LE MAQUIS CORSE

De
Publié par

…Maquis… le seul mot corse passé dans la langue française. C’est dire que l’objet a frappé les imaginations, excité la curiosité des scientifiques, nourri bien des mythes. Lieu protecteur et nourricier pour les uns, prison pour d’autres ou encore d’effroi, de révolte et de résistance. Cette présentation de textes anciens et modernes restitue le développement du maquis de Corse à travers langues, temps, formes de ses chemins. Dans une société toujours plus écrasée par le règlement, il est une zone de dilution de l’autorité et de la loi, et en tant que tel le dernier havre de la liberté concédée : illusion ou réalité ?
Publié le : mardi 1 janvier 2002
Lecture(s) : 272
Tags :
EAN13 : 9782296293380
Nombre de pages : 277
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

LE MAQUIS CORSE
d'après les textes anciens et modernes

cg L'Harnlattan,

2002

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris L'Harnlattan, - France Italia s.r.l.

Via Bava 37 10124 Torino L'Harnlattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-2737-9

LAURENCE J. LORENZI

LE MAQUIS CORSE
D'après les textes anciens et modernes

L'Harmattan

àJim à Pierre-Paul hôtes du Palais vert

LE MAQUIS CORSE
d'après les textes anciens et modernes

de Claude Allier, Michel Castellani, Geneviève Clancy, M. Choury, Marcelle Conrad, Paul Franceschi, Jean A. Duprat, Antone Filippi, Ghjacumu Fusina, Jean Guerrini Graziani, Jacques Gregori, Claudiu Lavezzi, Germain Lorenzi de Bradi, Jean Natali, Marie Germaine Mary, Ghiannettu Notini, Jean Orsini, Jacques Orsoni, Christophe Panaïotis, Jean Dominique Poli, Jean Claude Rogliano, Marie Cécile Andreï Ruiz, Pierre Simi, Dominique Tiberi, D. A. S. Versini, Denise Viale, Marie Jean Vinciguerra,

Et les illustrations

de

L. Antoni, F. Giammari, Edward Lear, Ange Leccia,

Laurence J. Lorenzi, Charles Morel, Moretti, Ange Tomasi,

Recueillis et présentés par Laurence

J. Lorenzi.

SOMMAIRE
A vant propos. Vedutta sur le maquis, Laurence J. Lorenzi.

11 13 17 19 25 29 35 37 41 49 61 63 65 79 83 85 87 93 95 99 109 115 117 133 147 155

1. La macchia. La légende du maquis, Germain Lorenzi de Bradi. Récit, Jacques Gregori. Montée en enfer: aube, Marie Jean Vinciguerra.

2. Macchioso, plein de maquis.
Les maquis, paysage historique, Jean Orsini. Le rôle géographique du maquis, Pierre Simi. Maquis, génie du lieu, Jean Dominique Poli. 3. Cavar la macchia, extraire du maquis, au fond. Folklore: I Machjaghjoli. Histoire et économie du maquis, Pierre Simi. Les espèces mellifères du maquis, Marcelle Conrad. Le musc violet du maquis, Laurence J. Lorenzi. Recettes. Derrière le maquis, les hommes, Michel Castellani. 4. Star al macchione : être aux aguets. Quelques précisions sur le sanglier corse, P. Franceschi. Entomofaune du maquis, M. C. Andreï Ruiz. Marcelle Conrad et le maquis corse, M. G. Mary Conrad. 5. Wood in Corsica: les aspects scientifiques. Le maquis: dynamique et évolution, Claude Allier. Le maquis corse, ses végétaux et animaux: un écosystème, Denise Viale. Place du maquis haut dans la dynamique naturelle des forêts de chênes verts, Christophe Panaïotis. Les espèces végétales du maquis corse, M. Conrad.

9

6. Macle, maille, boucle: les chemins de la langue.
Maquis et chemins qui ne mènent nulle part, J. Orsoni. Le Palais vert, Laurence J. Lorenzi. Palazzu verde, entretien avec Jean A. Duprat. 7. Immacchiare, comme les bandits corses. La guerre des contumaces 1823-35,J. Guerrini-Graziani. La photographie comme arme technologique, D. Tiberi. Le chant du bandit, Jean Natali.

171 173 181 189 195 197 203 217

8. D'una macchia folta un lupo grande: de la gueule du maquis.
Sampieru Corsu, d'après Claudio Lavezzi. Le maquis corse et la Libération de la France, Laurence J. Lorenzi. Le maquis de la Résistance, Maurice Choury. Nos peurs étaient magiques, Jean Claude Rogliano.

223
225

229
231 237 239 241 245 247 249 250 255 257 261 263

9. Mailles: poèmes.
Machja corsa, Ghjannettu Notini. Fiori di machja, D.A. S. Versini. Donna machja, Antone Filippi. E machja fuste e machja si... Ghjacumu Fusina ...Te prendre, Geneviève Clancy. 10. E machje. Maquis, conclusion. Laurence J. Lorenzi. Iconographie. Bibliographies (par article).

10

AVANT-PROPOS.
Des lectures différentes d'objets confondus déçlinent ensemble les variations d'un immuable méditerranéen: le maquis ; cett~ présentation de textes anciens et modernes restitue à travers leurs articulations son développement sémantique et morphologique. Cette vue illustrée est exposéepour enfaire ressentir les significations politiques et poétiques.

Fig.l: Terrasses, Ràcamu, Laurence

J. Lorenzi,

1982.

Fig. 2 (page suivante).' Prunu 1975, acrylique sur toile 95xl17cm., Ange Leccia (coll. particulière).

11

12

VEDUTT A SUR LE MAQUIS.

Laurence J. Lorenzi. Le Palais vert est lieu d'effroi, de révoltes et de résistance. Labyrinthes, plis, alvéoles. Son réseau de chemins, de points de repères s'étend aux maisons, aux bords des fontaines où se nichent les fées, où l'on puise l'eau de la marmite et du jardin d'aromates. Le maquis est un lieu opaque d'où les vertus des hommes et des herbes qualifient le territoire sensible. Seuil du non-encore visible, ses particules d'émotion sécrètent la coutume de l'ensauvagement, ourlée des chemins de l'intuition, dessinent les contours d'un savoir de la chair arborescente (celle des familles). Le Palais vert a ses embranchements récents dans les jardins et l'enclos des Maures où se reconstitue la coutume des vedutte. Les vedutte ont été unions de voix envisageant autour d'un oracle l'avenir d'un territoire - village, moments où se forme l'assemblée pour choisir l'orientation des projets. Tenues sans lieu, mais à heure fixe (à cause des risques) autour d'un feu central où une épaule de mouton est jetée. Une description préalable des parties de l'os restaure le paysage des habitants présents, modifie les intrications du vu et du su, de la nature sylvestre et des lieux d'invasion, structure le discours. Les taches carbonisées apparaissent sur l'os plat, permettent de prédire les événements à venIr. Cette pratique corse dite de la spalla (épaule) fait signe à d'autres, proches des Maures, les Sahariens. Toufic Fahd, dans son livre sur la divination arabe, nous dit: "Les Sahariens manquent
rarement de consulter IJomoplate de mouton quJon retire du plat. Les Sahariens y croient beaucoup,. cela remplace le marc de café dans leur vie nomade,. ils en prennent avis surtout pour décider quel chemin préférer, afin dJéviter une attaque. Doutté fait de IJomoplatoscopie un vestige de IJaruspicine antique, liée au sacrifice ce qui implique IJidée dJun passage par le feu. " ~r

Camarades voici l'os: un territoire apparaît qui déconstruit le connu, avance vers le brûlant, des contre-feux s'allument en 13

chemin. Tous les lieux figurent sur la plaque d'os, du foyer au parcours d'errance des troupeaux, des animaux sauvages, aux fées (fate). Les zones investies et incultes s'inscrivent sur un relief organique qui, avec les désordres visuels qu'il implique, détruit le processus réflexif. Pour prévoir: percevoir les taches, savoir où ça manque d'être suffisamment appelé. Le décryptage se dessine sur la mémoire Qe su) des sites, l'orientation des projets se décline sur le terrain en friche du langage de la vie (celui qui habite). Au xve siècle, vedutta signifie passage en revue des troupes. Il faut une plaine d'où voir... Le pays en paix (par endroits) est cartographié depuis la mer et les fortifications (architectures avec dessins des arbres). Sur une carte génoise (XVIe siècle) des zones verdâtres évoquent les lieux de refuge rebelles ou Palais vert, ce sont des taches de terra incognita. Taches ou macules formant le mot macchie puis makis, enfin maquis. Littré mentionne pour le XVIIIe siècle: makis ou maquis (ita!. macchia), sm, en Corse fourré impénétrable de broussailles... Larousse donne le corse macchia (tache en italien) pour étymologie et Petit Robert ajoute qu'il s'agit depuis 1942 de prendre le maquis (sous l'occupation allemande Lieu peu accessible où se regroupaient les Résistants). L'usage consiste à trouver refuge dans le couvert végétal (machje, féminin pluriel, du corse machja) pour tendre l'embuscade à celui qui a versé le sang d'un parent dont la chemise tachée est exposée à la maison. Les vedutte, dans leur acception courante, sont des vues panoramiques de jardins royaux, le paysage y ressemble à un dispositif d'action stratégique. Le pays bien vu se retrouve fixé historiquement, éclairé par des épidémies, échanges de grains, état de paix... Ses dits originaires (images vues !) ne se représentent pas. Le Palais vert disparaît dans le maquis, broussaille infâme, hors champ. La langue qui le parlait pour en défaire les pièges n'est pas celle des podiums. Ce qui reste des premières vedutte a une actualité qu'on veut ignorer, d'ailleurs elle fait obstacle à ce qu'on veut VOIr.

14

Ces premières peintures panoramiques (vedutte) greffant l'ordre d'invasion sur un devenu digne d'une tache, sont aujourd'hui modèles de protection de paysages. Elles ont tu (et jusqu'au nom) la raison fondatrice de ce qu'elles séduisaient, la langue emmaquisée, logos promenant libre. Pittoresque avec les promeneurs anglais, photographique, le maquis est touristique. On l'a bien vu de la colline d'en face, si sauvage qu'on dirait le Pérou: c'est une forêt de chênes verts, un climax. On y trace des pistes, balise des parcours, aménage des belvédères. On tâche d'y voir le labeur de la nature, on n'a plus peur des terreurs vertes, on mesure ses sous-bois par les frondes. Le palais vert a ses mutismes: fourré de ronces, de lentisques ou d'arbousiers, myrte, maquis. La dénomination écologique suit celle des bergers et des chasseurs. L'homme est-il la dernière terra incognita des raisons biologiques? Des pentes des montagnes difficilement cultivées, des contremarches du maquis a resurgi une bizarrerie technique: une entreprise corse a inventé la seule machine qui moissonne les terrasses, deux plans en même temps. Le maquis est visuellement imprenable; il est l'opaque fiction qui empêche l'action, son reliquat dénigré, indistinct. L'enceinte silencieuse du palais vert germe le mouvement de retour. Sèchent les taches d'une tapisserie qui bave, comme cistes au printemps. La croissance des rêves se grise de vert. Le Palais a ses portes, parvis, voies de pierre, circulations. Le maquis a ses chants de marche. U lamentu di Ghjuvan Camellu Nicolaï : Dal mio Palazzu, cupertu a verde fronde... qui rythme le pas sur une sente ardue où l'on perd le souffle. Ses dalles: ce sont les ricciate (hérissons de pierres formant un sentier non glissant). La manière "à pas d'âne" dont les chemins sont tournés par endroits est un appareillage traditionnel: son nom quasi biblique annonce l'avènement, un devenir. Le chemin porte notre œuvre au noir, comme la partie à demi enfouie des galets dans la terre. Ornant le parvis de certaines églises, c'est un jardin-crypte construit comme faille d'envoûtement de la matière qui se tourne vers la lumière au 15

rythme de la marche. Les volumes crânent la chair, la crypte pour qu'elle rejoigne son corps glorieux. Ces sentiers croisent les processions vers les chapelles, ermitages, souterrains. Ils architecturent les revers des panoramas: les points de vue mobiles sont ceux d'une attaque qui se dérobe, avançant par replis; ils sont labyrinthe puis trésor de pistes où s'exerce le choix. Par les couloirs coudés, qui assurent la nuit aux cryptes des chapelles, comme au maquis, le temps rejoint la nuit minérale où se forment nos os. Le gardien de soi-même surgit, mémoire d'entrelacs qui bercent l'image de soi. Quand la scélératesse se cache et tend ses pièges, il ne reste plus qu'à danser l'ancienne mauresque avec soi-même. Le Maure a fait irruption dans l'enceinte insulaire, ouvrant au désir le tête-à-tête fratricide. Le corps à corps d'images s'arrête au sang versé comme rupture du champ de représentation (de la chair, du pays, des savoirs, effets de la sensible immersion dans le sauvage). La réminiscence fait force de résistance au paraître jointif.
Paru sous le titre Makis corse et Palais vert: vedutta, in Cahiers du CICEP n03, 1996, pages 90 à 91.

):Fahd Toufic, La divination arabe, Collection la bibliothèque arabe, Sinbad 1987, p.396.

16

1. LA MACCHIA.
"Perl'abozzo colorito depittori, informatio colorata fl. A propos de l'esquisse colorée des peintres. Vocabolario italiano e latino, in Torino 1793, page 377. Le maquis est-il un paysage ? Vocable, métaphore, référent végétal: le mot boucle sur lui-même plusieurs significations qui se contaminent, s'enchevêtrent, s'emmaillent dans toutes les directions. Il est irreprésentable. Selon l'étymologie latine il est tache, macle en grand nombre. Le filet serait la représentation graphique de l'organisation de cet ensemble d'éléments reliés par des nœuds sémantiques qui seront cités en début de chaque chapitre pour restituer ses variations expanSIves. L'usage ancien de la peinture alla macchia arrime le maquis à un double processus technique et psychique. Le manuel de peinture à l'huile de X. de Langeais décrit la manière dont Titien préparait ses fonds, les laissait reposer et bouger, retournés contre un mur, avant de commencer à peindre. Sur la toile enduite était tracée une première base, peinture délayée qui positionnait les éléments de la composition en clair obscur (sépia ou ocre souvent). Ensuite cette trame travaillait la toile, et, en même temps, la mémoire du peintre: l'on trouve parfois "peindre de mémoire" pour traduire ritrare alla macchia ou bien "esquisse", c'est-à-dire peindre sur le sujet, ce qui est tout autre. Plus tard: "Le mot macchia a donné lieu à un malentendu à propos même des macchiaioli (groupe de peintres italiens des années 1870). Plusieurs d'entre eux croient que macchia veut dire ébauche et que l'étude des gradations et des éléments de chaque partie qui servent à finir cette ébauche, bannit la macchia du champ. Là est le
malentendu: la macchia est la base, et comme telle procède du champ.

Les études de formes et recherchesdu détail (les esquisses)ont pour 17

fonction de rendre compte des parties constitutives, sans chercher à les détruire ou à les traiter. Le résultat vient d'une macchia de couleurs et de clair obscur, chacune ayant une valeur propre qui se mesure au moyen du rapport. Dans chaque macchia ce rapport a une double valeur, comme clair-obscur et comme couleur. Quand on dit: le ton est juste par la couleur, mais non par la valeur, cela veut dire qu'il est trop clair ou trop obscur, selon ses rapports aux autres tons." (cf.

article de Cecioni, Scritti e Ricordi, Firenze, 1905, page 333, cité in Enciclopedia italiana tome XXI, page 731.) Légende, expériences géographiques et poétiques présentent ici un premier jeté de filet, première vue de centres vides rayonnants: un fond de temps immergé.

18

LA LEGENDE DU MAQUIS. Germain Lorenzi de Bradi, Ecrivain. Un soir, nous étions assis sur des pierres, devant la cabane. L'ombre paraissait bleue dans les profondeurs, avec des transparences légèrement laiteuses. La lune ne va pas tarder à apparaître, dit le vieux berger qui laissait ondoyer sa barbe blanche sur sa poitrine. Là-bas, des cimes arides s'éclairèrent soudain. La lueur semblait venir des abîmes de la préhistoire. Elle monta en s'élargissant. Les étoiles voisines pâlirent. Et la lune surgit, ronde et pure, argentant les rochers, les escarpements, les vallons, les creux, les combes, les coteaux, les arbres, prodiguant la lumière chlorotique. Le maquis se taisait. Nul souffle. Les oiseaux, les insectes, les bêtes dormaient. Mais nous entendions le murmure éternel des eaux marines. Cette lune, cette rumeur lointaine, ces choses muettes et sauvages, cette cabane, ce vieillard broussailleux, tout me reportait au temps des Nomades.

- "C'est par de telles nuits, dit le berger, que l'on aperçoit Erbèle. "
- "Erbèle ? demandai-je." Erbèle apparut aux époques les plus mystérieuses de notre île, quelque temps après l'apaisement des cataclysmes. - "Qui vous a parlé d'elle? " - "Depuis des siècles on raconte sa légende, soit au clair de lune soit aux veillées d'hiver." - "Racontez-la moi. " - "La Corse était alors couverte d'ombrages, tellement épais et serrés qu'ils étaient impénétrables par endroits, comme des murailles. Ils dépassaient ces groupes de rochers que nous voyons nus de nos jours. Il n'y avait pas d'escarpements, de pentes 19

pierreuses, car les feuillages et les fleurs étaient plus innombrables que les fleurs du désert. Parmi les herbes, hautes comme des chèvres, les eaux couraient, limpides et savoureuses, jaillissant des cimes et du granit. Elles résonnaient sous les arbres comme dans un souterrain. Les pluies abondaient. Les nuages s'arrêtaient sur nos montagnes, y versaient l'eau du ciel. Aujourd'hui, les sources peu à peu tarissent, à cause de toutes ces étendues sans forêts, sans broussailles, que les hommes des continents ont dévastées, la terre glisse vers la mer, et les nues ne charrient plus que les mauvais vents qui brûlent au printemps nos moissons et les fleurs de nos arbres. Les bêtes pullulaient. Mais elles n'étaient pas redoutables. Seuls, le taureau et l'ours se montraient menaçants. Car l'ours, disparu depuis de notre île, disputait les cavernes aux hommes de ces temps, aussi forts que le granit, et peu vêtus. Ils se vêtaient surtout de peaux de chèvres. Ils s'armaient de haches et d'épieux qui, durcis à la flamme, étaient aussi terribles que le fer. Ils lançaient sûrement et loin des pierres rondes qui sifflaient dans l'air. Leurs bras velus, souples, broyaient comme des nœuds les plus gros serpents. L'île était peuplée de tribus. Les unes étaient nomades, les autres ne bougeaient pas du lieu qu'elles avaient choisi. Elles possédaient des troupeaux de chèvres, de mouflons, de taureaux. La terre comme les bêtes, dans une tribu, étaient communes. Elles logeaient dans les cavernes où des sources coulaient. Au besoin, elles savaient construire des abris en entassant des pierres. Mais elles ne savaient ni labourer ni ensemencer. Elles se nourrissaient de viandes rôties, de poissons, de salades amères, de fruits sauvages et surtout de chardons argentés. Chacune avait son chef. C'était toujours le plus fort. La femme était généralement belle, mais rude. Elle aidait l'homme à la chasse, à la pêche. L'enfant poussait comme il était né. Il ne se couvrait qu'à l'âge de la puberté.

20

Deux tribus vivaient côte à côte depuis bien des générations, dans la partie la plus florissante de l'Île, et jamais la moindre discorde ne les avait séparées. Elles échangeaient leurs femmes. Le chef de la première tribu s'appelait Atsà, l'autre Irkà. Un matin, Atsà, qui venait de tuer un sanglier à coups d'épieu, vit apparaître une Étrangère devant lui. Elle était si belle qu'il s'appuya sur son arme pour la contempler profondément. Nulle femme des tribus ne pouvait lui être comparée. Jamais on n'avait vu parmi les arbres créature aussi souple, lumineuse, captivante. Elle était toute blanche, ses cheveux semblaient tissés de fleurs de genêts. Mais dans ses yeux, profonds comme des précipices, luisait une lumière étrange. - "Qui es-tu ?" Lui dit Atsà dont l'âme était toute tremblante. - "Je suis l'Inconnue." - "D'où viens-tu ?" - "De l'air, des cimes neigeuses, de l'onde immense peut-être..." Elle souriait, et, pour la première fois, Atsà voyait le sourire d'une femme. Celles de la tribu gardaient sans cesse un air mélancolique sous leurs cheveux noirs. Sa chair palpitait dans une chaleur suave et l'on eût dit qu'il ressentait pour la première fois le désir. - "Viens", lui commanda-t-il, "tu seras mienne." Mais au même instant surgit Irkà, portant un cerf sur ses épaules. En apercevant cette femme, il jeta sur l'herbe la bête qu'il avait tuée, et dit à Atsà : . - "Q Ul est-e Ile "\" t - "Que t'importe l" Il avait une voix sombre. Irkà, surpris, lui demanda: - "Tes esprits sont-ils agités ?"

21

Mais, farouche, il garda le silence. À son tour, Irkà contempla l'inconnue et ilIa trouva si belle qu'il sentit sa vie s'en aller au gré des brises et des parfums. - "Quel est ton nom?" - "Erbèle." - "De quelle tribu es-tu ?" - "]e ne suis d'aucune tribu. " - "Sors-tu des feuilles ou des fleurs?" Elle souriait. Son visage était l'étoile du matin. Irkà aussi fut saisi par le mystère de l'inconnue et il désira la prendre dans ses bras, comme jamais il n'avait désiré aucune femme. Et une ombre mauvaise apparut dans son âme comme dans celle d'Atsà ; elle avait un aiguillon aussi dur qu'une pointe d'épieu et elle se mouvait comme une venimeuse bête velue. - "Pourquoi serait-elle à toi?" Cri a-t-il à Atsà. - "Ne l'ais-je pas vu le premier ?" Irkà se mit à rire. Il riait, saccadé comme un écho. Les deux hommes se mesurèrent. Si tous deux étaient forts, aucun d'eux n'avait éprouvé la force de l'autre. Atsà était plus impétueux. Mais Irkà pratiquait la ruse comme pas un. Allaient-ils combattre pour cette inconnue? Leur chair était comme celle du hérisson en boule, et leur sang grondait comme les torrents. Et ils étaient étonnés au fond d'être ainsi, de se regarder avec tant de courroux, eux qui, la veille encore, partageaient leur repas comme des frères. Quelle force sournoise et terrible avait transformé de la sorte leur vie? Ils étaient chagrins et irrités à la fois. Mais chacun d'eux se disait: "]e la veux". Et leur désir était inexorable. Erbèle souriait toujours dans la lumière du ciel, se détachait sur le glauque des feuillages, comme si elle était immatérielle. Et ils

22

avaient envie de l'aspirer comme l'eau d'une source quand on a très soif. Irkà dit enfin: - "Qu'elle choisisse!" - "Non, tu es venu après moi. La terre n'est-elle pas au premier occupant? "

- "Alors

au plus fort!"

Et Irkà cria comme une effraie sous un ciel sans étoiles. Atsà poussa une sorte de hurlement et brandit son épieu. Une grosse pierre soudain l'atteignit en pleine poitrine. Il chancela; mais, se raidissant, il lança son arme. Souple, Irkà l'évita, en se penchant brusquement de côté. - "Cède-la moi l" Cria-t-il.
- "Prends-la!" Atsà se rapprocha d'Erbèle qui se balançait dans la brise comme un liseron. Il détacha sa hache de sa ceinture. Au même instant, les autres tribus parurent. TIs demeurèrent stupéfaits devant un tel spectacle. Une clameur de réprobation s'éleva de leur masse. Le cou tendu, ils regardaient Erbèle. Et la plupart comprirent l'antagonisme des deux chefs. Cependant, les femmes accouraient à leur tour. Leurs corps ondulaient sous les broussailles ténébreuses de leurs chevelures. - "Pourquoi ces cris" demandèrent-elles. Quelqu'un dit:

- "Les deux chefs se battent à cause de cette inconnue. " Alors elles se mirent à hurler à la manière des louves, et, secouant leurs cheveux comme des crinières, elles bondirent vers Erbèle qui s'enfuit. Elles la poursuivirent en disparaissant au milieu des arbres. On entendait leurs cris. Elles la traquaient sans pitié. Quand elles revinrent, l'une d'elles dit:

- "Ell e

ne paraltra

1\

1 pus. "

Mais la haine restait. Elle était tout aussi aiguë dans le cœur des deux chefs. Le souvenir d'Erbèle les dévorait. On ne les voyait 23

plus ensemble. Un malaise pesa sur les deux tribus. Malgré elles, l'esprit des chefs les divisa peu à peu. La ruse d'!rkà tissa de terribles perfidies. Atsà, se répandant en récriminations violentes, dénonçait l'esprit de domination de l'autre tribu. Un jour, deux femmes se disputèrent pour une chèvre. Elles en vinrent aux mains. Les maris prirent fait et cause pour leurs femmes. L'un brisa le crâne de l'autre d'un coup de hache. La vengeance mugit nuit et jour. La mort tragique était maintenant entre les deux tribus. Elles finirent par se rencontrer en bataille rangée. L'extermination les prit dans ses tourbillons jusqu'à la nuit. Atsà et Irkà périrent. Les ténèbres s'abattirent, épaisses et lourdes. Les âges hululaient dans les forêts où tournoyait le vent. Par moments on entendait les gémissements des agonisants, les hautes lamentations et les imprécations des femmes, accroupies, échevelées, parmi les cadavres.
Soudain, un chant d'allégresse retentit dans les abîmes. Elles levèrent les yeux... Dans une fantasmagorie de lumière, Erbèle chantait en semant des fleurs, penchée sur le champ de carnage; puis, lentement, elle disparut, comme une colombe, au-delà des arbres et des cimes. Et la nuit retomba plus noire sur les pauvres femmes qui hurlaient en trempant leur chevelure dans le sang des cadavres." Le vieux berger se tut. Malgré moi, je regardai de tous côtés en prêtant l'oreille. Mais, dans l'immensité, je ne vis que la lumière de la lune, et, seule, la mer chantait dans sa sérénité. Extrait de La Corse Inconnue, reproduit avec l'autorisation gracieuse de la famille Durazzo

Fig. 3 (ci-contre) : Le rocher de la grenouille, de Giottani,

Commune

de

Barretali (Cap Corse).

24

RECIT.
Jacques Gregori Journaliste, auteur de la Nouvelle Histoire de la Corse. Cela se passe en octobre 1976. Je découvre un coin de rêve en descendant le maquis sis entre la mer et Marinca (c'est à l'est de Canari dans le Cap Corse occidental). Il s'agit du sommet d'une falaise qui apparaît au débouché du maquis et qui surplombe de gros rochers de schiste vert sur lesquels vient frapper la tempête.
.

J'écris ma découverte à Dédée (mon flirt de Porto PolIo qui

habite Marseille où elle est institutrice), j'y séjourne plus tard avec Joëlle durant l'été 1976, on y prend un bain à poil; entre-temps j'ai découvert un sentier qui va du sommet de la falaise à son début, au bord de la mer. Joëlle y a pris des photos (notamment celle-ci).

Ce qui me plaît c'est que l'on n'aperçoit ni route ni maison, c'est-à-dire aucun signe de civilisation. Cet endroit est situé entre Marinca et Giotani. On voit le rocher au large de Giotani qui est la plage la plus au nord et la plus proche, à 6 km de Marinca. Pour y aller, je marche une heure à travers un maquis au sol ferme et noir, entièrement recouvert de broussailles. Il s'agit d'anciens jardins laissés à l'abandon, de parcelles de terrain emmurées qui sont 25

recouvertes de maquis. Le sentier que je suis est surtout utilisé par les vaches. Les broussailles sont cassées à hauteur de bestiaux (aucun homme n'y était passé depuis vingt ans). Ce sentier va de la sortie de ma maison, dans la partie sud-est de Marinca vers le bord de la mer. J'ai pris l'habitude de faire des promenades l'après-midi, qui durent deux heures. Je me suis aperçu que le maquis était une sorte de couloir d'où on ne voyait pas le ciel. On y rencontrait des fondi : maisons construites pour entreposer les outils et se protéger de l'orage. Mon autre expérience du maquis se situe en 1974 dans la Corsedu-Sud, région de Quenza, en Alta Rocca. Entre Quenza et l Burri (dans la montagne au-dessus de Quenza). Cette montagne aboutit au plateau du Coscione où on a plus tard développé le ski de randonnée. Des Burri ont voit Bavella, en descendant vers la forêt de l'Ospedale. Aux Burri, il y avait une maison faite en pierres granitiques avec un toit en tôle ondulée, ce genre de maison n'est pas rudimentaire comme celles du nord, que l'on appelle les fondi. Ce sont des maisons de montagne que possède chaque famille de Quenza. Le gars qui m'accompagne dit que sa tante y ramasse les châtaignes. Il y avait des porcs et des vaches en liberté. Là je suis resté huit jours sans voir aucun être humain. Un jour que je montais de Quenza où j'étais allé me ravitailler, je me suis trompé de route. La bonne route se trouvait en face de moi, j'avais pris à gauche au lieu de prendre à droite. J'essaie de rattraper la bonne route en m'introduisant maquis qui a l'air insignifiant et je m'y perds. dans le

Contrairement au maquis du Cap Corse il n'y a pas de fond. Le maquis recouvre de véritables précipices. Je tombe. Le soir aussi. Le sac en plastique où se trouvent les provisions se déchire, les vivres se répandent dans les buissons. Je n'arrive pas à trouver la bonne route.
26

C'est alors que j'emploie cette vieille méthode des hommes des bois: un vieux stratagème qui consiste à suivre le premier sentier venu, jusqu'au bout. Ce que je fais. Le sentier me fait retourner au carrefour à partir duquel je me suis perdu. Le maquis du nord ayant un sol ferme peut être pratiqué par un apprenti comme moi. Cela explique pourquoi le sud était plein de bandits alors que le nord en avait peu. Je me souviens du mépris de ma mère pour les bandits. Il y a des villages où il n'y a pas de maquis, comme Pigna, en Balagne. Le village est au-dessus d'une oliveraie (on paye actuellement le débroussaillage des oliviers). Autour de Pigna il n'y a pas de maquis. Et l'expérience ne vaut que
par mIcro - regIons.
Bastia 1998.

.

/

.

27

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.