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Le Grimoire retrouvé

De
174 pages

À la Renaissance, une jeune femme aux dons fabuleux s'enfuit sous peine d'être condamnée pour sorcellerie. Avant d'être brûlée sur le bûcher, sa mère lui confie une page de son grimoire, sur laquelle se trouve la première partie de la recette de l'élixir de longue vie. Jeanne trouve refuge auprès d'une famille de bohémiens, puis rejoint un groupe de sympathiques truands à Paris. En compagnie de Gauvain, son amoureux, elle secourt les gens humbles en leur prodiguant des soins médicaux basés sur sa connaissance des plantes médicinales. Pendant ce temps, Monsieur de la Chesnaille, un seigneur tyrannique, veut à tout prix mettre la main sur le vieux grimoire. Dans une seconde partie, l'intrigue se poursuit bien des années plus tard, à l'époque contemporaine. Jeune et pauvre, Jérôme fréquente la haute société pour tenter de s'en sortir financièrement. Il se lance lui aussi sur la piste du mystérieux livre magique... À un rythme trépidant, ce roman au ton enjoué déborde d'inventivité pour le plus grand plaisir des lecteurs.


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Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-414-02247-2

 

© Edilivre, 2017

Première partie

À l’époque de la Renaissance

Quelque part dans l’Auxerrois,
en l’an 1664

– Jeanne !

Pas de réponse. Sélène appelle à nouveau sa fille, en haussant la voix :

– Jeanne ! Où es-tu ?

Toujours pas de réponse. La mère n’a pas le temps de s’inquiéter toutefois : la porte de la maisonnette qu’elles occupent, à la limite du village et de la forêt, vient de s’ouvrir. Jeanne apparaît : une silhouette irréprochable au maintien haut, un visage charmeur encadré par une longue chevelure flamboyante, des yeux noisette teintés de charme et d’intelligence. Elle a dû faire perdre la tête à plus d’un…

Elle porte un lourd seau d’eau et sa peau est perlée de sueur.

– Je suis là, maman. Tu as oublié que tu m’avais demandé d’aller chercher de l’eau. Le puits est presque à sec, j’ai été obligée d’aller jusqu’au ruisseau.

Pendant un instant, l’esprit de Sélène est envahi par une foule de souvenirs. Sa fille, née de ses amours avec un magicien qui l’accompagnait dans son parcours initiatique, a fait montre de dons exceptionnels dès son plus jeune âge. Elle avait à peine trois ans quand elle a désigné un chat en s’exclamant :

– Chat ! Malade !

Quelques semaines après, le chat développa une tumeur qui lui fut mortelle.

La gamine avait tout juste sept ans lorsque, lors d’une fête au village, elle se planta devant une des filles du fermier et lui annonça :

– Toi ! Tu vas avoir un bébé, bientôt !

Cette nouvelle, qui n’avait pas de quoi réjouir la famille, se révéla exacte…

Sélène s’employa alors à développer le don de sa fille, avec un succès certain…

À peine l’huis franchi, la jeune femme découvre que quelque chose d’inhabituel se prépare ici. Alors qu’elle s’attendait à trouver la belle table de bois simplement prête pour le repas du soir, elle voit que la demeure est parée pour une cérémonie. Bien au centre, un beau lutrin en bois habilement constitué par les entrelacs d’un branchage de chêne tortueux supporte un grimoire ouvert. Sélène a maintes fois évoqué l’existence de ce recueil sans jamais l’avoir vraiment montré à sa fille. Devant, sur un tissu de lin, quelques fioles et sachets semblent contenir des ingrédients mystérieux.

– C’est quoi tout cela ? On attend quelqu’un ? Le prince charmant ? demande-t-elle, enjouée.

Sélène répond sur un ton sérieux :

– Nous sommes toutes les deux des guérisseuses connues et reconnues. Beaucoup de gens alentour nous doivent qui une guérison, qui la fin d’un tourment. Nous avons assisté à presque toutes les naissances, surtout celles qui s’annonçaient difficiles. Tu as reçu un don hors du commun dans ce domaine. Mais j’ai un mauvais pressentiment. On m’a rapporté tantôt que des bruits malveillants circulent à notre encontre. Malgré le bien que nous avons prodigué dans cette contrée, des fâcheux nous veulent du mal et j’ai les pires craintes.

Après avoir marqué une pause, Sélène enchaîne :

– Pour toi, le temps est venu de franchir une étape. J’aurais préféré attendre la prochaine lune rousse ou ton anniversaire. Mais je ne peux plus attendre.

La fille prend un temps de réflexion et d’analyse, puis répond :

– Alors c’est ma première leçon de magie ?

– Oui, plus ou moins. J’ai en fait prévu que nous goûtions ensemble l’élixir de longue vie !

– Tu en as maintes fois évoqué l’existence et les vertus. Tu sais le faire ?

– J’ai ce grimoire où il est écrit comment le faire et j’ai en tout cas de quoi en préparer pour nous deux. Mais pas plus. Un des ingrédients, qui est à base de mandragore, est rarissime. J’en ai dans la feuille de papier repliée qui est là.

– Pourquoi avoir attendu ?

– On ne peut en boire qu’une fois, il est préférable d’être adulte lorsque cela arrive. Tu comprendras plus tard pourquoi. Si on en boit à nouveau il ne se passe plus rien de plus, tout simplement.

– On dit qu’il prolonge la vie.

– On dit bien des choses à son sujet. Aussi qu’il guérit des blessures et rend insensible aux maladies, et…

Sélène est interrompue par une clameur qui provient du village. Tendant l’oreille, les deux femmes perçoivent des cris qui leur glacent le cœur :

– Sorcières ! Sorcières ! Attrapons-les et envoyons leur âme au diable avant qu’elles ne disposent de nous autres par quelque sortilège !

– Profitons de la présence du capitaine de la Chesnaille pour leur faire avouer leur commerce avec le diable ! Lui saura le faire avec le dévouement qu’on lui connaît !

– Saisissons-nous d’elles et branchons-les au plus haut d’un chêne pour qu’elles ne nous ensorcellent point !

Jeanne et sa mère tressautent en entendant ces mots hurlés par une troupe de villageois fanatisés qui convergent vers leur maisonnette. Dans quelques minutes, ils seront là.

Si la réussite des soins qu’elles ont prodigués alentour leur a apporté la reconnaissance et même l’amitié de la plupart des gens, elle a aussi déclenché la jalousie et la haine de quelques envieux qui ont proféré discrètement puis très ouvertement des accusations de sorcellerie à leur encontre.

Très vite, la mère réagit : elle arrache la page du grimoire où figurent les indications indispensables à l’élaboration de l’élixir et l’enroule avec les ingrédients nécessaires dans un morceau de lin, insère le tout dans un étui de cuir et le glisse dans une besace qu’elle passe au cou de sa fille. Elle la recouvre d’une cape sombre et la pousse dehors.

– Fuis pendant qu’il est encore temps. Prends tout droit vers la forêt, va jusqu’à la clairière où nous avons établi un abri.

– Maman, je ne peux…

– Va vite, je les retiens ! Obéis ! Si je suis retardée, va chez les Jacquot. Là tu pourras m’attendre en sécurité aussi longtemps qu’il faudra.

– Mais…

Le regard de Sélène prend une intensité jamais dévoilée, se fait hypnotique.

– Va !

Une dernière fois Sélène embrasse sa fille et la guide vers la forêt avant que la meute menaçante n’apparaisse.

C’est à ce moment que Sélène s’aperçoit qu’elle n’a arraché qu’une page du grimoire. La suivante contient ce qu’il faut pour terminer la préparation. Elle reste interdite : rappeler sa fille serait risqué. Elle choisit de dissimuler le grimoire derrière les fagots qui bordent la cheminée avant que la meute menaçante ne parvienne à la maison. Cela ne tarde guère : déjà des coups violents font trembler la porte.

– Ouvrez !

– Qui êtes-vous ? Vous me faites peur !

– Je suis le capitaine de la Chesnaille ! J’agis sur la demande de l’évêque de Sens. Il paraît que l’on se livre à la magie noire dans votre demeure, je suis là pour enquêter. Ouvrez, une dernière fois, ou je donne l’ordre à mes gens d’enfoncer la porte !

À peine Sélène a-t-elle fait glisser la barre de bois qui bloque la porte qu’elle est bousculée par un homme mûr de haute stature. Son visage anguleux inspire la crainte. Son regard est à moitié masqué par son large chapeau de cuir. Il jette un regard circulaire dans la demeure.

– On m’a parlé de deux sorcières ! On les reconnaîtrait à dix lieues pour leurs cheveux roux ! Où est l’autre ?

– On vous a abusé. Je vis seule ici et…

Il la frappe si violemment qu’elle perd connaissance.

Les bohémiens

Jeanne marche longuement, comme privée de volonté mais parvient enfin au lieu convenu et se recroqueville sous un buisson où elle reste cachée jusqu’aux lueurs du jour nouveau. Personne ne vient. Le chemin qui conduit à l’abri reste désespérément désert. La jeune femme décide de revenir vers le village, en s’approchant prudemment.

Il règne un silence inquiétant ; les quelques chats qui jouent habituellement aux abords de la maison ont déguerpi, aucune tourterelle n’est posée sur le faîtage de chaume planté d’iris. Elle évite le sentier qui mène directement vers la maisonnette et décide de faire un détour en restant à couvert. Cachée dans les buissons, elle épie de longues minutes et finit par repérer plusieurs ombres menaçantes. La porte et les fenêtres de son logis sont brisées, signes qu’un saccage a déjà eu lieu. D’instinct elle ressent qu’il serait dangereux d’aller plus loin. À l’évidence, Sélène n’est plus là : elle s’est enfuie à son tour ou, pire, est retenue prisonnière par le bailli ou par l’un des jalouseux qui l’entourent.

Une petite troupe de cavaliers fait son apparition en provenance du village. Ce sont, d’après leur uniforme, des gardes du roi. Le premier s’adresse à la sentinelle la plus proche. Jeanne est trop loin pour entendre ce qu’ils se disent, le dialogue est animé et ponctué de grands gestes. Puis elle voit un des gardes préparer une torche et mettre le feu au toit de chaume qui s’embrase très vite, en développant des flammes hautes comme les arbres et en vomissant un épais nuage de fumée. Les gens du village, alertés par le crépitement de l’incendie, arrivent avec des seaux et du sable.

Celui qui paraît être le chef de la troupe les menace :

– Je suis le capitaine de la Chesnaille ! J’agis au nom du roi Louis le quatorzième. J’ai ordonné de brûler cette masure qui a abrité des personnes convaincues de magie noire, comme l’atteste un grimoire que j’ai personnellement confisqué pour le confier à Monseigneur l’évêque de Sens. Il a autour de lui assez de doctes gens pour en extraire les enseignements et prouver la liaison que les habitantes de ce lieu avaient avec le Malin. L’une d’elles a été capturée, nous lui ferons expier ses crimes. Je punirai de mon épée quiconque essaiera d’éteindre ce feu purificateur !

Un murmure sort de la foule craintive, mais nul n’ose essayer d’éteindre la fournaise.

Depuis le bosquet où elle est dissimulée, Jeanne doit se mordre les lèvres pour retenir un cri de désespoir. Puis elle rampe à reculons, assez loin pour se redresser sans être vue et s’enfuir du plus vite qu’elle peut. Toute la journée, elle court ainsi sans presque s’arrêter, sauf pour s’orienter ou lorsqu’elle doit franchir une croisée ou si quelque bruit l’a alertée. Elle contourne soigneusement les villages qu’elle rencontre. Le soir, épuisée, elle se laisse tomber aux pieds d’un grand chêne dont les énormes racines constituent un abri relatif. Affamée, elle croque une pomme qui était au fond de sa besace, puis tombe dans un profond sommeil, troublé par un songe étrange : sa mère lui apparaît, baignée d’une aura bleutée. Elle est couverte de chaînes et lui parle, d’une voix douce, pénétrante, pour lui demander de prêter un serment :

Si ton chemin croise celui du malade ou du désespéré,

Alors, par les plantes ou par les mots, viens lui en aide !

Jeanne se réveille en gémissant, inondée de sueur, affolée à l’idée que ses cris aient pu attirer l’attention, puis reprend son contrôle, calme sa respiration. Elle répète les mots à haute voix, pour qu’ils soient gravés à jamais dans sa mémoire.

Au petit matin, elle se relève, grimpe dans le chêne pour s’orienter et prend la direction de la ferme des Jacquot. Son estomac est noué par l’appréhension. Alors qu’elle longe un petit étang, elle entend soudain un cri d’effroi et aperçoit un jeune garçon environné de flammes. Il est tout proche. Dans un acte réflexe, elle se défait de sa lourde cape et de sa besace ; en deux enjambées elle est à la hauteur du garçon qui se débat et hurle. Elle le saisit sans hésiter et l’entraîne avec elle dans l’eau verdâtre. Lorsqu’elle ressort en tenant le garçon qui s’agrippe à son cou, elle est entourée par une troupe de gens aux regards haineux ; c’est tout juste s’ils l’aident à sortir de l’eau, ils ont manifestement peur d’elle. Une femme aux cheveux noirs lui enlève l’enfant des bras et l’apostrophe sur un ton agressif :

– Qu’as-tu fait à mon fils ?

C’est lui qui répond :

– Rien maman ! Elle ne m’a rien fait de mal, la dame, au contraire, elle m’a sauvé !

– Explique-toi !

– Voilà. Je voulais devenir souffleur de feu, mais papa trouve que je suis trop jeune. Ce matin, j’ai pris la bouteille de mélange d’alcool et le briquet à silex et je suis venu en cachette pour essayer. Quelque chose ne s’est pas bien passé et j’ai pris feu ! Sans la dame, je serais mort brûlé !

La femme semble à demi rassurée. Néanmoins, elle admet les dires de son fils et son hostilité disparaît.

– Je m’appelle Gina. Tu as sauvé mon fils Lucas, tu fais partie de la famille, désormais.

Elle semble réfléchir un instant, lance un regard circulaire autour d’elle, puis reprend :

– Vous autres, ne restez pas plantés là comme des statues ! Allons à notre campement pour préparer du feu afin de réchauffer cette malheureuse et lui apporter des vêtements secs !

Elle s’adresse maintenant à Jeanne :

– Et toi, tu vas nous raconter ton histoire ! Une jeune fille ne se promène pas seule au fin fond de la forêt, il doit y avoir une raison.

Jeanne suit la bohémienne dans sa roulotte et, assise sur un banc, lui raconte ce qui vient d’arriver mais ne souffle mot de l’élixir. Sa voix est entrecoupée de larmes, surtout lorsqu’elle évoque la vision de sa mère. Elle cite le serment qu’elle n’oubliera plus jamais. Gina lui demande :

– Tu as dit « capitaine de la Chesnaille » ? C’est le pire qui pouvait arriver. Il a brûlé, pendu ou fait décapiter plus de gens qu’une église ne peut en contenir. Il a une préférence pour le bûcher, on lui a donné le surnom de « Boutefeu » ! Le moindre prétexte est bon pour qu’il déchaîne son besoin de tuer. Certains villageois vous auraient accusées de sorcellerie ? Il n’en faut pas plus. Nous allons te cacher le temps nécessaire pour que cette affaire sorte des mémoires. Comme je te l’ai déjà dit, tu es des nôtres, désormais. Repose-toi, tu as enduré des choses terribles et tes tourments ne sont peut-être pas finis. Tu vas venir dans ma roulotte et prendre un peu de repos.

Elle ne finit pas sa phrase. Jeanne, qui s’est allongée à même le banc, dort déjà. Gina la recouvre maternellement d’une couverture.

Dans l’après-midi, on entend soudain des gémissements provenir de la roulotte. Gina se précipite. La jeune fille se tord dans tous les sens, elle semble se débattre contre un ennemi invisible. Elle est en proie à une vision terrifiante : Sélène lui apparaît sur un bûcher, environnée de flammes qui la dévorent, elle s’adresse à elle et lui fait renouveler le serment, puis la vision disparaît. Gina calme sa protégée à grand-peine ; elle laisse la crise de larmes s’épancher assez longtemps, puis serre Jeanne très fort, lui parle doucement, l’embrasse tendrement et silencieusement, avant de lui dire :

– Des hommes de la troupe sont allés à la ville pour faire réparer des costumes et acheter de quoi compléter ce que la nature nous offre pour nos repas. Ils devraient être de retour d’un moment à l’autre. Ils auront certainement des nouvelles. Prépare donc une tisane apaisante pour Lucas, il est lui aussi encore tout secoué de son aventure ! Tu en boiras aussi !

Apercevant une petite troupe qui rejoint le campement, elle ajoute :

– Tiens, voilà les hommes qui reviennent. Je vais leur demander s’ils ont appris quelque chose. Ne bouge pas !

Jeanne observe la scène en silence.

Gina va au-devant des cavaliers qui rapportent des miches de pain et divers produits. Elle s’entretient avec eux. Lucas se jette au cou de celui qui est probablement son père. La discussion semble être animée, le garçon n’échappe pas à une remontrance. Puis Gina parle en regardant en direction de Jeanne. L’homme baisse les yeux. Ce qu’il vient de dire doit être terrible, mais il est trop loin pour que la jeune fille entende les propos tenus à voix basse. À l’air déconfit de Gina, elle comprend et éclate en sanglots.

Gina la serre à nouveau très fort, essuie ses larmes, jusqu’à ce que Jeanne soit capable d’écouter quelque chose.

– Que vais-je devenir maintenant que maman est morte ? Je suis seule ! Seule ! Seule !

– Tu vas vivre ! Il le faut pour obéir au vœu que tu as fait. Ne l’oublie pas. Tu vas rester avec nous, tu rendras les services que tu pourras. Il y a toujours un bobo, un mal de ventre ou quelque chose à soigner ! Tu as sauvé Lucas, mon fils, je te suis à jamais reconnaissante. Je te considère comme ma fille. Et puis ce « de la Chesnaille » est aussi notre ennemi, à nous les bohémiens… Désormais, nous sommes ta famille !

Elle réfléchit un instant à la situation, puis dit :

– D’abord, il faut couper tes cheveux. Les boucles finissent toujours par échapper à la coiffe et la teinte des tiens est si flamboyante qu’elle ne peut passer inaperçue ! Ensuite, je connais des teintures qui les rendront plus noirs que l’aile du corbeau. Nous serons plus en sécurité ainsi. Le banc sur lequel tu t’es endormie est un coffre à double fond, c’est une cachette assez grande pour toi. Au moindre signe d’alerte, par exemple si des gardes viennent pour nous inspecter, tu te cacheras dedans. C’est très inconfortable, mais ça vaut mieux que de te faire prendre. On sait comment cela se terminerait !

Elle s’interrompt, puis reprend :

– Autre chose : en fouillant votre maison, le capitaine a trouvé un grimoire et il a dû le donner à un des hommes de l’évêque de Sens. Il semble que personne n’arrive à le comprendre et l’évêque a aussitôt ordonné qu’on recherche toute personne qui pourrait l’aider à le déchiffrer. Cela pourrait être toi ?

– Non ! Je ne suis qu’une guérisseuse, pas une sorcière. Quand les villageois sont arrivés, j’ai dû m’enfuir. Maman s’est sacrifiée pour que je sois libre.

Jeanne n’a pas mentionné qu’elle possédait une partie du secret, sous la forme de la page arrachée et aussi la totalité de ce qu’il fallait pour réaliser la potion, une fois au moins. Gina n’est pas dupe, elle sait d’instinct que sa protégée conserve un terrible secret. Toutes deux savent que si cela arrivait aux oreilles des gens de la troupe, il pourrait s’en trouver un pour essayer de la dénoncer. Gina reprend la parole :

– Lorsque nous passerons dans une ville ou que nous croiserons des gardes, tu te cacheras. Également lorsque nous serons en représentation : les baillis des villes que nous traversons nous autorisent le plus souvent à interpréter des comédies profanes, inspirées de la commedia dell’arte.

– La quoi ?

– C’est une mode qui nous vient d’Italie : des saynètes satyriques avec des situations cocasses qui mettent en scène des cocus, des bourgeois stupides ou des amoureux transis. Nos traductions ne sont qu’approximatives, mais cela plaît fortement aux bourgeois des villes que nous traversons.

Jeanne n’a connu jusqu’ici que les histoires simples de la campagne, colportées par les conteurs, mais elle saisit très vite et se contente de dire :

– Votre périple doit durer longtemps ?

– Encore quelques semaines. Notre tournée doit nous amener à Paris : nous y passons l’automne et les mois d’hiver. Je connais beaucoup de gens là-bas. À un moment ou à un autre, il y aura bien quelque chose qui te permettra de retrouver une autre vie.

– Et que vais-je faire en attendant ?

– Tu es une guérisseuse mais pour le moment il vaut mieux éviter d’en parler. Le lien avec la sorcellerie est trop souvent établi ! Que sais-tu faire, à part faire bouillir des racines et chevaucher ton balai ?

– S’occuper de tout dans une maison, passer ce balai pour enlever la terre et la paille que les hommes traînent sous leurs chausses. Et puis lire et écrire !

– Tu sais lire ? Et écrire ?

– Oui, maman m’a appris cela. Il paraît que je suis très douée !

– Ouahhh ! Je te garderais bien avec nous quelque temps !

– Je n’y suis pas opposée…

– Tu gardes pour toi ce que nous venons de nous dire. Moins les gens en savent, moins ils en disent ! Cela nous laisse le temps de réfléchir calmement. Pour eux, tu t’appelleras Ninon. Inutile de prendre le risque de faire savoir ton vrai nom.

– Il n’est pas possible de passer par Paris plus tôt ?

– Nous ne pouvons pas l’envisager. Changer notre itinéraire attirerait l’attention sur nous. Et Lucas a besoin de tes onguents pour quelque temps !

– Il a de la chance de s’en tirer avec les sourcils roussis et une belle cloque sur la narine ! Dans quelques jours, il n’y paraîtra plus.

– J’espère qu’il va retenir la leçon ! Il aurait pu être défiguré !

Puis Gina réunit toute la troupe.

– Cette jeune personne, qui s’appelle Ninon, est notre hôte et nos destins sont désormais liés. C’est ma fille, ou ma sœur, comme il vous plaira. Elle connaît quelques remèdes qui nous seront utiles, et est décidée à se rendre utile pour tous les travaux quotidiens, il n’en manque pas. Si le capitaine de la Chesnaille savait que nous l’avons secourue ne serait-ce qu’un instant, il dresserait aussitôt un grand bûcher et nous y ferait périr toutes et tous. Sa cruauté est connue. Nous allons la cacher et la protéger aussi longtemps qu’il faudra. Notre survie en dépend.

Depuis des lieues les bohémiens ont franchi des villages, s’y arrêtant pour proposer leur spectacle ou seulement pour un bref repos. Alors qu’ils traversent une forêt épaisse, un lointain bruit de cavalcade leur parvient, ponctué de cris guerriers. Jeanne disparaît dans sa cache précaire. Elle assiste à la scène en observant à travers une minuscule fente dans les planches de son abri.

Une troupe de cavaliers les dépasse puis leur barre la route. Celui qui paraît en être le chef a arrêté sa monture en travers de la route du convoi. Il a enlevé son large chapeau de cuir pour s’essuyer le front où des mèches poivre et sel sont collées par la sueur. Ses traits sont durs, comme coupés à la serpe. Les sourcils broussailleux laissent à peine voir un regard cruel.

Il fait descendre tous les occupants des roulottes, les réunit et s’exclame :

– Holà vous autres, gens de bohème. Je suis le capitaine de la Chesnaille, pour servir Dieu et le roi de France. J’ai personnellement capturé et fait brûler une sorcière, pas plus tard qu’hier. Elle était coupable de magie noire. Nous savons qu’elle a une complice, que nous recherchons aujourd’hui. Elle est certainement rousse, comme ses consœurs. L’avez-vous vue ?

Tous baissent la tête, personne ne pipe mot.

– Bon. Je vois. Vous avez de la chance, je suis sûr de capturer bientôt celle qui fait commerce avec le diable.

D’un violent coup d’éperons, il fait volte-face dans le hennissement du cheval meurtri. Puis il se ravise en apercevant un tas de bois mort.

– Il ne sera pas dit que le capitaine de la Chesnaille, celui que l’on appelle le Boutefeu, restera sans rien faire. Je vois là de quoi dresser un bûcher qui pourrait bien délier vos langues et…

– Tout doux, messire capitaine !

Celui qui vient de parler ainsi est un cavalier un peu particulier : vêtu d’une robe de bure, il porte une large épée à la ceinture et, au vu de sa carrure, il ressemble plus à un guerrier qu’à un homme d’Église. Le capitaine s’est figé, les mains crispées sur le pommeau de sa selle. L’autre, très calme, immobilise son cheval et continue :

– Depuis plusieurs jours, vous ne faites que brûler, décapiter ou pendre, ce qui nous a peut-être déjà privés de toute chance...