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Le marché aux injures à Rome

De
476 pages
L'auteur a exploité ici l'immense gisement des 45000 occurrences des 1400 termes déclinables sélectionnés dans 120 textes de 50 écrivains, répartis sur 8 siècles, avec des logiciels informatiques lexicographiques. Voici une analyse des fonctions et des rôles de ces termes et une réflexion sur les rapports que les injures entretiennent avec le théâtre, la poésie, la rhétorique, l'éloquence, la polémique.
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46,50 € ISBN : 978-2-343-00237-8
Philippe DUBREUIL
LE MARCHÉ AUX INJURES À ROME
Injures et insultes dans la littérature latine
Préface de Joël THOMAS
LE MARCHÉ AUX INJURES À ROME
© L’Harmattan, 2013 5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-00237-8 EAN : 9782343002378
Philippe DUBREUILLE MARCHÉ AUX INJURES À ROMEInjures et insultes dans la littérature latine Préface de Joël THOMAS
COLLECTION« STRUCTURES ET POUVOIRS DES IMAGINAIRES» dirigée par Myriam Watthee-Delmotte et Paul-Augustin Deproost Les sciences humaines soulignent aujourd’hui l’importance des imaginaires, c’est-à-dire du réseau interactif des représentations mentales nourri par l’héritage mythique, religieux et historique et par l’expérience vécue. Constamment réactivé dans les productions culturelles, ce réseau constitue un système dynamique qui se super-pose au réel pour lui octroyer des structures signifiantes au niveau de l’interprétation individuelle et collective. Ces structures sont souvent cryptées et leur pouvoir de mobilisation est d’autant plus fort qu’elles restent en deçà du niveau de conscience ; leur analyse permet de comprendre la force de conviction des images utilisées dans les stratégies politiques, commerciales, etc. Contrairement aux représentations fixes, les imaginaires visent un réseau sémantique interactif : l’adaptabilité des structures de l’imaginaire à différents contextes explique sa puissance de façonnage du réel. L’objectif de cette collection est de rendre compte des travaux développés dans le Centre de Recherches sur l’Imaginaire de l’Université catholique de Louvain (Louvain-la-Neuve) et de centres de recherches associés, qui ont pour spécificité d’aborder cette problématique dans une perspective systémique : ils rapprochent à cet égard les champs de l’antiquité (qui interroge les sources, notamment mythiques, et en propose une typologie) et de la modernité (qui porte la trace des permanences et des mutations des imaginaires), et font se croiser les domaines de la littérature et des arts (lieux d’ancrage prioritaires des imaginaires dans des structures décodables) avec l’Histoire (qui témoigne des formes d’efficacité des imaginaires dans le réel). Ce champ d’investigation se trouve renforcé par les travaux de chercheurs en théologie, psychologie de la religion et philosophie.
À mes enfants, Thomas et Hélène, à mon petit-fils, Noé «Le premier être humain à jeter une insulte plutôt qu’une pierre est le fondateur de la civilisation». Sigmund Freud Malaise dans la civilisation
REMERCIEMENTSJe tiens à remercier Monsieur le Professeur Joël Thomas pour son accom-pagnement, ses nombreux conseils et ses judicieuses remarques durant tout le temps de ce travail de recherche, ainsi que le Professeur Paul-Augustin Deproost, Doyen de la Faculté de philosophie, arts et lettres de l’Université catholique de Louvain (Louvain-la-Neuve – Belgique) qui a accueilli mon ouvrage dans sa collection*. Mes remerciements vont également à mes infatigables et dévoués lecteurs et correcteurs, Madame Mireille Courrént, Maître de conférence en Philologie classique à l’UPVD (Université de Perpignan – Via Domitia), Messieurs Michel Falcon, Professeur agrégé en Lettres classiques et Claude Belmas, Docteur en Médecine, ainsi qu’à Madame Chantal Senart, ma compagne, qui, en plus d’avoir lu et relu ces textes, m’a encouragé et soutenu, supportant avec patience, pendant trois années, mon indisponibilité chronique à me consacrer à autre chose qu’à cette étude. _____________________ * Cet ouvrage est la version publiée d’une thèse de doctorat,Les Injures dans la littérature latine, soutenue et reçue le 29 septembre 2011 à l’Université de Perpignan Via-Domitia où elle est consultable dans son intégralité.
PRÉFACE
Philippe Dubreuil pouvait goûter les plaisirs légitimes de l’otium cum di-gnitate, et d’une retraite méritée, après une belle carrière dans le management industriel. Il a pensé que la meilleure façon de nourrir cetotiumserait de retour-ner à l’université, et il a conçu un projet aussi exigeant qu’exemplaire, qui oc-cupa son temps pendant huit ans, et passait par l’acquisition d’une licence, puis d’un master de Lettres Classiques, et ensuite par l’élaboration d’un projet de recherche ambitieux surLes injures dans la littérature latine. Trois ans après l’avoir inscrite, Philippe Dubreuil soutenait une thèse impressionnante de maî-trise et de culture, que les membres du jury ont souhaité distinguer par leurs félicitations. À un moment où les ambitions de beaucoup de retraités se limitent à la pratique de la pêche à la ligne – ou à la pêche au gros, pour les plus fortunés –, il convient de souligner la qualité et l’exigence de ce parcours. Il nous vaut aujourd’hui ce très beau livre surLe marché aux injures à Rome. Injures et in-sultes dans la littérature latine, dont je voudrais souligner les mérites et les ori-ginalités. J’en vois essentiellement trois.
La première est liée à l’expérience professionnelle de Philippe Dubreuil. Sa parfaite connaissance de l’outil informatique lui a permis, pour tout son tra-vail de taxinomie, de mettre ses compétences dans ce domaine au service de sa recherche. Les tableaux, les statistiques, permettent l’élaboration d’une typologie non seulement précise, mais interactive, puisqu’elle en autorise une consultation aisée sur le site internet qu’il a créé dans ce but (procédé jusqu’ici encore peu fréquent, et créant une heureuse passerelle entre la « galaxie Gutenberg » et les livres en ligne). Les méthodes d’investigation de Philippe Dubreuil renvoient les anciens lexiques sur papier à la préhistoire de la philologie. Le procédé est fré-quent pour établir lesindicesà propos d’un auteur, il l’est moins à propos d’une étude thématique, et dans une logique transversale, comme c’est le cas ici : nous avons affaire à un travail vraiment novateur, et, à ma connaissance, rarement conduit de façon aussi rigoureuse.
La seconde originalité tient à l’ampleur même du travail. Il y avait de l’audace à embrasser une période aussi longue (du théâtre comique aux auteurs tardifs, du IIIème s. av. J.-C. au Vème s. ap. J.-C.), et à prendre en compte tous les genres littéraires. Le pari est tenu, et la minutie analytique est alors le gage de la fiabilité des résultats, et de la richesse des conclusions que l’on peut en tirer. L’intelligence du plan est aussi garante de cette rigueur. Il s’articule en trois parties complémentaires : une première partie, linguistique,Les mots de la transgression verbale, où la problématique est posée ; puis une deuxième partie, Les mots complices, qui est à proprement parler la chair et la matière de la re-cherche : une analyse des termes injurieux dans le corpus littéraire latin. La troi-sième partie,Les mots passeurs, élargit le propos, à travers une étude sociologi-que et anthropologique de l’injure à Rome ; couronnant le tout, le site internet créé permet de systématiser la dimension pédagogique et interactive de ce tra-vail, et facilite sa consultation en le rendant exploitable pour d’autres chercheurs
8 LE MARCHÉ AUX INJURES À ROME intéressés par des situations particulières. De surcroît, le livre de Philippe Dubreuil comble un vide, et répond à une attente, dans la mesure où il n’y avait pas encore de recherche à prétention exhaustive sur ce sujet. Cela nous conduit à la troisième originalité de ce travail, celle qui est peut-être la plus importante. Elle repose sur sa troisième partie, qui a recueilli les suffrages de tous les examinateurs de la thèse. Philippe Dubreuil a parfaitement compris qu’un tel sujet n’était intéressant que s’il était un outil pour mesurer l’impact et la place du vocabulaire de l’injure dans la société romaine, et ses capacités à être un moteur politique et social, à la faire évoluer : d’où cette ex-cellente ouverture sur « l’injure, électron libre civilisateur », et forme de désor-dre dont la société a besoin, au même titre que la fête, pour se régénérer et se dynamiser (à l’appui, il eût été possible de convoquer utilement les travaux de Mikhaïl Bakhtine sur le rire). Les injures des Romains ne nous intéressent pas tant comme une typologie abstraite que comme des formes vivantes, et comme un corpus sémantique nous donnant accès à un aspect essentiel de l’imaginaire antique. Au-delà, il nous permet aussi de poser une problématique plus générale de la puissance de l’injure dans une société, comme espace de liberté et comme creuset alchimique où se forgent des concepts susceptibles, parfois, de révolu-tionner les sociétés où ils sont prononcés. À l’appui, Philippe Dubreuil a utilisé de façon très judicieuse des outils méthodologiques modernes : les études de Gilbert Durand sur l’imaginaire, les théories de la complexité, et la systémique (dont l’auteur de ce livre avait connaissance, dans sa dimension économique, et dont il a intelligemment exploité les prolongements anthropologiques).
Partons de la citation de Freud en épigraphe à ce travail : « Le premier être humain à jeter une insulte plutôt qu’une pierre est le fondateur de la civilisa-tion » (Malaise dans la civilisation). Elle était déjà bien séduisante ; mais un des mérites du travail de Philippe Dubreuil est de montrer qu’elle est dépassée. Freud posait déjà un principe important : un des traits de la civilisation émergente, c’est de dépasser la barbarie, la violence en actes, la brutalité, en rendant cette vio-lence abstraite, et, par là même, en la canalisant sans l’exclure. Cicéron l’avait déjà dit :Cedant arma togae– « Que les armes s’inclinent devant la toge », que la parole du magistrat l’emporte sur la force brutale du militaire ; mais ce fragile réseau civilisationnel a hélas toujours été remis en question jusqu’à la formule terrible de Bismarck, « La force prime le droit ». Sur ce plan, on n’a guère avancé. Plutôt donc que de voir dans l’injure une valeur apotropaïque et d’en faire une sorte de pansement de la violence, il est plus heuristique d’admettre qu’elle est, elle-même, vecteur de la violence. Elle en est aussi un transforma-teur, mais pas dans le sens d’une euphémisation : de l’Antiquité à nos jours, l’injure peut tuer, comme une arme ; mais elle a d’autres pouvoirs, et c’est cette complexité polymorphe, cette capacité de plasticité qu’il est intéressant d’explorer. Nous sommes typiquement dans une perspective dialogique : l’émergence (la civilisation) se fait sans que disparaissent ses composants ini-tiaux (en l’occurrence, la violence) :unitas multiplex… Donc, la violence est toujours là, comme le garant de la vitalité de l’injure, de sa puissance créatrice. Le fil rouge de la démonstration de Philippe Dubreuil consiste alors à montrer
 PRÉFACE 9 qu’il y a, au-delà des prémisses énoncées par Freud, tout un imaginaire complexe de l’injure qui se comprend mieux à travers ce qui est nommé, dans une excel-lente formule, une « biologie de l’injure ». Et cette biologie est fondée sur une logique d’antagonismes au sens où Stéphane Lupasco utilise ce concept ; elle repose sur le dépassement d’une apparente contradiction entre deux tropismes de l’imaginaire de l’injure. Philippe Dubreuil montre très bien, d’abord, que l’injure est un déclen-cheur, un détonateur. Elle dynamite la société qu’elle subvertit. Ce faisant, elle crée une rupture de formes, une « catastrophe » au sens où René Thom emploie ce concept ; je dirai qu’elle s’inscrit dans ces logiques de dissymétrie qui créent unscandalon, un obstacle sur lequel on trébuche, et qui entraîne une sortie de route, de la route « ordinaire », un saut permettant de passer à un « autrement », tout comme la boiterie initiatique dans les récits mythologiques. On pourrait aussi remarquer que, dans cette logique de transgression de la normalité, l’injure rejoint le champ imaginaire du phénomène de la fête dans les sociétés tradition-nelles : à Carnaval, comme dans lesludi romains, l’insulte est bien présente, comme une violence qui est faite au monde en ordre, à la société conformiste.
Le propos injurieux ne parvient à ce résultat, nous dit Philippe Dubreuil, que parce qu’il est très chargé en énergie, très « chaud », comme ceux qui le profèrent. Il est le point d’incandescence où se crée la rupture de forme, la « catastrophe ». Relevons à ce sujet un bon rapprochement avec le système poé-tique, lorsque Philippe Dubreuil cite Aragon, dansLes Yeux d’Elsa: « Le verre n’est jamais si bleu qu’à sa brisure ». Ce qui intéresse Aragon, c’est que ce sont les grandes souffrances qui, en tant que paroxysmes, suscitent les plus beaux cris, les plus sublimes chants lyriques ou poétiques, comme une sorte d’exorcisme et dekatharsis de la douleur par l’art et la beauté. Dans un tout autre genre, l’injure joue aussi ce rôle de brisure, d’épanchement et de transfor-mation alchimique en même temps.
Dans ce dialogue entre anthropologie, biologie et physique, l’injure est donc une sorte d’« électron libre » : elle participe d’une dimension aléatoire, et, en ceci, elle n’est pas toujours maîtrisée par celui qui l’emploie ; elle peut créer des résultats qui échappent aussi bien à l’injuriant qu’à l’injurié. Elle participe, comme la fête, d’un espace de liberté, étant entendu que cette créativité libre va elle-même trouver ses propres formes, dans ce qu’on peut appeler un désordre organisateur, à la manière des structures du chaos et des turbulences chères à Ilya Prigogine.
Tout ceci est déjà très riche ; mais il n’a pas échappé à l’auteur qu’il existait un deuxième champ symbolique de l’imaginaire de l’injure : à l’inverse, un espace conservateur, et non plus transgresseur, où le recours à l’insulte s’inscrit au contraire dans une démarche de repli identitaire : on apostrophe celui qui est différent, et on souligne cette différence par l’outrance du propos inju-rieux. Ainsi, les « vieux Romains » s’en prennent aux étrangers, aux métèques, à tous ceux qui sont hétérogènes par rapport au corps de la Rome traditionnelle. Et là, Philippe Dubreuil nous dit : ces deux tropismes, ces deux charges symboli-