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Le femme tunisienne au temps de la colonisation 1881-1956

De
320 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 588
EAN13 : 9782296324350
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La femme tunisienne au temps de la colonisation (1881-1956)

Collection "Histoire et perspectives méditerranéennes" dirigée par Jean-Paul Chagnollaud
Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours.
Derniers ouvrages parus:
Nicolas Béranger, Introduction et notes de Paul Sebag, La régence de Tunis à la fin du xVIIe siècle. Joseph Katz, L'honneur d'un- général, Oran 1962. Khader Bichara (éd.), L'Europe et la Méditerranée. Géopolitique de la proximité. Mokhtar Lakehal, Récits d'exil d'un écrivant. Maurice Faivre, Un village de harkis. Bertrand Benoît, Le syndrome algérien. L'imaginaire de la politique algérienne de la France. Mohamed Cherif, Ceuta aux époques almohade et mérénide. Robert Attal, Regards sur les juifs d'Algérie. Abdelmajid Guelmami, La politique sociale en Tunisie de 1881 à nos jours. Moncef Djaziri, Etat et société en Libye. Lionel Lévy, La communauté juive de Livourne. Mahrez Hadjseyd, L'industrie algérienne, crise et tentatives d'ajustement, 1996. Michel Roux, Le désert de sable, le Sahara dans l'imaginaire des Français (1900-1994), 1996. Driss Ben Ali, Antonio, Di Giulio, Mustapha Lasram, Marc Lavergne, Urbanisation et agriculture en Mediterranné: Conflits et complémentarités, 1996.

(Ç)L'Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4549-7

Souad BAKALTI

La femme tunisienne au temps de la colonisation
(1881-1956)

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Hannattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

SOMMAIRE
Préface
Introduction Il 15

Première

partie" Le problème de la femme dans la société musulmane
25 26 26 26 28 37 38 40 41 42 43 44 48 62

Chapitre l'' Les mouvements réformistes et la question de la femme Au Moyen-Orient et en Turquie Au Moyen-Orient Le réforlnisme fondaInentaliste " Salafiya " Le réformislne Inoderniste libéral En Turquie En Tunisie Le Inouvelnent réforlniste pré-colonial Ahmed ben Dhiaf et la question de l'émancipation de la felnme Khereddine et la question de l'élnancipation de la femme Le mouvement réforlniste sous le Protectorat français Le InouveInent " Jeunes Tunisiens" et la question de l'émancipation de la felnme Tahar Haddad et la question de l'élnancipation de la felnIne Les nationalistes et la question de l'émancipation de la felnn1e Chapitre II'' Mouvements et organisations féminines Initiatives individuelles Manoubia Wertani " 1924 Habiba Menchari " 1929 Associations féminines La Société des DaInes Musuhnanes" 1932-1936 L'Union Musuhnane des Fenllnes de Tunisie (UMFT)" 1936-1956

69 70 70 72 74 75 76

1938 La Section Félninine de J'Association des Jeunes Musuhnans" 1944 L'Union des Felnmes de Tunisie (UFf) et l'Union des Jeunes Filles de Tunisie (UJFT)" 1944-1963 L'UFT L'UJFT L'Union Nationale des Fenunes de Tunisie (UNFT)" 1956 Autres associations féminines Les femmes dans la lutte pour la libér,\tion nationale Les années 1934-1937 Les années 1938-1939 Les Inanifestations d'avril 1938 Manifestation à l'arrivée d'Eirik Labonne" 22 novembre 1938 Manifestation à l'arrivée d'Édouard Daladier" 3 janvier 1939 La Inanifestation de Béjà, le 15 janvier 1952 Le ratissage du Cap Bon La presse férninine Leïla 1936-1941
~~

Union Félninine (UF)

~~

80 81 82 82 85 86 88 89 89 91 91 92 94
96 99 103 103 107 109

Renaître
Autres

~~

1939

revues

Deuxième partie"

L'insertion la société

des femmes dans

Chapitre l'' La scolarisation La dar ci moallma L'enseignement prirnaire L'enseignelnent priInaire public L'école française de filles

Les écolesde filles Inusuhnanes"
~~

Les" écoles franco-arabes de filles" L'enseignelnent prinlaire privé Les écoles françaises privées ou l'enseignement des congréganistes La prelnière école de filles Inusulmanes'~ l'école ~, Louise-René Millet"

115 121 119 121 121 124 128 132 132 134

Les écoles privées n1usuhnanes" les" écoles coraniques Inodernes " Conclusion L'enseignement secondaire L'enseignement secondaire public L'enseignelnent français" le lycée Armand Fallières L'enseignelnent " Tunisien" L'enseignelnent zeitounien Les cours complélnentaires L'École Nonnale d'Institutrices L'enseignelnent secondaire privé L'enseignement technique et professionnel L'enseignelnent technique public du second degré L'école Paul Cambon L'enseignen1ent technique privé Les centres de forlnation professionnelle félninins (CFPF) Conclusion L'enseignement SUI)éricur L'Institut des Hautes Études de Tunis (IHET) Instituts culturels divers Conclusion Chapitre II'' Le travail Les ~lcti"ités tr~lditionnellcs L'artisanat dOlnestique La dentelle La broderie Le tissage-filage La poterie La vannerie La chéchia La distillation d'essences La décoration de Inalles La couture Les paysannes Les dOlnestiques Les activités diverses Les vendeuses de rue Les spécialistes du Inariage Les musiciennes, chanteuses, danseuses, actrices Les prostituées Les elnployées de bain maure

143 144 147 148 148 150 151 153 153 156 156 157 157 158 159 163 165 165 167 167 173 174 174 175 176 178 181 182 183 186 187 188 188 190 192 192 193 194 196 199

''r

Les Déguezat et les Saharett Les spécialistes de la mort" Ghassalat, Addadat ou Nawahat Les nouvelles activités Les ouvrières d'usine Les femmes dans l'enseignement Les femmes dans le secteur médical et paramédical Les femmes dans les services Le travail domestique des femmes La rurale La citadine Conclusion

199 200 200 200 201 201 203 203 203 205 206

Troisième

partie" La transformation quotidienne des femmes

de la vie

Chapitre l'' Le mariage comme fondement de la famille L'éduc~ltion de la fillette Les tâches mén~1gè.4es L'al)l)rentissage des règles sociales La virginité La pratique du tasfih au Nord de la Tunisie La pratique du tasfih dans le Sahel Le mariage Le mariage endogalne Le cérénl0nial du mariage La khotba ou delnande en lnariage et la Fatiha ou accordailles Le Inlak ou relnise de la dot Le sdak ou passation de contrat et le lars ou célébration et consolnlnation du mariage La relation ma.4i/femme La polygamie La répudiation La répudiation unilatérale La répudiation convenue La dissolution judiciaire Le mariage interculturel dit" mixte" Conclusion

211 211 211 211 213 214 214 217 217 220 220 222 226 235 238 240 240 241 241 244 250

Chapitre II : L'influence occidentale dans la vie quotidienne Les I)rogrès de la protection sanit,lire Protection sanitaire d'ordre privé L'oeuvre des congrégations L'Hôpital Sadiki Le dispensaire de l'Union des Femmes de France (UFF) La Croix-Rouge Le COlnité Central de Protection et d'Assistance de l'Enfance Les 111édecins occidentaux Protection sanitaire d'ordre gouvernemental L'organisation hospitalière et les dispensaires spécialisés La fonnation du personnel fén1Ïnin L'infonnation du public Vers la médicalisation de l'accouchement L'influence occidentale dans le logement L'influence occidentale dans les pratiques alimentaires L'influence occidentale dans les compol1ements vesti mentai res Le voile (sefsari) Le costlllne quotidien Briser les murs de la claustration Les distractions traditionnelles Les visi tes
Le hanuna111 Le 111arabout

251 251 252 252 253 253 254 254 255 256 256 257 258 258 261 263 266 266 271 275 277 277 278 279 280 282 282 284 285 289

La villégiature Les nouvelles distractions La radio, la lecture, les spectacles, les bals, les voyages Conclusion Conclusion Notes générale

PREFACE

Evènement presque oublié, injustement ravalé au rang de banal incident: lorsque Erik Labonne débarque au port de Tunis le 22 novembre 1938 pour prendre ses nouvelles fonctions de Résident général, il est salué non seulement par les personnages officiels chargés de l'accueillir, mais aussi par quatre jeunes filles tunisiennes de seize à vingt ans, voilées, qui lui remettent une gerbe de fleurs. Erik Labonne les remercie lorsque l'une d'elles, Zakia Fourati, improvise une allocution dans laquelle elle aborde les grands problèmes du pays, y compris, bien entendu, le sort des détenus politiques. Puis, d'une même voix, les quatre jeunes filles crient "vive la France" et "vive la Tunisie", vive le Bey et vive le Résident, "vive le Destour", "vive Bourguiba", et, dans un bouquet final: "A bas les privilèges", "Libérez les détenus". La radio étant présente, le message est largement entendu dans le pays. Bien entendu, les quatre "subversives" sont traduites en correctionnelle et acquittées. L'anecdote illustre assez bien l'audace tranquille dont firent preuve les musulmanes de Tunisie pour, dans un même mouvement, revendiquer à la fois leur propre liberté et celle de leur pays soutnis au Protectorat. Parce qu'elle procède d'une démarche aussi bien culturelle que politique, la lutte pour l'élnancipation félninine ne se contente pas d'accompagner la lutte pour l'indépendance: elle en fait partie intégrante. Naturellement, c'est une très longue lutte,
Il

'~

jalonnée d'avancées et de revers: les femmes sont à nouveau en première ligne lors de la manifestation organisée le 3 janvier 1939 à l'occasion d'une visite d'Edourd Daladier, président du Conseil, et encore une fois en janvier 1952 pour l'arrivée de l'ambassadeur de Hautecloque, chargé de sévir contre le Destour, et elles sont encore, toujours en 1952, parmi les premières victimes de l'odieux "ratissage" du Cap Bon, sinistre besogne consciencieusement exécutée sous les ordres du général Pierre Garbay... Le mouvelllent des femlnes s'elnpare de tous les aspects de la vie: l'éducation, la santé, les droits individuels, la presse, l'action politique, la législation touchant le mariage et la famille, les activités professionnelles, etc.. Tour à tour discret et spectaculaire, son impact se révèlera particulièrement profond parce que persévérant, inlassable, obstiné. Pour en saisir les multiples facettes, les stratégies parfois audacieuses, parfois ingénues, il faut lire ce livre de Souad Bakalti, minutieuse chronique d'une longue lutte qui ne saurait être figée dans une époque révolue, car elle est maintenant confrontée aux problèmes posés par une modernisation accélérée, par les crispations identitaires et l'intégrisme, par les conservatisllles sans cesse renaissants. Sans doute ces pages auraient-elles gagné en vivacité si l'auteur, tout en restant proche des faits, s'était autorisée une plus grande liberté dans le ton comme dans les commentaires. Les faits sont ici livrés à l'état brut, sans effet de style, comme avec pudeur, alors qu'il fallut, pour les collationner, une véritable passion. Un très long chelnin a été parcouru depuis la Société des Dames Musultnanes - ce titre ne s'invente pas - qui, de 1932 à 1936, fraya la voie à des associations plus déterlllinées, plus engagées. Mais les origines sont encore plus lointaines: l'auteur a raison d'évoquer les grands 12

précurseurs que furent les mouvements féminins d'Egypte et de Turquie, imprégnés d'un réformisme et d'un "modernisl11e"qui seront vite dépassés, notamment avec le mouvement "Jeunes Tunisiens". Mais depuis le siècle dernier, à chaque fois le même scénario se répète: des voix prophétiques se font entendre, qui scandalisent une partie de la société cramponnée à ses traditions mais n'en ouvrent pas moins une première brèche. Et de nouvelles générations s'engagent dans cette faille, portant plus haut les aspirations des vagues précédentes. Combat toujours inachevé, mêl11edans cette Tunisie pourtant plus "avancée" que tant d'autres pays portant la même empreinte religieuse et culturelle. Ce regard que Souad Bakalti porte sur l'histoire des femmes tunisiennes pourrait constituer un bel homl11age au magnigfique combat aujourd'hui mené par tant de femmes en terre d'islam, soit dans l'Algérie voisine, soit en divers pays du Machrek. Il est trop rare que l'histoire d'une société, d'un pays, soit scrutée à travers l'histoire des femmes qui ont su en bousculer les structures et les préjugés, avec une grande attention portée aux divers aspects de la vie quotidienne. Les grands survols théoriques ne manquent pas. Voici un tableau que Souad Bakalti a constitué par touches successives, une construction pierre à pierre, au jour le jour, sans prétention, avec les détails infimes et les vastes aspirations qui finalement ont raison des structures mentales et des structures de pouvoir, alors que l'arrogance dont elles se paraient pouvait les faire croire indestructibles.

Claude Julien * Président de la Ligue française de l'enseignel11ent.

INTRODUCTION
Le problème de la femme n'a cessé, depuis des décennies, de constituer l'une des composantes essentielles du débat social en Tunisie. La société tunisienne actuelle a subi des mutations structurelles profondes. Des phénomènes sociaux nouveaux ont émergé à la surface de la vie quotidienne. Des attitudes, des sensibilités et des comportements nouveaux expriment les mutations survenues au niveau des moeurs. La jeune tunisienne d'aujourd'hui a beaucoup changé: elle est scolarisée, sa présence est de plus en plus importante dans les adn1inistrations et dans les entreprises, elle vit un autre univers culturel du fait de l'influence des médias n10denles~elle se trouve confrontée aux nlênles problènles qu'hier et elle doit en affronter de nouveaux. Pour voir clair et trouver son chemin, elle éprouve le besoin de se pencher sur son passé. Ce modeste travail apporte quelques élénlents de réponse et de réflexion. Il s'agit, à travers cette recherche, d'établir certaines données objectives concernant la fenlJlle dans la société, afin qu'il existe enfin, par delà les clichés, une base de discussion sérieuse. Il s'agit également de décoloniser l'Histoire doublement: faire que l'histoire de la Tunisie soit écrite par des Tunisiens et que l'histoire des femmes soit écrite par les femmes elles-mêmes. L'Histoire, écrite jusqu'à présent par les hOlnnles, n'a fait aucune place aux fen1J11es. effet, la présence, les conditions de En vie et le rôle de celles-ci sont occultés dans les divers ouvrages historiques consacrés aux sociétés islan1iques. De ce fait, nous avons rencontré bien des difficultés pour établir nos sources, n1atériau ordinaire de l'historien. Celles-ci ne sont pas tout à fait nluettes, nlais elles sont éparpillées, disparates et d'un intérêt inégal. Les difficultés de notre recherche se sont trouvées d'autant plus accentuées que notre présente étude sur la fenlnle tunisienne pendant la colonisation touche une variété de thèmes (elle participe à la fois à l'histoire, à la sociologie, à la science juridique, à la science nlédicale, etc.), et que notre chronologie

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porte sur une vaste période (la période coloniale longue de 75 années). Nous avons essayé de dépouiller le plus largement possible la documentation existant en France et en Tunisie. Nous avons pour cela compulsé d'innonlbrables documents d'archives (Archives du Quai d'Orsay et du Ministère des Armées, à Paris~ Archives du Gouvernement tunisien et du Centre de Documentation Nationale à Tunis). Nous avons dépouillé la presse tunisienne arabe et d'expression française, des collections de revues et de publications générales pour relever quelques articles intéressant notre étude, ainsi que des circu laires décrets et des rapports annuels de statistiques (les Services du Protectorat ont tenu à jour les statistiques, ce qui nous a permis de dénlontrer et d'illustrer certains aspects de notre étude, notamment la scolarisation) . Nous avons égalenlent consulté un certain nombre d'ouvrages généraux et d'études particulières. Les récits de voyages et les ronlans ne peuvent être utilisés qu'avec prudence. En effet, les prenlières tentatives d'écrits sur la fen1l1letunisienne, qui datent du début du siècle, furent celles des littérateurs occidentaux~ or les honll11es-écrivains se trouvaient dans l'inlpossibilité de pénétrer dans les harenls ou d'aborder la femme hors de chez elle, puisqu'elle était pratiquement inexistante dans la rue et les lieux publics. Face à ce nl0nde félllinin inlpénétrable, ils avaient souvent trouvé un intenllédiaire : soit un médecin que sa fonction autorisait à pénétrer dans le gynécée, soit une anlie ou une parente à qui ils demandaient un rapport. Quant aux fen1l11esécrivains, celles-ci avaient I1loinsde difficultés d'accès au harenl. Cependant, leurs études, si elles nous rapportent quelques observations, restent superficielles, sans analyse de fond, et souvent effectuées avec des propos assez dédaigneux, avec un regard elllpreint de nlépris, le regard de l'Occidental imbu d'un complexe de supériorité. Mais, de toute façon, les fenlmes apparaissent peu et l11al.Il y a là une lacune à conlbler et une perspective à renverser. Par ailleurs, pour conlbler en partie les lacunes, nous avons recounl autant que possible à l'histoire orale~ les ténl0ignages

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constituent le complément utile de nos sources. Nous avons également illustré notre étude de photos puisées dans des ouvrages, revues et cartes postales de l'époque, ainsi que des photos prises au Musée des Arts et Traditions Populaires de Tunis. Toutefois, il faut reconnaître les possibilités n1atérielles limitées du travail de recherche individuel. Le présent travail ne voudrait être qu'un pren1ier bilan de la situation de la fen1n1e tunisienne (l11usulmane) pendant la période coloniale (18811956), sans vouloir jamais prétendre à la synthèse définitive. Historiquen1ent, la Tunisie apparaît COnID1e une terre de rencontres fécondée par des apports successifs, creuset d'influences multiples, tant européennes qu'africaines et levantines, à la fois chrétiennes et musulmanes, ou encore occidentales et orientales. Après avoir connu une longue période de don1ination turque, la Tunisie subit, tout au long du XIX ème siècle, une lente pénétration éconon1ique prélude à l'instauration du Protectorat français imposé par la voie des am1es et sanctionné par la signature du Traité du Bardo, le 12 mai 1881. La Régence de Tunisie resta sous l'autorité fom1elle de l'Administration beylicale, mais elle fut, en dépit de son statut de Protectorat, une colonie de fait. La Tunisie est un petit État (164 000 kn12), d'une grande variété hun1aine : bédouins non1ades ou paysans sédentaires, habitants du Nord verdoyant ou du Sud steppique, des Côtes ou de l'Intérieur, des can1pagnes ou des villes. A la veille de la colonisfion, la Tunisie comptait d'importantes minorités chrétiennes (particulièrel11entdes Siciliens, des Sardes et surtout des Maltais chassés, au début du XIX èn1e siècle, par le surpeuplen1ent, le n1anque de ressources, de travail et la n1isère) et juives (la plus ancienne s'était installée à Djerba après la destruction de Jérusalen1 par Nabuchodonosor, en 586 avant Jésus-Christ~ puis à l'arrivée, au XVIII ème siècle, de non1breux juifs d'origine espagnole et portugaise, d'abord réfugiés à Livourne d'où leur nom de Livoumais, se fon11a un n1ilieu plus évolué que les Juifs tunisiens). Ainsi, en 1881, la Tunisie con1ptait 11206 Italiens, environ 7000 Maltais, 708 Français, soit au total environ 19000 Européens et environ 1 500000

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Tunisiens Musuhllans et Israélites! (nous n'avons pas de chiffres détaillés pour ces derniers). Nous avons limité volontairement notre étude à la fen1ffie tunisienne musulmane, nous n'avons pas considéré l'élément juif ou européen qui aurait nécessité d'autres recherches et une autre problématique. La fell1ffieeuropéenne a cependant été un modèle de référence pour la nlinorité privilégiée des fell1ffiestunisiennes. La religion musulmane est, plus qu'une foi, une civilisation et une culture; elle régit tous les aspects de la vie privée, sociale et politique des croyants. L'Islanl, en ses débuts, fut non seulelnent une religion, nlais un nlouvelllent de réformes sociales touchant particulièrelllent au statut de la femme. Il lui reconnut un statut juridique, en lui accordant des droits et des devoirs qu'il est inutile de rappeler. Cependant, la décadence généralisée du monde nlusuhnan entraîna l'avilissenlent de la condition fénlinine. La crise du nl0nde arabo-musuhllan permit à l'élite intellectuelle de s'interroger sur les causes de la décadence de la société islanlique et les nl0yens d'y relnédier. Elle fut amenée par la nlênle occasion à exanliner la situation de la fell1ffiearabonlusulnlane, considérant que celle-ci est l'éducatrice de ses enfants, donc de la nation. Ce fut donc dans la perspective d'une nécessaire transformation de la société que la question de l'élllancipation de la femme fut abordée. La colonisation, révélatrice de la faiblesse musulmane face à l'industrieuse et expansionniste Europe, renforça dans ses convictions ce courant de pensée, conscient de la gravité de la situation, acquis à des réformes indispensables à la restauration de l'indépendance nationale. Du côté des fenlnles, la colonisation a suscité des interrogations et des réflexions quant à leurs propres conditions de vie. Confrontées directenlent, quotidiennenlent, sur place, à d'autres nlanières d'être, à la découverte de nouveaux conlporten1ents, elles conllnencent à douter du bien fondé de leur situation, à rêver et à désirer d'autres vies. Le gemle de la révolte est semé. En effet, avec l'arrivée de la population européenne, un genre de vie nouveau a fait son apparition dans le pays. Des idées nouvelles, des n10eurs véhiculées par les colons

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conlmencent à s'insérer lentement dans la société tunisienne. Certaines personnes ont joué un rôle plus direct et plus actif dans ces changements, par exemple les infinnières, les institutrices, les gouvernantes, les nourrices européennes au service des grandes familles qui offraient l'image de femmes plus libres, plus indépendantes, présentes et actives dans la société, ou encore les Françaises qui épousaient des Tunisiens et qui proposaient un nouveau modèle de l'épouse et de la vie en couple. Par la colonisation, le modernisme fait brutalement irruption dans la société tunisienne. Il est partout et terriblement tentateur: dans la rue, à l'école, au travail, à la cuisine, dans l'équipenlent intérieur des maisons, dans les modes vestimentaires, dans les systèmes de soin et l'hygiène. Le " nlodenle " n'est plus cette donnée abstraite, insaisissable, lointaine et inaccessible~ il est là, bien présent, massif, incontournable, paré de nlille séductions. Ce monde moderne nouvellenlent transplanté en Tunisie, déconcerte, impressionne, provoque contradictoirenlent crainte et envie, répulsion et fascination. Tous sont interpellés jusqu'au plus profond de leur identité par cette nouvelle réalité: hOlnJneset feJnJnes, jeunes et vieux. Les élites éclairées, les jeunes, les femmes vont y puiser des raisons d'espérer et d'agir pour créer un nlonde meilleur, une Tunisie nouvelle. La création, dès 1900, d'une école pour filles musulnlanes appartenant aux familles bourgeoises de Tunis a contribué à l'élargissenlent et au développenlent ultérieur de l'enseignelllent fénlinin. Certains milieux bourgeois de Tunis se rendaient cOlllpte que nlaintenir les filles dans une vie confinée, les engageait dans une voie sans issue. Pour ces nlilieux, instruire sa fille équivalait, à l'époque, à une espèce " d'assurance-mariage ". En effet, les honmles instruits acceptaient de plus en plus difficilement d'épouser des femmes analphabètes et, par conséquent, une fille instruite était pratiquement assurée de faire un beau nlariage. Et l'adage '" mahjuba, martuba " (invisible aux yeux des gens, nlénagère acconlplie) devenait anachronique. Cependant, dans cette société" agressée", le système colonial était ressenti comme un danger de mort et de destnlction, car il plaquait sur une société autarcique,

19

traditionnelle, des nOnTIesdites nlodernes; la population adoptait des attitudes de défense, en se repliant sur un système de valeurs qui se figeait, nlais qui en mêlne temps assurait sa survie. Elle tint à tout prix à préserver la personnalité nationale centrée sur la religion et la fanlille. Dans ce cadre, la femme était glorifiée COl11lne ardienne des valeurs sacrées du système familial et g toute tentative d'émancipation de sa part était il11111édiatenlent taxée de " désertion et de trahison". Ainsi, un colossal obstacle barrait la route des femmes vers la liberté: toute une société s'était liguée contre elles, et rejetait, culpabilisait celles qui osaient braver ces interdits. Néanmoins, le système colonial a fOnTIédans ses écoles une élite plus ouverte et qui a eu à coeur de réfléchir à la condition des femmes et de comprendre leurs aspirations. Cette élite a ainsi été anlenée à proposer diverses solutions: les unes s'efforçant de concilier progrès de la femme et Islam, les autres allant jusqu'à défendre au nOln de la justice sociale, une véritable libération de la fenlme. Par ailleurs, ce même système colonial, par ses institutions (écoles-santé) et par ses effets de démonstration, a quand même fini par modifier bien des comportements, bien des nlentalités, bien des modes de vie. Le plan de cette recherche, telle qu'elle vient d'être définie, s'articule en trois grandes parties. La prenlière partie est consacrée au problème de la femnle dans la société nlusulnlane, tel qu'il se posait déjà à la veille du Protectorat et plus particulièrenlent durant la période coloniale qui nous concenle. Le prenlier chapitre porte sur les différents mouvenlents réfomlistes et la question de l'émancipation de la femnle. En effet, bien que considérée comme sujet tabou, la question de l'élnancipation de la femme a été abordée à plusieurs reprises, suscitant parfois les réactions les plus virulentes. Par qui était-elle posée et en quels temles ? Les différentes élites intellectuelles, issues pour la plupart de la petite bourgeoisie, ne se sont pas préoccupées des catégories de femmes se trouvant au bas de l'échelle de la vie sociale: ainsi, seules quelques renlarques dispersées et superficielles ont été faites concernant les bédouines, les campagnardes ou les villageoises. Le second chapitre décrit les conditions de la naissance du mouvenlent

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féminin en Tunisie et par conséquent, l'entrée en scène des femmes tunisiennes dans la vie publique, leur regroupement et leur constitution en associations, leur adhésion et leur participation à la lutte pour la libération nationale, ainsi que la naissance d'une presse féminine. La deuxième partie est consacrée à l'insertion des femmes dans la société. Cette insertion s'est faite, en premier lieu, par le truchement de l'école, voie royale pour un changement profond de la condition féminine et, par conséquent, de la société. L'instruction pour les filles a été le chanlp d'un affrontenlent culturel entre la civilisation occidentale et la civilisation musulnlane, qui fut un facteur incontestable de mutation socioculturelle. A l'instar de ses visées assil11ilationnistes, l'école a contribué d'une façon certaine à l'énlancipation de la jeune fille tunisienne. C'est ce dont traite le premier chapitre, le deuxième porte sur l'insertion de la femme dans la société, par le travail. En effet, la fenlme est restée longtemps écartée de toute vie publique, confinée dans les seules activités traditionnelles, allant de l'artisanat domestique sous toutes ses fonnes aux travaux agricoles. Malheureusenlent, nlalgré son importance, le travail de la fenl111e été nléconnu des écononlistes et des statisticiens et, a par conséquent, la docunlentation à ce sujet est très lacunaire. L'école colonialiste founlit les prenliers cadres féminins qui durent braver les tabous, sumlonter le poids de l'inertie sociale et défier les nlentalités rétrogrades~ l'instruction et la profession étant les atouts majeurs de la promotion sociale. La troisième partie est consacrée à la transfom1ation de la vie quotidienne des felnnles. Elle aborde l'étude des conduites et des attitudes vis-à-vis d'un certain nombre d'aspects de la vie fanliliale et sociale, subissant ou susceptibles de subir un changenlent. Un certain nonlbre de questions se posent: quelle a été l'influence occidentale? Quels ont été les appels à la 1110derniténlodernité qui sonllnait les fe111nles t les honlnles des ( e jeunes générations à changer de mentalité, de conlportenlent et de style de vie)? ConUl1ent s'est faite l'évolution de la fenlnle tunisienne nlusulnlane par référence au modèle de la fenlme émancipée européenne '1

21

Tels sont les horizons de la problénlatique que nous nous somnles tracés et que la présente étude tente d'éclaircir.

Première Partie

LE PROBLEME

DE LA FEMME

DANS LA SOCIÉTÉ MUSULMANE

CHAPITRE UN

LES MOUVEMENTS RÉFORMISTES QUESTION DE L'ÉMANCIPATION FEMME

ET LA DE LA

Le n10uvement de réformes déclenché au XIXème siècle, fut l'une des réponses à l'irruption de l'impérialisme européen. Cet impérialisme se traduisit par l'implantation croissante de l'influence européenne et une main-n1ise sur les ressources éconolniques du pays, ce qui aggrava la situation sociale~ il détruisit l'ancien équilibre, 111ais nlên1e tel11pS,il libéra une en certaine énergie créatrice. L'élite intellectuelle, en s'interrogeant sur les causes de la décadence de la société islamique, sur la distance qui la séparait de l'Occident industriel et en cherchant des moyens pour y remédier en vue d'un redressement politico-social, fut amenée, en l'occurrence, à exan1iner la situation de la femme arabon1usuhnane, considérant que, puisqu'elle éduque ses enfants, elle éduque aussi la Nation. La question de l'émancipation de la femme ne fut pas considérée de manière isolée, elle fut intégrée à tous les autres aspects de l'évolution et de la transformation de la société arabo-n1usulmane. Ainsi, pour la première fois dans l'histoire de la pensée arabo-musuhnane, la question de l'én1ancipation de la femme n'était plus un sujet tabou, mais un sujet de réflexion, témoin des changements des conditions socio-économiques et des mentalités. La vie familiale s'était ouverte à la vie sociale et politique. Ainsi, l'ère des réfonl1es dénlarrait. C'était la Nahdha, ou Renaissance. Ce furent les réfom1ateurs égyptiens d'abord, puis les Turcs et les Tunisiens qui posèrent le problèl11ede la place de la fel11111e la société. Il ne s'agissait pas pour eux de définir dans

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un nouveau statut pour la femme, mais un statut restant dans le cadre de l'lslaln, conforn1e aux traditions islan1iques, car ils pensaient que les droits accordés à la fen1J11e 1usuln1ane par la n réfom1e coranique n'étaient plus respectés et que, par conséquent, un nouvel effort d'interprétation des textes (ou ijtihad), tenant compte de l'évolution de la vie devait être fait. A partir de là, des générations de réfonnateurs allaient tenter de résoudre la question de l'émancipation de la femme en conciliant chari'a et exigence de l'évolution de la société. Les exégèses des textes sacrés se multiplièrent, à la recherche d'un Coran authentique.

AU MOYEN-ORIENT

ET EN TURQUIE

Au Moyen-Orient Deux principaux mouvelllents réfonnistes se dessinèrent: l'un se réclan1ant de l'école passéiste (le mouveillent fondamentaliste), l'autre se réclan1ant de l'école moderniste et libérale.
Le r~forJnisme .fondaJnentaliste "S'ala.{iya"

Pour les fondan1entalistes, le déclin de la civilisation islalllique est dû à la dégénérescence du culte religieux, qui n'est plus pratiqué selon les règles éternelles de l'lslan1, aux innovations (bid'a) des marabouts et confréries qui ont défiguré le véritable Islan1. Pour remédier à cela, leur objectif était le retour aux sources de la foi islan1ique, épurée de toutes les défonnations qui s'étaient accun1ulées durant les siècles de la décadence. Ils préconisaient un nouvel effort d'interprétation des textes (ijtihad) qui tienne con1pte de l'évolution de la vie. Ces fondamentalistes se réclalllaient de la Sala.{iya (passéisme). Le fondateur de cette doctrine, c'est Abdel WaW1ab (penseur arabe du XVIII èllle siècle), à l'origine du mouvement \vahhabite, qui se répandit à la fin du XVIII ème siècle. Concernant la condition féminine, son évolution ne pouvait s'effectuer que par un retour

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inéluctable à la tradition du Salaj selon l'Islam originel. Ce mouvement s'était retrouvé autour d'une revue" Al Manar " (Ie Phare) fondée en 1897 par Rachid Ridha (1865-1935), à laquelle s'était rattaché, dès 1898, le foyer zeitounien à Tunis. Rachid Ridha, disciple de Mohammed Abduh (1849-1905), promoteur du mouvement de réforme de l'Islam, reprit son enseignement.
Mohanuned Abduh et Rachid Ridha

Quelles étaient les thèses réfom1istes du Con1l11entairedu Manar concen1ant la femn1e et la famille?2. Mohamn1ed Abduh dénonça les conséquences néfastes de la polygan1ie sur la vie familiale et prôna sa suppression car, selon lui, la polygamie "détruit la .famille, corrompt l'esprit des en.fants et met la division entre les .frères ". Il dénonça également l'impossibilité du mari à être juste avec ses épouses. Rachid Ridha, quant à lui, la défendit en la justifiant par le fait que" s'il n'était pas permis à l'homme d'épouser plus d'une seule .femme, il se verrait re.fuser, pendant la moitié de sa vie naturelle, cette progéniture qui est bien ce que l'on recherche dans le mariage ". En ce qui concerne la répudiation, Mohammed Abduh et Rachid Ridha se conformèrent à la loi coranique. Ils entendaient la purifier de tous les défauts et abus que la coutun1e et la tradition y avaient ajouté. Le maître et son disciple étaient favorables à l'instruction des filles, mais une instruction surtout religieuse et qui" tienne compte de la vocation naturelle de la .fen1me qui est d'être gardienne du .foyer ". Ils admettaient avec réserve la participation des fen1111es la vie sociale. S'ils étaient d'accord à sur les problèl11es que nous venons d'évoquer, en revanche le problèl11edu voile les opposait l'un à l'autre. Mohan1med Abduh prenant position pour son abolition, alors que Rachid Ridha associait l'abolition du voile au "dévergondage et à la débauche". Ainsi, Mohammed Abduh et Rachid Ridha, pour traiter la question de l'én1ancipation de la femn1e arabo-musulmane, ne sortirent pas du cadre social, éthique et politique traditionnel.

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Le r~rormisme moderniste et libéral

Ce mouvenlent fut fortement influencé par l'Occident. Dès le début du XIX ème siècle, l'élite de la jeunesse égyptienne allait étudier en Europe. Ces étudiants, à leur retour, étaient imprégnés par la culture et l'idéologie occidentale, et leur réfonnisme tendait vers une imitation de l'Europe. Par ailleurs, l'école Saint Sinlonienne joua un rôle important dans la prise de conscience du problème de la condition fénlinine dans les pays arabo-nlusulnlans car, dès 1833, des missions Saint Simonniennes effectuaient des voyages en Égypte et organisaient des conférences tout particulièrement sur le thème de l'égalité entre l'hon1l11et la femnle. e L'objectif de ce nlouvenlent était d'édifier une société nl0derne, en nlodifiant la culture et l'idéologie traditionnelle par des apports de l'Occident, dans la JlleSUre où ces derniers n'étaient pas en contradiction avec la charta (loi J11usuhllane). Par conséquent, il n'envisageait pas pour la femllle un statut égal à celui de l'honlJ11e.Leur arguJ11entationconcernant la question de l'éJllancipation de la feJnme avait pour base la religion, montrant que celle-ci est une religion de progrès, ne s'opposant pas à l'émancipation de la fen1l11e tenant compte des données et sociales de chaque époque.
Rifaah Rafée el Tahta\vi (1801-1873)

Le fondateur de ce courant c'est l'égyptien Rjfaah Rafée el Tahtavvi, preJllier penseur arabe à avoir posé le problènle de la condition de la fenlme arabo-nlusulnlane, problènle auquel allaient réfléchir toutes les générations de réfonllateurs. C'est au cours d'un séjour effectué à Paris, où il fut envoyé par le gouvernement à titre d'Imam de la mission des étudiants en France, en 1826, que celui-ci s'imprégna de la culture et de la civilisation occidentales. En 1834, il publia un ouvrage" Takhliç-al-ibriz fi talkhiç Bariz " (La purification de l'or ou l'aperçu abrégé de Paris) brossant la vie quotidienne à Paris et, notanlnlent, la vie des fenlmes 3. Il fit l'éloge de la liberté des femmes françaises et de

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leur conduite en général, et constata que" les femmes sont comme les hommes en toutes choses ". Il compara dans son ouvrage la condition de la femme en Égypte et en France: " les femmes dans les pays d'Orient sont comme les meubles de la maison, et chez les Francs comme des enfants gâtés ". En 1836, Tahtawi fit partie de la Commission pour l'organisation de l'instruction, qui avait pour tâche de développer l'enseignement féminin; mais, à part la création d'une école de sages-femmes, aucune suite ne fut donnée à cela dans la mesure où les traditionalistes s'y opposèrent. En 1869, Tahtawi revint à la charge en publiant un autre ouvrage" Manaheg al albeb ", dans lequel il souleva encore une fois le problème de l'instruction des filles, préconisant l'égalité des sexes dans ce domaine. Les revendications de Tahtawi trouvèrent appui auprès des élites intellectuelles et du Divan el madarès (Office des écoles). Ce dernier lui commanda" un livre sur les moeurs et l'éducation, qui convienne également à l'instruction des garçons et des .Iilles ". Ce livre, " Al Mourshed al amin li-I-banât wal banin " (1872), défendait l'instruction des femmes pour trois raisons précises: les préparer à leur rôle d'épouse pour un mariage harmonieux, de mère pour une bonne éducation des enfants et enfin pour combattre l'oisiveté. En 1873, un an après la publication de ce manuel, la première école de jeunes filles, Al Souyou.Iiyyah, fut fondée au Caire, par la troisième femme du Khedive Ismaïl, Gash Afat Hanen. L'Égypte compta, en cette même année, un effectif scolaire féminin de 2041 élèves filles contre 30126 garçons. Pour accélérer l'évolution, le Khedive avait ordonné aux filles de cette école de sortir sans voile, initiative qui subit un échec 4. Bien que ne plaidant pas explicitement la participation de la femme à la vie publique ou la revendication de ses droits politiques, Tahtawi réserva cependant dans son ouvrage tout un chapitre aux femmes égyptiennes illustres, dont Cléopâtre, et défendit ainsi des idées nouvelles: il prôna l'égalité des sexes en matière d'instruction et de travail. Le problème de la polygamie le préoccupa également; il précisa à ce sujet que l'Islam ne la tolérait que pour les hommes qui étaient équitables envers leurs différentes épouses. Le port du voile n'est pas lié, selon lui, à la

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vertu de la femme. Ainsi, les idées de Tahtawi présentaient tout un programme d'idées nouvelles concernant la place de la femme arabo-musulmane dans la famille et la société, qui fit réfléchir toutes les générations de réfonnateurs.
Qacem Amin (1865-1908) Ce courant d'idées en faveur de la libération de la femme arabo-musulmane fut repris, à la fin du XIX ème siècle, par le champion de l'émancipation féminine: Qacem Amin 5. En 1899, il publia un ouvrage, " Tahrir al Mar'a " (L'émancipation de la femme), dans lequel il dénonça avec véhémence la condition de la femme égyptienne, établissant un lien direct avec la décadence de la nation, et défendant l'Islam " véritable" : " Personne ne peut nier que la religion islamique soit aujourd'hui détournée de ses sources premières, et que les Ulémas et les jurisconsultes - à part quelques uns dont Dieu a illuminé les coeurs - se soient joués d'elle, suivant leurs passions, au point d'en faire un objet de risée et de moquerie... Cependant, je crois que cette décadence qui a atteint la religion n'est pas la cause de la situation actuelle des Musulmans, mais que celle-ci résulte d'une chose: l'ignorance généralement répandue chez 6 les Musulmans, hommes et.femmes" . Après ces considérations générales, il en vient à l'objet de l'étude, la condition de la femme: " Ainsi, écrit-il, la .femme vécut dans une déchéance pro.fonde, quelle que .fi'lt sa place au sein de la .famille, qu'elle y fût épouse, mère ou .fille, sans aucun rôle, sans considération aucune, sans opinion, soumise à l'homme, parce qu'il était l'homme et qu'elle était la femme. Sa personnalité alla se dissolvant dans celle de l'homme; et son existence se replia dans les coins isolés des maisons; elle eut l'ignorance, le voile des ténèbres pour apanage, et l'homme l'utilisa comme instrument de plaisir, jouant avec elle quand il le voulait et la rejetant à la rue quand il en décidait ainsi. A lui, la liberté, à elle le servage" 7. Ou encore: " C'est pour l'homme, mépriser la .femme que de remplir sa demeure d'esclaves blanches et noires, ou d'épouses nombreuses... C'est, pour l'homme, mépriser la .femme que de prendre place, tout

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seul à table, alors que les femmes - mère, soeur, épouse - se nourrissent de ses restes. C'est, pour l'hom"!e, mépriser la femme que de lui donner un homme pour protéger son honneur...(et l'accompagner) partout où elle va. C'est pour l'homme, mépriser la femme que de l'emprisonner dans une maison et de se vanter qu'elle n'en sorte, que dans son cercueil... C'est, pour l'homme, mépriser la femme que de proclamer qu'elle n'est pas digne de confiance et de loyauté. C'est, pour l'homme, mépriser la femme que de lui interdire la vie publique et toute participation aux choses qui l'intéresse" 8. Il réclama .l'interdiction de la polygamie, et proposa au gouvernement de réfonner les lois sur le divorce, pour limiter les excès. Il s'opposa au voile, le considérant comme un handicap à la promotion de la femme. Il insista sur la nécessité d'une instruction primaire, pennettant à la femme de diriger son foyer et de gérer le budget~ par ailleurs, il affinna que" rien n'empêche la .femme égyptienne de s'occuper comme la femme occidentale de sciences, de lettres, de beaux-arts, de commerce et d'industrie, si ce n'est son ignorance et son éducation négligées" 9. Il dénonça également l'âge précoce auquel les jeunes filles étaient mariées. Au nom de la religion, les thèses de Qacem Amin furent rapidement attaquées par le modernisateur de l'économie égyptienne, Tala'at Pacha Harb, qui invoqua la supériorité de l'homme et affinna que le voile était le " meilleur garant de la vertu "~mais Qacem Amin rétorqua par la publication d'un autre ouvrage, " Al marta al jadida "(La femme nouvelle) aux idées encore plus virulentes: " voiler les femmes... La pire des formes de la servitude .I... Le voile enlève à la femme la liberté que lui accorde la nature; il l'empêche de compléter son éducation, de gagner sa vie en cas de nécessité; il enlève aux époux toute joie intellectuelle et morale; il ne peut nous permettre d'avoir des mères capables d'éduquer leurs enfants" 10. Ce débat sur l'émancipation des femmes se trouva réactualisé quelques années plus tard, en Tunisie, à la suite de la publication de l'ouvrage de Tahar Haddad" Notre femme dans la loi

islamiqueet la société ". Pour ces deux courants réfonnistes, qui
posèrent la question du renouvellement de la société

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arabo-musulmane, il ne fallait pas incriminer la religion, mais plutôt s'attaquer aux mauvaises coutumes qui s'étaient substituées aux lois édictées par le Coran et la Sunna. Par contre, ces deux courants, se distinguaient par leur position quant à l'Occident.
Les femmes de lettres et le mouvement féministe Les femmes de lettres égyptien

Pendant que se déroulait le débat entre les partisans du. modèle occidental, et ceux fidèles aux traditions religieuses, des femmes de lettres allaient, en Égypte, s'employer, à travers la littérature et la presse, à défendre la cause féminine en posant le statut de la femme, en réclamant son amélioration Il (droit à l'instruction, meilleure vie, etc.), et en dénonçant toutes les entraves à savoir le voile et la polygamie: symboles d'une conception archaïque de la vie sociale. Zaynab Fawwaz (1846-1914), d'origine libanaise, installée au Caire, fut une polémiste véhémente, à la fois poète et romancière. Elle publia" Al durr al manchur fi tabaqat rabbat al hudur " (Les perles dispersées parmi les générations de femmes d'intérieur), dans lequel elle fit état de 435 biographies de femmes célèbres d'Orient et d'Occident. Ses différents écrits (poèmes, romans, pièces de théâtre) prônaient une vie meilleure pour les femmes ainsi que le droit à l'instruction. Ses nombreux articles furent réunis dans " Al rasa'il al Zaynabiya " (Les correspondances de Zaynab). Leur thème se rapportait souvent aux droits et à la place de la femme dans la société. Malak Hifni Nassif (1886-1918), institutrice, fut l'une des égyptiennes musulmanes les plus célèbres dans le monde des lettres arabes. Son recueil" Nisa'iyat " (Féminités), signé "Bahithat al badiya " (L'exploratrice des champs), fut " considéré comme la première systématisation et la somme de revendications que les mouvements .féministes reprirent par la suite" (Congrès de 1911). Protagoniste d'une émancipation

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