et qui d'ailleurs est à peine enseignée. La Grèce moderne, elle, n'existe tout simplement pas. On mesure mal en France l'exaspération que suscite en Grèce la permanence de ce regard confit dans l'archéomanie, vécu comme le déni de ce qui, gloire et souffrance mêlées, constitue le Grec moderne dans sa véritable identité. Il n'est pas impossible qu'une certain forme de mépris soit ici secrètement à l'œuvre. Cette ignorance nimbée d'illusion et de préjugés n'est d'ailleurs pas sans conséquences. D'un point de vue strictement historique, elle rend proprement stupide face à des événements contemporains qui, bon gré mal gré, interpellent la conscience européenne. La question balkanique a resurgi, dans toute sa violence, «à deux heures d'avion de PariS» comme disent les journalistes, mais à mille lieues de notre imaginaire comme de notre mémoire. L'affaire de Chypre n'est pas réglée, qui est elle-même en relation étroite avec la délicate question de l'intégration de la Turquie à l'Europe. Le regain islamique interpelle la modernité démocratique dans ses fondementsmêmes. Plus que jamais la Grèce se trouve au carrefour problématique de l'Orient et de l'Occident. L'objectif du présent travail n'est pas de combler cette lacune, lors même qu'il serait (partiellement) amené à le faire. Son objet premier n'est pas de restituer cette histoire oubliée mais d'en faire émerger une figure-clé, celle de Ion Dragoumis, écrivain, diplomate, homme politique, né en 1878 et mort en 1920, qui, à la charnière de deux mondes, incarna un moment de la conscience nationale grecque, portant haut les valeurs de l'Hellénisme. La notion d'Hellénisme requiert quelques éclaircissements. Le terme Hellinismos [EMllVll1jlOÇ] déjà attesté en grec ancien, dans une acception est essentiellement linguistique puisque, étant formé sur le verbe hellinizô [BMllvi(m] qui signifie proprement parler ou écrire correctement le grec, il désigne avant tout l'aptitude à manier correctement la langue grecque et, par extension, la communauté humaine qui manifeste cette aptitude. Par

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suite, le développement sémantique des deux termes, tel qu'il se confirme dès l'Antiquité et se conserve jusqu'à nos jours, lorsque hellinizô en vient à signifier, transitivement, helléniser, c'est-à-dire convertir des populations non helléniques non seulement au langage mais aux mœurs et à la religion des Grecs, atteste d'une sorte de pré-compréhension déjà très ancienne de l'idée à laquelle les linguistes modernes nous ont désormais habitués, à savoir que la langue n'est pas un simple « instrument de communication », mais bien la matrice même de la pensée, partant de la culture d'une nation dans ses caractéristiques les plus distinctives. Le terme Hellinismos peut alors aussi bien désigner le procès d'hellénisation que son résultat: là où était le «Barbare », le Grec est advenu, de sorte que l'idée, si essentielle pour l'Hellénisme moderne, d'une sorte de vocation de la Grèce à sauver le monde en l'hellénisant, c'est-à-dire en le civilisant par le biais d'un accès au Verbe par excellence dont l'absence de maîtrise constitue proprement la barbarie, loin de tout devoir à la seule source romantique si bien étudiée par K. TH. Dimaras, reconduit à la mieux enracinée des certitudes antiques, sédimentée dans le lexique. Il n'en demeure pas moins qu'il y a une cassure dans l'histoire de 1'Hellénisme, cassure liée au triomphe du christianisme qui détermine les Grecs, à partir d'un certain moment, à échanger leur identité d'Hellènes [EM17veÇ] ontre celle de « Romains» [PWjlaiol], voulant traduire par là leur c attachement privilégié à la très chrétienne seconde Rome (Byzance). Ce changement de dénomination traduit un reniement: le Moyen-Age théocratique byzantin rejette l' Hellénisme du côté des ténèbres du paganisme, adoptant en cela la leçon de l'Ancien Testament qui, en opposant le Grec, désigné sous le nom d'Hellène [EMllV], au Juit: en avait fait l'archétype du païen. Ce n'est qu'à l'époque moderne que le terme Hellénisme recouvre tous ses droits à signifier l'identité grecque. Le «Romain» [Pwjlaioç] redevient un Hellène [EM17V]. Comme nous le montrerons dans notre premier chapitre, cette réhabilitation de I'Hellénisme, dont la justification théorique est à porter au crédit du grand historien Konstandinos Paparrigopoulos, ne s'obtient qu'au prix de certaines manipulations proprement idéologiques de la réalité historique, au terme desquelles quelque chose de l'ordre du mythe se trouve institué: l'idée d'un principe permanent secrètement à l'œuvre sous les diverses modalités historiques de la vie grecque au cours des siècles. Un tel retournement ne pouvait être plus précoce et il serait vain d'alléguer telle ou telle occurrence du terme Hellénisme à des époques antérieures. Car ce qui compte ici c'est moins le signifiant que le signifié, or un tel signifié ne pouvait advenir à ce signifiant-là que sur fond d'un avènement plus essentiel: celui de la philosophie de l'histoire elle-même, dont les réquisits les plus importants - des réquisits d'ordre ontologique touchant à la

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philosophie de la substance4 - ne furent pas réunis avant le milieu du XVIIIe siècle. Ion Dragoumis est, à bien des égards, dans la continuité spirituelle de Paparrigopoulos dont il hérite ce concept de l'Hellénisme comme principe. En même temps, il s'en distingue sur des points essentiels, en refusant principalement toute définition substantialiste du «principe », ce qui constitue tout à la fois un sérieux inconvénient en termes politiques et un extraordinaire avantage en termes philosophiques. Car une telle conception préserve une forme de générosité qui renoue directement avec la conception antique faisant de l'Hellénisme un fait culturel « ouvert », et elle discrédite toute tentative d'assimiler l'Hellénisme de Ion Dragoumis à d'autres formes de nationalisme européen apparues à la même époque et qui fIrent assez vite la preuve de leur aptitude à se couler dans des configurations fascistes ou fascisantes. C'est que la doctrine de Dragoumis, considérée dans ses derniers développements, demeure un nationalisme certes, mais un nationalisme enté sur l'humanisme, un nationalisme paradoxal dont le premier moteur ne serait pas le tribalisme. Dragoumis ne cesse de répéter que si la particularité nationale doit être préservée et approfondie, ce n'est pas simplement pour resserrer les liens de la tribu face aux autres tribus, c'est parce qu'il y va de l'humanité même de l'homme. Que nous serons d'autant plus humains que nous serons plus Grecs, Français, ou Russes. En que c'est seulement en étant plus humains de la sorte que nous serons vraiment universels, comme le montre l'exemple de l' Art et de la littérature, qui ne conquièrent leurs droits à la reconnaissance universelle que d'avoir mieux approfondi leurs raisons particulières et mieux exploité leurs moyens locaux. Telle est la dialectique de l'humanisme qui constitue le contenu substantiel ultime de l'Hellénisme de Ion Dragoumis. Dragoumis, bien entendu, n'est pas parvenu d'emblée à ce résultat. L'étude approfondie des circonstances ayant précédé le premier événement majeur de son existence, à savoir son départ pour la Macédoine, à la fin de l'année 1902, nous a conduit à nous déprendre de tout schéma déterministe simplificateur tel que celui qui ferait du nationalisme du jeune Dragoumis une sorte d'héritage familial mécaniquement transmis du père au fils. Stéphanos était un militant actif de la cause nationaliste et Ion, en Macédoine, n'allait pas tarder à le devenir. Mais l'un ne fut pas la cause directe et immédiate de l'autre. Le cas de Ion Dragoumis offre une illustration particulièrement claire de la nécessité où nous sommes, lorsque
4 Sur cette question, nous renvoyons à l'excellente mise au point de Alain Renaut dans son introduction à Herder, Histoire et cultures, Paris, Garnier-Flammarion, 2000.

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nous tentons de penser les effets de milieu, familial ou social, de faire leur place à un grand nombre de médiations subtiles. En l'occurrence, la médiation littéraire joue ici un rôle de toute première importance. En nous fondant sur l'étude minutieuse du Journal et de la Correspondance, même largement postérieures, qui livrent les indices concordants d'une relation perturbée au Père, nous avons pu remonter au foyer primitif du drame spirituel de Ion Dragoumis. Nous avons cru pouvoir résumer l'essence de ce drame en une formule: l'insécurité ontologique fut sa marque de fabrique originelle. Dans le cas de Dragoumis, l'insécurité ontologique se trouva être celle d'un fils de famille initié à la haute culture internationale de son temps. Le jeune Dragoumis, perdu de rêves de grandeur et d'ambitions sapées par le doute et l'auto-dénigrement, lisait beaucoup et se trouvait très au fait des grands courants littéraires de son époque. C'est sur le terrain de la littérature que ses propres troubles se croisèrent avec l'esthétique décadentiste du Culte du Moi de Maurice Barrès. Barrès fut, pour Ion Dragoumis, une rencontre de jeunesse, expression à laquelle nous accordons un sens essentiellement psychologique. Barrès fut le compagnon du jeune Dragoumis, le mentor d'un fils de famille torturé par la question du Père. Son influence fut profonde et considérable, mais elle fut avant tout personnelle, trouvant à opérer dans une intrigue dont la signification fut au départ davantage individuelle et familiale que purement idéologique. Barrès fournit à Dragoumis un certain nombre de clés lui permettant de s'arracher aux tourments de son propre labyrinthe intérieur. Dans la lecture du Barrès purement artiste, esthète, qui n'était pas encore le Barrès nationaliste de l'Affaire Dreyfus, Ion Dragoumis puisa d'abord la confmnation de son état comme relevant d'une authentique réalité, des éléments d'analyse lui permettant de le comprendre et de le justifier, voire de le légitimer, des indications propres à transformer ce qui n'était que subi dans l'humiliation en posture voulue et assumée. A partir de ce moment-là, toute l'existence de Ion Dragoumis fut, peut-on dire médiatisée par la littérature barrésienne qui lui offrait le langage approprié dans lequel à la fois poser et comprendre ses problèmes et tenter de les résoudre. Cette révélation miraculeuse arrima fermement Dragoumis à Barrès, mais toujours avec un certain retard de l'élève sur le maître. A quelques mois de rejoindre son poste à Monastir, alors que Barrès était déjà résolument engagé dans la cause nationaliste -il venait de publier Scènes et doctrines du nationalisme, dont il envoya aussitôt un exemplaire dédicacé à son émule grec - Ion Dragoumis ne parvenait pas encore à le comprendre; il restait un jeune dandy « décadent », prisonnier d'une problématique purement psychologique en quête de débouchés égotistes: il n'avait pas encore dépassé le stade « esthétique» déjà abandonné par son maître.

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La Macédoine allait jouer le rôle de révélateur. En Macédoine, Ion Dragoumis refit son retard: il comprenait désormais le sens du barrésisme nationaliste, post-égotiste. C'est à cet instant, à cet instant seulement, que l'ex-fils de famille abjura son dandysme et récupéra sans doute comme sien, sous l'influence persistante de Barrès, le nationalisme familial. C'est à ce moment-là, pourrions-nous dire en termes sartriens, qu'il se choisit comme déterminé. En réalité le nationalisme lui sauta au yeux comme étant la solution à son problème ontologique. La fulgurance de cette révélation, la merveilleuse satisfaction d'avoir trouvé - c'est à peine une métaphore - la terre promise, expliquent la véhémence lyrique, mais aussi la violence sans mesure de l'auteur qui ne tarda pas à s'exprimer dans un premier grand livre aux accents mystiques qui le rendit immédiatement célèbre en Grèce: Le Sang des Martyrs et des Héros, publié en 1907. Ainsi, c'est bien sous l'influence de Barrès que Dragoumis, à l'origine, se saisit de la question de l'Hellénisme. Et c'est parce qu'il était sous cette influence que l'Hellénisme, dans un premier temps, se présenta à lui moins comme un problème théorique que comme une solution pratique. L'activisme comme ivresse: une planche de salut. C'est à cette époque que se constitua la figure proprement aveuglante du nationaliste « macédonolâtre », « ethnolâtre », dont les « excès» alimentèrent la légende, noire ou dorée selon le cas. Avec le temps, cette légende se dégrada en doxa, ce qui ne la rendit pas moins tenace. S'il en était resté là, s'il n'avait rien écrit d'autre, Ion Dragoumis serait sans doute conforme à l'image qu'en vertu de cette doxa depuis longtemps sédimentée, aujourd'hui encore, le plus souvent, on garde de lui: un nationaliste pur et dur, brutal et sans nuances, qui mérita son destin. Mais dès son deuxième ouvrage, Samothrace, publié en 1909, une inflexion se fait jour, qui témoigne du conflit de deux influences également fortes au sein d'une même pensée, celle de Nietzsche, que Dragoumis découvre petit à petit, et celle de Barrès, toujours puissamment présente. Avec Nietzsche, la représentation de la forte individualité reprend ses droits en face de la tentation, toujours aussi vertigineuse d'une résolution ultime du problème ontologique du sujet par immersion dissolvante dans la totalité sociale. Or Dragoumis se trouve là à la première véritable croisée des chemins, car ce conflit entre individualisme et holisme connaît une issue dialectique de la plus haute importance pour le développement futur de sa pensée nationale. Dans Samothrace, Dragoumis découvre l'idée communautaire, la notion de communauté, comme entité première et substrat de l'identité nationale. Il importe peu de souligner à quel point, bien entendu, un tel aujhebung était mythique et illusoire. Ce qui compte, c'est qu'une fois établi en cette position stratégique de son système de pensée, le thème

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communautaire empêchait Dragoumis d'emprunter les voies habituelles de l'idéologie nationaliste, notamment parce qu'il lui interdisait de considérer la congruence Etat-Nation comme un objectif absolument prioritaire. Dans la mesure où Dragoumis considérait que le seul élément essentiel vraiment identifiable de l'Hellénisme était la structure de vie communautaire, il ne pouvait plus accorder à la structure-Etat la même importance cruciale que lui accordent les nationalismes orthodoxes, aux yeux desquels seule la parfaite congruence de la nation et de l'Etat dans la structure Etat-nation, constitue une garantie d'existence pérenne de la réalité nationale. Pour Dragoumis, l'Etat, en tant que structure politique, se révèlait secondaire car l'essence de l'Hellénisme reposait dans les communautés qui pouvaient survivre - qui avaient survécu - en l'absence d'Etat national centralisé. Ce sont donc les communautés qui, à ses yeux, devaient être l'objet de tous les soins. L'accroissement, le renforcement de l'Etat central n'était pas une fin en soi, surtout s'ils devaient aboutir à une fragilisation des communautés partout où elles existaient hors des frontières du royaume. Ces thèmes fortement hétérodoxes allaient être amplement développés dans les derniers ouvrages publiés de son vivant: Ceux qui sont vivants (1911) et Culture grecque (1914). Les conséquences en furent considérables. Lors de révolution Jeuneturque de 1908, Dragoumis, loin de partager les illusions des uns (les nostalgiques grecs de la Grande Idée qui voyaient là l'amorce d'une occasion de reprendre Constantinople) et des autres (les tenants de l'Helléno-ottomanisme qui rêvaient d'une grande race orientale unie et fraternelle), Dragoumis n'eut qu'un souci: tirer au mieux profit de la crise pour renforcer l'autonomie et la puissance des communautés grecques de l'Empire. Mais ce fut surtout plus tard, lors de l'entrée en scène de Vénizélos, que toutes les conséquences de sa vision si particulière des enjeux nationaux se fIrent pleinement sentir. Entre les deux hommes, les enjeux se précisant avec l'entrée en guerre de l'Europe entière, la situation ne pouvait que devenir conflictuelle: aux yeux de Dragoumis, Vénizélos incarnait très exactement cette vision à la fois pan-étatiste et impériale du nationalisme, version dont il était persuadé qu'elle n'était pas adaptée à la réalité grecque, par essence géographiquement éclatée, et que sa mise en œuvre conduirait au désastre. Ce qui ne manqua pas de se produire. Il faut en revenir au thème communautaire car sa position centrale dans la doctrine de Dragoumis recouvre d'autres enjeux tout aussi essentiels que le enjeux proprement politiques. Osons même le dire: cette centralité découvre en réalité la question politique comme une question véritablement secondaire chez Dragoumis. Si la communauté revêt dans sa pensée l'importance qui est la sienne, c'est en raison de sa vocation propre qui est d'être avant tout une matrice culturelle: l'officine où se fabrique les grands

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hommes, les créateurs de la haute culture. La question de la haute culture grecque de demain domine les derniers écrits de Ion Dragoumis. Elle est au cœur de son dernier ouvrage publié: Culture grecque en 1914. Dans ce livre, Dragoumis s'efforce, pour l'essentiel, d'approfondir la question des relations entre tradition et innovation. Sur ce point, Dragoumis, une fois de plus, se démarque du schéma le plus communément partagé par les nationalistes orthodoxes de son époque. Car, en dépit de certaines apparences, Dragoumis n'est pas un traditionaliste. Il n'est pas tendu vers le passé mais vers l'avenir. Il n'est pas polarisé sur la conservation mais sur la création. Un indice très net en est l'absence de toute rumination morose de la décadence. Ce thème, dont les spécialistes ont repéré la récurrence dans les problématiques nationalistes d'Europe occidentale, notamment en France, est totalement absent de l'œuvre de Dragoumis. Dragoumis ne se lamente pas sur la décadence de la Grèce comme Maurras sur celle de la France, il réfléchit aux conditions d'une nouvelle floraison créatrice de l'Hellénisme. En outre, la solution que représente la formule communautaire dans la vision de Dragoumis est nettement marquée par l'obsession touchant aux conditions de la production de la haute culture. Or, ce n'est pas une question simple chez lui, compte-tenu des termes dans lesquels il la pose et d'un certain nombre de facilités auxquelles sa propre démarche depuis Samothrace et surtout dans Ceux qui sont vivants, l'a conduit à renoncer. Car, d'une part cette haute culture, si elle doit en être une doit bien être une culture grecque, authentiquement grecque, en vertu du principe, que nous avons précédemment baptisé dialectique de I 'humanisme et annoncé comme étant l'élément de vérité de sa doctrine, à savoir que la culture est réalisation de l'essence humaine et que cette réalisation, pour être authentique et universellement féconde, ne peut s'opérer que sur le mode de la particularité. Mais d'un autre côté, la particularité qu'il s'agit ici de mobiliser reste, chez Dragoumis, indéterminée, ce qui constitue sans doute le point à la fois le plus original et le plus problématique. Nous nous sommes efforcés de mettre en lumière le paradoxe que constitue chez lui une conception non substantialiste de la Grécité, qui ne se laisse défmir ni par une langue, ni par une religion ni par une race particulières. Conception négative de la Grécité, avons-nous dit par analogie avec la théologie négative, qui pose de redoutables problèmes au plan politique mais aussi au plan culturel car, en l'absence de détermination précise de l'essence de la Grécité, comment défmir les orientations d'une culture authentiquement grecque, au nom de quoi la préserver de ce qui, prétendument, contrarierait son essence? Il Y a bien entendu de très bonnes raisons qui ont interdit à Dragoumis les facilités d'une conception substantialiste de la Grécité. Nous pensons que les plus décisives se sont imposées à lui au travers de la question linguistique qui, et ce n'est pas un hasard, a toujours été au cœur de ses préoccupations. Dragoumis fut un ardent militant du démoticisme et cet

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engagement lui-même est parfaitement compréhensible. Or, en tant que démoticiste, il ne pouvait sans contradiction souscrire à une conception substantialiste de la Grécité fondé sur la pérennité d'un « génie national )} incarné dans la langue, comme le faisait à la même époque la nationalisme allemand. Car en Grèce il y avait plusieurs langues prétendant à cette incarnation. Tel était le sens du conflit linguistique opposant démoticistes et puristes. Dragoumis ne pouvait sans ruiner sa propre position adopter une position substantialiste consistant à affmner que la langue démotique était la véritable incarnation du génie national car toute sa stratégie à l'endroit des puristes consistait précisément à combattre en général l'équation substantialiste qui assimile le génie national à la langue, sur laquelle reposaient tous leurs raisonnements. S'il leur avait rendu les armes sur ce point, la querelle entre puristes et démoticistes fût devenue proprement indécidable. Dragoumis était donc obligé, contre la conception romantique mais en accord avec un poète démoticiste comme Solomos, de ne voir dans la langue qu'un instrument. Mais par là-même le génie national s'évanouissait dans une abstraction insaisissable, qui n'était plus susceptible de fournir aucune norme. Dragoumis appliqua le même raisonnement à la race et à la religion. Paradoxalement ces difficultés auront constitué- une chance pour la valeur et donc la pérennité de sa pensée. Car Dragoumis, tout en la posant pour la première sans doute aussi radicalement dans la littérature néohellénique, laissa la question de la Grécité ouverte. En la laissant ouverte, en démontrant qu'elle ne pouvait être qu'ouverte, il ne contribua pas seulement à sa manière, aporétique, à empêcher l'émergence ou la légitimation théorique, durant l' entre-deux-guerres, de courants de type raciste, composante essentielle de tous les fascismes, dont l'absence en Grèce ne doit donc plus surprendre, pour cette raison même. Il a fait plus: en empêchant ainsi qu'une pensée de la particularité ne compromît ses chances avec ses plus hideuses déformations, il lui conserva intacte la possibilité d'interpeller notre propre époque qui est peut-être, compte-tenu des terribles problèmes, sociaux, moraux, spirituels, qu'elle doit affronter, redevenue capable, par delà les temps difficiles, d'en comprendre à nouveau le sens. Cet essai, adapté d'une thèse soutenue en juin 2004 à l'Université Michel de Montaigne (Bordeaux Ill), n'est pas une monographie. Bien qu'il suive, dans sa structure, un ordre globalement chronologique, il ne s'est pas assigné pour but de restituer, jusque dans le moindre détail, les épisodes d'une existence, les développements d'une oeuvre personnelle. Rapporté aux exigences d'une stricte monographie, on y trouverait bien des lacunes. C'est ainsi par exemple que le lecteur friand d'anecdotes se sentira frustré de n'y découvrir presque aucun développement concernant les aventures amoureuses de Dragoumis, pourtant nombreuses et importantes dans sa vie.

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Une étude spécialement consacrée à ses relations avec l'actrice Marika Kotopouli se justifierait. Elle nous permettrait de pénétrer dans les coulisses de la vie culturelle athénienne au début du siècle. Question passionnante, qui toutefois débordait du cadre que nous nous étions imparti. Ion Dragoumis prit toujours soin de bien distinguer vie privée et vie publique. Certaines femmes jouèrent un rôle important dans sa vie. Aucune n'a eu d'influence repérable sur sa réflexion théorique et ses engagements politiques. Cette étude a été conçue sur le modèle d'une sorte de tapisserie, constituée d'une chaîne, d'une trame et de points. Filons la métaphore et considérons, si l'on veut bien, que la chaîne serait constituée de ces invariants culturels de plus ou moins longue durée que viendrait croiser la trame des grands événements historiques, déterminant de sorte une multitude de points, certains plus éminents que d'autres, et dessinant en relief la carte d'une histoire: celle de la Grèce moderne, entre 1878 et 1923. L'aventure personnelle de Ion Dragoumis s'inscrit dans ce paysage et ne se comprend que par lui. A l'heure de mettre la dernière main à ce travail, mes remerciements vont prioritairement à Renée-Paule Debaisieux, que sa parfaite connaissance de la littérature néo-hellénique conduisit à m'orienter vers Ion Dragoumis. Je lui dois cette rencontre qui se révéla bien plus qu'un simple sujet de thèse. Je lui dois également l'honneur et le bonheur d'avoir pu faire paraître les toutes premières traductions, qui auront donc été françaises, des œuvres de Ion Dragoumis. Je remercie également madame Vassiliki Kondoyanni, de l'Université Démocrite de Thrace (Alexandroupoli) dont les conseils m'ont été précieux à l'époque où, en préalable à cette recherche, il me fallait décrypter des textes par moments énigmatiques pour un non-Grec. Les archives Ion Dragoumis, comme celles des autres membres éminents de cette grande et prestigieuse famille, sont actuellement conservées à la Bibliothèque Gennadios d'Athènes, dirigée, du temps de mes recherches, par Madame Charis Kalligas. Ce fut pour moi un immense plaisir d'en fréquenter la splendide salle de lecture, attablé devant les émouvants manuscrits d'un autre temps, que le soin jaloux de Monsieur Alexis Malliaris, chargé de l'inventaire du fond Ion Dragoumis, avait, à la demande de Madame Maria Voltera, responsable des archives, mis gracieusement à ma disposition. Que toutes ces personnes, dont la gentillesse le disputent à la chaleureuse disponibilité, ainsi que tous leurs collaborateurs de la Bibliothèque Gennadios, trouvent ici l'expression de ma profonde gratitude. Je remercie enfin tous ceux qui ont bien voulu me faire part de leurs remarques et qui, endossant l'ingrate tenue du correcteur, m'ont aidé à donner à cet essai sa forme ultime, que j'espère au moins satisfaisante, à défaut d'être plaisante. Ma pensée va à Daniel Cérézuelle, Simon

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Charbonneau, Gérard Fronty, Jean-Louis Lauqué, Jean-Pierre Siméon. Que leur indéfectible amitié reçoive ici le témoignage de ma profonde reconnaissance. Bordeaux, juin 2004

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Ion Dragoumis
1878-1920
(Interprétation graphique originale de Marc Terrades)

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CHAPITRE I

PETITE HISTOIRE D'UNE GRANDE IDÉE
PERMANENCE DE LA GRANDE IDÉE
Fernand Braudel nous a appris à distinguer le temps court de l'événement, objet du «récitatif» traditionnel, «précipité, dramatique, de souffle court », du temps plus long de la « conjoncture qui met en cause le passé par larges tranches: dizaines, vingtaines ou cinquantaines d'années », et d'un temps encore plus long, un temps «d'ampleur séculaire» qui s'offre à l'histoire « de longue et même de très longue duréel». En tant que drame, la vie écourtée de Ion Dragoumis, diplomate, écrivain et militant infatigable de la cause nationale, né en 1878 et mort assassiné en 1920, relève bien entendu de la première catégorie, tout en s'inscrivant dans une conjoncture politique, économique et sociale marquée par l'entrée difficile et longtemps retardée de la Grèce dans la modernité. Deux grandes figures politiques encadrent cette période: celle de ChariIaos Trikoupis et celle d'Elefthérios Vénizélos. La vie d'adulte de Ion Dragoumis commence à la mort de Trikoupis et s'achève le jour du triomphe de Vénizélos à Sèvres. En ce qui concerne l'histoire, par nature beaucoup plus lente, des « représentations », toute cette époque est dominée par une sorte d'idée fIXe qui ne cesse de hanter l'imaginaire politique des Grecs du royaume (en ce qui concerne les Grecs de l'extérieur, les choses, comme nous le verrons, sont beaucoup plus compliquées). Que cette «Grande Idée» (Mey61'1 I~éa) puisse faire, à certains moments, l'objet des plus vives critiques de la part des Grecs euxmêmes, voilà qui ne change rien à la réalité de sa présence, implicite ou explicite, dans le débat politique de cette période. Jamais, au moins jusqu'en 1922, la Grande Idée ne disparaîtra véritablement du paysage idéologique grec. Entre 1844, lorsque la Grande Idée fait son entrée officielle sur la scène politique à l'occasion du célèbre discours de Ioannis Kolettis et 1922, date de la Grande Catastrophe d'Asie Mineure [Meyf1Â17 Kaiancporpr,]qui anéantit tous les espoirs de l'ultime énosis~, la vie politique grecque se déroule entièrement sous le surplomb de la Grande Idée.

1

F. Braudel Ecrits sur ['histoire (1958), rééd. Paris, Flammarion, coll. «Champs », 1969.

2 Chypre exceptée. Mais cette question excède les limites de notre étude. Les termes en italiques accompagnés d'un astérisque figurent dans le glossaire, en fm de volume.

Ce qui peut faire illusion, c'est la relative éclipse du terme lui-même dans les dernières décennies du XIXe siècle. Mais, d'une part, la Grande Idée, en son nom propre, fait un retour en force chez les écrivains et idéologues du début du XXe siècle et d'autre part, il faut tenir compte du fait que, dans le dernier tiers du XIXe siècle, sous l'influence notamment de l'historien Konstandinos Paparrigopoulos3, la Grande Idée change de nom: désormais elle ne s'appelle plus « Grande Idée» mais « Hellénisme ». Non que ce terme d'Hellénisme, comme nous l'avons vu, soit résolument nouveau, mais il se charge, dès cette époque, d'un contenu nouveau. Ce n'est, au fond, qu'un artifice de langage qui lave la Grande Idée de l'opprobre qui la frappe dans les derniers temps du règne d'Othon et lui permet de survivre, sous un masque plus acceptable, dans le champ idéologique. A la fm du dernier volet de sa grande Histoire de la Nation grecque, Paparrigopoulos, qui évoque la situation contemporaine de l'Hellénisme et ses perspectives d'avenir, se garde de toute allusion à la Grande Idée. Le diagnostic, essentiellement économique, se veut purement objectif: la nation grecque coupée en deux et dont les deux parties souffrent, l'une d'être enserrée dans les limites trop étroites d'un Etat mal dimensionné au départ, l'autre de vivre sous souveraineté étrangère, réclame son unité, première condition de son essor et de l'accomplissement de sa mission dans le monde. L'analyse se conclut par une sorte de mise en garde, assortie d'un programme qui n'est rien d'autre que celui de la Grande Idée. Le génie de Paparrigopoulos aura été de présenter ce programme non comme une rêverie idéologique née de la frustration politique mais comme une « déduction» logique de J'histoire tout entière de l'Hellénisme, depuis ses plus lointaines orIgInes:
Telle est la situation de I 'Hellénisme en cette heure tragique où nous achevons l'épilogue de son histoire. La souveraineté des Osmanlis sur l'Europe et sur les rives de l'Asie Mineure touche à sa fin. Deux routes s'ouvrent pour le remplacement de l'Empire moribond Ou bien l'Anatolie reviendra progressivement à la race qui l'a dominée à de nombreuses reprises depuis 3000 ans et qui, aujourd'hui encore, y occupe une position prépondérante. Ou bien les grandes puissances de ce monde, reproduisant l'erreur du XIlf

Konstandinos Paparrigopoulos (1815-1891), le plus grand historien grec du XIXe siècle, sorte de Michelet de l'Hellénisme, est l'auteur d'une monumentale Histoire de la Nation grecque [IlTCopia'CovEMflVlK06 EBvovç], en cinq tomes, publiée entre 1860 et 1876, dont l'impact à l'époque tint autant à son intention idéologique qu'à son contenu scientifique, remarquable au demeurant.

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siècle4, se partageront la région. Moyennant quoi, elles provoqueront d'inévitables divisions, qui seront la source de conflits de toutes sortes et le prétexte de heurts continuels qui, au lieu de résoudre la question orientale, la compliqueront encore davantage, tout en préparant le terrain pour la domination des Slaves, de la même manière qu'il y a cinq siècles, en suivant la même politique, elles avaient préparé le terrain pour la domination des Turcs.5

Comme nous le verrons, l'œuvre de Ion Dragoumis, lui-même très influencé par Paparrigopoulos, montre bien que le concept d'Hellénisme assume, à partir d'un certain moment, certaines des significations les plus essentielles de la Grande Idée. Militant intransigeant de l'Hellénisme, Dragoumis n'a jamais de mots assez durs pour les nostalgiques de la Grande Idée qu'il qualifie d'imbéciles et de charlatans. Ce qui peut donner à croire que le nationalisme grec du début du XXe siècle, par la voix de son plus véhément représentant, a fait défmitivement son deuil de la Grande Idée. Toutefois, Dragoumis, comme nous le verrons, s'insurge avant tout contre l'usage -le plus souvent démagogique - que les politiciens grecs ont fait de la Grande Idée, non seulement à l'époque d'Othon mais dans les décennies qui ont suivi. Mais il ne remet jamais en cause l'objectif national d'une union de toute la race grecque qui en constitue le mobile dominant et le contenu substantiel. Dans le combat qu'il mène contre Vénizélos, après la Première Guerre Mondiale, les divergences ne portent pas tant sur l'objectif que sur les moyens mis en œuvre pour le réaliser. En définitive, il ne s'agit donc que d'un changement de vocabulaire et l'œuvre de Dragoumis, tout entière placée sous le signe de l'Hellénisme, n'est qu'une défense et illustration des thèmes fondamentaux en lesquels, dès l'origine, s'explicitait la Grande Idée.

LA GRÈCE AU SORTIR DE LA RÉVOLUTION
La Révolution grecque de 1821, placée par ses initiateurs sous le triple signe de la création d'une grande fédération balkanique, de la mise en œuvre des idéaux libéraux de la Révolution française et de la propagation des Lumières, un alliage dont la meilleure synthèse se trouve dans l'œuvre

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Allusion à la quatrième croisade, qui s'acheva par la prise et le sac de Constantinople (1204)
entre les Croisés.
rééd. Athènes, KUK'tOÇ, 1993.

et le partage de l'Empire
5 Histoire de la nation

grecque,

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de Rhigas Phèraios6 (1757-1798), son principal inspirateur, ne présente pas, pour cette raison-même, le caractère étroitement «nationaliste », au sens ethnique du terme, que revêtira la grande majorité des mouvements nationaux ultérieurs. A la Révolution grecque participent des Serbes, des Albanais, des Bulgares, des Valaques, des Moldaves, sans parler des nombreux « Philhellènes» accourus d'Occident pour combattre le «tyran» ottoman. Lorsque, en fm de compte, et à vrai dire in extremis, la montagne révolutionnaire accouche de la souris helladique*, un minuscule Royaume de Grèce comprimé dans d'étroites frontières7, coupé de la partie la plus riche économiquement, la plus développée culturellement, de l'Hellénisme et, pour finir, soumis au pouvoir absolu d'un monarque bavarois et de sa camarilla* imposés par l'étranger, chacun, à l'intérieur comme à l'extérieur du nouvel Etat, peut mesurer l'écart entre le rêve et la réalité. Au début, le nouvel Etat paraît si petit, si faible, si misérable, qu'il ne suscite guère, chez les Grecs restés à l'extérieur, que des moues compatissantes ou des rires dédaigneux. Il n'est surtout pas question de s'y installer et le Péloponnèse, ruiné par la guerre, reste en jachère, en dépit des efforts des gouvernements successifs pour y attirer des immigrants. Il est vrai que les bonnes terres, reprises aux Turcs, ont été d'emblée accaparées par les notables et qu'être paysan, dans la Grèce d'Othon, c'est être en butte à la triple contrainte des riches propriétaires, des fonctionnaires prévaricateurs et des brigands descendus de leurs montagnes, héros plus ou moins avérés d'une révolution dont ils n'ont pas tiré les fruits8.
6 Originaire de Vélestino, à l'ouest de Volos, Rhigas Vélestinlis - ou Phèraios, puisque Vélestino se trouve sur le site antique de Phères fait ses premières études à Zagora dans le Pélion avant de se rendre à Constantinople où il fréquente les Phanariotes. Après un séjour en Valachie, il s'installe en Autriche. Il s'imprègne de la culture française des Lumières, se persuade de la valeur révolutionnaire de l'éducation et fait porter tous ses efforts sur l'édification du peuple grec asservi, auquel il veut rendre la conscience de lui-même, au travers de son glorieux passé. La composition d'un chant révolutionnaire, le Thourios [e06plOÇ: « Chant de guerre»] lui vaut la notoriété. Il rédige en outre une série de textes politiques d'inspiration libérale (une Proclamation révolutionnaire, une Déclaration des Droits de l 'Homme, un projet de Constitution) , qui constituent autant d'appels à rejeter la tyrannie du sultan et à fonder un Etat libre et démocratique. Considéré comme un dangereux révolutionnaire, Rhigas est arrêté et torturé par la police autrichienne, avant d'être livré aux Turcs qui l'étranglent dans une prison de Belgrade en juin 1798. 7 Soit la Grèce actuelle sans les îles Ioniennes (1864), la Thessalie (1881), les îles de l'Egée nord-orientale (Mytilène, Chios, Samos: 1912), l'Epire, la Macédoine, la Thrace occidentale et la Crète (19 I3), le Dodécanèse (1947), pour une superficie totale de moins de 50 000 km2 (contre 132000 aujourd'hui) : à peine plus que la région Aquitaine. 8 La Grèce contemporaine du français Edmond About (1854) et Thanos Vlékas du grec Pavlos Kalligas (1855) fournissent les meilleurs témoignages sur cette situation. Sur Pavlos Kalligas, voir chapitre 2, note 12.

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A la fm des années 30, la guerre entre la Turquie et l'Egypte à propos de la Syrie (1839-1841) semble ouvrir de nouvelles perspectives9. Mais c'est une guerre dont personne en Europe ne veut - et surtout pas que la petite Grèce s'en mêle - excepté quelques intellectuels exaltés à la terrasse des cafés athéniens et quelques dizaines de soldats perdus constitués en brigades d'andartès* à la frontière thessalienne. L'Europe conservatrice reste à l'heure du Congrès de Vienne et manifeste une répugnance d'autant plus forte à quelque atteinte que ce soit à la souveraineté impériale, fût-elle celle du sultan, que chacun de ses membres pris à part se méfie des ambitions trop visibles de tous les autres. Aussi la Grèce apprend-elle des Puissances qu'il est provisoirement hors de question pour elle d'envisager une extension de son territoire. La guerre turco-égyptienne n'est que l'occasion de rendre la Crète au sultan Ganvier 1841). Du reste, le gouvernement grec prend très tôt la mesure du possible et de l'impossible. Il sait que son destin est entièrement entre les mains des Puissances et qu'il ne peut espérer d'accroissement territorial (Crète, Thessalie et Epire) qu'avec leur accord, voire à leur initiative bienveillante. Cette ligne politique toute de déférence et d'attentisme, sans cesse préconisée par l'Angleterre et incarnée, dans les premiers temps du règne d'Othon, par son ministre Konstandinos Zographos, restera de règle dans les milieux gouvernementaux grecs jusqu'à la fin du siècle, encouragée autant par de spectaculaires succès comme le rattachement de l'Heptanèse*( 1864) que par les échecs patents de toute tentative pour y déroger, comme lors de la Guerre de Crimée ou à chaque rebondissement de l'affaire crétoise, notamment en 1897. Aussi étrange que cela puisse paraître, ce n'est donc pas sur le terrain des préoccupations de politique étrangère qu'il faut aller chercher l'origine première de la Grande Idée, mais sur celui de la politique intérieure.

LA QUERELLE DE L 'A UTOCHTONISME Paradoxalement, il n'y a qu'Othon, le bavarois catholique, pour se rêver, dès cette époque-là, en nouvel empereur grec de Byzance et céder, non sans arrières pensées, aux sirènes du bellicisme. Délire impérial plus que national qui, ajouté aux autres griefs, finira par lui coûter son trône. En 1843, cela ne lui vaut encore qu'un aggiornamento politique. Le coup d'Etat militaire du 3/16 septembre, encouragé en sous main, chacune pour des
9 Ce conflit, qui constitua la « Première Crise d'Orient », opposa Mehmet Ali, pacha d'Egypte, à son suzerain, le sultan Mahmoud II, à propos de la Syrie, que ce dernier lui avait concédée en 1833 et qu'il voulait lui reprendre. Après une guerre perdue et l'intervention des Puissances, le Sultan récupéra la Syrie, ainsi que la Crète, mais dut concéder définitivement l'Egypte (1841).

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raisons différentes, par les Puissances, Angleterre et Russie, obéit à de multiples mobiles: haine de la bavarocratie * qui entretient le peuple grec et ses élites éclairées dans un statut de minorité politique, rejet de l'absolutisme et du régime policier instauré par Othon et sa clique, crise économique qui, à la veille du coup d'Etat, débouche sur la faillite et la mise en tutelle financière de la Grèce par les Puissances, mépris pour les fanfaronnades bellicistes du monarque qui ont tourné, en 1841, à la confusion des Grecs. Cerné dans son palais, Othon sauve provisoirement sa couronne en concédant aux insurgés la réunion d'une Assemblée Nationale chargée d'élaborer une Constitution. Celle-ci est finalement promulguée en mars 1844. La nouvelle monarchie constitutionnelle, succédant à l'ancienne monarchie absolue, ne représente en fait qu'un changement mineur, le monarque conservant les pouvoirs les plus étendus. Mais auparavant, c'est la mise en discussion du troisième article de la Constitution (<< le droit Sur public des Grecs») qui va provoquer les débats les plus vifs et marquer l'entrée solennelle de la Grande Idée sur la scène politique grecque. Quel est l'enjeu du débat? L'un des plus forts griefs formulés par les Grecs à l'encontre de la bavarocratie* avait été de monopoliser les emplois publics pour elle-même, la camarilla* des Bavarois, ou pour ses acolytes grecs de l'étranger, principalement des Phanariotes*. A ce propos, Edmont About écrit: Après la guerre de l'indépendance, lorsqu'on vit naître une patrie grecque, plusieurs familles phanariotes vinrent s'établir autour du roi. Ce qui les attirait, c'était la liberté d'abord, peut-être aussi la création d'une cour, dont ils espéraient remplir les principales charges. Les premières familles d'Athènes, les Mourousi, les Soutzo, les Mavrocordato, les Argyropoulo, etc. sont des familles phanariotes.lo Le coup d'Etat de 1843, tout en maintenant Othon lui-même sur le trône, a permis de se débarrasser de la camarilla*. La question du droit des Grecs hétérochtones* d'exercer des charges officielles au sein de l'Etat reste, elle, posée. Elle se pose avec d'autant plus d'acuité que l'Etat grec en tant qu'institution et puissance sociale, occupe, en raison des circonstances ayant entouré l'accès à l'indépendance, une place privilégiée dans la société grecque. L'Etat grec, né du calcul diplomatique des Puissances et entièrement soumis à leur contrôle, est un phénomène d'importation, artificiellement plaqué sur une société rurale traditionnelle. Il est dépourvu de véritables assises matérielles et spirituelles. Alors qu'en Europe de
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E. About, La Grèce contemporaine (1854), rééd. Paris, L'Harmattan, 1996.

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l'ouest, la formation de l'Etat-nation a consacré plutôt que provoqué le développement d'une véritable société civile bourgeoise, il en va tout autrement en Grèce où l'Etat, qui n'est au départ qu'une machine longtemps mal acceptée11 - à pomper les ressources, devient rapidement le principal pôle d'attraction de toutes les énergies, retardant d'autant le processus d'autonomisation de la société civile et de l'économie privée. Ille restera tout au long du XIXe siècle. Nulle part ailleurs, remarque Gobineau12, on n'observe ce phénomène d'une société entière fonctionnant sur le fait que seul l'Etat dispose d'argent, qu'il s'agit de lui extorquer sous la forme de l'obtention d'emplois publics. Une telle situation ne peut qu'engendrer des frustrations. Sur place, et faute de débouchés plus diversifiés à leurs talents, nombreux sont ceux qui, estimant à tort ou à raison avoir été spoliés de la légitime récompense de leurs sacrifices, ont accumulé du ressentiment à l'endroit des « accapareurs» et des « profiteurs» du système. Il explose en janvier 1844, à l'occasion de la discussion du troisième article à l'Assemblée Nationale, sous la forme d'une brève et sèche interpellation des députés par un collectif de 2500 « citoyens» mécontents: Une des plaies mortelles de la xénocratie*, qui a poussé les Grecs au comble de l'exaspération et du désespoir, fut l'intrusion dans les Ministères publics, politiques et militaires, des Bavarois ainsi que des étrangers venus de différents endroits après 182713. La
Il Sur le banditisme grec, endémique dans certaines régions jusqu'à une époque relativement récente, on lira l'excellente mise au point de Stathis Damianakos, «Dissidence sociale et légitimité institutionnelle en Grèce au XIXe siècle », in Droit et Cultures, n° 28 (1994), repris dans La Grèce dissidente moderne, cultures rebelles, Paris, L'Harmattan, 2003. 12Gobineau fut Ministre de France, c'est-à-dire Ambassadeur, en Grèce de 1864 à 1868. Il se lia d'amitié avec la famille Dragoumis et se prit d'une vive affection pour les filles de Nikolaos, Zoé et Marika, sœurs de Stéphanos et tantes de Jon, à qui sont adressées les Lettres à deux Athéniennes écrites de 1868 et 1881 et plus tard publiées en un volume. Durant son séjour, Gobineau eut l'occasion de faire sur la Grèce de Georges 1er des commentaires dont la sévérité n'a d'égale que celle d'Edmond About dans La Grèce contemporaine ou celle de Pavlos Kalligas dans Thanos Vlékas. 13L'année 1827, qui culmine avec le bombardement de Navarin (octobre) au cours duquel la flotte turque est anéantie, constitue un tournant dans la Révolution grecque, dans la mesure où elle voit les Puissances de la Triple Alliance (Angleterre, France, Russie) prendre résolument fait et cause pour les Grecs. Dès lors la cause est entendue. C'est la fm de la période proprement héroïque de la Révolution où les Grecs se battaient seuls contre tous. Le choix de la date n'est donc pas innocent: le texte fait allusion à tous ceux, fussent-ils « Grecs », qui sont arrivés après la vraie bataille.

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xénocratie* avait raison d'attirer à elle ces hommes-là, puisque ses intérêts s'identifiaient aux leurs et que ce n'est qu'avec leur appui qu'elle pouvait réaliser ses objectifs mortifères pour la Nation. Mais après la glorieuse journée du Trois Septembre, au cours de laquelle la Nation a renversé la xénocratie* maudite, après la publication du Décret d'expulsion des étrangers de l'administration grecque, qui pouvait croire qu'on assisterait au maintien dans les emplois publics des aveugles instruments du système déchu, étrangers aux combats et aux sacrifices des Grecs? Le Ministère issu du Trois Septembre a mal interprété le décret susdit et le désir général de la Nation, en se contentant d'exclure les seuls Bavarois de l'Administration grecque. Nul n'ignore, et vous, Messieurs les Députés, moins que quiconque, que la légitime exaspération des Grecs, leur écœurement, ne se limite pas aux seuls Bavarois détenteurs, avant le Trois Septembre, de quelques postes politiques ou militaires, mais s'étend bien au-delà à tous ceux qui sont arrivés après notre combat sacré et se sont approprié les emplois publics, supplantant de la manière la plus déloyale qui soit les combattants, ainsi que les fils et les proches des combattants et de tous nos congénères qui sont tombés pour la patrie14.

Qui sont-ils ces « citoyens en colère» ? Pour l'essentiel, d'anciens combattants de la Révolution que le pouvoir bavarois n'a pas souhaité conserver dans l'armée ou dans la gendarmerie, les réduisant ainsi à la misère, mais aussi des éléments relativement cultivés, écartés des fonctions officielles auxquelles ils pouvaient prétendre du fait de leurs opinions libérales ou plus simplement parce que les Bavarois, d'une manière générale, jugeaient les Grecs du cru inaptes et préféraient faire appel aux grandes familles de Phanariotes*. En bonne administration, l'Etat grec surgissant quasiment du néant, le calcul n'était pas forcément absurde, dans la mesure où les hommes instruits faisaient, à cette époque, cruellement défaut. Humainement, cette pratique avait certainement de quoi froisser bien des susceptibilités. Quoi qu'il en soit, la pétition recueille un écho considérable à l'Assemblée et se trouve immédiatement relayée par le député de Tripolis Rhigas Palamède, qui propose que désormais les emplois publics soient interdits à ceux qui ne sont pas nés en Grèce libre et qui n'ont pas participé au combat de libération nationale. Le mot d'ordre de l'autochtonisme* est lancé. L'Assemblée est coupée en deux. Si la majorité adhère à l'autochtonisme*, certains n'hésitent pas à faire entendre une voix discordante et le débat, plutôt houleux, donne lieu à certaines des plus belles
14

Texte cité par Yanis Kordatos, Histoire de la Grèce [Imopia Tr/çEllac5aç en 13 vo1.]

Athènes, éd. « 200ç AlcOvaç », 1956.

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périodes de l'éloquence politique néo-hellénique. En défmitive, le nouveau texte constitutionnel exprimera le point de vue des partisans de l'autochtonie, puisque l'article 3 de la Constitution de 1844 proclamera que « seuls les citoyens grecs peuvent postuler à une fonction publique, quelle qu'elle soit », la citoyenneté étant elle-même définie par une loi, plutôt restrictive, de février 184415.

LE DISCOURS

DE KOLETTIS

C'est dans ce contexte qu'en janvier 1844, Ioannis Kolettis16 prononce son célèbre discours, texte essentiel qu'il nous faut citer presque in extenso: Je frémis au seul souvenir du jour où nous fîmes le serment de libérer la patrie, de tout sacrifier, y compris nos vies, sur l'autel de la patrie. Beaucoup de ceux qui firent ce serment sont encore en vie. Combien devrions-nous ressentir le poids de ce serment à l'instant où nous nous réunissons pour établir la Constitution, cet évangile de notre existence politique. En raison de sa situation géographique, la Grèce est le centre de l'Europe. Ayant l'Orient à sa droite et l'Occident à sa gauche, elle est prédestinée par sa renaissance à éclairer l'Orient, comme elle le fut par son essor à éclairer l'Occident. Dans l'esprit de ce serment et de cette grande idée, j'ai toujours vu les représentants de la Nation convenir de décider non seulement du sort de la Grèce mais de la Nation grecque dans son ensemble. Comme je voudrais que soient présents aujourd'hui les Germanos17,
15 A ce sujet, Edmont About écrit: « Le premier effet de cette loi a été d'expulser un grand nombre d'employés et de désorganiser tous les services; le second a été d'empêcher la population de s'accroître. Il ne paraît pas que la Grèce soit plus peuplée aujourd'hui qu'il y a vingt ans, malgré la fécondité des mariages; la fièvre, qui tue un enfant sur trois, décime régulièrement les familles, et la loi sur les hétérochthones [sic] est une barrière qui arrête les imaginations ». E. About, op. cit. La loi fut abolie en 1864.

16 Ioannis Kolettis (1788-1847), un Valaque d'Epire, chef du «parti français », très lié à Guizot, fut, en août 1844, le premier Président du Conseil sorti des urnes. Courtisan flatteur des rêveries impériales d'Othon et démagogue populaire, il se targuera de mener une politique nationaliste conforme aux idéaux de la Grande Idée. 17 Le 25 mars/6 avril 1821, l'évêque de Patras, Mgr Germanos, fait prêter serment aux combattants de la Révolution, dont il bénit l'étendard. La réalité de l'événement est depuis longtemps contestée, mais en Grèce, il fournit la matière d'une icône célébrissime, sorte d'équivalent grec de notre Serment dujeu de paume.

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les Zaïmis18, les Kolokotronis19, les députés des Assemblées Nationales, tous ceux qui prirent les armes dans cet objectif général, afin qu'ils vous confirment, de conserve avec moi, combien plus vaste et plus large était cette grande idée que nous nous faisions de la patrie, et que nous avions trouvée exprimée pour la première fois dans le chant de Rhigas. Unis à l'époque dans ce seul esprit, tels des frères soudés par ce serment sacré, nous qui portions tous le nom de Grecs, nous prîmes chacun notre part à l'objectif final. Et voici que nous nous perdons en vaines distinctions, séparant les Grecs des Grecs, les chrétiens des chrétiens, nous qui, tenant d'une main l'étendard de la religion et de l'autre celui de la liberté, nous sommes évertués depuis tant d'années à libérer sans distinction tous les chrétiens de notre foi. Nous-mêmes, n'avons-nous pas publiquement prêté, il y a peu, un semblable serment? [...] Mon souci permanent est d'être fidèle à ce serment ainsi qu'à l'objectif politique fixé dès l'origine. C'est aussi, j'en suis sûr, votre conviction, vous désirez la même chose, car chacun de vous a en lui l'idée de la lumineuse origine grecque. Chacun de vous comprend pourquoi c'est à Athènes que cette Assemblée s'est réunie, Athènes dont la splendeur, la grandeur et les exploits inimitables firent et continuent de faire l'admiration des siècles. Athènes et avec elle toute la Grèce divisée par ses particularismes d'autrefois, scindée en Etats particuliers, est tombée, mais en tombant, elle a illuminé le monde. Dès lors, quels espoirs n'appartiennent-ils pas à la Grèce aujourd'hui renaissante, unie en un seul Etat, tendue vers un seul objectif, une seule puissance, une seule religion, et cette Constitution, enfin, à laquelle nous travaillons en ce moment? De nos jours, nul Grec ne saurait faire place en son cœur à des idées mesquines, sachant que l'Europe, dès qu'elle entendit le cliquetis des armes de la Grèce, en fut électrisée et accourut à son secours pour sauver la source dont les eaux l'avaient éclairée. Les peuples d'Occident sentaient nos souffrances, ils désiraient notre liberté et cette aspiration, leurs Gouvernements la reprirent à leur compte: ils contribuèrent pour beaucoup à la réalisation de cet objectif. L'enthousiasme pour nous du monde européen est indescriptible. On ne peut s'en faire une idée sans l'avoir vu. A Palerme vivent pas
18Andréas Zaïmis, un notable péloponnésien période de la Révolution. qui joua un grand rôle politique pendant toute la

19 Théodoros Kolokotronis, le « Vieux de la Morée », s'illustra à la tête de ses bandes de « brigands» (klephtes *), qu'il mena à des victoires retentissantes comme dans les Darvenakia en 1822 (voir infra, note 21).

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moins de 16000 Grecs, qui s y sont installés il y a un siècle, fuyant l'esclavage. Ceux-là, le jour de la résurrection, montent sur une montagne et là, tournant leurs regards vers la Grèce, ils célèbrent la résurrection. Leur cœur bat la chamade, ils désirent se réunir à nous, et nous, nous les désignerions comme non-Grecs, sous prétexte qu'ils n'ont pas pu combattre à nos côtés? Les Puissances européennes nous ont tendu une main secourable lorsque nous étions, sinon au bord de succomber (car les vaillants Péloponnésiens étaient encore là pour abattre sans pitié les ennemis qui sillonnaient le Péloponnèse20), du moins dans une situation très difficile. Nous avions donc fait le serment de libérer tous les chrétiens de notre foi et tous les Grecs. Mais différents événements nous ont contraints à une extension mesurée. Le protocole intervenu entre les trois Puissances nous a donné à nous l'indépendance, et à nos frères demeurés hors de Grèce, qui ont mené le combat sacré à nos côtés, le droit d'émigrer vers la Grèce. Ces frères ont pris les armes, ils ont combattu, ils ont lutté pendant des années, non seulement en Grèce même, mais dans toute la Turquie d'Europe et en Asie, partout où le chant de Rhigas avait retenti. C'est dans les Dervenakia, où des milliers d'ennemis furent anéantis par le chefpéloponnésien, et où le Vainqueur prit le surnom de «bouffeur de Turcs », qu'Hadji Christos combattit vaillamment avec les Macédoniens qu'il avait sous ses ordres, contribuant au plus haut point à la déroute de l'ennemi21. De tels exploits ne passèrent pas inaperçus en Europe, c'est la raison pour laquelle les Puissances accordèrent le droit d'émigrer à ceux qui se retrouvaient hors de Grèce. Les choses étant ce qu'elles sont, pouvons-nous décréter qui est Grec, qui ne l'est pas ? Qui peut jouir des droits politiques, qui ne le peut? Allons-nous agir ainsi, nous qui, en prêtant serment devant les différentes Assemblées, avons proclamé qu'étaient Grecs tous ceux qui croyaient dans le Christ et qui avaient le grec comme langue maternelle? Et ce, en raison de certains abus constatés dans l'attribution des emplois publics? Je reconnais moi aussi qu'il y a des
20 En février 1825, à la demande de son suzerain le Sultan Mahmûd II, Mehmet Ali, pacha d'Egypte, fit débarquer ses troupes, sous le commandement de son fils Ibrahim, dans le Péloponnèse. Face à cet afflux de forces bien entraînées (par des instructeurs français) et bien équipées, la situation des insurgés devint alors presque désespérée. 21 En 1822, les troupes du général turc Mahmoud DramaIi, plus de 30 000 hommes, furent anéanties dans les défilés des Dervenakia, près de Némée, au nord du Péloponnèse, par les hommes de Théodoros Kolokotronis, l'un des plus grands héros de la Révolution. Evoquer le travail accompli à ses côtés par le chef d'un bataillon macédonien, alors que la Macédoine, en 1844, ne fait pas partie de la Grèce libre, c'est évidemment plaider la cause des hétérochtones *.

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abus, mais ne pouvons-nous y mettre un terme sans pour autant poser la question de droit? Je vous le demande: ceux qui figurent sur la liste de la Société des Amis22 et qui ont prêté le même serment et qui ont offert leur nuque à l'épée de l'oppresseur, étaient-ils ou n'étaientils pas Grecs? Qu'est-ce donc qui nous a poussés à proclamer l'union des assemblées? Je déchiffre la réponse dans tous les cœurs: le vrai problème, c'est que vous vouliez être réunis en un seul corps. Comment cela peut-il s'accorder avec l'examen des droits politiques auquel il vous est demandé aujourd'hui de procéder en raison de tel ou tel abus constaté dans les services publics? il y a peu, j'ai fondu en larmes en voyant la femme et le fils de Yorgos Olybiotil3, ce martyr de la Renaissance grecque, tombé les armes à la main, à la tête de ses courageux guerriers. Voudriez-vous mettre en doute les droits politiques de son fils? Un exemple parmi tant d'autres. Comment donc introduirions-nous de tels articles dans la Constitution, cet évangile éternel de notre existence politique? Quelle image offrirons-nous aux Puissances bienveillantes, qui nous ont ouvert la voie en nous disant: voici vos frontières? Pouvons-nous les fermer à nos congénères? N'accepter que la partie du protocole qui nous convient et rejeter le reste? il y en a qui font leur miel du débat qui nous agite aujourd'hui, vous le sentez bien. C'est pourquoi, je me tais et n'entends m'adresser qu'aux députés grecs dont les sentiments généreux me sont connus. La sainte religion nous tient mutuellement unis, faut-il que la liberté nous divise? Que la liberté, née à Athènes, devienne, dans cette même Athènes, cause de discorde, jusqu'à nous faire dire que nous voulons cette liberté exclusivement pour nousmêmes? Plutôt que de nous emparer, comme autrefois, lorsque militaires d'un côté et prélats de l'autre se ruaient au combat pour la liberté, des deux étendards de la religion et de la liberté, faut-il qu'aujourd'hui nous introduisions dans la Constitution des restrictions à la liberté? Que diront de nous nos successeurs, lorsqu'ils verront une pareille Constitution? Que le peuple soit affligé par les abus, c'est un fait, mais nous connaissons tous le générosité de ses sentiments. D'ailleurs nous le voyons, nu et affamé, mais toujours prêt à se ruer impétueusement au combat à la moindre rumeur qu'un
22 La Société des Amis [CPlÀlKf1 Er:alpia], fondée en septembre 1814 à Odessa puis établie à Constantinople, était une société secrète vouée à la libération de tous les chrétiens soumis à la domination turque. Ses membres, qui n'étaient pas tous des Grecs, jouèrent un rôle actif dans la préparation et le déclenchement de la Révolution de 1821.
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Il s'agit probablement de Yorgakis Olybiotis, héros de l'insurrection moldo-valaque aux côtés d'Alexandros Hypsilandis en 1821. Cette insurrection, qui n'obtint pas le soutien espéré des Russes, inquiets de son inspiration libérale, et qui fut durement réprimée par les Turcs, préluda à la Révolution grecque.

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danger menacerait la liberté de la patrie. Tel était et tel est le peuple grec, raison pour laquelle a pu être réalisé le grand-œuvre de la gloire hellénique. Les discussions actuelles s'engagent sur une mauvaise voie, comme en témoignent la foule des amendements déposés. Nous savons bien combien d'habitants compte le royaume de Grèce. Les Ambassadeurs grecs en Turquie se donnent bien de la peine, jour après jour, pour protéger nos coreligionnaires grecs. Comment pourraient-ils prendre la défense de ceux dont les droits politiques sont contestés, et qui ne sont déjà plus considérés comme des Grecs? Mais l'Assemblée Nationale ne peut en arriver là. Pourquoi perdre en vain un temps précieux? Nos mandants attendent de voir la Constitution. A l'extérieur, tous les peuples ont les yeux tournés vers nous, ils veulent connaître nos idées sur ces matières. n serait regrettable de nous arrêter à des questions de généalogie. Nous devons combattre les abus et les supprimer dans l'avenir, mais il ne faut pas introduire dans la Constitution les germes de la passion et de la division. [...] Telle est mon opinion, que j'estime conforme au serment que j'ai fait, à mes propres sentiments, aux aspirations des chrétiens qui partagent notre foi autant que des Grecs, aux attentes des Puissances amies, et à l'avenir de la Grèce.24

Ce discours produisit un effet considérable et suscita un grand nombre de commentaires à l'intérieur comme à l'extérieur de l'Assemblée. Il n'est pas surprenant que les députés se soient, de leur propre aveu, laissés attendrir jusqu'aux larmes, bien qu'en défmitive, ce bel effort de rhétorique n'ait eu aucun effet significatif sur le vote de la Constitution. Le discours de Kolettis constitue en effet un morceau d'anthologie de mythologie politique. La Grande Idée n'est pas une grande intuition de Kolettis, visionnaire génial. C'est une création collective à laquelle vont collaborer d'abord ceux qui sont présents ce jour-là, émus et attentifs, et qui acquiescent par leur mutisme même à la « version officielle» de l'histoire que ce discours véhicule, ensuite ceux qui, dans la presse, les livres ou les assemblées ultérieures, en reprendront, plus ou moins anonymement, les principaux thèmes, les développeront, les infléchiront, lui conférant ainsi une vie autonome et transcendante. Car, d'un point de vue purement historique, le discours de Kolettis se livre à une véritable transfiguration, dont le principal mérite consiste à tendre au peuple grec le plus flatteur miroir de son histoire récente. Pour mémoire, nous rappellerons que la Guerre de libération des Grecs, « frères soudés », s'est accompagnée, presque tout au long, d'une sanglante guerre civile entre les différentes factions. Que les «Puissances
24

Cité par Y. Kordatos, op. cit., vol Il. Des extraits du même texte sont repris par K. TH.
Le Romantisme grec, [EÂÀl1VlK6ç PcoJ!avt1crJ!6ç], Athènes, éd EPJ!l1Ç, 1982.

Dimaras,

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amies» de l'Europe issue du Congrès de Vienne, loin d'accourir, « électrisées », au premier cliquetis des armes, pour porter secours aux Grecs, ont longtemps considéré la Révolution, parce que c'était une révolution, comme inopportune, et voulu son échec avant d'en prendre le parti, non par philhellénisme (au contraire, il est vrai, de leurs opinions publiques), mais par intérêt bien compris sur le terrain séculaire de leurs rivalités impériales. Que le thème de l'union sacrée des « étendards de la religion et de la liberté» prend, c'est le moins qu'on puise dire, quelques libertés avec la réalité historique. Les hommes de la Révolution grecque puisaient leur inspiration et leurs mots d'ordre dans une philosophie, celle des Lumières et de la Révolution française, qui inclinait plutôt du côté de la libre-pensée, voire de l'anticléricalisme. Derrière les images d'EpinaI de l'historiographie et de l'iconographie officielles reconvoquées ici par Kolettis, il faut donc savoir retrouver le véritable esprit d'une époque, celle où faire une révolution quelque part en Europe signifiait se dresser contre l'alliance officielle, intemationalement garantie, du trône et de l'autel. Certains observateurs, d'ailleurs, ne s'y trompaient pas25. Aussi bien l'attitude de l'Eglise orthodoxe vis-à-vis de la Révolution ne fut-elle pas forcément conforme à l'image que Kolettis nous en donne, et s'il y eut bien quelques prélats pour se ruer au combat dès la première heure, ceux qui le flfent - le plus souvent des membres de la Société des Amis déjà plus ou moins en rupture de ban avec leur hiérarchie - eurent tout de même à subir le désaveu du Patriarche Grigorios V. On aura noté, dans le discours de Kolettis, la référence explicite à la gloire immortelle d'Athènes. En ce point précis, qui réclame une contextualisation minutieuse, le propos est codé, et ce codage, reconnaissons-le, ajoute à la confusion. Car se référer à Athènes, c'est-à-dire à la Grèce antique, c'est, encore à cette époque, non seulement faire sienne une image de soi bien déterminée, celle qu'ont façonnée les philologues philhellènes d'Europe occidentale, mais également faire très clairement acte d'allégeance aux idéaux politiques d'une certaine Europe éclairée. Dans la configuration idéologique de l'époque, les deux vont de pair, comme on le voit assez dans la citation de Stourzas (note 25) lorsqu'il est question d'un «enthousiasme d'emprunt pour la liberté d'avant le christianisme et les
25 « D'un côté, les chefs de la mutinerie et les gens à demi-instruits, avec leur enthousiasme d'emprunt pour la liberté d'avant le christianisme et les institutions idolâtres de leurs ancêtres, et de l'autre la vie sociale et les intrigues politiques d'un grand nombre d'évêques, ont endurci les consciences avec leurs scandales et propagé l'indifférence. Le peuple, en abandonnant ses foyers a abandonné aussi les églises». Lettre d' Alexandros Stourzas à son ami Kapodistrias (1826), citée par K. T. Dimaras, op. cit. Un peu plus loin, Dimaras cite également cette remarque du professeur KaIotaios (1864) : «C'est une vérité historique que les idées révolutionnaires qui circulaient à cette époque ébranlaient, en même temps que les autres, les convictions religieuses des hommes ».

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institutions idolâtres des ancêtres» : si la Grèce antique est aimée, c'est qu'elle a inventé la liberté politique et la pensée critique. C'est bien à ce titre qu'Athènes fut autrefois réputée l'Ecole de la Grèce, avant d'illuminer le monde. Invoquer Athènes, c'est donc, ne fût-ce qu'implicitement, se réclamer de certaines valeurs, et ces valeurs étaient précisément celles des intellectuels libéraux de la Révolution. Cette défmition de soi se construit également sur un rejet, qui est précisément celui des « temps obscurs» de la décadence, où la Grèce, cédant à la pression des envahisseurs étrangers (Macédoniens, Romains, Turcs, Francs), avait cessé d'être la Grèce. C'est en ce sens-là que Byzance a pu faire figure de repoussoir. Dans les années 1840, l'imaginaire politique grec ne fait aucune place à Byzance, rejetée dans les marges du déclin. La « vraie Grèce », c'est la Grèce antique, dont la « vieille Grèce» - à laquelle, grosso modo, se résume le moderne royaume - est la seule véritable légataire, comme en témoignent les innombrables vestiges qu'elle abrite. Il est bon de se souvenir qu'à un certain moment, les idéologues de l'Hellénisme ont pu considérer toute l'histoire de Byzance comme une succession d'ignominiel6. Il faudra attendre le grand-œuvre de Paparrigopoulos, dans les années 1860-1870, pour réinscrire de plein droit la séquence byzantine sous la rubrique essentielle et honorable de 1'« Hellénisme Médiéval» - au cœur de l'histoire de la Nation grecque. Double réhabilitation qui n'a rien d'innocent, puisque ce qui se trouve ainsi réinscrit de plein droit dans la trajectoire de l'Hellénisme, c'est tout à la fois l'idée impériale et la prééminence du religieux comme ferment d'identité nationale: Byzance était un empire théocratique. D'un côté, Paparrigopoulos met l'accent sur les faiblesses qui amenèrent la ruine de l'Hellénisme antique, et sa comparaison avec le destin de Rome souligne sans ambiguïté le supériorité de l'idée impériale sur l'idée civique et démocratique en matière d'unité. D'un autre côté, en faisant du grec la langue originelle, et pour tout dire naturelle, du christianisme, il soude l'Hellénisme à la religion. Ce travail, selon Paparrigopoulos, rend justice au peuple et à sa mémoire, foncièrement byzantine, contre les intellectuels occidentalisés, imbus de culture classique et aveugles au véritables fondements de l'Hellénisme. En fait, l'œuvre de Paparrigopoulos réussit à déconstruire l'ensemble du montage idéologique par trop « subversif» de la Révolution. Aussi bien ce travail de réévaluation doit-il être considéré comme un moment décisif de l'histoire de la Grande Idée, cette histoire se poursuivît-elle sous un autre nom, au-delà du discrédit jeté sur la synthèse primitive.
26 « L'histoire de Byzance [...] n'est qu'une très longue série de sottises et de honteuses violences accomplies par l'Empire romain devenu byzantin. C'est la marque de l'ignominie due à la misère et de la dégradation ultimes des Grecs ». Propos de I. Neroulos, directeur de la Société Archéologique d'Athènes dans les années 1840, in K. Th. Dimaras, op. cit.

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