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LE GÉNÉRAL DE GAULLE À LA LUMIÈRE DE JACQUES LACAN

De
154 pages
Le général de Gaulle ne s'est jamais allongé sur un divan - il eût été trop grand, et s'il s'est très bien passé des secours de la psychanalyse pour vivre et écrire son histoire d'amour avec la France. Cet ouvrage par le truchement d'un commentaire des Mémoires de guerre, organise une rencontre inédite entre Charles de Gaulle et Jacques Lacan. De cette rencontre le Général sort différent.
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Le Général de Gaulle à la lumière de Jacques Lacan

(Ç)L'Harmattan,

2001

ISBN: 2-7475-0297-X

Corinne MAIER

Le Général de Gaulle à la lumière de Jacques Lacan

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L 'Harmattan Inc. 55, me Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ItalÎa Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Sur une idée d'Yves Abourachid.

Sommaire
Introduction: De Gaulle avec Jacques Lacan 9 29 55 71 87 101 129 147

I - Les figures du Général II - « Une certaine idée de la France »
III

- L'appel

du 18 Juin
de la loi

IV - L'homme

V - Le pouvoir gaullien
VI

- Le

général de Gaulle et lui-même L'héritage d'un homme sans pareil

Conclusion:

Introduction: une rencontre entre Charles de Gaulle et Jacques Lacan
Général, vous voilà

Le grand Charles, notre Astérix populaire

et notre tour Eiffel

Le général de Gaulle fait partie de ces figures hautes en couleur qui traversent, drapeau au vent, les pages de nos livres d'histoire, depuis sainte Geneviève ou Jeanne d'Arc en passant par Bayard ou Gambetta. Voilà un homme qu'on ne présente plus, tant il fait partie du patrimoine national: un militaire qui sort du rang le 18 juin 1940, un officier sans armée, un politique en uniforme, un monarchiste républicain, un stratège écrivain.. . La France entière serait-elle devenue gaulliste? De Gaulle est désormais dans l'esprit et le cœur de ses concitoyens non seulement le plus grand homme de l'histoire de France, mais aussi le grand homme tout court. A l'admiration individuelle a succédé le consensus, puis la sanctification; la canonisation

semble en bonne voie. Saint De Gaulle, prIez pour les Français! L'énorme bibliographie consacrée à Charles de Gaulle compte plusieurs milliers de titres, souvenirs, témoignages, essais, odes, recueils de citations... Elle est supérieure à celle de tout autre personnage de l'histoire de France, Napoléon compris. Sous la multiplicité de ces coups de projecteurs, les contours du personnage se brouillent; n'est-ce pas précisément à cause de la profusion des ouvrages qui le concernent que De Gaulle échappe à son siècle? Quand trop d'histoire tue I'histoire... «Le grand Charles, notre Astérix populaire et notre tour EiffeP », comme l'appelle Pierre Nora, est devenu une image d'EpinaI. Dans la légende de la France, il est la dernière figure d'une grandeur àjamais perdue. Grandeur qu'il incarne, et c'est à ce titre qu'il est considéré comme le père de la cinquième République, le « père de la nation », point de repère politique inlassablement sollicité. Au point que ce grand homme est devenu un personnage tabou. Une histoire drôle montre que I'homme du 18 Juin est intouchable: «- De Gaulle, dit l'instituteur, c'est comme Jeanne d'Arc! Il a sauvé la France... - Ah, oui? répond Toto du fond de la classe. Alors quand est-ce qu'on le brûle?» Aujourd'hui, personne n'a intérêt à le brûler, et beaucoup préfèrent le conserver sous sa cloche de verre, effigie poussiéreuse et improbable de la République.

1

P. Nora, « Gaullistes et communistes»,

in Les Lieux de mémoires,
1, Conflits et illustrée des

sous la direction de P. Nora, tome Il, Les France, partages, Paris, Gallimard, collection «Bibliothèque histoire », 1992, p. 348.

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Qui était-il?

Retraçons en quelques lignes la biographie de cet homme qui ploie sous le poids du commentaire. Charles est né à Lille en 1890, d'une famille catholique, libérale, et cultivée. Il s'oriente vers la carrière militaire, et, à sa sortie de Saint-Cyr, est affecté au 33èmerégiment commandé par le colonel Pétain. Fait prisonnier à Douaumont en 1916, il est interné, après plusieurs tentatives d'évasion, au fort d'Ingolstadt. Il y entreprend la rédaction de son ouvrage La Discorde chez l'ennemi, publié en 1924. Libéré, il participe à la guerre de Pologne contre la Russie soviétique (1920), enseigne 1'histoire à Saint-Cyr et est successivement nommé à l'état-major de l'armée du Rhin, membre du cabinet Pétain (alors viceprésident du Conseil supérieur de la guerre, 1925), commandant d'un bataillon de chasseurs à pied à Trèves (19291931), puis membre de l'état-major français à Beyrouth (19291931). Plus que par son activité militaire, Charles de Gaulle se fait connaître à cette époque par ses écrits d'histoire politique (Le Fil de l'épée, 1932), et de stratégie militaire. Dans Vers l'armée de métier (1934), il préconise une armée motorisée et blindée, conception déjà défendue par le général Guderian, en Allemagne, qui se heurte à l'incompréhension des dirigeants militaires de l'époque, mais reçoit l'appui de Paul Reynaud. Nommé à la tête de la 4ème division cuirassée au début de la Deuxième Guerre mondiale, il mène quelques contreoffensives (Montcornet, Abbeville, mai 1940), et est promu général de brigade (à titre temporaire). Appelé par Paul Reynaud comme sous-secrétaire à la Défense nationale le 6 juin 1940, il se montre déterminé à la poursuite de la guerre avec, au besoin, un repli du gouvernement hors du territoire métropolitain, et rencontre l'opposition des partisans de l' armistice (Weygand, Pétain). Car De Gaulle est un homme d'idées, prêt à tenter de les faire valoir alors même que peu les partagent.

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Ayant gagné Londres le 17 juin, après la formation du cabinet Pétain, De Gaulle y lance le fameux «appel du 18 Juin» pour la continuation de la lutte contre les forces de l'Axe aux côtés de la Grande-Bretagne. Il organise progressivement les Forces françaises libres, échouant à Dakar (septembre 1940), mais parvenant à rallier à la France Libre (qui deviendra en 1942 la France Combattante) le Tchad, l' AfriqueEquatoriale, Madagascar, la Réunion. Il constitue le Comité de défense de l'Empire (octobre 1940), tout en cherchant à diriger et à coordonner l'action de la Résistance française de l'intérieur. Ses efforts aboutissent à la création du Conseil national de la Résistance, à l'instigation de Jean Moulin (1943). Soutenu par Staline depuis 1942, De Gaulle se heurte rapidement à la méfiance de Roosevelt et est tenu à l'écart du débarquement allié en Afrique du Nord, où les AngloAméricains reconnaissent l'autorité du général Giraud. Toutefois, après la conférence de Casablanca, une entrevue organisée entre les généraux De Gaulle et Giraud aboutit à la création du Comité français de libération nationale. Charles de Gaulle est alors en position de leader incontesté de la France de l'après-guerre. Rétablissant l'autorité du pouvoir central, il fait dissoudre les milices patriotiques (communistes), reconstituer l'armée française pour participer aux combats de la libération aux côtés des Anglo-Américains, et procède à l'épuration des partisans de la collaboration. De plus, dès 1944, il prépare l'avenir. Il tente tout d'abord de définir la nouvelle orientation à donner à la politique coloniale, préconisant le développement autonome et l'intégration des populations des territoires français d' outremer dans le cadre de l'Union française (conférence de Brazzaville, janvier 1944). Ensuite, il ébauche son projet d'une nouvelle constitution pour la France (discours de Bayeux, 1946). Choisi en novembre 1945 par la première Assemblée nationale constituante comme président du Gouvernement

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provisoire de la République française, Charles de Gaulle craint un retour aux institutions et aux pratiques de la Troisième République (division des partis, parlementarisme). Il expose alors son projet de constitution, qui devait renforcer le pouvoir exécutif; mais ce projet se heurte aux partisans de la priorité du pouvoir législatif. Le désaccord avec les partis (mais aussi le résultat des élections, qui donnent la majorité absolue aux socialistes et aux communistes) amène De Gaulle à démissionner de ses fonctions dès le mois de janvier 1946. De 1954 à 1959, il se retourne sur son passé et rédige ses Mémoires de guerre, ouvrage qui expose son action en la justifiant toujours. Mais il nous faut aller un peu plus avant dans le temps, car bien des thèmes développés dans les Mémoires n'ont de sens que mis en relation avec des faits ultérieurs. En mai 1958, alors que s'aggrave le conflit en Algérie et que la tension croît dans les milieux militaires et politiques, une campagne en faveur du retour au pouvoir de De Gaulle se développe avec l'appui des partisans de l'Algérie française. Peu après l'insurrection du 13 mai à Alger, il est investi comme chef du gouvernement. Il s'attelle en priorité à la réforme des institutions; approuvée par référendum le 28 septembre 1958, la nouvelle constitution instaure un régime de type présidentiel marqué par un renforcement des pouvoirs du chef de l'Etat et appuyé sur des relations plus directes entre celui-ci et la population par le truchement du référendum. Ce texte, qui régi encore aujourd'hui nos institutions, jouit d'une longévité exceptionnelle par rapport à ceux qui l'ont précédés et qui ont fait long feu. De Gaulle, entré dans ses fonctions de président de la République à partir de janvier 1959, s'affirme comme un homme de pouvoir. Le difficile règlement de la question algérienne marque les débuts du régime gaulliste; les accords d'Evian, signés en mars 1962, accordent l'indépendance à l'Algérie. Sa politique extérieure, dite « de prestige », a pour

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but de redonner à la France sa place dans le monde: réconciliation avec l'Allemagne, création d'une «force de frappe» atomique, indépendance vis-à-vis des « super-grands », redressement économique, en sont les principaux points forts. Mais le régime gaullisme doit faire face à une opposition politique et syndicale qui culmine en Mai 1968. Le malaise est durable, et, ébranlé par l'échec qu'il subit lors du référendum sur le double projet de « régionalisation» et de transformation du Sénat (1969), De Gaulle abandonne le pouvoir. Un an plus tard, dans sa maison de Colombey-les-Deux-Eglises, meurt celui qui a dominé pendant trente ans la vie politique française.

Le Général mis à nu par son texte, même

Le prendre au mot

Pourtant, il n'est pas exclusivement secrété par sa geste, et demeure, hier comme aujourd'hui, un «personnage en quête d'auteur1 », selon le mot de Jean Lacouture. Tout ou presque a été dit sur celui qui est prisonnier du piédestal où il s'ensommeille, mais lui a disparu. Donnons-lui la parole. C'est parce qu'il est un homme de plume que je tente ici de le prendre au mot comme écrivain politique. Car son univers est tout entier dans son style; il n'y a pas de secret, d'essence de De Gaulle, qui ne soit accessible par un commentaire de son discours. Il s'agit de procéder pas à pas, de renouveler les
1J. Lacouture, De Gaulle, Paris, Seuil, collection «Le temps qui court», 1965, p. 4. Jean Lacouture est par ailleurs l'auteur d'une monumentale biographie du Général, parue également aux éditions du Seuil.

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entrées du texte sans rien déléguer à un ensemble final, à une structure dernière, afin d'« étoiler le texte au lieu de le ramasser} », selon le mot de Roland Barthes. C'est le texte qui explique I'homme De Gaulle, et non l'inverse; il est vain de prendre le texte de l'écrivain comme fiction, semblant, qui s'opposerait à une vérité «totale », lisible dans sa biographie. Mon commentaire2, s'il n'a rien à démontrer, s'attache à jeter des lumières sur des éléments épars; il « dessertit» l' écritur.e gaullienne pour tenter de comprendre comment ce rebelle, cet homme irrégulier, hors-norme, a pu «sauver» la France, et fonder une République. Un commentaire de plus? Certes, mais celui-ci fait fond sur les concepts de la psychanalyse, en relisant De Gaulle à la lumière de l'enseignement de Jacques Lacan3. Les deux hommes ne se sont jamais rencontrés, et le psychanalyste garda un silence presque complet sur De Gaulle. Pourtant, ils ont été contemporains en leur siècle: le Général et le psychanalyste sont nés et sont morts à seulement dix ans d'intervalle. Lacan rend hommage à I'homme du 18 Juin lors de son séminaire du 18 juin 1958 : «Nous voici le 18 juin. La part du signifiant dans la politique - du signifiant du non quand tout le monde glisse dans un consentement ignoble - n'a jamais encore été étudiée4 ». Et il poursuit: «Le 18 juin est aussi l'anniversaire de la fondation de la Société française de psychanalyse. Nous aussi, nous avons dit non à un moment ». On le voit, Jacques Lacan se faisait une certaine idée du Général, et, peut-être, se
1R. Barthes, S/Z (1970), Œuvres complètes, tome Il (1966-1975), Paris, Seuil, 1994, p. 563. 2Ce texte prend la forme de la « narration analytique», genre inauguré par Gérard Miller dans sa réflexion sur le maréchal Pétain: Les
Pousse-au-jouir du maréchal Pétain, Paris, Seuil, collection « Connexions du Champ freudien», 1975. 3Certains auteurs auxquels son enseignement fait référence sont sollicités: John Austin, Roland Barthes, Léon Bloy, Paul Claudel, Lucien Febvre, James Joyce, Emmanuel Kant, Claude Lévi-Strauss, Jules Michelet, saint Paul, Jean Paulhan, Max Weber. 4J. Lacan, Le séminaire V, Les Formations de l'inconscient (19571958), Paris, Seuil, collection « Le Champ freudien », 1998, p. 457.

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