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LE FORUM BRÛLE (18-19 mars 210 Av. J. -C.)

De
228 pages
Dans la nuit du 18 au 19 mars Av. J. -C., au cours de la deuxième guerre punique, un incendie ravage le Forum. Il aurait pu s’agir d’un banal fait-divers : de telles catastrophes étaient fréquentes. Mais l’événement prend une toute autre dimension : les flammes ont été miraculeusement arrêtées devant le temple de Vesta au moment où elles allaient détruire ce sanctuaire, considéré comme le gage de la pérennité de Rome et de son empire… Un regard neuf sur la Rome de la deuxième guerre punique, loin de l’image idyllique d’une cité toute entière unie dans la lutte contre l’envahisseur carthaginois.
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Collection KUBABA Série Antiquité I

Dominique BRIQUEL

LE FORUM BRÛLE
(18-19 mars 210 Av. J.-C)
Un épisode méconnu de la deuxième guerre punique

Association

KUBABA,

12 Place du Panthéon,

75231 Paris Cedex 05 L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polyteclmique 75005 Paris

FRANCE

Du même auteur Les Pélasges en Italie, recherches sur l'histoire de la légende, Bibliothèque des Écoles Françaises d'Athènes et de Rome, n° 252, Rome, 1984. L'origine lydienne des Étrusques, histoire du thème dans la littérature antique, Collection de l'École Française de Rome, n0139, Rome, 1991. Les Tyrrhènes, peuple des tours, l'autochtonie des Étrusques chez Denys d 'Halicarnasse, Collection de l'École Française de Rome, Rome, n° 178, 1993. Les Étrusques, peuple de la différence, collection t Civilisations U, éditions Armand Colin, Paris, 1993.
.

Chrétiens et haruspices: la religion étrusque, dernier rempart du paganisme romain, Presses de l'École Normale Supérieure, Paris, 1997.
Le regard des autres, les origines de Rome vues par ses
~

ennemis (début du We siècle/ début du 1er siècle av. J.C.), Annales LittcSraires de l'Université de FrancheComté, n0623, Besançon, 1997. La civilisation étrusque, éditions Fayard, Paris, 1999. Collaboration à Histoire de Rome, tome l, Des origines à Auguste, sous la direction de François Rinard, éditions Fayard, Paris, 2000.

La revue KUBABA, appelée aujourd'hui Cahiers KUBABA a été créée à l'initiative de quelques enseignants et chercheurs de l'Université de Paris I. Axés sur le multilinguisme et le comparatisme, les Cahiers KUBABA ont pour ambition de mettre en parallèle différentes époques et civilisations. Autour d'un thème commun, des chercheurs de différentes spécialités présentent le résultat de leur recherche. Cinq volumes ont été publiés jusqu'à présent à raison de deux numéros par an : L'Eau: symboles, croyances et réalités La Marginalité: entre l'exclusion et la transgression La Marginalité: utopie et réalité
La Ville: fondation et développement (vol. 1~ 2)

KUBABA s'enrichit aujo'urd'hui d'une Collection, dont le premier volume, dans la série Antiquité, est représenté par l'ouvrage de Dominique Briquel« Le forum brûle (18-19 mars 210 Av. J.-C.). Un épisode méconnu de la deuxième guerre punIque ».

À notre maître Jacques Heurgon
qui nous faisait découvrir Rome et Capoue

SOMMAIRE
Avant-propos Introduction: le récit de Tite-Live p.13 p.15 p.25 p.25 p.30 p.33 p.37 p.39 p.45 p.45 p.48 p.50 p.57 p.59 p.63 p.64 p.69 p.69 p.73 p.76 p.78 p.82 p.83 p.86 p.90 p.91

Chapitre 1 : l'étendue des dégâts Un état ancien: les boutiques du Forum Fonction mercantile et « dignité» du Forum Le problème de l'Atrium royal L'incendie, danger permanent La lutte contre le feu Chapitre 2 : la portée symbolique de l'événement Un incendie qui sort de l'ordinaire Le feu éternel de Vesta Les gages de l'empire Dimension surnaturelle de l'événement L'incendie de 241 Av. J.-C. La menace sur les talismans sacrés L'extinction du feu de Vesta Chapitre 3 : une procédure d'exception Feu accidentel ou incendie criminel? L'appel à la dénonciation L'appel lancé aux esclaves L'exemple de Vindicius La référence au modèle fondateur La dénonciation d'un maître par son esclave Les exceptions au principe La torture des prévenus La torture dans le cas des esclaves

La torture dans le cas des hommes libres p.95 Tortures et exécutions publiques sur le Forum p.100 Cas d'exécutions sur le Forum: les complices de vestales ayant failli à leur vœu p .110 Autres cas d'exécutions sur le Forum p.112 L' exécution publique d'ennemis p .116 Caractère d'exception de l'affaire de 210 p.120 Chapitre 4 : Capoue et Rome: les frères ennemis p.125

Actualité de la question de Capoue en 210 p.125 Le châtiment de la cité rebelle p.129 La haine à l'encontre des Campaniens p .132 L' « État romano-capouan » p.134 Les relations politiques entre Rome et Capoue p.136 Liens personnels entre Capouans et Romains p.140 Le thème du combat singulier entre Capouans et Romains p.142 p.147 Des ennemis qui restent très proches campanien L'image négative du Capouan: l'orgueil p.150 p.152 La mollesse capouane p.155 Capoue, rivale de Rome p.159 La perfidie capouane p.162 Le thème de la conspiration p.166 La famille des Calavii p.171 Des suspects idéaux Chapitre 5: une catastrophe qui survient au bon moment p.175

Les Calavii étaient-ils coupables? p.175 Les voix discordantes p.177 Divergences dans la tradition: le châtiment des sénateurs campaniens p.179 Le débat au Sénat p.185 Les Calavii chez Tite-Live p.189 Le fils proromain de Pacuvius Calavius p.190 L'intervention d'Ofillius Calavius en 321 p.192

Le poids des alliances familiales p .194 Les défenseurs romains des Calavii en 210 p.197 L'année 210, année charnière de la deuxième guerre punique? p.199 La crise du moral à Rome p.202 Une occasion rêvée pour recréer l'union sacrée p.206 Conclusion Bibliographie p.211 p.215

AVANT-PROPOS
Ces pages sont le reflet d'un travail de séminaire avec nos étudiants de la Sorbonne et de l'École Pratique des Hautes Études. Nous avons essayé, à propos d'un passage de l'historien Tite-Live, de dégager ce en quoi il pouvait nous permettre d'appréhender un peu de la mentalité des Anciens, nous faire rentrer dans des conceptions qui souvent ne sont pas les nôtres, qui, le cas échéant, nous choquent - nous pensons au recours à la torture en matière judiciaire, ou à la division de I'humanité en deux catégories, celle des hommes libres et celle des esclaves. Le livre est donc le résultat des échanges - souvent très libres auxquels ces séances ont donné lieu; ils sont aussi le reflet du plaisir que nous avons eu, ensemble, à lire des textes anciens, à y découvrir, parfois, des aspects très modernes (nous pensons par exemple à des discussions sur la valeur des aveux de prévenus qui sont toujours d'actualité). Aussi avons-nous voulu garder cet aspect de notre travail, en donnant, tels quels, beaucoup de textes anciens, en version originale et en traduction (en ayant recours, là où c'était possible, à ce qu'offrait la Collection des Universités de France). Nous concevons donc cette étude, plus que comme un travail achevé où tous les points abordés seraient traités à fond, comme une invitation à relire Tite-Live et les autres auteurs anciens. C'est ce que nos étudiants nous ont permis de faire au cours de ce séminaire: qu'ils en soient les premiers remerciés. Nous ne saurions cependant oublier dans nos remerciements notre collègue François Hinard, dont la lecture de ce texte, minutieuse, souvent critique, nous a permis de l'améliorer sur bien des points importants. Nous lui en sommes extrêmement reconnaissant. Nous tenons aussi à remercier François-Marie Haillant pour sa relecture

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extrêmement attentive de nos pages. Et, bien sûr, nous ne voudrions pas omettre dans l'expression de notre gratitude Michel Mazoyer, qui nous fait l'amitié d'accueillir ce travail dans la collection qu'il dirige.

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INTRODUCTION LE RÉCIT DE TITE-LIVE
La deuxième guerre punique commence par l'épopée fulgurante d'Hanniball. Au printemps de 218 le Barcide quitte ses bases espagnoles, atteint bientôt les Pyrénées, fait passer le Rhône à ses troupes et à ses éléphants, et, exploit plus éclatant encore, franchit les Alpes à la fin de l'été, forçant ainsi ce qui apparaît déjà comme la barrière de l'Italie, claustra Italiae. Ce passage des Alpes l'égale au héros Héraclès, qui le premier y avait conduit sa troupe, au retour de l'expédition qui l'avait mené vers l'Extrême-Occident, à la recherche des bœufs de Géryon2. C'est le début des victoires en chaîne sur les légions romaines. Une fois parvenu dans la plaine du Pô, en novembre 218, il met à mal au bord du Tessin l'armée du consul Publius Scipion, qui est lui-même blessé dans l'affrontement. En décembre, il défait à la Trébie celle de son collègue Tiberius Sempronius, s'assurant le contrôle de toute la zone padane. Au printemps suivant, le chef carthaginois s'attaque à la péninsule proprement dite: il s'avance par-delà les Apennins, en se risquant dans un terrain marécageux et malsain, ce qui lui vaudra l'ophtalmie qui fera de lui, à tout jamais, le chef borgne sur son éléphant gétule chanté par José Maria de Heredia. Et c'est, en juin 217, l'écrasante défaite romaine du lac Trasimène, due sans doute moins à l'impiété du consul Flaminius, qui avait osé engager la bataille sans tenir compte
1 Pour des exposés récents sur le déroulement de la deuxième guerre punique et une analyse des événements militaires, on se reportera à J. F. Lazenby, 1978, Y. Le Bohec, 1996, pp.129-254, G. Brizzi, dans F. Hinard, 2000, ~p.40 1-441. Sur l'importance du modèle héracléen pour Hannibal, voir J. Gagé, 1940, G. Piccaluga, 1979, G. Brizzi, 1984, pp.136-137, et 1989, pp.53-55, W. Huss, 1986, pp.224-227, ainsi que nos remarques dans D. Briquel, 1997, pp.37-56.

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des présages défavorables, qu'à l'habileté du général punique qui avait su attirer son ennemi dans une position désastreuse, entre montagne et lac. Quinze mille morts du côté romain, dont le consul lui-même, autant de prisonniers - pour dix fois moins de pertes du côté punique. C'est la préfiguration de ce que sera Cannes, au mois d'août 216, lorsque le théâtre des opérations se sera déplacé vers l'Apulie. En une manœuvre par les ailes qui restera un modèle pour les états-majors des siècles ultérieurs, Hannibal inflige à Rome la plus cuisante défaite de toute son histoire: cette fois la bataille coûte aux Romains soixante-dix mille hommes sur une armée de soixante-seize mille (alors que leurs adversaires n'ont perdu que six mille des leurs). Le consul Paul-Émile et les deux tiers des officiers supérieurs, ainsi que quatre-vingt sénateurs auraient laissé la vie sur le champ de bataille. Au lendemain de la rencontre, le Sénat pouvait sans doute féliciter le second consul, Varron, qui avait fui du champ de bataille, de ne pas avoir désespéré de la patrie: il n'en reste pas moins que Cannes a été le plus grand désastre que Rome ait jamais subi. Nous avons rappelé ces faits bien connus, que nous avons appris sur les bancs de l'école: mais, avouons-le, nous sommes toujours fascinés par la litanie des victoires du chef punique, s'élançant, avec une troupe bien inférieure en nombre aux armées dont Rome pouvait disposer, à l'assaut de la puissance qui, en sa lente et méthodique progression, avait d'ores et déjà achevé la conquête de la péninsule et entamait celle des contrées plus lointaines, tant vers l'est, en direction de l'Illyrie, que vers l'ouest, en direction de l'Espagne. Nous vibrons encore à l'évocation de ce moment où le destin a failli vaciller, où l' Vrbs a retenti du cri «Hannibal aux portes », Hannibal ad portas, et nous nous plaisons à rêver à ce qu'il en serait advenu de l'histoire du monde si le Barcide avait démenti le jugement de Maharbal et, au lendemain de Cannes, avait prouvé qu'il savait non seulement vaincre, mais aussi user de sa victoire3.
3 L'anecdote est relatée dans Tite-Live, 22, 51, 1-4: Hannibali uictori cum ceteri circumfusi gratularentur suaderentque, ut tanto perfunctus bello diei quod relictum esset noctisque insequentis quietem et ipse sibi sumeret et

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Par rapport à ce début tonitruant, entre 218 et 216, la suite de la deuxième guerre punique paraît bien terne: S. Lancel parle à juste titre d'« enlisement »4. La tactique temporisatrice adoptée par Rome, et que Quintus Fabius avait mise en œuvre dès avant Cannes, parle infiniment moins à nos imaginations que l'équipée audacieuse du chef carthaginois et, si des victoires romaines comme celles du Métaure en 207 ou, bien sûr, de Zama en 202 peuvent nous frapper, nous devons reconnaître que le récit, tel que nous le lisons chez Tite-Live, du lent redressement de la situation au profit de l' Vrbs qui, avant de se traduire par ces succès décisifs, se fit peu à peu sentir au cours des longues années de présence du Barcide en Italie, n'est guère propice à enflammer le lecteur contemporain. Entre la guerre d'usure que mena Rome et sa tactique sans panache de contoumement de l'obstacle principal, Hannibal,
fessis daret militibus, Maharbal, praefectus equitum, minime cessandum ratus « [mmo ut, quid hac pugna sit actum, scias, die quinto, inquit, uictor in

Capitolio epulaberis.Sequere ,., cum equite, ut prius uenisse quam uenturum
sciant, praecedam ». Hannibali nimis laeta res est uisa maiorque, quam ut eam statim capere animo posset. [taque uoluntatem se laudare Maharbalis ait,. ad consilium pensandum temporis opus esse. Tum Maharbal: «Non omnia nimirum eidem di dedere: uincere scis, Hannibal, uictoria uti nescis ». Mora eius diei satis creditur saluti fuisse urbi atque imperio (tous, l'entourant, félicitaient Hannibal victorieux et lui conseillaient, puisqu'il avait achevé une si grande guerre, de se donner à lui-même et d'accorder à ses soldats fatigués ce qui restait de la journée et le repos de la nuit suivante; mais Maharbal, le chef de sa cavalerie, convaincu qu'il ne fallait surtout pas s'arrêter, dit: « Bien au contraire, afin que tu saches ce qui a été accompli par cette bataille, dans quatre jours tu dîneras en vainqueur sur le Capitole. Suis-moi: avec mes cavaliers, pour qu'ils apprennent que je suis arrivé avant qu'ils aient appris que j'allais arriver, je te précéderai ». L'idée parut trop belle à Hannibal et dépassa ce qu'il pouvait concevoir sur le moment. C'est pourquoi il déclara qu'il remerciait Maharbal pour son intention, mais qu'il fallait le temps de réfléchir à sa proposition. Alors Maharbal dit: « Les dieux n'ont pas tout donné à la même personne: tu sais vaincre, Hannibal, mais tu ne sais pas user de ta victoire ». On croit que ce retard d'un jour suffit à assurer le salut de la ville et de I ' empire). Pour des études récentes sur l'épisode et les raisons qui ont pu pousser Hannibal à ne pas attaquer Rome au lendemain de Cannes, L. Laurenzi, 1964, A.. Demandt, 1986, G. Brizzi, 1996. 4 S. Lancel, 1995, pp.181-215.

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pour s'en prendre méthodiquement à ses autres adversaires, et le Blitzkrieg du chef borgne, nous penchons décidément pour le second. Et des épisodes pourtant essentiels comme la reprise des deux grandes cités alliées d'Italie qui, au moment où tout semblait perdu pour Rome, s'étaient rangées du côté du Punique, Syracuse en 212 et Capoue en 211, relèvent trop d'une guerre de siège sans grand pouvoir de fascination, et surtout sont trop entachés des excès qui suivirent la victoire romaine pour susciter notre admiration. Nous retenons surtout de la prise de la grande cité grecque de Sicile la mort d'Archimède, tué par un soudard ignorant, et de celle de la capitale campanienne l'impitoyable exécution des notables coupables d'avoir pris le parti de l'ennemi5. Les Romains, bien sûr, ressentaient les choses autrement. Cette deuxième guerre punique, où, plus qu'en toute autre occasion, leur empire avait paru sombrer et où le rêve de puissance universelle qu'ils projetaient rétrospectivement sur l'ensemble de leur passé6 avait semblé connaître un coup d'arrêt brutal, était pour eux une épreuve exemplaire, où ils avaient su faire preuve des qualités de ténacité et de courage inébranlable qu'ils s'attribuaient comme vertus caractéristiques de leur peuple, montrant ainsi qu'ils étaient prêts à assumer ce rôle de domination de l'univers que chantera un jour Virgile7. Plus encore peut-être que Tite-Live, c'est le poète Silius Italicus qui dans ses Punica, écrits à l'époque tlavienne8, a le
5 La mort d'Archimède est relatée par Tite-Live en 25, 31, 9-11 et l'exécution des sénateurs campaniens en 26, 15-16, 5. Nous aurons à revenir sur cet ~isode. Sur la question, très discutée, de la naissance de l'impérialisme romain, nous nous permettons de renvoyer à ce que nous avons écrit dans F. Hinard, 2000, pp.283-292, avec l'essentiel de la bibliographie p.963. Dans le même ouvrage, également, G. Brizzi, pp.444-449, avec bibliographie, p.975. 7 Énéide, 6, 851-853 : Tu regere imperio populos, Romane, memento,o/ hae tibi erunt artes, pacique imponere morem,/ parcere subiectis et debellare superbos (toi, Romain, souviens-toi de régir les peuples sous ton empire: tes arts à toi seront d'imposer les conditions de paix, d'épargner les vaincus et de dompter les superbes). 8 On consultera Silius Italicus dans l'édition de la Collection des Universités de France, 1. 1, chants 1-4, par P. Miniconi et G. Devallet, 1979, 1.2, chants 5-

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mieux dégagé le sens de ce moment clé de l'histoire de Rome. Au moment où les Romains, une fois achevée la conquête de l'Italie, avaient tendance à s'endormir sur leurs lauriers et à perdre les qualités viriles de leurs ancêtres, cette guerre a été une épreuve voulue par les dieux pour leur redonner le sens de leurs valeurs traditionnelles. Le rôle d'Hannibal prend ainsi un sens providentiel. Selon un motif qui remonte très certainement au chef punique lui-même, et qu'avait rapporté l'historien grec Silénos, qui avait fait la campagne dans les rangs de son armée, un songe avait révélé au Barcide, alors qu'il allait s'ébranler avec ses troupes à la conquête de l'Italie, qu'il serait un véritable « fléau de Dieu» pour l'Italie: conduit au conseil des dieux, ceux-ci lui auraient intimé l'ordre de marcher vers la péninsule, tandis qu'un énorme dragon s'avançait derrière lui, semant mort et dévastation sur son passage9. Mais, alors que la présentation pro-carthaginoise de l'événement ne retenait de cette vision que l'aspect positif pour Hannibal, l'annonce du ravage de l'Italie, l'interprétation romaine, telle que l'expose Silius Italicus, lui donne' une signification à terme bénéfique pour l' Vrbs: la destruction ne sera pas totale et Hannibal échouera finalement dans son entreprise. Nous pouvons donc parler pour Rome d'épreuve qualifiante, lui permettant de faire montre des qualités héroïques qui sont les siennes dans une crise telle qu'elle n'en avait jamais connu, ni n'en connaîtra jamais par la suite. Car Rome saura en dernier ressort bander ses forces et surmonter l'épreuve, face à un adversaire qui s'est au contraire laissé amollir dans les délices de Capoue. Mais ce n'est pas, du moins avant Zama, dans une bataille décisive, d'ampleur comparable à celle de Cannes, que
8, par P. Miniconi, G. Devallet, 1. Volpilhac, 1981, t.3, chants 9-13, par 1. Volpilhac et M. Martin, 1984, t.4, chants 14-17, par M. Martin et G. Devallet, 1992. 9 Voir Silénos (suivi par l'annaliste latin Coelius Antipater), évoqué par Cicéron, De la divination, 1, 49 (= F. Jacoby, F Gr Hist 175 F2), et, sous des formes diverses, Tite-Live, 21, 22, 5-9, Valère Maxime, 1, 7, 1, Silius Italicus, 3, 163-213, Zonaras, 8, 22. Sur ce songe et ses différentes interprétations, en milieu carthaginois et en milieu romain, voir G. Brizzi, 1984a, pp.92,94 W. Huss, 1986, pp.237-238, 1. Seibert, 1993a, pp.188-190, S. Lancel, 1995, pp.III-112, D. Briquel, 1997, pp.47-51.

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se manifeste la uirtus romaine. C'est dans le lent retournement de la situation que nous avons évoqué, dans un grignotage méthodique des avantages acquis par l'adversaire, bien à l'image de ce qu'a été l'établissement de l'imperium Romanum dans son ensemble, aux antipodes de l'aventure foudroyante d'un Alexandre le Grand10. Mais les Romains ne voyaient sans doute rien de négatif dans la longueur de ces péripéties qui, peu à peu et d'une manière presque imperceptible, à travers des
épisodes alternés de victoires et de défaites

- Publius

et Gnaeus

Scipion sont battus et tués en Espagne en 211, Marcellus, le vainqueur de Syracuse, tombe dans le Bruttium en 208 - font pencher la balance en sa faveur. C'était bien plutôt la preuve de ce qu'ils avaient su mettre en œuvre leurs qualités ancestrales d'endurance et de persévérance et, sans se laisser abattre par les difficultés et même les pires désastres, avaient su préparer la victoire. Oui, Varron, s'échappant du champ de bataille au soir de Cannes où son collègue Paul-Émile était mort en brave, avait eu raison. Et, loin de taxer son attitude de lâcheté et de manque de courage, les Romains avaient eu raison d'y reconnaître un refus intelligent de désespérer11 après ce qui, par-delà les apparences, n'était qu'un épisode dans un conflit où, à terme, Rome disposait d'emblée des meilleurs atouts12.

IOLe célèbre excursus que Tite-Live consacre à Alexandre le Grand dans son livre IX (ch. 17-19) montre combien les Romains avaient conscience de ce que leur conquête avait été lente, progressive, distribuée entre une multitude d'individus et de générations: ils voulaient y voir une supériorité vis-à-vis de l'entreprise d'Alexandre, qui ne reposait que sur un seul homme. Sur ce fassage, voir en dernier lieu M. Mahé, 2001. 1 On sait que le principal responsable de la défaite reçut paradoxalement, à son retour à Rome, un accueil chaleureux (Tite-Live, 22, 61, 14 : ...consuli ex tanta clade, cuius ipse causa maxima fuisset, redeunti et obuiam itum frequenter ab omnibus ordinibus sit et gratiae actae, quod de re publica non desperasset, lors du retour du consul après un si grand désastre dont il était le principal responsable, des membres de tous les ordres se portèrent à sa rencontre et on le félicita parce qu'il n'avait pas désespéré de la République). 12 Pour l'analyse des facteurs de supériorité romaine (puissance démographique et économique, organisation politique et militaire, supériorité maritime), voir Y. Le Bohec, 1996, pp.138-144.

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Un tel redressement n'a été possible, d'après le tableau que nous peignent nos sources, que grâce au climat d'union sacrée qui s'est instauré au lendemain de la défaite et que symbolise l'accueil réservé au consul dont on aurait pu estimer écrasante la responsabilité dans le désastre et en qui beaucoup de sénateurs, ses adversaires politiques, étaient enclins à voir un pur démagoguel3. Aussi, dans l'image qui en transparaît jusque dans nos manuels modernes, la deuxième guerre punique est-elle restée la meilleure preuve de la capacité de Rome à resserrer les rangs dans l'adversité, à rétablir cette concordia qui sera célébrée, spécialement dans les pires moments de guerres civiles où elle n'existait plus et où la cité semblait destinée à périr sous les coups de ses propres citoyens, comme la condition et le gage de sa supériorité. Cette guerre apparaît bien, ainsi que la présente Silius Italicus, comme une épreuve providentielle au cours de laquelle la cité, inébranlablement unie et tendue vers le but unique qu'était la victoire sur le Punique, a prouvé d'une manière exemplaire sa valeur morale, sa capacité à «régenter les peuples sous son empire, ... épargner ceux qui ont fait leur soumission et défaire les superbes », selon la formule virgilienne. Mais qu'en est-il exactement? Des épisodes de guerres plus récentes, et qui ont concerné notre pays, sont là pour nous montrer que, même dans les moments les plus exaltants d'« union sacrée» face à un adversaire menaçant, de défense la plus incontestable de la patrie en danger, le tableau est moins uniforme qu'une vision patriotique pourrait le souhaiter. L'enthousiasme des volontaires de 1792 ou l'allant des conscrits de l'an 2 ne masquent plus, aux yeux de nos contemporains, la gravité des troubles suscités, pas seulement en Vendée, par l'instauration du service militaire obligatoire par la République menacée. Au cours de ce qu'on a appelé la Grande Guerre, voire la Guerre du Droit, nous n'oublions plus les mutineries de 1917. L'historien actuel ne peut pas ne pas se demander s'il n'en a pas été de même dans la Rome antique et si, pour la deuxième guerre punique, l'image d'une cité tout
13 Sur le consul Gaius Terentius Varro, on verra G. Zecchini, 1976.

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entière unie contre l'ennemi carthaginois dont l'historiographie romaine nous dresse l'édifiant tableau ne recèle pas, elle aussi, ses ombres. Assurément, on ne peut pas s'attendre à ce que la tradition romaine, occupée à magnifier ce grand moment de l'histoire de l' Vrbs, à en faire un exemplum pour les générations à venir, insiste sur les aspects éventuellement négatifs. Ici plus qu'ailleurs l'historien devra mener une sorte d'enquête policière, débusquer derrière les affirmations péremptoires, ou les silences, le non-dit d'une réalité qui a des chances d'avoir été, là aussi, plus nuancée et plus complexe que l'image qu'on a voulu en donner. C'est dans cette perspective que nous voudrions nous arrêter sur un épisode peu connu de la deuxième guerre punique, survenu en mars 210, c'est-à-dire à peu près au milieu de la guerre, à mi-chemin entre le début de l'offensive carthaginoise et l'affrontement final de Zama, en ce moment où, comme le note Tite-Live en XXVI, 37, les chances des deux camps paraissaient avoir atteint un point d'équilibre, et où Rome avait peu à peu redressé la situation après le désastre de Cannes et les défections en chaîne qui s'en étaient suivies, mais sans être parvenue jusque-là à aucun succès vraiment décisif. Cet épisode n'est sans doute pas parmi les plus importants de la guerre: il ne s'agit pas d'opérations militaires et on ne peut pas dire qu'il ait influé sur le déroulement des hostilités en tant que telles. Tite-Live, qui est notre seul informateur, ne lui consacre que quelques lignes, une partie du chapitre 27 du livre XXVI. Mais le peu que nous dit l'historien padouan nous paraît significatif pour qui cherche à déceler quel a été réellement l'état des esprits dans la Rome de 210, en ce moment charnière de la deuxième guerre punique. À ce titre il nous semble mériter davantage que l'absence d'intérêt qu'il a suscitée chez
les historiens de la deuxième guerre punique

- quand

du moins

ils ne l'ont pas purement et simplement rejeté, en y voyant, selon une méthode dont on a usé et abusé à une certaine époque

22

de

la

recherche,

une
14.

invention

annalistique

à

partir

d'événements

postérieurs

Voici ce texte, que nous citons dans la traduction donnée par P. Jal dans la Collection des Universités de France15 :
Vint mettre un terme à ces propos un incendie qui prit naissance une nuit, la veille des Quinquatries 16, en plusieurs endroits simultanément, autour du Forum. Brûlèrent en même temps les sept boutiques - plus tard on les appela les cinq - et les boutiques des changeurs aujourd'hui on les appelle « neuves» ; le feu gagna ensuite des édifices privés - alors en effet il n'y avait pas de basiliques -, il gagna les Latomies, le marché aux poissons et l'Atrium royal; le sanctuaire de Vesta fut protégé à grand-peine, surtout grâce à l'action de treize esclaves qui furent rachetés pour le compte de l'État et affranchis. L'incendie se prolongea pendant une nuit et un jour; à vrai dire, personne ne douta qu'il ne fût dû à la malveillance, des foyers s'étant déclarés en même temps dans plusieurs endroits situés dans des directions opposées. Aussi le consul, conformément à la décision du Sénat, lut-il devant le peuple assemblé un décret aux termes duquel l'homme qui ferait connaître les coupables recevrait une récompense: de l'argent s'il était libre, la liberté s'il était esclave. Attiré par cette récompense, un esclave des Calavii des Campaniens (il s'appelait Manus) dénonça ses

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14 C'est encore là l'attitude de 1. von Ungern-Sternberg, dans 1. von UngernSternberg, 1975, p.31, n.16, et p.54, suivant G. De Sanctis, dans G. De Sanctis, 1968, p.362, suggérant, comme pour le cas de l'incendie du campement romain devant Capoue dont se seraient rendus coupables, en 210, des membres de la grande famille locale des Blossii (Tite-Live, 27, 3, 1-5), une extrapolation à partir des projets d'incendie du Capitole prêtés par ses ennemis à L. Blossius de Cumes, qui aurait agi à l'instigation de Tiberius Gracchus. 15 Voir Tite-Live, livre 26, tome 16, Paris, 1991, ch.27, 1-9 (pp.54-55) ; il est encore question de cet incendie dans la suite du même chapitre, en 13-14. 16 Il est question ici des Quinquatries majeures, fêtes de cinq jours qui se déroulent du 19 au 23 mars; l'événement s'est donc produit dans la nuit du 18 au 19 mars 210.

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maîtres, ainsi que cinq jeunes nobles campaniens, dont les pères avaient été exécutés à la hache sur l'ordre de Q. Fulvius, comme responsables de cet incendie et comme prêts à en allumer d'autres partout si on ne les arrêtait pas. Ils furent arrêtés, eux et leurs esclaves. À vrai dire, on chercha d'abord à discréditer le dénonciateur et la dénonciation: frappé de verges la veille par ses maîtres, il s'était enfui et avait, par colère et sans plus réfléchir, profité d'un événement fortuit pour forger son accusation. Mais comme, après confrontation, ils étaient confondus et qu'on commençait à soumettre à la torture, au milieu du Forum, les auteurs du crime, tous avouèrent et l'on punit les maîtres et les esclaves complices; au dénonciateur, on donna la liberté et 20 000 as 17.

17 Texte latin: fnterrupit hos sermones nocte quae pridie Quinquatrus fuit pluribus simul locis circa forum incendium ortum. Eodem tempore septem tabernae quae postea quinque, et argentariae quae nunc nouae appel/antur,
arsere; comprehensa postea priuata aedificia

erant - comprehensae lautumiae forumque piscatorium et atrium regium; aedes Vestae uix defensa est tredecim maxime seruorum opera, qui in publicum redempti ac manu missi sunt. Nocte ac die continuatum incendium fuit, nec ul/i dubium erat humana id fraude factum esse quod pluribus simul locis et iis diuersis ignes coorti essent. ftaque consul ex auctoritate senatus pro contione edixit qui, quorum opera id conflatum incendium, profiteretur, praemium fore libero pecuniam, seruo libertatem. Eo praemio inductus et quinque praeterea iuuenes nobiles Campanos quorum parentes a Q. Fuluio securi percussi erant id incendium fecisse, uolgoque facturos alia ni comprendantur. Comprehensi ipsi familiaeque eorum. Et primo eleuebatur index indiciumque : pridie eum uerberibus castigatum a dominis discessisse ; per iram ac leuitatem ex re fortuita crimen commentum. Ceterum ut coram coarguebantur et quaestio ex ministris facinoris foro medio haberi coepta est, fassi omnes, atque in dominos seruosque conscios animaduersum est; indici libertas data et uiginti milia aeris.
.

- neque

enim tum basilicae

Campanorum

Calauiorum

seruus

- Manus

ei nomen erat

- indicauit

dominos

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