Le Fabuleux destin d'un cahier d'écolier

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Le Fabuleux destin d’un cahier écolier est un roman qui jongle entre mémoire, imagination et surréalisme. L’auteur retrace les évènements d’Algérie entre 1961 et 1962, où chacun est invité à se souvenir, ou bien à découvrir le quotidien d'une famille durant ces années troubles. C’est avec une pointe d’humour qu’un cahier d’écolier doué de conscience nous livre le témoignage fidèle d’une vie passée.
Publié le : mercredi 23 octobre 2013
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EAN13 : 9782332582867
Nombre de pages : 212
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-58284-3

 

© Edilivre, 2015

Dédicace

 

 

A mon père, à ma mère, ma grand-mère, ma tante et mon regretté grand-père,

« L’érudition, c’est la mémoire et la mémoire, c’est l’imagination. »

Extrait de l’ouvrage intitulé : « Conseils à un jeune poète » de Max Jacob.

A ma femme, Valérie,

Car c’est grâce à elle qu’existe ce second roman, aujourd’hui.

Le fabuleux destin d’un cahier d’écolier

 

 

« Oran, le 8 Juillet 1962

Madame, La Radieuse,

Voilà trente minutes que je suis sur le pont de ce navire et vous semblez déjà m’avoir oublié. Que faites-vous donc de ces longues après-midi qui resteront à tout jamais gravées dans l’histoire de mon adolescence et qui ont certainement contribué à ce que je sois ce que je suis aujourd’hui.

Loin de toute réalité, j’avançais pas à pas vers une destinée que je pensais exempte de toute contrariété. Aujourd’hui pourtant, je me souviens de ce voile de gravité qui venait couvrir votre visage certaines après-midi, quand vous nous obligiez à quitter la plage plus tôt. Je ne comprenais pas alors que ma vie ne serait pas ce qu’elle semblait être. Je préférais m’abandonner à mes fantasmes d’adolescent et laisser mon regard et tout mon être vagabonder sur votre blanche peau que je pensais être mienne pour l’éternité.

Aujourd’hui en vous regardant vous éloigner, je prends conscience que vous ne serez jamais plus à moi, et que pire encore, vous rejetterez jusqu’au souvenir de ce que nous fûmes l’un pour l’autre. Je rêvais d’un amour quasi incestueux en votre sein et voilà qu’aujourd’hui vous m’interdisez jusqu’à déposer un simple regard sur vous.

Pourquoi n’ai-je pas compris cela plus tôt ! Pourquoi n’ai-je pas essayé de comprendre les raisons qui vous amenaient à interrompre nos parties de plage en m’obligeant à rentrer en toute hâte à la maison ?

Caché derrière les volets fermés de ma chambre, je regardais passer les manifestants, rue Murat, sans vouloir comprendre ce qui se passait réellement.

Jamais, je ne me suis interrogé sur les pantins de chiffons pendus par la tête aux réverbères de la ville. Jamais je n’ai compris, que ce cri de rage que vous poussiez contre l’envahisseur, m’était aussi destiné. Jamais je n’ai compris que vous, qui m’aviez vu naître, pourriez un jour m’abandonner et faire que vos enfants ne soient plus mes frères.

Comment vous, Madame qui avait éveillé en moi tant de plaisir,pouvez-vous aujourd’huicastrer ainsi ma jeune adolescence ?

Vous madame à qui l’Algérie votre mère a donné ce si beau nom d’Oran, comment pouvez-vous me rejeter et faire de moi un étranger.

Jules »

 

 

Cette page noircie n’a a priori rien de particulièrement intéressant ou pour le moins rien qui puisse justifier qu’aujourd’hui, vous soyez en train de me lire. Pourtant, vous êtes là, devant moi, face à cette page sur laquelle mon auteur a laissé glisser sa plume. Bien qu’au demeurant personne ne vous y ai contraint, vous m’avez ouvert et vous avez lu cette page. Excusez-moi de m’interroger, mais comment se fait-il que vous soyez toujours là ?

J’eus pensé qu’à la lecture de ces quelques lignes, vous m’ayez remisé, moi et mon auteur sur l’une de vos étagères !

Serait-ce par manque de place dans votre bibliothèque que vous continuez à me lire ? Non ! Je n’ose y penser et même si c’était le cas, il y aurait bien une table, une commode ou une armoire qui serait heureuse de retrouver son équilibre d’antan en m’accueillant sous l’un des ses pieds.

Je vous l’assure, vous avez déjà fait preuve d’une grande bonté en m’achetant !

Ôtez-moi d’un doute, vous m’avez acheté ?

De toute façon cela ne me regarde pas !

Mais bon ! Si vous avez été assez malin pour me subtiliser, vous trouverez bien une quelconque utilité à mes deux cent douze pages ?

Ne croyez pas que je vous interdise ma lecture ! Cependant, tout le monde ne peut pas être l’œuvre d’un d’Hugo ou d’un Stendhal.

Faute de ne pas avoir l’assurance d’un nom et ainsi d’être apprécié par vous, je préfère vous inviter à voir en moi le côté pratique de mes pages car je ne connais que trop, le destin de mes congénères qui finissent dans des malles poussiéreuses à la merci de petits rongeurs.

Bon ! Si je comprends bien, vous insistez alors ?

Vous ne voulez pas refermer ma couverture ?

Vous ne m’avez pas trouvé une quelconque utilité domestique et moi je ne veux pas finir dans une malle !

A moi et mon auteur donc, de savoir vous séduire.

 

 

Tout commença, un beau matin de Juillet. Avant d’être ce que je suis aujourd’hui, je fus un cahier d’écolier jeté dans une besace, entre deux, trois BD Marvell, une madeleine émiettée, des coquillages et une petite fiole de verre remplie de sable.

J’aurais pu rester là et vous ne seriez pas en train de me lire. Pourtant sous le brouhaha des moteurs qui nous arrachaient du quai, une main vint m’extraire de cette besace pour me faire atterrir sur les jambes tremblantes d’un jeune adolescent assis sur le pont d’un navire.

Au fur et à mesure que nous nous arrachions de ce quai, la brise qui glissait sur moi telle une caresse se transformait en un vent violent qui faisait claquer ma couverture. C’est alors qu’une main tremblante vint interrompre ce va-et-vient forcé, pour la plaquer et ouvrir mes blanches pages au désir d’écriture de mon jeune auteur.

Ces premières lignes, je vous les ai données dès ma première page et même si elles vous ont déconcertées, elles sont à elles seules l’essence de ce que je suis aujourd’hui. Autrement dit, l’histoire de mon auteur, un jeune adolescent qui je ne sais pourquoi, s’est senti ce matin là, obligé de coucher sur le papier tout l’amour qu’il portait au pays qui s’arrachait lentement à lui.

Il était 7h30 quand les premières bulles d’encre vinrent maculer ma page blanche. J’ai d’abord pensé que je n’étais qu’un brouillon, le brouillon d’une lettre qui serait adressée. Un courrier sans prétention, semblable à mille autres sur lequel j’apprendrais à un inconnu que le soleil brille, que les oiseaux chantent.

Pourtant très vite, je compris qu’il n’en était rien, sous les doigts étrangement crispés de mon auteur, la bille du stylo marquait chacune de mes lignes avec une telle intensité que je m’en sentais incisé. Il s’agissait ici, d’autre chose ! D’un sentiment bien plus profond et la larme qui vint s’écraser et se mêler à l’encre encore fraîchement déposée ne fit que me confirmer que dès maintenant je serais et je resterais peut-être pour lui, l’empreinte de son histoire.

Il fallait qu’il écrive cette lettre que je vous ai proposée dès ma première page. En faisant d’Oran une femme, il espérait certainement pouvoir directement s’adresser à sa ville.

La personnifier, c’était s’assurer un dialogue avec elle, et pourquoi pas des réponses à toutes les questions qu’il se posait. Pourtant, quand il déposa comme un signe de reconnaissance sa signature au bas de cette lettre, je vis dans ses yeux un désespoir profond s’installer.

Certes il avait écrit une lettre, l’avait signée, mais à qui pouvait-il l’adresser ? Cette femme n’existait pas et son courrier en resterait à tout jamais muet.

Tout aurait pu en rester là, mais je ne pouvais m’y résoudre, car chacun des mots qu’il m’avait donnés résonnaient dès à présent entre mes lignes comme autant de souvenirs que je voulais que l’on se rappelle. Par deux fois pourtant, je sentis le pouce et l’index de sa main droite glisser vers les spirales de ma colonne vertébrale résolue à se défaire de cette première page qui allait finir sa courte existence dans le bleu de cette mer qui nous emportait. Et pourtant, après deux tentatives avortées, je sentis glisser sur moi la bille de son stylo. Il avait relu sa lettre et tout son esprit s’en était engourdi, à tel point que je compris que dorénavant, lui et moi ne ferions plus qu’un.

En faisant de moi, son plus fidèle confident, il me donnait la possibilité de rapporter une histoire qui serait aussi la mienne.

*
* *

 

 

Je fus acheté dans un magasin. En fait de magasin, je devrais plutôt parler d’un bazar, et quand je dis bazar, il faut l’entendre au vrai sens du terme. Dans cette échoppe d’à peine 20m2, on trouvait tout et n’importe quoi. Épicerie, papeterie, librairie, bricolage, mercerie, vêtements, pièces auto, jouets, boulangerie, se partageaient une vingtaine d’étagères dans un agencement que seule la logique d’Hassan, le propriétaire, pouvait raisonnablement justifier.

Pour ma part, je me souviens avoir partagé mon étagère avec une dizaine de boîtes de semoule de couscous, des boîtes de mantecao, une boîte de boutons de culotte et même durant un temps, avec le filtre à air d’une Peugeot 203 coupé.

En fait, aujourd’hui je peux le dire, tel un Leonard de Vinci du négoce, Hassan était un précurseur, il ne le savait pas alors, mais à sa manière, il avait déjà développé un concept particulièrement avant-gardiste…

Ne dit-on pas aujourd’hui : « Quoi que tu cherches, quelle que soit l’information désirée, va sur internet, tu trouveras. » Eh bien, chez Hassan, c’était pareil, vous cherchiez quelque chose, Hassan vous le trouvait.

Ma première rencontre avec mon auteur fut pour le moins singulière, sachant qu’au départ je ne fus pour lui qu’un prétexte.

Je le vis entrer dans la boutique vers seize heures, et ce n’est en fait que près d’un quart d’heure plus tard qu’il se présenta devant mon étagère. Pendant ces longues minutes, il avait parcouru du regard chacune des étagères qui m’entouraient. Hassan lui avait même demandé ce qu’il désirait et lui l’air penaud, avait répondu :

« Heu ! Rien de particulier, je regarde ».

Ce n’est en fait que lorsque Madame Moreno quitta la boutique avec son kilo de pois chiches pour son sacro-saint couscous hebdomadaire, qu’il se présenta devant moi, ou devrais-je plutôt dire, devant l’étagère qui m’accueillait. Il me prit dans ses mains, me redéposa sur l’étagère, me reprit, m’ouvrit, me redéposa.

Qu’avais-je donc de si particulier pour qu’il s’intéresse à moi de la sorte ? Je n’étais qu’un cahier d’écolier, avec une couverture somme toute banale, des pages blanches à gros carreaux, voilà tout !

Cependant, je pris très vite conscience, que si ses mains s’intéressaient à moi, son regard lui, se portait non pas sur moi mais sur une pile de magazines déposée sur ma droite. D’un seul coup, dans un jeu de passe-passe au demeurant mûrement réfléchi, je me retrouvais alors entre ses mains, couvrant un calendrier que j’avais eu le loisir de découvrir quelques jours auparavant quand Hassan l’avait déposé près de moi.

J’aimais faire connaissance avec les occupants qui partageaient mon étagère. Je le fus d’autant plus, cette fois-ci, car ce calendrier ne ressemblait à aucun autre.

La jeune fille légèrement vêtue qui ornait sa couverture éveilla mon intérêt, et même si j’étais d’un naturel un peu timide, je prenais alors mon courage à bout de pages et je l’interrogeais en prenant le soin tout de même de me présenter rapidement, politesse oblige !

C’est ainsi que j’appris, que cette demoiselle s’appelait « Pin-up » et qu’elle était née sous les doigts experts d’un certain Alberto Vargas1, son créateur et dessinateur. Ainsi, s’il avait fallu près de quinze minutes à Jules pour se décider à nous prendre sur l’étagère, il n’avait alors fallu que quelques secondes pour que je me retrouve sur la table usée et vermoulue postée à l’entrée de la boutique sur laquelle Hassan faisait ses encaissements.

Hassan me fit glisser légèrement sur la couverture de ce calendrier pour en faire apparaître subtilement le prix sans dévoiler pour cela la jeune « pin-up », qui dévoilait, elle, bien plus de choses.

Le tout réglé, Jules nous enfouis immédiatement et sans ménagement dans la besace qu’il portait toujours avec lui. En ma qualité de prétexte avéré, je savais que je serais très vite séparé de ce calendrier qui partageait provisoirement avec moi ce lieu confiné.

Si d’aventure, Jules aimait flâner dans les rues en rentrant à la maison, je dois avouer que cet après-midi-là, son pas fut des plus rapides. Cinq minutes plus tard, nous étions dans sa chambre. Que dis-je, nous, je devrais plutôt dire, je restais seul dans la besace posée près de son bureau, car le calendrier lui m’avait quitté dès la porte de la chambre refermée.

Pénombre et parfum de vieux cuir, tel était alors mon univers. Nul n’aurait pu alors imaginer qu’il en fut autrement. Pourtant, ce pied maladroit qui se prit par bonheur dans la sangle de la besace vint en une fraction de seconde contrarier la condition qui semblait définitivement être la mienne.

En trébuchant sur cette sangle, Jules avait renversé sa besace. Si Madeleine et B.D y étaient restées fortuitement bloquées, je profitais pour ma part de cet élan qui m’était donné pour m’extraire de ce lieu et finir ma course sur le plancher de bois de cette chambre d’adolescent.

*
* *

 

 

En cet instant précis, je savais que ma situation serait des plus précaires. Dans le meilleur des cas, Jules ferait don de ma personne à sa mère, et mon existence se réduirait à répertorier la dernière recette de Gaspacho2, Frita3 ou que sais-je encore. Au pire, je serais immédiatement replongé dans cette besace pour être, cette fois-ci, oublié à jamais, comme l’avait été cette madeleine quasi fossilisée avec qui j’avais partagé quelques instants.

A deux pas du bureau posté contre la fenêtre qui donnait sur la rue, j’attendais donc, anxieux, le bon vouloir de mon jeune adolescent qui par sa maladresse m’avait donné l’espoir d’une vie peut-être meilleure, ou pour le moins, un tantinet plus aérée. Je sentis alors sa main se poser sur moi, me saisir et m’élever à une hauteur qui me convainc que je ne retournerais pas pour l’instant dans cette besace qui restait, elle, posée au sol. Jeté sans ménagement sur son bureau, je vins littéralement m’écraser contre une pile de bouquins.

Encore tout engourdi par cet atterrissage forcé, je découvrais alors le nouveau lieu qui m’accueillait.

Un bureau en bois, disons plutôt un vieux pupitre d’écolier qui portait fièrement sur sa tranche, une petite plaque de laiton oxydé sur laquelle on pouvait encore lire, École primaire de Delmonte 1952.

Lardé de coups de canif et de pointe de compas comme autant de témoignages de son passé glorieux dans l’éducation nationale, il vivait dès à présent une retraite paisible dans cette chambre d’adolescent. Sur ma droite, les bouquins qui m’avaient sauvé d’une chute fatale. Un Bescherelle4, un Bled5, ici rebaptisé par jules d’un léger coup de crayon, le « Bab el-bled6 », un bouquin de géométrie et de trigonométrie et un autre, d’algèbre.

Sur ma gauche, bien centré sur le pupitre adossé au mur sur lequel une large fenêtre était ouverte, un encrier avec son porte plume en onyx sur lequel était gravé en lettre d’or, « Oran, la Radieuse ».

A sa droite, un petit pot en argile, avec trois crayons. Un bleu, un rouge, tous deux outrageusement rongés par la tête et un autre plus long, plus grand qui devait certainement de ne pas avoir subi les mêmes assauts dentaires au fait qu’il se cachait sous une figurine de plastique couleur ivoire caricaturant le Général De Gaulle.

A sa gauche, six noyaux d’abricot. D’aucuns auraient pu alors penser : « Tiens, Jules semble prendre un malin plaisir à laisser traîner de-ci de là, des vestiges de nourriture ! »

Une madeleine oubliée au fond de sa besace, maintenant six noyaux d’abricot sur son pupitre, je comprends que cela puisse surprendre. Cependant, en ce qui me concerne, je savais qu’il ne s’agissait pas seulement ici de six pauvres noyaux oubliés.

En effet durant les quelques jours que j’ai passé dans la boutique d’Hassan, j’avais eu le loisir d’assister à de folles et surprenantes parties de « Pignols » entre deux, trois gamins qui squattaient le trottoir devant son entrée certains après-midi.

Le jeu de « pignols » consistait à faire un petit tas de trois noyaux d’abricot surmontés par un noyau supplémentaire. Il s’agissait tout simplement de tirer et de faire tomber ce petit tas en se plaçant à quelques mètres de lui.

Si mes souvenirs sont bons, voici donc le nouvel univers qui était le mien, du moins l’univers sur lequel j’avais atterri.

Conscient du sursis qui m’était donné, j’appréciais chacune des minutes qui passaient, en espérant que Jules n’ait pas la fâcheuse idée de me reconduire dans sa besace.

Pour l’heure, semble-t-il, je pouvais être rassuré. Jules s’était éloigné du bureau pour s’arrêter devant la commode, à l’entrée de la chambre, sur laquelle trônait une pile de pochettes en papier et une drôle de petite valise sur laquelle était inscrit : « Pathé la voix de son maître ».

Après une courte hésitation, il l’ouvrit et tira de la pile de pochettes, une sorte de galette de pain azyme7, de couleur noire et particulièrement lisse, qu’il déposa dans la valise restée ouverte. Je vis alors entre ses doigts un petit bras en plastique auquel il donna un léger mouvement de droite à gauche, qui eut pour effet d’entraîner la galette dans une folle rotation. Il déposa alors délicatement ce bras sur la galette, et oh ! Miracle, une musique, puis un chant raisonna dans toute la chambre.

Jamais encore, je n’avais vu et entendu une valise chanter. Encore abasourdi par cette découverte, je n’avais pas remarqué que Jules avait déposé tout près de moi en allant s’allonger sur son lit, la pochette de laquelle il avait extrait cette galette qui tournoyait maintenant dans une folle mélodie. « 45 tours longue durée Microsillon, La Voix de son Maître, Maurice Chevalier, Quand un vicomte, Prosper, Ma Pomme, Donnez-moi la main, Série Collection », voilà ce qui il y était inscrit. A vrai dire, il eut été facile pour moi, de connaître le titre de cette chanson. La mélodie qui raisonnait depuis déjà près d’une minute dans la chambre prenait un malin plaisir à répéter à qui voulait bien l’entendre : « Ma pomme, c’est moiaaaaaa, j’suis plus heureux qu’un roi, talitalita, ma pomme, ma pomme, ma pomme c’est moi aaaaa ».

Je l’avoue, ma culture musicale ne se résumait jusqu’alors, qu’aux chants très approximatifs d’Hassan, à la rumeur de la fanfare qui descendait la rue d’Arzew les jours de fêtes et peut-être aussi à quelques notions de solfège qui m’avait été gentiment distillées par un cahier de musique avec qui j’avais partagé mon étagère. Clé de Sol, Dièse, Do mineur, Do majeur, n’avaient alors plus de secret pour moi, ce qui m’amène aujourd’hui à en conclure avec une certaine fierté que la musique que j’entendais là, était certainement en DO « primeurs ».

Bercé par cette mélodie répétitive, je sentis peu à peu chacune de mes blanches pages s’engourdir. Un léger rayon de soleil qui transperçait les persiennes restées entrouvertes et qui glissait sur les spirales de ma colonne vertébrale ne vint qu’affirmer cet état de pesanteur qui me plongea lentement dans un profond sommeil.

D’aucuns auraient alors pensé que j’eusse fini ainsi cette première journée dans cette chambre au N° 38 de la rue Murat, adresse de ma nouvelle résidence. Cependant, il n’en fut rien, car une petite main féminine vint me sortir de ma profonde léthargie. Je sentis cinq petits doigts boudinés se poser sur ma couverture. Au même moment, un cri raisonna dans toute la chambre : « Josa, sort de ma chambre, ou j’appelle maman ». Il n’en fallut pas davantage, pour que ces cinq petits doigts se crispent, saisissent ma couverture tout en laissant ballantes mes pages qui allaient et venaient au gré de la course folle qui s’était engagée entre cette jeune enfant et Jules qui nous poursuivait dans tout l’appartement en criant : « Maman, Maman, dis à Josa de me rendre mon cahier ».

Est-ce l’agitation de cette folle course ou la peur que ma colonne vertébrale d’acier défaille et s’ampute de l’une de mes pages, je ne sais pas, mais en cet instant précis, j’étais tout autant excité que ce jeune adolescent qui essayait de me récupérer et cette jeune enfant à la démarche mal assurée qui s’évertuait à le faire tourner en bourrique.

Mais qui était donc cette enfant qui me portait une telle attention ? Qui était cette « Maman » que Jules implorait et dont la douce voix vint un instant stopper cette folle course ?

En fait, je ne le sus que lorsque je me retrouvais caché derrière elle, avec Jules d’un côté qui essayait de nous attraper et cette jeune enfant qui esquivait chacune de ses tentatives en usant avec une certaine virtuosité dois-je dire, de la longue robe fleurie de cette Maman qui s’était dorénavant transformée en un vaporeux bouclier.

Cette « danse du voile » improvisée aurait pu sans aucun doute en devenir salvatrice pour la jeune enfant, si Jules n’avait pas fait preuve d’un tel acharnement pour me récupérer.

Branle ballé dans tous les sens, je ne savais plus où donner de mes pages, jusqu’au moment où, une voix grave retentie dans la pièce :

– Maintenant ça suffit ! Jules laisse ta sœur tranquille et toi, Josy donne-moi ce cahier !

Il n’en fallut pas davantage pour que tout s’arrête net. Josy blottie contre la jambe droite de « Maman » ne bougeait plus, Jules, lui, avait reculé de trois pas et faisait face à cet homme dont la voix avait interrompu notre folle équipée.

– Mais… papa, c’est Josa qui n’arrête pas de m’embêter !

– Tu as quel âge, Jules ? Tu ne vois pas que ta sœur est encore un bébé !

– Oui mais Papa…

– Va dans ta chambre et toi Josy, donne-moi ce cahier.

La jeune Josy ou Josa, je ne sais pourquoi mais personne ici, n’appelait cette enfant de la même manière, restait la tête toujours enfouie dans la robe de Maman. Après quelques secondes d’hésitation elle me tendit telle une offrande à cet homme vêtu d’un bleu de travail qui répondait au nom de Papa. Celui-ci me saisit d’un mouvement sec et assuré et je passais ainsi, d’une petite main fragile aux doigts boudinés, à une main puissante aux longs doigts épais qui en un clin d’œil, par un mouvement net et rapide, sut me faire recouvrer une position bien plus confortable.

Je retrouvais enfin chacune de mes pages lovées l’une contre l’autre fermement enserrées entre la face et le dos de ma couverture au plus grand soulagement de ma colonne vertébrale à spirales. Je parcourus ainsi quelques mètres jusqu’à un petit salon-salle à manger où trônait un large fauteuil de vieux cuir dont l’usure me fit penser qu’il était certainement le vestige d’une longue existence au sein de cette famille qui l’avait érigé là, comme le témoignage d’une société patriarcale qui fait d’un fauteuil, le siège de toute une autorité.

J’appréhendais maintenant avec plus de clarté le lieu dans lequel je me trouvais et les personnes qui m’y avaient accueilli. Un Papa et une Maman, âgés d’une quarantaine d’années, leurs enfants, Jules, âgé de seize ans et Josy ou Josa, âgée elle, de six ans.

Papa s’assit sur son fauteuil et me déposa à sa droite sur un petit guéridon. Un nouvel univers se présentait alors à moi, un verre en cristal enivré par le doux alcool d’anisette qu’il portait en son sein, un cendrier en onyx et un paquet de Bastos8 qui avait déjà vu partir en fumée une bonne partie de ses occupantes.

Devant nous, contre un mur paré d’une tapisserie dans laquelle maman avait vraisemblablement taillé sa robe, une grande boîte posée sur un meuble faisait défiler des images.

« – Monte le son de la télévision, s’il te plaît ! » Demanda Papa à Maman qui était en train de dresser la table.

C’était donc cela une télévision ! J’en avais entendu parler par Hassan, il disait que ce serait son premier achat dès que ses finances le lui permettraient. J’étais donc heureux de découvrir aujourd’hui ce qui le faisait tant rêver. Cette boîte magique de laquelle sortait du son et des images était semble-t-il quelque chose de très important car dès le son monté, Maman cessa de dresser la table, tira vers elle une chaise et s’y assit.

C’est alors que Josy, oui, Josy ! Pour ma part, j’ai décidé de l’appeler ainsi, entra dans la pièce et fut immédiatement stoppée dans son élan par Maman qui lui dit : « Va jouer dans ta chambre, papa regarde les informations ».

Si l’autorité dont avait fait preuve Papa tout à l’heure m’avait surpris, j’avoue que cette fois-ci je fus une nouvelle fois particulièrement étonné de constater qu’une boîte pouvait aussi stopper net toutes discussions. Il régnait dorénavant un silence profond dans la pièce et seul le discours sortant de cette fameuse télévision n’avait alors semble-t-il, droit de citer. Entraîné par une telle solennité, je laissais donc chacune de mes pages s’imprégner des images et des mots qui sortaient de cette surprenante boîte animée. En fait, je fus immédiatement attiré par le personnage qui s’y trouvait. Je connaissais cet homme, oui je vous l’assure !

C’était le même qui se trouvait sur le bureau de Jules. Oui ! Vous savez, la figurine couleur ivoire surmontant l’un de ses stylos ?

Vous vous souvenez ? La caricature du Général de Gaulle qui avait sauvé semble-t-il un des stylos des assauts dentaires du jeune adolescent. Eh bien là, il était devant moi, en mouvement, non plus surmontant un stylo, mais assis sur un fauteuil cossu, devant un large bureau aux riches ornements et plus fort encore, il s’adressait à nous :

« Rénovation nationale ! Voilà une vaste et rude entreprise ! Car, à la France telle qu’elle est, l’époque et le monde où nous vivons n’offrent le choix qu’entre une grande réussite ou un abaissement sans recours. Grâce à l’unité profonde dont notre peuple donne l’exemple, nous sommes en marche vers la réussite. Mais si, par malheur, nous laissions, de nouveau, le TRACASSIN, le tumulte, l’incohérence, que l’on connaît, s’emparer de nos affaires, c’est l’abaissement qui serait notre lot. A l’intérieur, notre pays est en train d’accomplir une transformation qui le destine, pour l’avantage de tous ses enfants, à une prospérité et à une puissance digne de lui. Pour ce qui est de l’ALGERIE, à travers les vents et les marées, nous n’avonspas cessé, depuis 3 ans, de nous approcher du but que j’ai fixé au nom de la France : exercice par les Algériens du droit de disposer de leur destin ; institution, s’ils le veulent – et je ne doute pas qu’ils le veuillent – d’un État algérien indépendant et souverain par la voie de l’autodétermination ; coopération de la France offerte à l’Algérie nouvelle pour sa vie et pour son développement, ce qui implique, en particulier, que la communauté d’origine européenne d’Algérie y ait ses droits et ses garanties. Dans le même temps… l’armée française, les forces de l’ordre françaises, devaient et doivent s’assurer de la maîtrise du terrain. Cela a été fait. Enfin… il fallait, il faut, qu’en dépit des excitations à la désobéissance et à la désertion prodiguée par des dévoyés, l’Armée soit restée et reste dans le devoir. Elle l’a été. Elle l’est. HONNEUR A ELLE. A présent, on peut construire. Nous sommes prêts à rechercher encore un accord avec les dirigeants de la rébellion, pour ramener décidément la paix en Algérie… Nous déclarons aux Algériens que la paix, le choix, l’avenir de l’Algérie sont à leur portée, à eux. Nous adjurons les Français d’Algérie, quels que puissent être les regrets que leur inspire une époque révolue, de se tenir avec la France, d’apporter leur franc concours à la naissance de l’Algérie nouvelle, celle que souhaite la France, c’est-à-dire telle qu’ils y aient leur digne place… La transformation du pays et le changement complets de nos rapports avec l’Algérie, nous devons y procéder dans une période de danger mondial. Comme nous sommes la France, essentielle à l’Europe et nécessaire au monde libre, il nous incombe de nous décider nous-mêmes et d’engager nos alliés à se tenir ferme et droit devant les sommations du bloc totalitaire. Mais que cessent les mises en demeure, que s’établisse enfin une détente internationale… Alors la France sera prête à ouvrir entre grands États une négociation constructive sur les problèmes de l’univers : l’Allemagne, le désarmement, l’aide aux payssous-développés, la coopération en vue du progrès humain. Sans doute pourrait-elle, d’autre part, favoriser l’apparition d’une Europe équilibrée entre l’Atlantique et l’Oural… La République poursuit sa route ; 80 % des Français, en toute liberté et en toute connaissance de cause – ce qu’on n’avait jamais vu – ont approuvé nos institutions. Les résultats que celles-ci permettent à la nation d’atteindre, grâce à la stabilité et à la continuité, sont, sans aucun. Pour la France, qui traverse un dur et dangereux passage, le salut et le succès exigent la cohésion nationale. VIVE LA REPUBLIQUE »9

Ceci dit et je l’avoue je ne compris pas tout, le Général se leva et disparu de la boîte alors que raisonnait maintenant, une musique que j’avais entendu dans la boutique d’Hassan quand la fanfare descendait la rue, tous les 14 juillet.

De son côté, Papa lui emboîta le pas. Si pour ma part, je ne savais pas où avait disparu le Général, je vis par contre Papa se diriger l’air grave vers le téléviseur, appuyer sur un bouton et couper net toute activité à cette boîte magique.

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