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Le marché aux innocents

De
254 pages
Vendée, Août 1914. A perte de vue, sur le quai, des pantalons garance, des vestes bleues, des képis tout aussi voyants dont la République, en mère attentive, a revêtu comme jadis leurs pères, ses jeunes fantassins. Ils partent! Et Augustin est du voyage! Marie a du mal à réaliser qu'il est là, parmi tant d'autres, habillé de cet étrange costume que l'on dirait plutôt fait pour la parade que pour le combat. La guerre qui emporte les hommes laisse, aux femmes, le soin de compter les jours.
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Marjorie Leroy-Caire

Le marché aux innocents
Roman




































© L’Harmattan, 2013
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ00503Ȭ4
EAN : 9782343005034

Le marché aux innocents


Écritures
Collection fondée par Maguy Albet


Zen (Claude),Secteur postal 14 200, 2013.
Danbakli (Yves),Les tribulations orientales du baron de
Castelfigeac, 2013.
Lecocq (JeanMichel),Portraitrobot, 2013.
Pons (FrançoisMarie),Filspère, 2013.
Carrère (Pascal),De mémoire et de gouache, 2013.
Prével (JeanMarie),La bête du Gévaudan, 2013.
Rode (JeanFrançois),L’enfant projeté, 2013.
Hermans (Anaële),Bananes sauce gombos, 2013.
Jamet (Michel),Joute assassine, 2013.
Tirvaudey (Robert),Paroles en chemin, 2013.
Mahdi (Falih),Dieu ne m’a pas vu, 2013.
Labbé (François),L’Imbécile heureux, 2012.
Le Forestier (Louis),La Vie, la Mort, l’Amour, 2012.
Dini (Yasmina), Soroma (Joseph),L’Amante religieuse,
2012.
Mandon (Bernard),L’Exil à Saigon, 2012.


*
**

Ces quinze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages,peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr

Marjorie LeroyȬCaire

Le marché aux innocents






















LȇHarmattan






Aux Puyberneau…

PROLOGUE
Septembre 1939

Il hésita quelques instants avant de sȇengager sur le petit
chemin de terre qui menait au but de son voyage. Il
venait de traverser le village, à cette heure tardive, pour
ne point attirer lȇattention, du moins lȇespéraitȬil, nȇayant
pas remarqué quelques regards aigus qui suintaient aux
persiennes miȬcloses. Il faisait encore chaud mais la nuit
sȇavançait promettant la fraîcheur dȇun orage qui
apaiserait cette soirée de lȇété finissant.
Ayant reconnu dans la maison qui fermait lȇallée,
lȇhabitation quȇon lui avait décrite, il sȇarrêta à quelques
mètres, dans la cour déserte, scrutant la fenêtre dȇoù lui
parvenait la lueur tremblante dȇune lampe à pétrole.
Alors, il sȇassit au pied dȇune haie, sur une pierre plate,
et résolut dȇattendre quȇil fît nuit noire. Il se sentait encore
peu sûr de lui et dans son âme, lȇenvie de fuir le disputait
à celle dȇaller jusquȇau bout. Mais il était là, à présent,
venu pour honorer la promesse faite à une moribonde
dont lȇeffroyable confession, dictée par le remords plus
que par la piété, lȇavait, tout en un, dépouillé de ce quȇil
croyait être sa vie, et chargé dȇaller quérir un pardon
désormais inutile.

La nuit lȇenveloppait totalement, réveillant en lui des
remous lointains comme un murmure insaisissable, une
mémoire ténue, informe, à jamais prisonnière de ce
magma des origines qui nous a ébauchés en cet âge où
lȇon se rit encore de la pesanteur des mots.
À lȇintérieur de la maison, la lumière finissait de
palpiter dans le tube de verre. Seul le chant de quelques
insectes tardifs berçait la nature à peine endormie.
Il savait puisquȇon lui avait tout dit, mais il fallait quȇil
la vît, pour elle, pour lȇautre, pour luiȬmême, enfin, mais
pas seulement : car lȇheure était revenue où les hommes,
quȇils fussent ou non de bonne volonté, devraient à
nouveau confronter la vérité de leur vie à la réalité
impitoyable des temps.
Pour se convaincre une dernière fois que tout ceci était
bien vrai, il effleura encore lȇenveloppe pliée au fond de
sa poche, ces quelques papiers qui ne pesaient presque
rien, mais qui pourtant allaient infléchir, de leur
apparente légèreté, le cours ultérieur de sa vie. Il respira
aussi profondément quȇil put : il appuya sa main sur la
vieille porte qui grinça mais nȇoffrit aucune résistance à sa
poussée. Alors, résolu, il gravit les trois marches usées qui
menaient au seuil.







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PREMIERE PARTIE

1893Ȭ1915

Un hurlement suraigu tira « lȇEugénie » Fruzeau de sa
torpeur avinée. La petite, étendue sur les tomettes crasȬ
seuses et disjointes, se tordait de douleur, ne pouvant
dégager sa jambe fluette du lourd coffre de bois qui, dans
sa chute, venait de lui écraser la cheville. Paralysée par
lȇhébétude alcoolique, la mère ne réagit quȇau bout de
quelques minutes, mue davantage par la nécessité de faire
cesser le tapage qui lui transperçait la tête que par le
besoin de porter secours à sa fille.
Lȇenfant pleurait encore quand son père rentra, dodeȬ
linant sur sa charrette, miraculeusement ramenée au logis
par un cheval sobre et pressé de prendre du repos. Rendu
furieux par les explications incohérentes de la mère et les
sanglots de lȇenfant, cet homme se mit en devoir de battre
consciencieusement sa femme qui nȇavait pas su empêȬ
cher lȇaccident, puis pour faire bonne mesure, il corrigea
également « cȇte fill dȇgarce de gamine quȇétait rin bonne
quȇà chercher dȇo noises ».
Cȇest ainsi que dès lȇâge de deux ans, Marie reçut le
surnom de « boiteuse ». Dès lors, elle dut sȇaccommoder

de cette disgrâce et de son cortège dȇhumiliations, de
ricanements peu amènes, ceux y compris de son entouȬ
rage, auxquels vinrent sȇajouter les douleurs chroniques,
souvenirs des soins approximatifs quȇelle avait reçus.
Mais la vie qui est parfois bonne fille, même envers les
plus déshérités, lui fit malgré tout, deux cadeaux.
Elle la débarrassa dȇabord prématurément de ses deux
parents, ce qui pour tout autre quȇelle eût été une catasȬ
trophe, la soustrayant ainsi aux hasards dȇune éducation
faite de violences et dȇalcool. Elle fut placée chez les reliȬ
gieuses qui lui dispensèrent une honnête instruction pour
laquelle elle se montra fort disposée. Lȇune dȇelles y ajouta
lȇindispensable once dȇaffection tout en lui enseignant lȇart
de la couture et tous les travaux dȇaiguille qui pour les
filles de condition modeste étaient la certitude du pain
quotidien.
Le second cadeau quȇavait reçu Marie était son étrange
beauté dont on se demandait à qui elle avait pu la prenȬ
dre, à tel point que des rumeurs de bâtardise agitaient, à
son propos, les esprits bienveillants qui aimaient bien
fabriquer des scandales quand ils ne se présentaient pas
spontanément. Elle grandit cependant, dotée dȇune santé
et dȇune bonne humeur étonnantes. La beauté prometȬ
teuse de lȇenfance ne sȇétait point démentie avec les
années et, à vingt ans, Marie offrait aux regards bienȬ
veillants ou hostiles, la lumière changeante de ses yeux
dȇocéan, et les méandres ondoyants de sa chevelure
blonde. Toutes choses propres à faire oublier le milieu
sordide dont elle était issue, sa claudication et sa condiȬ
tion dȇorpheline, ce qui est une autre manière de boiter.
Elle eut tôt fait de comprendre quȇelle avait eu beauȬ
coup de chance nȇen déplaise aux mauvaises fées qui
sȇétaient efforcées de piéger sa route, aussi mitȬelle à

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profit cette maturité précoce que nous octroient souvent
les malheurs trop tôt rencontrés pour se faire de la vie
une alliée raisonnable. Elle entra en apprentissage, au
sortir de lȇorphelinat, pour y parfaire sa pratique de la
couture. Douée et volontaire, elle fit rapidement les
délices de sa patronne, femme excellente, qui avait donné
à plus dȇune gamine les atouts nécessaires pour voler de
leurs propres ailes. Quand on lui confiait une orpheline,
ce qui arrivait le plus souvent, elle mettait un point
dȇhonneur à en faire une couturière accomplie, mais aussi
à lui prodiguer toute lȇattention sans laquelle un frêle
oisillon ne peut se lancer. Ferme et exigeante dans le
travail, elle les traitait par ailleurs à lȇégal de ses propres
enfants, car elle possédait, dȇinstinct, cet art de lȇéduȬ
cation, cette sagesse bienveillante, cette native intuition
qui envisagent la personnalité en un tout quȇil convient de
traiter comme tel.
Ainsi entourée, Marie songeait parfois à quelques
camarades de pension, qui ne connaîtraient peutȬêtre
jamais le bonheur de posséder un chez elle, un vrai
métier, seule garantie, pour les filles sans biens, de ne pas
tout attendre dȇun mari. À la douleur de nȇavoir pas
connu leurs parents sȇajouteraient celles de ne pouvoir
choisir leur destinée, leurs amours, c’estȬàȬdire leur vie.
Elle savait dȇinstinct que ces sourires que la vie vous
adresse et que lȇon nomme « chances », prendraient, pour
elle, la couleur, la douceur, le chatoyant des étoffes rares,
la familiarité des tissus les plus humbles. Alors, sans plus
hésiter, elle prit lȇouvrage à brasȬleȬcorps et sȇy plongea
avec délice.
La précision, la délicatesse, le savoirȬfaire, forgés par
une longue pratique : chacun des gestes dȇEmma en disait
bien plus long quȇaucun discours sur lȇamour infini pour

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ce qui était beaucoup plus quȇun métier : un art. Saisissant
de ses longues mains expertes le petit crâne, elle lui
imprima un léger mouvement de bascule, puis, glissant
lȇindex et le majeur droits sous le minuscule menton, elle
fit pivoter la tête du bambin, dégagea le cou et les épaules
et le petit corps chaud et palpitant se retrouva à lȇair libre.
Un timide couinement, suivi dȇun puissant vagissement,
salua cette immersion dans le monde. Aussitôt, la sageȬ
femme, que la même émotion intacte submergeait à
chaque fois depuis bientôt trente ans, énonça dȇune voix
suffisamment forte pour que le père, transi derrière la
porte, puisse lȇentendre :
— Félicitations, ma fille, cȇest un splendide garçon !
Augustin Bergaud, instituteur de son état, résistant à
lȇimpérieuse envie de se précipiter dans la chambre,
appliqua les mains sur ses lèvres, que surmontait une fine
moustache, pour étouffer un cri de joie. Puis, lui qui
nȇavait jamais prié qui que ce fût, se mit instinctivement à
genoux et, levant les yeux vers un plafond quȇil ne voyait
pas plus quȇil nȇaurait vu un quelconque ciel, laissa couler
ses larmes comme dȇautres eussent laissé sȇépancher une
action de grâce. Cȇest dans cette posture dȇorant quȇEmma
le surprit en ouvrant la porte. Réprimant un sourire, elle
lui fit signe dȇentrer. Pour la énième fois, elle se dit quȇun
homme qui se découvre père a quelque chose de bouleȬ
versant. Elle les laissa seuls vivre ces instants uniques et
puisque tout allait bien, somme toute un premier accouȬ
chement facile, elle promit de repasser dans la soirée et
referma doucement la porte parfaitement sûre que ni lȇun
ni lȇautre, ne lȇavaient entendue.
Augustin sȇétait avancé, sur la pointe des pieds, intiȬ
midé, comme un élève que le maître appelle à son bureau.
Marie, qui avait déjà tout oublié des affres du travail lui

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sourit puis se mit à rire franchement devant son air
gauche et presque penaud. Alors, un déferlement dȇémoȬ
tions aux couleurs insoupçonnées les immergea dans les
profondeurs dȇun océan encore inconnu où se mêlaient
désormais la tendresse, lȇémerveillement de ce miracle,
cette nativité qui élevait leur amour, lȇexaltant vers les
sommets de la création.
— Tu sais, tu peux le regarder et même le prendre
dans tes bras, si tu veux, il nȇest pas en sucre !
— Il est si petit ! balbutiaȬtȬil, tandis quȇelle lui préȬ
sentait lȇenfant emmailloté par les soins dȇEmma.
Il contempla le minuscule visage aux traits si fins, le
léger duvet blond qui entourait la frimousse rose, déposa
un tendre baiser sur le petit front soyeux et se dirigea vers
la fenêtre entrouverte dont les persiennes croisées reteȬ
naient lȇair déjà chaud que ce début dȇété insufflait douȬ
cement.
— Cȇest une belle saison pour venir au monde, mon
fils, déclaraȬtȬil ; puis revenant vers le grand lit où Marie
trônait revêtue dȇune fine chemise de batiste fraîchement
changée, le visage rafraîchi, ses cheveux bouclés où
perlait encore la sueur de lȇeffort :
— Nous lȇappellerons Augustin, comme nous lȇavions
décidé, il hésita, tu ne veux toujours pas y adjoindre le
prénom de ton père ?
— Merci, je nȇen ai pas la moindre envie : je lȇai si peu
connu et, curieusement, je ne me sens aucun lien avec un
père dont jȇai grandȬpeine à imaginer les traits, ajoutaȬtȬ
elle, pensive.
Il nȇinsista pas : Marie lui avait raconté sa jeunesse
dȇorpheline, les quelques bribes de renseignements quȇelle
avait pu glaner sur ses parents disparus si tôt, dans des
circonstances bien trop floues pour ne point les imaginer

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dramatiques. Elle en avait perdu toute mémoire, mais
sentait confusément que ni son père ni sa mère nȇavaient
laissé de trace impérissable sur leur passage.
— Je préférerais le prénommer Charles… Oui,
AugustinȬCharles, cȇest un prénom qui mȇa toujours plu.
Jȇignore pourquoi, mais il me semble que notre fils
nȇaurait pas lieu de sȇen plaindre.
Et bien soit mon amour, jȇirai dès demain déclarer la
naissance dȇAugustinȬCharles Bergaud ! Ils rirent et la
jeune femme, radieuse, lui rendit son baiser fougueux,
puis ouvrant sa chemise, elle offrit, pour la première fois
à la petite bouche avide, qui, instinctivement, cherchait sa
nourriture, un sein gorgé de vie auquel le petit animal
sȇaccrocha goulûment.
Tandis quȇil réchauffait le bouillon de légumes préparé
par Marie, le matin même, dès quȇelle avait senti les
premières douleurs, afin que nous ayons de quoi manger
ce soir, avaitȬelle dit, prévoyante, lȇinstituteur, se reméȬ
morait dans cette grande pièce du rezȬdeȬchaussée, où se
déroulait lȇessentiel de leur vie quotidienne, la première
fois où ils sȇétaient rencontrés, regardés, parlé : cȇétait ici,
précisément.
Augustin Bergaud était arrivé en 1910, nommé au pied
levé pour remplacer un collègue, décédé des suites dȇune
mauvaise chute de vélo. Discret et modeste par nature,
féru de géographie et de géologie, il poursuivait lȇétude
approfondie de ces deux disciplines, par passion, bien
après lȇobtention de son diplôme dȇinstituteur.
Il était avant tout studieux, extrêmement courtois, mais
ne recherchait pas les mondanités et autres réceptions
officielles : cȇest pour quoi, fuyant la grande ville, il sȇétait
empressé dȇaccepter ce poste dans une petite commune
rurale, à une demiȬjournée du chefȬlieu de département.

16

Mais même à la campagne, certaines manifestations
étaient cependant inévitables, où le maître dȇécole se
devait de paraître. Il ne tarda pas à remarquer lȇempresȬ
sement, parfois comique, dont il était lȇobjet de la part de
nombreuses jeunes femmes ou qui lȇavaient été encore
récemment. Entre celles qui le rêvaient en mari et celles
qui lȇauraient bien voulu pour gendre, la voie du salut
était souvent étroite. QuelquesȬunes, croyant la maȬ
nœuvre habile, exhibaient, sans trop de retenue, leurs
grandes filles à peine mieux endimanchées que fermières
un jour de foire.
Lȇélégance naturelle et la simplicité de ce grand garçon
brun aux yeux gris, le prestige de lȇinstituteur à qui lȇon
avait confié la classe du certificat dȇétudes : tout concouȬ
rait à faire du nouveau venu un parti envié et enviable
dont le charme réveillait soudain ce coin de province
habitué au ronron de lȇendogamie rurale. Le maire luiȬ
même, malgré une répugnance de bon aloi envers la
« laïque », largement partagée par sa dévote épouse,
reconnaissait les grands mérites et la compétence indisȬ
cutable « de ce remarquable secrétaire de mairie » que le
hasard lui avait envoyé. Cȇest pour toutes ces raisons que
lȇinstituteur dut, à plusieurs reprises, faire comprendre,
poliment, mais avec fermeté, quȇil ne songeait, pour
lȇheure, quȇà mener à bien la seule mission urgente à ses
yeux : faire réussir les élèves de son infortuné prédéȬ
cesseur.
A son grand soulagement, cette mise au point lui
octroya un peu de répit, pendant une paire dȇannées.
Cȇest un vilain clou rouillé dépassant dȇune mauvaise
planche qui allait devenir lȇinstrument du destin. Le
craquement désolant dȇune étoffe qui se déchire mit en
joie la classe entière tandis quȇAugustin constatait que sa

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blouse grise et son pantalon venaient de subir dȇimporȬ
tants dommages.
— Ne riez pas ! Jȇaurais pu me blesser, tout comme lȇun
dȇentre vous dȇailleurs, en frôlant ce pupitre. Dès ce soir je
demanderai quȇon veuille bien le réparer. DitesȬmoi pluȬ
tôt où je pourrais faire recoudre ces vêtements…
– Moi, jȇsais mȇsieur, chez la Marie ! À la sortie du
village, sur le chemin de terre, y a sa maison ! sȇexclama
un gros garçon, lȇindex pointé, crâne rond et tondu de
près pour cause dȇinvasion récente.
— Merci, Antoine, mais je te rappelle que lȇon ne dit
pas « la Marie » ou le « Pierre » mais monsieur ou maȬ
dame Untel : cȇest beaucoup plus correct et respectueux…
— Mais elle sȇappelle pas Untel son nom cȇest Fruzeau,
Mȇsieur ! protesta la tête ronde. Ce qui déchaîna un vaste
fou rire auquel Augustin, luiȬmême, résista difficilement.
— Bon, cȇest bien, la classe est finie pour aujourdȇhui :
rangez vos affaires et sortez sans courir.
— En ce qui concerne votre blouse, je peux vous la
rendre immédiatement, il suffira dȇune piqûre à la maȬ
chine. Par contre, la poche du pantalon est arrachée, une
pièce sera nécessaire pou réparer les dégâts. Vous nȇy êtes
pas allé de main morte !
La jeune fille qui lui faisait face sȇexprimait avec
aisance et distinction ce qui contrastait singulièrement
avec les discours insipides des petites dindes élevées au
grain quȇil avait dû côtoyer depuis son arrivée. Et puis ces
immenses yeux verts, si verts… Ou gris peutȬêtre… Il ne
savait plus, mais si profonds quȇil nȇen avait jamais vu de
tels ! Troublé, un peu gêné de se trouver seul chez elle, il
se leva pour prendre congé et bredouilla :
— Prenez votre temps… Je reviendrai dès que ce sera
prêt !

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Elle réprima un sourire et le raccompagna jusquȇau
seuil. Sachant quȇil nȇavait pu ignorer sa claudication, elle
expliqua, simplement, en désignant son pied droit :
— Souvenir dȇun accident très ancien !
Sidérée, elle le vit alors sȇincliner sur la main quȇelle lui
tendait, lȇeffleurer de ses lèvres puis sȇéloigner en courant
presque, sans se retourner.
Trois mois plus tard, Augustin épousait Marie. Ce qui
laissa sans voix quelques mères en mal de gendre
« cousuȬmain », et certaines filles qui, se croyant bien
nées, ne comprenaient pas comment cette orpheline,
boiteuse de surcroît, avait bien pu sȇy prendre pour
réussir ce coup de maître. De là à penser quȇelle avait usé
de charmes maléfiques : il nȇy avait quȇun pas que
certaines franchirent allègrement, y voyant la confirȬ
mation de ces rumeurs saumâtres sur les origines plus ou
moins scandaleuses de la jeune femme. Le curé eut beau
faire remontrance à ces langues de vipères et les inviter à
plus de charité, rien nȇy fit. Le jeune couple tout à son
bonheur, ignora toutefois ce venin et sȇinstalla dans la
maison de la couturière quȇil entreprit de rénover,
achevant les travaux que Marie avait courageusement
commencés lȇannée précédente.
Lȇhéritage de Marie se composait outre la maison,
dȇune coquette somme (au moins ses parents sȇétaientȬils
montrés économes !) quȇelle avait à peine écornée au
moment de son mariage, pour faire lȇacquisition des
fournitures et équipements nécessaires à son art. Quand
Augustin la demanda en mariage, elle comptait déjà une
solide clientèle qui la recherchait pour lȇhabileté, le soin et
la rapidité dont elle faisait preuve. Sa réputation eut tôt
fait de franchir les limites de la commune pour gagner les
villages voisins dȇoù on accourait pour lui confier des

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travaux souvent complexes, des ouvrages nécessitant non
seulement de savoir coudre, ce qui était à la portée de
beaucoup, mais encore de savoir créer. Avec cette moȬ
destie qui est la marque de la sagesse, en secouant sa
crinière blonde, elle répondait, miȬriante, miȬsérieuse, à
qui lui en faisait compliment quȇelle se « sentait capable
dȇhabiller tout un village dȇune seule aiguillée ».
Quelque temps après ses noces, elle fit lȇacquisition, au
cœur du village, à deux pas de la place du marché, dȇun
local à lȇabandon, dont elle fit un vaste atelier. Puis
Augustin la convainquit dȇacheter une charrette et un
cheval qui leur permettraient à tous deux, de se rendre
plus rapidement sur leur lieu de travail. Cette bonne idée
sȇavéra excellente quand Marie sȇaperçut quȇelle attendait
un enfant.
Pendant quȇil se remémorait les deux années de bonȬ
heur dont cette naissance marquait lȇapothéose, la nuit
sȇétait calmement étendue et il alluma la lampe à pétrole,
espérant que bientôt lȇélectricité serait à la portée de tous
comme il avait pu le voir dans les grandes villes. Qui
sait ? PeutȬêtre avant la naissance de leur prochain
enfant ? Il rit à cette pensée : comme il était bon de faire
des projets, encore et encore ! Il se sentait comme un
gamin alors même que sa paternité naissante le hissait à
un niveau de responsabilités nouvelles qui lȇintimidaient
et lȇemplissaient tout à la fois dȇune enivrante fierté. Il
disposa les deux bols fumants sur le plateau de cuivre,
accompagnés de deux morceaux de pain et il regagna la
grande chambre où lȇattendaient à présent deux perȬ
sonnes : sa femme et son fils.
Il déposa le tout sur son bureau et contempla un
moment la mère et lȇenfant endormis, prit le nouveauȬné
quȇil coucha délicatement dans son berceau, effleura dȇun

20

baiser léger le front de sa femme, et se mit à préparer sa
classe du lendemain. Le certificat dȇétudes approchait et
tout retard dans la préparation aux épreuves pouvait être
lourd de conséquences. Il travaillait depuis une heure
quand un léger grattement se fit entendre à la porte : il
alla ouvrir à Emma, qui, toujours de parole, venait aux
nouvelles. Sur la pointe des pieds, elle sȇapprocha pour
scruter, tour à tour, le visage de la mère et celui de
lȇenfant. Le teint rosé de la jeune femme, son sommeil
paisible la rassurèrent : elle récupérait rapidement. Emma
jugea inutile de la découvrir pour dépister une éventuelle
hémorragie, terreur de toutes les sagesȬfemmes. Quant au
nourrisson, sa robuste constitution présageait un solide
appétit, dȇailleurs, il sȇagitait déjà, et nȇallait pas tarder à se
réveiller pour exiger sa première tétée. Elle fut très
surprise dȇapprendre quȇil nȇavait pas attendu pour
étrenner le sein maternel. Cȇétait un vingtȬhuit juin.
Dans la petite commune, le 14 juillet, prenait, cette
annéeȬlà, une connotation particulière. Pour la quatrième
année consécutive, lȇinstituteur et sa collègue, MadeȬ
moiselle Piot, se distinguaient, par une moisson de
diplômes au certificat dȇétudes, laissant loin derrière eux,
le reste du département. Aussi, méritaientȬils, tous les
deux, les chaleureuses félicitations de lȇinspecteur
dȇAcadémie et de Monsieur le Maire qui insistèrent sur la
part prise « par notre chère institutrice et notre cher
instituteur » dans ce beau résultat dont « lȇéclat rejailȬ
lissait sur tout le département ». Après la Marseillaise et
le vin dȇhonneur, tandis que les gamins, enfin en
vacances, sȇégayaient dans les rues du village, la converȬ
sation des grandes personnes se détourna rapidement des
événements scolaires. En effet, quelque chose dȇinhabituel
flottait dans lȇair chaud de juillet, une préoccupation, une

21

inquiétude encore vague, qui donnait aux regards, aux
paroles, aux rires même, une tonalité étrange dont perȬ
sonne ne voulait tout à fait convenir. Des groupes formés
çà et là sur la place de la mairie, sȇéchappaient des bribes
de conversations que lȇon pouvait cueillir au passage en
circulant de lȇun à lȇautre. « La Serbie ? Mais où estȬce ? Si
loin ! En quoi serionsȬnous concernés ? »
Augustin écoutait, soucieux et attentif à la fois,
observant un silence prudent : non pas quȇil craignît de
livrer son sentiment mais il avait pour règle de nȇappuyer
ses dires que sur des informations vérifiées. Cȇest alors
que le maire l’interpella, sur le ton habituel, un peu
provocateur dont il usait souvent à son égard, singeant
lȇignorant qui consulte un expert. Augustin nȇétait pas
dupe dȇune certaine hypocrisie de la part du magistrat,
quȇil ne sȇexpliquait pas vraiment, ne sachant au juste à
quoi lȇattribuer, mais au silence qui se fit soudainement, il
comprit quȇon voulait lȇobliger à prendre position.
— Pour tout vous dire, Monsieur le Maire, je suis
comme vous tous ici, encore trop peu au fait pour
exprimer un avis. Mais, repritȬil, en le regardant droit
dans les yeux, et si tel est le sens de votre question, je ne
crois guère aux vertus de la guerre pour résoudre les
tensions. Au contraire, comme je le dis souvent aux plus
impulsifs de mes élèves, il convient de discuter dȇabord
avant dȇen venir aux mains !
— Mais qui parle de guerre ? reprit le maire, prenant
lȇassistance à témoin, distribuant à la ronde de larges souȬ
rires goguenards propres à agacer profondément tout
autre interlocuteur quȇAugustin.
— Et bien, il me semble avoir saisi quelques rumeurs
de conflit, répondit ce dernier, sans se départir de son
extrême courtoisie.

22

— Ainsi Monsieur lȇinstituteur, intervint une dame
dignement chapeautée, que lȇinstituteur identifia comme
lȇépouse de lȇinspecteur, vous êtes donc opposée à la
guerre ? FeriezȬvous partie de ces… Comment les appelleȬ
tȬon déjà ? Pacifistes. Oui cȇest le mot, je crois, achevaȬtȬ
elle dans un petit rire. Lȇinstituteur sourit intérieurement,
nous y voilà, se ditȬil.
— Madame, le pacifisme nȇest pas un parti, mais plutôt
une conviction, profonde, en ce qui me concerne, il
appuya sur les mots pour bien leur donner tout leur
poids. Mais ne vous méprenez pas, Madame, si la guerre
frappait par malheur à nos portes, je ferais sans hésiter
mon devoir, ainsi que la République nous commande de
lȇenseigner à nos chers enfants.
— Que voulezȬvous dire ? insista la dame qui avait
pourtant bien compris.
— Je veux dire, Madame, que depuis deux générations,
nos enfants sont éduqués dans lȇamour ardent de la Patrie
par les soins de la noble corporation à laquelle jȇai lȇhonȬ
neur dȇappartenir. Je ne vois donc pas pourquoi je
nȇappliquerais pas à moiȬmême ce que jȇenseigne chaque
jour.
— TrouvezȬvous que lȇon exagère lȇamour pour notre
beau pays ? stridula la voix hautȬperchée de lȇépouse
dȇune notabilité locale.
La question était malveillante à souhait, mais il en
fallait bien davantage pour déstabiliser Augustin qui,
sans se départir de sa tranquille urbanité, précisa sa
pensée :
— Assurément non, Madame, tout au plus diraisȬje
que cȇest la manière dont on lȇinculque qui me paraît
contraire au but recherché : lȇamour sincère de la Patrie
nȇa nul besoin de grandiloquence, les enfants sont plus

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sensibles à la sincérité des actes, si jȇen crois ma modeste
expérience. Le maire revint à la charge :
— Pour un serviteur de lȇÉtat, vous faites preuve dȇune
belle indépendance dȇesprit !
— Lȇautonomie de la pensée nȇest pas interdite, que je
sache. Mais, si vous me permettez dȇen revenir au sujet
qui nous préoccupe, je maintiens que la paix a des vertus
incomparables et quȇil est inutile de passer par lȇépreuve
du feu pour devenir un homme non plus quȇun patriote.
— Je suis bien dȇaccord avec vous, Monsieur lȇinsȬ
tituteur, intervint lȇInspecteur dȇAcadémie, à la surprise
générale, et dȇailleurs, les résultats de vos élèves à
lȇépreuve dȇhistoireȬgéographie montrent à lȇévidence,
que vous avez su, avec profit, leur transmettre lȇenthouȬ
siasme nécessaire à lȇamour simple de la Patrie.
Lȇassistance resta sans voix. Augustin, qui ne sȇattenȬ
dait pas à une approbation aussi éclatante, inclina
légèrement la tête en signe de gratitude envers son
supérieur, puis, mettant à profit lȇeffet de stupeur, prit
congé de ses interlocuteurs prétextant les couches
récentes de sa femme, restée seule à la maison, avec le
nouveauȬné. Après quelques politesses dȇusage, il sȇéloiȬ
gna dȇun pas alerte, comme il était venu, en ce jour de fête
avec le sentiment du devoir accompli.
Bon marcheur, il avait laissé cheval et charrette à
lȇécurie et, savourait, malgré la chaleur insistante, une
certaine légèreté de lȇair, qui sȇaccordait à celle de son état
dȇesprit. À quelques distances du village, la route déparȬ
tementale serpentait entre les champs de blé : il effleura
quelques épis dont la blondeur soyeuse lui était un avantȬ
goût de la chevelure de Marie. Dȇun coup dȇongle, il en
sectionna un qui le tentait sur le basȬcôté, et en croqua les
grains comme il le faisait autrefois, tout gamin sur le

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