Le long des rives

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Deux familles juives, une sépharade et l’autre ashkénaze, se retrouvent entraînées dans le maelstrom de la Première guerre mondiale. Entre le marteau et l’enclume des différents partis en conflit et les tensions sociales et religieuses s’ouvre une opportunité historique au peuple juif de retrouver sa dignité et la maîtrise de son destin. Elie, le sépharade, et Reizy, l’ashkénaze, se rencontrent à Londres où s'affrontent les idéologies nouvelles sur fond de guerre et d’espoir...


Publié le : mercredi 24 octobre 2012
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EAN13 : 9782332522801
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ISBN numérique : 978-2-332-52278-8

 

© Edilivre, 2015

 

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Les soldats de la légion juive devant le mur des lamentations en 1917
(photo Wikimedia)

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L’écusson de la légion juive avec l’adage « KADIMA » « EN AVANT » écrit en lettres hébraïques

(photo wikipedia)

LE SECRET DU TEMPLE

I
1901
Marrakech

Soudain le vacarme incessant de la place Djemaa el-Fna sembla s’éloigner comme aspiré par le soleil couchant. Des volutes de fumée s’élevèrent au-dessus de la foule et le temps sembla suspendu l’espace d’un instant. C’est à ce moment que le muezzin entonna le credo musulman : « Allah est grand, il n’y a pas d’autre Dieu, et Mohammed est son prophète. » Pour Elie c’était l’heure de presser le pas. Son père l’attendait à la synagogue, la prière du soir allait commencer. Il se plaisait à flâner sur la place où les raconteurs d’histoires faisaient concurrence aux charmeurs de serpents et par-dessus tout il adorait voir arriver les caravanes apportant épices, tapis et tissus de toutes les couleurs au marché bariolé et parfumé de Marrakech.

L’entrée du mellah, le quartier réservé aux Juifs, était facile à reconnaître. La rue qui y menait comportait plusieurs bijouteries et magasins de tissus et l’animation était grande avant le shabbat. Les boutiques devaient fermer avant le coucher du soleil, et il était difficile de mettre un client dehors.

Elie connaissait par cœur les dédales des petites ruelles. Les cuisines exhalaient à l’approche du shabbat. Couscous, dafina, et autres spécialités excitaient les papilles.

Mais d’abord, l’obligatoire passage à la synagogue. C’est que son père était le président de la communauté et il se devait d’avoir tous ses enfants près de lui pendant l’office. Il chantait les refrains liturgiques avec une telle ferveur et une telle joie que les textes s’étaient imprégnés au plus profond d’Elie. « Viens, shabbat, viens comme une fiancée vers ton bien-aimé… Écoute Israël, l’Éternel est notre Dieu, l’Éternel n’est qu’Un… Béni sois-tu, toi qui ressuscites les morts… Qu’elles sont belles les filles de Jérusalem… »

Et puis à la fin de la cérémonie, la bénédiction du vin. Après avoir rappelé que le monde a été créé en six jours et que le septième jour est destiné au repos, le fruit de la vigne est béni.

– C’est quand même bizarre, pensait Elie, nos voisins musulmans n’ont pas le droit de boire du vin, et nous y sommes obligés ! Et comme c’est une obligation, eh bien moi, je n’aime pas le vin. Pourquoi les pères juifs doivent-ils tellement discuter ? J’avais hâte de rentrer à la maison pour goûter le couscous spécial de mama. Mais aujourd’hui la discussion semble avoir pris un tournant très sérieux. Le cousin David qui habite à Paris et tient une maroquinerie fort prisée nous a fait savoir qu’il y avait beaucoup de remous à Paris et qu’on avait saccagé sa vitrine parce qu’un certain capitaine Dreyfus aurait vendu des secrets français aux Allemands. Forcément l’état-major français ne pouvait pas faire confiance à un Juif, alsacien de surcroît pendant l’occupation de l’Alsace par l’Allemagne. Mon père pense que les Juifs ne doivent pas se mêler de politique, que ça se retourne toujours contre eux. Le secrétaire, Milou Cohen par contre, trouve qu’il faut faire comme disait le journaliste Herzl qui suivait le procès et rapportait un tas d’invraisemblances dans l’accusation : s’organiser politiquement pour défendre les intérêts des Juifs, et même créer un État juif. Mais là, il allait trop loin. C’était du blasphème, défaire ce que Dieu avait fait, sans attendre le Messie. Et puis ça risquait de troubler les bonnes relations avec les autorités qui protégeaient les peuples du Livre. C’est de l’inconcevable, il faudrait des soldats pour protéger ce pays. Ça pousserait les jeunes soldats à tuer. C’est péché ! Tu ne tueras point ! Mon père s’énervait, devenait tout rouge. Il fallait aider le cousin David, mais il ne fallait pas blasphémer. Étant tout de même un homme doté d’un esprit pratique, il se calma et proposa de se retrouver après les prières de shabbat pour décider de ce qu’il convenait de faire.

*
*       *

« Les parnassim c’est-à-dire les responsables de la communauté ont l’habitude de se retrouver après la prière du shabbat à la table de mon père pour goûter la fameuse dafina de ma mère. La table était dressée sous une pergola au centre de la cour intérieure. Tous les notables étaient là et s’agitaient en jurant et en invoquant les rabbins miraculeux, mais rien n’y faisait, mon père attendait. Quand la discussion se calmait un peu mon père faisait semblant de dire quelque chose et puis tout le monde se taisait.

« La semaine prochaine nous devons voir le vizir de son altesse le sultan Moulay Abd el Aziz pour la djizya, l’impôt spécial des Juifs. Comme chaque année, il me giflera comme recommandé par le Coran, me traitera de tous les noms et m’insultera devant tous les notables musulmans. Après, si la somme apportée se révèle fructueuse, nous irons souper à la palmeraie et j’apporterai le meilleur vin de mes caves. Le vizir Ba’Hmad sait apprécier une bonne bouteille tout en évoquant le bon temps de l’Andalousie et en récitant des poèmes d’Omar Khayam. Je lui toucherai un mot à propos de la situation en France métropolitaine, et je m’informerai de l’impact sur le développement de l’école israélite. Pour le cousin David, il faudrait commander un nouveau stock de peaux tannées et de tapis. Ce n’est pas vraiment le meilleur moment de l’année, mais le cousin du vizir s’est retrouvé avec un grand stock de marchandises non écoulées. Il doit sûrement y avoir un moyen d’arranger les choses au mieux. C’est à ce moment que je pourrai lui faire comprendre que s’il veut continuer à vendre des articles en cuir sur le marché français, il aurait intérêt à nous aider face aux Français. La première chose c’est qu’il nous donne la permission d’ouvrir une école de l’Alliance israélite. Les enfants ayant reçu une éducation française seraient plus à même de favoriser les contacts avec la France et ainsi nouer des relations commerciales dans l’intérêt de tous.

Là-dessus, le rabbin Shimon Benguigui se leva et traita le père d’Elie d’irresponsable.

– Si les enfants apprennent le français ils seront tentés par les livres français remplis d’hérésies et d’idées révolutionnaires qui les détourneront du bon chemin. Non, non, les enfants continueront à suivre les cours à la synagogue.

Heureusement, Milou Cohen, qui avait déjà visité la France se leva pour répondre au rabbin que dans les écoles de l’Alliance israélite les enfants recevaient autant de cours de religion que de cours profanes.

Après mille et une palabres, mon père fut autorisé à évoquer l’école de l’Alliance avec le vizir.

– En ce qui concerne Dreyfus, reprit le père d’Elie, il faudrait que dans les relations avec la France le Maroc soit du côté des Dreyfusards. Imaginez que des émigrés marocains s’installent en France et qu’ils soient considérés comme Dreyfus, c’est-à-dire suspects parce que différents, cela ne pourrait donner lieu qu’à des injustices.

– Pour commencer, lui répondit le rabbin, l’armée n’est pas un endroit recommandable pour les Juifs. Ce n’est pas leur place. Ce n’est qu’attirer la foudre que d’être à l’armée. Il est interdit de tuer, les lois du Décalogue sont claires et sans équivoque.

– Mais rabbi, l’armée française défend les idées d’égalité, de fraternité et de liberté. Grâce à ces valeurs, les Juifs de France ont finalement pu apporter leur contribution à la société. Regardez l’essor des écoles en France, l’amélioration des conditions de vie grâce aux travaux des équipes médicales. Et si l’armée française n’était pas intervenue nous serions encore à la merci des brigands qui terrorisent les routes.

– Oui je l’admets, il y a une différence entre « Ne tue pas » et « Tu ne tueras point » comme c’est écrit et qui sous-entend que cette loi n’est qu’un espoir pour l’ère messianique et qu’il faut admettre le monde comme il est et non comme on aimerait qu’il soit…

– Bien, nous sommes tous d’accord, la semaine prochaine j’irai voir le vizir et j’aborderai les problèmes politiques français concernant l’affaire Dreyfus, la commande des stocks de peaux tannées et de tapis et le développement de l’école de l’Alliance israélite. D’autres questions ?

– Et la djizya diminuée ?

– Comment ça, la djizya diminuée ? Milou, tu as quand même bien vérifié les comptes de la communauté ?

– Les troubles en France ont eu des répercussions non seulement sur l’exportation de la maroquinerie, mais aussi sur l’entrée de devises diminuée par les détournements de fonds par des petits caïds locaux et des bandes de pillards. Mais je suppose que le vizir est au courant et ne nous mettra pas dans une situation nous empêchant de nous fournir auprès des producteurs.

– Ne compte pas trop sur le bon sens du vizir. Tu connais l’histoire du scorpion et du crocodile ?

– Non, raconte…

– Un jour, un scorpion demande à un crocodile de l’amener sur l’autre rive du Nil. Le crocodile lui dit : « Je te connais, tu vas me piquer avec ton dard empoisonné. » « Allons crocodile, sois raisonnable, si je te pique je me noie avec toi. » « D’accord, marché conclu. » Arrivé au milieu du fleuve le scorpion, n’y tenant plus, pique le crocodile. « Mais scorpion qu’est-ce que tu fais, nous allons tous deux nous noyer ! Pourquoi as-tu fais ça ? »

– Maktoub, c’est écrit, c’est mon destin…

– Ça ne présage rien de bon pour notre visite au vizir…

*
*       *

Accompagné de Milou Cohen, Victor Sitbon le président de la communauté marchait vers le palais situé juste à côté du mellah. Milou Cohen tenait la mallette avec la djizya de cette année. Il était fort préoccupé car la recette était moins importante que celle de l’année précédente.

– Donc, pas question de chercher des excuses, les troubles en France sont suffisamment importants et portent préjudice autant aux producteurs qu’aux négociants.

– Ils ne vont tout de même pas scier la branche sur laquelle ils sont assis. S’ils nous ruinent qui vendra leur marchandise en France ?

Après avoir enlevé leurs babouches et attendu des heures dans le vestibule, la délégation menée par le président de la communauté put entrer chez le vizir.

La tête haute, Victor Sitbon pénétra dans la salle digne d’un palais des mille et une nuits. La cour d’intrigants et de politiciens obséquieux s’arrêta soudain au milieu de mille et une conversations bruyantes. Sous des regards de dédain et de mépris, la délégation de la communauté juive se fraya un passage. Quelques formules de malédiction fusaient ça et là : Al yahoud kelabna ! Voilà nos chiens de Juifs ! Arrivé devant le vizir, Victor Sitbon prit la main que celui-ci lui tendait nonchalamment pour la baiser. Mais à peine Victor Sitbon eut-il relâché la main, qu’il fut giflé avec une force qui le fit tomber à terre. Les notables trouvèrent cette scène très drôle et partirent d’un air moqueur.

– On ne peut vraiment pas vous faire confiance. Vous êtes nés pour la traîtrise. Si un capitaine juif en France ne mérite pas la confiance qu’on a placée en lui alors pourquoi devrais-je vous faire confiance ici ? Je parie que vous allez à nouveau m’inventer mille excuses pour justifier une djizya en dessous de ce qui a été demandé.

– Voici la djizyasidi Ba’Hmad.

– Mais vous vous moquez de moi ! On avait convenu que cette année la djizya devait être supérieure à celle de l’année dernière en fonction de l’augmentation de la population et vous osez m’apporter une somme inférieure. Gardes ! Emmenez M. Sitbon et M. Cohen.

– Mais…

– J’ai dit. Que la volonté d’Allah soit faite…

Sans un mot d’explication, les deux notables eurent les mains attachées par les gardes présents dans la salle et menés sans ménagements vers un bâtiment proche dont l’entrée était barrée par de lourds barreaux de fer.

Après avoir descendu d’étroits escaliers et de longs couloirs percés de lourdes portes, derrière lesquelles on devinait plutôt qu’on n’entendait les gémissements des prisonniers, leur descente en enfer se termina au bout d’un petit couloir en cul-de-sac à peine éclairé et barré par une vieille porte en bois renforcée par des barres de fer.

Après avoir forcé les verrous avec beaucoup de difficulté, nos deux compagnons d’infortune se virent jetés dans une pièce sombre à peine éclairée par un minuscule soupirail.

Plusieurs minutes s’écoulèrent avant qu’ils ne s’habituent à la pénombre. Soudain quelque chose remua dans un coin. Effrayés, ils restèrent muets. Un rat s’échappa soudain sous la porte.

– Barou’h habah… Bienvenue dans la demeure du Seigneur. Le Seigneur a donné, le Seigneur a repris.

Un vieil homme en kaftan rayé et à la longue barbe blanche se tenait difficilement recroquevillé sur un chiffon. S’étant un peu habitués à la pénombre, ils reçurent le choc de leur vie.

Voilà qu’ils reconnurent Meïr Amsalagh, leur vénéré savant, médecin et rabbin bien-aimé qu’ils avaient cru parti à jamais après un voyage en Terre sainte.

– Rabbi, vous ici, mais on vous croyait à Safed ! Vous qui voyez dans les plus grandes ténèbres grâce à votre connaissance de la Thora, de la Kabbale… Mais que s’est-il passé ? Quelle frayeur de ne plus avoir de vos nouvelles.

– Mes enfants s’il vous plaît, je suis fort souffrant. Donnez-moi un peu d’eau de la cruche là-bas et je vous raconterai ce que vous devez absolument savoir…

*
*       *

Rabbi Meïr fut interrompu par une violente quinte de toux. Victor Sitbon le prit par l’épaule et Milou Cohen se pressa de lui donner un peu d’eau.

– Merci les amis, je vous suis reconnaissant, mais ne vous attardez pas sur mon sort, vous feriez mieux de penser à vous. Qu’est-ce qui vous a amenés ici ?

– Nous n’y comprenons rien, nous étions venus nous acquitter de la djizya et soudain le vizir s’est mis en colère et nous a laissé mettre en prison.

– Je crois deviner ce qui s’est passé, j’ai été témoin ici-bas de propos que je n’aurais pas dû entendre. Un prêtre français a été arrêté dernièrement. Il avait établi un petit dispensaire pour les nécessiteux. Le succès de ce dispensaire a naturellement éveillé la rancœur de certains guérisseurs locaux qui n’ont eu de cesse de convaincre l’imam de faire interdire les activités du prêtre. Sous le prétexte d’avoir donné un produit n’étant pas halal à un enfant et de l’avoir ainsi empoisonné, le dispensaire s’est vu interdit d’activité et le prêtre a été jeté en prison. Les idées libérales françaises et le projet d’école israélite sont très mal perçus par les autorités religieuses qui craignent d’y perdre leur pouvoir. En plus, la ferveur prosélyte du prêtre qui jouissait de beaucoup d’estime parmi les marginaux et les plus pauvres a accentué la rancœur des imams, surtout ceux qui étaient revenus du hadj et avaient subi un véritable lavage de cerveau à La Mecque de la part des prêcheurs salafistes. Mais ce qui a fait déborder le vase, c’est l’histoire de la petite Fadila qui s’est fait posséder par le djinn d’un Juif ashkénaze.

– Un djinn, mais qu’est-ce que c’est que ces fadaises ? s’indigna Milou.

– Pouh, pouh, pouh, tu n’as pas honte de parler ainsi, lui dit Victor qui était fort superstitieux. Tu n’as donc jamais entendu parler des dibbouks ? Dans la Kabbale, la passion amoureuse peut nous faire tellement souhaiter la présence du disparu, l’esprit arrive à un tel niveau de trouble que le souvenir de l’être cher ressort des tréfonds de l’âme pour envahir chaque instant. C’est cet état de conscience que l’on retrouve chez les personnes en deuil chez qui le souvenir de cet être cher emplit tout moment de la journée empêchant alors de penser normalement. Ce sont les dibbouks. D’ailleurs cet état de conscience de l’être amoureux est considéré par les kabbalistes comme un préalable à une réelle compréhension de la Thora. La Kabbale nous donne cet exemple : pour voir la beauté de la Thora, il faut être passionné comme ce prince qui reste nuit et jour à guetter à la fenêtre du palais pour apercevoir furtivement la princesse dont il est amoureux.

– Ça va, ça va, arrête tes démonstrations pédantes. On sait que tu aurais bien voulu devenir professeur en philosophie, mais moi j’aimerais bien savoir comment on en est arrivés à moisir dans ce trou, et encore plus comment on peut en sortir. Alors dites-moi, rabbi, qu’est-ce que c’est que cette histoire de djinn de Juif ashkénaze ?

– Eh bien voilà : la petite Fadila, la fille de Mohammed, le marchand de tapis qui habite derrière le coin du mellah, est tombée amoureuse de David le fils du cordonnier Mardochée dont Mohammed avait repris l’échoppe. Ils se retrouvèrent en cachette au puits où Fadila allait puiser de l’eau. David lui raconta sa vie, les souffrances de sa famille et aussi toutes les belles histoires de la Thora. Ils jouaient à Salomon et à la belle reine de Saba pour qui Salomon a écrit le plus beau poème d’amour qui soit, le Cantique des cantiques. Ils jouaient à Boaz et à la vertueuse Noémie dont le petit-fils allait devenir roi d’Israël.

– Et alors ? S’il fallait mettre en prison tous ceux qui connaissent des jeunes tourtereaux, il n’y aurait pas assez de place dans les prisons, je suppose que ces deux enfants ont eu la correction qu’ils méritent, manquer ainsi de respect à leurs parents…

– Non, non, ce n’est pas ça. Elle était une des seules filles de Marrakech qui allait à l’école française. Son père, qui avait besoin de l’aide de quelqu’un qui puisse écrire le français, l’avait envoyée à l’école. Là, elle se fit remarquer par son professeur de religion. Chaque fois que son professeur disait que les Juifs étaient comme des chiens et des singes et qu’il les fallait tuer, elle se révoltait. Elle disait que le Coran n’était qu’une pâle copie de la Bible des Juifs dictée par un illettré malade qui n’avait rien trouvé d’autre pour attirer toutes sortes de brigands dans sa conception de la religion que de leur promettre le paradis en compagnie de soixante-douze vierges s’ils tuaient en son nom. Fadila se comportait d’une façon de plus en plus étrange. Elle ne mangeait plus rien et il lui arrivait de parler comme un homme dans une langue que personne ne comprenait.

– Ça y est, il nous ressert l’histoire du dibbouk !

– Eh bien oui, un marabout consulté par la famille a confirmé qu’elle avait été possédée par un esprit, un djinn. Le marabout est resté deux jours et deux nuits à son chevet. Et figurez-vous qu’il a découvert que la fille était habitée par l’esprit d’un Juif qui avait habité leur maison avant eux. C’est la deuxième nuit qu’ils ont été réveillés par la respiration haletante de Fadila qui pointait son doigt vers le mur. Là se dressait une grande ombre noire coiffée d’un chapeau noir, l’esprit du Juif Mardochée qui avait habité l’échoppe du marchand de tapis. Fadila s’est dressée d’un bond dans son lit et a commencé à blasphémer sans arrêt. Elle prétendait que Mohammed avait dénoncé Mardochée au vizir Ba’Hmad pour pouvoir s’approprier son échoppe, et qu’il avait faussement accusé Mardochée d’insultes au prophète. Et elle les a toutes égrenées une à une. Que Mahomet était un voleur, que Mahomet était un assassin, que Mahomet était un épileptique, que Mahomet était un coureur de jupons, que Mahomet était un pédophile, que Mahomet était un illettré, que Mahomet était un faussaire…

– Chut rabbi, on pourrait nous entendre…

– Et finalement elle a crié que le sang qui avait coulé du cou de Mardochée quand le bourreau lui avait tranché la gorge continuerait à couler de la gorge de tous les enfants de Mohammed jusqu’à la cinquième génération ! Toute la maisonnée était sens dessus dessous. Ce n’est qu’après avoir été battue jusqu’à vomir et perdre connaissance que Fadila s’est finalement tue. À force d’incantations et de prières le marabout a finalement réussi à faire fuir cet esprit qui avait terrorisé toute la famille de la jeune fille.

– Mais Fadila, en disant que Mohammed avait dénoncé Mardochée pour pouvoir s’approprier son échoppe, a dit tout haut que ce que tout le monde savait dans le mellah.

– Oui, mais la moitié de la ville a été voir le vizir pris de panique. Et pour calmer la population il vous a jetés en prison…

– Rabbi, vous qui savez tout de la sainte Thora et pour qui la Kabbale n’a pas de secrets, dites-nous ce que nous devons faire…

– Calmez-vous. Il faut d’abord savoir que si Fadila n’avait pas feint d’être possédée par un djinn, elle était susceptible d’être condamnée à mort pour apostasie. Donc l’histoire du djinn était bien trouvée par Fadila. Je vais vous raconter ce qu’il faut faire pour vous sortir de cette étrange situation, ajouta le rabbin de façon résolue, semblant soudain rajeunir de dix ans. Mais pour le savoir, vous devez comprendre ce qui peut nous aider. Sachez que c’est grâce à l’Éternel notre Dieu que nous avons toujours réussi à nous sortir de toutes les situations difficiles de génération en génération. Écoutez bien ce que j’ai à vous dire concernant l’Éternel notre Dieu. C’est ce que m’a appris le Dr Lieberman à Jérusalem. Vous savez, le Dr Lieberman n’est pas un Juif pratiquant. Pourtant ses actes et ses pensées correspondent davantage aux écrits de nos aïeux que les centaines de prières récitées journellement à Méa Shearim. Le Dr Lieberman a délaissé son splendide cabinet médical à Vienne pour venir soigner les pauvres miséreux de Jérusalem. Voici ce qu’il m’a dit à propos de celui que nous appelons « le Miséricordieux », « Notre Père », « Notre Roi », « Roi de l’univers », « Chef des légions », « Bouclier d’Abraham », « Bouclier de David », « Guérisseurs des malades », « Donneur de vie », « le Trois Fois Saint qu’Il soit béni » : il dit que dans la Bible on ne décrit nulle part Dieu. Il se révèle par une définition très vague qui est : Y-H-V-H, ou Jéhovah d’après la prononciation la plus courante. En réfléchissant à la signification de ces quatre lettres, dans le contexte de sa traduction la plus répandue « l’Éternel », le Dr Lieberman a découvert qu’il s’agit d’un acronyme. C’est-à-dire un sigle composé par la première lettre des quatre mots qui la composent.

On se souvient que Dieu s’est révélé à Moïse comme Ehye acher Ehye, c’est-à-dire « je suis qui je suis ». L’homme aussi « est qui il est », mais il est mortel. Par contre celui qui « est » et qui « sera » toujours ce qui se dit en hébreu « Yech Hou Veyiyeh Hou », est donc « Éternel » au sens propre et au sens figuré. Et l’acronyme de cette phrase est Y-H-V-H tel qu’on l’écrit dans la Bible.

Les deux premières lettres de cet acronyme (YH) pourraient faire référence à l’homme comme l’a suggéré un certain Yeshou ou Jésus en latin. Mais l’homme est mortel. Par contre, « l’intelligence » qui l’a façonné est éternelle. Notre tendance anthropomorphe nous pousse à vouloir imaginer une espèce de Dieu le Père qui, tel un homme, un père, un roi, un tyran, nous dicte ses volontés. Mais ce qui a toujours été, et sera toujours, ce sont les codes biologiques et physiques qui mènent à la vie. D’ailleurs le mot français Dieu provient du grec Zeus, archétype de Dieu le Père.

– Mais rabbi, ce que vous dites là c’est du blasphème. En Hollande, un penseur juif, Spinoza je crois, s’est fait mettre au ban de sa communauté pour avoir osé proférer de telles paroles.

– Non, mon ami, ce que dit la Bible, c’est qu’il est interdit de s’adresser à une idole sous quelque forme que ce soit, animale, humaine ou abstraite. Ce qui dirige notre existence à nous, c’est ce qui a toujours existé et existera toujours. Le message de la Bible est qu’il ne faut pas être anthropomorphe et réagir à Dieu comme s’il était un homme, mais comprendre la déité comme ce qui a toujours régi les choses et régira toujours les choses. D’ailleurs l’unicité de ce qui a toujours été et qui sera toujours, ainsi que l’interdiction de représenter Dieu d’une façon anthropomorphe est une notion fondamentale de l’héritage biblique qu’on retrouve aussi dans l’islam. Dieu n’a pas de sentiments, il n’est ni bon ni mauvais, c’est l’homme qui a des sentiments, c’est l’homme qui est bon ou mauvais !

Un bruit de clés et de portes s’ouvrant et se fermant fit soudain taire tout le monde. Les sons plaintifs provenant des cellules voisines devenaient de plus en plus clairs d’après le rapprochement des bruits de judas ouverts et fermés pour le repas du soir. Quand le judas de la porte s’ouvrit, apparurent une cruche et un sac contenant du pain et des olives.

– Remerciez Allah et le sultan pour ce pain car Il est miséricordieux. Et quand vous aurez terminé votre repas, n’oubliez pas de mettre le seau à côté de la cruche vide.

– Ya sidi, est-Il suffisamment miséricordieux pour laisser soigner notre rabbin Meïr ?

– Ce n’est pas à moi d’en juger. Mais j’en parlerai à mon officier supérieur. Vous êtes ici en tant que dhimmi sous la protection du sultan et il est de mon devoir de m’occuper de vous. M’slemah !

Le judas se ferma sans plus d’information.

– À l’entendre on pourrait presque croire qu’il faille le remercier d’être dhimmi, faisant partie du patrimoine du sultan au même titre que son harem, ses ânes et ses chèvres. Tant que nous servons le sultan, payons la djizya et vivons humblement, il nous laisse tranquilles. Mais malheur à nous si le sultan décidait d’en finir avec nous.

– Mais cela nous permet quand même de vivre selon les préceptes de la Thora.

– Comment peux-tu vivre dignement selon les préceptes de la Thora en tant que descendant d’Abraham, Isaac et Jacob, honorer l’Éternel à Jérusalem et faire briller la lumière de l’Éternel sur les peuples, si ta parole n’est pas reconnue par les musulmans qui se sont approprié notre ancêtre ?

– Ne soit pas si vaniteux. Est-ce que les enfants se font encore immoler par les idolâtres ?

– Non, mais les hashashin ont sacrifié leurs enfants à la demande de leur chef.

– Est-ce que les meurtres restent impunis ?

– Non, mais Mahomet a fait exécuter toute une tribu juive et a gardé la plus belle fille comme épouse.

– Est-ce que les voleurs restent impunis ?

– Non, mais Mahomet a donné des consignes pour partager « honnêtement » les « butins ».

– Essaye de comprendre, pour mieux saisir l’idée du dieu unique dans leur échelle de valeurs, ils ont remplacé Élohim ou Allahin en arabe par Allah au singulier ce qui a fait perdre toute la force d’Élohim qui représente le Panthéon ou « Tous les dieux ».

– Oui, mais les autres sont quand même des idoles.

– Si ce sont des idoles, alors pourquoi se trouvent-ils repris dans la Bible sous le nom collectif d’Élohim ?

– Ça nous dépasse un peu rabbi Meïr, comment est-ce que vous comprenez le paradoxe du dieu unique et d’Élohim, les dieux ?

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