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Le Japon entre ouverture et repli à travers l'histoire

De
298 pages
Le pays du Soleil levant a alterné phases d'ouverture, trois grandes périodes analysées par l'auteur (celle de la restauration Meiji de 1868, celle issue de la défaite de 1945 et celle de l'internationalisation de l'Archipel dans les années 1980) et phases de fermeture au Monde, dont la plus aiguë sous l'ère de Tokugawa (1639-1868). L'auteur retrace l'évolution et les oscillations de ce pays bercé par la civilisation chinoise qui désormais est en quête d'une nouvelle identité.
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à Toshiko et Marie-Yuki

Préface
« Comment peut-on être Japonais ? » aurait pu aussi bien se demander Montesquieu. Mais, pour sa part, Riza, Persan fictif, promène un étonnement feint à travers les salons parisiens de l’époque des Lumières ; il est censé appartenir à une civilisation brillante et déjà connue comme telle grâce aux quelques voyageurs qui la découvrirent et en firent un récit admiratif à leur retour en Europe, dès la fin du Moyen-âge. Le Japon, au contraire, petit peuple insulaire, isolé à l’extrémité orientale du continent asiatique, n’est encore connu qu’à travers la présence limitée et éphémère — guère plus d’un demisiècle — de quelques commerçants et missionnaires portugais, bientôt supplantés par des Hollandais aux préoccupations exclusivement mercantiles, confinés de plus et étroitement surveillés. Inversement, rares furent les Japonais qui bénéficièrent alors d’un voyage vers l’Occident, tel ce prince Hasekura Rokamon dont le souvenir est gravé dans la pierre du port de Civita Vecchia où il débarqua, venant de Lisbonne, le 18 octobre 1615, pour être reçu en audience à Rome, par le pape Paul V. Quelques rares cas analogues, bientôt interdits et sévèrement réprimés, ne préparaient nullement le Japon au choc d’un contact non désiré mais imposé par la force, avec des étrangers autrement redoutables qui, deux siècles et demi plus tard, imposèrent leur présence. Au-delà de ses qualités d’accueil, le peuple japonais était habilité à considérer une telle intrusion comme une véritable effraction. Victime, comme bien d’autres peuples de la planète de l’agression occidentale, le Japon fut le premier et, longtemps, le seul à s’en être libéré. De plus, l’agresseur ne fut pas, dans cet unique cas, une Puissance impérialiste européenne, mais le grand pays d’Amérique du Nord qui, en se libérant d’une tutelle coloniale, faisait figure aux yeux du monde de champion de la liberté. Ces deux raisons cumulées font que, aujourd’hui, le Japon est le seul pays naguère dominé à ne pas bénéficier d’un sentiment de culpabilité, de « repentance » de la part des dominateurs de naguère. En l’occurrence, concernant le Japon, il s’agit essentiellement des États-Unis. Les Puissances européennes pour leur part, avaient auparavant jeté leur dévolu sur la Chine, entraînés par une Grande-Bretagne dont la mission civilisatrice se bornait au commerce lucratif de l’opium. C’est ainsi que furent conclus les traités qualifiés à

juste titre d’« inégaux » que les Chinois, pour leur part, se font un devoir, et même un malin plaisir, de rappeler sans s’embarrasser de litote à leurs interlocuteurs occidentaux. Ceux-ci se souviennent, quand il leur reste quelques bribes de culture historique, que leurs ancêtres, manquant de prémonition, considéraient ce grand empire, l’« Empire du Milieu », comme étant à l’agonie et le qualifiait d’« homme malade ». Dans l’esprit de ces mêmes Occidentaux, à la même époque, le Japon aurait été plutôt considéré comme « l’homme quelconque, insignifiant voire méprisable ». Et encore, il ne s’agit que de l’homme mâle. Quant à la femme, c’est bien pire encore. On ne peut écouter sans un sentiment de malaise, de honte même, le duo du premier acte de « Madame Butterfly ». Devant le représentant officiel de son pays, le sémillant officier de la Marine des États-Unis dévoile sans pudeur toute l’abjection d’un membre de la « race des seigneurs ». Notons cependant avec humilité que l’« Essai sur l’inégalité des races humaines », publié alors même que le commodore Perry mouillait devant Uraga, est l’œuvre d’un diplomate français. Pour en revenir au personnage odieux de Pinkerton, il apparaît aux yeux de sa naïve « épouse » japonaise comme un être tellement supérieur qu’elle se sacrifiera pour que l’enfant soit enlevé et élevé dans ce pays qu’elle doit assimiler à une sorte de paradis terrestre. Bien sûr il s’agit d’une fiction, même sublimée par la musique ; et cet épisode est bien représentatif du déséquilibre établi alors entre deux mondes séparés par un abîme bien plus profond encore que celui de l’Océan par lequel et sur lequel le malheur est arrivé. Comment faire face, dès lors, à un bouleversement aussi fondamental non seulement dans les mentalités des habitants de ces îles longtemps coupées du monde extérieur mais aussi dans l’équilibre et la cohérence d’un système social figé depuis des siècles dans une stabilité quasi-hermétique ? C’est ce qu’il est nécessaire et salutaire de rappeler ou d’apprendre à l’Occidental d’aujourd’hui — encore imbu de sa supériorité ou même de sa bonne conscience ; celle-ci commence d’ailleurs à se fissurer au point que le sentiment de culpabilité a tendance à masquer les aspects positifs non négligeables de ce contact. Il n’en demeure pas moins que le message humaniste, universaliste dont l’Occident a été porteur a trop souvent été oblitéré par une maladresse ou une arrogance qui s’apparentait à un mépris sinon à une volonté de puissance. Le peuple japonais est habilité, quant à lui, à formuler ce reproche non seulement depuis les 6 et 9 août 1945 mais depuis
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le 4 juillet 1853 quand les bateaux noirs à la bannière étoilée pénétrèrent dans la baie de Edo sans y avoir été invités. Songeons que, jusqu’à cette date fatidique, le Japon ne s’était rendu coupable qu’une seule et unique fois d’une tentative de conquête d’ailleurs avortée ; c’était à l’encontre de la Corée, en 1592, sous le shogun Hideyoshi. Hormis cette exception, le Japon s’était satisfait, pacifiquement, à échanger des biens mais aussi à emprunter des idées, des techniques, des modes de pensée ou d’expression avec ses voisins d’ExtrêmeOrient, en particulier avec le prestigieux empire chinois, Puissance dominante de la région par sa culture raffinée comme par sa force brutale. C’est d’ailleurs cette Chine qui, par deux fois, en 1274 et en 1281, sous la dynastie Yuan, tenta d’envahir l’Archipel. L’armada mongole fut repoussée non pas par l’héroïsme des samouraïs mais par l’intervention du Ciel sous forme de vents contraires qui refoulèrent la flotte d’invasion et y semèrent la débandade. Le sol du Japon était demeuré inviolé par l’action des Kami Kasé (dont la signification littérale est « vent sacré », sans aucune connotation de sacrifice humain). Plus tard, certes, les Portugais d’abord reçus favorablement furent chassés sans ménagement quand ils furent devenus facteurs de perturbations sociales et politiques. Les Hollandais, quant à eux, furent étroitement confinés. Plus d’un demi millénaire après leur action victorieuse, les « vents sacrés » furent cependant impuissants à refouler l’homme blanc venu d’Amérique puis d’Europe. De ce constat désenchanté naquit dans l’esprit du Japonais une sorte de crainte révérencielle et une volonté de s’emparer des instruments de la puissance de cet être supérieur. C’est le mythe de Prométhée transposé au monde d’aujourd’hui. Le président des États-Unis, nouvel avatar de Zeus Olympien, ne brandit-il pas la foudre ? Mais nous savons aussi que : « Zeus rend fous ceux qu’il veut prendre ». C’est ainsi que parfois le peuple japonais perdit la raison. Successivement ou simultanément il fut atteint de ces deux formes de psychose qui ont nom : paranoïa et schizophrénie. Comment recouvrer la santé et l’équilibre pour prendre la place qui lui revient et qu’il désire occuper au sein d’une société mondiale dont il ne peut plus et ne veut plus s’abstraire ? Voilà la question qui se pose non seulement à luimême mais au monde. Jean-Pierre Gomane Chamousset, 31 janvier 2007
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Avant-propos
Mon premier séjour au pays du Soleil levant en 1981, puis mes voyages ultérieurs, enfin mes conversations et lectures, me firent prendre la mesure de la prégnance de l’insularité du Japon puisant ses racines non seulement dans sa géographie mais aussi dans son histoire même. Cette insularité, seulement ébréchée en 1868, début de l’ère Meiji, fut autrement plus ébranlée en 1945, le Japon étant pour la première fois défait, puis un certain temps occupé : s’effondrait alors le « vaste chez lui » d’un « Grand Japon », Dai Nihon, constitué d’un empire qu’il avait patiemment échafaudé et cru faire à son image, même si cette dernière donnait de lui celle de la fureur belliqueuse ! Après le dur labeur de l’après-guerre, ébloui quelques décennies plus tard par son « Age d’or commercial » des années 1980, il s’interrogea sur lui-même tandis qu’il s’étonnait de ses propres promesses technologiques. Il pesa avantages et inconvénients qu’il serait en mesure de tirer d’une « internationalisation » qu’il entendait toutefois faire à lui. Dans les années 1990, l’effondrement du communisme en Europe eut pour conséquence indirecte d’atténuer le rôle de Tokyo d’« allié stratégique » fondamental des États-Unis en Extrême-Orient, l’éclatement aussi dans l’archipel des « bulles » boursière et immobilière produisit aussi ses effets. Tous ces éléments ébranlèrent le pays dont certaines élites ont toujours redouté le possible isolement. Aujourd’hui, la dérégulation et les mondialisations regroupées de façon trop facile sous la terminologie anglo-saxonne de « Globalisation » érodent inlassablement l’insularité japonaise et percent l’imperméabilité de ce bloc d’ordre naguère protectionniste et protégé, cela sans toutefois aboutir à la « banalisation » d’un archipel apparemment irréductible. Cette insularité nippone avait pris toute sa vigueur sous l’ère Edo. Deux siècles et demi de réclusion volontaire et de splendide isolement artistique avaient conforté les Nippons dans la certitude de leur spécificité, voire de leur caractère exceptionnel et exemplaire. Corollairement, ils avaient favorisé le développement d’un esprit non seulement exclusif et fermé, d’une « sakoku mentality », mais aussi d’un

état d’esprit qui départage le Monde entre celui du « dedans », le sien, de celui hors de l’archipel… celui de l’Autre. L’ère Edo décrivait ainsi pour chaque Nippon ses espaces de vie et ses heures de parcours, faisant du pays du Soleil levant un univers codé. Si ce clivage spatial relève d’une approche culturaliste qui perd peu à peu de sa réalité et de sa consistance, clivage qui se délite dans le temps et dans la conscience même des Japonais contemporains, ce compartimentage constitue cependant un des fils conducteurs pour qui veut comprendre le Japon. « Uchi », c’est le monde de l’« Intérieur » de l’archipel, celui de ces multiples « petits Japon », lieux d’éclosion chacun d’un véritable esprit de clocher « shimagumi konjô », juxtaposés les uns aux autres où chaque groupe humain demeure bien circonscrit dans une société dont le maillage s’établit de proche en proche, en étoile de mer ; où la maison, le bureau, le village, le quartier sont autant de lieux d’enracinement et de ressourcement. D’abord existe le cercle des proches : celui naguère familialiste de la maisonnée puis du voisinage où les Japonais sont censés s’exprimer hors de toute contrainte et sans formalité dans une ambiance assez intimiste. Mais au-delà, au sein de ce qui demeure toujours Leur Monde, existent les espaces de vie et de travail où tout semble fixé, tacite, harmonie synonyme de confiance : là se sont tissées au fil du temps solidarités et obligations réciproques dans un monde rythmé, à ses heures même ritualisé. La hiérarchie n’y serait toutefois pas trop pesante car les compétences de chacun sont optimisées et que, dans ce monde pragmatique et qui ne se conçoit toujours qu’en mouvement, une certaine souplesse s’instaure car nul ne demeure invariablement confiné dans un rôle déterminé et intangible. Japon, espace de liberté ou de contrainte… Difficile de répondre aujourd’hui… Les brefs moments de transition entre deux « uchi » sont non seulement des plages de repos, mais aussi de repli sur soi d’un Japonais qui se ferait volontiers à l’idée de ne penser à rien. L’« uchi » a beau permettre la décontraction et la liberté, il exige néanmoins une présence psychologique effective de tous les instants et se traduit parfois par une muette observation. « Soto », c’est l’Extérieur, le monde « au-delà de la rivière », celui de l’Étranger et jadis pour le Nippon, de l’Étrange ! Celui de l’Autre. Il couvre un univers sur lequel le Japonais n’a pas coutume de s’épancher
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car, trop hors de ses sentiers battus. De ses voisins, celui-ci ne connaît à vrai dire profondément que la Chine, sa mère culturelle, dont il a appris pour le meilleur et le pire à apprendre les profondeurs, puis la Corée qu’il domina plusieurs décennies durant. L’Occident, il le décortique à merveille, préfère l’expliquer mieux que le comprendre… Les Occidentaux dans leurs prétentions universalistes voudraient surtout qu’il le comprenne ! Le Japon est certes prodigue de ses techniques et savoir-faire qu’il dispense de par le monde, mais garde jalousement pour lui un art de vivre insécable tandis que son aire linguistique ne dépasse pas les limites de son territoire. Les mers qui ceinturent l’archipel ne peuvent donc mener que vers des lieux de dissolution de l’identité nippone, voire de perdition de l’âme, vers des espaces que le Japonais considère avec indifférence parfois, toujours avec circonspection, exceptionnellement avec refus, souvent avec doute mais respect : c’est que, d’une curiosité insatiable, alors très internationaliste dans ses avancées, il poursuit sa marche vers toujours plus de Civilisation. Enfin, on peut aussi se demander si la vision précitée ne demeure pas encore trop empreinte de culturalisme, le Japon devenant de plus en plus, au fil des décennies, un « pays comme les autres ».

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Le Japon dans sa démarche historique
L’histoire du pays du Soleil levant se prête mal aux synthèses tant ce pays trop souvent présenté comme monolithique a été compartimenté, déchiré par les luttes claniques au cours d’une longue épopée féodale dont il ne s’est jamais totalement départi. Cette contrée connaît une histoire riche mais malaisée à décrypter car très embrouillée dans ses conflits pour le pouvoir et dans le rapport qu’elle entretient avec la notion même de pouvoir. Plus aisé est-il de prendre de la distance et de s’intéresser plus particulièrement aux relations que le Japon instaure avec l’Autre. Le pays du Soleil levant appartient bien évidemment à la géographie de l’Asie. Son sort a très longtemps, pour les éléments fondamentaux, été lié à celui du continent asiatique et à la vie de l’Extrême-Orient. Mais le Japon est en situation de retrait par rapport à ce continent ; la mer du Japon qui le sépare de lui n’est pas la Manche susceptible d’être franchie à la nage, mais une barrière maritime de 180 kilomètres de large, peu hospitalière car aux flots souvent tumultueux. Par ailleurs, le Japon connaît une situation excentrée : il fut longtemps placé à l’extrême limite des voies de communication maritimes traditionnelles et ne fut, de ce fait, que très tardivement atteint par les explorateurs, missionnaires, commerçants et voyageurs. Jusqu’à l’ère Meiji, la mer ne constitua pas pour les Nippons un appel vers le large, mais un vaste espace d’enfermement sauf en direction de la Chine et de la Corée, voire du Sud-est asiatique ; le peuple nippon, à l’origine îlien, côtier ou établi le long de vallées, ne devint vraiment marin que sur le tard. Le Japon n’est pas seulement une île, il s’éclate en un archipel dont les îles sont séparées par des détroits dangereux, infranchissables lors des tempêtes et cyclones. Enfin, le pays s’étire sur 2 200 km, connaissant au Nord la banquise de la Sibérie japonaise et à l’extrême Sud les palmiers de l’île d’Okinawa. Le Japon connaît de ce fait tous les climats : océanique, continental, subtropical mais aussi montagnard. Le Japon est non seulement une montagne, il est aussi et surtout un volcan : placé à l’extrémité nord de la « ceinture de feu » du Pacifique, il détient en effet 10 % des volcans en activité de la planète…
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Ce volcanisme, véritable bénédiction de par ses sources chaudes (onsen), peut à l’occasion se révéler une calamité. L’écorce nippone est chatouilleuse. Outre les glissements de terrain (jisubeli) toujours possibles sur terrains argileux gorgés d’eau suite à des pluies diluviennes, les raz-de-marée (tsunami) et tremblements de terre y sont fréquents — celui du 17 janvier 1995 à Kobé en constitua une terrible illustration. Le Japon, qui, comparativement aux autres pays, a toujours connu une forte population, est sensible à l’exiguïté de son territoire dont il fait toutefois une occupation culturelle : il existe aussi dans l’archipel à la fois des montagnes trop escarpées et trop boisées pour être habitées et des zones trop froides l’hiver pour recevoir une nombreuse population. Comble du paradoxe, le Japon ne manque ni de contrées désolées ni même de zones désertées en raison du fort exode rural, conséquence de la forte industrialisation qu’a connue le pays de 1955 à 1973. Une excessive concentration d’habitants s’est ainsi opérée sur une frange limitée du territoire, du Nord de l’île de Kyû-Shû à la mégalopolis de Tokyo en passant par Kyoto, Osaka et Kobe : ce Japon du Pacifique, avancé, qualifié de « Japon du devant », (Omote Nihon), contraste avec le Japon de la Mer du Japon, peu peuplé, en retrait, qualifié de « Japon de derrière », (Ura Nihon). « Rattraper », tel fut longtemps le leitmotiv de l’archipel. Il y a d’ailleurs quelque chose de touchant dans cette quête fiévreuse de l’innovation chez le Japonais. Le caractérise la hantise d’être à jamais en retard, d’avoir loupé le coche, de rater le train du progrès. Il désire être toujours à la mode, voire la devancer, bref toujours rester dans la course. Tous ces facteurs conjugués ont façonné une nation qui se protège, par ailleurs longtemps construite dans la non-confrontation avec l’Autre. Si à partir de 1894, l’Empire du Soleil levant a connu de durs conflits militaires avec les Chinois, les Russes et les Anglo-Saxons, il n’a jamais été le théâtre d’affrontements belliqueux sur son propre sol, sauf dans de petites îles de l’extrême sud de l’archipel, en 1945, année à partir de laquelle, pour la première fois de son histoire, il fut envahi et occupé. En ce sens, le destin du pays du Soleil levant s’inscrit en contrepoint de celui de la péninsule coréenne par une curieuse ironie du sort appelée le « Pays du Matin calme » mais dont l’histoire, contrairement à celle de l’archipel, fut jalonnée par les invasions : la Corée fut bousculée, chevauchée par des envahisseurs différents, chinois, mongols, mandchous… mais aussi nippons.
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Le Japon demeure cependant placé dans un contexte géopolitique délicat, particulièrement de nos jours, soumis qu’il est à la permanence de la contrainte externe que sa situation géographique contribue à expliquer en grande partie :
Il n’existe aucun lien nécessaire entre la géographie des États et leur comportement international, il n’en demeure pas moins que des rapports existent et qu’ils peuvent aider à comprendre leurs actions extérieures1.

Il en résulte en effet une situation atypique d’un pays confronté à trois mastodontes qu’il a, aux XIXe et XXe siècles, affrontés dans la guerre. Le Japon garde ses distances vis-à-vis d’une Chine « plus vieille que l’Histoire », à la civilisation multimillénaire, dont il mesure bien le poids démographique et la diversité humaine, les espaces, les immenses capacités économiques et les profondeurs culturelles mais aussi les différences de choix idéologiques. Il jouxte les vastitudes sibériennes d’une Russie actuellement déstabilisée avec laquelle il entretient toujours des relations malaisées et sporadiques. Il mène avec les États-Unis, après une guerre féroce et une paradoxale lune de miel, la vie d’un vieux couple, traversée de psychodrames. Il a cependant trouvé dans l’Amérique son contraire et sa complémentarité. Enfin, le pays du Soleil Levant est au cœur d’une zone de conflits potentiels : la partition d’une péninsule coréenne coupée en deux ; Taiwan que la Chine continentale, appuyée sur sa conception d’« une seule Chine » entend absorber. Enfin, les convulsions toujours possibles de pays déshérités, des Philippines au Bangladesh, constituent autant de menaces sur ses voies de communication maritimes. Toutes ces composantes alliées à l’ingéniosité, au savoir-faire et à la compréhension intime du travail et de l’organisation industriels conduisent à parler comme le soulignait Philippe Bord2 de « force » plutôt que de « puissance » japonaise. Aussi l’archipel doit-il se garder des illusions générées par une puissance toujours susceptible d’être remise en cause, d’un syndrome obsessionnel d’isolement, d’un Japon
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Joyaux F., Géopolitique de l’Extrême-Orient, Bruxelles, Complexe, coll. « Espaces et politiques, Question du XXe siècle », 1991. Président du cabinet Egis Paris-Tokyo-Washington.

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vulnérable qui se verrait « encerclé ». Toutes ces éventualités sont à même de déclencher des coups de fièvre nationalistes… L’archipel vit donc au rythme de son environnement global. Il se pense toujours en mouvement ; il est actif, mais plus réactif qu’initiateur, d’où ses atermoiements, ses virages, parfois même ses volte-face. L’ensemble de ces éléments énoncés, l’épopée japonaise peut être comprise comme une alternance de phases d’ouverture et de fermeture au monde : faible, l’archipel accueille l’Autre et reçoit du non-Japon ; fort, au contraire, il se replie sur lui-même. Bien sûr, il s’agit d’une vision. Prise comme telle, elle présente ses propres limites, aussi convient-il de toujours garder à l’esprit qu’à chaque période de crise de l’archipel s’affrontent en son sein forces et partisans de la fermeture et ceux de l’ouverture. Cette réalité demeure encore vraie aujourd’hui. Cette possibilité d’alternance semble cependant, par la force des choses, se dissiper à partir du début des années 1980, années dites d’internationalisation du Japon où celui-ci essaie de se l’accommoder. Elle disparaît à partir des années 1990 : les phénomènes de mondialisation et de globalisation s’imposent à lui, comportant un risque de banalisation de l’archipel, mais offrant aussi l’éventualité d’une « recomposition » de l’archipel, non pas sous la forme d’un Nouveau « Nouveau Meiji », en raison de l’absence de leaders forts ou de personnalités puissantes, mais peut-être autour de la construction d’un « Nouveau Japon » participant à l’édifice civilisationnel d’une Renaissance mondiale. Le Japon étonne : c’est vrai, ce pays m’a toujours surpris pour le meilleur, pour certaines de ses prouesses, mais aussi pour certaines de ses actions contestables, voire parfois condamnables et condamnées. Mais je pense aussi que le Monde a impressionné et impressionne toujours l’Archipel. Il a pu être dit que j’étais passionné par celui-ci ; souhaitant toutefois garder toute lucidité en le décrivant, je voudrais surtout le rendre passionnant.

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Chapitre 1 400-838 APRÈS J.-C. YAMATO OU LE JAPON SINISÉ
La première vie internationale de l’archipel

Royaume du Japon (XVIIe siècle)

Source : Père Philippe Briet de la Compagnie de Jésus

La Chine fut la grande initiatrice et inspiratrice du Japon. Elle révéla surtout ce que serait peut-être le Japon de toujours : selon la formule de Fernand Braudel, une « culture de l’appropriation ». Cependant, appropriation ne signifie pas pour le Japon plate copie, mais travail, recherche, investigation sur ce que chaque pays étranger peut receler de meilleur, cela afin de toujours puiser une force nouvelle et d’aboutir à un résultat de plus en plus accompli. Appropriation ne veut donc surtout pas dire placage, mais adaptation et amélioration du modèle référent. Le Japon est une culture de l’imitation constructive.

MIMÉTISME ET ADAPTABILITÉ
La population japonaise est issue de brassages très anciens entre différentes ethnies provenant du Nord (Corée, Mongolie), du Sud (Malaisie, Indonésie, Mélanésie) et bien sûr de Chine, mais paradoxalement de cette dernière pas de façon importante : le Japon est l’aboutissement extrême-oriental de migrations asiatiques. Ainsi, des populations mongoloïdes des parties du nord de la Chine et de la Sibérie auraient pénétré dans l’archipel via la péninsule coréenne et Sakhaline. Ces populations néolithiques dites Asiates du Nord ou « traverseurs yayoi » auraient au IVe siècle parcouru l’ensemble de l’archipel jusqu’au Nord-Ouest de l’île de Kyû Shû, y introduisant notamment la culture du riz. Il convient aussi de signaler la migration de peuples marins d’Asie du Sud et de Micronésie. Ces interrogations sur la carte d’identité des Japonais, sur ces influences proto-historiques nimbées aussi des brumes de Mongolie contribuent en quelque sorte à la magie du Japon faisant du peuple du Soleil levant, outre celui de l’eau, de la pluie, celui des steppes et de la toundra, de la neige et du vent. Au Ve siècle, même si on ne la nomme pas comme telle, la première véritable ouverture du pays du Soleil levant au Monde se fit bien évidemment en direction du continent asiatique vis-à-vis duquel l’archipel avait alors un retard à combler. La caractéristique de cette
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ouverture à l’environnement asiatique chinois fut de paraître lente et progressive au regard des deux autres ouvertures que le Japon subira ultérieurement : celles de 1868 et de 1945 qui furent vécues comme autant d’intrusions par effraction, comme de véritables traumatismes, même si, pour celle de 1945, l’occupation américaine sonna le glas de l’effrayant régime militariste nippon. En effet, l’influence chinoise fut d’autant plus facilement acceptée et intégrée que le Japon, protégé par son insularité, ne fut pas envahi militairement par la Chine. Elle fut d’autant plus imperceptible qu’elle se propagea de façon diffuse et s’affina plusieurs siècles durant sans que les Japonais en aient d’ailleurs eu toujours clairement conscience. Le pays du Soleil levant est encore aujourd’hui très imprégné de « sinité » et bien plus que nous le croyons ! La civilisation chinoise des VIIe et VIIIe siècles jouissait alors sans conteste d’une prospérité, d’une puissance politique et d’une avance technique supérieures à celles de tous les autres pays du monde de cette époque. Cette période de l’histoire chinoise qui correspondait aux dynasties Sui puis Tang fut une ère de grandeur, de gloire et de rayonnement culturel sans précédent. Ces dynasties constituaient un exemple pour le pays du Soleil levant qui s’en inspira largement. Ces siècles furent donc ceux de l’incubation de la culture chinoise. Les apports chinois sur l’archipel furent essentiels et complets : - essentiels car ils répondaient aux conditions sine qua non de l’existence humaine, de la nourriture de base reposant sur une meilleure préparation du riz à l’utilisation de différentes techniques (travail de la céramique, sculpture sur bois et travail du bambou), à la domestication du cheval et du bétail, en passant aussi par l’écriture (les idéogrammes), cette dernière faisant entrer l’archipel dans l’Histoire ! - complets car ils embrassaient tous les aspects de l’activité humaine : relations sociales, arts, philosophie, vie spirituelle, institutions et organisation politico-administrative. L’influence chinoise intervint comme force structurante de l’archipel : ce fut d’ailleurs également le cas pour les petits royaumes de Corée et de Mandchourie qui calquèrent leurs institutions sur celles du grand voisin chinois. En effet, la cour nippone et le système impérial fondé sur la religion et le principe de la « souveraineté céleste » (tennô) se structurèrent à partir du VIe siècle. Cette monarchie japonaise, prenant
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l’appellation d’État Yamato, s’inspira de beaucoup de traits de fonctionnement de la monarchie chinoise. C’est ainsi qu’aux VIIe et VIIIe siècles, elle adopta massivement les principes juridiques et socio-politiques de la dynastie des Tang, acceptant notamment le système des codes (ritsuryô) qui régissait la vie publique, le droit et le protocole chinois. Le bouddhisme et le confucianisme devinrent des objets d’étude, puis les cadres idéologiques de la pensée officielle : ils prônaient les valeurs de respect, d’obéissance et de loyauté. Ces valeurs finirent aussi par se marier avec l’animisme élaboré du shintoïsme primitif ambiant. La Chine a donc aidé à l’unité politique du Japon.

LE SOLEIL LEVANT, PAYS PÉRIPHÉRIQUE
Les conceptions qui régissaient les rapports de la Chine avec le monde reposaient sur la doctrine confucéenne. L’univers était pensé comme un tout au sein duquel les phénomènes s’ordonnent et s’articulent selon une hiérarchie précise et impérative. L’Empereur chinois, appelé le « Fils du Ciel », était considéré comme un personnage de dimension cosmique qui effectuait les rites indispensables au maintien de l’harmonie universelle. Pleinement souverain, il se trouvait placé au sommet de la société civilisée et jouait à l’égard des divers pays le rôle de chef de famille. La tradition chinoise n’opérait pas de distinction entre politique intérieure et politique extérieure : en ce qui concernait les rapports des hommes entre eux, les règles étaient identiques au sein de la famille, de l’État ou de la communauté internationale.
Comme l’empereur règne sur l’ensemble du monde, sa domination s’étend à la fois à la société civilisée et aux contrées barbares. La barbarie, cependant, se définit moins par l’appartenance ethnique ou religieuse que par l’absence d’accomplissement culturel. Sont barbares ceux qui ignorent la civilisation identifiée exclusivement à la civilisation chinoise1.

La Chine, « pays continent », s’autoproclamant « Empire du Milieu », adoptait alors sur le plan de la « civilisation » une position centrale. Le Japon apparaissait par voie de conséquence comme « périphérique », voire comme une contrée « marginale » et « logée dans les angles » recevant les éléments de la civilisation chinoise ; mais une fois
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Bergère M.-C., Histoire de Shanghai, Paris, Fayard, 2002, p. 21-22.

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ces derniers assimilés, le Japon, pays « barbare » peuplé de gens censés être initialement frustes, pourrait s’intégrer au monde sinisé.

UNE VISION HIÉRARCHISÉE DU MONDE
Cette période de sinisation fut importante pour les relations que le Japon entretiendra ultérieurement avec le reste du monde. L’ordre international instauré par la Chine en Asie façonna l’attitude de l’archipel dans ses relations extérieures : la Chine détermina la première vision que le Japon se fit du monde. Le modèle de relations que la Chine avait instauré en Asie était fondé sur le système du tribut que les Etats qui lui étaient périphériques devaient lui verser, le tribut officialisant ainsi le lien. Les États étrangers tributaires faisaient acte d’allégeance à l’Empereur de Chine en reconnaissant la supériorité de sa civilisation. Ils envoyaient périodiquement à Pékin des missions accompagnées de présents, d’un tribut. En contrepartie, l’Empereur céleste manifestait sa bienveillance envers ses vassaux ou plutôt ses tributaires en leur octroyant des dons ou en les gratifiant de récompenses. L’Asie, sous l’égide la Chine, se caractérisa par des relations suzerain-tributaire, des relations obligeant-obligé. La Chine intronisa donc une conception hiérarchique dans les rapports inter-étatiques et inter-ethniques derrière laquelle le Japon s’abritera ou plutôt s’alignera : ce système, le Japon l’accepta peu ou prou même s’il éprouva du mal à y souscrire pleinement. L’archipel pensera ainsi longtemps en termes hiérarchiques, se positionnant tantôt au-dessous, tantôt au-dessus de la Chine. Ce primat accordé à l’ordre hiérarchique sur tout autre ordonnancement explique la difficulté que le Japon éprouve parfois de nos jours à tisser des relations de simple partenariat avec d’autres nations.

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Chapitre 2 XE-XVIE SIÈCLES

GUERRES INTERCLANIQUES
ET ARCHIPEL AUTOCENTRÉ

Soleil levant sur de petits espaces épars les uns des autres

Prince Shôtoku Taishi

Source : A n i l l u s t r a t e d h i s t o r y o f j a p a n e s e a r t , H. Minamoto, Kyoto : K. Hashino, 1935.

Cultiver sa spécificité, voire la prôner, telle fut longtemps la posture du pays du Soleil levant. Bien sûr s’imprégner de la civilisation chinoise mais aussi se démarquer d’elle car jugée trop envahissante, tel fut, semble-t-il, le dessein confusément exprimé par l’archipel. Il fut aidé en cela non seulement par l’éloignement géographique d’un « Empire du Milieu » aux piètres navigateurs sauf sous la dynastie Song, mais encore en raison des inconnues que présentait à l’époque la navigation maritime sur longues distances et loin des côtes.

PRÉSERVATION MAIS AUTO-IDENTIFICATION
Comme le souligne Marie-Claire Bergère, le système du tribut constituait dans son essence un moyen de communication rituel et symbolique visant à l’assimilation progressive des Barbares. En pratique, s’il servait de cadre à de nombreux échanges pacifiques, culturels et commerciaux, il pouvait aussi ouvrir la voie à la conquête et à la domination. Le peuple du Soleil levant aurait pu être dominé par la Chine, mais il demeure non seulement un peuple de confins septentrionaux, mais encore protégé par une forte insularité, séparé qu’il est de la péninsule coréenne par un détroit de 180 kilomètres de large aux eaux parfois particulièrement agitées. Il lui fut alors possible d’entretenir avec l’Empire du Milieu des relations de loin en loin, discontinues. Il prit ses distances par rapport à la Chine et sa civilisation à la faveur du déclin relatif de celle-ci à la fin de la dynastie Tang. La dernière ambassade nippone en Chine date de 838. En 894, une ambassade fut certes préparée mais abandonnée. Le Japon cessa aussi de verser tribut à l’Empire du Milieu. Le Japon, l’influence chinoise demeurant prégnante chez lui, entendait toutefois rester lui-même, garder son âme. Cette contradiction entre attrait et résistance se traduisit par le mot d’ordre « âme japonaise, techniques chinoises » (Wakon Kansai), idéal de l’homme de l’époque dans l’archipel. Les Nippons ont assimilé des pans entiers de la civilisation chinoise mais ils ont toujours parallèlement éprouvé un
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« complexe d’infériorité » vis-à-vis de la Chine et de la place centrale qu’elle occupait dans la civilisation classique en Asie. Afin de combattre cette impression de relégation, le Japon envisagea d’abord de la défier psychologiquement en prenant l’exact contre-pied de la situation. Par exemple, le prince de Yamato, Shôtoku Taishi, au début de ses adresses à la cour chinoise des Souei, se proclamait « Fils du Ciel, dans le pays où le soleil se lève »2, ou encore « Empereur de l’Est »3, se permettant ainsi de traiter d’égal à égal avec son grand voisin ; parfois même, ses débuts de lettres pouvaient être teintés d’ironie ou frappés d’ambiguïté railleuse : « l’Empereur du Soleil levant à l’Empereur du Soleil couchant »4. Au cours de son histoire, pour conjurer l’influence de la Chine, l’archipel procéda de deux manières. D’une part, il s’auto-identifia à elle dans l’espoir que cet effort d’identification permettrait d’atténuer son décalage. Il invoqua alors des affinités entre shintoïsme et confucianisme et, plus globalement, prétendit que sa civilisation était parente de la culture chinoise. D’autre part, faisant abstraction de la protection que lui confère naturellement son insularité, le Japon mit en exergue avec fierté le fait qu’il ne fut jamais militairement envahi par la Chine, qu’il ne lui versa tribut que temporairement, restant ainsi un des seuls pays périphériques de la Chine à maintenir son indépendance politique. Il prétendit par ailleurs avoir tiré le meilleur profit, la meilleure leçon de l’influence de la civilisation chinoise. Son complexe d’infériorité se mua alors en complexe de supériorité par rapport aux autres États périphériques de la Chine comme la Corée ou l’Empire d’Annam qui non seulement versaient tribut à l’Empire du Milieu mais qui furent parfois à un moment donné occupés militairement par lui.
Un complexe d’infériorité-supériorité a poussé les Japonais dans leurs rapports avec l’étranger à la fois à l’obéissance aux plus forts et à l’aspiration de dominer les plus faibles5.

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Vié M., Histoire du Japon des origines à Meiji, Paris, PUF, coll. « Que sais-je » n° 1328, 1975, p. 20. Vié M., ibid., 1975. Reischauer E. O., Histoire du Japon et des Japonais - Des origines à 1945, Tome I, Paris, Seuil, 1973, p. 136. Takayanagi S., « La perception japonaise des relations extérieures : le dilemme et les choix », Pouvoirs, n°35, 1985, p. 123.

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OUBLI D’ÉTAT ET ANARCHIE FÉODALE
Du Xe au XVe siècle, les tentatives du pays du Soleil levant afin de marquer son originalité se traduisirent sur le plan politique par une distanciation par rapport à tout ordonnancement de type « État chinois » : cet « oubli d’État » constitua effectivement une réaction contre la Chine. L’archipel subit un morcellement de l’autorité qu’il connaîtra aussi ultérieurement au cours de son histoire. Multiplicité des pouvoirs locaux, conflits politiques entre fractions dirigeantes, luttes de factions divisant chacune des coteries aristocratiques ainsi que les classes guerrières, se développèrent au détriment de l’aristocratie impériale, cela dans un contexte géographique de surinsularité. La féodalité d’Europe occidentale liait la vassalité au fief : le suzerain accordait sur son fief protection et entretien ; en contrepartie, le vassal lui apportait fidélité et service. Parallèlement au fait qu’il érigeait une administration d’État constituée de roturiers, le Roi de France, par exemple, entendait se placer au sommet de la pyramide féodale, se voulait le « suzerain lige » de tous les seigneurs du royaume alors considérés comme ses simples vassaux. Rien de tel au Japon, un autre type de féodalité se développait fondé sur une « société guerrière » composée de samouraï exerçant une pression de la base vers le haut. Il s’agissait en quelque sorte d’un « monde à l’envers » à l’origine d’un climat de violence amplifié par l’absence à la fois d’un clergé modérateur et de la notion de vassalité liée au fief facteur de stabilité. Par ailleurs, une dyarchie s’installa dans la confusion. En effet, cette classe des samouraï institua un nouveau pouvoir, militaire, le shôgunat, parallèle à celui de l’empereur, cela au XIIe siècle : à partir de 1192 apparut effectivement un personnage nouveau, le « Shôgun ». Forces impériales et partisans du Shôgun s’affrontèrent à partir de 1221, ces derniers sortant facilement vainqueurs des combats. À partir de la seconde moitié du XVe siècle, le pouvoir shôgunal fragilisé éprouva de plus en plus de difficultés à maintenir l’ordre. Le Kantô, partie du Japon, sombra à partir des années 1416 dans l’anarchie politique pour plus d’un siècle. Ainsi, endémiques étaient les luttes claniques au sein desquelles l’Empereur du Soleil levant, agissant au gré des opportunités, ne jouait qu’un simple rôle parmi les autres seigneurs. Dans une acception chinoise des choses, l’archipel fut alors assimilé au modèle « Ran » (désordre, révoltes et guerres) opposé au modèle idéal
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