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Le géant d'Afrique, le géant d'Asie

De
232 pages
Voici le premier regard direct d'un Africain averti sur le phénomène de la Sinafrique. Si en 1885, à Berlin, plusieurs puissances coloniales s'étaient partagé l'Afrique, c'est la première fois de l'Histoire qu'une seule puissance est tentée de s'emparer de l'ensemble du continent et d'en accaparer des matières premières et des valeurs ajoutées en échange de biens et de services. La tentation coloniale chinoise se pare d'amitié agressive et ne se prive pas de corruption.
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LE GÉANT D’AFRIQUE,
LE GÉANT D’ASIE
Histoire d’un combat méconnu
















Points de vue
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga-Akoa

Déjà parus

Victor Prudent TOPANOU, Boni Yayi ou le grand malentendu. Le quatrième
président du renouveau démocratique béninois, 2012.
Pierre SARR, Quel Sénégal pour demain ? Des idées et du bon sens pour une
nouvelle donne, 2012.
Mark BLAISSE, Reconstitution du complot international contre la Guinée-
Equatoriale. Riche, trahi et oublié, 2012.
Fulbert Sassou ATTISSO, Le Togo sous la dynastie des Gnassingbé, 2012.
Nathanaël ALEYETI KABWA, Bâtir le Congo, 2012.
Zachée BETCHE, L’invention de l’homme noir. Une critique de la modernité,
2012.
Florent SENE, Raids dans la Sahara central (Tchad, Libye, 1941-1987), 2012.
Armand TENESSO, L’Afrique dans un maelstrom, 2012.
François MONGUMU EBOUTA, Omar Bongo Ondimba, le secret d’un
pouvoir pacificateur, 2012.
Patrick ATOUDA BELAYA, Cinquante ans après les indépendances, quel
héritage pour la jeunesse africaine ?, 2012
Ernest Nguong Moussavou, Françafrique. Ces monstres qui nous gouvernent,
2012.
Nguila Moungounga-Nkombo, Mon combat politique (entretiens avec Jean
Saturnin Boungou), 2011.
Gaston M’bemba-Ndoumba, L’école d’expression française en Afrique, 2011.
Erick Césaire QUENUM et OSWALD PADONOU, Le Bénin et les opérations
de paix. Pour une capitalisation des expériences, 2011.
Roger Démosthène CASANOVA, Putsch en Côte d’Ivoire, 2011.
Ismaël Aboubacar YENIKOYE, Intelligence des individus et intelligence des
sociétés, 2011.
Pierre N’DION, Quête démocratique en Afrique tropicale, 2011.
Emmanuel EBEN-MOUSSI, Le médicament aujourd’hui. Nouveaux
développements, nouveaux questionnements, 2011.
Koffi SOUZA, Le Togo de l’Union : 2009-2010, 2011.
Lucien PAMBOU, Conseil Représentatif des Associations Noires. Le CRAN, de
l’espérance à l’utopie, 2011.
David GAKUNZI, Côte d’Ivoire : le crime parfait, 2011.
Djié AHOUE, Et si Ouattara n’avait pas gagné les élections ?, 2011.
Emmanuel KIGESA KANOBANA, Dipenda, Témoignage d’un Zaïrois plein
d’illusions, 2011.
Joseph NELBE-ETOO, L’Héritage des damnés de l’histoire, 2011.
Marcel PINEY, Coopération sportive français en Afrique, 2010.

MarcelYabili
LEGÉANTD’AFRIQUE,
LEGÉANTD’ASIE
Histoired’uncombatméconnu














































































































































































© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-96783-0
EAN : 9782296967830
À Marvin, Sacha, Jessica, Nathalie, Tina, et la famille en élargissement;
À Thomas Dounis, Léon Hazan et Cyprien Kayumba qui l’auraient lu;
À J. Kasongo, T. Kyenge et C. Masengo qui auraient aimé l’écrire. Avant-propos
Le problème avec les essais et études sur l’Afrique et la R.D. Congo est
qu’ils comportent souvent des erreurs tellement grossières qu’on est dé-
goûté d’en poursuivre la lecture. Si l’auteur se trompe sur ce qu’on con-
naît déjà, quel crédit lui accorderait-on pour ce qu’on ne connaît pas ? Il
y a aussi des écritures brillantes au début, qui s’essoufflent progressive-
ment. Mais si le plaisir de l’écriture et de la lecture transporte jusqu’au
bout d’un récit, sans rétention de l’Histoire et de la petite histoire, toute
inexactitude involontaire ne compterait pas vraiment.
Le sujet, c’est la Chine dans un monde où elle prend sa place, mais en
bousculant et en rétrogradant d’autres pays. Elle provoque un choc de
gouvernances que révèlent les détails nombreux et riches dans le chemi-
nement d’un pays qui a, jusqu’à présent, raté son propre décollage. Il ne
s’agit pas, à propos de la R.D.Congo et de l’Afrique, des autres pays ou
intérêts croisés et antagonistes, ni des responsabilités des uns et des
autres, parfois des Africains eux-mêmes. Le regard porte sur l’essor
agressif, souvent létal, de la Chine, au milieu de mythes et affabulations.
Je remercie Benoît E., Bernard B., Erik B., Ernest C., Patrick C., Hubert
G., Françoise M., David M., Véronique K, Walter N., Marc O., Jacques
P., Yves S., Claudette T., Sacha Y. et Bernard V. qui m’ont relu avec en-
thousiasme. Tous m’ont fait redécouvrir l’humilité à accepter spontané-
ment des remarques. J’ai aussi appris les délices et supplices de l’écrivain
avec l’impossibilité de se relire sans apporter des améliorations à un texte
dont la mise au point finale pour l’impression a pris autant de temps que
la recherche documentaire ou la première écriture. Nicolas Boileau de
l’Art poétique est toujours à propos : Hâtez-vous lentement, et, sans
perdre courage. Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage.
Jean-Pierre N. a photographié la mine de Mukondo, la plus riche en co-
balt au monde, et David M., un authentique Béret bleu Chinois en mis-
sion au Katanga minier. Le photomontage de couverture est de Thierry T.
7
e1 partie :
Bérets bleus pour espions jaunes Cap sur Vieux Beni
Entourée de cinq continents, l’Afrique est au cœur du monde. Elle a, elle-
même, la forme d’un cœur ! Et au centre de ce « cœur », la République
démocratique du Congo. Mais le cœur du monde était comme un trou
noir pour les pilotes d’aviation. Pour eux, le vol de la capitale Kinshasa
vers le Nord-Est et la région des Grands Lacs ressemblait à une
navigation solitaire. Pas de couverture radar ni de contrôleurs aériens, et
une à deux heures d’isolement des tours de contrôle. C’était le même
espace vide au centre des premières cartes de l’Afrique, marqué terra
1ignota. Les rares avions sous la voûte céleste, bleue de jour ou étoilée
de nuit, régulaient eux-mêmes le trafic aérien en s’échangeant positions,
caps et météo. Pour le reste, le vol se faisait essentiellement à vue.
2L’équipage sudaf enclencha le pilote automatique. L’appareil était
équipé d’un radar d’orages, et depuis peu, du TCAS1, un détecteur des
risques de collision qui réaliserait des échanges directs entre les systèmes
embarqués de deux aéronefs dans le cas où ils se rapprocheraient dange-
reusement. Détendus, les deux pilotes engagèrent la conversation, en se
parlant par leurs casques micros. Question discrétion, il y avait peu de
risque qu’ils soient interceptés sur l’une des nombreuses fréquences
radio, désespérément silencieuses et rarement utilisées. Question confort,
1
Terre inconnue.
2 Sud Africain.
11

Première partie
1 2les coquilles ANR Bose X, étouffaient le bruit des deux turboprops du
Beechcraft King Air, ne laissant entendre que des voix pures, comme
provenant de loin, alors qu’ils étaient assis côte à côte. Ils se sentaient
dans une bulle irréelle, entre ciel et terre, et enclins à des échanges libres,
complices et même coquins. Ils parlaient de tout. De la couleur de la forêt
tropicale qui n’est pas aussi carte postale que les pelouses anglaises,
mais plutôt d'un vert caca, semblable aux déjections humaines colorées
3par de la biliverdine . De la végétation dense et uniforme, par moments
entrecoupée de traits de cours d’eau et des tracés d’anciennes routes
coloniales, plus carrossables, sur des cartes, qu’avec des automobiles au
sol. De temps à autre émergeaient et sombraient rapidement à l’arrière,
des îlots de cabanes aux mêmes toitures brunes, en chaume séché ou en
tôles galvanisées oxydées. La richesse végétale contrastait avec l’extrême
dénuement en densité et en aménagements humains.
Je n’ai jamais compris pourquoi ils se font la guerre. Regarde
combien ils ont de place ! Ici, personne ne devrait gêner personne !
Tu imagines ! La Chine a la même quantité de terres arables !
Mais pour nourrir deux cents fois plus de populations. Avec ce qu'ils ont,
ils pourraient alimenter le cinquième de l’humanité !
Mais ils devraient travailler beaucoup… Même un peu !
4 laissent faire ce gâchis ! Ils se Comment les gens de la FAO
lamentent sur un milliard d’êtres humains qui souffrent de la faim ! Mais
ils devraient faire cultiver les terres d’ici !
Les Chinois y pensent sans doute. Ils deviendraient fous en
voyant toutes ces étendues verdoyantes et tous ces cours d’eau. Tu
verras, ils feront cultiver ailleurs ce dont ils auront besoin chez eux… Ils
pourraient aussi produire ici, pour les besoins d’ici !
1
Casque avec filtration de bruits ambiants « Active Noise Reduction ».
2 Turbopropulseurs.
3
Une des sécrétions du foie, qui donne la couleur verte à la bile.
4 Organisme spécialisé de l’ONU pour l’alimentation et l’agriculture, basé à Rome.
12
?????
CAP SUR VIEUX BENI
Une prime à l’inactivité n’est jamais refusée !
— Non, sans doute. Ils diraient : « Africains ! Mangez chinois :
c’est made in Africa » !
— Mais ce serait de la colonisation !
Ou une nouvelle forme d’esclavage. Tu sais les esclaves étaient
nourris par leurs maîtres !
— À propos, on ne parle ici que du trafic des esclaves par les Arabes
vers la Tanzanie. Mais il y a eu aussi celui des Portugais vers l’Angola,
e 1jusqu’au début du XX siècle ; les esclaves provenant du Katanga étaient
amenés et régularisés comme travailleurs agricoles à Sao Tomé, en
Guinée Équatoriale, et certains avaient atteint l’Amérique du Sud, en
Guyane néerlandaise, actuellement le Suriname !
Ça alors ! Mais pour les minerais, un nouvel esclavage est en
marche. Tous les acheteurs sont à l’étranger. Par ici, ils ne consomment
pas un gramme de leur coltan ou de leur cobalt. Pas un carat de leurs
diamants. De plus, ils vendent tout, et tout de suite. Et c'est l'étranger qui
fixe les prix. Ils se croient riches, mais c'est une richesse d’esclaves en
sursis. Ils sont à la merci des besoins des autres, et de la spéculation.
C’est exact. En 1992, George Soros avait fait « sauter la banque
d’Angleterre » en empochant 1 milliard de dollars. En même temps, il
s'était attaqué au markka finlandais ! La perfidie de la spéculation l’a
tellement effrayé qu’il s’est converti en adversaire farouche du
capitalisme sauvage.
Ouais ! Une conversion évangélique à la Saint Paul. Il est devenu
l’apôtre de la transparence !
Il n’empêche qu’un acheteur important de minerais, comme la
Chine, pourrait, un jour, jouer la baisse de sa propre demande et faire
1 René Grauwet Au service du Katanga 1904-1908 - L’Harmattan 2012.
13
??????
Première partie
chuter les cours ; un jour ou l’autre, il pourrait maintenir leurs têtes sous
l’eau, jusqu’à ce qu’ils soient noyés !
Bien vu ! Ils ont intérêt à être intelligents et malins.
Mieux que cela, il leur faut du génie !
Pas trop d’afro-pessimisme ! N’oublie pas que nous sommes aussi
des Africains ! Nos frères Congolais ont des potentialités, des
alternatives. Ils peuvent très bien relever les défis. Par exemple, ils
pourraient bien ne pas s’engager totalement dans le jeu minier. Le
protocole de Kyoto et le réchauffement climatique ont créé les marchés
de carbone. On parle de milliards de dollars américains que les pays
industrialisés déboursent chaque année pour les dépassements des quotas
de pollution ! Au lieu de courir derrière les minerais, et de piocher la
nature, ils pourraient tout arrêter et faire payer les pollueurs riches.
— C’est vrai ! Toutes ces rivières du bassin du Congo ne sont pas
encore polluées, alors que tous les cours d’eau de Chine le sont ! Elles
représentent une richesse inestimable.
— Ouais ! Ce pays pourrait capitaliser la virginité de sa Nature. Ne
pas y toucher et mieux la gérer pourrait rapporter autant que les richesses
naturelles !
Au bout de 180 minutes de vol, l’appareil d’assistance à la navigation
indiqua qu'ils arrivaient à destination. Ils amorcèrent la descente et,
miracle de la précision des instruments, une fois en dessous des nuages,
ils ne mirent pas longtemps pour apercevoir la piste : un trait rectiligne
brun et asséché dans un décor de végétation verte et dense. Après un
survol de reconnaissance, en parallèle et en perpendiculaire, ils se
posèrent sur l’étroit ruban d’herbes sèches. Par prudence, les pilotes
avancèrent jusqu’au bout du chemin, faisant un demi-tour sur place, et
bloquant les freins. Mais sans couper les turboprops, laissés en roue libre,
et prêts à redécoller. On n’était jamais assez prudent dans l’Est Congo.
14
???CAP SUR VIEUX BENI
Les passagers furent autorisés à mettre pied à terre, mais sans s’éloigner
au-delà de l’envergure de l’appareil. Ils ne cachèrent pas leur joie d’avoir
débarqué et de s’étirer les membres après trois heures d’enfermement ; ils
se mirent à humer et à savourer la brise venant des montagnes lointaines
par vagues de bruits de la forêt et de silences inconnus. Mais comme au-
cune présence humaine ne se manifestait, ils commencèrent à ressentir le
poids de l’écoulement du temps. Les chants des oiseaux commencèrent
aussi à résonner de plus en plus fort, jusqu’à devenir aussi assourdissants
que des cris effrayants. Au bout d’une demi-heure, ils n’étaient guère
éloignés de la peur. C’est alors que des têtes sortirent des buissons, une à
une, suivies d’ombres humaines et de grands gestes.
Toute cette région du Congo avait été ravagée par trois années de guerre
entre de nombreuses légions, factions et milices armées. Certaines popu-
lations avaient appris à survivre, invisibles, en dehors des corridors fré-
quentés, comme aux abords de cette plaine d’aviation abandonnée, et
jusque-là oubliée. Aussi, la venue soudaine d’un avion était avant tout
suspecte. Ils avaient accouru par réflexe, mais l’instinct de survie les
avait retenus, hésitant entre crainte et joie, avançant un pied vers
l’aéronef, mais reculant l’autre et prêts à détaler et à se fondre dans la
nature. Puis, ils avaient fini par remarquer que l’oiseau métallique était
propre et ronronnait par le sifflement léger de ses deux brasseurs d’air. Ils
avaient aussi vu que les passagers étaient proprement habillés. Certains,
même âgés. Surtout, aucun militaire ne les escortait. Aucun fusil d’assaut
Kalachnikov n’était visible. Ces gens-là leur parurent paisibles. Et ils se
précipitèrent vers les voyageurs en hurlant de joie pour échanger des poi-
gnées de mains.
— Sommes-nous bien à « Beni » ?
— Non ! Ici, vous êtes à « Vieux Beni ». Pour aller à Beni, vous
devez redécoller. Droit devant, vous apercevrez une route. Suivez-la, et
elle vous mènera à destination. En avion, ce n'est pas très loin !
Voler à vue était facile à dire, mais il fallait d’abord redécoller. Mais
pour reprendre l’air, les pilotes avaient un sérieux problème.
15 Première partie
Normalement, nous n’aurions besoin que de 1.000 mètres de
piste, mais avec toutes ces herbes qui vont nous freiner, ce sera tout
juste ! On propose de laisser la moitié d’entre vous pour un second vol.
Rassurez-vous, on n’abandonnera personne ici.
Non ! Nous, nous voyageons ensemble. Et nous arriverons à Beni,
« ensemble » ! Faites votre métier, et redécollez avec nous tous !
Les Sudafs bloquèrent complètement les freins, et mirent pleins gaz,
faisant tourner le générateur bien au-delà du maximum autorisé par le
motoriste Pratt & Whitney Canada. À plus de 2.200 tours minute, les flux
d’air brûlant formèrent à l’arrière un énorme nuage de feuillages
enrobant des hurlements stridents qui mirent en fuite les gens de Vieux
Beni. Tout l’habitacle vibrait, proche de la dislocation. Les entrailles des
passagers, jusque-là comprimés par les ceintures de sécurité, remontèrent
dans les gorges qui se serrèrent à leur tour. Instinctivement, ils firent des
1signes de croix. Leur collègue, l’ambassadeur de Russie se signa en sens
inverse : de l’épaule droite à l'épaule gauche. Puis, le King Air fit un
bond de sprinter s’éjectant des starting-blocks et s’élança sur la piste. La
course serait de courte durée. Ils passeraient ou ils casseraient !
C'est pourquoi nous sommes tous là, Monsieur Jean-Pierre
Bemba ! Il y a un sérieux problème. Vous avez accepté que toutes les
troupes belligérantes restent en place et respectent une zone tampon de
30 kilomètres de part et d’autre de la ligne de partage. Mais vos hommes,
qui étaient à plusieurs centaines de kilomètres, ont commencé à avancer !
L’homme voulut simuler l’étonnement en roulant de gros yeux, mais sans
parvenir à ouvrir complètement son œil gauche :
— Mais qui vous a raconté ces chinoiseries ?
Les Milobs !
1
Le diplomate avait fait le récit du voyage et de leur mission lors d’un déjeuner du Ro-
tary Club, à Kinshasa, et Christian B. l’a ensuite rapporté à l’auteur.
16
????
Entretien avec le Chairman
L’ancienne colonie unique de la Belgique avait bénéficié des meilleurs
atouts, à commencer par l’épargne d’une guerre de libération. Le Congo
était destiné à gagner son pari de l’indépendance et à connaître un
développement fulgurant grâce à ses ressources humaines et à ses
richesses naturelles diverses et abondantes. Si un pays devait émerger,
1parmi les tout premiers, c’était bien celui-là ! Mais en moins d'une
semaine, le jeune État versa dans l’anarchie et la violence. En moins de
deux semaines fut lancée l’Opération des Nations Unies au Congo
(ONUC) qui mobilisera près de vingt mille Casques bleus dont 126
payèrent de leur vie, parfois dans des conditions atroces. Ainsi, treize
2aviateurs italiens qui furent découpés, exhibés dans les rues de Kindu ,
3puis mangés non loin d’Antoine Gizenga . Le pays de tous les espoirs
était devenu celui de tous les problèmes et de toutes les calamités :
assassinats, massacres, cannibalisme, viols, influences extérieures et
trahisons. Et on nomma congolisation tout ce qui tournait mal.
Les forces onusiennes se retirèrent après quatre ans, ce qui favorisa des
rébellions d’inspiration socialiste. Mais ce sont les pro-occidentaux qui
l’emportèrent, après une guerre civile relativement courte. Suivirent une
trentaine d’années de calme. Mais au plus fort des rébellions de 1964, le
1
Cinquante ans après, le pays est dernier au Monde, notamment, en Indice de Dévelop-
pement Humain, en Produit Intérieur Brut par Habitant ou en Indice de la Faim.
2
11 novembre 1961
3 Premier ministre 2007- Antoine Gizenga Ma vie et mes luttes - L’Harmattan 2012.
Cinquante ans après, il avoue qu’il était aux environs de Kindu, mais sans désapprouver
la sauvagerie. Il prétend écrire pour la jeunesse, mais en l’enfermant dans les ténèbres.
17

Première partie
pays avait été coupé en deux. Et c’était la même ligne courant du Nord-
Ouest au Sud-Est qui séparait de nouveaux belligérants, trente-cinq ans
plus tard. Deux principaux mouvements, appuyés par l’Ouganda et le
Rwanda, occupaient le Nord et l’Est, et menaçaient de descendre sur la
capitale. L’ONU était revenue par la MONUC (Mission des Nations
Unies au Congo) ; elle restera au moins 15 années, en déployant le même
nombre d’effectifs que l’ancienne ONUC, mais en dépensant le double
1du budget annuel . Cette nouvelle mission de paix peinait à se mettre en
place. C’est ce qui avait poussé des diplomates, résidants à Kinshasa, à
passer d’un coup d’aile du King Air, de l’autre côté de la ligne de front.
La ville de Beni s’étend sur le versant Ouest de la Vallée du Rift, entre le
Parc des Virunga, le premier à avoir été créé en Afrique, et la chaîne des
montagnes du Ruwenzori, culminant à 5.110 mètres, comme troisième
sommet du continent, après les Monts Kilimandjaro et Kenya. Fameuse
pour la papaïne, le café et le bois, la cité se trouve sur la route de
Kampala, la capitale de l’Ouganda, et des ports de Mombasa et de Dar
es- Salaam sur l’Océan Indien. La faible altitude de 800 mètres procure le
même climat équatorial, de moiteur humide et chaude, qu’à Mbandaka et
de Gemena, à 1.000 kilomètres à l’Ouest, deux villes auxquelles Jean
Pierre Bemba était habitué.
Pour lui, la visite des diplomates était la confirmation de son rang de
Chef d’État, au même titre que la personne qui les avait accrédités à
Kinshasa. Cette reconnaissance internationale, il l’avait conquise en
moins d'une année, en ouvrant un second front rebelle allié à l’Ouganda.
Il était venu de loin. Il était né avec une cuillère d’argent dans la bouche,
puis il avait croqué tout ce que la vie pouvait procurer à un fils à papa et
à un golden boy : argent, affaires et affairismes, jet privé et, même, les
joies du pilotage d’avions intercontinentaux. Mais le pouvoir politique, il
l'avait arraché lui-même. Il se faisait appeler Chairman. Il avait même
assumé la malédiction de son propre père, retenu à Kinshasa, et éphémère
1 En quatre années (1960 à 1964), l’ONUC avait coûté 400 millions de dollars améri-
cains, qui équivaudront, en dollars constants, à 2,898 milliards. Le budget 2011-2012 de
la mission de paix au Congo était de 1,489 milliards de dollars américains.
18

ENTRETIEN AVEC LE CHAIRMAN
ministre dans le gouvernement qu'il combattait, et qui lui abjurait de
déposer les armes. Chef de guerre, il s’était autoproclamé général. Un
grade tout au moins mérité par son physique de grande taille et de grand
gabarit qui lui donnait de l’ascendance sur ses visiteurs de marque.
— Vous avez dit Milobs ? Ils ont vraiment accusé mes hommes ? En
ces termes-là ? Vous parlez bien des military observers ?
Les officiers observateurs, il connaissait. Il y était à Lusaka en 1999,
lorsqu’on avait demandé à l’Organisation des Nations Unies et à l’Union
1Africaine de vérifier la cessation des hostilités . C’est lui qui avait sauvé
la réunion de l’impasse :
Dans un silence de monastère, tous les participants, chefs d’État
et observateurs, retenaient leur respiration en croisant les mains, comme
des moines en méditation. Tous attendaient que Kinshasa se prononce sur
le projet d’accord. Mais au lieu de cela, il donnait en spectacle son
indécision, sortant et rentrant une tête ronde et rase de Bouddha noir que
des perles de transpiration commençaient à envahir. C’était pénible !
Comme s’il avait eu à signer son propre arrêt de mort, alors qu'il
s’agissait de la vie des Congolais et de l’agonie du Congo. Comme s’il
avait pris conscience des conséquences de la ruse d’avoir ouvert la boîte
de Pandore. Bemba, le plus jeune de la rencontre, brisa le silence :
— Monsieur ! Tout le monde accepte les termes de l’accord de paix.
Et vous, vous gardez la tête baissée ! Mais, regardez tout autour de vous !
Regardez vos propres amis. Et faites comme eux. Ils acceptent tous !
2Même tata-nkoko Mugabe, votre principal allié.
Le président du Zimbabwe, était le soutien et le sauveur in extremis de
Kinshasa où ses troupes débarquèrent alors que l’aéroport de Ndjili était
sous le feu des rebelles, en août 1998. Il avait 75 ans. L'accord de paix lui
permettrait d’arrêter les frais. La guerre l’avait obligé à imposer des res-
1 La scène a été rapportée à l’auteur par Justin M, un diplomate présent, L’accord de
paix fut signé par des chefs d’Etat, et plus tard, par les groupes rebelles congolais.
2 Grand-père, en langue lingala.
19
?
Première partie
trictions à son propre pays. À Harare, les syndicats avaient commencé à
réclamer le retrait des troupes du Congo. En réaction, Mugabe interdit les
revendications à caractère politique, ce qui obligea les syndicalistes à
créer un vrai parti politique, aussitôt populaire et victorieux lors d’un ré-
férendum. Humilié, Mugabe utilisa la réforme agricole pour punir les
1Rhodies , ses concitoyens blancs qui s’étaient inscrits massivement au
parti d’opposition et qu’ils finançaient. Il eut raison de dire qu’il était in-
juste que 44.000 blancs, sur une population de 12 millions, possèdent
2.900 fermes et 70 % des terres cultivées. Mais il eut tort de rejeter toute
idée d’indemnisation, alors que c’est une règle universelle en cas de con-
fiscation de biens. Sa plus grande erreur fut de n’avoir rien appris des er-
2reurs congolaises et d’avoir refait de la zaïrianisation en gratifiant des
gens qui étaient plus proches du pouvoir que du sol, du travail et du sa-
voir-faire ! Frappé de sanctions internationales, Mugabe devint infré-
quentable. Sauf, notamment, par la Chine.
Longtemps, le Zimbabwe avait tiré plus de revenus du tabac que le Con-
go, de son cobalt. La différence est de taille : les cultures sont renouve-
lables alors que les minerais, même riches, sont épuisables. Par ailleurs,
le modèle Zimbabwéen d’intégration politique et économique de Blancs
3et de Noirs avait préfiguré une émergence africaine, bien plus valable-
ment que la nation arc-en-ciel de Nelson Mandela (Madiba). Mais, pour
la première fois dans l’Histoire du développement, un pays allait sombrer
à cause de l’orgueil d’un individu. D’un vieux. L’entêtement caractérise
certains vieillards en fin de vie ; ils ont la tentation de l’après moi le dé-
luge ! En général, ces vieux-là ne savent plus réfléchir correctement.
Le plus jeune à Lusaka-1999 avait la moitié de l’âge de Mugabe. Mais il
n’était pas moins entêté ni moins téméraire. Son destin sera scellé l’année
de ses quarante ans. La Cour Pénale Internationale (CPI), entra en fonc-
er tion le 1 juillet 2002, ce qui poussa le secrétaire général de l’ONU, Kof-
fi Annan, à avertir publiquement les chefs de guerre congolais qu’ils
1 Zimbabwéens blancs implantés au temps de la Rhodésie du Sud.
2
Nationalisation des entreprises étrangères, cédées à des particuliers Zaïrois.
3 Il y a plusieurs définitions et classements des pays « en développement ».
20

ENTRETIEN AVEC LE CHAIRMAN
s’exposeraient désormais à des poursuites pour crimes de guerre et
crimes contre l’humanité. Les gros poissons ne passent pas au travers des
mailles d’un filet. Et il sera un gros poisson !
En novembre 2002, dans la région de Beni, ses troupes conduites par
Constant Ndima, alias « Effacer le tableau » et Didi Widi Mbuilu Ma-
samba, alias « Ramsès, le roi des imbéciles » menèrent des raids, en mu-
tilant des organes génitaux donnés à manger aux parents des victimes.
Des têtes de Pygmées servirent de colliers ; des sexes humains, d’amu-
lettes. Le Général organisa sommairement un tribunal militaire pour pu-
nir les coupables. Mais deux années plus tard, les Pygmées Angali Saleh,
Kalindula Samuel et Amuzati Nzoki furent amenés malicieusement à
Kinshasa pour l’accuser devant la presse internationale. Il réagit en pré-
sentant neuf autres pygmées, vivants, pour démentir les actes de canniba-
lisme. Sans la certitude que le dossier « effacer le tableau » serait clos.
Il se mouilla à l’occasion du sauvetage de son père, Ange-Félix Patassé,
président de la République Centrafricaine. Il ne retira son corps expédi-
tionnaire que cinq mois plus tard, après que Bangui a été reconquis, par
le général François Bozizé Yangouvonda, aidé par Kinshasa, son adver-
1saire irréductible. Deux mois auparavant, la FIDH avait porté plainte
contre lui à la Cour Pénale Internationale (CPI). Deux mois au cours des-
quels il ne pouvait pas ignorer les accusations d’exactions divulguées par
la presse, ce qui aurait pu empêcher de nouvelles victimes. C’est à cause
de cette connaissance que le Tribunal spécial pour la Sierra Leone jugea
Charles Taylor coupable de complicité de crimes de guerre et de crimes
contre l'humanité qui avaient été commis par les rebelles du RUF (Front
2révolutionnaire uni) pendant la guerre en Sierra Leone de 1991 à 2001.
1 Fédération Internationale des ligues des Droits de l’Homme.
Fin 2008, un panel de l’ONU accusa Kigali d’armer des Tutsi congolais du CNDP,
suspects de crimes contre l’humanité, en particulier à Kiwanja (qualifiée par Colette
Braeckman de Srebenicza du Congo) http://www.un.org/french/documents/view_doc.-
asp?symbol=S/2008/773; Ce sera le même format juridique que pour Charles Taylor,
sauf que Kinshasa autorisera des opérations visibles des troupes rwandaises au Congo
21
?
Première partie
À lui, la CPI reprocha la responsabilité de chef militaire. Ce fut un ma-
lentendu juridique. En l’absence d’une armée régulière, chaque combat-
tant doit être jugé et sanctionné pour ses propres actes, et les chefs, pour
les ordres criminels qu’ils ont donnés directement. Lui, il n’avait jamais
été un vrai général. Il n’avait pas une armée véritable et organisée selon
les règles universelles avec une chaîne de commandements, des listes des
recrues, des appels nominatifs et journaliers de soldats portant une gour-
mette ou une médaille ou toute autre marque indélébile d’identification
des corps, l’inventaire des armes et des munitions avant et après chaque
échange de feu, et, surtout, des canaux d’émission et de cheminement des
ordres, retranscrits dans des rapports quotidiens. Il était à la tête de
bandes armées, sans formations ni disciplines classiques, exactement pa-
reilles à celles que Kinshasa avait inventées en 1996 puis en 1998, plutôt
que de lever des troupes régulières :
— Nous devons être préparés à une guerre longue, très longue, une
guerre prolongée, une guerre populaire où le peuple tout entier devra dé-
fendre sa Patrie et sa souveraineté. Le peuple devra s'armer pour repous-
ser l'agresseur. Il devra refuser toute coopération avec les envahisseurs.
Une force de défense appelée autodéfense populaire va être mise sur
pieds et les armes seront distribuées à ceux qui pensent encore pouvoir se
défendre au lieu de s'aliéner.
À Beni, les ambassadeurs insistèrent, encore et encore. Un moment,
l’homme parut admettre le rapport des Milobs :
— En réalité, on ne viole rien ! La règle est que les troupes qui
étaient proches reculent de 30 kilomètres de la ligne de front. Mais nous,
nous en étions trop éloignés. Tout ce que nous faisons, c’est nous placer,
comme il se doit, à 30 kilomètres. En réalité, nous veillons à la règle !
en janvier 2009. En 2012, et au moment de la condamnation de Charles Taylor, Kigali
sera à nouveau accusé par l’ONU de soutenir des Tutsi congolais du M23, suspects eux
aussi de crimes contre l’humanité.http://www.un.org/french/documents/view_doc.asp?
symbol=S/2012/348
22

ENTRETIEN AVEC LE CHAIRMAN
— Mais vous avancez sur des centaines de kilomètres !
— J’ai donné des ordres. Vous verrez ! Mes hommes s’arrêteront à
30 kilomètres. Et pas un mètre de plus !
Les Ambassadeurs eurent toutes les peines pour lui faire admettre que la
règle ne concernait pas seulement la distance, mais le cessez-le-feu.
Nous recherchons la paix, Monsieur ! Il faut lui donner une
chance. Toutes les chances !
1Quarante années auparavant, le dimanche 17 septembre 1961 , en fin de
journée, le DC-6B Albertina de la Compagnie suédoise Transair avait
décollé de Ndjili, à Léopoldville/Kinshasa, en direction de la jonction
géographique de la latitude 13-00 Sud avec la longitude 28-39 Est. Il était
presque minuit lorsque le quadrimoteur survola, de très haut, la ville de
destination, avant d’effectuer un large virage en perdant de l’altitude en
2vue de se poser à Ndola, en Rhodésie du Nord . Il faisait nuit noire, et la
finale se fit aux instruments. Les pilotes, des professionnels conscien-
cieux, avaient consulté le répertoire des aéroports et bien noté le cap 78,
en calant l’altimètre sur les 279 mètres de l’altitude de la piste. La nuit, il
règne dans les cabines de pilotage une pénombre qui ne permet pas la
lecture aisée des documents. L’équipage avait sans doute relevé les don-
nées de Ndolo (NLO), la seconde piste de Léopoldville/Kinshasa d’où ils
venaient, au lieu de la référence, qui précédait selon l’ordre alphabétique,
de Ndola (NLA) ayant pour cap 96 et 1.269 m d’altitude. La différence
réelle entre les lettres "O" et "A", entre Ndolo et Ndola, entre NLO et
NLA était de 1.000 mètres d’altitude. Une distance qui séparait la vie de
la mort. L’Albertina s’écrasa dans un bois de pinèdes alors que les ins-
truments faisaient croire que le DC-6B était un kilomètre au-dessus du
sol. Ainsi périt le Secrétaire général de l'ONU, le suédois Dag Ham-
1 Aviation Safety Network accident description http://aviation-safety.net/database
/record .php?id=19610918-0
2 Nom d’époque de la Zambie.
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?