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LE GÉNÉRAL YVES DE BOISBOISSEL DES TROUPES COLONIALES (1886-1960)

De
224 pages
Cet ouvrage est consacré à la carrière du Général Yves de Boisboissel qui, après de brillantes études à Saint-Cyr, choisit de servir dans les troupes coloniales. Après un début de carrière aux méharistes soudanais, il sert au Maroc où Lyautey le distingue et le prend à son état-major. Après la guerre de 14-18, il retourne au Maroc où il restera jusqu'à la guerre du Rif et à la pacification. Dans les années trente, il sert en Afrique occidentale et, en 1940, la 2e Guerre Mondiale le surprend en Indochine. En fin de séjour, il s'arrête en Algérie où il participe à la mise sur pied de l'armée de reconquête.
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YVES DE BOISBOISSEL
(1886-1960)

@L'Hannatlan,2002 ISBN: 2-7475-2778-6

Henry de BOISBOISSEL

Le général Yves de Boisboissel des Troupes Coloniales (1886-1960)

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Ouvrages d'Yves de Boisboissel
Souvenirs et Témoignages (non publiés). Souffles du Terroir et du Large (Préface du Maréchal Lyautey) Saint Brieuc: éd. de la Bretagne Touristique. OL Aubert, 1928. Lyautey, Maréchal de la plus grande France. Paris: Les Publications Coloniales, 1937. Au Vent de la Vie (Poèmes) Collection. Paris: La Caravelle, 1938. Le capitaine Georges Mangin, "un Baroudeur". Paris: éd. Peyronnet, 1954. Peaux noires, cœurs blancs (Préface du Général Archinard) Paris: éd. Peyronnet, 1954. Hippolyte Loz de Beaucours "Dernier Avocat Général au Parlement de Bretagne ". Paris: éd. Peyronnet, 1955. Dans l'ombre de Lyautey (Préface du Maréchal Juin) réédition Paris: l'Harmattan, 1999. L'histoire d'une ville, Saint-Nicolas réédition 1994. du Pélem

A la mémoire de celui qui me donna "plus que la vie".

Le capitaine

Yves de Boisboissel

en 1915

AVANT-PROPOS
Ce livre est l'accomplissement d'un devoir de mémoire. Fils du général de Boisboissel, élevé dans une ambiance opérationnelle, militaire et coloniale (au sens noble du terme), j'ai entendu mon père nous parler de son métier, de ses campagnes et non pas comme on le dit souvent avec une condescendance ironique, raconter ses campagnes, mais nous parler de sa mission, de son service. J'écoutais intensément les récits de batailles ou, plus prosaïquement, de combats, de barouds. J'ai eu l'insigne privilège d'entendre un homme passionné de son métier et d'un métier passionnant: baroudeur, mais aussi pacificateur, bâtisseur, administrateur... Ses quarante ans d'activité militaire s'inscrivent en effet dans une période particulièrement féconde pour notre pays, celle de l'expansion française outremer, de la découverte et du développement d'immenses territoires. Sous les ordres d'un chef exceptionnel, Lyautey, ou plutôt, avec lui, tant leur entente fut parfaite, il participa à une œuvre passionnante, la création du Maroc moderne. Il en sera marqué pour la vie: «Yves de Boisboissel sera imprégné de Lyautey», écrira son ami, le général Charbonneau. Depuis quarante ans qu'il a disparu, le cours des événements a été si rapide, les changements si profonds, qu'un témoignage est indispensable pour perpétuer auprès des générations actuelles les souvenirs d'une époque qui a vu par deux fois la France au bord du gouffre, mais qui l'a vue se relever, avec le sacrifice des enfants de tous ses territoires. Il fallait donc que le témoignage d'un acteur de cette épopée soit entendu. Et précisément, pendant toute sa vie de combattant, Yves de Boisboissel écrivit, à l'exemple de Lyau-

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Le général Yves de Boisboissel

tey ou de Gallieni, au Tonkin ou à Madagascar, rédigeant le soir, sous la tente, à la lueur d'une lampe à acétylène, assaillis par les moustiques, après une dure journée de combat ou de prospection... La deuxième partie de l'ouvrage est consacrée à son œuvre littéraire. En plus d'une correspondance militaire volumineuse et d'études à caractère technique, il trouva le temps de concevoir et d'ébaucher une œuvre littéraire variée et éclectique qu'il aura le loisir de mettre en forme et de faire éditer à sa retraite: Des Souvenirs et Témoignages, qui forment la trame du présent ouvrage, où il explique les causes et le déroulement d'événements mal connus ou mal compris, du fait de l'éloignement et des circonstances. Des biographies de grandes figures françaises militaires et politiques:
-

Lyautey, le Patron, dont il fut le collaborateur et l'ami pendant onze ans, auquel il consacrera deux ouvrages.

- Le capitaine Georges Mangin, méhariste comme lui, tué au combat en Mauritanie en 1908. - Son arrière grand-oncle, Hippolyte Loz de Beaucours, Dernier Avocat général au Parlement de Bretagne à la veille de la Révolution, qui nous a laissé un témoignage captivant

sur les événements de Rennes en 1788, qui ont fait dire « la
Révolution a commencé en Bretagne en 1788 ». Des études historiques, des récits et des contes de sa Bretagne natale: de cette province tournée vers le large, il a écouté Les Souffles... du terroir et du large. Il a raconté l'histoire de sa ville, Saint Nicolas du Pélem, en Centre- Bretagne, bâtie autour du fief ancestral. Poète, il a évoqué, Au vent de la vie, tout ce qu'il a aimé: La Bretagne, La Mer, L'Mrique...

I

LES ORIGINES

Dans la famille de Boisboissel, le métier des armes avait toujours été à l'honneur. L'archiviste Laîné, en 1828, la présente ainsi: «La maison de Boisboissel fait partie de l'ancienne chevalerie du duché de Bretagne. Elle est placée au rang des plus recommandables et des plus distinguées de cette province, par la continuité de ses services militaires, de ses belles alliances et par les personnages qui ont illustré son nom dans le sacerdoce, ainsi qu'à la cour et dans les armées des ducs de Bretagne, ses premiers souverains. » La filiation ininterrompue de la famille est établie depuis 1317. Mais les Boisboissel avaient déjà tenté l'aventure outre-mer, puisque l'un d'entre eux au moins, avait pris part à une croisade: Guillaume, sous Saint-Louis. En 1364, Pierre de Boisboissel «donne et lesse à l'église de Saint Brieuc... certaine partie de la Vraye Croëz où Nostre Seigneur fut crucifié, et certaine partie de son sang» 1.

1 Conservées dans le trésor de la cathédrale, après avoir été longtemps exposées à la vénération des fidèles, dans la nef.

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Le général Yves de Boisboissel

La principale fonction des sires de Boisboissel, depuis les premières années du XIe siècle, était celle de Prévôt de l'évêque de Saint-Brieuc, le seigneur spirituel et temporel de la ville et de ses environs. Cette charge inféodée et héréditaire, comme l'écrit Laîné, ne pouvait être tenue que par un seigneur puissant en crédit et en vasselage, puisque ses fonctions consistaient à défendre et à protéger les populations et les biens. Pour assurer cette fonction de protection et de défense - et les mesures d'exécution de la justice - le prévôt de l'évêque disposait de moyens militaires: il était son bras armé, nous dirions aujourd'hui le commandant de sa garnison, dont le rempart ultime était la cathédrale, église fortifiée dont la structure massive à Saint-Brieuc montre bien le côté militaire du bâtiment D'autres tâches moins guerrières étaient heureusement l'apanage du prévôt: lorsqu'un nouvel évêque entrait pour la première fois dans la ville, c'est le seigneur de Boisboissel qui conduisait son cheval (sa haquenée) par la bride; moyennant quoi il recevait le droit de prendre la haquenée et «d'en disposer comme à lui appartenant ». En ces siècles de Foi, les vocations étaient nombreuses: en 1327, Yves de Boisboissel fut évêque de Tréguier, puis de Quimper et de Saint-Malo. Il se rendit en Avignon 1 en 1339, en compagnie de Guy de Bretagne, comte de Penthièvre et frère du duc Jean III, pour «supplier le pape Jean XXII de canoniser Yves de Kermartin », le futur SaintYves. Peu après, le déclenchement de la guerre de succession de Bretagne ne pouvait que susciter les passions - et les dévouements - chez les chevaliers bretons. Deux Boisboissel prirent parti pour Charles de Blois contre Jean de Montfort. Infidélité à la Bretagne? Du Guesclin servit bien le roi de France 2. Right or wrong, ils donnèrent leur vie pour la
1 Avignon fut le siège de la papauté de 1309 à 1377 ce Blois, étranger au Duché?»

2 «Mais pourquoi diable soutenait-il s'écriait Yves de Boisboissel.

Les origines

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cause: Thibault, à La Roche Derrien en 1347 ; Pierre, à Auray (où fut tué Charles de Blois) en 1364. Sur les traces de ces vaillants, on trouve, au cours de l'histoire mouvementée de la Bretagne: Un Guillaume de Boisboissel, maréchal des logis de la duchesse Anne, en 1503, cité par dom Morice « parmi les Bretons qui se distinguèrent dans les guerres d'Italie, de 1509 à 1511 ». Un Toussaint-Isaac, chevalier de Saint Louis, colonel au régiment du Forez en 1700. Un Achille, capitaine de Pontrieux, une des vingt capitaineries créées par le duc d'Aiguillon, gouverneur de la Bretagne, en 1756, pour la défense de la province. La Révolution et les guerres de l'Empire allaient faire des ravages dans les rangs familiaux : Deux tués à Quiberon en 1795, Jean-Marie élève de la Marine, et son frère cadet Marc Antoine. Michel

A Trafalgar, en 1805, Vincent Gabriel, mort pour la France comme enseigne de vaisseau sur le Formidable. Dans l'armée de Condé, Laurent-Charles, blessé, rentré en France après huit années d'errances, de fatigues et de privations... A la fin du XVIIIe siècle, les Boisboissel avaient, depuis le fief original de Saint-Brieuc, essaimé en Trégor et en Goello. Par le jeu des alliances, la branche aînée allait s'installer, à la fin du XIXe siècle, dans le pays du Poher, en centre Bretagne. En 1871 Anne Marie Hyacinthe de Boisboissel, le grand père d'Yves, reçut en héritage le domaine du Pélem - qui donnera son nom à la ville de Saint-Nicolas du Pélem - de son oncle Sévère Loz de Beaucours, mort sans postérité mâle, fils d'Hippolyte «le dernier avocat au Parlement de Bretagne ». La famille de Boisboissel habite donc le Kreis Breiz depuis quatre générations:

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Le général Yves de Boisboissel

1. Anne Marie Hyacinthe (1818-1881) qui siégea à l'Assemblée Nationale aux premiers temps de la République. 2. Son fils Edmond (1846-1915), le père d'Yves, sera lui aussi député, et conseiller général des Côtes du Nord où, dans ce pays d'agriculture dont il connaissait les besoins pour les avoir étudiés de près et par expérience personnelle, il consacrera son énergie au développement des questions primordiales de l'économie agraire. Il sera maire de Saint-Nicolas du Pélem pendant dix ans. A l'âge de vingt ans, il partait pour l'Algérie s'engager dans les Chasseurs d'Afrique, faisait la campagne de Kabylie, puis la guerre de 1870, dans la division Margueritte: il participa aux grandes batailles de l'armée du Rhin, aux rares succès de la campagne, Borny, Pont-à-Mousson, où une avant-garde prussienne fut culbutée par une charge irrésistible de nos cavaliers, mais aussi, hélas, aux revers, Rezonville, Saint-Privat, Gravelotte... Blessé à Mars-la-Tour 1, il était alors le seul Boisboissel2, le dernier maillon de la famille... Heureusement, ce maillon était solide! Au moral comme au physique: « Un homme d'une droiture inflexible, de manières charmantes, d'une sensibilité exquise et d'un caractère difficile, qui m'a formé et à qui je garde un culte, très pur et très légitime» dira de lui son fils Yves. Il aura cinq enfants qui connaîtront, eux aussi, le sort des armes: la Grande Guerre lui enlèvera son fils aîné, un gendre, et deux petit-fils (dont l'un le jour de ses vingt ans). 3. Ses deux autres fils

1 Après avoir frôlé la mort, au cours d'une charge où le uhlan qu'il poursuivait lui tira une balle qui vint couper le taconnet Gugulaire) de son casque. 2 De la branche aînée. La branche cadette devait s'éteindre peu après.

Les origines
4. Et leurs enfants, qui vont assurer la continuité et la "permanence" outre-mer:
-

15

Notre Yves, dont la descendance est florissante: (quatre fils: un administrateur de la France d'Outre-Mer, un parachutiste Béret rouge, un officier de l'Armée de l'Air, et un vrai broussard, qui fonda une compagnie d'aviation au Cameroun; deux filles, mariées respectivement à un diplomate ambassadeur de France, et à un chef d'entreprise commerciale en Extrême-Orient.)

- Son jeune frère Michel, engagé à 18 ans en 1915, administrateur de la France d'Outre-Mer en Indochine, où sont nés ses trois enfants.
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L'EVEIL A LA VIE

Yves de Boisboissel ne naquit pas, comme l'aurait voulu la tradition, dans le manoir familial en terre bretonne, mais à Paris. Un Paris d'ailleurs encore assez rural puisque, d'après ses Souvenirs et Témoignages, dans sa rue Lauriston, près du Trocadéro, il y avait alors beaucoup de terrains vagues. Ce n'était déjà plus la campagne, mais c'était encore presque la province: «Cette rue Lauriston, c'était, si l'on peut dire, le "quartier réservé" des marchands de chevaux. Car, à l'époque, il y avait encore des équipages. Mes souvenirs olfactifs se fixent sur une bonne odeur d'écurie - litières et harnais - moins écœurantes, au demeurant, que les pestilences d'essence. Il y avait même des enclaves moins nobles que ces écuries, car je me souviens d'une ferme - elle portait
réellement ce nom orgueilleux

-

sise dans le haut de la rue sur la chaussée - offrant

Saint-Didier
vache!

où j'allais, tout enfant, boire le lait d'une vraie

Des chèvres passaient

gentiment leur lait, conduites par un chevrier en béret qui modulait sur un flûteau une immuable ritournelle supposée champêtre »... Suivant l'usage, Yves de Boisboissel fit de solides études, à Sainte-Marie de Monceau pour commencer. Solides, certes...

18
«

Le général Yves de Boisboissel

Les horaires scolaires étaient serrés, les congés rares

et les vacances brèves. On exigeait de nous un gros travail. Notre jeunesse perdait ses couleurs entre les murs sinistres de collèges presque tous anciens. Il ne se passait rien dans notre vie. Nous vivions à Rome ou dans l'Antiquité. L'enseignement secondaire c'était, pour le bon élève, huit à dix années toutes pareilles, avec des rentrées identiques et des distributions de prix standard... Dans ce cloître, naturellement, les imaginations travaillaient. Les externes rapportaient aux pensionnaires des effluves du dehors... Des effluves parfois grivois... qui nous paraissent aujourd'hui (1950) bien anodins, plutôt ringards ». Pourtant, dans cette époque au cœur léger - la Belle Époque - des nuages annonciateurs apparaissaient déjà à l'horizon: l'affaire de Panama, l'opprobre jetée sur un grand Français, Ferdinand de Lesseps, manipulé par des hommes d'affaires sans scrupules et des politiciens véreux; l'affaire Dreyfus, l'affaire, la raison d'État contre les Droits de l'Homme - dilemme éternel - d'où notre Service de renseignements sortit démantelé, avec ses funestes conséquences en août 1914. Sur le plan intérieur: la Bande à Bonnot, le Fort-Chabrol, Ravachol... Sur le plan mondial par contre, le coq gaulois montrait ses ergots: l'aventure coloniale prenait son essor, malgré une opinion française se souciant peu des problèmes d'outre-mer. Le commandant Marchand rentrait de Fachoda, et l'animosité envers l'Angleterre se déchaînait dans les journaux. La guerre des Boers, où s'illustrait le père Kruger, héros national luttant pour la survie des premiers colons contre la Perfide Albion, suscitait un enthousiasme rappelant l'appui donné cent vingt ans plus tôt aux Insurgents d'Amérique luttant pour leur indépendance. Il y avait cependant des bons côtés pour un jeune homme s'éveillant à la vie: l'Exposition universelle de 1900, un monde nouveau et fantastique, des Palais, la Galerie des machines, le développement des chemins de fer, et l'appari-

L'éveil à la vie

19

tion des premières machines modernes, type Atlantic, à l'annexe de Vincennes, l'inauguration du métro, Porte Maillot, où «je m'étais précipité et avais fait la queue pendant une demi-heure pour me ruer enfin dans ce train électrique qui nous transportait sous terre et pour trois sous à une vitesse d'express... ». Le voyage triomphal du Tsar et de la Tsarine et leur visite à Paris, les marronniers de la place de la Concorde couverts de fleurs en papier, alternativement roses et blanches, le cortège officiel, avenue du Bois, avec le président Félix Faure, dans les Daumont de l'Élysée. «Nous rentrâmes au collège pour commencer l'étude du grec, heureux d'avoir vu un si grand souverain en un si somptueux appareil. Sans nous en douter, nous venions de vivre une page d'histoire ». En 1901, Yves de Boisboissel devient élève de l'école Saint-Charles de Saint-Brieuc, où les Frères Marianites préparent au concours d'entrée à l'École navale. En 1903, à 17 ans, après avoir sauté la classe de seconde - et accédé ainsi à la maturité parmi des camarades plus âgés - il se présente à Navale, son rêve de toujours... Pourtant, l'ambiance dans le pays n'est pas favorable à une carrière militaire: l'agitation du procès de Dreyfus à Rennes avait à peine cessé; Déroulède, banni, s'était tu... La France était entrée dans cette redoutable décennie d'agitation politique et sociale, dont l'Union Sacrée seule la dégagera momentanément en 1914. Cela commença par les lois religieuses: loi sur les Associations de 1901, dont l'application causa en Bretagne, dans le courant de l'année 1902, des incidents où le sang coula; puis la loi de Séparation de l'Église et de l'État qui amena des expulsions, et les fameux inventaires, à l'occasion desquels nombre d'officiers quittèrent l'armée. «Étudiants et candidats aux grandes Écoles, ces désordres et ces explosions de haine nous troublaient profondément. La vie et le service de l'État s'ouvraient devant nous sous le signe de la discorde. Dès la sortie du cadre familial nous attendaient les premières de ces crises de conscience qui

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Le général Yves de Boisboissel

devaient accompagner toute notre existence, en réapparaissant périodiquement, comme des fièvres récurrentes ». «Les camarades qui préparaient Saint-Cyr hésitaient maintenant, angoissés de ce qu'ils allaient trouver dans une armée déchirée. Je concourais pour l'École Navale, mais engagé dans l'épreuve sous des couleurs suspectes: les entraîneurs étaient en effet les bons Marianites de l'École SaintCharles. Et le juge à l'arrivée, je veux dire le ministre de la Marine, c'était Pelletan, ce même Pelletan qui venait d'entrer à l'arsenal de Rochefort derrière le drapeau rouge, au chant

de l'Internationale!

»

Admissible seulement à Navale en 1903, il se représente au concours l'année suivante. «J'avais, cette année-là, pris un très beau départ dans l'épreuve puisque les résultats de l'examen écrit me classaient dans les vingt premiers, mais, à l'entrée du second tour, un examinateur d'esprit chagrin m'ayant jeté dans les jambes un problème insidieux de géométrie descriptive, je fus étendu à l'oral à quatre rangs près. L'examinateur de Sciences naturelles s'était efforcé d'arriver au même résultat par une botte secrète sur le système nerveux des mollusques... En foi de quoi je ne fus pas officier de mar'lne... » Humble témoignage dans un procès éventuel de notre système d'examens d'entrée aux grandes Écoles, qui demande aux candidats une maturité scientifique beaucoup trop précoce (la limite d'âge supérieure à Navale était alors de 18 ans) et décide le sort de carrières sur une question de manuel! «La mer, c'était ma vocation profonde, irrésistible ». Yves de Boisboissel envisage alors un début de carrière d'officier au long cours dans la marine marchande, avec une intégration ultérieure dans la marine de guerre. Après avoir passé l'examen théorique, à l'École d'hydrographie du Havre,

L'éveil à la vie

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il embarque pour la partie pratique comme pilotin 1 sur le trois mâts Eugène Pergeline de la Compagnie des Voiliers Nantais, pour un tour du monde qui durera neuf mois : un de ces grands clippers, qui succédaient à la marine en bois: coque en fer, mâts, vergues et haubans en acier, dont le plus bel exemple fut le cinq mâts France II, de 10 000 tonnes de déplacement, avec une mâture haute de 64 mètres et 6 300 mètres carrés de voilure. Une cathédrale de toile selon l'expression des cap-horniers. Plus modeste, l'Eugène Pergeline n'en déplaçait pas moins 3 000 tonnes, 90 mètres de long et un grand mât pointant à 40 mètres. La vie y était rude: habituellement sur la dunette, le jeune lieutenant doit aussi aider à la manœuvre et grimper dans les hauts, larguer et carguer cacatois et perroquets. Par gros temps, dans l'Atlantique sud, la manœuvre des voiles relevait de l'exploit sportif, les gabiers ne disposant, pour courir le long des vergues et agripper la toile, que d'un simple filin comme marchepied. «Une main pour toi, une main pour l'État », ce dicton tenait lieu de consigne de sécurité! En route pour la Nouvelle Calédonie et au retour sur Glasgow avec un chargement de nickel, le jeune pilotin double les trois caps de l'hémisphère sud (Bonne Espérance, la pointe de Tasmanie et le fameux cap Horn) ce qui, dans l'instant, lui permet de cracher au vent et, plus tard, vaudra à la légion des cap-horniers de compter un général dans ses rangs. A la fin de cette campagne, il est devenu un vrai marin, prêt à courir les mers... Mais les possibilités de carrière dans la Royale ne s'annoncent pas brillantes, l'accès aux étoiles étant pratiquement réservé aux anciens duBorda 2.

1 Elève-officier

de la marine marchande

2 Ancien vaisseau du XVIIIe siècle, ancré dans la rade de Brest et reconverti en navire école.

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Le général Yves de Boisboissel

Il se tourne alors vers Saint-Cyr où il est reçu en 1906, 23e sur 270. Un an sur le terrain, la loi de 1905 ayant institué un an de service dans les régiments avant l'entrée en école, il rejoint le 4Be régiment d'infanterie à Guingamp, parmi ses compatriotes. Expérience sans lendemain (elle fut abandonnée l'année suivante) mais qui lui permet de prendre la température d'un corps de troupe, et de donner des leçons de français à un certain nombre de gars du terroir. Et deuxième peau. Ce son arme: de marine ce sont les deux ans de l'École. Classé en fin de année Be sur 270, il fait partie de la garde du drabon classement lui permet, à la sortie, de choisir ce sera l'infanterie Coloniale, l'ancienne infanterie dont elle a gardé l'emblème: l'ancre d'or 1.

1 « L'ancre a croché partout où il y avait péril à conjurer et tâches de bâtisseurs à remplir »0(Yo de Bo)