Le jeu mondial dans les Balkans

De
Publié par

L'apport central de cet ouvrage est d'un côté l'analyse de l'articulation entre intérêts nationaux et ambitions révolutionnaires des pays communistes ; de l'autre l'étude de la gestion par les Occidentaux des avantages qu'ils peuvent tirer de la situation. Ce regard précis sur les pays qui ont bordé la ligne de fracture balkanique de guerre froide aide à comprendre le temps présent des Balkans deux décennies après la chute du communisme et la fin de l'affrontement Est-Ouest.
Publié le : mercredi 1 juin 2011
Lecture(s) : 296
Tags :
EAN13 : 9782296463165
Nombre de pages : 658
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

LEJEUMONDIAL
DANSLESBALKANS
Lesrelationsgréco-yougoslaves
delaSecondeGuerremondialeàlaGuerrefroide
1941-1956Collection«Inter-National»
dirigée par Denis Rollandavec
Joëlle Chassin,Françoise Dekowski et MarcLeDorh
Cette collectionapour vocationdep résenter les études les plus récentes sur les
institutions,les politiques publiques et les forces politiques etculturellesàl€uvre
aujourd€hui.Auc roisementd es disciplines juridiques, des sciences politiques, des
relations internationales, de l€histoire et de l€anthropologie, elle se propose, dans une
perspectivepluridisciplinaire,d€éclairerles enjeuxdelascènemondialeeteuropéenne.
Sériegénérale(dernièresparutions):
Carlos PACHECO AMARAL (éd.), Autonomierégionaleetrelations internationales,
Nouvellesdimensionsdelagouvernancemultilatérale,2011.
Denis ROLLAND (coord.), Construire l€Europe,ladémocratie et la société civile de la
Russieaux Balkans.Les Ecoles d€études politiques du Conseildel€Europe. Entretiens,
2011.
Aurélien LLORCA, La France faceàlacocaïne. Dispositif et actionextérieurs,2010.
Guillaume BREUGNON, Géopolitique de l€Arctiquen ord-américain : enjeuxe t
pouvoirs,2011.
MariaIsabelBARRENO,Un imaginaire européen,2010.
DenisROLLAND, La crisedu modèlefrançais,2010.
AliciaBRUN-LEONARD, Constance d'EPANNES de BECHILLON, AlbertBrun, un
reporter insaisissable. Du CubaLibre d'Hemingwayàla capture de Klaus Barbie. 40
ansd'AFP,2010.
ErwanSOMMERER et Jean Zaganiaris (cood.), L'obscurantisme. Formes anciennes et
nouvellesd'une notion controversée,2010.
Estelle POIDEVIN, L'Union européenneetlapolitiqueétrangère. Le haut représentant
pour la politiqueétrangère et de sécurité commune : moteur réel ou leadership par
procuration(1999-2009)?,2010.
Günter AMMON,M ichael HARTMEIER(dir.), Démocratisation et transformation
économiqueenEuropecentrale et orientale,2010.
NamieDIRAZZA, L'ONU enHaïti depuis2004,2010.
MauriceEZRAN,Histoire du pétrole,2010.
François Chaubet, La culture française dans le monde.1980-2000. Les défis de la
mondialisation.
Jean-RenéGARCIA, La Bolivie, Histoire constitutionnelle et ambivalence du pouvoir
exécutif.
ChristianS CHÜLKE, Les usages politiques du passé dans les relations germano-
polonaises,2009.
M.Hobin,S.Lunet, LeDragon taiwanais: unechancepour les PME françaises.
A.Martín Pérez,Lesétrangers en Espagne.
A.Ceyrat, Jamaïque.La construction de l€identité noire depuis l€indépendance.
D.Cizeron,Les représentationsduBrésil lors des Expositionsuniverselles.
D. Rossignol,Air France.Mutation économiqueetévolutionstatutaire.
D. Rolland&D. Aarão Reis Filho(dir.), Modernités alternatives. L€historienfaceaux
discourset représentationsdelamodernité.PhivosOIKONOMIDIS
LEJEUMONDIAL
DANSLESBALKANS
Lesrelationsgréco-yougoslaves
delaSecondeGuerremondialeàlaGuerrefroide
1941-1956
PréfacedeRobertFrank
Avant-proposdeDenisRolland
L€HarmattanEncouverture:Titoàl€Acropoled€Athènesdebutjuin1954.
© LHARMATTAN, 2011
5-7, ruedel École-Polytechnique;75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN:9 78-2-296-55316-3
EAN:9 782296553163SOMMAIRE
Introduction.......................................................................................................13
PREMIERE PARTIE:LA CRISE (1941-1944).........21
Chapitre 1. Les rapports gréco-yougoslaves pendant la guerre........................23
Chapitre 2. Les forces de résistance intérieures en Grèce et en Yougoslavie....57
Chapitre 3. Controverses entre l€Angleterreetles États-Unis en Grèce et en
Yougoslavie........................................................................................................73
Chapitre 4. La Russie et l€Angleterre ................................................................87
DEUXIEMEPARTIE:LE CONFLIT (1945-1946)159
Chapitre 5. L€Angleterre, l€URSS etles États-Unis dans les Balkans...........161
Chapitre 6. La confrontation au sein des conférences internationales...........175
Chapitre 7. La Yougoslavie, l€URSS etleNOF .............................................187
Chapitre 8. Staline, Tito et Zachariadis ...........................................................215
Chapitre 9. Les revendications nationales des pays balkaniques...................235
TROISIEME PARTIE:LE GRAND JEU (1947-1949)..........................247
Chapitre 10. La tactique d€Ulysse....................................................................249
Chapitre 11. La Grèce:Unt ubeàessai ...........................................................277
Chapitre 12. La scission du blocsoviétique....................................................317
Chapitre13. Le chemin de l€Occident.............................................................361
QUATRIEME PARTIE:LA RÉCONCILIATION (1950-1956)..........413
Chapitre 14.Lanouvelle situation dans les Balkans ......................................415
Chapitre 15.L€importance géostratégique des Balkans .................................449
Chapitre 16.Une nouvelle réalité émerge.......................................................485
Conclusion .......................................................................................................531
Annexes.............................................................................................................563
Table des matières détaillée.............654
7PRÉFACE
Phivos Oikonomidis cumulel es talents de journaliste et d€historien. Il est
journalistedem étier, ce qui lui donne l€art du récit, les qualités stylistiques pour
rendre vivants les événements morts du passéetd onner avec éloquence
l€impression qu€ils nourrissent encore notrep résent. Oui, ce livre nous parle
essentiellement d€aujourd€hui et des enjeuxt rès contemporains des Balkans.
Historien, il l€est devenu :g râce às on goût de l€archive et àu ne belle rigueur
scientifique,ilr econstituet outl ێcheveau des relations internationales delag uerre
froide àt ravers le prismeb alkanique. Le dépouillementd es sources ad onnél ieu à
un travailc olossal, qui ad urép lus de vingt ans, dans les archives grecques,
yougoslaves, russes, britanniques, américaines et françaises, ce qui am is en valeur
un autret alentdel €auteur :lam aîtrise de nombreuses langues. La constitutiond e
sources orales, par la collecte de près de quatre-vingts témoignages d'acteurs de
l'époque en Grèce, en France,enR ussie, aux États-Unis, en Serbie, en Macédoine
et en Italie,donneune grande plus-valueàcette recherche.
L€ambition de celle-ci est considérable. À travers les relations bilatérales gréco-
yougoslaves, sur une période relativement longue, entre 1941 et 1956 ,ces ont en
fait tous les rapports multilatéraux entre les acteurs dans les Balkans qui sont
étudiés pendant la Seconde Guerre mondiale et la première guerre froide. Du coup,
la problématique est extrêmement novatrice, puisquel 'accent est mis sur l'analyse
des effets d'échelles entre jeux nationauxete njeuxb alkaniques d'unep art, et,
d€autrep art, entrej eu mondial des grandes puissances et grands enjeux mondiaux.
Des éclairages nouveauxs onta insid onnés sur les origines et les premiers
développements de la confrontation Est-Ouest.
Les apports de l€ouvrage sont multiples sur des registres différents. D'une façon
générale, la thèseé clairelap lace de la Grèce, de la Yougoslavieetd es Balkans
dans lapolitiquedeS taline, de Churchill et de Roosevelt pendant le conflit mondial,
de même qu'elle mesure avec précision le rôle de cette région dans les relations
entre les Grands après 1945, montrant admirablement que les relations gréco-
yougoslaves constituent une des clés essentielles delac ompréhension des
mécanismes de l'entrée en guerre froide. Ce regard décentréq ui ne focalise pas tout
sur laq uestiona llemande pour décrire l€évolution de l€affrontementE st-Ouest est
tout àf ait salutaire. L'avantage d'un tel travail, fondés ur le croisementd e
nombreuses archives, est de montrer que les pays balkaniques - gouvernements,
9LE JEU MONDIALD ANS LES BALKANS
sociétés - nes ont pas vraiment périphériques dans cette grande confrontation. Ils ne
sontpas seulement des enjeux, mais aussi des acteursàpart entière.
Ce livrea pporte égalementb eaucoups ur un très grandn ombredes ujets
ponctuels. On savaitd éjàq ue Churchill et le Royaume-Unio nt beaucoup aidéT ito
et les partisans, malgrél eur appartenance au communisme, pour une raison simple:
ils «f ont»v raiment«la guerre », et efficacement, contre l€occupant allemand. Ce
quen ous apprend Phivos Oikonomidis, c€est uned imension supplémentaire. Les
Britanniques demandent très tôtu ne contrepartie àc es partenaires dont ils ne
partagentp as l€idéologie :m ontrer de la «b onne volonté»sur la question grecque.
Titoe st ainsi conforté dans l€idée de se situer dans un grand jeu :ils ent que la
reconnaissanced €une Yougoslavie communistep ar les Occidentaux est négociable
s€il se montre prudent sur la Grèce. L€« accordd es pourcentages »e ntre Churchill
et Staline d€octobre 1944 vient confirmeràs es yeux les priorités britanniques dans
les Balkans et l€importance que Londres accordeàlaq uestion grecque. De même,il
fait comprendre très vite àC hurchill qu€il entend rester indépendant àl €égard de
l€URSS etq ue son pays pourrait constituer«unp ont entre l€Est et l€Ouest ». Si les
Britanniques lui font relativement confiance, c€est moins le cas des Américains.
Lorsquec es derniers,a près la guerre mondiale, remettent en cause la Yougoslavie
communiste, Tito paraît durcir sa position às on tour et encourager le mouvement
révolutionnaire en Grèce, tout en laissant entrendreàTruman qu€ils aurait faire
preuve de «b onne volonté»v is-à-vis de l€Occident si celui-ci fait de mêmeà
l€égard de son régime. Assurément, ces exemples montrent l€apport central du livre
:d €unc ôté, l€analyse fine de l€articulation entre intérêts nationaux et ambitions
révolutionnaires des pays communistes ;del €autre, l€étude de la gestion par les
Occidentaux des avantages qu€ils peuventt irer de cettesituation balkanique.
Le lecteur trouvera bien d€autres trésors dans le présent ouvrage qui nous fait
mieux comprendre les rapports entre communistes grecs et communistes
yougoslaves entre 1946et1 949, ainsi que les débats sur la Fédération balkanique et
l€échec de cette dernière.Lar upture entre Tito et Staline en 1948, les rapports entre
Occidentaux et la Yougoslavie avant et après ce«s chisme»et les conséquences du
rapprochement entre Tito et Khrouchtchev en 1955,v oilàd €autres événements
présentés sous une lumière nouvelle. Enfin,P hivos Oikonomidis insistes ur
l'importante question macédonienne pendant toute la période étudiée, question dont
les enjeux durent encore aujourd€hui.
Voilàp ourquoi ce travail important et original ferad ate :ilf autcer egard précis
et nuancés ur les pays qui ont bordélal igne de fracture balkaniquedeg uerre froide
pour comprendre le temps présent des Balkans, deux décennies après la chute du
communismeetlafin de l€affrontement Est-Ouest.
Robert Frank
Professeur, UniversitédeParis 1
Panthéon - Sorbonne
10AVANT-PROPOS
Je connais Phivos Oikonomidis depuis de nombreuses années. Journaliste, posé
et indépendant, de la presse écrite, il estp assép our le plaisir personnel au lent
labeur historiena vecu ne qualitéi négalable, celled €être en chercheurs dans la très
longue durée en archives (nous nous sommes connus à Washington,d ans les
archives). La plupart des enseignants-chercheurs que nous sommes n€auraient pas
eu l€opportunitéd €un aussi long travail dans les archives d€unn ombre aussi
considérable de pays.
Je dois donc commencer par affirmer le caractère extrêmement impressionnant
des archives maniées dans cet ouvrage (cette très longue expérience accumulée de
fonds d€archives très variés, des différents pays des Balkans àc eux d€Europe
occidentale, de Russie ou des Etats-Unis du chercheur, historien nonu niversitaire
connu et aux nombreuses publications largement diffusées ;p uis constater
l€importance du sujet appréhendéd ans un jeu d€échelles parfaitementm aîtrisé,
spatial d€abord, de la dimension nationale àlad imension régionale et àl a
dimension globale, et chronologique aussi, de la Seconde Guerre mondiale àl a
Guerre froide ;ilf aut enfin,d ans ces conditions prendre la mesure de l€apport de ce
travailàla bibliographieexistante.
J€ai donc beaucoup appris de la lecturedec et ouvrage originalq ui donneu ne
vision àlaf ois det rès grandea mplitude et néanmoins très précise des relations
politiques et stratégiques entre la GrèceetlaY ougoslavie, remarquablement
considérées ici comme un«e njeu mondial»:und es enjeux cruciaux de la Seconde
Guerrem ondiale ;u ne des zones les moins connues de la Guerre froide (mais ni la
moins intéressante, ni la moins déterminante), et les modalités du déclin de la
politique étrangèrebritannique.
Le sujet est, de ce fait,a ssurémentp ertinent et original. Avec ses sources
permettant des approches àd es échelles variées,lat hèse traited €une période
stratégique, très modestement étudiée pour le sujet.L €originalitédut raitementn €est
donc pas àd émontrer, aussi bien en ce qui concerne les sources qu€en ce qui
concerne la problématique, l€inscriptiond ans le champt rès vaste des relations
internationales enc ours de remodelage au sortir de la SecondeG uerre mondiale, ce
monde bipolaire en constitution.
Pouvoir mettre en parallèle, avec des sources de qualité, les enjeux polonais et
bulgares ou grecs dans la stratégie des grands d€après 1945 n€est pas si courant et
mérite àt out le moins d€être souligné. Le décentrage, vers les Balkans, de nos
11LE JEU MONDIALD ANS LES BALKANS
perspectives habituelles, de la Seconde Guerre mondiale àlaG uerre froide, est
assurément innovant et instructif.
En matière de résultats, l€apport àlab ibliographie existante comme à
l€intelligencedelap ériode est assurémentindéniable et précieux. Ce livre de Phivos
Oikonomidis, issu d€une thèse monument d€érudition, notamment en matière de
connaissance de la Real Politik aux frontières méridionales de l€Europe, ne peut que
deveniràson tour une source incontournable.
Denis Rolland
Professeur, UniversitédeStrasbourg,
directeur dulaboratoire FARE,
directeur d€études, Sciences Po Paris,Centre d€histoire,
Institut universitaire de France.
12INTRODUCTION
Les Balkans sont-ils condamnés àd emeurer la «poudrière de l€Europe?»,
1s€interroge l€essayiste français Jean-ArnaultD érens .C ertainementp as. Rien n€est
éternel dans les sociétés humaines et les systèmes politico-économiques qu€elles
créent. Des royaumes, des empires ont disparuauc ours du temps, comme en
témoigne l€effondrement récent en Europe de l€édifice du «socialismer éel»o u
«socialismee xistant»c omme on dirait en d€autres langues.A ujourd€hui,onp eut
voir dans les rues d€Athènes, de Rome ou de Paris, des milliers de gens provenant
des anciennes Républiques populaires des Balkans etdub loc soviétique en général.
Ilyaquelques années, cela auraitparu inconcevable.
Le monde change radicalement et,s ouvent, les hommes nes ont pas en mesure
d€interpréter les nouveauxm essages. Les anciennes oppositions, les anciens nuds
gordiens se dénouent cédantlap lace àden ouveauxp roblèmes apparemment plus
complexes.
Les longs affrontements qu€ont connus la France et l€Allemagne ont évolué
jusqu€à devenir une étroite collaboration dans le cadre de l€Union européenne.L es
epeuples balkaniques, après les événements dramatiques de la fin du XX siècle,
semblent s€acheminer, chacunàsam anière, vers un systèmes ocial semblable à
celui de l€Europe occidentale, formant des citoyens quasi «semblables », avec des
idéaux politiques et économiques «communs », sans pour autanta bolir la
singularité de chaque peuple.
La plupart des Etats balkaniques contemporains ont vécu sous la domination
ottomane, dont ils se sont délivrés après des siècles. L€expression «poudrière des
Balkans»ou«Balkans, poudrièredel €Europe»é tait répandue dans des milieux
politiques de convictions etd €orientations différentes.L €expression renvoyait à
l€existenced ans l€espaceb alkanique d€unec ertaine «arriération », d€un certain
niveau de «barbarie»p ar rapport au niveau économique et politique du reste de
l€Europecentrale et occidentale.
e siècle, Friedrich Engels évoquait ainsi«tous ces débris piteux desAu XIX
2anciennes nations ‚ Serbes,B ulgares,G recs ‚ des nervis prêts às €entre-tuer » .I l
était volontiers admis que l€arriération balkanique créait des conditions propices à
des affrontements entre les peuples qui yh abitaient et les rendaient vulnérables à
toute manipulation éventuelledelap art de pays étrangers aspirant àj ouer unr ôle de
premier plansur la scènepolitique internationale.
1 Jean-Arnault Dérens, Balkans: la crise,Gallimard, Paris, 2000, p. 11.
2 EngelsàAugust BebelinO.Oikonomidis, Marx,Engels, Lenine sur la Grèce,éd. Orphée, Athènes, 1986, p. 46.
13LE JEU MONDIALD ANS LES BALKANS
Le chef des services secrets nord-américains de l€OSS, pendant la Seconde
Guerre mondiale, William Donovan, évoquant les Balkans écrivait aux chefs
militaires américains: «À cause de sa position stratégique et de ses ressources
naturelles, la régionA frique ‚ Moyen-Orient constitue un espace d€affrontement
d€intérêts politiques et économiques. Cette région ainsi que les Balkans ont été le
théâtre de plusieurs conflits internationaux, et le cours actuel des choses dans la
1régionindique qu€elle continuera de l€être » .
Les Balkans ne sont pas seulement une région géographique entre la
Méditerranée,leD anube et la Mer noire. L€extrémité sud-est de la péninsule
balkanique est liéep ar des liens géostratégiques auM oyen-Orient, où se trouve la
plupartdes réserves de pétrole.
Le ministre britannique, Harold Macmillan observait que la Grèce était un pays
«deg rande importances tratégique»q ui devait être considéréc omme faisant partie
2«d€un ensembleunique»avec le Moyen-Orient .
Georges-Henri Soutou souligne que les premières vraies crises delaG uerre
froideo nt eu lieuenG rèce,enT urquie, en Iran.«La Méditerranée et le Moyen-
Orient furent en effet les deux premières régions géopolitiques touchées»p ar
3l€antagonismee ntre les États-Unis et l€URSS àl €après-guerre .Onnep eut pas non
plus négliger la dimension balkanique de la Grèce et la Turquie.
Les Balkans sont liés d€un point de vue géopolitiquet ant àlaM éditerranée de
l€Est qu€au Moyen-Orient.
L€émergence dans les premières années de l€après-guerre de la guérilla en Grèce
et les pressions exercées en même temps par les Soviétiques sur la Turquie pour
s€assurer une base dans le BosphoreetenI ran, furent perçues par les Américains
comme une volonté de l€URSS d€étendre sa zone d€influenceend irection les
régions pétrolifères duM oyen-Orient. Une éventuelle victoire des maquisards grecs
aurait pu déclencher uner éactionenc haînea yant pour effet de faire tomber le
Moyen-Orient dans le giron des Soviétiques mais aussi de semer le trouble en
Europe.
Une victoire des maquisards grecs aurait assis de façon quasi absoluel a
prépondérance des communistes sur la péninsule balkanique.
Certes,onnes aurait réduirelev if intérêt des Anglais et des Américains pour la
Grèce, àl eur seule volonté de faire échec àl €expansionnismes oviétique. Anglais et
Américains,c es derniers surtout, avaientl €intention de lancer une contre-offensive
pour tempérer dans un premier temps l€influence russeenE urope de l€Est,
remettant àp lus tard, quand les circonstances le permettraient, de la neutraliser
définitivement.
1 Archives Nationales des États-Unis (NARA), RG 165, War Department Archives (ABC), Entry 421, Box 486,
Mémoire W. Donovan, 25-08-1945. Ph. Oikonomidis, Le Syndrome d€Ulysse,éd. Orphée, Athènes,1999, p. 31.
2 Public Record Office (PRO), Kew Gardens, England, PREM3/213 /17, 18-04-1945.
3 Georges-Henri Soutou, La guerre de Cinquante Ans, Les relations Est-Ouest, 1943-1990,Fayard, 2001,p.116.
14INTRODUCTION
Dans les Balkans, la Yougoslavie constituait le fer de lance du bloc soviétique
en pleine formation. Dans la région de Trieste, les Partisans yougoslaves étaient
opposésàl€arméeanglo-américaine.
Le gouvernement américain, voulant montrer qu€il ne pouvait ya voir dans les
Balkans, contre son gré, de zones d€influence partagées entre l€Angleterre et
l€URSS,c ontestait fermementl es régimes nouvellement apparus en Yougoslavie,
en Bulgarie,enR oumanie et en Albanie,t andis qu€il entravait l€action des
Britanniques enGrèce.
La findelaS econdeG uerre mondiale avait vu s€instaurer enE uropeetd ans les
Balkans un statuq uo complètementn ouveau qui s€était progressivementm is en
placependant la Guerre.
La Guerre civile espagnole fut la répétition générale de la Seconde Guerre
mondiale. La victoire finale de Franco en Espagne donna peut-être àt ort
l€impression quel es forces du nazismeetduf ascismeq ui avaient apporté leur aide
àF rancoé taient plus efficaces que l€ensembled es forces démocratiques et
communistes.LaSeconde Guerre mondiale allait prouver le contraire.
L€attaque allemande contre l€URSS mobilisa immédiatement, partout dans le
monde, les partis communistes, internationalistes de nature, et de fait membres de
l€Internationale Communiste (Komintern), pour lad éfense de la «patrie du
prolétariatmondial ».
De même,l es démocraties occidentales capitalistes d€Angleterre, des États-Unis
et leurs alliés vinrent épauler les communistes.
Hitler s€efforçait de promouvoir l€idée de la supériorité au combatdelar ace
aryenne, qui ne pouvait que vaincre des races prétendument inférieures.
Or, l€idéologie communiste avait aussi ses propres convictions et avait besoin
d€un type d€hommes particulier pour que «las ociété sans classes»p uisse
s€imposer àt ravers le monde. Ces hommes étaientp otentiellement plus forts et plus
endurants que les aryens.
Le 26 janvier 1924, Stalineàl€occasiondelamortdeL énine, soulignait: «Nous
les communistes, nous sommes des hommes d€un type particulier. Nous sommes
d€une nature spéciale.N ous sommes les soldats de l€arméedug rand général
prolétarien, l€armée du camarade Lénine ». D€ailleurs, le pseudonymed e
Djougachvili, Staline (d€acier) renvoyait àlad éterminationetàl €endurance qui
devaient caractériser les communistes dans leur lutte pour instaurer l€égalité entre
les hommes etrenverser le capitalisme international.
Pour ce qui étaitdelaf oi et de la ferveur, les communistes n€étaient pas sans
rappeler les premiers chrétiens. L€influence chrétienne devint évidente quand le
corps deLénine fut embaumécomme certains saints de l€Église orthodoxe.
Le leader du Partic ommuniste grec, N. Zachariadis, affichaité galement ce
caractère héroïque du «combattant populaire»q ui devait distinguer les membres
du PCG. «Leb olchevik ‚ écrivait Zachariadis ‚ c€est un cerveauetb eaucoup de
15LE JEU MONDIALD ANS LES BALKANS
1cur. C€est celui qui sort vainqueur du combat même quand il meurt » .M algré les
persécutions et les purges pratiquées en Union soviétique, un noyauc ommuniste
dur de quelques millions de membres dup arti,d isciplinés eti déologiquement
convaincus, était résoluàr iposteràl€agression allemande dans les rangs de l€Armée
rouge, où d€ailleurs fut également pratiquéeàg rande échelle la politique de purges
d€avant-guerre. Si l€on ne tient pas comptee ntre autres de la combativité de ce
noyau communiste, il n€est pas facile àc omprendre la victoire de l€URSS sur
l€Allemagne hitlérienne.
Dans cet effort considérable de l€Union soviétiquec ontrel €Allemagne, l€apport
des communistes venus de tous les horizons fut également décisif. De la France à
l€Italieenp assant par laB elgique, la Grèce et la Yougoslavie, les communistes se
jetèrent de toutes leurs forces, aux côtés de l€URSS, dans le combat contre les
forces de l€Axe.
L€idéologie communiste exerçait encore en Europe unei nfluence quel a
politique expansionnisteallemande ne fit que renforcer.
En GrèceetenY ougoslavie,enp eu de temps, deux fortes armées de partisans
firent leur apparition. En s€engageantd ans lec ombat au côté de l€URSS etd es
Alliés, elles immobilisèrent plusieurs divisions allemandes quia utrement auraient
été déployées sur d€autres fronts.Ilenfut de même en Albanie.
Durant la guerre,l es dirigeants soviétiques pour renforcer l€Armée rougee n
mobilisant des forces autres que celles des communistes, firent même appel à
l€Église orthodoxer usse. Ils s€efforçaient en même temps de promouvoir
officiellementl€idéal de l€unité des peuples slaves.
Pendant la même période, Tito et les Partisans yougoslaves semblaient avoir
acquis la préséance parmil es Slaves du sud et le droit d€être reconnus comme les
leaders des Slaves unis dans les Balkans.T ito, en formant un État yougoslave
fédéral se chargea,p eu ou prou,der éaliser les projets élaborés aus ein du
Komintern avant sa dissolution, ainsi que ceux de l€URSS qui portaients ur la
création de la Fédération des Slaves du Sud ou la Fédération balkanique.
Au sein de la nouvelle Yougoslavie,den ouveaux états fédéraux, comme la
Macédoine ou la Bosnie-Herzégovine, furent créés àc ôtédelaSerbie, de la Croatie
et la Slovénie. La Bulgarie,laY ougoslavie,m ais aussi l€Albanie furent invitées à
participer en tant que membres de pleindroitàlanouvelle fédération yougoslave
Parallèlement, on envisageait une éventuelle autonomie du Nord de la Grèce et
sonadhésiond€une façonoud€une autreàla fédération yougoslave.
La formation de l€état fédéral yougoslave modifia le paysage balkanique et posa
des problèmes tanta ux communistes qu€aux gouvernements grecs, notamment avec
la formationdelaM acédoine en tant qu€État fédéral de la nouvelle Yougoslavie.
Les effets delaf ormation de l€État de Macédoine yougoslave d€après guerre ne
tardèrent guèreàêtreperçus en Macédoine grecque.
1 I. V. Staline,é d. Maris etK orondjis, Athènes, 1945,p.6 4. N. Zachariadis, Collectiond €uvres,é d. CC du PC grec,
1953, p. 45.
16INTRODUCTION
Les Britanniques s€intéressaient aussi auxa ffaires balkaniques.P endantl a
guerre,S taline et Tito avaient très vite perçu le vif intérêt que Churchill portait aux
affaires grecques etyougoslaves.
Churchill demanda l€aide de l€URSS etdeT itop our imposer sa politiqueàl a
guérilla grecque qui s€était renforcée àcem oment, àl €intérieur du pays.
Évidemment, l€offre d€aide de la part de l€URSS etd es Partisans yougoslaves
n€allait pas sans contrepartie. La politiquedel €URSS etc elle des Partisans
yougoslaves confirmaq ue la Résistance grecque leur permettait d€être en position
de force dans les négociations internationales. «Pour les Soviétiques ‚ écrit
ChristopheC hiclet ‚ laG rèce et le PC grecr eprésentent un atout non négligeable
1dans laconservation d€intérêts qui leur sontchers » .
Ce qu€il était très difficile de percevoir durant la guerre, c€estq ue la politique
soviétique n€étaitp as la même que celle des Partisans yougoslaves. Les deux
groupes partageaient des vues, collaboraienté troitement, mais leurs positions ne
coïncidaient pas en tous points. En fait, les dirigeants yougoslaves n€acceptaient pas
de devoir suivref idèlement les instructions dup artis oviétique. Ils espéraient au
contrairepouvoir élaborer de manière autonomeleur propre politique.
Tito, au cours des rencontres qu€ile ut en Yougoslavieavec des envoyés anglais
et américains, leur confia son désir que sonp ays puissej ouer un rôle autonome
dans le monde d€après-guerre et serve de pont entre l€Est et l€Ouest.
Les Anglais,q ui souhaitaient réduireaum aximum l€influence exercée par les
Soviétiques dans les Balkans, paraissaient ajouter foi aux déclarations du leader
yougoslave et appuyaient ses velléités d€indépendance.
Les Américains, en revanche, très circonspects au début, pensaient que les
déclarations deT ito dissimulaient une manuvre tactique pour pouvoir finalement
imposer en Yougoslavie un régime communiste prosoviétique.
Les dirigeants yougoslaves pour leur part, se rendaient compteq ue la réussite de
la création du nouvel Étatf édéral avecs es nombreuxp roblèmes dépendaitn on
seulement de la collaboration avecl €Union soviétique, mais aussi du soutien décisif
de l€Ouest. Tito comprit qu€il avait aussi besoin du soutien des Grecs pour parvenir
àses fins.
La direction du PC grec se trouva prise comme dans un étau entre la politique de
l€URSS et celle de la Yougoslavie qui ne coïncidaient pas, chacune cherchant à
utiliser les forces de gauche grecques enf onction de ses intérêts propres.LeP CG
dans la guérilla qui débuta en 1946 bénéficiadus outien actif de la Yougoslavie, qui
devint, pour une longue période, le centre principaldec oordinationetdes outien de
la nouvelle lutte armée en Grèce.
Enver Hoxhap our sa parts €inquiétait beaucoup des revendications grecques en
Épire du Nord et, de ce fait,encourageait aussil€activité révolutionnaire du PCG.
Le gouvernement soviétique se montrait plus hésitant, croyant qu€il était
possible d€exercer des pressions sur l€adversaire par des moyens pacifiques, des
1 Ch. Chiclet, Les Communistes grecs dans la guerre,L€Harmattan, Paris, 1987, p. 13.
17LE JEU MONDIALD ANS LES BALKANS
luttes sociales au sein du systèmep arlementaired émocratique instauré par les
accords deV arkiza. En même temps, il partageait jusqu€à un certain point les
inquiétudes yougoslaves et albanaisesàpropos de la création en Grèce d€une tête de
pont pro-occidentalq ui aurait posé d€épineuxp roblèmes auxR épubliques
populaires.Ilp roposait donc une tactiquem itigée: utilisation des possibilités
offertes par les ystème parlementaire dans les grandes villes où se concentrait la
plupart de la masse ouvrière et simultanémentd éveloppementc ontrôlé de la lutte
armée dans les campagnes où l€extrême droite avait commencéàsemobiliser.
Le leader du PCG, N. Zachariadis, malgré la soumission qu€il affichait pour la
tactique soviétique, voulait en arriver avec le plus ded étermination possiblea u
conflit armé, et cela, dès le début même de la nouvelle guérilla grecque. Les
intentions de Zachariadis bénéficiaient du soutien de Tito, sans que le chef grec soit
en mesure de comprendre que les dirigeants yougoslaves menaient leur propre jeu
en parallèlea vec l€Occident. Zachariadis considéraitq ue le soutiendeT ito àlal utte
arméeg recque n€était autre chose que la manifestation logique de la ferveur
révolutionnaire qui animait un nouvel état socialiste,c omme l€était la Yougoslavie,
àl €opposédel €Union soviétique où au cours des années s€était consolidée une
politiquep lus « réaliste» envers la Grande-Bretagne et les États-Unis, tout au
moins en ce qui concernait la Grèce. Unep olitique qui se manifesta également
pendantl es pourparlers anglo-russes en octobre 1944 àM oscou, auxquels la presse
internationale consacra de nombreux articles. Concernant l€évolution générale de
l€URSS, il semble que Tito et Zachariadis aiente u, plus oum oins ouvertement, des
entretiens, comme l€indique un document cité en annexe. Les velléités
d€indépendance de Zachariadis ets es déclarations suscitèrent às on égardc hez les
dirigeants soviétiques une méfiance qui l€accompagna jusqu€à la fin de ses jours.
Zachariadis suivait avec admiration la marche de Tito mais, comme la plupart
des communistes grecs, il vouait àl €Unions oviétique et àunS taline fortement
idéalisé un véritableculte.
Il n€est peut-être pas fortuit qu€après sa destitution en 1956, Zachariadis ait
confié àl €undes es proches collaborateurs sa«profonde admiration»p our «le
systèmey ougoslave.»Et il répétait «àl€envi », bien qu€une telle déclaration de la
1part d€un chef stalinien puissep araître «paradoxale » que, si la révolution
communiste en Grèce avait vaincu, «ila urait mis enp laceuns ystèmedet ype
yougoslave.»Le germedel €indépendanced es partis communistes était né dans les
Balkans où se jouait un jeu international de grande ampleur, autour de la guerre
civile grecque, bien quecette dernière n€en aitété queledébut.
Le conflit grec fut la seule guerre civile en Europe, de la fin de la Guerre aux
eévénements dramatiques deY ougoslavie,àlaf in du XX siècle. Le dramed €après-
guerre dans les Balkans commença en Grèce et se termina en Yougoslavie.
Dans «leg rand jeu»d es Balkans, s€entremêlèrent les politiques américaine et
occidentaleeng énéral,lap olitique soviétique, la politique autonomey ougoslave et
1 Lefteris Eleftheriou, Discussions avec N. Zachariadis, Moscou: Mars-Juillet 1956,Kentavros, Athènes, 1986, p. 30.
18INTRODUCTION
la politique officielle grecque qui était, dans ses grandes lignes, identique àc elle de
l€Ouest, mais qui avait aussi ses propres caractéristiques. S€y ajouta également,l a
politique du PCG qui suivait fidèlementl €URSS, bien que Zachariadis montrât
quelques velléités d€indépendance, comme par exemple son refus de suivre les
consignes soviétiques de participation du PCG aux élections législatives de 1946.
Dans les relations gréco-yougoslaves s€exprimèrent avant tout la politique de
l€Ouest dans les Balkans, ainsi que la politique yougoslave soit sous forme
d€opposition soit sous celle de collaboration avec la Grèce. La politique soviétique
s€opposa àl €axe gréco-yougoslave, créé àl €instigationdel €Ouest, qui se maintint
en place, en théorie et en pratique et avec beaucoup de flottements, jusqu€àl a
dissolution de la fédération yougoslave.
Avecn otre recula ctuel par rapporta ux événements,iln ous est désormais
possible de les contempler avec sangf roid. Si on fait abstraction des injustices et
des crimes inhérentsàt out conflit, toujours commis pendant un conflit violent, il ne
nous paraît pas étrange qu€un homme de droite puissea ujourd€huic omprendre le
refus de la gauche d€accepter l€ingérence américaine ou anglaise en Grèce.E n
revanche, on peut aussi admettre qu€un homme de gauche comprenne le refus de la
droite grecque d€accepter l€influences oviétique en Grèce. On peut également
justifier lavolonté de la Yougoslavied€essayer de se tracer une voie autonomeentre
les deux grandes puissances de lێpoque.
La question est de déterminer par quels moyens chacun des camps ae ssayé
d€atteindres es objectifs dans cej eu balkanique d€importance internationale où, à
côté des Grandes Puissances,delaG rèce et de la Yougoslavie,laT urquie,
l€Albanie, la Bulgarie, la Roumanie et même l€Italie se mobilisèrent.
19Première partie
LA CRISE
1941-1944er
Chapitre1
LES RAPPORTS GRÉCO-YOUGOSLAVES
PENDANT LA GUERRE
Le Comitép anslave et la Grèce
Les 10 et 11 août 1941, peu de temps après l€invasion allemandeenU RSS eut
lieu en territoire soviétique la première rencontre du Comité Panslave sur l€initiative
de StalineetduK omintern. Des représentants de tous les pays slaves,d es
communistes pour la plupart, qui vivaient en URSS yp articipaient.Lat otalitéd es
pays slaves, àp art la Bulgarie qui adhérait àl €Axe, avaient subi une attaque
hitlérienne et le Comité panslave avait pour but de proclamer la lutte nationale-
patriotique des peuples slaves faceàl€ennemicommun.
Rarement, protagoniste des événements de la Seconde Guerre mondiale avait
exprimés es intentions de façonp lus claire qu€Adolf Hitler, plusieurs années avant
leur réalisation. Il écrivait:«Les Nationaux-socialistes ont pour butd €intensifier
leur politique d€occupationden ouvelles terres ƒ etl orsquen ous parlons de terres
nouvelles aujourd€hui en Europe nous n€entendons pas autre chose que la Russiee t
les États voisins »ƒ «L€existence même de l€état russe n€est pas l€uvre politique
du Slavismeƒ mais au contraire celle de l€activité créatricedel €élément
1germaniqueausein de cette race slave quin€a jamais eu la moindre valeur. »
En réponse àl €agression allemande, les dirigeants soviétiques proposaient
l€unité de la nations lave. Les pays slaves voisins de l€URSS lui étaientl iés d€un
pointdev ue géostratégiquep our sa défense. Dans les Balkans, où vivaient les
Slaves du Sud,n otamment en Yougoslavie, commença àsed évelopper au cours de
la guerrelem ouvementder ésistance le plus important de tous les pays slaves basé
sur des liens idéologiques et nationaux avec la Russie.
À l€extrême sud des Balkans,laG rèce étaité troitement liée au monde slave.
D€abordp arce qu€elled isposait d€unel igne frontalièrea ssez longue avec deux pays
slaves du sud,laY ougoslavie et la Bulgarie.EnG rèce du Nord,v ivait aussi une
minorité slave revendiquée par la Bulgarie quel €Internationale communiste
considérait dès les années vingt comme faisant partie d€une ethnie slave
particulière. Par conséquent,onnep eut étudier les rapports gréco-yougoslaves sans
prendre en compte la question slave dans les Balkans, les attentes, les rêves et les
ambitions des Slaves du sud, des Slaves en général et de leurs leaders en particulier.
1 A. Hitler,Mein Kampf, vol. II éditions Darèmas, s. d. (édition grecque), pp. 289-290.LE JEU MONDIALD ANS LES BALKANS
On ne peut pas non plus ne pas tenir compted es ambitions, des rêves et des
appréhensions des Grecs et de leurs dirigeants.
Le 9m ai 1943, avait lieu àM oscou la troisièmer éunion annuelle du Comité
panslave. Les Britanniques suivaient attentivement les réunions et les résolutions du
Comité Panslaveq ui siégeait àM oscou et analysaientd ans le détail le contenudel a
revue illustrée qu€il éditait sous le titre C‚ ABƒ HE (Les Slaves).
Au nombre des membres du comité de rédaction de la revue figuraient le
professeur yougoslave,B o„ idar Maslari…,v ice-présidentduC omitép anslave, la
Polonaise Wada Wasilewska, des académiciens russes,e tc. La diplomatie
britannique observa que, dans certains articles delar evue,ilé tait question de la
«participation des Yougoslaves àlal utte commune de résistance, de l€opposition
de la nation bulgare àlav iolence allemande », ainsi que de la «résistance des
Slaves macédoniensàHitler. »
Au fur et àm esure que la résistance yougoslave, sous la direction de Titos e
renforçait, l€intérêt que lui portaient l€URSS etleC omité Panslave augmentait, en
même temps que sa popularité.
Au printemps 1943, le gouvernement soviétique rompait ses relations
diplomatiques avec le gouvernement polonais en exilàL ondres quif ormulait des
critiques sur certains points delap olitiquedel€URSS. Dans le cadre de l€unité
slaveq u€ilv oulait renforcer, le gouvernements oviétique soutenait désormais les
forces qui lui étaientp roches en Pologneetq ui s€opposaient au gouvernement
polonais en exil. Les intentions soviétiques transparaissaient plus clairementd ans
les manifestations du Comité panslave. Le 6m ai 1943, les émissions soviétiques
retransmises par l€agence soviétique TASS évoquaient les «patriotes tchèques et
1polonais qui luttaient aux côtés du maquis yougoslave.»
L€unité slave se manifestait dans la lutte commune de résistance. Un haut
représentant du Foreign Office observait alors que dans le cadre de la politique
soviétique apparaissait une tendance, mise en évidence par la querelle polono-
soviétique, prônant la formation d€un noyau panslave de résistance àl €Axe, qui
constituerait éventuellement «len oyau centraldup ouvoir » qui s€installeraita près
la guerre dans les pays slaves.
Le Comitép anslavea vait probablementp our « but principal la formation d€un
bloc solide de Slaves»s ous l€égides oviétique. Le gouvernement de l€URSS
espérait sans aucund oute utiliser leC omité panslave comme lieu de formation des
futurs gouvernants des petits pays slaves d€Europe. Les Britanniques soupçonnaient
que le but final de Staline était l€avènementd ans les pays slaves «de
gouvernements de gauche qui se rangeraient dans la sphère d€influence
2soviétique. »
Entret emps,leg ouvernement polonais n€avait pas de relations avec le Comité
panslavec ontrairement au gouvernement tchécoslovaque qui avait mandaté son
attachém ilitaire en Russie pour suivre ses réunions. Quant au gouvernement
1 Public Record Office (PRO), Kew.Gardens, London, Foreign Office, FO 371/37009, 2531, 10-05-1943.
2 Archives duFO, FO 371/37009, N 3076,Notes duFO 19-05-1942.
24LES RAPPORTS GRÉCO-YOUGOSLAVES PENDANT LA GUERRE
yougoslave en exil, désireux d€entretenir deb onnes relations avec l€URSS, il avait
envoyé par l€intermédiairedes on ministère de l€Information un message pour
saluer le troisièmec ongrès du Comité panslaveq ui s€était réuni àM oscou en 1943.
Le représentant yougoslave àW ashington déclarait que le peuple yougoslave
«avait de l€affection pour les Soviétiques enr aison de leurs liens de sang.»L es
mêmes sources diplomatiques affirmaient que l€influence communiste en
1Yougoslavie «était plus ou moins liéeausentiment panslave. »
Finalement, les soupçons britanniques sur le rôle éventuel du Comité panslave
en tant que moyen d€expansion de l€influence soviétique dans le monde slave après
la guerre ne s€avéraient pas infondés. En effet, l€intérêt de l€URSS après la guerre
s€était concentré sur les pays slaves d€Europe, qui devaient composer le bloc
prosoviétiquei nitial complété par la suite par la Hongrie, l€Allemagne de l€Est,l a
Roumanie et l€Albanie, indépendamment du fait que ce bloc allait se dissoudre par
la suite.L es Britanniques,r éalistes, se rendaient compte que l€Union soviétique qui
assumait, sur la scène européenne, l€essentieldel €effort de guerre contre l€Axe, ne
retourneraita près lav ictoire des alliés à son isolement d€avant guerre. Les leaders
britanniques faisaient preuve de compréhension pour la nouvelle réalité qui se
dessinait en Europe en 1943, après la victoire russeàS talingrad, et étaientd isposés
àa ccepter cette influence soviétique en Europe de l€Est àc ondition que leurs
propres prétentions dans le monde de l€après guerresoientsatisfaites.
Churchill avait conscience que les États-Unis, troisièmep artenaire de l€alliance,
s€érigeaient en concurrent sérieuxd ans la sphère d€influenceb ritannique
traditionnelle.Eno ctobre1 943, eut lieu àM oscou la rencontre des ministres des
Affaires étrangères deGrande-Bretagne, des États-Unis et d€URSS.Mettant àprofit
sa présence àM oscou, le ministre des Affaires étrangères, Anthony Eden rencontra
Staline. Au cours de la conversation, Eden interrogea Staline sur las ituatione n
Grèce. Le leader soviétique répondit qu€il n€éprouvait aucun intérêtp our la Grèce et
n€entretenait pas de rapports avec EAM,F ront de Libération nationale et plus
importante organisationg recque de résistance de gauche. Sur le chemin du retour
en Angleterre, Edendep assageauC aire,r encontra le Premier ministre grec
Emmanuel Tsoudéros et lui rendit comptedelap osition supposée de Staline sur la
2Grèce.
Suite àlaC onférence de Téhéran, fin 1943,E denr encontraàL ondres
l€ambassadeur grec Athanassios Agnidis. Ce dernier interrogeas on interlocuteur
pour savoir s€il était vrai que le gouvernements oviétique«désirant entre autres
l€abolition des monarchies»avait réussi àT éhéran ào btenir des droits sur la
péninsule balkanique. Eden «démentit vivement» ces informations et rapporta
«confidentiellement»àA gnidis ce qu€il avait dit àT soudéros, às avoir que les
Soviétiques abandonnaientlaG rèce «àson amitiét raditionnelle avec l€Angleterre
1 Foreign Relations of the United States (FRUS), Diplomatic Papers 1943, vol. II,E urope, USGPO, Washington
1964, Ambassade de YougoslavieàWashington au Département d€Étatdes États-Unis, 14-04-1943. pp. 993-994.
2 eArchives du FO,F O 371/37200,R1 2294 G, 12-11-1943,etP h. Oikonomides,L es Protecteurs, 3 édition (en grec)
aux éditions Orphée, Athènes 1991, p. 13.
25LE JEU MONDIALD ANS LES BALKANS
car ils ne s€intéressaient point àcep ays.»V ers la fin de la rencontre «suite àu n
courts ilence », Eden ajoutait avoir trouvé tout àf ait normal que la Russie,enr aison
des sacrifices qu€elle avait consentis pour la libération de l€Europe, puisse exercer
1dans le monde d€après la guerre une influence analogue.
Néanmoins, l€intérêt soviétiquep our les Slaves du sud était visible et la nation
slave s€étendait jusqu€au territoire de la Grèce du Nord.C elanel aissaitp as les
inquiétudes britanniques etg recques se dissiper, bien que Staline assurât que la
Grèce ne l€intéressait pas. Pendant la SecondeG uerrem ondiale, les Britanniques
avaientm anifesté un vif intérêt pour la conservation, dans la zone d€influence
britannique, de la Grèce qui faisait partie avec la Turquie du même ensemble
géostratégique traditionnel que les régions pétrolifères du Proche et du Moyen-
Orient. Les informations qui commençaientàp arvenir sur l€activitéduC omité
panslave n€étaient rassurantes ni pour la Grècenip our laM acédoine grecque.
L€ambassadeur britannique en Union soviétique,S ir Archibald ClarkK err venait
d€informer Eden quep endant la séance plénière du Comité panslave, tenue à
Moscou le 31 janvier 1943, avaité té votéeu ne motion adressée aux «frères
Slaves»q ui «comprenait les Macédoniens en tant qu€entité nationale spécifique »
parmil es peuples slaves auxquelles la salutation était adressée. La motion appelait à
une activité unitaire commune contre Hitler, tous les Slaves émigrés aux États-Unis,
en Grande-Bretagne, au Canada,enA ustralie,enA mériqueduS ud et dans d€autres
pays et débutait ainsi: «Chers frères Soviétiques, Ukrainiens, Biélorusses, Polonais,
Tchèques, Serbes, Croates,Slovènes, Slovaques, Bulgares, Macédoniens. »
Au cours de cette session plénière du Comité panslave, l€ancien dirigeant de
l€ORIM (Organisationm acédonienne révolutionnaire de l€Intérieur) Dimitar
Vlahov,q ui avaitc ondamnél es fascistes bulgares quip rétendaient avoir libéré la
Macédoine et les Macédoniens, avait pris la parole. En réalité, les Macédoniens
slaves subissaientu ne oppression sauvages ous le joug Italo-allemand. Selon
Vlahov, la seulev oie pour préserver l€honneur etl €indépendanced es Macédoniens
2était de lutter activement contre les Hitlériens.
Durant l€année 1943, la présence yougoslave dans les réunions du Comité
panslave fut importante,c omme en témoigne la parution dans la revue C‚ ABƒ HE
d€articles concernant les partisans de Tito et leurs activités. Les succès des partisans
en Yougoslavie prenaient une place de plus en plus importante dans la conscience
des peuples slaves qui avaient subi l€invasion étrangère.P our les leaders
soviétiques, les succès des partisans yougoslaves devaientc onstituer une xemple
pour les autres peuples slaves.Les ecrétaire russeduC omitép anslave, Anatoli
Lavrentiev,h aut-responsabledum inistèred es Affaires étrangères soviétique,
parlant de la résistance des peuples slaves évoquait de façond étaillée «lal utte
héroïque du peuple yougoslave»etlev ice-président yougoslaveduC omité,
Maslari…,p rétendaitq ue les partisans yougoslaves avaient réussi àl ibérer presque
1 Archives duM inistère des Affaires étrangères Helléniques (YP. EKS.) Dossier 46, (1944), 46. 2, télégrammed e
Londres, 24-12-1943.
2 Archives du FO, FO 37/37009, N 4111/2283/38, de KerràEden le 2-07-1943.
26LES RAPPORTS GRÉCO-YOUGOSLAVES PENDANT LA GUERRE
un cinquièmedup ays. Maslari… n€avait pas manqué de mentionner le conseil qui
s€étaitt enu àB iha… en Yougoslavie, sur l€initiative des partisans, au cours duquel
on avaitd écidélac réationd €un« Conseil populaire antifasciste », nommé
«Vetche»dun om de l€Assembléen ationale populaire slave. Le but de ce Conseil
était de fonder un État libre et indépendant sur lab asedelaf raternité et de l€amitié
1entreles peuples.
La revue C‚ ABƒ HE publiait de plus en plus souvent des informations
concernant la résistance yougoslaveq ue les Britanniques faisaientt raduiree t
2étudiaient systématiquement.
Le témoinb ritannique qui assistait àlar éunion du Comité panslave du 9m ai
1943 àM oscou avaité té impressionné par les manifestations chaleureuses envers le
Métropolite de Kiev Nikolaï, au moment où il s€était hisséàlat ribune pour prendre
la parole au nom de l€Église orthodoxe russe.«Le spectacle le plus intéressantd ans
la salle du conseil était la présence d€environ 35 prêtres orthodoxes vêtus de leur
3soutanetraditionnelle.»
La religion chrétienne orthodoxe était l€une des caractéristiques delam ajorité
des peuples slaves et le régime soviétiquea vaitc ommencé às €en servir pour
promouvoir l€unité slave et russe et arracher la victoire dans la grande guerre
patriotique.
Dans una rticle de la revue C‚ ABƒ HE, en juin 1943, le Métropolite Nikolaï
soulignait que les prêtres orthodoxes en Yougoslavie, en Grèce et en Bulgarie
4avaientpubliquement dénoncé les violences fascistes.
Mais l€unité slave dans les Balkans commençait àp résenter des fissures, en
raisond es divergences yougoslaves etb ulgares sur la question macédonienne.
Divergences qui n€apparaissaient pas seulemente ntre les gouvernements officiels
des deuxp ays. La querelle entrel es communistes yougoslaves et bulgares àp ropos
de la questionmacédonienne faisait rage même au sein du Komintern.
Le communiste yougoslave Veljko Vlahovi…,q ui dirigeait la station de radio
«Yougoslavie Libre» établie en territoire soviétique,und es responsables du
bureau balkanique du Komintern avait rappelé àG eorgi Dimitrov dans une lettre
datéedu23s eptembre 1942, l€historique de la fondation du Comité panslave et la
formation en juillet 1941 du groupe directeur initial,M anouilski, Kolarov,
Djerdjinska, Shverma, Vlahovi…,q ui avait entrepris, suite aux indications de
Dimitrov lui-même, de préparer le premier Congrès panslave. Le rôle des
communistes yougoslaves et bulgares dans l€affairedelaf ondationduC omité
panslavea vait été dès le début déterminant et Vlahovi… avait été chargéder édiger
«le texte final du congrès.»M ais lap roposition des Yougoslaves sur la
1 Archives duFO, FO 371/ 37009, N 4111/2283/38, 2-07-1943.
2 Le fascicule de juillet 1943 de la revue C‚ ABƒ HE comportait deux articles relatifs àlaY ougoslavie. L€un d€eux,
signé du cadre du PC yougoslave envoyé en URSS, Velimir Vlahovi…,a vait pour titre «l€échec des deux grandes
attaques contrel es partisans yougoslaves ». L€autre signé de Dragotin Gustin† i† avait pour titre «Les traditions
d€union des peuples deYougoslavie en lutte », Archives du FO, FO 371/371/37009, N 5682, 27-09-1943.
3 Archives du FO, FO 371/37009,N3669/2283/38 de KerràEden le 14-05-1943.
4 Archives du FO, FO371/37009, N5682, 27-09-1943.
27LE JEU MONDIALD ANS LES BALKANS
participation au Comité «duc amarade Vlahov », représentant de la Macédoine,
s€était heurtée aux objections des Bulgares,b ien que Dimitrov lui-mêmea it fait
preuve de compréhension envers cette proposition.
Les dissensions entre Yougoslaves et Bulgares apparurent dans des articles
parus dans l€organe officiel du Comité panslave et réédités dans les journauxd es
Slaves émigrés auC anada, aux États-Unis et en Amérique latine. À laf in du mois
de novembre 1942, on avait vu paraître dans C‚ ABƒ HE deux articles relatifs àl a
question macédonienne dont le contenu étaitd iamétralemento pposé, ce qui pouvait
bien entendu semer la confusion chez les lecteurs. Le premier avait été écrit par la
Bulgare Stela Blagoeva qui parlait de la Macédoine yougoslave occupée comme
«des nouvelles régions»b ulgares et soutenait qued ans lap réfecture de Drama,e n
territoire grec,q ui avaité té occupéep ar les Bulgares «lam ajorité des habitants
étaientd es Bulgares et nond es Macédoniens.»B lagoevap arlait également de
partisans yougoslaves et non de Ma qui s€activaient en Macédoine.
Dans le même numéro de C‚ ABƒ HE, Veljko Vlahovi… soutenait «que la lutte
du peuple macédonien contre les occupants s€intensifiait.»V lahovi… écrivait que
les Slaves macédoniens étaient la nation principale parmic elles qui habitaient la
Macédoine et se référait àlac oordinationd es partisans macédoniens avec les
partisans deY ougoslavie, d€Albanie et de Grèce. Vlahovi… évoquait dans sa lettre à
Dimitrov la confusion crééec hez les lecteurs de C‚ ABƒ HE par deux articles
d€orientation si différentes ur le conflitd es Yougoslaves et des Bulgares àp ropos
du problèmemacédonien.
Un événement sérieuxq ui avait aggravél es relations entre communistes
yougoslaves et bulgares eut lieu peu après l€occupation de la Macédoine
yougoslave( Macédoineduf leuve Vardar) par les Bulgares alliés de l€Axe.Àcette
date, le responsable du Comité provincial de Macédoine du Parti communiste
yougoslave Metodije Shatorov-Charlot étaitc onvaincu d€adhérer au Parti
communiste bulgare, dénommé «Parti ouvrier deBulgarie»(POB).
En même temps, le Comité provincial de Macédoine du PCY passait au POB.
Les communistes yougoslaves accusèrent leurs camarades bulgares d€avoir accepté
comme un fait accomplil €occupation de la Macédoine yougoslave et l€extension de
la Bulgarie fasciste et d€avoir «débauché»leC omité provincialdeM acédoine du
PCY sous le motd €ordre« un État, un Parti»p our l€intégrer àl eur Parti
communiste. Le leader des partisans de Macédoine du Vardar, Tempo, dans une
rencontrep ostérieure avec des représentants du POBa llait caractériser cet acte
comme une manifestation du «chauvinismebulgare. »
La question du détachement de l€organisation macédonienne du PCY et de son
rattachement au POB avait été mise àl €ordre du jour au Comité exécutif du
Komintern qui avait décidé la réintégration de l€organisation partisane de la
Macédoine du Vardar au PC de Yougoslavie. Mais l€initiative bulgare avait déjà
1crééunclimat de méfiance entre les deux partis.
1 Slobodan Nesovi… , Yugoslav„ Bulgarian Relations 1941-1945, Macedonian Review Ed., Skopje, 1979, pp. 197-201,
204-206.
28LES RAPPORTS GRÉCO-YOUGOSLAVES PENDANT LA GUERRE
Par ailleurs, la marche ascendante du mouvementp artisan en Yougoslavie par
opposition au développement modeste du mouvementa nalogue en Bulgarie,
renforçait la popularité de Tito tantd ans les milieux de l€alliance anti-hitlérienne
que dans les peuples slaves.
Les partisans yougoslaves secondèrent par leur luttedef açon substantiellel es
efforts de l€Armée rouge, renforcèrent le projet d€extensiondel €influence
soviétique dans les Balkans et justifièrent en même temps la propagande russes ur
l€efficacité de l€unités lave en première ligne de la lutte anti-hitlérienne en Europe.
Ce renforcement du mouvement de résistance en Yougoslavie, offrait en même
temps àT ito l€occasion de revendiquer la préséance dans le mouvement
communiste des Balkans. Dans une lettre personnelle, àl €occasion d€une
déclaration des communistes bulgares qui ne remportait pas l€adhésion de leurs
camarades yougoslaves, Tito posait àS taline la questionsuivante: «Qui était alors
le soutien de l€Union soviétiqueenE urope, la Bulgarie ou la Yougoslavie?»Et il
1répondaitlui-même«c€est bien la Yougoslavie. »
Mais la lune de miel entre Staline et Tito, si courte qu€elle fut, n€empêcha pas
les Bulgares de prendrep arfois des décisions qui gênaient le PC de Yougoslavie.
Ainsi après l€annonce de la décisiond es partisans yougoslaves dec omprendred ans
la fédération yougoslaveq u€ils s€apprêtaient àc réer un membre fédéré du nom de
Macédoine, les communistes bulgares avaient répondu par ce motd €ordre: «la
Macédoine aux Macédoniens. ». Le «Front patriotique»etl es communistes en
Bulgariep ensaient que «l€Union soviétique et les forces démocratiques seraient
garantes d€uneM acédoine libre et indépendante»q ui ne serait pas forcément
2membre d€une Yougoslavie fédérée.
Or, cette position du POB contrariait énormément le commandement du PCY.
Les divergences entre communistes yougoslaves etb ulgares empêchèrentu ne
coopérationàlongterme vis-à-vis de la Grèceàl€après-guerre.
Les relations des gouvernements en exil de Grèce et de Yougoslavie
Le 4a oût 1936, le roi de Grèce Georges II en collaboration avec le Premier
ministre Ioannis Métaxas avait aboli les libertés démocratiques en Grèce et avait
instauré un régimeded ictature. Sixm ois avant l€instauration de la «dictature du 4
août»,lel ieutenant-colonel R. Peyronnet, attaché militaire auprès des légations de
FranceenG rèce et en Albanie, écrivait dans son rapport envoyé d€Athènes:
«Depuis une date antérieure de quelques semaines àl €ouverture des hostilités
italiennes en Éthiopie, l€Angleterre effectue dans tous les Balkans un très sérieux
1 Archives Centrales du Parti Ouvrier Bulgare( POB), ‡ 1455, a.e. 1498, Tsola Dragoïtcheva, De la défaite àl a
victoire, les notes d€une révolutionnaire bulgare éd. Paratiritis-Sofia Press, trad. grecque du bulgare, 1983, p. 249.
2 TsolaD ragoïtcheva, De la défaite àlav ictoire,o p. cit., Lettres de Tito àS taline, Archives Centrales du POB, ‡
1455, a.e. 1498, p. 249. Déclaration du Front Patriotique de Bulgarie, décembre 1943, pp. 241-243.
29LE JEU MONDIALD ANS LES BALKANS
effort diplomatique, commercial, militaire même,s ans excepter une invasion
d€agents de l€Intelligence Service. »
Peyronnet se demandait si l€information qui avait circulé àP aris comme à
Athènes, selon laquellelaG rèce «était devenue un dominion anglais »
correspondaitàu ne réalitédef ait. L€Attaché militaire français observait que la
Grèce s€était placée depuis longtemps dans l€orbite britannique. D€ailleurs, il était
tout naturel que la Grèce «dont nous avons tant de fois observél es affinités avec
l€Angleterre, pays de marins, de commerçants et de banquiers,o ccupe une position
stratégique exceptionnellee ntre Suez, Haïfa, les Dardanelles et l€Adriatique et
1
possèdedes bases navales importantes qui tententlegouvernementdeLondres. »
Les prétentions italiennes d€expansion en Méditerranée et en Afrique, comme
dans les Balkans, qui avaient créé un sentiment d€inquiétude en Grande-Bretagne et
en Grèce les fit se rapprocher de plus en plus pour contrecarrer les projets de
Mussolini. L€offensivei talienne contre l€Éthiopie, en octobre 1935,a vait été
caractérisée par Churchill comme une tentative «d€ajouter encore un pays à
2l€empire colonial italiennouvellement paru.»
Les Grecs, bien entendu, se rendaient compte que l€Angleterre de 1936 n€était
plus celle des années 1900. «Mais l€empire britanniqueé tait encore si puissant aux
yeux des Hellènes, autrement supérieur aux forces dont pouvait disposer
3Mussolini»soupirait Peyronnet.
Les intérêts delaGrèce s€étendaient au Proche et Moyen-Orient, où l€Angleterre
conservait une influence importante, de sorte que les bonnes relations gréco-
britanniques garantissaient jusquۈ un certain point les positions grecques dans ces
pays.Lad iplomatief rançaise estimait que la communauté grecque d€Égypte, pays
quiset rouvait sous contrôle britannique, était la plus peuplée et constituait le noyau
le plus richedel€Hellénismehors de Grèce.
L€antagonismei talo-grecenM éditerranée portait sur le Dodécanèseq ue les
Italiens avaient arraché àlaT urquie. La Grèce résistait aux efforts de Mussolini
pour «italianiser»leD odécanèse, habité majoritairement par des Grecs. Les
divergences italo-grecques ne se limitaient pas àl €espacedus ud-est de la
méditerranée.E lles portaient égalements ur les Balkans.D €unp oint de vue
géostratégique,laG rèce demeurait une force en Méditerranée et dans les Balkans
en même temps. À une moindre échelle,laY ougoslavie et l€Albanie,q ui
possédaientunl ittoral très étendus ur la mer Adriatique étaient également présentes.
L€Italie manifestait un vif intérêt pour les Balkans puisqu€elle prétendait jouer un
rôle prépondérantenA lbanie. Mais la Grèce s€intéressait aussi àl €Albanie,d ans le
sud de laquellevivaitune minorité gréco-orthodoxe très soudée.
À cette époque, l€Italie s€efforçait également de déstabiliser laY ougoslavie en
soutenant les extrémistes du nationalismec roate ainsi que d€autres tendances
1 SHAT, Série N (1920-1940), 7N2875, Lieutenant- Colonel Peyronnet àM onsieur le Ministre de la Guerre (État-
emajor de l€Armée- 2 Bureau), Secret, Athènes 5-02-1936.
2 W. Churchill, La SecondeGuerremondiale,(en grec), vol. 1, ed. Yovanis, sans date, p. 128.
3 SHAT, Série N,7N2875, Rapport d€Athènes du 5-02-1936.
30LES RAPPORTS GRÉCO-YOUGOSLAVES PENDANT LA GUERRE
séparatistes de ce pays. Certaines forces politiques yougoslaves contestaient de leur
côté l€intégrité du territoirei talien, soutenant que les régions italiennes habitées par
des populations slaves avaient été injustement annexées par l€Italie. Les
représentants de la Frances uivaienta vec attention les mouvements italiens dans les
Balkans et voyaient d€un mauvais ill es positions quel €Italieg agnait en Albanie,
les points de convergence qui la rapprochaient de la Bulgarie d€une part et ceux qui
l€éloignaient de la Yougoslavied €autrep art, «autant de données qui compliquent
une situation déjà délicate et dont la Grèce doit tenir comptep our régler son attitude
1en conséquence. »
Au moment où les nuages d€une nouvelle guerre mondiale s€amoncelaient pour
obscurcir l€horizon international, la Grande-Bretagne et la France cherchaient
d€autant plus résolumentàcréer un front balkanique qui s€opposerait aux forces
ascendantes d€Hitler et de Mussolini. Mais le putsch militaire manqué des partisans
de Vénizélos, en mars 1935, avait provoqué une agitation sérieuse au sein de
l€armée grecque «àune heure où la situation générale était assez sombre»,s elon
l€attachém ilitaire de France àA thènes. Cette agitation au sein des forces militaires
grecques suscitait des inquiétudes chez les alliés delaG rèce dans les Balkans, tout
au moins chez ceux qui étaient considérés comme tels, les Yougoslaves et les
Turcs.
Ces deux alliés occasionnels de la Grèce désiraienta voir des alliés balkaniques
neutres. En revanche,l €instabilité politiqueenG rèce créait un climat défaitiste chez
les Yougoslaves et chez les Turcs,p eu propice, selon les Anglo-français, à
l€édification dans les Balkans d€un front uni contre Hitler et Mussolini. La
Yougoslavie et la Turquie ne pouvaientp lus s€attendre àd es appuis grecs efficaces
en cas de conflit, mais «aum oins voulaient-elles que le malaise grec ne leur porte
2pas préjudice. »
Le putsch militaire avorté de 1935 avait permis le rétablissementdel a
monarchie suite àunr éférendum entaché de fraude électorale,c omme l€avait admis
Sir Sydney Waterlow, ambassadeur britanniqueenGrèce. Les diplomates français à
Athènes ajoutaient foiàu ne croyance solidement ancrée dans les milieux
compétents les plus divers, às avoir que «c€était Londres qui avait rétabli la
monarchie»enGrèce.
Le moment était critique et la Grande-Bretagne semblait s€inquiéter de plus en
plus de l€évolution des affaires internationales. L€ambassadeur britannique à
Athènes insista àp lusieurs reprises, auprès du chef du bureau politique du roi
3Georges II, sur la nécessité d€instaurer une dictature.
Trois ans après l€instauration de la dictature du 4a oût 1936,l €ambassadeur
britanniques oulignaitd ans unr apport envoyé às on gouvernement «qu€il ne
pouvait ya voir de lien plus étroit du roi avec nous.»Q uant au Général Métaxas, les
1 SHAT, Série N.7N2875, Rapport de Peyronnetattitré «LaGrèce et la Méditerranée Orientale », du 31-01-1935.
2 SHAT,SérieN,7N2875,Rapport d€Athènes, 20-05-1935.
3 SHAT,S érie N,7N2875, Rapportd€Athènes du5 -02-1936. Spyros Markezinis, HistoireP olitique Contemporaine
de la Grèce, ed. Papyros, Athènes 1994, vol.A, pp. 6-7.
31LE JEU MONDIALD ANS LES BALKANS
Britanniques ne pouvaient douter de sa sincéritéq uand il déclaraitq ue «las écurité
de la Grèce était irréversiblementl iée àlac ontinuité de la domination britannique
en Méditerranée.» Selon Waterlow, la dictature du 4a oûté tait en tous points
positive. L€ordre, sapé par les communistes, avait été rétabli dans tous les secteurs
de l€administration. Les forces militaires avaient étér enforcées et un sentiment
général de sécurité et de stabilité régnait dans le pays «enc ontraste notablea vecl e
1régime parlementaire où régnaient l€inquiétude et l€incertitude. »
Les constatations del €ambassadeur britannique s€avérèrent fondées,p uisquel a
Grèce, sous le régimedu4a oût, resta auxc ôtés de la Grande-Bretagne, repoussant
avec succès l€offensive italienne du 28 octobre 1940 et se défendant avec moins de
succès contre l€offensiveh itlérienne àlaf rontière nord et en Crète, en totale
collaboration avec les forces militaires britanniques.L es victoires grecques contre
les Italiens furentu tilisées par la propagande britannique pour stimuler le moral des
citoyens britanniques, et ceuxd es pays amis et battre en brèche le mythe d€un Axe
invincible.
En novembre 1940, le diplomate français Henri-Haye en poste àW ashington,
informaleg ouvernement de Vichy qu€au Département d€État américain où ces
derniers temps l€on se montrait fort inquiet de l€offensived iplomatiquea llemande
dans les Balkans, régnait depuis quelques jours une atmosphère plus optimiste.
«C€est le résultat de la défaite subie par les Italiens enG rèce et en Albanie qui
éveilled es espoirs que les Turcs, les Bulgares et les Yougoslaves résisteront aux
2pressions de Berlin. »
Notons pourtant que jusqu€à l€agression italienne, le régimedu4a oût, sous les
injonctions britanniques, affichait sa soi-disant neutralité, pour ne pas susciter de
réactions prématurées delapartdel€Allemagne et de l€Italie.
L€ambassadeur de France àA thènes,G aston Maugras, avait appris par son
gouvernement les raisons pour lesquelles le gouvernement britannique estimait
souhaitable que certains états balkaniques proclamentl eur neutralité. Il s€agissait
«d€une neutralité temporaire qui ne devrait pas empêcher ces pays de lier leur sort
3
au nôtre. »
La dictature du 4a oût possédait les caractéristiques totalitaires qui
l€apparentaient aux autres régimes dictatoriauxe uropéens. Les membres de
l€Organisation nationale de la Jeunesse (EON) par exemple, inaugurée par le
Premier ministre Métaxas, saluaient àlaf açonn azie ou fasciste en levant le bras
droit. Les relations économiques gréco-allemandes progressaient également. Mais
tout cela n€était qu€unef açade qui ne déterminait nullementl €orientation
internationale du pays. Le régimedu4a oût et le roi Georges II conservaient des
rapports spéciaux et privilégiés avec l€Angleterre et de très bonnes relations avec la
1 Public Record Office (PRO), England, CAB 21/ 1912, S. Waterlow àH alifax, 5-06-1939. Ph. Oiconomidis, La
Grèce entre les deux mondes, Athènes, ed. Orphée 1990, pp. 389-392.
2 Archives du Ministère Français des Affaires étrangères, Paris, Vichy, Guerre 1939-1945, Dossier 937, microfilm,
de Washington(H. Haye) 29-11-1940.
3 Archives du Ministère Grec des Affaires étrangères, Dossier 4, (1940). M.G. Maugras, Ministre de France en Grèce
àson excellence M. Edouard Daladier, Président du Conseil, Ministre des Affaires étrangères, 25-09-1939.
32LES RAPPORTS GRÉCO-YOUGOSLAVES PENDANT LA GUERRE
France.L €Angleterre et la France considéraient la Grèce comme un bastion de
résistance dans les Balkans contre les ambitions expansionnistes de l€Allemagne et
de l€Italie.
L€attaché militaire français àA thènes, avantm êmel €instauration de la dictature,
avaitj ugéq ue le choixdeI oannis Métaxas àlap résidence du gouvernement par le
roiG eorges était très heureux, car cet homme se distinguaitp ar une «impartialité
parfaite»etunp atriotisme sans faille et certains indices tendaient même àf aire
croire «qu€il se tournerait sans trop de difficultés duc ôté de la France.»L e
militaire français entretenait avec le général Alexandre Papagos,h aute personnalité
de l€Armée grecque, d€anciennes relations qui lui permettraientde«défendre la
1causedes intérêts industriels français. »
Durant la période de la dictature du 4a oût, le commandementm ilitaire grec
entretenait des relations étroites avec les commandements militaires anglais et
français, dans un effortdec oordinationdel eurs forces. Suite àl €accession du
général français Maurice Gamelin au commandementd es forces franco-anglaises
en septembre 1939, des entretiens secrets eurentl ieue ntre les états-majors français
et grec pour assurer lac oordinationd es préparatifs de guerre.J ustea près la
déclaration de la Seconde Guerre mondiale, un mandataire personnel du général
Gamelin se rendit àA thènes en grand secret pour engager des pourparlers avec le
2chef de l€État-major grec,legénéral Papagos.
L€envoyé du général Gamelin remit au général grec un message personnel du
chef militairefrançais qui écrivait entre autres:
«Mon cher général, désireux de vous mettre personnellementauc ourant de la
situationg énérale, je vous envoie le lieutenant-colonel Mariot. Je vous demande de
le considérer comme un officier ayant toute ma confiance. Vous pourrez vous-
même le charger de me transmettre toutec ommunication qu€il vous plaira et
notamment tout ce qui pourra servir de baseàl€aide que nous serons susceptibles de
3vous apporter.»
Le 26 décembre 1939, Papagos répondait àG amelin par une lettre personnelle
où il écrivait entre autres:
«Mon généralƒ Le lieutenant-colonelM ariot ab ien voulu me mettre au
courant de la situation générale. Son exposé fort intéressant ac onfirmé, une fois de
plus, ma confiance absolue dans le succès final des armées alliées sous votre
commandementé clairé. J€ai remis au lieutenant-colonel Mariot un mémorandum
sur lep oint de vuedel €État-major hellénique, ainsi que sur les besoins les plus
urgentsƒ Si l€évolutiondelag uerre amènelac ollaboration de nos armées, l€armée
hellénique sera fière de combattre une fois de plus aux côtés des glorieuses armées
4alliées. »
1 SHAT, Série N,7N2875, du rapport Peyronnetdu1 4-10-1935 et du 28-05-1936.
2 Alexandre Papagos fut Ministre de la Guerre en 1935. Il prit la tête de l€armée grecque durant la guerre gréco-
italienne de 1940-41.
3 Ministère Grec des Affaires étrangères, Dossier4(1940), GamelinàPapagos le 6-12-1939.
4 A/YPEKS, Dossier4(1940), Lettre manuscrite du Général Papagos au Général Gamelin du 26-12-1939.
33LE JEU MONDIALD ANS LES BALKANS
Le gouvernement grec était convaincu que l€intérêt national du pays imposait
une liaison stable avec les Anglais et leurs alliés. D€ailleurs, aucun autre pays
balkanique ne s€était rangé officiellementa vecu ne tellec onstance auxc ôtés de la
Grande-Bretagne àlav eille de la Seconde Guerre mondiale et pendant toute sa
durée. L€ambassadeur grec auprès du gouvernement de Vichy explicita avec une
rare clarté la position officielleg recque au représentant du gouvernement français.
L€ambassadeur grecàV ichy,presque un mois avant l€offensive allemande contre la
Grècee xpliquait «q ue la Grècen €avaitp as le choix.»Ilf allait qu€elle continue la
lutte, «mêmesie ller isquait d€être écrasée et occupée entièrementp ar les
Allemands ou ce qui serait encore pire par les Italiens.»Si la Grèce concluait alors
la paixa vecl es puissances del €Axe, elle se créerait de nouveaux adversaires,l a
Grande-Bretagne et les États-Unis. Si elle rejoignait l€Axe, elle ne pourrait plus
compter sur l€appui des puissances anglo-saxonnes àlaf in de la guerre. Les forces
de l€Axe exigeraient de leur nouvel allié qu€il mette àl eur disposition son territoire.
Il estm êmeàprévoir qu€on arracherait àlaG rèce une partie de la Thrace pour
récompenser la Bulgarie et que l€Italie annexerait une partie de l€Épire, l€île de
Corfou et «Dieu sait quoi encore ! »
Selon l€ambassadeur grec, personne ne pensait en Grèce que la Grande-Bretagne
et les États-Unis qui, sans aucund oute,e ntreraient bientôt en guerre, seraient
écrasés par l€Allemagne et seraient rayés de la carte du monde. Les hauts
responsables grecs pensaient avoir choisi «leb on cheval », anglo-saxon, qui les
conduirait àlav ictoire avec toutes les conséquences positives qui en découleraient
pour leurs revendications nationales.
«Ent outc as,a joutait l€ambassadeur de Grèce, nous avons choisi librement
notre partenaire et, quoi qu€il arrive, il faut quen ous lui restions fidèles jusqu€au
bout.N otre sort est définitivement lié au sort de l€Empire britanniqueetn ous ne
1pouvons pas chercher actuellementnotre salut ailleurs.»
À cem oment, les Anglais et les Français espéraient en un frontc ommung réco-
yougoslave dans les Balkans qui s€opposerait fermement aux prétentions
expansionnistes italiennes et allemandes. La Grèce et la Serbie s€étaient alliées
durant les Guerres balkaniques, comme durant la Première Guerre mondiale où
elles se rangèrent aux côtés de l€Entente. L€accord sur lac réationd €unÉ tat
commund es Serbes, des Croates et des Slovènes avait été conclu parmil es
intéressés le 20 juillet 1917 àC orfou. La déclaration commune de Corfou stipulait
que «l€État des Serbes, des Croates et des Slovènes, appelés égalementS laves du
SudouY ougoslaves,s eraitunr oyaume libreeti ndépendant, possédant un territoire
unifié et unec itoyenneté unique.» Une fois l€unificationr éalisée, le nouvel État
deviendrait une monarchie constitutionnelle, démocratique et parlementaire, ayant à
sa tête la Dynastie serbed es Karadjordjevi….LaS erbie devaitc onstituer le noyau du
ernouvel État dontl €unification fut proclaméef inalementàB elgrade, le 1 décembre
1918.C €est ainsi queler oyaume des Serbes, des Croates et des Slovènes s€était
1 AMAEF, Vichy, Guerre 1939-1945, Balkans,D.938, microfilms,Vichy (NAC), 8-03-1941.
34LES RAPPORTS GRÉCO-YOUGOSLAVES PENDANT LA GUERRE
constitué sous l€autorité de la maison royale serbe. D€après les résultats du
recensement de 1921, les Serbes constituaient l€ethnie la plus nombreuse au sein du
nouvel état, représentant 39% de la population,m ais ils n€étaient que minoritaires
au total. La population croate constituait 23,9% delap opulation du nouvel État et
les Slovènes 8,5% du total.
Il est àn oter que dans le nouvelÉ taty ougoslavev ivaient des minorités non
slaves importantes, quir eprésentaient environ 15% de l€ensemble de la population.
Des Allemands dont le nombre se montaità4 ,3%,d es Albanais, 4%,d es Hongrois,
13,9%,des Roumains, 1,6%,des Turcs, 1,2%,etdes Italiens 0,1%.
La Grèce avait été un des premiers pays àr econnaîtrelen ouvel État des Slaves
du Sudàlafin du mois de février 1919.
Dès ses premiers pas, le nouvel État slavea vait été confronté àd es problèmes de
cohésion nationale, àd ivers niveaux,ets urtout àd es différences de nationalitée ntre
Serbes et Croates, deux ethnies dont les populations n€étaientp as concentrées sur
un territoire précis, mais qui étaient disséminées end ivers points du territoire du
nouvel État.Le6j anvier 1929,ler oi de Yougoslavie Alexandre, dans sa volonté
d€unifier véritablement le nouvel État, avait établi un régimep ersonnel dictatorial.
Alexandreé tait fidèle àl €idéeduy ougo-slavismei ntégral et, le 3o ctobredel a
même année, le Royaumed es Serbes,d es Croates et des Slovènes était rebaptisé
RoyaumedeY ougoslavie.Ler oi de Yougoslavie procéda àd iverses réformes, mais
ne réussitpasàmettre finàcertaines divergences nationales, entre Serbes et Croates
notamment, mais aussiàc elles d€autres minorités nationales qui revendiquaient leur
autonomieouleur indépendance.
Le 9o ctobre 1934, àM arseille, au cours d€unev isiteo fficielle, le roi Alexandre
de Yougoslavieé tait assassinéetlem inistre des Affaires étrangères français, Louis
Barthou qui l€accompagnait subissait le même sort. Le princeP aul, héritier
d€Alexandre, en tant quep remier vice-roi d€une vice-royautéàtrois membres,
entreprit de gouverner le pays jusqu€à la majorité de Pierre II, fils du monarque
assassiné. Les pressions qui s€exerçaient àl €intérieur de la Yougoslavie allaient des
revendications de réformes démocratiques ets ociales,j usqu€à des demandes
d€autonomie nationale. Le gouvernement yougoslave s€efforçaitdeb iaiser et
malgré ses traditions d€amitié avec la France et l€Angleterre opérait des ouvertures
en directionducampadverse.
La Yougoslavie était donc confrontée àd es problèmes dec ohésion nationale.
Les Croates Oustachis, d€obédience fasciste,d isposant du soutien de l€Italie et de la
Hongrie, déployaient une activité intensep our détacher la Croatie de la
Yougoslavie et fonder un État croate indépendant. Churchill considérait le Premier
ministre yougoslave, Milan Stojadinovi…,c omme la cheville ouvrière du
rapprochement entre la Yougoslavie et l€Allemagne et comme le champion du refus
de collaboration avec la «Petite Entente»e ntre la Roumanie, la Tchécoslovaquie et
la Yougoslavie. Durant la période critique,àlav eille de la guerre, les leaders
1 Duˆ an T. Batakovi… , Yougoslavie, éditions«L€âge d€homme », Lausanne, 1994, pp. 133-134, 141.
35LE JEU MONDIALD ANS LES BALKANS
balkaniques se hâtaient de signer divers«p actes d€amitié », qui ne devaient avoir
finalement aucune valeur pratique. Le 25 mars 1937, le jour de la fête nationale
grecque, anniversaire de la révolution de 1821, Stojadinovi… signait un pacte
d€amitiéi talo-yougoslave.P resque deux mois auparavant, un pacte analogue avait
été signé entre la Bulgarie et la Yougoslavie.
Ces deuxp actes neg arantissaient pas l€intégrité de la Yougoslavie et
n€empêchèrent guère l€Italie et la Bulgarie de collaborer pour démembrer cep ays.
En mars 1938, les forces nazies occupèrent l€Autriche sans rencontrer aucune
résistance et se rapprochèrent ainsi des frontières septentrionales delaY ougoslavie.
En automne de cette même année, était signé le pacte de Munich et Hitler, devant le
recul de la France et de l€Angleterre, réussi àd émembrer la Tchécoslovaquie. Ces
nouvelles évolutions augmentèrent le sentiment d€insécurité chez les dirigeants
yougoslaves etr enforcèrentd ans cep ays l€opinion déjà bien installée que la
Yougoslavie ne pouvait plus àl €avenir s€appuyer avec fermeté sur l€alliance anglo-
française. De la sorte,s ous le gouvernement de Stojadinovi…,laY ougoslavie prit
ses distances àl €égard de la France et se mitànouer des relations cordiales avec
el€Italie et le III Reich.
Churchill observait que la défaite de la France, en juin 1940, «p rivait les Slaves
du sud de l€amitiét raditionnelle de ce pays et de la politique de sécurité que celle-ci
poursuivait », et quep ar conséquentc ette défaite renforçait normalementl es
tendances delaY ougoslavie au rapprochementa vec l€Allemagne. Cette tendance
développée àB elgradep ar le vice-roi Paul et son gouvernement, se trouvait
renforcée par les dispositions expansionnistes del €Italied ans les Balkans, ainsi que
par lap énétration économique allemande dans le sud-est de l€Europe, yc ompris en
1Yougoslavie et en Grèce.
En avril1 939, l€Italiee nvahit l€AlbanieetM ussolinisem it àf aire avancer ses
troupes dans les Balkans.P rogressivement, tous les pays voisins de la Yougoslavie,
exceptée la Grèce qui restait fidèle àl €alliancea nglo-française, se rangèrent aux
côtés d€Hitler et de Mussolini, notamment l€Autriche, la Hongrie, la Roumanie, la
Bulgarie et l€Albanie. Ainsi,les entiment d€insécurité de la Yougoslavies e
renforçait et le danger du démembrement planait au-dessus du pays. Les
Yougoslaves suivaient avec une attention toute particulière les contacts etl es
pourparlers germano-bulgares.
erEn février 1941,l €accord militaire germano-bulgare se concrétisa et le 1 mars,
le Premier ministre bulgare Filov signa un accord d€alliancea vecl €Axe. L€armée
allemandee ntrait en Bulgarie et touchait àlaf rontière yougoslave.Lem êmej our,
l€ambassadeur de FranceàB elgrade, Roger Maugras, transmettait au gouvernement
de Vichy qu€«àB elgrade on voitl €encerclement du pays se poursuivre et l€on
redoute que les revendications bulgares sur laM acédoine ne soient désormais
2soutenues par le Reich. »
1 Churchill, op.cit., vol.3( ed. en grec), pp. 253-254.
2 AMAEF,Vichy, Guerrede1939-1945,Balkans,Dos.938,m icrofilms, R. Maugras depuis Belgrade, du 1-03-1941.
36LES RAPPORTS GRÉCO-YOUGOSLAVES PENDANT LA GUERRE
Mais des signes inquiétants parvenaient d€autres régions deY ougoslavie.L a
délégation diplomatiquef rançaise dans lac apitalec roate signalait que dans les
derniers temps,àlaf rontière italienne, en Istrie, des troupes armées arrivaient
continuellement, ce qui confirmaitl €opinion largementr épandues elon laquelle
l€Italie se préparait àu ne action contre la Yougoslavie.«L€activité àF iumeetd ans
1les régions frontalières degroupement d€Ante Paveli… confirmeces hypothèses. »
En février 1941, àunm oment où la Bulgarie avançait résolumentd ans la voie
ede la collaboration avec le III Reich, la Turquie signait avec elle un pacte d€amitié.
La Turquie pour des raisons d€autodéfense s€efforçaité galement de biaiser et de
sauvegarder san eutralité et surtoutl €intégrité de son territoire. La déclaration
commune turco-bulgare«tout àf ait inattendue»p roduisit une impression assez
forte sur les membres du corps diplomatique de Vichy. Certains de ces diplomates
2considérèrent le pacte d€amitié turco-bulgare comme une victoire de l€Allemagne.
Quand le président du Conseil grec fut interrogé sur la situation par
l€ambassadeur de FranceàA thènes, il répondit qu€ilned ésapprouvait pas le
contenu du pactet urco-bulgare. Il jugeait malgré tout le moment choisi «b ien
3inopportun. »
Des réactions analogues furent notées àB elgrade où le pacte turco-bulgare
produisit«une impression déprimante dans les milieux politiques»etr enforça les
tendances àlan eutralité entre les deux camps opposés, tandis que la guerre était
déjà en évolution. L€État-major yougoslave estimait de son côté que le pacte turco-
e 4bulgare constituait un succès pour leIII Reich.
Même si la Yougoslavie conservaitd es relations amicales avec la Grèce,e llen e
cessait au fond de s€intéresser àund ébouchéenM er Égée, de même que la
Bulgarie. Elle avait même discrètementf aitp artdeced ésir auxB ritanniques.
Lorsque Stojadinovi…,p our des raisons tactiques, avait entrepris de se rapprocher de
l€Italie et de l€Allemagne, il n€avait pas dissimulé l€intérêt de la Yougoslavie pour la
Mer Égée et surtout pour Salonique. En 1937, Stojadinovi… avaitp arlé au comte
Ciano etàMussolinidel€espace vitaldont la Yougoslavieavait besoin du côté de la
mer Égée. En juin 1938, le même Stojadinovi… confiait àC iano qu€un débouché
vers la mer Égée n€était pas de premier intérêt, mais que la question restait ouverte
5pour lepeupleyougoslave.
Un mois après l€attaque italienne contre la Grèce, le ministre adjoint des
Affaires étrangères deY ougoslavie confessait àl €ambassadeur de France que, tout
en restanta ttaché àlap aix, le gouvernement de Belgradenep ourrait admettre de
1 AMAEF, Vichy, Guerre de 1939-1945, Balkans, Dos. 937, Le Consul Général Georges Gueyraud.àP aul
Baudouin,M inistredes Affaires étrangères,Zagreb, du 20-06-1940.
2 AMAEF, Vichy, Guerre 1939-1945, Balkans,D os.9 38,D ocumenti nterne au GouvernementdeV ichydu1 9-02-
1941.
3 AMAEF, VichyGuerre de 1939-1945, Balkans, Dos. 938, G. Maugras depuis Athènes le 18-02-1941.
4 AMAEF, Vichy, Guerre de 1939-1945, Balkans. Dos. 938, R. Maugras depuis Belgrade le 19-02-1941.
5 GaleazzoC iano,C iano€s DiplomaticP apers, BeingaR ecord of Nearly 200 conversations Held During the Years
1936-1942,London, Odhams 1948, pp. 103, 152, 214.
37LE JEU MONDIALD ANS LES BALKANS
voir les Italiens ou les Bulgares occuper Saloniqueetc ouper laY ougoslavie «de
1son meilleur débouché vers la mer. »
La Yougoslavie pouvait-elle malgré tout faire avancer ses forces militaires dans
cette direction sans l€autorisation de l€Axe ou l€accord de la Grèce et de
l€Angleterre? Pendantq ue le gouvernement yougoslave s€inquiétaitdud estin de
Salonique,ile ntamait parallèlementd es pourparlers discrets avecl €Allemagne
hitlérienne,a fin d€arriver àuna ccord communq ui, en échange d€une collaboration
future avecl€Axep ermettrait àlaY ougoslavied€obtenir lep lus grandp ort de Grèce
du Nord, Salonique,etunprécieuxdébouché vers lamer Égée.
En novembre 1940, le ministre yougoslave des Affaires étrangères, Cincar-
Markovi…,e ntamaitd es pourparlers secrets avec les dirigeants allemands. Le 14
février 1941, le Premier ministre yougoslave, DragiˆaC vetkovi…,q ui avait
remplacé dès 1939, Stojadinovi…,s uivi de Markovi… rencontrait Hitler. Le dictateur
allemandp roposa às es interlocuteurs une adhésion relativement anodine de la
Yougoslavie àl €Axe, puisqu€il n€exigeait pas de participation armée aux côtés de
l€Allemagne, mais «auc as où se décideraitu ne action allemande contre la Grèce »,
les Allemands auraient la possibilité d€utiliser le réseau routier et ferroviaire
yougoslave pour leur ravitaillement.
Dès décembre 1940, Hitler avait donné le feu vert àl €armée allemande pour
lancer «l€Opération Marita»q ui prévoyait l€occupation de la Grècep our que celle-
ci ne puisse pas servir aux Anglais deb ase aérienne pour contrer les opérations
allemandes dans les Balkans et notamment dans les régions pétrolifères roumaines.
Un des premiers objectifs du plana llemandé taitd €occuper la vallée de Salonique.
Les diplomates français àB ucarestf irentr emarquer que le voyage du Premier
ministre yougoslave et de son ministre des Affaires étrangèresàSalzbourg ainsi que
l€accord bulgaro-turc paraissaient avoir singulièrementa ccru l€assurance des
Allemands. «Dans les états majors de Bucarest,onsed it queler èglement de la
question grecque n€est plus qu€une question de quelques jours. »
La nouvelles ituation quis €était instauréed ans les Balkans suite àl €attitude
«raisonnable»d es trois États limitrophes de la Grèce«l ui retirait désormais tout
espoir de poursuivre la campagne contre les Italiens avec quelque chance de
2succès.
À Athènes, les représentants du gouvernement considéraient comme inévitable
une offensivea llemande contre Salonique et évoquaient un appel àl €aide militaire
3anglaiseleplus vitepossible.
Au même moment àA thènes, au cours d€une rencontre de l€ambassadeur de
France avec le roi Georges II, le monarque grec formait «des vux pour quel a
France se relève, qu€elle retrouve son âmeetles ens de sa mission.»LaGrèce avait
1 AMAEF, Vichy, Guerre de 1939-1945, Balkans, D. 937, de Roger Maugras depuis Belgrade, du 28-11-1940.
2 AMAEF, Vichy, Guerre de 1939-1945, Balkans, Dos. 938, HenryS pitzmuller, Chargé d€affaires àB ucarest à
l€Amiral Darlan, Ministre aux Affaires étrangères, février 1941.
3 AMAEF,Vichy, Guerre de 1939-1945, Balkans, Dos. 938,G.Maugras depuis Athènes, le 24-02-1941.
38LES RAPPORTS GRÉCO-YOUGOSLAVES PENDANT LA GUERRE
choisi sa place dans le campb ritannique, et àn €importe quelle condition: «elle
1n€avaitqu€une choseàfaire pour préserver son avenir.Nepas se soumettre.»
Début mars 1941, la diplomatie allemande àB elgrade cherchait àa pprocher la
partie grecque. Au cours d€une discussion qui eut lieu dans la capitaley ougoslave,
l€attachém ilitaire grec révélait às on homologue, l€attaché de l€air français que leur
collègue allemandl ui avait récemment rendu visite pour le prier de faire
discrètementàl€État-major hellénique la communication suivante:
«1.Que l€Allemagne avait obtenu des Turcs une assurance de neutralitéc ontre
l€engagementdenepas chercheràatteindre les Dardanelles.
2.QueleR eich avait enjoint àl €URSS denep as intervenir dans les affaires
balkaniques.
3.QuesilaG rèce accordait de nouvelles bases maritimes ou aériennes à
l€Angleterre ou si elle laissait débarquer des troupes anglaises, l€armée
allemande stationnée en Bulgarie interviendrait immédiatement.
4.QuelaGrèce avait intérêtàproposer la paix en Italie, qui l€accepterait ».
L€attachém ilitaire grec aurait répondu que, la Grèce étant victorieuse, ce serait à
2l€Italiedefaire le premier pas, ouàl€Allemagne de proposer son arbitrage.
Celasep assait au moment où dans diverses capitales balkaniques,ond iscutait
de l€entrée imminente de l€Allemagne en Grèce, comme d€un fait accompli.
Salonique affichait une apparence de «ville morte », car les Grecs s€étaient
soigneusement abstenus de toute mesure et de toutei nitiative qui auraient pu être
taxées de provocation par Berlin. Ainsi, rien ne pouvait fairec roire, àS alonique,
que l€on se trouvait dans un pays allié de l€Angleterre.
À Salonique, le Consul Général de Yougoslavie présentait às on collègue
français, R. Offroy, des positions qui correspondaient visiblement aux nouvelles
orientations du groupe dirigeant de Belgrade.Ildéclaraitàs on interlocuteur français
qu€env érité Londres cherchait en ce moment des «mercenaires pour sa guerre»e t
voulait faired ébarquer des troupes àS alonique, ce qui déclencheraitu ne
3
intervention du Reich et entraînerait dans le conflit la Yougoslavie et la Turquie.
Quelques jours plus tard,le20m ars 1941, le Conseil des ministres yougoslave
se réunissait pour décider, malgré les réticences de certains de ses membres, de
l€adhésion de la Yougoslavieàl €Axe.D es mouvements favorablesàl €Axe s€étaient
manifestés au sein de l€armée yougoslave.
Le Premier ministre britannique, Winston Churchill, fit un dernier effort pour
convaincre les dirigeants yougoslaves de changer d€avis. Il envoya un message
personnel au Premier ministre yougoslave, Cvetkovi…,d ans lequel il l€assurait que
la victoire future des anglo-saxons était certaine et que «silaY ougoslavie était
obligée de suivre le destin de la Roumanie ou d€imiter la position criminelle de la
1 AMAEF, Vichy, Guerre de 1939-1945, Balkans, Dos. 938, G. Maugras depuis Athènes, 17-02-1941.
2 AMAEF, Vichy,Guerrede1939-1945,Balkans, Dos. 938, R. Maugras Belgrade, le 7-03-1941.
3 AMAEF, Vichy, Guerre de 1939-1945, Balkans, Dos. 938, Raymond Offroy, Gérant du Consulat de France à
Salonique,àl€Amiral Darlan, le 8-03-1941.
39LE JEU MONDIALD ANS LES BALKANS
Bulgarie, se faisant ainsi complice de ceux qui essayaient d€assassiner la Grèce,s a
perte était inéluctable.»C hurchill proposait en même temps un front de la
Yougoslavie et de la Turquie,t out en admettant que les Yougoslaves ne pourraient
pas compter sur un secours décisif de la part de la Grèce, qui était confrontée à
l€agressiondep lus de 200000 soldats italiens et s€attendait également àu ne
offensive probable de l€Allemagne. Ils ne pouvaient pas compter non plus sur un
secours britannique qui «dans le meilleur des cas ne pourrait être que
1symbolique. »
Les prévisions de Churchill selon lesquelles en cas d€adhésion de la
Yougoslavieàl €Axe, les Serbes se révolteraient, alors que si celle-ci entrait en
guerre contre les Allemands,ces eraient les Croates qui se révolteraient, même si
elles n€étaientp as complètementj ustes, mettaient en évidence les dissensions
nationales qui taraudaient la Yougoslavie. Le gouvernement yougoslave cherchaità
éviter le démembrement du pays et en même temps ào btenir par sa collaboration
avec le TroisièmeR eichd es avantages territoriaux qui renforceraient le prestige
national aux yeux des citoyens yougoslaves.
L€accord entre l€AllemagneetlaY ougoslavie fut signé àV ienne le 25 mars
1941 et Hitler accepta de concéder Saloniquea ux Yougoslaves après l€occupation
de la Grèce. Le 6a vril, le jour où l€Allemagnea ttaquait finalement la Yougoslavie,
on découvrait que dans l€Accord signé entre l€Allemagne et la Yougoslavie à
Vienne figurait la clause suivante:«Dans le cadre du nouvel ordre européen, la
Yougoslavie obtiendrau ne issue vers la Mer Égée, qui selon le désir instant du
gouvernement yougoslave doit comprendre sur le plan territoriallas ouveraineté
yougoslave sur la ville et le port de Salonique.»D ans lem émorandum qui suivait
2la déclarationallemande, la même clause était répétée.
AnthonyE den caractérisa cette adhésion de la Yougoslavie àl €Axe en échange
3de Salonique comme «une noire trahison»aux dépens du voisin grec menacé.
Le 27 mars, deux jours après la signature de l€Accord germano-yougoslave à
Vienne, éclatait en Yougoslavie un coup d€État militaire ayant une façade
neutraliste mais qui prônait au fond le maintien de la Yougoslavie dans le camp
anglo-saxon. Ce coup d€État,o rganisés elon Churchill par un groupe d€officiers
nationalistes serbes, s€imposaf acilement grâce àl €aide des services secrets
britanniques. Le Premier ministre Cvetkovi… fut obligéded émissionner etlev ice-
roiP aulK aradjordjevi…,é levé en Angleterre et lié aux Anglais mais qui, s€étant
approché des Allemands, déplaisait fortement au gouvernement anglais, fut chassé
du pays et partit accompagné de sa famille en faisant une première étape en Grèce.
Le commandant de l€Armée de l€air, Duˆ an Simovi…,l€un des acteurs principaux
du coup dۃtat, se vit confier les fonctions de Premier ministre du pays, tandis que
1 Churchill, op.cit., vol. 3, pp. 254-256.
2 Germany, Auswartges Amt., Documents relating to theC onflict withY ugoslaviaa nd Greece. (OfficialD eclaration
by theR eich Government en April61 941),1 931/4, No 7( Berlin, Deutscher Vertag1 941), pp. 21, 30, Evangelos
Kofos, Nationalism and Communism inMacedonia,Thessalonica, Institute for Balkan Studies, 1964, pp.95-98.
3 A.Eden, TheReckoming,London, Cassel andCo.,1965, p. 228.
40LES RAPPORTS GRÉCO-YOUGOSLAVES PENDANT LA GUERRE
le jeune Pierre II, suite àlas uppression de la triple vice-royauté, assuma
officiellementl es charges de la royauté malgré son très jeune âge. Le gouvernement
britannique perçut le coup d€État militaire du 27 mars de manière très positive, alors
que, Hitler le considérait au contraire comme un acte d€hostilité envers
l€Allemagne. Churchill uvrait systématiquementp our détourner l€intérêt des
Allemands vers les Balkans, pour gagner du temps et mieux organiser la défense de
l€Angleterre. La Grande-Bretagne et les États-Unis saluèrentlec oup d€État du 27
mars. Churchill se rendait compteq ue les Yougoslaves pouvaient porter àH itler
«unc oupm ortel.»M algré les assurances du nouveau gouvernement yougoslave
envers l€Allemagne que rien ne changeait dans sa politique étrangère et qu€il
observerait unes tricte neutralité, Hitler décidait de se tourner sans retard contrel a
Yougoslavie. L€occupation de ce pays serait uneé tape indispensable pour l€avance
des forces allemandes vers la Grèce, l€allié le plus intransigeant de la Grande-
Bretagne.
Le dictateur allemand, dans un message àM ussolini, déclaraitq ue depuis le
début, il considérait la Yougoslaviec omme un secteur dangereux dans «lal utte
contre la Grèce»etq ue si les armées allemandes progressaient en direction de la
GrèceduN ord, elles couraient le risque d€être attaquées, particulièrement en
Thrace, puisque l€attitude des Yougoslaves restait ambiguë. Hitler pensait que la
guerre qu€il allaite ntreprendre contre la Yougoslavie, après lec oup d€État,
trouverait des partisans fervents en Italie,enB ulgarieetenH ongrie, du moment
1quel€Allemagne leur avait promis de leur céder des territoires yougoslaves.
Le 29 mars 1941, l€ambassade française dans la capitaleg recque faisait savoir à
Vichy que le ministre des Affaires étrangères britannique A. Eden accompagné du
chef de l€État-major Impérial était arrivé «lav eille»àA thènes. «Sav isite, ajoutait
le message, reste jusqu€ici rigoureusement secrète»m ais l€ambassadeur de France
détenait des informations selon lesquelles Eden avait l€intention de se rendre à
Belgrade. La visited €Eden dans les Balkans du sud était sans doute liée àl €ardent
désir des Britanniques de créer, même au dernier moment, un front balkanique qui
occuperait les forces de l€Axe loin de l€Angleterre.Len ouveau gouvernement
yougoslave acceptad €entamer des pourparlers secrets avec les Grecs etl es
Britanniques, mais n€était pas disposéàsigner avec eux un accord d€engagement
politico-militaire, àm oins que les conditions nécessaires àl €organisation d€une
ripostes érieusef aceàu ne éventuelle offensive allemande ne soient réunies. Dans la
nuit du 3au4a vril, uner encontre secrète eut lieue ntre militaires grecs,
yougoslaves et britanniques àlaf rontière gréco-yougoslave, pour discuter de
l€éventuelle élaboration d€un plan de défense commun, mais n€aboutit pas àu n
résultat concret.
Les Yougoslaves pensaient avoir une approche réaliste de la situation et faisaient
savoir àl eurs interlocuteurs que les forces britanniques débarquées en Grèce étaient
insuffisantes et incapables d€opposer,m êmeenc ollaboration avec les forces
1Churchill, op. cit., vol. 3, pp. 258-259.
41LE JEU MONDIALD ANS LES BALKANS
grecques et yougoslaves, une véritable résistance aux Allemands et àl eurs alliés
balkaniques. En même temps,leh aut-commandementm ilitaire grec avait
conscience qu€il n€était pas facile de vaincre l€armée allemande. Il était néanmoins
résolu de résister, en visant les bénéficesàmoyen plutôt qu€à court terme, que
rapporterait après lag uerre, le fait de s€être rangéa ux côtés des Anglais. Les
réflexions du nouveaug ouvernement yougoslave sur lat actiqueàa dopter furent
brusquement interrompues par l€offensives urprised es Allemands contre la
Yougoslavie.
Le 6a vril 1941,l es armées allemandes entraient sur let erritoirey ougoslave,
sans aucune déclaration officielledeg uerre préalableetl €aviation allemande
bombardait Belgrade.L €armée yougoslavec apitula le 17 avril. Le jour même où
commençait l€offensive contre la Yougoslavie, les forces allemandes entraient en
Grècev enant de Bulgarie.Àl€égard de la Grèce, l€Allemagne suivit la procédure
officielle de déclaration de guerre, avec remiseden ote par l€ambassadeur allemand
au Premier ministre grec. Le 3m ai,l es armées allemandes et italiennes défilaient
dans Athènes. Mais la guerre contre la Grèce n€était pas terminée. Des forces de
l€armée grecque accompagnées de soldats du Commonwealth se battirent en Crète
contre les Allemands du 20 au 31 maid ate àl aquellel €île futo ccupée entièrement
par les armées allemandes qui avaient subi des pertes sérieuses.
Certains historiens et politiciens, protagonistes des événements de cettep ériode,
onts outenu quelec oupd €étatenY ougoslavie avait obligé Hitler àr eporter le
déclenchement de l€opération Barbarossa contre l€URSS du 15 maiprévu au 22 juin
1941.A nthony Edenas outenu que l€offensive allemande dans les Balkans contrela
Grèce et la Yougoslavie avait contribuéàla défaite des Allemands sur le front
russe. Le retard que prirent les Allemands en Yougoslavienep ermitp as auxarmées
allemandes d€occuper Moscou avantl €arrivée d€un hiver très rigoureux, ce
qui«justifia les pertes subies par les Grecs et les Yougoslaves. »
Lorsque le commandementb ritanniquea vait été informé, au matin du 24 mars
1941, de l€ultimatum allemande xigeant de la Yougoslavie qu€elle participe au
pacte tripartite, il avait envoyé aussitôt àl €ambassadeur britanniqueàB elgrade une
requête lui demandant de fairet outs on possible, «mêmeunc oup d€état », pour que
le gouvernement change en Yougoslavie. Ce qui sێtait finalementp roduit. Un des
arguments qu€Eden avait utilisés pour convaincre les aspirants putschistes et ceux
qui hésitaient àr enverser le gouvernement yougoslave c€était que des forces
britanniques étaient arrivées en Grèce munies d€una rmementl ourd moderne et que
si les Yougoslaves le voulaient,l es soldats britanniques pouvaient se ranger àl eurs
1côtés.
Évidemment sans la résistance acharnée de la Grèce àl €armée de Mussolinià
partir du28o ctobre1 940, la Yougoslavien €aurait pas nécessairement penché du
côté de l€Angleterre.
1 Eden, op.cit., pp. 227-230.
42LES RAPPORTS GRÉCO-YOUGOSLAVES PENDANT LA GUERRE
Si la Yougoslavie avait été encerclée de tous côtés par des forces amies de
l€Axe, l€idée d€un coup d€État ya urait germéb eaucoup plus difficilement. L€idée
d€avoir «une porte de sortie»v ers la Grèce était un encouragement.
Indépendamment de l€avis d€Eden et d€autres qui évoquaient les conséquences du
coup d€état militaire en Yougoslavie, il esti ndéniable que les victoires grecques
contre l€Italieetlar ésistance acharnée contre les forces del €Axe,dem êmeq ue le
coup d€état de mars en Yougoslavie, apportèrentu ne aide considérable àlaG rande-
Bretagne etàses alliés dans cette première phase de la SecondeGuerre mondiale.
Suite àl€offensive allemande en Yougoslavie, le jeune roi Pierre accompagné de
membres de son gouvernement, s€enfuit en Grèce et avec l€aide des Britanniques se
réfugiaàLondres après être passépar le Caire et Jérusalem.
Le roi Georges et le Premier ministre grec Emmanuel Tsoudéros, après un court
séjour en Égypte et en Afriquedus ud se rendirenté galement àL ondres. Le 23
1septembre1 941, le roi Georges et le gouvernement grec sous la présidence
d€Emmanuel Tsoudéros arrivèrent àlag are de Waterloo où ils furent accueillis par
le couple royal de Grande-Bretagne, le Premier ministre W. Churchill et les
2principaux ministres du pays.
Les gouvernements en exil de Grèce et de Yougoslavie et leurs rois se
retrouvèrent doncàLondres sous la protectiondelaGrande-Bretagne.
La façond ont le gouvernement yougoslavea vaitt rahis on désir d€étendre sa
souveraineté àS alonique montrait combien les alliances étaient fragiles dans les
Balkans, sinon dans le monde entier. L€ambassadeur Yougoslave àM oscou, Milan
Gavrilovi…,dep assageauC airer évéla àlap artie grecqueq ue l€idée de céder
Salonique àlaY ougoslavie ne provenait pas d€Hitler mais duv ice-roi Paul de
Yougoslavie qui avait envoyé àB erlin, en novembre 1940, Gregorovi…,led irecteur
3du journal Breme,pour sonderàcesujet les intentions allemandes.
Malgré tout, le gouvernement grec nourrissait l€espoir de réajuster les frontières
gréco-yougoslaves au profit de la Grèce. Les premiers jours de son arrivée à
Londres, le Premier ministre grec rencontra le ministre des Affaires étrangères
britannique A. Eden et posa le problème des revendications nationales grecques. Au
cours de leur discussion, Edenp roposa la signature d€un accord gréco-yougoslave
concernantlac réation d€uneu nionb alkaniqueq ue les Yougoslaves désiraient
ardemment. Tsoudéros répondit às on interlocuteur qu€il était lui-mêmedec eux qui
croyaient en l€Unionb alkanique, devenue une constante chez des politiciens grecs
depuis 1912 date àl aquelleE lefthérios Vénizélos etleP remier ministre Serbe
NikolaP aˆ i… contribuèrentaur approchement des deuxp ays, ce quia boutit en 1913
àlas ignature d€un traité d€entraide gréco-serbe en cas d€agression. Tsoudéros
ajouta toutdem êmeq ue son interlocuteur devaitp enser qu€ultérieurement il lui
1 Le biographe de Tsoudéros rapporte que son arrivée àL ondres eut lieu le 22 septembre 1941 (El, Venezis,
Emmanuel Tsoudéros,Athènes 1966, p. 255).
2 Archives du MinistèreG rec des Affaires étrangères (A/YPEKS), dos. 46, 46.5, 1944, Tsoudéros du Caire àP .
Skeferis,1 9-06-1944.
3 A/YPEKS, Dos. 46 (1944), 46.5, Kapsalis depuis LeCaire,le25-11-1941.
43LE JEU MONDIALD ANS LES BALKANS
demanderait «una rbitrage entre Grecs et Yougoslaves pour la résolution d€une
questionv itale.»- « De quelle question vitale?»s€inquiéta Eden. «Delaq uestion
des frontières entre les deux pays»r épondit Tsoudéros etilr appela às on
interlocuteur que durant les pourparlers gréco-anglais de 1941 àA thènes, on avait
constaté qu€ilé tait impossible de défendrelar égiondeG evgelija àlaf rontière
gréco-yougoslave.
Eden,v isiblement troublé, observaq u€«iln €était nullement opportun de
soulever unet elle question»durant la guerre. Et Tsoudéros l€assura que la question
ne se posait point «cej our-même» et qu€elle ne constituerait aucunementu n
obstacleàlar éalisationd €una ccordg réco-yougoslave. Cette question attendraits a
solutionàunm oment plus propice «après la guerre.» Le Premier ministre grec
pria Eden de garder les propos exprimés «sur cette question absoluments ecrets »
pour ne pas provoquer de réactions négatives de la part des Yougoslaves, ce que
bien entendu les Britanniques ne désiraient pas, tout àl eurs efforts pour instaurer
des relations amicales entre les deux gouvernements en exil qu€ils influençaient.
Car les Britanniques espéraient qu€àlaf in de la guerre, ils rétabliraient les rois
Georges etP ierrea vec leurs gouvernements àA thènes et àB elgrade
respectivement.
Les jours suivants,ler oi de Grèce rencontra Eden et réitéra la proposition de
Tsoudéros relative àlar ectification des frontières gréco-yougoslaves en faveur de la
1Grèce.
Les revendications territoriales dont la partie grecque avait discrètement fait part
àlaG rande-Bretagnen €empêchèrent pas la signature de l€accord gréco-yougoslave,
hâtée par l€ex-ambassadeur britannique àA thènes, Sir Michael Palairet lors de sa
visiteauP remier ministre grec àL ondres. La proposition de signer un Traité
d€Union Balkanique fut adressée au gouvernement grec par le gouvernement
yougoslaveeno ctobre 1941. Le traité fut finalements igné àL ondres,le15j anvier
1942,etprévoyait la créationdetrois organes:
1. Un organe politique, composé des deux ministres des Affaires étrangères,
2. Un organe économique, composédes deux ministres compétents,
3. Un organe militaire permanent, composé des chefs des deuxé tats-majors de
Grèce et de Yougoslavie.
L€organe politique devait, entre autres,h armoniser la politique étrangère des
deux pays. L€organe économique devait harmoniser les politiques respectives en
matière de commerce extérieur, élaborer le «programme économique de l€Union
dans le but de créer une union douanière»etm êmep réparer une union monétaire
destinée àv oir lej our ultérieurement. Quant àl €organem ilitaire, il aurait àa ssurer
la collaboration des forces armées, grecques et yougoslaves, en vue d€une défense
commune, etc.
1 A/YPEKS, Dos. 46 (1944), 46. 5, Mémorandum secret du 5-11-1941 (comptes rendus du conseil gouvernemental,
et lettredeTsoudérosàP.Skeferis du 19-06-1944.
44LES RAPPORTS GRÉCO-YOUGOSLAVES PENDANT LA GUERRE
Le traité gréco-yougoslave relatif àl €Union Balkanique laissait la porte ouverte
àl €adhésion éventuelle d€autres pays balkaniques dans l€avenir. Durant le petit
déjeuner du 15 janvier 1942, àl €occasion de la signaturedut raité gréco-
yougoslave, Georges II prit la parole au nomdelaG rèce et lut un texte écrit en
français. Pierre II, du côté yougoslave lutunt exte en anglais. Le roi Georges
déclara: «Notre entente politique et notre communauté de vues et d€intérêts
trouventa insi leur expression solennelle dans le traité quiv ient d€être signé et je
suis certain que cette Union des peuples balkaniques servira leurs intérêts politiques
et économiquesƒ ». À laf in de son discours,G eorgeI I salua «lag rande
Métropole, Londres et la Démocratie américaine»s ans rien dire de la Russie, le
troisièmeallié de la guerre contre l€Axe.
Le jeune roi yougoslave,P ierre II observa que,s elon lui,let raitég réco-
yougoslave constituait«un début important pour la réalisation d€une grande union
politico-économique en Europe du sud-est.»L €Union Balkanique en collaboration
avecu ne Unione uropéenne centrale, qui seraitc réées ur le principe du Traité
polono-tchécoslovaque, pourrait constituer ultérieurement« un organe politique
1suprêmecommun».
Le côté grec craignait que les propos des rois Georges et Pierre qui se trouvaient
sous protection britannique puissent êtrej ugés inamicaux par l€Unions oviétique.
Au lendemain de la signaturedecet raité, Tsoudéros télégraphia àl €ambassade
grecque en URSS que le discours prononcélav eille par le roi serbe contenaitu n
passage, dont la partie grecque n€avait pas pris connaissance àt emps,d ans lequel
était expriméled ésir « qu€une Union Balkanique collabore dans l€avenir àl a
création d€un organe politiquesuprêmeavec une Union de l€Europe moyenne.»
Cettei dée du monarque yougoslave risquait de déplaire àl €URSS et il fallait
s€efforcer d€apaiser les inquiétudes éventuelles des dirigeants soviétiques. Les
officiels grecs avaient des renseignements les assurant que les Anglais et les
Américains hâtaient leur entente avec les petits États européens,a lors que les
Soviétiques voyaient avec méfiance ces contacts, comme des obstacles àl eur
influencep olitique future. La partie grecque s€efforçait de dissiper les inquiétudes
de la partier usse. En février 1943, Tsoudéros durant une conversation avecl e
Premier ministre polonais, le général Wladyslav Sikorski,f it observer que la Russie
«voyait avecm éfiance la collaboration des petits États entre eux et qu€il n€y avait
2pas de raison de la mécontenter » .
Avant même la signaturedut raité gréco-yougoslave, le Foreign Office
britanniqueq ui avait suivi de près le processus des conversations entre les deux
gouvernements àL ondres, avait félicité le Premier ministre grec pour leur heureux
dénouement. À Vichy, le ministère des Affaires étrangères français, informé par la
radiob ritannique de la signature du traité gréco-yougoslave, demandait às es
1 A/YPEKS, Dos. 46 (1947), 46.5, Discours des rois Georges II et Pierre II le 15-01-1942. Mémorandum sans date
ayant pour titre: L€accord gréco -yougoslave du 15-01-1942.
2 A/YPEKS, Dos. 46 (1944), 46.5. Tsoudéros de Londres àl €ambassade grecque de Kouïbychev, du 16-01-1942.
Mémoire concernantl€accord gréco-yougoslave, sans date.
45LE JEU MONDIALD ANS LES BALKANS
services de lui fournir toute précision le concernant et si possible le texte même du
1traité.
La diplomatie française àA thènes occupée prétendit que le traité gréco-
yougoslave avaitp rovoqué dans l€opinion publique une réaction défavorable. Le
chargéd €affaires français àA thènes évoquant« des conversations avec des
personnalités grecques parmil es mieux informées de la politique étrangère du
royaume»,s ans préciser s€il s€agissait de pro-allemands ou non, informal e
gouvernement de Vichy que la Grèce officiellenep ardonnerait jamais au
gouvernement du Régent Paul d€avoir accepté de trahiràVienne en mars 1941 pour
récupérer Salonique.
Dans les propos de leurs interlocuteurs grecs, les Français discernèrent«la
crainte du panslavisme».Lediplomate français observait que l€alliance qui résultait
de la signaturedut raitéd es deux gouvernements «sans territoire»é tait «pour le
moins déplacée, car elle préjugeait témérairement de l€organisation future des
2Balkans dont personne ne devinaitaujourd€hui ce qu€ils seraient demain. »
D€ailleurs, les attentes des deux gouvernements, ainsi que celles du Royaume
Uni l€Angleterre au moment de la signature du traité gréco-yougoslave allaient être
déçues. Les évolutions internes tant en Grèce qu€en Yougoslavie, dans le tourbillon
de la guerremondiale, allaient rendre ce traité caduc.
La partie grecquea ttendait du traité gréco-yougoslave la promotion de ses
revendications nationales. Le gouvernement grec en exil pensait que ce traité
constituait «une nouvelle manifestation des liens historiques des deux pays»etu ne
expression du désir ardentdec ontinuer la guerre en collaboration étroiteet«de
s€offrir un soutien respectif pendant les négociations de paix»q uand les
revendications nationales seraient posées.
Pour les officiels grecs, il était évident que les intérêts nationaux du pays
concernant la résolution de la question albanaise, de même que la concession de
points stratégiques de la part de la Bulgarie, ne rencontreraientp as d€opposition de
la part de la Yougoslavie. Les bonnes relations gréco-yougoslaves offriraient
égalementles outien de la Yougoslavie auxr evendications nationales grecques dans
le DodécanèseetàC hypre. Le traité gréco-yougoslave qui jetait les bases d€une
Union Balkanique plus large, offrait às es nouveaux membres, l€avantage d€y
participer en bénéficiantd es mêmes clauses que les deuxp ays fondateurs. Il se
créait ainsiunp uissanta xe Athènes-Belgrade autour duquel pourraient se
regrouper, sur un pied d€égalité bien entendu, les autres pays balkaniques,
notamment la Turquie.
Le gouvernement turc qui avait suivi pendant la guerre une politique de
neutralitén €approuvait pas le traité gréco-yougoslave de collaboration contre l€Axe
dans les Balkans. Le gouvernement grec soulignait les «i ntérêts communs »q ui
1 A/YPEKS, Dos. 46 (1944) de Orme Sargent àT soudéros du 21-12-1941.A MAEF, Vichy, Guerre de 1939-1945,
Balkans,D os.938,Vichy, de Ch. Rochat du 17-01-1942.
2 AMAEF, Vichy,G uerrede1 939-1945,B alkans, Dos, 938, Le Chargé d€Affaires de France en Grèce àl €Amiral
Darlan, du 21-02-1942.
46LES RAPPORTS GRÉCO-YOUGOSLAVES PENDANT LA GUERRE
unissaient la Serbie et la Grèce, qui s€étaient battues côte àc ôte dans toutes les
crises internationales.S ans doute, la Yougoslavie ne se réduisait pas àlaS erbie et
cela allait apparaître nettementd urant la guerre, àlag rande déception du
gouvernement grec officiel. Mais une cause plus profonde sous-tendait le désir de
rapprochement grec avec la Yougoslavie. Le Premier ministre Tsoudéros l€avait
éclairci: le traité gréco-yougoslave d€Union Balkanique «empêchait le
rapprochement de la Yougoslavie avec la Bulgarie, ou d€autres pays hors des
Balkans, quer echerchaientl es intéressés et les partisans de la collaboration des
1Slaves duSud.»
La classe dirigeante politique grecque craignait la formation éventuelle d€un
blocs lave dans les Balkans ouu ne réunification slave plus large, car elle pensait
que cela porterait atteinte aux intérêts nationauxg recs.D es craintes analogues
étaientr essenties enT urquie. Celle-ci avaitd €anciens différends sur des questions
d€intérêtn ationala veclaR ussie et soupçonnait qu€un bloc slave dans les Balkans
pourrait se retourner contre elle.Lef ameux «danger slave»é tait toujours présent
dans la pensée des cercles dirigeants de Grèce et de Turquie et l€unification des
Slaves que l€URSS cultivaitd urant la guerre, suscitait chez eux maintes
inquiétudes.Auc ontraire, la coopérationdelaS erbie, puis de la Yougoslavie avec
le camp anglo-français créait en Grèce un sentiment de sécurité et de confiance.
Le gouvernement grec revendiquait l€Épire du Nord où se trouvait concentrée la
minorité grecque d€Albanie. Mais il ne fallait pas présenter de revendications
territoriales durantlag uerre, car elles auraient pu être assimilées àd es «v isées
expansionnistes.»T soudéros considérait que la revendication de l€Épire du Nord et
du Dodécanèsenep ouvait pas être assimilée àd es «visées expansionnistes », car la
majorité de la population de ces régions était composée de Grecs. Durantu ne
délibération àh uis clos dug ouvernement grec,ili nsista sur le fait que «certains
soutenaient le démembrement de l€Albanie entre la Yougoslavie et la Grèce », mais
lui-mêmes €y refusait. Il seraitp lus facile às on avis de soulever la question de la
rectification des frontières gréco-bulgares, du moment que la Bulgarie avait eu une
position hostile envers laG rèce et ses alliés. En revanche, «laq uestion d€un
réaménagement des frontières gréco-yougoslaves en faveur de la Grèce devenait
plus délicate mais d€autant plus dangereuse» si le fait de la soulever risquait de
déclencher une réaction hostile du gouvernement yougoslave, ce qui aurait pour
conséquence un refroidissement des relations gréco-yougoslaves. À moins que le
gouvernement grecn €espérât fléchir les objections yougoslaves àu ne nouvelle
rectification des frontières qui, somme toute, ne concerneraitq u€une petitep artied e
territoire, en soutenant parallèlement les revendications yougoslaves du côté de
2l€Italie, du côtédel€Autriche ou même du côté de l€Albanie ou de la Bulgarie.
La période de la guerre n€était en effet pas propice àceg enre de revendications
nationales. L€Angleterre, les États-Unis etl €URSS conseillaientàl eurs alliés de
1 A/YPEKS, Dos. 46, (1944), 46.5, Mémorandum, sans date- Lettre de Tsoudéros du 19-06-1944.
2 A/YPEKS, Dos. 46 (1944), 46.5,L ettre de l€Ambassadeur du roi grecC h. Diamantopoulos auprès de Yougoslavie
au Ministre grec des Affaires étrangères, du 10-9-1942.
47LE JEU MONDIALD ANS LES BALKANS
patienter parce qu€à ce moment, ce qui comptait avant tout c€était l€union contre
l€Axe.T oute revendication nationale risquaitdec réer un climat défavorabled ans le
camp allié. Les questions nationales des gouvernements alliés pourraient être
discutées après la défaite, au cours de la Conférence de paixq ui suivrait. Le vice-
ministre des Affaires étrangères yougoslave, Milanovi…,i nforma les Grecs que
lorsque le gouvernement yougoslave avait essayé de présenter aux États-Unis la
revendicationd es Slovènes sur l€Istrie, il s€étaith eurtéàu ne réaction si négative
qu€il avait été obligé de la retirer.
Le 25 septembre 1942, durant une conférence commune des premiers ministres
et des ministres des Affaires étrangères des gouvernements en exil de Grèceetd e
Yougoslavie,ilfut décidé que:
1. jusqu€àlaf in de la guerre et la mise au point des modalités de la victoire,
aucune politique ne serait fixée vis-à-vis des États voisins et aucune opération ne
serait tentée sans concertation mutuelle.
2. les deux États ne menaceraient pas l€indépendance de leurs voisins et qu€ils
prendraient toutes les mesures nécessaires pour qu€aucune menace ne pèse sur leur
propre indépendance dans l€avenir.
3. ils ne collaboreraient avec aucun «mouvementdel ibération»( Albanais,
Roumains, Bulgares libres). L€ambassadeur yougoslave Gavrilovi… avait indiqué
autrefois àlap artie grecque qu€il fallait «suivre de près et attentivement les
mouvements des Bulgares àL ondres, car la création d€un gouvernement de
Bulgares libres serait très dangereuse»,é videment àc ause des désaccords
nationaux de la Grèce et de la Yougoslavie avec la Bulgarie.
4. ils ne se concerteraient avec aucun État voisin de la Russie avantq ue leurs
frontières ne soientf ixées. Le côté grec précisa qu€il ya vait eu des efforts de la part
des Polonais env ue d€unec ollaboration des gouvernements en exil de Polognee t
de Tchécoslovaquieavec l€Union Balkanique gréco-yougoslave.
Même si les gouvernements en exil de Grèce et de Yougoslavie étaient
convenus de ne point exposer ouvertement leurs revendications nationales auc ours
de la guerre, ils ne furentp as pour autant en mesure de savoir comment faire face
aux problèmes d€opposition nationaleq ui surgirentàl €intérieur de leurs pays
respectifs. Cela eut lieu surtoutenY ougoslavie, où l€opposition entre Serbes et
Croates, de même que les problèmes entre les autres minorités nationales prirent
une intensité et une acuité particulière au cours delag uerre. Des problèmes
analogues apparurent également àunm oindre degréenG rèce, renforcés par les
forces de l€Axe.
Les contradictions nationales internes qui préexistaient, bien entendu,
apparaissent dès le premier instant de l€occupation, en Yougoslavieetm êmeà
l€intérieur du gouvernement yougoslave en exil. Ces contradictions nationales
finirent par influencer tantl es rapports gréco-yougoslaves que les relations de la
Yougoslavie avec ses puissants alliés. Pour dissiper ce climatd élétère àl €intérieur
du gouvernement yougoslave, le roi Pierre II remplaça le Premier ministre Simovi…
au début du mois de janvier 1942. Quelques jours plus tard,len ouveau Premier
48LES RAPPORTS GRÉCO-YOUGOSLAVES PENDANT LA GUERRE
ministre, le professeur Slobodan Jovanovi…,a ssisté du ministre des affaires
étrangères Mom† ilo Nin† i… signait l€accord gréco-yougoslave. Parfois les
oppositions etl es problèmes nationaux donnaient l€impressiondep réoccuper les
membres du gouvernement yougoslave plus que lێvolution de la situation sur les
champs debataille.
Alors que la situation en Yougoslavie étaite xtrêmement tendue,àL ondres le roi
Pierre manifesta son désir de se marier avec la princesse de Grèce Alexandra, fille
erd€und es frères dur oi de Grèce,A lexandre1 et d€une roturière, Aspasie Manou.
Au printemps 1942, Pierred emanda àG eorges II «son consentementàcem ariage
avec la princesse Alexandra de Grèce », insistants ur le fait que sa mère et lui-même
sentaient que «cette union resserrerait les liens d€amitié entre les dynasties de nos
patries respectives.»Georges donna presquei mmédiatement son accord àl € union
1de Pierre et de sa nièce.
Néanmoins, au sein du gouvernement yougoslave s€élevèrentd es objections
sérieuses àcem ariage. L€ambassadeur grec àL ondres, Thanassis Agnidis, avait
l€impression quel es objections du ministre yougoslave des Affaires étrangères, et
peut-êtrea ussi celles du Premier ministre ne venaient pas de ce qu€il désapprouvait
les intentions du roi yougoslave,m ais deceq u€il craignait «que le caractère
excessivementf estif de l€événement projeté n€ait un impact désagréable et ne
démoraliseleg ouvernement yougoslave.»L es membres du gouvernement
yougoslave connaissaient peut-être le proverbe grec: «aum omentoùjer isque de
périr, toi mère, tu cherchesàtemarier. »
Mais le roi Pierre montrait tant d€insistance àc onclure cette union qu€on
2craignait qu€il ne célébrât son mariage sans l€approbation de son gouvernement.
Au cours de l€année 1943, ce mariage continuaitàp réoccuper sérieusementl es
gouvernements de Grèce et de Yougoslavie, às €ériger en objet d€oppositions erbo-
croate,p rovoquant même l€interventiondelac our royale britannique.
L€ambassadeur grec àL ondres apprenaitdes ources diplomatiques dignes de foi
que la crise au sein du gouvernement yougoslave s€amplifiait en raison de
l€empressement du roi Pierre àh âter son mariage. Certains hommes politiques
croates «paraissaient favorables àu ne célébration plus rapide du mariage, pour
hâter lar ésolution de leurs problèmes.» La reine-mère, les hauts-cercles
britanniques étaienté galement favorables àunp romptm ariage. Au contraire, les
Serbes«p our des raisons psychologiques»ens ouhaitaient le report jusqu€à la fin
de la guerre.
Les divergences au sein du gouvernement yougoslave autour de la question du
mariage se faisaient parfois très véhémentes et des commentaires désagréables
fusaient sur la personne même du roi et sur celle de la mère grecque de la future
mariée, accusée de manigancer en coulisses pour hâter lem ariage. Certains cercles
serbes allaient jusqu€à soupçonner que la partieg recquee ncourageait la mère
d€Alexandra. Un climat défavorable risquaitdesec réer aux dépens du
1 A/YPEKS, Dos. 47 (1944), 47.3, roi Pierre au roi Georges le2 5-05-1942, roi Georges au roi Pierre le 28-05-1942.
2 A/YPEKS, Dos. 47 (1944),47.3, Agnidis deLondres au roi Georges au Caire, le 23-05-1942.
49LE JEU MONDIALD ANS LES BALKANS
gouvernement de Tsoudéros. L€ambassadeur Agnidis demanda às es supérieurs
l€autorisation de faire les recommandations adéquatesàlamèredelaprincesse et de
lui expliquer que des malentendus risquaientdef aire du futur mariage «uno bjet de
discorde politique entre Yougoslaves.»LeP remier ministre grec et le roi Georges
acceptèrent la proposition d€Agnidis.
Le nouveau Premier ministre du gouvernement yougoslave en exil, Trifunovi…
expliqua àlap artie grecque que personne n€avaitd €objection au mariage de Pierre,
mais qu€il fallait choisir avec soin le moment de sa célébration. «Lorsque le deuil
aura cédé àlaj oie de la libération,a vant de rentrer en Yougoslavie, nous serons
heureux de célébrer cem ariage»e xpliqua Trifunovi… àl €officiel grec.
L€interlocuteur grecduP remier ministre yougoslave retira de cettec onversation
l€impression que ce nouveau gouvernement était lui aussi confronté àdes érieuses
difficultés concernantlaq uestion croate, qui résultaientdel €insistance du roi à
1avancer son mariage.
Mais ceux qui comprenaient le mieux que le gouvernement yougoslave se
repliait sur lui-mêmeetq ue les querelles autour dum ariage du roi reflétaient les
dissensions entre membres serbes et croates du gouvernement yougoslave, cێtaient
les Britanniques. Les hauts-dignitaires gouvernementaux Serbes et Croates à
Londres oud ans d€autres capitales étrangères se calomniaient mutuellementd evant
les Anglais lors de leurs rencontres. Début1 943, au Foreign Office, l€impression
qu€ilé tait fort douteuxq ue la Yougoslavie puisse jamais ser econstituer après la
guerreé tait très répandue. Le même pessimisme s€était emparé de plusieurs
officiels gouvernementaux Yougoslaves.
Le vice-président croate du gouvernement, Dr Juraj Krnjevi… se plaignaità
l€ambassadeur britanniquea ccrédité auprès du gouvernement yougoslave, Sir
Georges Rendel, que le Premier ministre serbe Jovanovi… le mettait
systématiquementàl €écart et collaborait uniquement avec des officiels Serbes
2lorsqu€ilfallait prendredes décisions gouvernementales.
Les 20 et 21 février 1943, eut lieu le premier Congrès des Croates qui résidaient
en Amérique.LeC ongrès décida de se prononcer pour uné tatf édéral yougoslave
libreetd émocratique auquel on souhaita que les Bulgares se rattachent également.
Au sein de cet état, les Croates, les Serbes,l es Slovènes et les Bulgares auraient les
mêmes droits etl es mêmes obligations. La diplomatieb ritannique observaq ue les
participants au Congrès, alors qu€ils avaient envoyé des télégrammes des alutation à
divers leaders étrangers, évitèrentd€en envoyer au roi Pierre et às on gouvernement.
Le Premier ministre Jovanovi… déclara aux Britanniques que le Congrès Croate,p ar
son attitudee nvers le roi Pierreetleg ouvernement yougoslave avait introduit «une
nouvellecomplication très sérieusedans les relations serbo-croates. »
1 A/YPEKS, Dos. 31 (1943), 47.3, Télégramme 21879 d€Agnidis depuis Londres 5-07-1943. Agnidis àT soudéros
25-06-1943. TsoudérosàAgnidis 30-06-1943.
2 PublicR ecord Office, Kew Gardens London, Archives du Foreign Office. FO 371/37630, R1945, G, Rendel àD ,
Howard, 4-03-1943 et R562, KrnjevicàRendel 14-01-1943.
50LES RAPPORTS GRÉCO-YOUGOSLAVES PENDANT LA GUERRE
Jovanovi… en rejeta la responsabilité sur l€ex-gouverneur de Croatie, Ivan
‰ ubaˆ i…,q ui résidait aux États-Unis et qui avait présidéleC ongrès croate àC hicago
et soutenu ses décisions. ‰ ubaˆ i… était un cadre important du Parti paysan croate
(PPC) sous VlatkoM a† ek, le parti politique le plus important de Croatie et l€un des
plus grands partis de Yougoslavie. L€ambassadeur Rendel proposa que ‰ ubaˆ i… soit
invité àL ondres pour donner des explications au roi Pierre sur son attitude,é tant
donnéq ue «l€ex-gouverneur de Croatie était un officiel de la monarchie sous les
ordres du roi.»R endel était très inquiet. Il pensaitq ue la ruptured éfinitive entre
Serbes et Croates ne devait pas provenir des Serbes.L €ambassadeur britannique
étaitd écidéàu tiliser lemêmeargument du côté serbeetcroate en les prévenant que
celui qui causerait une scission au sein du gouvernement rendrait un service
inestimable àl €Axe et par conséquentenp orterait la responsabilité vis-à-vis des
1gouvernements etdel€opinion publique des pays alliés.
Des signes inquiétants venaient aussi du côté des Slovènes considérés jusqu€à ce
moment comme les partisans les plus fervents d€une Yougoslavieu nie. Ils
commençaient àd outer que l€union serbo-croate puissesem aintenir face àu ne
pression permanente des éléments séparatistes des deux côtés. Les Slovènes
considéraient les Serbes «commel es principaux responsables»d es tensions du
moment. Ils soupçonnaient surtout que les ministres du gouvernement, yc ompris
Milan Gavrilovi… considéré comme «lap lus forte personnalité du gouvernement
yougoslave », inclinaient àé pouser les thèses des éléments les plus irresponsables,
ceux qui uvraient pour une Grande Serbie. Dans cette Grande Serbie, ils
intégraient la Bosnie, la Dalmatie du sud et Lika.
Les Serbes voulaient sans douteq ue l€uniona vec la Slovénie perdure, mais si
l€ona boutissait àu ne séparation de la Serbie et de la Croatie, ceci deviendrait
géographiquement impossible. Face àc ette éventualitéd €éclatementdel a
Yougoslavie, les Slovènes commencèrent àp enser àl eur propre avenir et à
esquisser leurs frontières. Les officiels slovènes approchèrent l€ambassadeur
britanniqueetl ui demandèrent officieusements on avis.F allait-il qu€ils recherchent
àl eur tour « une solution alternative », puisque le rétablissement d€une monarchie
fédérale paraissait impossible.Àl€intérieur des frontières d€une nouvelle Slovénie
indépendante, les officiels slovènes souhaitaient comprendre les régions d€Italie et
de Carinthie où habitaitu ne population en majorité slovène et comptaient que
l€Italie accepterait de leur céder l€Istrie.
Bien que Rendel n€ait pas trouvé la proposition slovène totalementi njustifiable,
il leur tint un discours unioniste et soutint que Gavrilovi… n€était pas favorable àu n
éclatement de la Yougoslavie, mais qu€il étaitp artisan d€une Confédération des
Slaves du sud.Ene ffet,G avrilovi… dans une conversation avec la partie grecque
n€avait pas exclu après lag uerrel €éventualitéd €une intégrationdelaB ulgarie en
Yougoslavie, dans le cadre d€uné tatf édéral ou confédéral.R endel, bien qu€il
pensâtq ue les Slovènes restaient probablementl es plus stables etl es plus crédibles
1 Archives duFO, FO371/37630, RendelàH oward, R1970, 3-03-1943 et R2122 3-03-1943.
51LE JEU MONDIALD ANS LES BALKANS
au sein du gouvernement yougoslave en comparaison de tous les autres, souligna
que«tous les Slaves du Sudé taient tellement versatiles et incontrôlables qu€ils
pouvaient changer d€avis àn €importe quel moment»ets urtout dans le cas où les
victoires militaires des alliés donneraientl €impression que la Yougoslavie allait être
1rapidementlibérée.
Un rapport du Foreign Office signalait que le conflit serbo-croate datait du début
de la créationdur oyaumed es Serbes,C roates etS lovènes. Il insistait également sur
le fait que le coup d€État du 27 mars 1941 traduisait «autant une révolte contre la
dictature qu€une désapprobation nationale de l€adhésiondelaY ougoslavieaup acte
tripartite.»P our la première fois depuis 1929, la Yougoslavie avait un
gouvernement aussi représentatif que celui qu€avait formélec hef de l€Armée de
l€air, Simovi…,q ui n€avaitq ue très peud uréenr aisondel €invasiond es forces de
l€Axe.L €installation d€un État croatef antoche àl €aide des envahisseurs représentait
une nouvelle étaped ans le conflit serbo-croate. À cause de ce conflit, le
gouvernement yougoslave en étaita rrivé«au seuildelad issolution définitive»par
deuxf ois aum oins .Lap remière querelle avait eu lieu en automne 1941, lors de
l€arrivée en Angleterre des premières nouvelles concernant «des massacres de
Serbes par les Oustachis.»La deuxièmeg rande querelle entre Serbes et Croates à
Londres eut lieu pendant l€été1 942, lorsque les Croates contestèrenté nergiquement
la nomination du Dr. Konstantin Foti… comme ambassadeur de Yougoslavie à
Washington.
L€autorité du gouvernement yougoslave étaita ffaiblie et le gouvernement
britannique s€efforçaitdec onvaincres es leaders def aire uned éclaration qui
respecterait «les aspirations naturelles du peuple croate»a près la libération du
pays. Mais les efforts britanniques se heurtèrent àlaf ermel €opposition des
éléments «les plus extrémistes»p armil es Serbes, qui avaient àl eur tête le ministre
Gavrilovi….Lec onflit serbo-croate était particulièrementv if aux États-Unis oùleDr
‰ ubaˆ i… était entré en conflit ouvert avec l€ambassadeur serbe Foti… . ‰ ubaˆ i…
informaleg ouvernement yougoslave qu€il ne collaborerait pas avecl ui tantq ue
Foti… resterait au poste d€ambassadeur de Yougoslavie aux États-Unis.
Le conflit serbo-croate constituait aussi un obstacle sérieuxàl €unification des
forces antisoviétiques der ésistance àl €intérieur de la Yougoslavie. Le général
Dragoljub( Dra„ a) Mihailovi…,e nfant chéri du roi Pierre II et du gouvernement
yougoslaveene xil, au sein duquel il occupait le poste de ministre des Armées, bien
qu€il commandât des forces assez importantes àl €intérieur de la Serbie, avait peu
d€influenceh ors dut erritoires erbe.EnC roatie,àp art« de nombreuses bandes
communistes », il ya vait des groupes de maquisards non moins nombreux
appartenant au Parti Paysan Croate( PPC) qui n€avaient pas pu trouver
d€arrangement avec Mihailovi… et se ranger sous un commandement unique. Selon
les renseignements du gouvernement britannique, des envoyés du PPCàM ihailovi…
étaient repartis sans résultats. Il leur aurait déclarénevouloir aucuncontact avec des
1Archives duF O, FO 371/37630, R.2038, Rendel au Foreign Office,4 -03-1943, A/YPEKS, Dos. 46 (1944), 465,
télégramme du Caire 25-11-1941.
52LES RAPPORTS GRÉCO-YOUGOSLAVES PENDANT LA GUERRE
Croates et des Musulmans parceq u€il les considérait comme responsables du
massacre des Serbes.
Le Foreign Officeser endait compte que les Yougoslaves d€Angleterre, des
États-Unis et de l€intérieur du pays aboutissaientàlac onclusion qu€il n€y avait plus
d€avenir pour la Yougoslavie àm oins qu€on en arrivât àunÉ tat fédéral où les trois
peuples, Serbes, Croates etS lovènes pourraient jouir d€une autonomie complète
1sous la dynastie actuelle.
L€ambassadeur Rendel rencontra les Croates ‰ ubaˆ i… et Krnjevi… et les
prévint que «las ituation était extrêmement désagréable et dangereuse.»Ils e
demandait si la Yougoslavie pourrait exister après la guerre. ‰ ubaˆ i… soutenait
qu€il devait fidélité au roi et non pas àung ouvernementq ui s€était déconsidéré.
L€ambassadeur Foti… soutenait quelaS erbiea vait vécu très heureuse lorsqu€elle
était un état distinct et indépendant. Et il ne voyait pas de raison pour qu€elle ne le
soit pas àn ouveau.LaY ougoslavie pourrait revivres ous une certaine formed e
fédération où tous les territoires habités par des Serbes feraient partie de l€État
2serbe fédéré.
Au printemps 1943, la situation àl €intérieur delaY ougoslavie ne cessait de se
détériorer. Pour la première fois, le vice-président croate Krnjevi… exprimap resque
ouvertement sa position séparatiste. De son côté,lev ice-président slovène Krek
commençait àd ésespérer de l€avenir de la Yougoslavie,aum oment où le fossé
entre Serbes et Croates s€élargissait et où les perspectives d€une reconstitution
d€une Yougoslaviem onarchique fédérale s€amenuisaient. Les querelles entre
Serbes et Croates essaimaient en divers points du monde, jusqu€en Amérique
3latine.
Les officiels gouvernementaux Serbes et Croates avaient commencé àé voquer
unef utureY ougoslavie fédérale et délimitaient les nouvelles frontières de la Serbie
et de la Croatie qu€ils communiquaient aux Britanniques. L€ambassadeur Foti…
revendiquait pour la Serbie la plus grande partie du nord-ouest de la Bosnie et bien
entendujusquۈ Banja Lukaetprobablement jusquۈ Drvar.
Les Britanniques demandèrent confidentiellementl €avis du Parti Paysan de
Croatie afind€évaluer les revendications territoriales de la partie croate. Krnjevi… au
nom du PPC envoya par écrit les positions croates accompagnées de diverses cartes
géographiques. L€ambassadeur Rendel qualifia les exigences territoriales croates
d€«e xcessives », quoiqu€il trouvât les cartes quil es accompagnaient très
intéressantes. La carte que la partie croate avaite nvoyée àR endelm ontrait que la
partie nord-ouest de la Bosnie comportait une majorité serbe formant une grande
4enclave serbe juste au milieu de la région revendiquéepar la Croatie.
1 Archives duFO, FO 371/37630 R2136, RapportàEden, 8-03-1943, FO 371/37630, R12475, 20-11-1943.
2 Archives du FO, FO 371/37630, R2736, 23-03-1943,R3195, 7-04-1943.
3 Ar du FO, FOR4221, 10-05-1943,R4223, 13-05-1943,R4737, 28-05-1943.
4 Archives du FO, FO371/37360, R5235. Lettre de RendelàHoward, 14-06-1943, R. 5181, Lettre de Rendel à
Howard 11-06-1943.
53LE JEU MONDIALD ANS LES BALKANS
Même quand il s€agissait de fixer les nouvelles frontières serbo-croates au sein
de la future fédération yougoslave,d es désaccords sérieux apparaissaient entre les
deux parties.
Le 19 juin 1943, Tsoudéros appritq ue la crise yougoslave,l atente depuis
quelques mois «entre les fédéralistes et les grands-serbes»a vait éclaté la veille. En
décembre 1942, le roi Pierre avait fait une déclaration favorable àl €égalité
politique, économique et culturelle des trois nations de Yougoslavie et le
gouvernement Jovanovi… avaitd écidédef aire uned éclaration analogue,m ais sous
la pression des cercles serbes, il la remettait constamment àp lus tard. Les Croates
considéraientq ue Jovanovi… avaitunc aractère trop faible,p our pouvoir imposer les
nouvelles orientations gouvernementales et préserver l€unité.L es diplomates grecs
avaienté té informés queleg ouvernement anglais avait indiqué àJ ovanovi… qu€il
fallaitenfinir avec les discussions et que les membres du gouvernement yougoslave
devaient une bonne fois pour toutes se mettre d€accord sur la formes ous laquelle la
Yougoslavie d€après-guerre allait devoir se reconstituer.
L€instabilitég ouvernementalep rovoqua en juin 1943 le remplacement du
Premier ministre Jovanovi… par Trifunovi….Lap artie grecque observa que dans le
nouveau gouvernement, «l€élément serbe était prépondérant»p uisque dans sa
composition, les Croates et les Slovènes n€étaient représentés que par quatre
membres. Le nouveau Premier ministre Trifunovi… rencontra l€ambassadeur grec
Agnidis àL ondres, et lui confia que song ouvernement aurait probablement besoin
de s€installer d€abord en Grèce libérée avant de rentrer enY ougoslavie.Ili nsistait
en même temps sur la nécessité d€une collaboration plus étroite entrel es deux
gouvernements«afind€affronter des dangers communs. »
Au même moment, en Grèce comme en Yougoslavie, pour diverses raisons, un
courant démocratique antimonarchiste ainsi qu€un mouvement de résistance de
gauche se manifestaient.C es courants contestaient l€autorité des gouvernements
nommés ene xil parceq u€ils n€avaient pas de légitimité populaire. Agnidis se mit
d€accord avec Trifunovi… sur la collaboration des deux gouvernements en exil et il
évitad €insister sur les doléances delap artie grecque qui désapprouvait les
méthodes utilisées parfois par les officiels yougoslaves qui se prononçaient sur des
questions de politique étrangère sans se concerter auparavant avec les Grecs comme
le prévoyait le traité gréco-yougoslave. Le dernier exemple de désinvoltured es
Yougoslaves qu€Agnidis avait en tête, était la reconnaissanceh âtive du Comité
français de Libération nationale constitué àA lger, le 3j uin 1943, àl aquelle ils
avaientp rocédé sans sec oncerter auparavant avec le gouvernement grec comme ils
1l€auraient dû.
La partie grecque avait décidé de surseoir pendant un certain temps àl a
reconnaissance du Comitéf rançais suite aux recommandations britanniques, mais
les officiels yougoslaves en avaientd écidé autrement. Sir OrmeS argenta vait
informéA gnidis de la part du Foreign Office que le nouveau gouvernement
1 A/YPEKS, Dos. 31 (1943), Ch. DiamantopoulosàTsoudéros, 19-06-1943 et 29-06-1943.
54LES RAPPORTS GRÉCO-YOUGOSLAVES PENDANT LA GUERRE
Trifunovi… avait échoué àr éunir les officiels serbes et croates malgré tous ses
efforts auxquels leg ouvernement britannique s€était également associé. «Ils ne sont
peut-êtree ncorep as assez mûrs»a vait dit Sargent, bien qu€il ait essayé de justifier
dans une certaine mesure les Yougoslaves en mentionnant le cas des Écossais dont
l€union avec l€Angleterre avait demandé aux Anglais un travail très dur tandis
qu€une tentative analogue avec les Irlandais avait aboutiàunéchec.
Le 10 août, subitement, la démission du gouvernement Trifunovi… fut annoncée.
Le poste de Premier ministre fut alors occupé par Bo„ idar Puri…,q ui présenta la
nouvelle composition du gouvernement. Le seul membre de l€ancien gouvernement
quir estaitenp lace était le ministre de la défense, Mihailovi…,f avori des Serbes, qui
conservait sonp oste depuis le gouvernement Jovanoni….S elon les diplomates grecs,
le nouveau gouvernement yougoslave avait été formés uite àu ne proposition
britannique, dans l€espoir des urmonter officiellement le différend entreS erbes et
Croates àp ropos du déplacement du siège du gouvernement de Londres au Caire, ce
queleg ouvernement grec avait déjàf ait. Lorsque les Britanniques avaienti ndiqué
aux Yougoslaves qu€ils devaient déplacer le siège de leur gouvernement au Caire, le
Premier ministreya vait souscrit, mais les officiels croates avaient émis des objections
et proposé que le gouvernement organise avant son déplacement une manifestation
1publique proclamant l€égalité des trois nations serbe, croate et slovène.
En somme,d ans un laps de temps assez court,a lors que la guerrem ondiale
arrivait às on point culminant, le gouvernementy ougoslavea vait changé quatre fois
de Premier ministre. Du début 1942 àl €été 1943, la présidence du gouvernement
était passée de Simovi… àJ ovanovi…,deJ ovanovi… àT rifunovi… et de Trifunovi… à
Puri….D es changements étaient survenus en même temps dans le conseil des
ministres. Les controverses continuelles entre Serbes et Croates notamment, au sein
du conseil des ministres, avaient desservi de façon désastreuse le gouvernement
yougoslave auxy euxd es officiels britanniques etg recs, de même qu€aux yeux
d€autres représentants des gouvernements alliés.L es dirigeants britanniques
commençaient àsed emander s€ils n€avaient pas «misés ur un mauvais cheval »,
incapable de conduire après la guerre au rétablissement de l€influence britannique
dans cette partie des Balkans. Le scepticismep rofond des Britanniques s€accentuait
en raison de lێvolution de la situation en Yougoslavie qui devenait
particulièrement inquiétanteetq ui risquait de remettre en cause l€orientation pro-
occidentale du pays après la guerre.
La diplomatie britanniquec hangea de méthodes pour ne pas perdre le contact
avec les événements qui se déroulaient dans les Balkans àces tade final de la
guerre.
1 A/YPEKS, Dos.3( 1943), AgnidisàTsoudéros le 28-07-1943. Note manuscrite du 7-08-1943. AgnidisàTsoudéros
le 11-08-1943.
55Chapitre2
LES FORCES DER ÉSISTANCE INTÉRIEURES
EN GRÈCE ET EN YOUGOSLAVIE
Les conséquences de la défaite
Suite àlac onquête de la Yougoslavie par les puissances de l€Axe, le pays fut
pratiquementd émembré. La même chose se produisit en Grèce mais àu ne moindre
échelle.L €État indépendant de Croatie, désignéa ussi en serbo-croate par les
initiales NDH,f ut organiséàu ne vitesse étonnante, le 10 avril 1941, avant même la
capitulation de l€armée yougoslave, qui eut lieu une semaine plus tard. Ante
Paveli…,c hef des Oustachis, protégé de Mussolini, vintd €ItalieàZ agrebeta ssuma
le gouvernement du pays quelques jours après la déclaration d€indépendance du
nouvel état croate.
La Yougoslavie futd isloquée entrel es forces d€occupation allemandes,
italiennes, bulgares,h ongroises et albanaises. L€Allemagne se chargea de
l€administration de la plus grande partie de la Slovénie au Nord, tandis que l€Italie
occupait le reste, yc ompris Ljubljana. La plus grande partie de la Macédoine
yougoslave, la Macédoine du Vardar, fut cédée àlaB ulgarie, qui prit en charge son
administration. Le Kosovo et le nordouest de la Macédoine yougoslave, habitée par
unem ajorité d€Albanais, devaient être administrés par l€Albanie, occupée elle-
même par l€Italie.LeMonténégro et une grande partie des côtes dalmates avec leurs
îles passèrent sous contrôle italien. La plus grande partie de la Bosnie-Herzégovine
et une partieduS ud-est de la Voïvodine passèrents ous le contrôle territorial du
nouvelétatcroate.
J. Krnjevi…,v ice-président croate du gouvernement yougoslave en exil, dans son
message au peuplec roate insistait sur le fait que le nouvelÉ tatc roatei ndépendant
n€était point indépendant, mais que la terre croate se trouvait en réalité sous le
1contrôle totaldeMussolini.
En même temps,laH ongrie, dont des forces militaires avaient fait irruption en
Yougoslaviea vecl es armées allemandes, italiennes et bulgares,a nnexait une partie
du sol yougoslave voisin de ses frontières. Le contrôledelaS erbie par
l€administration allemande s€exerçait par l€intermédiaire d€un conseil serbe qui
exécutait ses ordres.
1 Archives duFO, FO 371/37630,R346, décembre 1942.LE JEU MONDIALD ANS LES BALKANS
Mais àlaf in du mois d€août 1941, les Allemands confièrent le contrôle de la
Serbie àung ouvernement désigné sous la présidence de l€illustre général Milan
Nedi… ex-chef de l€État-major yougoslave. Nedi… sur les traces de Pétain en France
et de Tsolakoglou en Grèce, prit en charge le gouvernement de la Serbie, mais en
réalité toutes les décisions importantes du gouvernement nécessitaient une
autorisation des autorités allemandes.
La Grècedes on côté,aul endemain de son occupation, fut séparéeent rois
zones. Une zone italienne, la plus étendue, une zone allemande et une zone bulgare.
Les Bulgares occupèrentlaM acédoine orientale et la Thrace, àp art la région
d€Evros àlaf rontière gréco-turque, qui fut placée sous administration allemande.
En été1 943, des armées bulgares sous direction allemande firent leur apparition
dans des régions de la Macédoine centrale pour assurer lem aintien de l€ordre. Elles
apparurentoccasionnellementaussi dans des régions de la Macédoine occidentale.
L€annexion par laB ulgariedelaM acédoine orientaleetdelaT hrace, comme
celle des Iles ioniennes par l€Italie était acceptée par l€Allemagne qui avait joué le
rôle principald ans lac onquêtedelaG rèce. Mais le ministre allemandd es Affaires
étrangères, Joachim von Ribbentrop, et Hitler lui-même, signifièrent àl eurs alliés
que ces annexions de territoires grecs àd €autres pays devraient êtrer atifiées
officiellement après la fin de la guerre. L€Allemagne paraissait favorable aux
annexions de territoires grecs,p uisque Hitler dans son discours de victoire du 4m ai
1941, après la conquête de la Grèce, àl €exception de la Crète et de la Yougoslavie
avait noté que les alliés bulgares pouvaient dorénavant satisfaire leurs justes
revendications et réparer les injustices qui avaient été commises dans le passé à
leurs dépens.C eci était aussi valable, selon Hitler, pour les Italiens qui avaient aussi
1l€occasion de satisfaire leurs légitimes revendications territoriales.
L€esprit de résistance nationale contre l€Axe avait commencé àsed évelopper
dès le 28 octobre 1940,j our de l€agression italiennec ontrelaG rèce. Même le chef
du Parti communiste grec, Nicolas Zachariadis, retenuenprison, avait par une lettre
appelé le peupleàl utter auxc ôtés du gouvernement de la dictature pour faire échec
«auf ascismedeM ussolini.»Lal ettre de Zachariadis eut un grand retentissement
et fut publiée par toute la presse grecque.
Le 31 mai1 941, deux jeunes Grecs, Manolis Glezos et Lakis Santas abaissèrent
le drapeau allemandàc roix gamméeq ui flottaits ur l€Acropole.L es premiers actes
de résistance eurent un caractère spontané. Les gouvernements grec et yougoslave
s€étaient réfugiés en lieu sûr grâce aux Anglais,s ans faired es efforts avantl eur
départ de jeter les bases d€un mouvement de résistance contre les occupants. Le rôle
principald ans lar ésistance, en Grècec omme en Yougoslavie, allait être joué par
deux partis politiques hors-la-loi: le Parti communiste de Grèce (PCG) et le Parti
communiste de Yougoslavie (PCY). Le développement des mouvements de
résistance en GrèceetenY ougoslavie allait alors durablement changer lep aysage
politique dans ces deux pays,tantpendant l€occupation qu€après la libération.
1 Histoire de la nation grecque,A thènes, Ekdotiki d€Athènes, 2000, pp. 8-10.
58LES FORCES DE RÉSISTANCE INTÉRIEURES EN GRÈCE ET EN YOUGOSLAVIE
La quasi totalité des partis politiques traditionnels, dans les deux pays, faisaient
preuve d€inertie et d€attentismep our engager lal utte contre l€occupant.C elaé tait
clair aus ein du gouvernement yougoslave, dont les membres sێpuisaient en
querelles internes de caractère national et ne cherchaientp as vraimentào rganiser la
résistance àl€intérieur du pays. En Grèce, Chris M. Woodhouse, sous-chef, puis par
la suite, chef de la mission secrète britanniquea uprès des maquisards durant la plus
grande partie de l€occupation, avait constaté par lui-mêmecec limat d€inertie et
d€attentisme dans les cercles de commandementd es deux plus grands partis
politiques grecs d€avant-guerre, le parti Laïkon (populaire) et le parti Fileleftheron
(libéral), mais aussi dans d€autres cercles politiques.Aun ombre de ces
«spectateurs passifs»q ui «attendaient la libération»s ans rien faired €autre que de
penser àl eur proprea venir, Woodhouse comptait «den ombreux politiciens grecs
appartenant àl €ancien monde politique, ex-députés,h ommes d€affaires, industriels,
fonctionnaires,etmêmeecclésiastiques.»
Les « attentistes»deW oodhouse étaient majoritaires dans lac lassed irigeante
grecque.Lec olonel Woodhouse avec une franchise désarmanteo bserva que
lorsqu€onp arlait «d€action illégaleetder ésistance»àA thènes durant l€occupation,
1il s€agissait de communistes ou d€éléments actifs du centre-gauche.
Le temps qui s€écoula, du début de l€occupation de la Grèce et de la
Yougoslavieàl €agression de l€URSS le 22 juin 1941,f ut assezc ourt. Deux mois et
trois semaines environ jusqu€à l€occupation complète de la Crète. L€offensive
contrelaY ougoslavie et la Grèce correspondait d€ailleurs au désir des Allemands
d€assurer leurs arrières en vuedel ancer l€opérationB arbarossa destinéeào ccuper
l€URSS.
Les communistes des Balkans
L€offensive contre l€URSS fut d€une importance capitale pour les partis
communistes de Grèce et de Yougoslavie, quif aisaientp artie de l€Internationale
Communiste(Komintern) dont le siège étaitàMoscou.
erLe 1 juillet 1941, une décision de la direction du PCG évoquant l€agression
allemande contre l€URSS affirmait que «lad éfense de l€URSS et la lutte pour sa
2victoire par tous les moyens constituait le devoir suprême de tout communiste. »
Titop our sa part,d éclara que, lorsque la Yougoslaviea vait étéo ccupée et que
l€Allemagne avait lancé son offensive contre l€URSS, «iln €y avait pas eu de
discussionauPCy ougoslave sur l€opportunitédelar ésistance.»LeP CY n€avait
été guidé que par une seule pensée: «L utter contre l€occupant aux côtés de l€URSS,
3indépendamment des sacrifices et des difficultés. »
1 C. M. Woodhouse, To milo tis éridos (la pomme de discorde),Athènes, ed. Exantas, 1976,pp. 54-57.
2 Le PCG durant la Guerre et la Résistance de 1940-1945, Textes officiels,e d. du PCG (de l€Interieur), Athènes,
1974, pp. 60-61.
3 Tito, Récits autobiographiques,ed. Nèa Synora, (Nouvelles Frontières), Athènes, 1984,p.373.
59LE JEU MONDIALD ANS LES BALKANS
Si dans l€ensemble, les deux partis s€inspiraient des mêmes principes
idéologiques, la tactique qu€ils choisirent dans la lutte de résistance, même si elle
avait des similitudes, présentait aussi de nombreuses différences. Sans doute, la
situation interne n€était pas la même dans les deux pays, de même que les deux
partis n€étaient pas semblables au début de l€occupation du pointdev ue de
l€importanced es effectifs, de l€influencep olitique et de l€organisation. Les deux
partis étaient hors-la-loi. Le PC de Yougoslavie avait été mis hors-la-loi en 1921 et
le PC de Grèce l€avait été suiteàlaproclamation de la dictature, le4août 1936.
Métaxas avait chargé le vice-ministre de la Sécurité, K. Maniadakis de
pourchasser systématiquementets ans répit la direction et les membres du PCG. Au
début de l€invasion allemande, la plus grande partie des membres de la direction du
PCG, àq uelques exceptions près, se trouvaient en prison ou en déportation. En
revanche, Tito et le noyau central de la direction du PCY n€avaient pas été
inquiétés.
Le chef du PCG etlaq uasi-totalité des cadres du parti incarcérés avait été livrés
par l€appareildelad ictature aux occupants. N. Zachariadis avaité té déportép ar les
Allemands àD achau, au moment où d€autres cadres du parti s€évadaient de leur
lieuded étention.Auc ontraire,T itos €était mis dès le début,àlat êted u
commandementg énéral des Détachements Partisans deL ibération nationale
(NOPO) quif urent créés par décision du Comité central du PC de Yougoslavie, le
127 juin 1941, cinq jours seulement après l€offensive allemande contre l€URSS
Tito et le PC yougoslave avaient unel iaison directe et ininterrompue avec
Moscou et le «grand-père », pseudonymedeG eorgi Dimitrov, en tant que chef du
Komintern, avait immédiatement invité Tito àp asser àlag uerre partisane contre
l€Axe, tout de suite après l€attaque de l€Allemagne contrel €URSS. Dimitrov
recommandait àT ito de ne pas oublier que dans la situationp résente, le Komintern
considérait qu€ilf allaitd onner la priorité «àla lutte de libération de la domination
2fasciste»etque «laquestion de révolutionsocialiste ne se posait pas.»
La politique unioniste de l€URSS etduK omintern avec les forces non
communistes et antifascistes ouvrit la voieàl €alliance anti-hitlérienne qui suivit
avec l€Angleterre et les États-Unis.
L€alliance anti-hitlérienne impliquait que les communistes devaient collaborer
avec les États-Unis, l€Angleterreetl eurs amis dans une luttec ommune. Par ailleurs,
elle signifiait que les pays anglo-saxons et leurs amis devaient àl eur tour collaborer
avec les partis communistes et les autres forces de gauche pour atteindreleb ut
commun.
Tito semblait suivre une double ligne. Même s€il acceptait la politiqueu nitaire et
s€il s€efforçaitdelap romouvoir sans résultats spectaculaires toutefois, dans la lutte
il privilégiait le Partic ommuniste et son programme.D ans une des premières
proclamations du PCY concernant la lutte partisane qui devait commencer par un
1 Nikola Ani… , The National Liberationw ar in Yougoslavia 1941-1945, Tanjug 1985,B elgrade, p. 7. Ph.A uty, Tito a
biography,P enguin books, Great Britain,1980, p. 206.
2 Auty, op. cit., p. 206.
60LES FORCES DE RÉSISTANCE INTÉRIEURES EN GRÈCE ET EN YOUGOSLAVIE
motd €ordreu nioniste, il appelait les «prolétaires det outes les régions de
Yougoslavie»àser egrouper autour du Parti communiste et àset rouver «au
premier rangdelal utte.» Bien entendu, les PCdeY ougoslavie et de Grèce
possédaient leurs réseaux hors-la-loi et s€étaient familiarisés avec l€activité
clandestine, ce qui joua en leur faveur durant la période de l€occupation ennemie,
dans les préparatifs d€organisation de la résistance. Pour que la guerre des partisans
commence immédiatement en Yougoslavie, il fallait qu€elle s€appuie sur un
appareil solide préexistant au seinduP arti communiste. «Nous savions que
c€étaient les communistes quip rendraientl €initiative de la lutte parce qu€ils y
étaientprêts.»dit Tito.
Le chef du PCY fut placé officiellement àlat ête des partisans en Yougoslavie et
le reste de la direction du parti se transformaenÉ tat-major de l€armée partisane qui
commençait àsec onstituer. Cette identification visibleduP CY avec l€armée
partisanes emaled oute chez de nombreux non communistes en Yougoslavie, qui
pensèrent assister àu ne révolution socialiste. Les partisans de Tito saluaient avec le
poing levé, àlam odec ommuniste, ils portaientl €étoile rouges ur leur toque ou sur
leur capote militaire et hissaientled rapeau rouge. Auxg rands détachements
partisans qui se créaientp rogressivement,i ls donnaient le nom de première ou
deuxièmeb rigade prolétarienne. Parallèlement, les communistes yougoslaves
s€alignant sur les directives duK omintern, parlaient d€un frontp opulaireu nitaire et
en appelaient au patriotismed es Yougoslaves pour les convaincre de participer àl a
résistance contrel€occupant.
Le PCY, contrairement aux autres partis politiques deY ougoslavie, qui
privilégiaient telleout ellee thnie, avait un programme de parité ethnique qui
accordait la même place aux Serbes, aux Croates aux Slovènes et aux autres
ethnies. Le programme du PCY rencontrait un accueil favorable dans les couches
populaires,l assées des conflits nationaux internes ou chez ceux qui désiraient
rentrer dans le giron d€une Yougoslavie fédéraleu nifiée.M ais l€ostentationa vec
laquelle les partisans affichaient leur appartenanceauc ommunismes uscitait
l€embarras chez les dirigeants soviétiques, désireux que leurs camarades mettent
d€abord en avant le caractère de libération nationale unitaire de la résistance dans
les pays européens occupés par l€Axe.
Lorsqu€en 1944, Djilas visita l€Union soviétique en tant qu€envoyé de Tito,
Staline «fâché»d emanda quel était le sens de l€étoile rouge que portaient les
partisans yougoslaves sur leurs toques et sur leurs uniformes. «Les étoiles ne sont
pas nécessaires»o bserva Staline et Djilas répondit qu€à ce moment-là l€étoile
1rouge était déjà une tradition chez les partisans de Yougoslavie.
La tactique adoptée dans l€organisation de la résistance contre les occupants
constituait une différence capitalee ntre partisans de Tito et rebelles de gauche
grecs. La directionduP CY s€orienta très vite vers une lutte armée qui devait
débuteràlac ampagne pour s€achever dans les villes. «Dès le début, observait Tito,
1 MilovanDjilas, Discussions avec Staline,edKamarinopoulos, Athénes, sans date, p. 101.
61LE JEU MONDIALD ANS LES BALKANS
nous avons quitté les villes, contrairement àceq ui avaité té fait en Franceƒ Notre
but c€était la paysannerie, la province propice àu ne lutte de longue haleineƒ C€est
pour cette raison que nous nous sommes déplacés duc entre vers la périphérie. »
Dans les villes, les partisans menaient une lutte secondaire, essentiellement axée sur
1le sabotage.
Les cadres du PCY passaientp rogressivementaum aquis, ce que fit Tito lui-
même,ens eptembre 1941, quittant Belgrade pour prendre personnellementlat ête
de la luttea rmée. La direction du PCY, dès le premier instant,e stima que la lutte de
libération nationale qui débutait, avait les caractéristiques d€une révolution sociale
quil ui permettraitd €occuper progressivementlep ouvoir et d€appliquer son
programme.Lem ouvementd es partisans débutap ar la Serbie occidentaleq ui était
une régionmontagneuse et boiséeetqui possédaitune longue traditionder ésistance
contre les occupants étrangers.
L€und es premiers gestes de Titod ans lem aquis fut de rencontrer le colonel de
l€armée yougoslave Dragoljub Mihailovi….L es pressions exercées par Staline et
Moscou pour que la résistance soit un mouvementu nitaire dans les pays occupés,
ce qui ne pouvait qu€en accroîtrel €efficacité contre l€Axe et correspondait mieux à
l€esprit d€ouvertureq u€on souhaitait donner àlal utte contre Hitler et ses alliés,
eurent un écho chez Tito,q ui cherchaàr encontrer Mihailovi… par deuxf ois, le 19
septembre et le 27 octobre 1941. Leurs échanges de vues n€eurentenr éalité aucun
résultat. La méfiance régnait des deux côtés. L€argument essentiel de Mihailovi…
était qu€un affrontement arméa vec les Allemands entraîneraitd es représailles sur la
population civile serbe qu€il souhaitait épargner.Auc ontraire, Tito était sans
réserve partisand €una ffrontementa rméàoutrance avecl es forces de l€Axe, ce qui
provoquerait sans aucundoute des pertes etimpliquaitdes sacrifices.
Tito offrit àM ihailovi… le commandements €ils se mettaient d€accord pour
2mener une lutte de résistance commune, mais ce dernier refusa.
Plusieurs politiciens grecs du Centre et d€autres tendances politiques, comme
Sophoulis ou Kafandaris, auxquels le PCG proposa de participer activement àl a
résistance avancèrent les mêmes arguments. Leur refus se justifiait par les
3représailles que l€enneminemanquerait pas d€exercer sur la population.
Le colonels erbe Mihailovi… avaitp ris le maquis avant Tito, au moment même
de l€effondrement de l€armée yougoslave. En mai1 941, il se trouvait avec quelques
compagnons dans la région de Ravna Gora, àe nviron 100 kilomètres au sud de
Belgrade.M ihailovi… était un officier fidèleàlam onarchie serbe et au jeune roi
Pierre,c omme au gouvernement yougoslave en exil. Il était nourri par l€idéologie
anticommuniste qui régnait au sein de l€arméer oyale avant la défaite. S€il était
soucieux de l€occupation de la Yougoslavie, il n€était pas moins soucieux de la
création de l€État indépendantdeC roatie, qui comptait àl €intérieur de ses nouvelles
1 Tito, Récits autobiographiques, op.cit., pp.224-225.
2 E. Kardelj, Réminiscences,B lond and Briggs, Londres, 1982, pp. 19-21, Auty, Tito, op.c it., pp. 222-223, Tito,
Récits autobiographiques,pp. 229-234.
3 Petros Roussos, Le grandquinquennat,vol.A,Athènes, 1976, p. 75.
62LES FORCES DE RÉSISTANCE INTÉRIEURES EN GRÈCE ET EN YOUGOSLAVIE
frontières une minorité serbe importante. Les Croates étaient catholiques alors que
les Serbes étaient orthodoxes.
Ante Paveli… se présentaitc omme le défenseur des catholiques en Croatie et
demandait aux Serbes de changer de religion pour devenir citoyens du nouvel état
croate. Il inaugura une politique de répression, de persécutions, de camps de
concentrationetdel iquidation de la population serbe par les Oustachis. Certains
chefs Šetniks, comme se nommaient les partisans de Mihailovi…,e xerçaient des
représailles contre les Croates pour venger les persécutions dont les Serbes avaient
été victimes. Les Serbes et les Croates persécutés par les Oustachis et les Šetniks
trouvaients ouvent refugec hezl es partisans deT ito,q ui faisaient appel
indifféremment àt outes les ethnies de Yougoslavie pour s€engager dans leurs rangs,
promettant unes olutionj uste auxq uestions nationales après la fin de la guerre.
Mihailovi… n€avait donc pas seulement des divergences idéologiques avec les
communistes sur des questions de théorie et de pratiquep olitique. Ces différences
avec le PCY étaient de caractère nationaliste, car les communistes yougoslaves se
prononçaient contre la dynastie des Karadjordjevi… et dénonçaient le «nationalisme
grand-serbe»q ui opprimait les autres ethnies deY ougoslavie. Si Mihailovi… s€était
trouvé àL ondres,sap lace aurait assurémenté té aux côtés de l€aile serbe du
gouvernement yougoslave,c ontre les officiels croates.M ihailovi… pensait àu ne
Yougoslavie où le peuple serbe serait pour le moins le premier, « primus inter
pares », au sein d€un même État et s€opposait au principe de la créationd €une
fédérationàl aquelle auraientp articipé de nouveaux états comme par exemple la
Bosnie-Herzégovine. Ces positions ne lui permettaient pas ded éployer volontiers
ses forces hors des régions serbes. La méfiancee ntre les deuxp arties était mutuelle.
Le conflit entre Šetniks et Partisans devenaitinévitable.
Tito au contraire, au fur etàm esure que la lutte contre l€occupant prenaitd e
l€ampleur, gagnaitdut errain et ses forces se multipliaient en divers points du pays.
En novembre1 942, Tito procéda àlac réation d€unités militaires plus importantes
constituées de huit divisions qui prirent le nom d€« Arméep opulaire de Libération
et de groupes departisans de Yougoslavie»(NOVJ).
En Grèce,leP CG suivit unet actique différente de celle de Tito. Il commença
par organiser la résistance dans les villes, essentiellement dans la capitale, pour
étendree nsuite la luttea rmée auxc ampagnes. Le Front de Libération nationale
(EAM) sed éployaits ans doute aussi dans les provinces.L es premiers groupes de
partisans apparurent spontanément en Grèce, dès 1941m ais ner éussirent pas à
résoudre des problèmes majeurs de survie. Le 27 septembre 1941, sur l€initiative du
PCG, d€autres petits partis de gauche et du centre-gauche naquit le Front de
Libération Nationale, principale organisation de résistance civile en Grèce durant la
période de l€occupation.
Bien qu€un membre du PCG ait été nommé secrétaire du Front, l€organisation
appela tous les Grecs, indépendamment de leurs convictions,p olitiques àp articiper
àunf ront nationalder ésistance,etc ela fut le secret de sa réussite. La direction du
PCG pensait que l€organisation de résistance EAM,a vec ses ramifications dans
63LE JEU MONDIALD ANS LES BALKANS
toutes les villes et dans toutes les régions allaitd evenir la basedelaf uture lutte
armée, considérée comme mode de résistance supérieur. Comparativement àl a
résistance yougoslave, la lutte armée collective en Grèce débuta avec plusieurs mois
de retard.Enr evanche, la luttep olitique collective pritd ans les villes grecques des
dimensions beaucoup plus importantes qu€en Yougoslavie. En mai1 942, après
décision du PCG, Aris Vélouchiotis,des on vrai nomT hanassis Klaras, prit le
maquis avec un petit groupe de partisans, qui devait se développer
considérablement par la suite.Lap remière victoire que remportèrent Aris et ses
compagnons eut lieu àR yka dans la région de Stérea Ellada contre un détachement
arméi talien,le9s eptembre 1942. Tandis qu€en Yougoslavie les premières
1manifestations coordonnées de résistance arméeeurent lieu dès l€été 1941.
Le PCG avait besoin d€un certain temps pour se reconstituer. En effet, plusieurs
de ses dirigeants s€étaient évadés peu àp eu de leurs lieux de détention.A vant
même l€occupation,leP CG avait été sérieusement éprouvé par la dictature du 4
août. Les services des écurité de la dictaturenes €étaientp as contentés d€arrêter la
quasi-totalité des dirigeants communistes grecs. Ils avaient également créé une
«Direction provisoire»c omposéeder enégats du mouvement communiste et de
véritables communistes qui en ignoraient le caractèrea nticommuniste. À las uite de
l€évasion des dirigeants du PCG, le parti entamasar éorganisation et l€une de ses
premières tâches fut de régler ses comptes dans la sombrea ffaire de la «Direction
provisoire.»L es débuts del €occupation trouvèrent le PCG dans une situation
précaire, avec des faiblesses au niveauo rganisationnel et militaire. Le théoricien de
l€organisation militaire du parti qui fonctionnait dès avant la guerre, Damianos
Mathessis,f ut considéréc omme suspectp ar la direction du PCG. Par conséquent, il
fallut que les membres du parti qui lui étaient proches fassent l€objetd €un examen
attentif avantd€êtreacceptés dans lalutte de résistance.
Dans l€armée partisane yougoslave, on avait placé, dès le premier instant, àd es
postes importants des cadres communistes qui avaient fait partie des Brigades
Internationales pendant la Guerrec ivile espagnole, tels Ko†aP opovi…,A leˆ Bebler,
PekoD ap† evi… et d€autres dont les noms allaient devenir célèbres dans la
Yougoslavied €après-guerre.L eur engagement dans l€Armée démocratique
espagnolef ut jugé comme un élément positif, comme une expérience salutaire pour
renforcer la lutte de résistance qui se développaitenY ougoslavie.T chvetko
Ouzounovski( Abas), commissaire du Commandement Général des partisans de la
Macédoine yougoslave, signait comme «volontaire de l€Armée républicaine
espagnole» et un autre membre du même Commandement général, Ivan Tanev,
originaire de Gevgelijas ur la frontièreg réco-yougoslave signait comme «capitaine
2de l€Armée républicaine espagnole. »
Bien que des Grecs, des Chypriotes grecs ainsi que des Grecs d€Amériquea ient
pris part àlag uerre d€Espagne, leur participation au maquis grec fut quasi nulle et
1 Tito, op. cit., p. 234.
2 Manifestedel €État-major del €armée partisanedeM acédoine yougoslave adresséaup euplem acédonien, octobre
1943.
64LES FORCES DE RÉSISTANCE INTÉRIEURES EN GRÈCE ET EN YOUGOSLAVIE
cela pour diverses raisons.Lad ictature du 4A oût n€avait autorisé ni le départ de
nombreuxG recs pour l€Espagne, ni le retour de ceux qui avaient participé àl a
guerred €Espagne.P armil es volontaires grecs enE spagne, certains restèrent en
France, d'autres retournèrent en URSS d€où ils étaient partis et où la plupart périrent
1durantles purges staliniennes, d€autres rentrèrentenAmérique,àChypre, etc.
La politique d€union nationale que suivit le PCG ets es faiblesses initiales dans
le domaine militaire le conduisirent àr echercher la collaboration d€officiers
démocrates, en général opposés àlam onarchie, souvent démobilisés àlas uite à
l€échecduc oupd €Etatv énizéliste de 1935.P ourtant, pendant la résistance, àp art
les officiers de carrière, de nombreux autres éléments,q ui avaienta cquis entre
temps l€expérience de la guerre se distinguèrent.
Sur la toqueduc hef des partisans yougoslaves, Tito, figure - sur les photos de
lێpoque - lێtoile rouge avec la faucille et le marteau;a lors que sur les toques des
cadres des partisans de gauche grecs figuraitles igle ELAS:A rmée hellénique
populairedeL ibération,q ui n€était que la branche armée d€EAM,leF ront national
de Libération.
On ne proposa pas le secrétaire général du PCG aup oste de chef militaire
d€ELAS, comme cela se fit dans le mouvement partisan de Yougoslavie, mais un
officier démocrate, éloigné de l€arméel ors du coup d€État de 1935 qui avait été
arrêté auparavant par les ELASites nommé Stéfanos Saraphis. La phraséologie dont
Aris Vélouchiotis se servaitd ès le débutd €ELAS pour s€adresser aux paysans des
régions montagneuses et les convaincre de rejoindrelem aquis était ouvertement
patriotique.Ill eur parlait d€une révolutiondel ibération nationales emblable àc elle
de 1821,d estinéeàc hasser l€occupant étranger etàl ibérer la Grèce. Il utilisait lui-
même comme beaucoup d€autres responsables du maquis un pseudonymeemprunté
aux grands moments del €antiquitéoudelar évolutionde1 821. ELAS devenait
progressivement la plus importante force armée de Grèce. Pourtant, àa ucun
moment, les unités armées qui se créaient ne se firent appeler «brigades»o u
«divisions prolétariennes»c omme en Yougoslavie. Cependant, il se faisait
parallèlementd ans ses rangs un travail de propagande relative àunc hangement
socialenG rèce après la guerre. ELAS adoptait une attitude critique envers la
monarchie et le gouvernement en exil, accusés de «prendre des vacances àL ondres
ou au Caire alors le peuple grec souffrait sous la botte de l€occupant ».
Zervas et Mihailovi€
Comme en Yougoslavie, où les partisans de Tito durent faire face aux Šetniks
de Mihailovi…,enG rèce parallèlement àlac réation d€EAM se créait la Ligue
nationale démocratique hellénique (EDES). Elle fut créée le9s eptembre 1941, dans
1 D. Palaiologopoulos, Les Grecs antifascistes volontaires de la Guerre civile espagnole( 1936-1939),A thènes,e d.
Filippotis, 1986. L€auteur mentionne un seul marin qui avait participé aux brigades Internationales d€Espagne et qui,
durant l€Occupation, occupa au sein d€ELAS de l€île Eubée,unposte subalterne.
65

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.