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Le maquis rouge

De
288 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1997
Lecture(s) : 143
EAN13 : 9782296347649
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Serge KASTELL

LE MAQUIS ROUGE
L'aspirant Maillot et la guerre d'Algérie 1956

Pr~face {le Henri Alleg

I.J 'Harmattan

5-7, rue de l'École-Polytechnique

75005 Paris

- FRANCE

L'Harmattan Ine 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA J-J2YlK9

Collection Histoire et perspectives méditerranéennes dirigée par lean-Paul Chagnollaud
Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours.

Dernières parutions
Souad BAKALTI, Lafemme tunisienne au temps de la colonisation, 1996. Rabeh SEBAA,L'arabisation dans les sciences sociales, 1996. Samya EL MAcHAT,Les Etats-Unis et le Maroc, Le choix stratégique (1945-1959), 1997. Samya EL MAcHAT,Les Etats-Unis et la Tunisie, De l'ambiguïté à l'entente (1945-1959), 1997. Samya EL MAcHAT,Les Etats-Unis et l'Algérie, De la méconnaissance à la reconnaissance (1945-1962), 1997. François GEORGEON Paul DUMONT et (dir.), Vivre dans l'Empire ottoman. Sociabilités et relations intercommunautaires, 1997. René TEBOUL, 'intégration économique du bassin méditerranéen, 1997. L Ali Ben HADDOU, aroc: les élites du royaume, 1997. M Hayète CHERIGUI, politique méditerranéenne de la France: entre diLa plomatie collective et leadership, 1997. Saïd SMAIL,Mémoires torturées, un journaliste et écrivain algérien raconte, 2 volumes, 1997. Mohammed REBZANI, a vie familiale des femmes algériennes salariées, L 1997. Chérif MAKHLOUF, hants de liberté. Ferhat la voix de l'Espoir. Textes C berbères et français, 1997. Mustapha HOGGA, Pensée et devenir du monde arabo-islamique. Valeurs et puissance, 1997. François CLÉMENT, Pouvoir et légitimité en Espagne musulmane à l' époque des taifas (Vè - Xlè). L'imamfictif, 1997. Michel CATALA, es relations franco-espagnoles L pendant la deuxième guerre mondiale. Rapprochement nécessaire, réconciliation impossible, 1939-1944, 1997. Catherine GAIGNARD, Maures et Chrétiens à Grenade, 1492-1570, 1997. Bernard Roux, Driss GUERRAOUI (Sous la direction de), Les zones défavorisées méditerranéennes. Etudes sur le développement dans les territoires marginalisés, 1997. @ Éditions l'Harmattan, 1997

ISBN:

2-73R4-5786-X

PREFACE Une épopée. Il n'est pas d'autre mot pour évoquer le parcours de ces hommes qui, pendant la guerre d'Algérie, choisirent délibérément de se lancer dans un combat qui était celui de tout un peuple pour son indépendance mais dont ils savaient que la mort serait pour eux-mêmes l'issue presque certaine. Leur grandeur sera d'avoir suivi ce chemin jusqu'au bout. D'être restés fidèles à eux-mêmes, à leurs camarades, à leur engagement, à leur idéal. Une fantastique et héroïque aventure, que, depuis près de quarante ans, pour des raisons diverses, l'histoire "officielle", tant du côté français qu'algérien, aura tenté d'effacer des mémoires. Et pourtant, qui, parmi les contemporains de la guerre d'Algérie, ne se souvient du formidable tumulte que souleva, en Avril 1956, l'annonce du détournement, par l'aspirant Henri Maillot, d'un camion d'armes de l'armée française afin de les livrer ensuite aux combattants de l'indépendance algérienne, puis, de la constitution, dans la vallée du Chélif, d'un "maquis rouge", selon l'expression utilisée par la presse de tépoque ? Quel témoin d'hier pourra jamais oublier l'extraordinaire émotion qui, un matin de juin 1956, accueillit la nouvelle de la mort d'Henri Maillot, de Maurice Laban et de leurs compagnons d'armes, ces paysans-patriotes engagés à leurs côtés? Un jour de fausse gloire pour le pouvoir colonial, car le peuple algérien, au travers d'autres innombrables deuils et épreuves, finira par briser ses chaînes. Un jour d'intense et silencieuse émotion pour les Algériens, qui garderont dans le cœur une place particulière à ces Européens tombés dans le combat pour l'indépendance. Une cause qui, pour eux, se confondait depuis toujours avec celle de l'humanité tout entière. Les années passeront et, peu à peu, le silence s'épaissira autour de cet épisode de la guerre. Des officiers baroudeurs et tortionnaires seront promus et décorés pour leurs hauts faits d'armes. On célébrera leurs vertus guerrières, leur "fidélité" à la France coloniale. On donnera plus tard leurs noms aux rues et places de nos villes. Mais les chroniqueurs bien pensants éviteront de se souvenir de ces hommes, ni arabes, ni berbères, mais cependant profondément algériens, qui, au nom de l'égalité et de la fraternité de tous les hommes, de leur droit égal à la dignité et à la vie, avaient pris leur place parmi les "fellaghas". Nés dans un monde colonial pétri de racisme, de violence, de haine et de mépris à l'égard des "indigènes", ils avaient eu l'incroyable et impardonnable audace de rejoindre le camp des opprimés et des exploités. Aux yeux des gouvernants d'alors, "soutenir les indigènes" était une insulte à la "souveraineté" de la France comme à sa "mission

civilisatrice". Un acte aussi abominable devait être et serait toujours durement châtié. Mais se rallier à la "rébellion" année -surtout lorsqu'il s'agissait de "Français de souche"- constituait le pire des crimes, que la mort seule pouvait faire expier. Des "traîtres". C'est ainsi que la "justice" et les autorités coloniales, qui organisèrent et couvrirent tant d'atrocités et de massacres, des Antilles à l'Indochine. et du Maghreb à Madagascar, les qualifièrent. "Traître", Henri Maillot. "Traîtres", Maurice Laban et Georges Raffini, anciens des Brigades Internationales, Jean Farrugia, résistant et survivant du camp de Dachau, et d'autres encore, tombés dans les djebels de l'Aurès et de Kabylie. Infatigables militants de la cause anticoloniale durant les années de paix, ils avaient ensuite, sans hésiter, pris fait et cause pour l'insurrection. Ces "Combattants de la Libération", dont ils faisaient partie -et qui s'intégreront plus tard dans l'Armée de Libération Nationale -bien que les noms des Européens qui en étaient membres aient été plus "médiatisés" que ceux des autres- étaient en majorité d'origine algérienne. Ils ne seront pas non plus traités par les dirigeants de l'Algérie indépendante avec le respect et la reconnaissance que méritait leur exceptionnel courage. Alors que l'immense majorité du peuple algérien saluait en eux des frères de lutte exemplaires, d'autres en haut lieu, s'efforçaient aussi de les faire "oublier" ou même de les dénigrer. Corsetés dans une étroitesse sectaire et partisane, certains ministres et responsables algériens ne parvenaient pas à leur "pardonner", même après leur mort, d'avoir été communistes et d'avoir toujours refusé de se renier. Une attitude qui n'est sans doute pas sans lien avec les causes des sanglantes dérives que connaît l'Algérie d'aujourd'hui. Mais, c'est là une autre question. Lorsque, pour la première fois, Serge Kastell me parla de son projet d'écriture et que je m'étonnais qu'un auteur -trop jeune de surplus pour avoir vécu l'expérience de la guerre d'Algérie- s'attachât à un tel sujet, il me répondit que ce qui l'avait fasciné et conquis, dans le parcours d'Henri Maillot, était la pureté de son engagement internationaliste et son héroïsme. Après un long et obstiné travail de recherche, de multiples voyages et rencontres en Algérie et en France avec ceux qui furent les proches d'Henri Maillot, de Maurice Laban et de leurs compagnons, il apparaît que l'auteur n'a nullement atténué son premier sentiment. Bien au contraire, c'est une sorte de respectueuse et chaleureuse affection qui s'est développée chez lui pour ces hommes disparus qui savaient vivre et mourir pour leur idéal avec tant de simplicité et de grandeur. Et c'est sans doute pour cette raison que son récit, précis, nerveux, plein de richesses et de révélations, écrit avec une émotion contenue mais sur le ton familier qu'on utilise pour parler d'amis très chers, est, d'un bout à l'autre, si profondément humain.

L'auteur, pourtant, me pardonnera une réserve. Mais une critique ne vaut que par sa franchise. Malgré toutes ses qualités, ce texte, risque, selon moi, d'ouvrir la porte à un contresens. Il 'consisterait à opposer les héros de ce récit au Parti Communiste Algérien dont ils étaient membres, et avec lequel le texte pourrait laisser croire qu'ils avaient intellectuellement rompu. Cela ne correspondrait nullement à la réalité. Quelles qu'aient pu être leurs observations et critiques, tous ces hommes sont restés fondamentalement attachés au PCA dans lequel ils s'étaient formés depuis leur jeunesse et auquel ils resteront jusqu'au bout fidèles. Leurs qualités et leur formation politique, c'est dans ce Parti qu'ils les avaient en grande partie acquises. Je ne contresignerai pas, non plus certaines analyses concernant le comportement politique du Parti Communiste Français et du Parti Communiste Algérien durant la période de la guerre d'Algérie. Non que l'attitude de l'un ou de l'autre ait toujours été au-dessus de toute critique mais, simplement, parce que les observations et les conclusions que l'auteur formule parfois ne me semblent pas être les "bonnes" et que, loin d'aider à comprendre les choses, elles tendent à consolider des interprétations et des préjugés qui éloignent d'un jugement clair et objectif. Mais, une préface n'est pas le meilleur lieu pour ouvrir une polémique et c'est pourquoi je n'irai pas plus loin. Reste que ce récit exaltant, traversé de combats, de sang, de fureur mais aussi d'une extraordinaire passion militante ne pourra laisser indifférent aucun de ceux qui le liront. Les survivants de ces "années de braise", Ge pense, entre autres à Abdelhamid Gherab et Mustapha Saadoun, eux-mêmes participants des combats évoqués ici) et ceux qui, sans avoir connu ni les hommes ni les événements dont il est question dans ce livre, ont soif de "vérité vraie" sur une partie si controversée de l'histoire commune de la France et de l'Algérie, tous, seront également reconnaissants à Serge Kastell d'avoir fait ressurgir, de la nuit où on voulait les ensevelir une seconde fois, ces personnages exceptionnels, qui, malgré tous les efforts faits pour les chasser de l'histoire, y laisseront leur trace et un ineffaçable message. Henri Alleg

PROLOGUE Lalna11ine, dans les Beni-Boudouane, commune mixte du Chelif. La guelTe d'Algérie a déjà dix-neuf mois et ce paisible village de colonisation au nOInchantant sait à présent à quoi s'en tenir. Ce lnercredi 6 juin 1956, vers 7 heures du soir, une camionnette Renault à ridelles s'avance devant le perron de la petite mairie. Une escouade de gendannes en treillis en descend lourdement, s'engouffre dans le hall du bâtitnent. Là., dans la salle des Inariages, cinq cercueils de boi~ blanc attendent. Cinq cercueils, cinq cadavres de fellagas. Ils ont été tués la veille., lors d'un bref engagement, quelque part plus au sud, vers les monts de l'Ouarsenis. On a hissé les cercueils sur le plateau de la camionnette. Le corbillard improvisé prend alors le chemin du cimetière chrétien, Inodeste quadrilatère planté à la sortie du village, en bordure de la route du sud. Deux fosses viennent d'y être creusées, sur ordre du maire. Elles jouxtent le caveau où reposent Vieilledent François (1840-1 913) et Vieilledent Justin (1882-1945). Deux tombes seulelnent. Tout de lnême ! Des fells labourant du dos planche contre planche avec les bons Français, les colonialistes comme ils disent? Il n'y a vraiment plus rien de sacré en ce monde. Eh COffilnent! Le plus beau de I'histoire est que les destinataires des deux trous sont des Français, des Français d'ici: Henri Maillot, l'aspirant déserteur, un Algérois; et Maurice Laban, un petit exploitant de pahneraie de Biskra, ancien lieutenant des Brigades intell1ationales. Des cOlmnunistes tous les deux il va sans dire. Des « traîtres» à leur cOInmunauté, qui n'ont pas leur place dans le potager municipal.' Tel est du moins ravis des petits blancs de Lamartine qui se pressent devant la mairie en gro111lnelantleur hargne. Pas de ça chez nous! Déjà, alors que le fossoyeur creusait ses deux trous, une trentaine d'holnnles ont COlTIlnencé se relayer derrière le muret du cimetière, à pelle en main, dans la pénolnbre d'un rideau de pins. Face à la fi'onde de ses administrés, le premier magistrat de la ville, qui se bornait à appliquer les directives de la préfecture, a préféré rappeler celle-ci. Elle a fini par s'incliner. C'est entendu, les cinq rebelles seront tOllSinhulnés à l'extérieur... La camiolli1ette s'est arrêtée sur la bande de terrain vague qui borde le cimetière. Côte à côte, à quelques mètres de l'enceinte sacrée, les fosses destinées aux trois Inusulmans de la bande. Devant, celles 7

des deux indésirables. A la hâte, gendarmes et terrassiers d'un jour ont déchargé les caisses pour les porter en terre. Une bonne chose de faite. Ni fleurs ni couronnes bien sûr, pas même une croix ou une plaque. Rien que cinq hOl1llnesqu'on enterre à la sauvette, tels des chiens enragés. Cinq sépultures anonymes, comme pour mieux tourner la page. Claquemuré dans ses certitudes tranquilles, ses haines ordinaires, le petit village de Lalnartine a retrouvé son ronronnement quotidien. Déjà, les journaux ont pris le relais, étalant à l'envie la nécrologie haineuse des deux «traîtres». Mais il est dit quelque part que I'honneur fleurit sur la fosse... Traîtres pour les uns, martyrs pour les autres, Henri Maillot et Maurice Laban viennent d'écrire avec leurs compagnons d'infortune une page tragique, parmi des milliers, de la dernière grande céunpagne coloniale qu'ait livrée la France. Une aventure qui s'inscrirait au registre de l'anecdote si elle n'était celle du seul « Maquis rouge» qu'ait connu l'Algérie en guerre. Henri Maillot, Maurice Laban: deux hommes qui n'avaient en COlmnunque leur idéal, et un lnême destin. Au COlmnencell1entétait Henri Maillot...

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I - LE GAMIN DU CLOS Le Clos-Salen1bier des années 30, s'il n'a rien d'un Eden, n'offre cependant pas encore cette hnage de délabrement et de misère qui sera la sienne, surpopulation aidant, à la veille des « Evénements ». Can1pé sur les hauteurs à cinq kilomètres à l'est du vieil Alger, ce qual1ier tient alors plus de la campagne que de la ville même si peu à peu les terrains vagues parsemés de pins, de palmiers et de figuiers de Barbarie le cèdent aux lotissements ou à l'occupation « sauvage ». C'est alors un endroit où il fait plutôt bon vivre. Un quartier « arabe» COlmnebien d'autres. Avec ses villas qui n'en sont pas et ses baraques plus vraies que nature. Son bain et son café maures où le temps semble s'écouler au ralenti. ses bagatelles de la porte, le soir, à la fraîche. Son marché quotidien qu'hantent des silhouettes voilées. Ses galopins qui sillom1ent des rues inégales aux noms de fleurs: rue du Muguet, des Narcisses, des Roses... C'est justelnent rue des Roses, au numéro 6, face au jardin du garde champêtre, qu'un couple laborieux et ses deux enfants ont décidé de s'installer en ce Inois de juillet 1931, sur le dernier lot de ten"ain encore disponible. Son acquisition auprès d'une société foncière a représenté un lourd sacrifice pour ces petites gens toujours à courir après trois sous pour en faire quatre. Monsieur André Maillot, qui vient d'avoir trente ans, est un Européen d'Algérie de vieille souche puisque son père - qui mourra quelque temps après avoir été gazé à Verdun - et son grand-père, respectivelnent peintre en bâtiInent et boulanger, ont vu le jour dans ce fleuron de la colonisation française. Plongé dès ses treize ans dans l'univers rude du travail, André se résout, fin 1919, après un lustre d'apprentissage et de petits boulots, à contracter un engagement au 1el" RégÜnent de tirailleurs algériens et part pour le Levant. C'est à l'occasion d'une pennission que, de passage à Alger, il rencontre la demoiselle Hem"iette Ribes. Tous deux ont vingt-et-un ans et plus que cela en COmInun. Née près de Narbonne en 1901, Henriette gagne l'Algérie peu après en compagnie de ses deux soeurs et de ses parents, des ouvriers agricoles que la 111isèrea contraints à quitter l'Espagne. La vie ne souriait pas tous les jours à cette époque, même pour les petits blancs d'Afrique dù Nord. La demoiselle Ribes parvient tout juste à joindre les deux bouts en effectuant de menus travaux lorsqu'elle fait la connaissance du tirailleur Maillot. Cuisinière émérite, elle est régulièrelnent engagée COmIneextra par la bonne société algéroise. 9

Dél110biliséfin 1923 à Marseille, André Maillot rejoint son Alger natal pour rentrer l'année suivante dans les services municipaux qu'il ne quittera plus. Recruté au titre de manoeuvre, le jeune homme ne touchera initialement que douze francs par jour. Mais son diplôme de soudeur acquis avant l'année lui vaut rapidement une augmentation de trois francs. Toujours aussi épris d'Henriette mais soucieux de lui assurer une existence décente, il se jure de l'épouser... dès que son salaire journalier atteindra les vingt francs... Cap franchi début 1925 lorsqu'au ten11ed'un concours interne, il devient chauffeur-conducteur de machine 3ème classe au service du nettoiement. Et c'est ainsi qu'en janvier 1926, l'employé municipal prend pour felline le cordon-bleu et s'en va vivre chez elle rue Clauzel, près de l'hôpital Mustapha. En décembre, la naissance d'Yvette vient sceller cette union. Puis, le 21 janvier 1928, Henri, le seul garçon qu'aura jalnais le couple, ouvre les yeux à la lumière. Déjà, le petit appartement de la place Hoche ne suffit plus à loger la famille. Hors de question de louer un chez-soi plus spacieux dans la capitale: les ressources modestes du ménage l'interdisent. Ce sera le Clos-Salembier. «Mes enfants ne seront pas élevés dans la rue» avait décrété Monsieur Maillot. Alors, pendant longtemps, Henri, comme sa soeur, s'accol111TIoderadu jardin falnilial pour y célébrer les mystères de l'enfance avant que d'être condamné, chaque dimanche que Dieu fait, à l'entretien de ce potager et de ce poulailler qui permettront aux parents, attentifs à boucler leur budget, d'instaurer une sorte d'autarcie falniliale. Celle-ci, COmIneun fait exprès, s'accompagne d'une cordialité un peu distante à l'endroit du voisinage. On tisonne à l'étroit, 6 rue des Roses. Souci de verrouiller « les possessions jalouses du bonheur» ? Peu de fréquentations, en tout cas, hors du cercle restreint de la proche falnille. Pas plus de contacts que cela avec les voisins européens et a fOl1ioriInusuhnans. Sur ce point précis, les Maillot ne dérogent guère à la règle. Certes, les enfants des deux communautés pratiquent souvent les mêmes jeux tandis que leurs pères se retrouvent à l'occasion devant une kémia. Certes, la confiance voire une certaine solidarité résisteront longuel11ent à l'épreuve des différences. Des différences plus réelles qu'on ne veut bien se l'avouer: culturelles, sociales aussi. Européens COlline juifs eux, pour humble que soit leur condition, jouissent de revenus réguliers et des rares mesures sociales en vigueur. Alors, dans 10

ce Clochenierle algérois où tout le monde connaît un peu tout le I11onde,là COI11111e ailleurs, «on est tous :frères mais jamais beauxfrères» ! Tel est le l11ilieuoù le jeune Henri va grandir et faire ses premiers pas d'écolier voire de dénicheur occasionnel de merles. Après avoir fréquenté la « petite école» à cinquante mètres de chez lui, il entre à l'Ecole publique de garçons du Clos-Salembier que dirige Monsieur Guyon. Elève attentif et discipliné, c'est avant tout un fort en calcul. Parallèlement, il nlanifeste un goût prononcé pour la lecture. Comme le cadre scolaire ne suffit pas à étancher cette soif naissante de voir et de savoir pas plus qu'il n'arrive à satisfaire son imaginaire d'insatiable rêveur, sa 111ère l'abonne, vers ses dix ans, à la bibliothèque l11unicipale. Il ne cessera dès lors de la fréquenter avec assiduité. A l'instar de toutes les culottes courtes que passionnent les récits d'aventures et de voyages, il pénètre l'univers de Jules Verne avec émerveillement. Les tribulations de Michel Strogoff, en particulier, font grosse hnpression sur le futur guérillero. De même, mais dans un tout autre style, que « La guerre des boutons ». Nul doute que Louis Pergaud offre enfin à ce gamin confiné chez papa-maman où il doit ronger son fi-ein la chance de se projeter au milieu d'une flopée de jeunes turbulents dont les équipées ne sont pas sans lui rappeler, en plus forcé en en plus crû, celles de son voisin Fernand et des siens! «Henri lisait de tout» observe Yvette tandis que sa mère se souvient de la petite silhouette qui, tard dans la nuit, enveloppée dans une couverture, s'abandonnait aux délices de la lecture. Aux classiques de l'aventure succéderont, à l'adolescence, des oeuvres telles que « Le rouge et le noir », «La chartreuse de Parme », «La reine Margot », « Splendeurs et nlisères de courtisanes »... Une fois apprivoisés ces thèlnes de prédilection du roman moderne que sont l'ambition, l'amour, l'adultère, le fils de l'employé municipal se laissera empoigner de bonne grâce par les naïvetés du naturalisme et les colères du rOlnan social. Ainsi, «Germinal» dont on devinera, à la lumière de ce qui va suivre, qu'il ne constitua pas vraiment pour lui une révélation de la condition ouvrière. Ce timide se sentait-il à l'aise parmi ses camarades d'école? Henri, en tout cas, ne sera jamais le genre de môme à qui on jette des cailloux. C'est un garçon au caractère affirmé, que sa famille dépeint COlmne «cahne », «gentil », «très studieux », d'humeur plutôt solitaire. Ce n'est qu'à quinze, seize ans, en adhérant aux Jeunesses cOlmnunistes, qu'il découvrira la camaraderie et l'amitié. Rien, pour encore, qui annonce le militant à l'audace tranquille ni même le « fils Il

de la patrie algérienne ». On a devant soi non pas un Cagayous 1 mais une lnanière d'enfant modèle quasiment étranger à toute espièglerie et ne frayant qu'épisodiquement avec ceux de son âge auxquels, mis à part le fouteballe, peu de choses le lient. Quant aux musulmans, qu'il se bOlne à coudoyer lors d'une partie de ballon ou bien en classe - ils y sont d'ailleurs peu nombreux -, il ne les connaîtra vraiment que plus tard, là aussi dans les rangs des JC puis au Parti. Rien non plus, chez ce garçon qui va maintenant sur ses onze ans, qui ne sorte de l'ordinaire. Si ce n'est cette propension au repli sur soi, disposition naturelle que la chrysalide familiale et l'attrait des connaissances livresques ne peuvent que renforcer. Et puis, il y a ce côté sérieux et appliqué qui surprend pour l'âge et semble attester d'une lnaturité précoce. Déjà, on pressent chez ce petit « populo» dont la curiosité intellectuelle est toujours en éveil une certaine intelligence des choses. Les activités politiques et surtout syndicales d'André Maillot, qui lui vaudront une longue révocation - avec pour le foyer les difficultés lnatérielles qu'on imagine - ne contribueront pas peu à la lnaturation rapide de son fils. C'est à la fin 1938, avec le retour aux affaires d'une droite à peine relnise de l'expérience du Front populaire, que les choses commencent à se gâter pour une famille Maillot qui s'est agrandie peu avant avec la . naissance de Béatrice. En novelnbre, Augustin Rozis, maire d'Alger qu'un vieux contentieux oppose à ses Inunicipaux signifie à leur secrétaire général, Norbert Zittel, sa lnise à pied dans l'attente de le traduire devant un conseil de discipline. Zittel, qui combat notamment un projet de privatisation des Eaux, n'a que ce qu'il mérite. Après tout, il «a travaillé et travaille encore pour Moscou». Dixit Rozis... En février suivant, le bureau syndical des Inunicipaux, dont André Maillot fait partie, est révoqué sans autre fonne de procès. Excepté le Pal1i COl111nuniste 'Algérie auquel l'ex-tirailleur a d adhéré dans l' enthousiaslne du Front popu, on ne se bouscule pas pour prendre la défense des calnarades syndiqués. Et surtout pas la presse locale qui, honnis bien sûr le périodique communiste «La Lutte sociale» et dans une llloindre mesure « L'Echo d'Alger», fait cause COlmnuneavec le prelnier lllagistrat de la ville. Une notable exception toutefois, avec un nouveau-né encore un peu faiblard, «Alger
I Sorte de Gavroche dans la littérature populaire pied noir

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républicain », porte-parole des libéraux de gauche qui entend « rester au service des salariés de la C.G.T. ». Ce quotidien lui n'hésitera pas, par le truchelnent de la plume acérée d'Albert Camus, à dire ses quatre vérités au potentat tout en l'affublant d'épithètes telles que « grotesque », « odieux »... Dans les deux lllOis qui suivent, sous la pression de la préfecture, Maillot et ses collègues sont enfin réintégrés et Rozis condamné à les dédollli11ager. Mais le bougre ne désarme pas. Quinze mois et une débâcle nationale plus tard, législation de guerre à l'appui, alors que Maillot senior, délnobilisé, rentre à temps au bercail pour voir son Henri obtenir le CEP, le «regrettable maire d'Alger» révoque de nouveau le syndicaliste. Motif: « Il est établi que Maillot était abonné au journal La Lutte sociale, organe et porte-parole de l'ex-Parti cOlll1nuniste d'Algérie dissous en vertu du décret du 26 septembre 1939 ». Peu chaut à Rozis que cet abonnement n'ait été souscrit que pour 1938 et non renouvelé. L'homme fait feu de tout bois pour châtier ceux qu'il soupçonne de «dissimuler soigneusement» leur activité politique. Les trois années à venir seront pour les Maillot le premier épisode sOlnbre de leur existence. Muscles comme pensées ne tendront que vers un seul but: survivre Inais en gardant la tête haute, un secours par ci, des petits boulots par là. C'est dans ces conditions pénibles, alors que le pays s'abandonne avec délices à la gérontocratie morose et délétère du régÏ1ne vichyste que le gamin du Clos poursuit ses études prÏ1naires. A l'autolnne 40, il entre en classe de sixième à l'école publique de la rue Horace Vernet, en plein centre ville. Volonté de se rapprocher de ces autres exclus que sont les « indigènes» ? Déjà, ce garçon de douze ans n1anifeste le désir peu commun chez les Européens - a f011iorien culotte courtes - d'apprendre l'arabe. Il devra y renoncer, faute de professeur...

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II - JEUNESSES Les circonstances qui propulsent Henri Maillot dans l'univers cOlIDl1uniste,en l'occurrence son organisation de jeunesse, restent nÏll1bées d'incertitudes. Tout indique cependant qu'il rejoint les Jeunesses cOlmnunistes d'Algérie dans le premier trimestre 1943. Nul doute que l'affaire Zittel, dont il a pu suivre le déroulement à travers les COIIDl1entaires d'un père d'ordinaire peu loquace n'ait contribué à 1110delersa vision du monde. Et que l'injustice du sort paternel, précipitant ce garçon hypersensible et réceptif dans les soubresauts de la lutte des classes n'ait aiguisé sa haine de l'arbitraire et caparaçonné sa détermination à changer les choses. «Ne manque personne tnais ne te laisse 111anquer ar personne» avait accoutumé de p dire André Maillot qui sur ces questions-là affichait W1e religion ferme. Que les J.C.A. soient tolérées du bout des lèvres n'empêchera pas Henri et quelques autres boutonneux de se retrouver assez régulièrement chez Pierre Ben-Haim au foyer des P.T.T., un lotisselnent du qua11ierde la Redoute. A la différence d'Henri dont il est l'aîné de quatre ans, Pierre appa11ient à une fall1ille de la bourgeoisie algéroise. Pour autant, son père Maurice, qui doit sa prospérité à son mariage, a conservé d'une enfance passée à la Casbah le mépris sinon de l'argent du moins des nantis et de leur pouvoir. Mobilisé dans les zouaves lors de la Grande guerre, il a ramené de son séjour de quatre mois à Odessa, où on l'avait envoyé cOlnbattre les bolcheviks, le souvenir ému de fraternisations avec les Rouges (accessoirement, on appelle aussi cela une 111utinerie)et, surtout, une vision de prestige du communisme qui le conduira à soutenir le Parti sans jamais y adhérer. Son magasin de jouets et vaisselle a ainsi servi de relais dans la diffusion de La Lutte social e clandestine et Inêlne de conspiratoire aux patriotes qui devaient paver la voie au débarquelnent anglo-américain de novembre 1942. Quand, début 41, les autorités pétainistes, donnant libre cours à leur antisélnitislne obsessionnel, lui retirèrent ainsi qu'à son épouse et ses enfants la nationalité française, le « bonze» - tel est son surnom vit là l'illustration de ce précepte dont il martelait l'esprit de sa progéniture: « Les Français, en Algérie, ne savent pas vivre! ». Ladite progéniture allait retenir la leçon. Pierre le premier qui, non content de coltarer de slogans les 111UrS'Alger la Blanche, oeuvrera, sous la d houlette d'un ce11ain Duval - alias Henri Alleg - à la publication de « La Jeune garde », organe des JCA et seul journal de jeunesse à 14

paraître clandestinelnent dans l'Algérie vichyste. Puis, en compagnie d'Alfi.ed Strich notalmnent, il participera au noyautage et au retournelnent des Camarades de la Route, une organisation de jeunesses pétainistes. Dans cette Redoute où soldats de l'An II et chevaucheurs de T-34 au fi.ont Inarqué de l'étoile rouge escadronnent à Penvie, l'épopée est Inaîtresse et le monde son empire. Si le mot grave et magique de cOlIDn nisine revient avec insistance dans les interminables u discussions du petit clan, celles-ci entremêlent non moins régulièrelnent l'illustration des formidables coups de boutoir que l'année soviétique assène à présent aux nazis à l'évocation des hauts

faits de la Résistance française, où les FTP ont la part belle. Le
martyre des deux frères Martel, plus encore celui de Guy Môquet, l'otage de dix-sept ans fusillé dans les carrières de Châteaubriant en octobre 1941 ont proprement bouleversé ces jeunes idéalistes en quête de héros. Henri, lui, «ne parlait que de ça» à la maison se rappelle Yvette: «Guy Môquet, Guy Môquet, il n'avait que ce nom à la bouche! ». Peut-être le futur chahid tenait-il les détails du drame de Pierre ou de Marylise, lesquels disposaient alors de remarquables professeurs d'Histoire: les vingt-sept parlementaires du PCF qui, libérés de leur prison algéroise de Maison-Carrée en février 43, devaient tous défiler à la villa des Ben-Haïm. Parmi eux, Prosper Môquet, le père de Guy. POlliant, seule la benjaInine de la famille, Marylise, du même âge qu'Henri, poussera jusqu'au bout l'engagement, d'abord en accolnpagnant les prelnières années militantes de Maillot junior. Désonnais et jusqu'à la tragédie de 1956, les destinées respectives du jeune Européen placide et de la petite juive bouillonnante vont s'entrecroiser dans une sOlie d'écheveau dont le démêlage constitue, pour partie, la tralne de notre histoire. Une profonde amitié va naître entre ces jouvenceaux, un lien puissant auquel Henri s'efforcera un InOlnent donné, en vain, avec cette économie de mots et de gestes qui le définit si parfaitement, de conférer la consistance de l'amour. A l'orée de 1944, Marylise « hérite» de Pierre, parti au &ont, le poste de secrétaire des Jeunesses de la section PCA de La Redoute que dirige PielTe Vellien, un cantonnier à peine libéré d'un camp d'internelnent du Sud. Section importante puisqu'elle coiffe les cellules de La Redoute, Binnandreis, Hydra et le Clos-Salembier. Dans le lnêlne telnps, des petits jeunes prometteurs rejoignent la section. Ils ont pour nOIns, entre autres, Ahmed Akkache, ex-membre du Parti populaire algérien, appelé aux plus hautes fonctions dans les 15

Jeunesses puis le Pa11i ~ ou Fernand Iveton, voisin des Maillot que Marylise et Hem'i recruteront directement en lui rendant visite, à la demande du père, un salnedi après-midi. Les actions militantes dès lors vont s'enchaîner en liaison avec les exigences de l'actualité et notamment le terrible bain de sang de mai 45. Ainsi, alors que quelques semaines plus tôt leur parti tirait encore à boulets rouges contre les élneutiers, nos « cadets» inaugureront une collecte de vivres en faveur des déguerpis du Nord-Constantinois. Mieux, de concert avec l'Union des femmes algériennes, ils «prendront en Inains» et retourneront, de fil en aiguille, une quarantaine de soldats français, en majorité ex-FFI, envoyés en renfort au lendelnain des Evénelnents et prêts à bouffer tant et plus de I'Arabe. Fin 1945, résolu à effacer son pas de clerc de mai et désireux de s'ouvrir à cette jeune génération musulmane qui se laisse séduire par les sirènes du nationalislne, le PC algérien lance, à l'initiative du grand frère français, les Cercles de la Jeunesse démocratique... Ces cercles, toutes « parisiennes» que soient leurs origines, s'inscrivent néanmoins dans une perspective encore plus large définie par la World federation of democratic youth, en d'autres termes la Fédération mondiale de la jeunesse délnocratique. La FMJD, courroie de transmission du PCDS qui vient de voir le jour, à Londres bizarrement, a pour ambition de sensibiliser les jeunes de la planète au combat anti-impérialiste et anticolonialiste, de coordonner les actions. Henri et les autres seront donc les acteurs d'une entreprise de séduction tous azilnuts. Si les Jeunesses ouvrières chrétiennes sont également pressenties, les jeunes du PPA et en particulier les Scouts musulmans algériens feront l'objet des yeux les plus doux, des attentions les plus pressantes... Tant et si bien que se superposant aux JCA préexistantes, quelque quatre-vingts Cercles surgissent dans tout le pays. Une constatation qui hélas devrait éclairer le PCA sur l'impossible fraternité entre Européens et musulmans à laquelle il persiste à rêver: ce sont principalelnent des Arabo-Berbères qui viennent étoffer les rangs de la Jeunesse démocratique, y compris à La Redoute. En février 46, les délégués des quatre-vingts cercles se réunissent à Alger pour jeter les bases de ce qui sera, jusqu'à son interdiction en septelnbre 1955, l'Union de la jeunesse démocratique d'Algérie (UJDA). Aux postes de commande notamment Henri Alleg, Ahmed Khellef et, déjà, Ahtned Akkache. Les priorités définies: « Union indissoluble (sic) de la jeunesse d'Algérie avec la vaillante jeunesse de France» ou, excusez du peu, «Union pour la destruction 16

de la puissance des trusts des cent seigneurs ennemis et affameurs de notre belle jeunesse» ! Mêlne si l'U JDA n'hésite pas à réclalner « l'application de la loi d'alnnistie aux détenus politiques musulmans et le châtiment des Achiary »~reste qu'elle n'entend pas rOlnpre en visière à son tuteur le PCF en récusant le statu quo colonial. On va donc servir le répertoire de la Inodération. Pourtant, chemin faisant, l'Union va s'affmner comme une véritable «école de lutte et de découverte du problème algérien» . De 1946 à 1955, le parcours politique d'Henri Maillot sera intitnen1ent lié à celui de cette organisation. Successivement en qualité de simple Inilitant puis de secrétaire du Cercle de La RedouteBinnandreis, de Inelnbre de la direction régionale de l'Algérois et enfin du bureau national, il sera associé à toutes les campagnes et Inanifestations de l'Union. Pourtant, il restera ce qu'il a toujours été: un personnage en demi-teinte, un solitaire dans la foule, un pascausant qui joue sa pal1ition de militant jour après jour, sans éclat ni bruit, dans le brouhaha des réunions politiques ou des ventes à la criée, les flonflons des bals du Parti et, plus tard, le claquement des rotatives. Pas grand chose qui capte l'attention ni arrache la curiosité chez ce garçon de dix-huit ans. Au physique, il serait plutôt à l'opposé de ces jeunes prelniers dont le cinéma américain, qu'il commence à découvrir, tapisse les écrans d'Alger. De taille moyenne - il mesure 1 lnètre 70 -, assez large d'épaules, il a le corps sec et noueux de ceux que la vie n'a pas accoutulnés à faire bombance. Une impression de robustesse se dégage de cette complexion somme toute commune. Dans un visage quasi glabre et légèrement hâlé, sous des cheveux noirs et frisottants qui olnbragent un front haut, des yeux marrons ou plutôt de ce brun chaud et chatoyant qu'on nomme mordoré. Des yeux troublants, inoubliables, qui lui donnent ce regard d'ambre que Marylise évoquera dans un poème bien après que toute lueur y ait à jalnais disparu. Seul le nez long et busqué, héritage de Maillot senior qu'il pousse devant lui COlmneun gonfanon rompt un peu l'harmonie de cette architecture tout en lui conférant une manière de majesté bourbonienne dont le lnilitant cOlnmuniste, s'il en a conscience, se passerait volontiers. Henri Maillot, on l'aura deviné, n'est pas de ceux qui se haussent du col. En ces lendelnains de guelTe, 1'homme a bel et bien surgi de l'adolescent. Les caractères de ce dernier se sont précisés, affermis. Les rigueurs de la vie les ont trelnpés, les défis ultérieurs en achèveront la Inétallurgie. Ce qui frappe d'emblée chez ce personnage 17

éminennnent secret, difficile à déchiffrer, c'est toute absence apparente d'émotion~ une froideur de statue qu'on trouve rarement à ce point d'intensité. Henri Maillot est taciturne, avare de confidences. C'est un timide, lID solitaire entouré mais lID solitaire malgré tout, muré en lui-Inêlne dans une espèce d'inhibition: « Il parlait peu, se souvient Marylise. Parfois, on avait l'impression que les mots arrivaient jusqu'au bord de ses lèvres mais qu'ils ne pouvaient les fi.anchir ; et que pour lui ils étaient dits. Si on ne l'avait pas compris, tans pis ». Ce silencieux endurci ne dédaigne pourtant pas la fréquentation du monde: c'est le lnoins qu'on puisse attendre d'lID militant politique. Il se contente alors d' observer et d'écouter, distillant ses remarques avec parcimonie. «Il était sociable, mais jusqu'à une certaine limite, poursuit celle qui l'a si bien connu. Il y avait un degré d'hypocrisie qu'il ne supportait pas ». Ces mots qu'il délivre au compte-gouttes, il sait au besoin ne pas les mâcher. Pour un amoureux des félins tel que lui, lIDchat ne sera jalnais un chien. S'il s'ouvre un peu, Henri ne livre pas son être profond: eaux calmes en dessus, relnous en dessous. C'est un émotif à fleur de peau, un authentique écorché vif à qui l'injustice et la violence coloniales apprendront un sentitnent qui lui était intrinsèquement étranger: la haine. Car ce jeune homme gêné dans l'expression des sentiments recèle des trésors de douceur. Si sa compassion va aux opprimés, il investira longtemps son capital de tendresse au profit quasi exclusif de Béatrice, la soeur cadette. Discret, lnodeste, indifférent à l'argent, obéissant au Parti comme à la maison avec au mieux une pointe d'esprit critique, le « gamin» du Clos incarne à la perfection ces militants commlIDistes sincères qui consacrent à leur Parti une ferveur de tous les instants. Il ne « sort » pas - au sens familier du tenne -, ne va pas au café, ne court pas les bals... sauf pour les besoins de la Cause. Et celle-ci, qui lui demande décidélnent beaucoup en fera par moment, à son corps défendant, un pilier de salle de danse! L'occasion rêvée, pourtant, d'approcher cette ligue de l'indifférence qu'on nomme espèce féminine! Mais il est écrit que si les choses de la vie le préoccupent un peu, elles n'en feront j alnais un amoureux des onze mille vierges. Ces demoiselles se seraient-elles passé Je mot? Auraient-elles opposé au jouvenceau, sitôt qu'il s'aventura hors du Clos, un quelconque syndicat des ombres fuyantes? Jalousaient -elles sa froideur quasi marmoréenne? Allez savoir! Sa timidité, en tout cas, n'a pas dû faciliter la tâche au garçon, Inalgré l'atout de son regard d'ambre. 18

III - L'UNION FAIT LA FORCE Cette année 46, qui consacre la naissance d'un UIDA où Henri sera appelé à jouer un rôle grandissant, est aussi celle d'un réalignel11ent du PC algérien vis-à-vis de la question nationale. Les élections de juin ont révélé la montée en puissance du comant nationaliste qui, désormais, continuera sm son erre. Tirant enseignel11entde leur échec cuisant, les communistes réclameront sous peu la libération de Messali Hadj et la légalisation de son PPA (!), allant jusqu'à préconiser la mise en place, à moyen terme et dans les limites de l'Union française, d'une « République démocratique algérielme ayant sa constitution, son parlement, son gouvernement». Malgré quelques déconvenues et changements de cap, la période à venir sera SOllli11e toute faste pour le PCA. L'UJDA elle aussi a le vent en poupe, portée qu'elle est par la volonté de changen1ent radical de milliers de jeunes Algériens. Histoire cOl11plexeet passionnelle que celle qui lie le Parti à son organisation de jeunesse, et qui reste à écrire. Contentons-nous d'en tracer les grandes lignes. D'un côté, la structtn"e très hiérarchisée, strictement idéologisante du PCA, avec ses passerelles d'accès bien gardées et ses toboggans d' éjection. Une structtn"e agitée de velléités d'autonol11ie qui voudrait bien qu'on lui relâche un peu la bride, façon d'aller coller le nez dans les réalités du cru, d'amadouer le voisinage... Elle n'aura pas toujours la l11ainhemeuse, tirée à hue et à dia entre ces exigences passablel11ent contradictoires que sont celles de la contestation algérienne, des intérêts immédiats du tutem français et de l'internationalisl11e prolétarien. Du moins ama-t-elle essayé et la grande aventure de l'UIDA notamment, qu'elle cautionnera d'un bout à l'autre, attestera de cette volonté de relever les défis du temps... A distance respectueuse de la Grande Maison donc, une Union qui tient à la fois du l110ulinet de l'auberge espagnole: y entre qui veut, ou presque, et en y apportant ce qu'il souhaite y trouver. Plus de socialisl11e pour l'un, plus de nationalisme pom l'autre; le plus souvent un juste dosage des deux... A chacun, on ne demande pas s'il est chrétien, juif, l11usulmanou sceptique... Ni s'il se sent proche du PCA, du PPA ou de l'UDMA, ni si sa grand-mère jouait de la contrebasse... Il suffit qu'il se dévoue dans la lutte pom une Algérie plus libre, plus fraternelle, sans seigneurs ni manants. Engagel11ent non exempt d'alTière-pensées chez les uns et les autres. Chez les nationalistes qui ont besoin d'air et espèrent, en « faisant l'Union », désenclaver leur mouvement et le mettre en prise 19

directe avec la COlllillunautéinternationale., fut-ce par le raccourci de l'Est! ... Chez les gens du PPA en particulier., qui tenteront sans succès de noyauter l'organisation: Alleg, Strich et quelques autres, qui en connaissent un rayon, ont vu venir le coup... Promoteurs de l'UJDA, les cOlTIlnunistes,naturellement, ont aussi leur petite idée sur la Inanière dont les choses devraient tourner. Ainsi, en appuyant à loisir sur la chanterelle idoine., escomptent-ils s'assurer quelque elnprise sur la génération montante du nationalisme. Ce en quoi ils n"ont pas entièrelnent tOl1. La timidité du PPA et l'indifférence de l'UDMA en Inatière sociale draineront vers l'Union et le PC algérien ceux, nombreux, qui associent dans une Inême logique revendication nationale et sociale. Tous les adhérents de l'UJDA, certes, n'entreront pas au Parti, mais la lnajorité restera « sous influence ». Et ceux-là mêmes qui rejoindront les organisations nationalistes et plus tard le FLN, souvent en qualité de cadre ou d'idéologue, en conserveront l'empreinte: un celiain langage qui ne trompe pas, une certaine praxis, quand ce n'est pas l'attraction du socialislne, un socialisme passablement édulcoré au delneurant. Influence à double sens, bien sûr, car ce courant nationaliste et ce courant lnarxiste qui s' efforcent (vraiment ?) de fusionner dans le creuset de l'Union ne peuvent qu'interagir l'un sur l'autre. Non seulement le PCA et la direction de l'UIDA n'y sont pas opposés mais ils l'appellent de tous leurs voeux. A condition que le contrôle des opérations ne leur échappe pas... Aussi, on s'en doutait, tout ne se passe pas toujours pour le Inieux dans la grande famille unioniste... quoi que les cOlnptes-rendus lénifiants de « Jeune Algérie» cherchent à en faire accroire! Parmi les plus ardents à pousser le cri, les étudiants Inusuhnans de l' AEMAN qui, à l'occasion des rencontres internationales dans les pays de l'Est, auront la désagréable sensation d'être un peu en tierce d' accolnpagnelnent. Qui trouv~ront aussi que les communistes elnberlucoquent le populo et tendent à prendre le dessus du panier de tout... Prelniers visés et nommément désignés: Hamou Kraba et son ami Henri Maillot! Pour autant, gardons-nous de réduire I'histoire de l'UIDA à celles de sombres tractations d'un PC algérien en coquetterie avec le lnouvelnent national. De lnêlne que de flairer systématiquement, en la personne des gentils petits Scouts musultnans, d'afffeux sous-marins velis de l'escadre Inessaliste ! S'il est vrai qu'il y a quelque tirage, qu'on parle parfois de l'autre comme de Pilate dans le Crédo, quoi de plus naturel, au fond, et de plus inévitable chez cette Jeunesse qui 20

s'intitule Délnocratique et qui, de fait, est ouve11e aux tendances, à l'écoute de tous! Derrière les ambitions tacites de Paul et les restrictions Inentales de Mohatnlned, un même refus de l'arbitraire et du racisme coloniaux, une mêlne envie de secouer les torpeurs (mais un front du refus suffit-il à fonder une communauté de projets ?). Rien d'étonnant donc à ce que l'VIDA devienne rapidement, de toutes les structw.es cOtnlnunistes, la plus en flèche sur la question nationale. «Ecole de lutte et de découverte du problème algérien », elle sera, oui, et en pal1iculier pour les jeunes marxistes européens dont les lneillew.s, COllli11e em.i, finiront chemin faisant par épouser H sans réserve la cause de l'indépendance... Ecole de lutte mais aussi tremplin tout désigné pour la prolTIotionde ces militants musulmans de valeur que sont Akkache, Khellef, Rebah et Krabah. Tous des proches d'Henri Maillot et, pour les deux derniers, de ses futurs intimes... Phénomène significatif, ces Algériens qui entrent en force à la direction de l'Union ont frayé un tant soit peu avec les organisations nationalistes. C'est le cas avéré de l'ex-PPA Akkache et d'Hamou Kraba qui lui, a été en cheville avec les jeunesses de l'UDMA. Ce qui vaut pour l'UJDA vaut tout autant pour le Parti. De plus en plus d' Arabo- Berbères aux postes de responsabilité et là aussi, beaucoup de déçus du PPA et de l'UDMA : entre autres Khalfa et Benzine, bientôt suivis d'Hadjerès, de Guerroudj... Notons également que contrairen1ent à leurs prédécesseurs, ces jeunes cadres - ceux de l'UJDA COlllinedu PCA - sortent des classes moyennes et que leur niveau d'éducation plus élevé les prédestinera souvent à se tourner vers l'activité journalistique ou la production théorique. Fortement représentés dans les hautes instances du Parti (mais non Inaîtres de ses destinées), les lTIusulmans le sont encore plus aux échelons inférieurs. Dans ces années 46-47 déjà, ce sont eux qui, dans les petites et Inoyelmes villes, occupent les postes de secrétaire de section tandis qu'ils sont majoritaires dans les secrétariats et comités régionaux de l'intérieur du pays - canaux traditionnels d'accès au COlnité central. Faut-il le préciser, ils ne se contentent pas de chauffer les sièges! Mais la base lnusuhnane dans tout cela? Eh bien, c'est elle qui, gonflant les rangs du PCA - et de la CGT -, va lui fournir l'essentiel de « son» prolétariat urbain et la totalité de « son» sous-prolétariat (le chôlnage ne cesse d'elnpirer). Ainsi, les places fortes du communisme lnusuhnan sur Alger seront pendant longtemps la cité Mahieddine et la falneuse Casbah. Catégories prioritairement acquises au Parti: les ouvriers du bâtiInent, les éboueurs et, surtout, dockers et mineurs, qui 21

donneront presque toujours le brame dans les conflits sociaux et politiques à venir. Une ombre au tableau cependant et non des moindres: les campagnes où vivent tout de même les quatre cinquièmes de la population algérienne active. Longtemps préoccupé par le seul théâtre urbain - pêché Inignon des Inarxistes -, le PCA attendra 1947 pour prendre réellelnent au corps le terrible problème agraire. Les efforts acharnés des « groupes villageois» et des instructeurs itinérants venus d'Alger ne suffiront toutefois pas à triompher des pesanteurs culturelles du milieu ni de la contre-propagande ou des pressions de l'administration COIDlnedu grand colonat. L'histoire leur aurait-elle accordé un sursis de quelques années que les communistes auraient un tant soi peu Inodifié ou du moins nuancé la physionomie politique - ou en l'espèce apolitique - du bled. A preuve les quelques fiefs que le PCA sera parvenu à se tailler au début des années 1950 dans l'oued Rbir, les Aurès, la Kabylie et, surtout, dans les régions de Tlemcen et... d'Orléansville. Nommé secrétaire du Cercle de la Jeunesse démocratique de La Redoute-Bit1nandreis en remplacement de la demoiselle Ben-Haïm courant 1947, Henri décroche dans le même temps un diplôme d'études cOlmnerciales au tenne de trois longues années passées à chiader sa cOlnptabilité ou phosphorer sur l' éco po. En ce Inoment précis, alors que son avenir professionnel est désormais tracé - la cOlnptabilité d'entreprise ou rien -, le fils de l'employé Inunicipa1 éprouve assez douloureusement ce qui sera l'une des déceptions Inajeures de sa courte vie: n'avoir pu mener, lui l'amoureux des Lettres, de belles études universitaires, bien au-delà de ce bac qu'il aurait tant aÎlné décrocher. D'où, chez ce garçon qui se sait intelligent et capable une sorte de complexe inavoué dont sa timidité aurait volontiers fait l'économie. D'où aussi une certaine fascination pour les intellectuels. Sa première croûte, Henri va la gagner en travaillant quelques mois chez Jeumont, une entreprise de Inétallurgie du Champ de manoeuvre. Voilà qui aidera un peu à faire bouillir la marmite 6 rue des Roses. Mais y va-t-il d'attaque, ce diplômé tout beau tout neuf dont la tête résonne encore des échos de Chréa ? C'est là, dans l'Atlas blidéen qu'à l'été 47 l'UJDA a installé sa République des jeunes. Déjà l'an passé, dans la foulée de son congrès constitutif, l'Union avait ouvert son premier can1p à Sidi-FelTuch, là même où - tout un symbole l'envahisseur français avait débarqué voici 116 ans. Cinq cents gaillards avaient répondu à l'appel d' Alleg et des autres organisateurs 22

et on avait pu voir claquer au vent, huit jours durant, le drapeau de l'UlDA : veli et blanc avec un lion sur fond de croissant rouge. Ra-vis qu'ils étaient, les jeunabres ! Partie remise l'été d'après. Henri, absent à Sidi-Ferruch ,est cette fois de l'affaire et va pouvoir, pendant une semaine, défier une Algérie de papa sont il a fait son deuil. Car ils l'ont bien abandonné, les élans cocardiers du PCP et de sa filiale locale qui, exacerbés par l'esprit de la Résistance, avaient trouvé chez Henri encore adolescent un sujet particulièrement réceptif! Et comme les roucoulades ont la pal1 belle dans ces camps à mi-chemin entre l'école de cadres et la grand Inesse scoute, il ne sera pas le dernier à entonner cet hymne favori dont Hamid Gherab, l'un des participants et de ses futures intiInes, nous restituera quelques mâles et altières paroles: « De nos Inontagnes s'est élevée La voix des hOlmnes libres Qui nous appelle à l'indépendance L'indépendance de notre patrie. Notre sacrifice pour la patrie Est plus beau que la vie... » Dans les selnaines qui suivent, Henri est appelé, avec son ami Kraba notalmnent, au bureau national de l'Union tandis qu'Alleg, Willialn Sportisse et d'autres dirigeants des lCA de l'époque héroïque désertent l'organisation pour occuper des postes clefs dans le Parti, ses journaux ou la CGT. Un lnétier, des responsabilités dans les instances suprêmes du PCA, voilà de quoi Ineubler l'esprit du gaillard si tant est que la perspective toute proche du service national à accomplir soit pour le tourmenter.

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IV - PAR LA PORTIERE Hors de propos pour le fils de l' ex-tirailleur~ en excellente santé de surcroît, de soustraire sa modeste persolme aux fantaisies de ses futurs adjudants-chefs de selnaine! Non qu'il en pince pour la grande I(aki ! : ses goûts d'enfant, on s'en souvient, le portaient plus à pousser un ballon que des soldats de plomb. Et quant aux démangeaisons cocardières, il y a assez belle lurette qu'elles l'ont abandonné! Mais voilà, la République - fut-ellebourgeoise - l'appelle et nécessité fait loi. SU11out~l y a les positions du Parti, très claires là-dessus, et qui ne i souffrent aucune discussion. La place d'un jeune communiste en âge de faire son service est dans l'année, auprès des masses. Positions que Lénine développait dans son Appel aux lnères de 1916, en s'écriant: « Bientôt tu seras grand. On te donnera un fusil. Prends-le et apprends à bien manier les aImes. C'est une science indispensable aux prolétaires ». En avril 1948, Henri Maillot franchit les portes du camp francoanglais de Maison-Carrée dans la banlieue d'Alger. On l'a affecté à la 92èlne compagnie de Q.G. de la 25ème Division aéroportée, laquelle compagnie dépend de l' anne du Train. «Tringlot» ou pas, il passera donc « par la portière» COlmneses camarades, sans justifier semble-til des huit sauts à ouverture autolnatique requis pour pouvoir arborer la fameuse « plaque à vélo» du para breveté. S'il n'est pas homme à COlnposeravec sa conscience et se donner le ton de la Maison., histoire de décrocher un brevet de tranquillité, Henri a assez de bon sens pour adopter profil bas... et refréner son dégoût tandis par exemple que sa main se force à recopier, sur le cahier d'écolier (!) prévu à cet effet, de pitoyables voceros de paras où une ilnbécilité et un cynislne carnassiers rivalisent avec un humour noir approxÜnatif. Cette grande lnuette qui n'a pas sa langue dans sa poche, il ne l'ailne pas trop, ill 'aimera lnême de moins en moins. Mais puisqu'il lui faut tàire son telnps, eh bien que ce soit dans les Ineilleures conditions: il suivra donc la filière d'élève-gradé. Telles sont du moins les raisons qu'il invoquera auprès de ses proches pour justifier ce soudain appétit de promotion. Ce faisant, a-t-il voulu saisir I'oPPo11unité qui lui était offel1e, à lui le lnilitant révolutionnaire, d'apprendre du lnieux possible une science que le grand Lénine jugeait « indispensable aux prolétaires» ? S'il en fut ainsi, comptons sur lui pour n'en avoir fait état à quiconque. 24

Une quasi-certitude pourtant: Henri Maillot, contrairement à HaIllid Gherab" autre participant du futur « Maquis rouge », n'a reçu du PCA aucun avis lui recommandant de prendre du galon. A moins que pour lui la chose n'alla de soi, il s'est donc contenté de profiter des facilités d'ascension hiérarchique offertes aux jeunes diplômés, se disant peut-être que les connaissances et la position acquises lui seraient un jour utiles. Bien qu'informée des convictions et responsabilités politiques du personnage, la Sécurité militaire, cerbère des armées, n'a Illis aucun obstacle sur son parcours, se contentant certainement de le surveiller grâce aux « correspondants» qu'elle trouve tout naturellement panlli certains hommes du rang et sousofficiers. L'heure est cependant moins que jamais au dialogue ou à la tolérance avec les lllarxistes quL en France, viennent de rentrer pour plus de trois décennies dans l'opposition. En toile de fond, la guerre froide et le dessein supposé du PCF de contrôler l'appareil militaire indispensable à la poursuite des opérations dans le Sud-est asiatique. Nonobstant, après les « dégagements» de 1945-1946, ils ne sont plus que 1 815 officiers sur les 25 000 de l'armée de Terre à s'efforcer de maintenir, dans ce qui est à nouveau une caste, l'esprit de gauche ou tout simplement l'esprit de la Résistance. Et encore, seuls les deux tiers sont des sYlllpathisants ou plus rarement des l11embres du PC français. Surveillés, brimés, ils partiront nombreux vers l'Indochine sur les conseils de Marty, Guyot, RoI-Tanguy. Avec pour tâche de limiter la casse et parce que la place d'un communiste est là où sont les « lllasses ». Et quelles « I11asses» ! Des paras, des légionnaires, des coloniaux, des tirailleurs, tous engagés volontaires et gangrenés par l'extrêllle-droite ! Le beau billet de voyage que nos militaires marxistes ont là ! Erreur d'appréciation grossière du PCF 1, qui les conduira à prendre des risques considérables pour des gains somme toute lllinÏ1nes. La référence par excellence, c'est la Mer Noire lorsqu'en 1919, André Marty, sÏ1llple officier mécanicien, avait, à la tête d'une batelée de Inutins, soulevé la flotte française dépêchée sur
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Notons toutefois qu'il faudra attendre l'échec de la conférence de Fontainebleau Guillet-août 1946) pour que la guerre d'Indochine révèle sa véritable nature et que dans les prelnières années, des dizaines de Inilliers de jeunes Français, engagés volontaires pour la durée de la guerre (n10ndiale) dans le CEFEO de Leclerc, cOlnbattront ceux qu'on leur a fait passer pour des pirates vietminh et leurs instructeurs japonais.

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les côtes de Crimée pour assaisonner les bolcheviks, contraignant les pachas de la Royale à faire machine arrière! Ils sont ainsi des dizaines, officiers et communistes, à lutter activement, entre 1947 et 1954, «pour changer le caractère de la guerre» (Dixit Marty). Parfois ouvertement, en faisant de la propagande par exelnple. Ou en s'opposant à un supérieur, quand les choses tournent au vilain. C'est le cas de Jean Brugié, ex-résistant, sorti de Saint-Cyr en 1948. Lorsqu'il rejoint l'Indochine en janvier 1950, comme chef de compagnie au 5ème Régiment étranger d'infanterie, c'est avec, en gros, les consignes suivantes: « Vous vous COlllportezcomme des officiers républicains. C'est à dire que le cOlnbat, c'est le combat. Par contre, refusez tout ce qui est exactions, tortures. Dans la mesure du possible, expliquez autour de vous le caractère de cette guerre». Aussi le j our où Masselot t son chef de corps lui ordonnera de brûler un village, il s'y refusera catégoriquelnent, exigeant un ordre écrit et signé... que l'intéressé se gardera bien de lui transmettre Loo Pour le reste, le capitaine Brugié tiendra ses hommes. Pas trop difficile, notez bien. D'abord, ce sont des légionnaires, ils sont passés par des mois de dressage. Et puis ils sont Allemands à 80 %'1 donc particulièrement disciplinés. «C'était d'excellents combattants en défensive, précise Brugié, pas très bons pour la jungle, dépourvus de tout sens de l'initiative ». De la pâte à modeler, quoi! Les choses étant ce qu'elles sont, nos militants en service commandé agiront le plus souvent clandestinement, seuls ou, surtout à partir de 1950, organisés en réseau2. Ainsi des officiers de la Rafale, le train blindé assurant la liaison entre Saïgon et le site stratégique de Nha Trang. Beaucoup de communistes à bord, tels les lieutenants Carbone, Faulle et Contini. Lesquels, en intemationalistes conséquents, profitent des facilités qui leur sont offertes pour passer armes et médicaments au Vietminh Loo Ailleurs, ce seront d'autres officiers qui fourniront à celui-ci des renseignements... éviteront à ses prisonniers la corvée de bambou ou faciliteront Inême leur évasion, se livreront au sabotage des organismes sensibles! Le plus beau coup, peut-être: celui de Lucien Contini, encore lui, qui, avant d'être brutalement rapatrié entre deux

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Futur putschiste Contrevenant

d'Alger en 1961. du Parti, qui refuse toute activité clandestine.

ainsi aux directives

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