Le fantôme de Léopold au coeur des ténèbres

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L'auteur analyse deux ouvrages de références absolues sur l'ère léopoldienne : Au coeur des ténèbres de Joseph Conrad et Les fantômes du roi Léopold, un holocauste oublié de Adam Hochschild. Nous offrent-ils l'un et l'autre la réalité toute nue, sur laquelle les auteurs ont apposé un talent littéraire propre et marqué de leur conviction intime intemporelle, libre de toute entrave politique, idéologique ou philosophique ?
Publié le : dimanche 1 janvier 2012
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EAN13 : 9782296480254
Nombre de pages : 246
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Le fantôme de Léopold
au cœur des ténèbres



Claude NEMRY







Le fantôme de Léopold
au cœur des ténèbres
Un règlement de contes



























Claude Nemry a publié chez L’Harmattan un ensemble de cinq écrits
portant sur la vie d’un homme durant l’époque coloniale belge en Afrique
centrale :
- Usubui (L’Aurore)
- Nyamulagira (Séismes)
- Les tambours du Ruanda (Ingoma zaa Rwanda)
- Bukavu
- Mangaribi (Crépuscule)













Image de couverture réalisée à partir d’une photographie prise par
l’auteur aux Stanley Falls (Kisangani).







© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55876-2
EAN : 9782296558762






Aux lecteurs du tapuscrit,
Raymond Demousselle,
Pierre de Maret,
Santo Franco,
Victor Ginsburgh,
André Poncelet
et Nelle, mon épouse,
qui m’ont permis d’éviter bien des écueils.

A tous mes amis d’Afrique.

Aux natifs d’Afrique, toutes
couleurs confondues.


Introduction
« L’histoire, c’est le temps.
Cette pensée constante nous a empêché d’amener les questions
avant l’heure, comme on le fait trop souvent. C’est une
tendance commune de vouloir lire toutes les pensées
d’aujourd’hui dans le passé, qui souvent n’y songeait pas.
Pour ceux qui ont cette faiblesse, rien n’est plus facile. Toute
grande question est éternelle ; on ne peut guère manquer de la
retrouver à toute époque. Mais le fait de la science est de ne
pas prendre ainsi ces côtés vagues et généraux des choses, ces
caractères communs des temps, où ils se confondent ; au
contraire, de spécifier, – d’insister, pour chaque époque, sur la
question dominante, et non d’y faire ressortir telle
circonstance accessoire, qui se trouve en d’autres temps, qui
peut-être de nos jours est devenue dominante, mais ne l’était
pas alors. »
Jules Michelet, Histoire de la Révolution française,
Livre III : De la méthode et de l’esprit de ce livre
(La pléiade, t.I, p.291)

« De tous les méfaits perpétrés en Afrique par les blancs, ceux
qui, depuis vingt ans, ont été commis dans l' "Etat Indépendant
du Congo" sont peut-être les plus horribles : ils sont les plus
récents. Mais quel est l'Anglais, l'Allemand, le Français dont la
main est assez pure pour que sa protestation ne soit entachée
de partialité ? »
Elisée Reclus, L'Homme et la Terre, tome V, p. 447
(Librairie Universelle, Paris)

Cinquante ans après la fin de la majorité des colonies euro-
péennes en Afrique, le phénomène de ce que l’on appelle le
colonialisme fait toujours couler beaucoup d’encre, d’autant
plus que la quasi-totalité des Etats qui en sont issus connaît des
lendemains et des surlendemains peu réjouissants. A tort ou à
raison, les malheurs de l’Afrique d’aujourd’hui, la noire en
particulier, continuent à être imputés, au moins pour une large
part, à la colonisation et à ses suites. Rares sont les voix qui
tentent de mettre en évidence certains aspects positifs de l’ère
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coloniale occidentale à travers son évolution et ses réalisations.
Les jugements viennent d’Afrique, d’Europe ou de plus loin,
résultent de convictions personnelles ou de travaux de spécia-
listes. Ils font l’objet de publications en librairie et, de plus en
plus nombreuses, sur internet, mais se présentent aussi sous
forme de shows, de pièces de théâtre et de films, qui vont du
documentaire au mélange de fictions et de réalités.
L’Afrique centrale, et tout particulièrement le Congo ex-belge,
aujourd’hui République Démocratique du Congo, occupe une large
part dans ces publications et spectacles divers. Il est vrai que, à
partir de la création en 1876 de l’Association Internationale Afri-
caine par Léopold II, l’occupation du territoire par ses hommes,
Belges, Anglais et Scandinaves, a attiré l’attention de la presse
tandis que se précisaient les visées du souverain belge, concrétisées
par la création de l’Etat Indépendant du Congo, avatar survenu en
1885 à l’occasion de la Conférence de Berlin.
Ce curieux Etat, propriété d’un personnage qui était le roi
constitutionnel à la tête de la Belgique, minuscule nation à l’écono-
mie florissante, sera très tôt la cible des convoitises de la France et
de la Grande-Bretagne, qui ne lui accordaient que peu de chances
de survivre malgré ses richesses, l’ivoire dès 1878, le caoutchouc à
1partir de 1893 . Ce n’est qu’à partir de 1900 que des critiques
s’élevèrent sur les conditions inhumaines, voire criminelles, dans
lesquelles les représentants de l’EIC et des sociétés concession-
naires obligeaient les indigènes de travailler pour eux..
Parmi les auteurs de ces critiques,
• quelques missionnaires anglo-saxons de culte non catholique,
dont Grenfell, laudateur de Léopold II jusqu’alors ;
• Edmund Morel, un agent en douane mi-français mi-
anglais, qui, travaillant un temps à Anvers comme employé de
l’agent en douane Dempster, constata une exportation anormale
d’armes vers le Congo et en chercha l’explication, laquelle fut
alimentée par les témoignages notamment de missionnaires,
mais également d’officiers de la Force publique et d’employés
de sociétés belges installées au Congo ;
• l’Irlandais Roger Casement, agent à Boma dès 1883 d’une
factorerie belge puis de la SAB, plus tard consul du Royaume-
Uni, qui, en 1904, après avoir sillonné des régions où était
recrutée la main-d’oeuvre et où était récolté le latex, sortit un
rapport accablant sur l’exploitation du caoutchouc et sur la mal-
traitance des indigènes qui en résultait sous différentes formes,
les unes plus blâmables que les autres, allant jusqu’au meurtre.
La collaboration active de Morel et Casement, utilisant no-
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tamment le West African Mail, journal créé par le premier et
s’appuyant sur la Congo Reform Association, allait recevoir un
écho de plus en plus vif dès 1904. Les accusations pointées contre
Léopold II, soutenues par des intellectuels dans l’ensemble du
monde anglo-saxon, par certains hommes politiques anglais, mais
aussi par des Belges, tels Cattier, professeur à l’ULB, Wauters,
moteur du Mouvement Géographique et le socialiste Vandervelde,
allaient provoquer la cession du Congo à la Belgique en 1908, mal-
gré les actions prises entre-temps par Léopold II pour sa défense,
notamment par l’envoi sur place d’une commission d’enquête.
Contrée notamment au Parlement britannique par des hommes
qui défendaient leur business avec l’EIC, la flambée anti-
léopoldienne retomba, malgré des petits retours à l’avant-plan. La
guerre 14-18 favorisa sans doute cette accalmie, mais les autorités
belges y contribuèrent dans le bon sens grâce à la mise en place par
paliers d’une administration plus humaine et plus attentive à
l’égard des autochtones.
Quant à l’entre-deux-guerres, s’il permit aux Etats colonisateurs
de développer leurs territoires africains selon leurs méthodes et
avec des résultats divers, elle fut rapidement entraînée d’abord vers
la grande récession, ensuite vers la préparation de la seconde
guerre mondiale. Les colonies n’étaient importantes que pour ce
qu’elles étaient censées rapporter.
La guerre 40-45 achevée, le monde ne se préoccupa plus que de
l’antagonisme est-ouest. Pressé d’en finir avec des Etats affaiblis
qui le dominaient, le Tiers-Monde s’assura des alliés dans l’un ou
l’autre camp, voire dans les deux à la fois. Tel un reflux inexo-
rable, l’ère coloniale occidentale s’amenuisa peu à peu, malgré les
éclats de quelques feux d’artifice dont, pour la Belgique, l’Expo 58
à Bruxelles.
Ce n’est qu’après l’indépendance du Congo, accordée en 1960
dans l’impréparation et la précipitation et dont les premières an-
nées furent calamiteuses, que peu à peu, discrètement d’abord,
puis, de plus en plus ramenée au premier plan, se rouvrit l’histoire
de l’EIC et de la rapacité dont certains de ses promoteurs et agents
avaient fait preuve jusqu’à s’en prendre à la santé, à l’intégrité
physique et à la vie des indigènes.
Des Belges écrivirent sur le sujet avec sévérité, voire avec excès
mais non faussement, dont au moins deux anciens coloniaux, Jules
Marchal, administrateur territorial, et Michel Massoz, employé
d’une compagnie de chemin de fer. L’un et l’autre avaient entamé
leur carrière coloniale dans des conditions idéales après la seconde
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guerre mondiale et l’avaient vue s’interrompre avec l’indépen-
dance. Un historien, Jean Stengers, belge également, fut moins
sévère, parce qu’il remettait les choses à leur place et à leur
époque, suivant en cela la leçon de sagesse et de savoir-faire que
donne Jules Michelet à ceux qui écrivent l’histoire et dont je
rappelle un extrait en préambule de cette introduction.
Le concert des critiques s’éleva peu à peu, venant notamment de
l’ancienne colonie et de ses intellectuels, des historiens et jour-
nalistes d’investigation du monde occidental et du Tiers-Monde.
Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad, paru plus de soixante
ans plus tôt, sortit de son purgatoire pour commencer une double
seconde carrière : celle du livre de l’écrivain le plus vendu et le
plus analysé. Ce qui lui rapporta le titre d’écrivain anticolonialiste
de la première heure, mais provoqua aussi les premières critiques
négatives quant à ses opinions politiques et humanistes réelles.
En 1998, parut un ouvrage strictement contemporain, mais qui
allait par sa diffusion et sa médiatisation remettre au goût du jour
l’affaire Léopold II. Traduit rapidement en plusieurs langues, cet
ouvrage, dû à la plume d’Adam Hochschild, un journaliste d’in-
vestigation américain, allait avoir un impact considérable dans le
monde francophone, en Belgique en particulier, dans sa traduction
française sous le titre Les fantômes du roi Léopold, un holocauste
oublié.
Il ne pouvait mieux tomber. On en avait marre de taper sur
les nazis, on commençait à mettre un voile sur les guerres per-
dues par les GI alors qu’elles étaient censées répandre les
idéaux démocratiques yankees à travers le monde et plus seu-
lement au Japon, en Israël ou à Porto-Rico. On retournait en
arrière, on n’avait plus qu’à s’en prendre à de vieux papiers, re-
montant à trois, quatre générations, ayant quasi pris les couleurs
et les traits propres aux légendes.
Lors de la lecture de plusieurs ouvrages historiques et de
recherche sur Internet, j’ai été surpris de constater que les deux
écrits qui faisaient le plus de bruit sur le Congo de Léopold II au
sein de la masse de nos concitoyens mais aussi dans le monde
occidental, étaient les rares auxquels les historiens ne s’intéres-
saient guère, sinon du bout des lèvres. Ainsi, un ouvrage récent,
Léopold II, Entre génie et gêne, fruit du travail de plusieurs
historiens, s’il fait attention à la place médiatique prise par l’écrit
d’Hochschild et lui reconnaît d’avoir « fait évoluer l’historiogra-
phie », il n’en étudie pas le contenu, sinon pour constater qu’il
diabolise le roi Léopold et qu’il n’est pas l’œuvre d’un historien.
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Quant au livre de Conrad, il n’en est fait nulle allusion, alors que
les médias le consacrent premier pamphlet anticolonialiste, dardant
ses traits sur Léopold II. De la lecture de l’ouvrage réalisé au sein
de l’UCL, je retiens le sentiment que les historiens n’apprécient
pas qu’on se promène sur leurs plates-bandes, tout au moins dans
l’écrit, car s’ils appuient sur le fait que tels ou tels ouvrages ne sont
pas d’un historien et évitent, pour cette raison, de s’y attarder, ils se
penchent par contre avec attention sur l’imagerie, caricaturale, ha-
giographique ou informative, qui émaille le règne de Léopold,
accordant paradoxalement droit de cité à cette forme de raconter
l’évènement, tout en la refusant aux autres formes.
Revenons aux deux ouvrages.
J’avais lu Au cœur des ténèbres, le premier, l’ancêtre des deux,
il y a des années. Je l’avais oublié, parce que je l’avais trouvé
difficile à lire, peut-être aussi parce que je n’y retrouvais pas le
Congo de mon enfance.
Et Les fantômes du roi Léopold ? Autour de moi, sauf parmi la
plupart des coloniaux, nostalgiques et amers, ce ne fut que louan-
ges à l’égard de cet ouvrage qui entendait clore le débat par une
condamnation sans appel de l’occupation belge de 1876 jusqu’à
1960, même s’il opérait à partir de la cession du Congo à la
Belgique un raccourci mêlant l’ère léopoldienne et l’assassinat de
Lumumba. Au point qu’un de mes amis me déclara que je n’avais
plus, natif d’Afrique, qu’à me fondre dans le paysage et à longer
les murs. Je ne dirai pas qu’une telle réaction me surprit, même si
elle me blessait. J’en avais entendu beaucoup de semblables depuis
que j’avais fait la connaissance de l’Europe en 1953, en entrant à
l’université.
Partagé entre mon enfance et mon adolescence africaines et la
maturité acquise grâce à l’enseignement universitaire et à la réfle-
xion née de mes lectures et de la discussion entre amis, j’ai été vite
convaincu que je n’étais que le produit favorisé, voire gâté, d’une
colonisation où il y avait d’une part les occupants, d’autre part les
occupés et que les bienfaits importés, quels qu’ils fussent et com-
bien fussent-ils réels, n’effaceraient jamais l’inégalité de situation
et l’humiliation de l’asservissement, si tempéré fût-il.
Rappelons-nous la bénigne faute, lorsqu’en appliquant nos lois
d’assimilation, nous continuions à tutoyer et à appeler par leur
prénom ceux auxquels l’on octroyait le statut d’assimilé, quand ils
leur était imposé de nous dire vous et de nous appeler monsieur ou
bwana !
Quelle que soit la rhétorique idéologique ou religieuse dont
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on l’habille, biblique comme celle d’Abraham et de Moïse ou
coranique comme celle de Mahomet, qu’elle serve la grandeur
des empires romain, turc, espagnol, hollandais, anglais ou fran-
çais, la colonisation est un phénomène vieux comme le monde,
s’adaptant remarquablement à toutes les époques. Occidentale,
on lui a collé l’étiquette idéologique du « colonialisme ». Elle
en connaît et en connaîtra encore bien des formes, du moins tant
que l’homme n’aura pas détruit la vie sur terre. C’est celle appe-
lée « colonialisme » que j’ai connue depuis ses premiers signes
d’étiolement jusqu’au jour où ses successeurs, légitimes,
bâtards, usurpateurs, ont porté son cercueil en terre. La coloni-
sation « colonialiste » de l’Afrique n’aura duré qu’une poussière
d’éternité, au plus un siècle, au Congo ex-belge à peine quatre-
vingts ans, mais son empreinte, même si elle se dégrade, est
telle qu’après un demi-siècle d’indépendance, l’Afrique ne se
remet toujours pas des œuvres coloniales, telles par exemple les
frontières tracées par les puissances occupantes et confirmées
en permanence, sous l’œil vigilant de l’ONU, par les dictateurs
sous le couvert d’un nationalisme qui se limite à une expression
de l’hostilité mouvante vis-à-vis des occupants, anciens ou
nouveaux, pacifiques ou belliqueux, fanatiques religieux ou
socialistes doctrinaires. D’où guerres civiles et interafricaines
permanentes.
Mais retournons à mon propos. J’ai voulu mieux connaître
ces deux écrits. La longue nouvelle que j’avais lue trop vite et
qui m’avait rebuté, l’ouvrage de caractère historique que j’avais
lu en diagonale et jugé léger dans son argumentation, lourd dans
son jugement. Je les ai lus et relus. J’ai voulu aller au-delà de
leurs mots, tantôt abstractions, tantôt affirmations. Je me suis
aidé dans la lecture autant d’écrits contemporains de l’ère léo-
poldienne – et donc de la nouvelle de Conrad – que d’analyses a
posteriori, comme l’est l’ouvrage d’Adam Hochschild. C’est le
résultat de ce travail que je livre ici,
• Dans une première partie, en analysant Au cœur des ténè-
bres, à travers l’aventure vécue par Conrad et à travers l’auteur
mais aussi en jugeant l’écrit sur les plans de la littérature et du
témoignage.
• Dans une deuxième partie, en analysant Les fantômes du
roi Léopold, par rapport à l’histoire telle qu’elle peut être éva-
luée aujourd’hui avec le savoir que nous possédons de l’époque
sur le plan moral, politique et démographique et, comme dans le
premier cas, en tentant de juger ledit ouvrage qui se prétend
davantage analyse historique que pamphlet.
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• Dans une troisième partie, brève, en proposant à mes
lecteurs un point de vue qu’ils pourront rejeter ou accepter mais
qui comprendra surtout le souhait de voir la recherche
historique se poursuivre dans la liberté d’esprit la plus totale,
dégagée notamment d’une sensibilité d’aujourd’hui qui est
incapable de remonter dans le temps passé et de se souvenir que
« l’histoire c’est le temps », selon la formule lapidaire de Jules
Michelet.
Cette partie contiendra quelques mots de conclusion sur la
question suivante : nous trouvons-nous, plongés dans la lecture
de l’un et l’autre écrit, devant la réalité toute nue, sur laquelle
les auteurs ont simplement joué des lumières que leur donnaient
à chacun un talent littéraire et une conviction intime intempo-
relle, libre de toute entrave politique, idéologique ou philoso-
phique ? Bref, nous trouvons-nous, oui ou non, en face de deux
manières de dire la réalité ou d’écrire un conte ? C’est pourquoi
mon ouvrage est sous-titré :
« un règlement de contes »
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1
Joseph Conrad
au cœur des ténèbres


« Le contact avec la sauvagerie pure et simple, avec la nature
primitive et avec l’homme primitif, jette dans le cœur un trouble subit
et profond. Au sentiment d’être seul de son espèce, à la claire
perception de la solitude de ses propres pensées, de ses propres
sensations, à la négation de l’habituel, qui est rassurant, viennent
s’ajouter l’affirmation de l’inhabituel, qui est redoutable, l’idée de
choses vagues, irrépressibles et repoussantes, dont l’importune et
troublante présence excite l’imagination et met à l’épreuve les nerfs
civilisés du sot aussi bien que du sage. »
2
Conrad, Un avant-poste du progrès, 1897
« La curée la plus abjecte qui ait jamais défiguré l’histoire de la
conscience humaine et des explorations géographiques »
3
Joseph Conrad, 1924

1. Analyse d’une œuvre, analyse d’un écrivain
4Rarement, on aura autant écrit sur un écrivain , rarement un
écrivain aura autant alimenté à la fois l’exégèse littéraire et le débat
politique, tout en provoquant sur les bas-côtés l’analyse psycho-
médicale ou encore celle de la foi. Rarement encore on aura autant
écrit sur les analyses, essais et exégèses se rapportant à Conrad *.
Au moment où Conrad a émergé comme écrivain grâce à ses
récits La Folie Almayer, Le Paria des îles, Jeunesse, Typhon, Le
nègre du Narcisse, on n’a reconnu en lui que l’homme de lettres
qui, tout en apportant un nouveau style d’expression et de cons-
truction du récit où s’imbriquaient la réalité perçue du for intérieur
et les symboles qui en étaient sous-jacents, s’inscrivait dans la
lignée des écrivains de la mer et du voyage, dont Stephenson en

* Joseph Conrad et Conrad seront les seuls noms que j’utiliserai pour
parler de l’homme comme de l’écrivain. Ce sera plus simple que de
l’appeler Józef Teodor Konrad Korzeniowski. Il ne m’aurait pas
désavoué, lui qui, dès son séjour au Congo, avant d’avoir publié une
ligne en tant qu’écrivain, se faisait appeler Captain Conrad.
17







particulier. Cette lignée se poursuivrait aux yeux des lecteurs fran-
çais – les récits de Conrad étaient traduits en français dès 1906 –
par des écrivains de leur langue, tels Loti, Gide, Céline, Cendrars,
Dorgelès, Kessel et, plus près de nous, Le Clézio.
5S’il est vrai que Gide , qui fut le traducteur de Typhon, se référa
à Heart of Darkness quand il écrivit son Voyage au Congo en 1928
et prêta une attention à ce qu’il estimait être la pensée de Conrad
en matière coloniale et impériale, ce n’est qu’après la digestion des
indépendances soudain accélérées de l’Afrique noire (1958-1962)
que la lecture des œuvres de Conrad prit un tour réellement
politique (particulièrement dans les années 70 et dans la première
moitié des 80).
On assista alors à la fabrication foisonnante d’un double per-
sonnage, une sorte de monstre tenant à la fois du Dr Jekyll et de
Mr Hyde. Car, même dans les périodes de scepticisme et de remise
en cause de tout, notre monde, qui ne sait plus à quelle idéologie
ou religion il convient de se vouer, a besoin de héros et de salo-
pards, de demi-dieux et de suppôts du diable.
Grâce à son récit Au cœur des ténèbres, Joseph Conrad allait
devenir jusque dans l’exégèse soi-disant purement littéraire le
héros précoce de l’anticolonialisme et de l’anti-impérialisme qu’on
allait opposer au monstre Léopold II, emblème tout trouvé pour
incarner le mal absolu. Mais, patatras, le monde de la belle pensée
occidentale allait se voir attaquer sur les flancs par ceux-là mêmes
qui avaient été les bénéficiaires de la civilisation importée avec
abnégation sur leurs terres païennes. Et une théorie d’écrivains
noirs, menée par le Nigérian Chinua Achebe allait remettre en
question le portrait flatteur de l’écrivain en dénonçant à travers son
œuvre un racisme et un impérialisme bien enracinés...
Peu à peu, cependant, une certaine raison revint chez les uns et
les autres. Aujourd’hui, nombreux sont les ouvrages sur Conrad –
car, le nouveau siècle entamé, on écrit toujours autant sur lui et les
sociétés conradiennes se multiplient de par le monde et jusqu’en
Inde – qui soit relativisent soit rejettent les qualités humanistes ou
les vices élitaires du grand écrivain. Avec deux principes qu’il
aurait été utile de ne jamais oublier : primo, il faut se recadrer dans
l’époque où vivait Conrad ; secundo, la fiction romanesque n’est
jamais une transcription de la réalité ou du vécu, même si elle se
sert d’éléments tirés de souvenirs personnels, de faits divers rap-
portés par les journaux, de confidences et de confessions, de
rapports circonstanciés.
Même si l’on est revenu à une certaine raison au sein des
universités, Joseph Conrad et son oeuvre provoquent toujours un
18







foisonnement stupéfiant d’études – dont beaucoup paraissent sur
internet –, où l’on apprend qu’il a tout vu, tout prédit de l’apo-
calypse humaine, allant de la destruction des colonisés aux massa-
cres engendrés par les guerres, du moins les guerres menées par
des pays occidentaux. Sinon dans un cas – voir la deuxième partie
de cet ouvrage consacrée à Adam Hochschild –, je n’ai pas tenu
compte de ces études.
Je n’ai pas tenu davantage compte des innombrables ouvrages
ayant concocté de savantes comparaisons entre Conrad et tel ou tel
écrivain qui lui était antérieur, contemporain ou postérieur. Trop
souvent en effet, on m’y enseignait une filiation légitime ou bâtar-
de liant une génération à l’autre, une communauté fraternelle ou un
antagonisme inamical au sein d’une même génération.
Quoi qu’il en soit des opinions en cours à ce jour, si vous vous
adressez à l’homme de la rue et lui demandez s’il connaît Conrad
et son oeuvre, il y a gros à parier, au cas où il réponde oui, qu’il
cite Au cœur des ténèbres, alors que cette longue nouvelle est loin
d’être son récit le plus aisé à lire et à déchiffrer. J’ai eu souvent le
sentiment que bien des essais sous forme d’articles ou de livres ont
été écrits par des exégètes qui ont dû le lire en diagonale ou qui en
ont lu des critiques et analyses avant de fournir leur copie.
Alors, me demanderez-vous : « A votre tour, vous allez nous
présenter votre vérité sur Conrad ? »
Une vérité, non. Quelques apports sur une vérité aussi difficile à
cerner que certains de ses récits, oui. Avec toutefois deux questions
résultant des nombreux ouvrages que j’ai consultés : Primo :
comment un récit aussi difficile à lire et à comprendre tel que Au
cœur des ténèbres soit porté au pinacle et qualifié de livre politi-
que non seulement par une foule d’exégètes et d’analystes
d’exégèses, mais également par les beaux causeurs au sein de
manifestations médiatico-culturelles ? Secundo, comment se fait-il
que rares sont ceux qui se sont attachés à comparer l’aventure
réelle vécue et ressentie par Conrad au Congo et celle qu’il prête à
Marlow, son alter ego britannique pur sang ?
« A quel titre vous insérez-vous dans le concert cacophonique
des laudateurs et des critiques du grand romancier ? repartirez-
vous. Connaissez-vous suffisamment l’auteur et son œuvre pour
l’analyser à votre tour et en tirer des enseignements ? » Le maté-
riau que j’ai lu et analysé, pour incomplet qu’il soit *, me permet

* Je suis un fervent lecteur de Conrad. Attaché autant au personnage
complexe qu’est l’écrivain qu’à son œuvre, qui est loin de constituer
un ensemble homogène, j’ai lu un grand nombre d’auteurs, exégètes et
biographes, qui lui ont souvent consacré plusieurs années de recherche.
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certains constats que, maintes fois, je ne suis pas le premier à faire.
Je citerai mes sources aussi exactement que possible, qu’elles
proviennent de l’œuvre elle-même, des analyses et exégèses qui en
ont été l’objet, ou de ma connaissance de l’histoire, à savoir :
• Au centre de mon propos, trône le récit que j’ai lu aussi bien
en anglais – Heart of Darkness – qu’en français – Au cœur des
ténèbres – ainsi qu’Un avant-poste du progrès, courte nouvelle
publiée deux ans auparavant.
• A ces lectures s’ajoutent celle du journal qu’a tenu Conrad au
début de son séjour au Congo entre juin et août 1890. Ce Congo
Diary est introuvable en français. Il semble n’avoir jamais été
traduit, ce qui n’a rien de surprenant étant donné son caractère de
bloc-notes, où apparaissent de nombreuses abréviations mais aussi
parfois des mots en français utilisés consciemment ou non par
l’auteur, tel le mot mercredi glissé dans une liste de villages et
postes s’échelonnant sur sa route entre Matadi et Léopoldville.
Penguin Books présente une édition de Heart of Darkness, suivi de
Congo Diary mais non du log book (re-nommé Up river) que
Conrad a tenu sur le fleuve et dans lequel il note essentiellement
des observations sur la navigation et ses difficultés dues au cours
6changeant, aux bancs de sable, aux chicots, etc.
• La troisième source vient de ses notes d’auteur et de sa cor-
7respondance . On y découvre des réflexions et explications sur le
Congo souvent largement postérieures à la sortie de Heart of
Darkness (paru une première fois en magazine en 1899, c'est-à-
dire plus de huit ans après son séjour africain, et publié, profon-
dément remanié, en 1902) ; dans la trilogie Jeunesse qui compren-
dra Heart of Darkness, Conrad s’ingénie à présenter son roman
bref comme une image quasi-fidèle de son vécu ou de son vu ;
dans sa correspondance, il affirmera ses idées sur la colonisation,
notamment dans le rapport entre occupant et occupé, très contra-
dictoires dans l’écrit lui-même.
Il n’est pas étonnant que Conrad ait influencé son premier tra-
ducteur et biographe, G. Jean-Aubry, convaincu que Au cœur des
ténèbres était un récit fidèle, à peine symbolisé de l’aventure vécue
par l’écrivain lui-même. Cette idée est d’ailleurs bien ancrée dans
l’esprit, voire dans la foi de certains journalistes d’investigation, tel
Adam Hochschild, comme nous le verrons dans le chapitre traitant
de l’ouvrage de ce dernier sur le Congo de Léopold II.
• La quatrième source vient de ses autres écrits, les romans et
nouvelles dont la lecture permet de mieux comprendre le roman-
cier, de cerner sa méthode de travail en matière d’inspiration et de
sources (aventures et anecdotes vécues, rapportées par d’autres ou
20







purement imaginaires), en matière de construction du récit, de for-
me narrative, de création de personnages et de décors, en matière
de stimuli philosophiques, politiques, psychologiques et, enfin, de
percevoir l’évolution de l’écrivain à travers les années.
Parmi les écrits de Conrad, l’auteur en a laissé trois qu’on peut
qualifier d’autobiographiques. Il s’agit de Jeunesse, Miroir de la
Mer (parution entamée en 1906), qui est une sorte de traité du bon
marin, et de Souvenirs personnels (parution entamée en 1908,
publiée sous le titre Some Reminiscences puis sous le titre A
personal record). L’auteur prétend que La ligne d’ombre constitue
également un récit autobiographique ; disons qu’il s’inspire large-
ment de son aventure de capitaine à bord de l’Otago, tout comme
dans le cas de Un sourire de Fortune.
• La cinquième source comprend les monographies et essais de
9spécialistes de la littérature mais attentifs au contexte historique .
Qu’il me soit permis de mettre en exergue deux références parti-
culières : d’une part, les 5 tomes des œuvres de Conrad, publiés
sous la direction de Sylvère Monod dans la Bibliothèque de la
Pléiade ; les introductions, notices et notes qui accompagnent cha-
que récit ou regroupement de nouvelles constituent une prodi-
gieuse manne de renseignements. D’autre part, le bref et dense
Joseph Conrad de Tim Middleton, qui fournit en anglais un travail
dans le genre de celui de la Pléiade mais fortement résumé.
• Enfin, surtout dans la comparaison entre le vécu de Conrad et
la transposition qu’il en fait dans la nouvelle, j’ai cherché à relever,
grâce aux récits, mémoires et souvenirs de personnes ayant vécu au
Congo ou l’ayant visité, les écarts, les vides, les anachronismes et
les invraisemblances dans la description des lieux, des faits et des
personnes qui éloignent éventuellement la transposition dudit vécu.
Mon propos est de répondre, grâce à ce matériau, aux questions
que je me suis posées lors de mes lectures de Au cœur des
ténèbres :
1. Joseph Conrad a-t-il vécu un séjour africain sinon fidèle au
périple accompli par Marlow dans Au cœur des ténèbres, du moins
comparable ? Qu’il y ait des similitudes ou non, quelle est la part
de la fiction et quelle est celle de la réalité ?
2. En écrivant Au cœur des ténèbres, Conrad n’a-t-il pas été
influencé par des problèmes de type relationnel qui l’ont marqué
dans son âme et dans sa chair et qui ont rejailli sur son jugement ?
Quelle influence ont eu des hommes qu’il a rencontrés, voire fré-
quentés avant, durant ou après ce séjour congolais ? Une telle ana
expliquera-t-elle les sombres tableaux de Au cœur des ténèbres et
d’autres récits qui ne se situent pas en Afrique centrale ?
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3. Au cœur des ténèbres constitue-t-il sous sa forme de récit un
pamphlet anticolonialiste ou anti-impérialiste ? Est-ce la seule
oeuvre de Conrad qui puisse être considérée comme telle ? Faut-il
voir dans l’œuvre de l’écrivain une pensée sous-jacente éventuelle-
ment différente d’un quelconque engagement dans la cause anti-
coloniale ? Juge-t-il la colonisation en elle-même ou juge-t-il la
politique coloniale, notamment par son lien avec le commerce ?
Son jugement est-il universel ou lié à la colonisation exercée à son
époque et aux conséquences qu’elle entraînerait ? En conclusion,
peut-on déduire de cette analyse que Conrad mérite la place de
héros et de héraut qui lui est attribuée au Panthéon des anti-
colonialistes ?
4. Au cœur des Ténèbres et les autres écrits de Conrad révèlent-
ils un individu pétri de racisme ou au contraire un humaniste
refusant toute discrimination raciale ? Conrad n’est-il pas sim-
plement de son temps ? En complément à cette analyse, qu’en est-
il de la place de la femme dans son œuvre ?
5. Pourquoi une œuvre telle que Au cœur des ténèbres passée
quasi inaperçue lors de sa publication est-elle considérée par beau-
coup comme l’un de ses plus grands, sinon son plus grand récit ?
Cette place est-elle méritée sur le seul plan de la valeur littéraire ?
Justifiée ou non, cette place se mérite-t-elle sous l’aspect d’une
forme révolutionnaire de l’écrit ? Même si l’on a lu et analysé
l’ensemble de l’œuvre romanesque de Conrad, peut-on apporter
une conclusion sur sa valeur littéraire mais également sur son
caractère politique ?

2. Au cœur des Ténèbres, réalité ou fiction ?
Au-delà de la lecture des œuvres de Conrad et de l’important
apport des introductions, notices et notes accompagnant l’édition
de la Bibliothèque de la Pléiade, je me réfère pour cette première
analyse principalement à l’étude très fouillée qu’en a faite Norman
Sherry, professeur de littérature à la Trinity University, San Anto-
nio, TX, et à l’université de Lancaster, UK, sous le titre Conrad’s
Western World, paru en 1971 et dont je possède une réédition de
2005. Cet ouvrage analyse le rapport entre la fiction et la réalité à
travers trois romans de Conrad, à savoir Au cœur des ténèbres
(auquel Sherry joint Un avant-poste du progrès), Nostromo et
L’agent secret. D’autre part, il tente de cerner l’évolution de l’état
d’esprit de l’écrivain par rapport à ses œuvres antérieures ayant
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pour cadre l’Océan Indien et les îles du sud-est asiatique, œuvres
analysées par le même Sherry dans un ouvrage intitulé Conrad’s
Eastern World. J’ajoute aux travaux de Sherry l’analyse fouillée
faite par Jean Stengers dans l’article Sur l’aventure congolaise de
Joseph Conrad, publié en 1971 dans le Bulletin des Séances de
10l’Académie des Sciences d’Outre-mer à Bruxelles .
Si Conrad a passé près de six mois dans l’Etat Indépendant du
Congo, s’il a effectué un aller-retour sur le haut fleuve entre le
Stanley Pool et les Stanley Falls, le récit que fait son double,
l’inévitable et sentencieux Marlow, montre à chaque pas que,
d’une part, l’aventure vécue par ce dernier ne correspond pas à
celle vécue par Conrad, sinon par le parcours cependant fortement
allongé dans le temps ; d’autre part, comprend des événements
aussi bien imaginaires que réels, ces derniers survenus avant, par-
fois pendant – hors de sa vue – ou après son séjour africain et qu’il
recrée à sa façon ; enfin, escamote des réalités plus que visibles,
telle la présence des Arabisés. Mieux, le cadre géographique est
trituré, noirci, ensauvagé pour devenir « ténébreux », tandis que les
nombreux postes européens le long du fleuve et les autres vapeurs
qui le sillonnent sont gommés, à l’exception du poste intérieur
misérable qui remplace « au cœur des ténèbres » le centre impor-
tant des Stanley Falls. Voici plusieurs exemples, non exhaustifs :
L’origine de l’aventure
A l’occasion d’une visite unique qu’il fait au siège de la Com-
pagnie dans la cité sépulcrale, Marlow est engagé en tant que
skipper d’un vapeur sur le fleuve Congo. Conrad se rendra plu-
sieurs fois à Bruxelles avant d’être engagé par la SAB, société
filiale de la CCCI dirigée par Albert Thys. Il est sous-entendu qu’il
sera skipper du vapeur qui sera mis à la disposition de l’explorateur
Alexandre Delcommune lors de l’expédition que la SAB projette
vers le Katanga pour le compte de l’EIC.
Le voyage jusqu’à la « station centrale »
S’il est évident que les premières pages du récit de Marlow se
rapprochent de la réalité qu’a vécue Conrad depuis le moment où il
s’est trouvé à bord du Ville de Macéo jusqu’au moment où il est
arrivé à Léopoldville après être passé par Matadi et avoir parcouru
à pied le chemin des caravanes, le récit de Marlow ne correspond
que rarement au journal qu’a tenu Conrad depuis son séjour à
Matadi jusqu’à son arrivée à Sembelao, à quelques kilomètres de
Léopoldville.

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Matadi
La séquence présentant l’état calamiteux du chantier du chemin
de fer et des hommes qui y travaillent ne figure pas dans le Congo
Diary, dans lequel Conrad, lors de son séjour à Matadi, ne semble
s’intéresser qu’aux Européens, ne trouve supportables que les
Britanniques Casement et Underwood et ne porte de jugement que
sur le travail idiot dont on le charge, à savoir mettre de l’ivoire en
caisses. Par contre, on sait par sa correspondance qu’il ne voyait
aucun mal à accompagner dans les villages avoisinants Casement
qui tente d’y recruter de la main-d’œuvre de portage pour les
travaux de terrassement et d’excavation nécessaires à la plate-
forme du chemin de fer.
Bien que Marlow dise n’avoir pas compris à quoi servaient ces
travaux qu’il juge inutiles (p.62), il est évident que Conrad a vu les
premiers aménagements du chantier. A-t-il pu constater l’état
lamentable des gens qui gravitaient dedans ou autour ? Il est avéré
que le climat au bord de la Mpozo était propice aux maladies telles
que la dysentrie, la fièvre bilieuse, le typhus, la malaria et qu’elles
en ont atteint un grand nombre et en ont tué un pourcentage élevé.
Le tribut payé par les Européens était au moins aussi lourd. Mais
Conrad ne peut avoir connu cette situation à l’aller, car en juin
1890, le chantier, entamé trois mois plus tôt, n’en était pas encore
aux travaux de dynamitage et ceux-ci ne démarreront qu’après
qu’il eut quitté Matadi pour Léopoldville. Il serait surprenant que
Conrad eût aidé Casement à trouver de la main-d’œuvre pour le
rail, alors qu’ils assistaient tous les jours l’un et l’autre à un
spectacle aussi désespérant que celui décrit par Marlow.
Rappelons encore que la quasi unanimité de la main-d’oeuvre
qualifiée du rail était constituée non de travailleurs du cru mais de
charpentiers, maçons et terrassiers amenés de l’Afrique occiden-
tale, pour deux bonnes raisons : d’abord, des ouvriers de ce niveau
de qualification n’existaient pas au Bas-Congo ; d’autre part, les
Bakongo de la côte étaient très réticents à travailler pour les
Européens. Sans doute, le passé d’une traite qui dura deux siècles
était gravé dans les mémoires et gardait sa trace sous forme de
11 pays vides le long du fleuve entre Banana et Boma .
Aurait-il assisté à ce spectacle lors de son retour ? C’est
possible, bien qu’il en accentue probablement le caractère drama-
tique et inhumain, car entre-temps, Thys avait déjà pris un certain
nombre de mesures pour assurer une meilleure vie à ses travail-
leurs : logements en baraquement, approvisionnement de nourritu-
re carnée et végétalienne destinée à l’ensemble des travailleurs,
12mise en chantier d’un hôpital.
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