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Le Golgotha de l'Arménie mineure

De
224 pages
Traduit en turc, ce livre a rencontré un réel succès en Turquie où après un siècle de silence on parle de plus en plus des "événements" de 1915. Récemment, des intellectuels turcs ont lancé un appel demandant pardon aux Arméniens et ont recueilli quelque dizaines de milliers de signatures. Cette nouvelle édition coïncide avec le massacre de 1909 en Cilicie. C'était là pour les jeunes Turcs le ballon d'essai d'un projet diabolique : l'anéantissement d'une nation dans le but de s'approprier définitivement ses terres.
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Nouvelle édition
cg L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-08315-8 EAN : 978229608315-8

LE GOLGOTHA DE L'ARMÉNIE MINEURE

LE DESTIN DE MON PÈRE

Du même auteur:

.Babamin yazgisi (Le Golgotha de l'Arménie mineure - Le destin
de mon père traduit en turc), Istanbul, Belgué, 2004 . La Reine Anahit (avec son épouse Rousane et G. Soghomonyan), Paris, L'Harmattan, 2000 . L'Arménien sans peine (avec son épouse, Rousane), Chennevières-sur-Marne, Assimil, 1999,2001 . Armenian with Ease (traduit en anglais), Chennevières-surMarne,Assimil, 2009 sur-Marne, Assimil, 2008 Et l'Arménie devint chrétienne (avec G. Soghomonyan), Versailles, Éditions de Paris, 2004 Mon année de sagesse (collectif d'auteurs), Paris, Albin Michel, 2004 . Samuel (théâtre), Versailles, Éditions de Paris, 2005 . Trois contes de H Toumanian (avec D. Donikian), Créteil,

. .

L'Arménien

de poche (avec son épouse, Rousane), Chennevières-

.

Edipol, 2006
David de Sassoun, Paris, Albin Michel, 2006 . L'Arménien en lettres latines pour usage courriel, Alfortville, Sigest, 2006
-

.

. Tintin

Les 7 boules de cristal (traduction Le temple du soleil (traduction

en arménien avec son en arménien avec son

épouse, Rousane ), Bruxelles/Alfortville, CastermanlSigest, 2006

. Tintin
-

épouse, Rousane ), Bruxelles/Alfortville, CastermanlSigest, 2007 . LuckyLuke- Dalton City (traduction en arménien avec son épouse, Rousane), Paris/Alfortville, Dargaud-Lucky Comics/ Sigest, 2008 . Les monuments de la région Mouch-Sassoun- Van en Arménie historique, Alfortville, Sigest, 2008

. Le baptême lefeu, G.V.P.,Charenton2009 par

Jean -Varoujean

GURÉGHIAN

LE GOLGOTHA DE L'ARMÉNIE MINEURE

LE DESTIN DE MON PÈRE
Témoignage sur le premier génocide du XXe siècle

Nouvelle édition

Préface: Yves Ternan

L'ifC'mattan

À mon père, à ma mère, ainsi qu'à tous les enfants arméniens, rescapés comme eux en 1915, dont les destins se ressemblent. À toutes les innocentes victimes du Génocide.

Remerciements

Mes remerciements vont à Jaki Aladin, Gérard Chamoz, Jean Kinossian, Claude Mutafian pour leur aide précieuse, à mes neveux Michel et Daniel Bésikian (petit-fils d'Aram), ainsi qu'à Richard Takvorian pour ses cartes géographiques.

Préface
'était à la Sorbonne, le 13 avril 1984, devant le Tribunal des Peuples, qui consacrait une session au cas du génocide arménien. Je venais d'achever devant cette assemblée l'exposé de mon rapport sur I'histoire de ce crime. J'avais été chargé de présenter au terme de ce rapport quatre témoins survivants du génocide. Deux venaient des États-Unis, deux habitaient en France, trois hommes et une femme. Ils vinrent devant le tribunal dire, debout, refusant le siège qu'on leur proposait, simplement, ce qui leur était arrivé, comment leur bonheur d'enfant avait été brisé. Un jour, ils avaient dû tout abandonner, prendre la route, une route qui ne menait nulle part. Les hommes furent d'abord enlevés. On ne les revit jamais. Puis les plus faibles moururent. Tous disparurent, tous, sauf quelques-uns, comme eux, les survivants. Ces enfants étaient devenus des vieillards. Ils avaient parlé, ils avaient dit ce qui s'était passé. Dans la famille, on les écoutait, même si, les années passant, le récit tournait à la mélopée. Dans la communauté, ils étaient la première génération, les pères fondateurs de la grande diaspora,

C

celle d'après la Première Guerre mondiale. Ce jour-là, ils parlaient devant un tribunal qui ne pouvait que les écouter, rendre un verdict, sans être en mesure de leur accorder réparation. Ils venaient accuser des criminels depuis longtemps disparus d'avoir détruit un peuple. Rescapés de ce naufrage qui aurait dû les engloutir, ils racontèrent leur incroyable odyssée, comment ils étaient parvenus à se maintenir en vie dans cet environnement hostile que tous, famille, amis, voisins avaient dû quitter, parce qu'ils étaient Arméniens. Ils avaient un message à délivrer à un monde insoucieux, incrédule et sceptique. Le premier de ces récitants était Aram Guréghian. Né à Sébaste (Sivas) en 1904, il mourut à Paris en 1993. Son fils, Jean-Varoujean Guréghian me fait I'honneur de me demander de préfacer ce livre. Il advient parfois, lors d'un enterrement, que l'on prie un ami étranger de porter avec les hommes de la famille le cercueil jusqu'à la tombe. Le cercueil est lourd, il ne faut pas défaillir. C'est cette charge que je ressens. Je crains de ne pas trouver les mots que le vieil homme aurait été en droit d'attendre de l'historien venu le présenter. L'archéologue qui reconstitue, avec une patience infinie, ce vase brisé dont les fragments ont été dispersés le long des chemins et dans les ravins d'Anatolie, sait la valeur de chacune de ces pièces. Mais elles ne sont, pour lui, que les éléments d'un ensemble. Chacune, cependant, est aussi un tout, ce qui reste d'une histoire interrompue, des étincelles de vie, pour la plupart aussitôt éteintes. Quelle résonance prend, en cette fin de siècle, cette étincelle préservée? C'est la même histoire qui s'est 8

répétée ailleurs, tant de fois, en partie parce qu'on n'avait pas voulu écouter les premiers naufragés. Ils étaient venus, policiers, soldats ou miliciens, cogner à la porte des maisons désignées. Ils leur avaient donné quelques instants pour tout quitter. Ils les avaient rassemblés en convoi. Cette année-là, dans l'Empire ottoman, en 1915, la déportation avait été la méthode de mise à mort. Ils partaient mille; quelques dizaines, parfois plus, parvenaient en un lieu qui était nulle part, des camps improvisés, échelonnés le long d'un trajet qui conduisait au désert, à la disparition. Ceux qui parvinrent à s'écarter de ce parcours fatal firent le récit de leur aventure. Dans cet environnement de violence et de cruauté, où des « hommes ordinaires» expulsaient, sans chercher à le contenir, tout le mal qu'ils avaient en eux, il avait suffi, ici et là, d'une main tendue, d'une bouffée d'humanité pour que quelquesuns pussent s'évader et survivre, une survie sans cesse remise en cause, dépendant d'un hasard, d'une humeur, de «nouveaux maîtres» qui tenaient ces destins entre leurs mains. Alors que la perspective du désastre s'ébauche rapidement, il faut bien longtemps pour recueillir quelques récits, pour tenter de reconstituer l'événement sous cet éclairage différent, avec le regard des victimes. Tant de moments ont disparu, anéantis, sans un survivant, pas même un enfant surgi des charniers. Faute d'un seul témoin, le silence retombe à jamais sur les lieux de la catastrophe. Au contraire, plus la vie a été préservée, plus les témoignages sont précis. Certes ils disent l'horreur, mais elle est moins absolue que celle qui fut engloutie. On ne sait presque rien des circonstances du génocide dans les vi/ayet de 9

Diyarbakir, de Bitlis et d'Erzeroum: il y eut si peu de survivants. Il y a une géographie de la survie. Plus on se rapproche des grandes voies de communication, du centre, de l'ouest et du sud de l'Anatolie, plus nombreux sont les spectateurs étrangers, plus la déportation s'efforce de ressembler à un transfert et non à une extermination, plus nombreux sont ceux qui s'en sortent vivants. Pour un moment, car la mort reprend ses tours, d'Alep à Deir ez-Zor, le long de l'Euphrate, pour escamoter les derniers survivants dans les déserts de Mésopotamie. Lorsque Jean Guréghian me remit le manuscrit de son père en me priant de le commenter, je réagis d'abord maladroitement. Je fis la comptabilité des jours et des semaines, égrenés dans le récit de l'enfant et je constatai qu'entre juillet 1915, où la famille Guréghian avait quitté Sivas, et septembre où le petit Aram se trouvait à Ourfa pris dans la tourmente du mouvement d'autodéfense, deux repères fixes, il ne s'était écoulé que douze semaines, alors que, si l'on s'en tenait au texte, cet enfant en aurait vécu au moins le double. C'était là une remarque stupide. Le temps se transforme avec le temps. La mémoire fait jaillir des images, sélectionne des moments, marqués par un détail infime, puis enfouit le reste. Elle ne confond pas les visages, elle les estompe. Elle ne retrouve pas les mots, elle donne un ton à quelques instants forts et construit un discours qui a le même sens, mais qui n'était pas celuilà. La chronologie est la première victime du souvenir. C'est l'erreur dans la reconstitution exacte du déroulement du temps qui, paradoxalement, confère aux récits d'exode, de déportation, de massacres, aux péripéties de l'improbable survie, leur cachet 10

d'authenticité. Les récits des rescapés d'un massacre plongent brutalement le lecteur dans un univers manichéen. Les assassins portent le Mal, répandent la terreur. Le Bien disparaît pour ne subsister, ça et là, que sur des îlots que la tempête a tôt fait de submerger. Le récitant parcourt un monde sinistre, avec les mots d'avant, comme si tout s'était transformé à l'exception des paroles. Le lecteur éprouve un étrange sentiment. Il sait que la fin du récit sera heureuse. Mais l'histoire est tellement saturée de détresse, de misère, de souffrance que le rescapé en demeure imprégné. Comment serait-il le même quelques années plus tard cet enfant qui, hier, vivait insouciant au milieu des siens et qui, au lendemain du désastre, se retrouve, choqué, blessé, mais vainqueur dans l'épreuve de la lutte pour la vie, chargé de plus de souvenirs que s'il avait mille ans? Lorsque, plus tard, convaincu que le témoignage et la vengeance ne font qu'un, il racontera, pour accuser, ces moments qu'il a vécus, il retrouvera le fil, démêlera une partie de l'écheveau, mais le temps se sera étalé. Ces jours si lourds seront devenus des semaines, les semaines des mois. Aram avait onze ans. Il avait, comme tous ses camarades, vécu entre la famille et l'école. Brusquement, son univers s'était écroulé. Chaque jour, il avait connu une nouvelle aventure, affionté de nouvelles épreuves. Il avait été maintenu trois ans dans la peur, puis était resté quatre ans dans un orphelinat avant de partir pour la France. Ce récit qu'il avait commencé à Constantinople, en 1920, et achevé plus tard n'était pas un journal, un recueil des moments du jour rapporté ponctuellement le soir avant de se coucher, mais des cauchemars éveillés, des visages 11

entrevus, tueurs lourds de haine, villageois accordant l'aumône d'un morceau de pain, maîtres turcs, kurdes ou afghans, exploiteurs d'enfants esclaves, mais à qui l'on doit la vie, puis une explosion de joie, les retrouvailles inespérées avec le frère. Les récits de déportation sont malheureusement trop rares pour permettre d'accomplir le véritable devoir de mémoire qu'impose une telle tragédie: donner un nom à chacune des victimes, nommer les morts afin que, faute d'avoir eu une sépulture, ils obtiennent une commémoration individuelle. Les rares rescapés peuvent citer les membres de leur famille, quelques connaissances rencontrées parmi les convois, leurs compagnons d'orphelinat. On possède les listes des réfugiés qui ont quitté la Turquie pour un pays d'accueil. Ils ont aussi été enregistrés dès leur arrivée. Mais les autres! La plupart des familles arméniennes ont entièrement disparu dans la tourmente. S'il n'y a pas de registres administratifs ou paroissiaux, s'il n'y a plus de traces de leur recensement avant 1915, seules les cendres de leurs maisons incendiées, seules les pierres des chemins de la déportation se souviennent encore d'eux. L'ouvrage que publie Jean Guréghian ne se résume pas aux Mémoires de déportation de son père. Non seulement il y inclut les témoignages des autres survivants de sa famille, mais il brosse un panorama de ce qu'en référence au livre du Père Grégoire Balakian, «Le Golgotha arménien» - sans doute, avec le témoignage d'Andonian, le récit le plus documenté sur les pérégrinations d'un des rares survivants de la grande rafle de Constantinople, le 24 avril 1915 -, il nomme le « Golgotha de l'Arménie mineure ». Appuyé par des 12

témoignages d'autres survivants et par celui d'un bourreau, ce chapitre offre une vue précise sur la déportation des Arméniens du vi/ayet de Sivas. La chronique d'Aram Guréghian décrit, trop brièvement, l'installation en France des membres de sa famille qui ont survécu, l'influence d'un frère aîné, proche du parti communiste, puis de la Résistance et qui, en 1947, entraîne toute la famille dans l'aventure du retour en Arménie soviétique. Le récit du père s'interrompt là et c'est le fils, Jean, qui prend la plume. Il raconte les dix-huit années de leur séjour soviétique, la crainte de s'être trompé ressentie dès l'embarquement à Marseille sur un navire soviétique, puis le désenchantement, les tracasseries de l'administration soviétique, les misères quotidiennes, la peur des arrestations, une vie triste que vient seulement éclairer, un jour de mars 1953, l'annonce de la mort de Staline. Cet autre chapitre est une contribution précieuse à I'histoire mal connue de ces familles qui ont perdu tant d'années dans la quête vaine d'un avenir radieux qu'elles ne trouvèrent pas en Arménie soviétique et qui n'eurent qu'un désir, celui de revenir dans cette terre d'accueil qui, sans être le « pays », était, elle au moins, un lieu de liberté. L'histoire d'un génocide n'est jamais achevée. Certes, on était en mesure, dès le début des massacres, d'affirmer, sur les seuls rapports des diplomates neutres et alliés de l'Empire ottoman, qu'il s'agissait d'un plan, concerté au plus haut niveau de l'État, de destruction des citoyens arméniens de l'empire. Lorsque tout fut consommé, ou presque, il n'y eut plus de doute. Les témoignages continuèrent à être recueillis, rompant le silence des autorités ottomanes. Ils étaient si nombreux, 13

venant de lieux et de personnes si divers, que les négations ottomanes, puis turques ne trompèrent personne. C'est sur ces seuls témoignages, à l'épreuve du déni, que les historiens ont construit un bloc de certitudes, la vérité établie du génocide arménien. Les récits des survivants sortirent peu à peu, textes en arménien retrouvés dans des bibliothèques, témoignages sollicités par des amis, des associations arméniennes, ou, plus pieusement recueillis, déposés dans les archives familiales, le récit du père ou de la mère, que l'on se décide à publier, parce que c'est un devoir de mémoire, parce que c'est un ultime hommage à la vie de ces morts vénérés. Ces récits n'ont pas, bien entendu, la rigueur et l'impartialité que requièrent l'historien et le juriste, le premier pour être certain que c'est là la vérité historique, le second pour administrer la preuve au-delà du doute raisonnable. La puissance du négationnisme turc est si forte que les historiens se gardent d'utiliser ces documents comme des preuves. Ils craignent que les sceptiques, ceux qui exigent pour être sûrs la preuve ultime, ne les accusent d'utiliser des documents partiaux, imprégnés de racisme antiturc, des récits isolés, unilatéraux, douteux en un mot. Ce sont là des scrupules inutiles. Il ne s'agit plus aujourd'hui

de s'interroger sur la réalité du génocide - elle est
établie -, mais de poursuivre la recherche documentaire afm de comprendre dans quelles circonstances ce drame s'est déroulé. Dans cette perspective, tous les témoignages sont utiles. Au spécialiste de les passer au crible de sa critique. Le récit du survivant, c'est un autre regard, plus proche de l'événement, à la fois plus flou, gratté par le temps et plus précis dans le détail, en prise directe avec l'assassin, dans les yeux duquel la 14

victime a perçu les éclairs meurtriers, dont elle a entendu les aboiements haineux. Ce récit, c'est un apport indispensable à la compréhension d'un génocide. Il rétablit le lien entre la multitude et l'individu. Chaque destin est unique, mais celui du survivant présente la particularité de ne s'être pas interrompu là, dans la destruction d'une multitude. Il est une de ces épaves qu'au lendemain de la tempête, la vague vient déposer sur le sable pour révéler l'étendue de la catastrophe et porter, écho répercuté de génération en génération, le dernier cri des en-allés: «Ne nous oubliez pas. » Grâces soient rendues à votre fils, Monsieur Aram Guréghian, pour vous avoir offert cette parcelle d'éternité. Vous vous tenez toujours debout, comme ce jour-là, à la Sorbonne, où je vous entendis témoigner.

Yves Ternon

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Avant-propos
on père, Aram Guréghian, est né le 23 mars 1904 à Sébaste/Sivas, capitale de la province du même nom. Historiquement, cette province correspondait à l'Arménie mineure (située au nordouest de l'Arménie historique ). Avant la Première Guerre mondiale, la ville de Sébaste comptait environ 70 000 habitants, dont 36 000 Arméniens. Les quartiers arméniens étaient tous situés dans le centre de la ville. À elle seule, la province (vilayet) de Sébaste faisait 83 700 km2 (soit trois fois la Belgique). Cette province était l'une des plus prospères de l'Empire ottoman, et ses terres particulièrement fertiles. Sébaste se distinguait aussi par une très forte élite arménienne. Il y avait dans l'ensemble de la province, avant 1915, 225 000 Arméniens. Leur nombre avait été fortement réduit suite aux massacres de 1895 et à l'exil qui a
SUIVI.

M

C'est avec un zèle particulier que le préfet (vali) de Sébaste, Mouammer, qui était un homme sanguinaire et un ennemi acharné des Arméniens, mit en application le plan d'extermination de toute la population arménienne dès qu'il en reçut l'ordre

(secret) des autorités de Constantinople. D'abord, comme partout ailleurs dans l'empire, les hommes valides furent mobilisés dès 1914, puis enrôlés en janvier 1915 dans les «bataillons de travail» et exécutés par petits groupes. Ensuite, ce fut au tour de toute l'élite arménienne de la province (14 000 personnes au total dont 5 000 de la capitale) d'être arrêtée, le plus souvent au moyen de pièges que leur tendait le vaU en les invitant à des «réunions de consultations et de discussions pour résoudre les problèmes ». Quelques-uns (comme le héros Mourad) devinèrent le piège et réussirent à s'échapper. Les autres furent tous emprisonnés, puis assassinés par petits groupes. La déportation des habitants arméniens de Sébaste commença le 5 juillet 1915. Quartier par quartier, rassemblés par groupes de 250 à 550 maisons (2 000 à 3 500 personnes). À raison d'un convoi par jour, la ville fut totalement vidée de ses habitants arméniens en l'espace de deux semaines. Chaque matin, le quartier concerné était encerclé par la police et les militaires. Les gens avaient très peu de temps pour se préparer et prendre avec eux le strict nécessaire. Ce déplacement total de la population se faisait pour des soi-disant raisons de « sécurité» et la destination annoncée était la ville de Malatya. En vérité, ils allaient tous vers le désert de la mort, en Syrie. Très peu en échappèrent. La lignée des Guréghian était assez importante à Sébaste. Notre nom de famille est dû au prénom de l'arrière-grand-père de mon père, Gurégh Kévonian, originaire du village de Karhat (à 60 km à l'est de la capitale, près de la ville de Zara) qui créa une nouvelle lignée dans la famille des Kévonian, celle des 18

Guréghian. Gurégh (ou Kurégh) est l'équivalent arménien de Cyrille. Lors des massacres de Sébaste de 1895, le grandpère de mon père fut assassiné par les soldats turcs. De ce fait, comme il était de coutume chez les Arméniens, le père de mon père (mon grand-père Haroutioun), qui était aîné de huit frères et sœurs, devint le chef de famille, le patriarche. Craignant de nouveaux massacres, les Arméniens étaient nombreux à émigrer aux États-Unis dès le début du siècle, notamment de la province de Sébaste. Avant la guerre de 1914, il y avait déjà 120 000 Arméniens aux États-Unis. Mon grandpère, Haroutioun, fidèle à son rôle de protecteur des siens (y compris des familles de ses frères mariés), fit partir aux Etats-Unis, en 1911, trois de ses frères (dont l'un avait été gravement blessé lors des massacres de 1895) et son fils de 14 ans.
L'extermination des Arméniens dans l'Empire ottoman

Durant le XIXe siècle, l'Empire ottoman a perdu tous ses territoires dans les Balkans et en Afrique du Nord. Prévoyant que les Arméniens demanderaient un jour eux aussi leur indépendance, le sultan Abdul Hamid organisa des massacres à travers toute l'Arménie occidentale dès 1894, dans le but de faire disparaître les Arméniens de leur propre territoire. Parfois les populations résistaient vaillamment, avec des moyens dérisoires, mais, devant la puissante armée ottomane, elles n'avaient aucune chance. Entre 1894 et 1896, la population arménienne de l'empire diminua de 500 000 âmes et le pays tout entier était en ruines. Ce fut un véritable désastre. La {(Question arménienne)} devint sujet d'actualité internationale. En août 1896, ayant été témoins des massacres dans la capitale même, à Constantinople, les puissances européennes menacèrent, cette fois, d'intervenir militairement. Le sultan céda et arrêta (provisoirement) les massacres. Partout dans le monde, les intellectuels se mobilisaient en 19

faveur du peuple arménien. En France, Jean Jaurès, Anatole France et Georges Clemenceau étaient membres de la rédaction du mensuel « Pro-Arménia ». Jean Jaurès écrivait: « ... l'humanité ne peut plus vivre avec, dans sa cave, le cadavre d'un peuple assassiné. » Pourtant, le pire était encore à venir, car, profitant de la Première Guerre mondiale, le gouvernement jeune turc, allié de l'Allemagne, mit aussitôt sur pied un plan d'anéantissement total des Arméniens. Dès le 24 avril 1915 (date retenue pour la commémoration du génocide), dans la capitale et dans les provinces, on arrêta et exécuta tous les intellectuels et dirigeants arméniens. À la faveur de la mobilisation générale, on exécuta les hommes valides; puis, sous des prétextes de sécurité, on déporta vers les déserts de Syrie les populations civiles arméniennes. La plupart furent massacrées ou périrent d'épuisement, de faim et de soif avant même d'arriver à Deir ez-Zor (lieu final de rassemblement et de massacre). Les deux tiers des 2 250 000 sujets arméniens de l'Empire ottoman (en 1914) périrent. Les survivants s'éparpillèrent un peu partout dans le monde dans les années 19201930 formant ainsi la diaspora actuelle, et la majeure partie d'un vaste pays, trois fois millénaire, fut rayée de la carte. L'impunité des auteurs du premier génocide du XXe siècle et l'acharnement de tous les gouvernements turcs successifs depuis 1915 à nier systématiquement les faits ont laissé (et laissent encore) la porte ouverte à d'autres génocides. En 1939, avant d'attaquer la Pologne, Hitler n'aurait jamais dû pouvoir inciter ses généraux à la barbarie et se justifier en disant: « Qui se souvient encore de l'anéantissement des Arméniens? )}

Au milieu de cette folie meurtrière, mon père, un petit garçon de onze ans, a survécu miraculeusement. Peu de temps avant sa mort, en 1993, il m'a demandé de rédiger ses mémoires en français. «Tu seras le seul de notre famille (kertastan) à survivre, ainsi tu pourras témoigner et nous venger », lui avait dit sa mère au moment de leur séparation, en le confiant à un Kurde, alors qu'ils étaient (avec sa mère, son frère et sa sœur) nus, squelettiques et au seuil de la 20

mort, dans le désert de Syrie. Son père, sa tante et trois de ses sœurs étaient déjà morts. En 1920, à l'âge de 16 ans, recueilli à l'orphelinat « Aramian » de Constantinople, il rédigea une partie de ses mémoires, c'est-à-dire du début de la déportation avec les siens, jusqu'à son arrivée seul à Urfa. J'ai traduit de l'arménien ce cahier de souvenirs, en excluant certaines répétitions et détails sans intérêt. Le récit de mon père a l'avantage d'être simple et sincère. Pourtant, pour traduire son cahier de mémoires, j'ai dû faire plusieurs tentatives, car, à chaque fois, après avoir traduit quelques pages, une profonde tristesse m'envahissait, me paralysait, et j'étais incapable de continuer. Mais avec la dernière tentative, qui fut la bonne, après avoir passé le cap difficile des premières pages, j'ai eu la curieuse sensation (et satisfaction), au fur et à mesure que j'avançais dans la traduction, d'être au milieu de la famille de mon père et de marcher avec eux dans le désert de la mort. Dans les moments forts, tels que la mort de ses petites sœurs, je me suis efforcé de traduire pratiquement mot à mot, afin de rester fidèle au texte original rempli d'émotion. La suite de ses récits et témoignages provient des multiples enregistrements effectués sur cassettes audio et vidéo. Tout petit, je me souviens de ses récits, qui étaient ceux d'un petit orphelin comme tant d'autres. Un épisode particulièrement douloureux le faisait fondre en larmes. À chaque fois, il reparlait de la mort de sa petite sœur de six ans, Haï-Zevat, à laquelle il était très attaché. Elle était blonde aux yeux bleus, ce qui est plutôt rare chez les Arméniens. Un jour, alors qu'elle était toute petite, ses parents lui auraient rasé les 21

cheveux, dans l'espoir qu'elle deviendrait... brune comme tout le monde! Des voisins turcs avaient proposé de la garder, lorsque l'ordre de déportation des Arméniens fut donné. Mais son père avait refusé de s'en séparer. Souvent, ceux qui ont vécu de telles horreurs évitent d'en parler; c'est le cas également des rescapés des camps d'extermination nazis. C'était aussi le cas de ma mère, pourtant déportée elle aussi et ayant perdu une partie de sa famille, mais qui n'aimait pas se remémorer ces années tragiques. Mon père faisait donc partie de ceux qui avaient choisi de témoigner. Aujourd'hui, la plupart des témoins du génocide ne sont plus. Ils ont tous survécu miraculeusement et on aurait pu écrire une histoire sur chacun d'entre eux. Tous avaient au fond d'eux un chagrin inconsolable qui dura toute leur vie, mais cela ne veut pas dire qu'ils étaient tristes et malheureux. Bien au contraire, ils étaient heureux de vivre et savaient faire rayonner le bonheur autour d'eux. Mais voici le récit de mon père.

J. V. Guréghian

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