Le Mariage de Prudence

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Prudence, jeune adolescente, vit à Paris avec sa mère et sa grand-mère. Son père, militaire, a été tué pendant la Première Guerre mondiale. La pension de veuve de guerre ne suffit pas à faire vivre correctement les trois femmes mais cela ne semble pas inquiéter la mère de Prudence. C'est donc sur elle-même que Prudence doit compter en faisant fi des moyens qu'elle emploie qui flirtent avec l'amoralité. L'arrivée de "l'homme" va changer ses plans, jusqu'à l'inattendu....et tel est pris qui croyait prendre.


Publié le : jeudi 20 novembre 2014
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EAN13 : 9782332836014
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ISBN numérique : 978-2-332-83599-4

 

© Edilivre, 2014

Le Mariage de Prudence

Certes c’était un beau bébé. Le corps un peu trop gros pour la tête, mais cela allait s’arranger avec les années. De toute façon, comme c’était une fille, elle pourrait toujours plus tard se crêper les cheveux pour donner du volume à son crâne, si celui-ci ne voulait pas suivre le reste de son physique.

Il faut dire que sa mère avait, elle, non pas la tête trop petite pour son corps, mais le corps beaucoup trop gros pour sa tête. Elle avait, hélas, tendance à grignoter.

Depuis la mort de son mari, elle ne pouvait plus se contrôler. Les viandes aux lipides onctueux, un triglycéride, signe de nombreux petits verres de porto, des pâtisseries toujours prêtes à se faire enfourner. Tout cela lui avait apporté, entre autres, un superbe taux de cholestérol que même le plus gras des pâtés de foie n’aurait pu produire.

Elle aurait bien voulu suivre un régime, mais elle n’aurait pas pu tolérer de voir son garde-manger, si celui-ci n’avait pas débordé de nourriture (insécurité psycho-alimentaire, disait-elle.)

Étant enfant, elle avait souffert de la faim. Ses souvenirs étaient vagues, mais quelques flashes parfois lui revenaient en mémoire. Chose étrange, plus elle prenait de l’âge et plus des images qu’elle ne croyait pas avoir connues, venaient dans ses pensées comme de vieux fantômes qui auraient fait, par ennui, des crises de neurasthénie.

Son père était mort jeune. Il avait commencé une petite carrière dans l’armée. À part deux photographies de lui, elle ne pouvait évidemment pas avoir de souvenir visuel, puisque le pauvre était décédé quelques mois avant sa naissance ; tout comme son mari qui n’avait pratiquement eu que le temps de la mettre enceinte avant de succomber.

Mais, d’après les deux photos de son père et les dires de sa mère, son cher papa avait été durant le court moment qu’il avait passé avec les vivants, un homme courageux et brave.

Il n’avait eu dans sa petite vie, que des amis qui l’avaient admiré, et des supérieurs qui avaient reconnu son esprit de discipline, et l’avaient donc considéré comme un bon soldat, puisque chacun sait que c’est elle qui fait la force principale des armées.

Il avait été, d’après sa mère, un bel homme, un peu petit peut-être, avec malheureusement une calvitie précoce, mais quand il était couvert de son casque de cuirassier, comme sur les deux photos, cela ne se voyait pas.

Il faut dire que l’on ne distinguait pas grand chose de son visage puisqu’une large jugulaire lui cachait une grande partie des joues et du menton. Par contre, le plumeau qui décorait le cimier de son casque était d’un rouge flamboyant, et la queue-de-cheval qui ornait l’arrière supérieur du casque était noir corbeau, elle descendait jusqu’aux omoplates du soldat de cavalerie.

Mais il ne suffisait pas à un soldat de carrière d’avoir une belle allure, il fallait aussi qu’il puisse rapporter à la maison une solde pouvant subvenir aux besoins de son jeune ménage. C’est-à-dire sa femme et bientôt sa progéniture, et lui-même.

Comme il n’avait pas pu poursuivre ses études, il n’avait pas suivi le peloton. Il ne devait donc compter que sur la voie hiérarchique et se contenter au bout de trente ans de toucher une retraite comme sous-officier, peut-être adjudant, s’il avait eu la chance de participer pendant son service à une guerre contre les Prussiens, ou à la rigueur, à une petite guerre coloniale. Malheureusement, il mourut bien des années avant sa retraite, ce qui laissa à sa veuve une pension de misère, qu’elle dut partager avec sa fille jusqu’à ce que celle-ci se marie à son tour avec, elle aussi, un militaire de carrière.

La brave maman s’en sortit très bien, car le jour de la cérémonie, son gendre faisait briller au soleil deux galons superposés de lieutenant (pour commencer, disait-elle), et certainement bientôt un troisième, puisque la guerre de 1914 commençait à être prise au sérieux. Effectivement, elle éclata six mois après le mariage.

La jeune femme fut veuve à son tour au bout de sept mois de mariage, et maman neuf mois et une semaine, au lever du jour. Elle avait eu le même destin que sa mère.

Cette jeune femme, avachie sur son lit d’hôpital, ne se lassait pas de contempler cette petit tête de bébé.

– Je vais l’appeler Prudence, j’espère que cela plaira à maman.

Elle pensait que ce prénom était doux et poétique, qu’il allait bien à sa fille car cette petite allait être, elle en était sûre, d’une douceur et d’une sensibilité extrêmes, et ce nom de baptême allait être en même temps une conjuration contre les aléas de la vie. « Prudence est mère de sûreté », son chérubin aurait donc deux mères pour veiller sur elle, et puis elle ne croyait pas à l’adage : « jamais deux sans trois ».

Il valait mieux que la chère maman obtienne une pension de veuve très convenable pour qu’elle n’ait pas de tracas d’argent jusqu’à la fin de ses jours. Ceux qu’elle lui prévoyait seraient déjà bien suffisants. S’occuper du personnel qu’elle devait diriger présenterait bien des soucis et des fatigues. Gouverner la femme de chambre, le jardinier, le chauffeur, ne serait pas une tâche facile pour sa fragile petite Prudence. C’est à toutes ces choses que pensait la chère maman en regardant se contracter la petite tête de son enfant.

– Elle va bientôt réclamer le sein.

Rien que d’y avoir pensé, un petit « creux » se fit dans son estomac. Elle se tourna sur le côté, vers la table de chevet, pour y chercher quelques friandises. Après avoir fouillé dans tous les tiroirs, elle dut se rendre à l’évidence, elle n’avait plus le moindre biscuit, ni le plus petit caramel à se mettre dans la bouche. Elle ne trouva sous sa serviette de table qu’un petit morceau de sucre qu’elle avait gardé du petit déjeuner. Après l’avoir posé délicatement sur sa langue, elle se rallongea et pensa à son pauvre mari.

Elle se demanda à combien pouvait s’évaluer, en temps de guerre, la rente d’une femme de lieutenant porté disparu.

Sa mère lui avait dit la veille, durant sa visite à la clinique, qu’elle espérait que sa fille fût largement dédommagée de la perte de son cher et brave mari, et du si terrible chagrin que cela lui apportait, ainsi qu’à sa petite fille « déjà si intelligente » qui n’allait jamais connaître la chaleur des genoux de son papa.

Amélie (c’était le nom de la grand-mère) vouait à sa petite-fille un amour qui dépassait la mesure. Une vieille amie de la famille qui était venue voir le nouveau-né le lendemain de l’accouchement, avait dit que c’était la grand-mère « tout-craché ». La vieille dame avait pris cette opinion pour argent comptant, et ne cessait de contempler sa petite-fille.

Le jour suivant, leur ancienne concierge était venue avec son mari et leur grand garçon. La concierge, quant à elle, avait remarqué une ressemblance avec le papa (les yeux, le nez, la bouche, sauf les sourcils qu’elle avait trouvés plus fournis chez le père). Il faut dire qu’elle se souvenait très bien de ce cher homme puisqu’elle avait été invitée au vin d’honneur le jour de leur mariage. Le mari de la concierge trouvait la même morphologie (il avait appris ce mot dans les mots croisés) que la mère. Le fils, lui, se mit à rire bêtement en trouvant trop petite la tête du bébé. Personne ne fit cas de sa remarque, d’ailleurs personne ne prenait garde à ce qu’il disait. Qu’importe ce que pouvaient dire ces gens, ils ne connaissaient rien à la famille !

Mamie Amélie était persuadée que sa vieille amie était pleine de bon sens, et que personne n’avait à revenir sur le jugement de cette chère dame.

Quand le corps du brave lieutenant fut reconnu, un galon à titre posthume augmenta considérablement le poids du beurre que ses chères créatures mettaient dans les épinards. Le grade de capitaine (même mort) à cette époque, permettait de faire vivre une vieille personne, une veuve, et une jeune fille. Car le temps avait passé et Prudence allait avec ses quinze ans vers des horizons qui étaient, comme pour tout le monde, inconnus.

Sa mère ne s’était pas remariée. Ses quinze années de veuvage ne lui avaient pas paru trop pénibles à passer. Elle avait subvenu aux besoins de la Mamie, qui, avec les années, était devenue de plus en plus exigeante.

Lorsqu’une envie trop exubérante lui passait par la tête, elle venait pleurnicher chez sa fille pour qu’elle lui paie son nouveau caprice. Malgré la petite rente que sa chère Gertrude lui versait en plus de prix de son loyer, de sa nourriture, et d’une femme de ménage qui venait trois fois par semaine, il fallait que sa « bonne fille » rallonge ses largesses pour subvenir aux lubies le plus souvent coûteuses, de son incroyable maman.

Quand Mamie Amélie avait de la difficulté à obtenir ce qu’elle désirait, elle allait voir sa petite-fille et lui parlait de sa mère en la traitant de « sans cœur et radine ». Elle se plaignait auprès de Prudence, que sa propre fille ne voulait pas comprendre qu’il ne lui restait que quelques petites années à profiter de la vie, et que cette fille indigne lui ôtait les pauvres petites joies qui lui restaient.

En tout dernier recours, quand la vieille femme voyait que sa requête ne pouvait aboutir, elle menaçait d’aller dire à tous les voisins qu’on la laissait mourir de faim et de froid. C’est ce qui donna une arrière-pensée à sa fille, et je dirai même, une idée.

Gertrude commençait à comprendre que depuis des années elle s’était laissée dominer par sa mère. Elle avait fait pour sa propre personne bien des sacrifices. Il fallait, par exemple, que ses vêtements fussent à la limite de l’usure pour qu’elle se décidât à les remplacer. Et pour ce qui était de la nourriture, elle prenait toujours pour elle les morceaux les moins chers, et en très petite quantité.

Elle cherchait depuis quelque temps, sans que personne ne le sache, un travail à domicile. Bien sûr ce n’était pas la misère, mais sa mère la ponctionnait quand même beaucoup. Gertrude n’aurait pas eu sa fille, cela lui aurait été égal, car ses ambitions s’étaient éteintes le jour de la naissance de sa chère Prudence. Son seul but était de faire de son enfant tout ce qu’elle n’avait pas été. Elle ne souhaitait pas retrouver le temps où elle vivait chichement avec sa mère.

– Comment cette femme qui l’avait enfantée, et qui s’était sacrifiée pour elle jusqu’à son mariage, avait-elle pu changer de la sorte ?

– Comment pouvait-elle maintenant être aussi égoïste, ne penser qu’à son bien-être, même au détriment de sa fille et de sa petite-fille ?

Qu’il était loin le temps où elle-même ne s’était pas privée de bonne chère, de bon vin, et de toutes sortes de confiseries ! Sa garde-robe, à cette époque-là, était bien fournie ; des souliers en chevreau aux dessous de soie, elle ne regardait pas à la dépense. Elle avait même économisé assez d’argent pour s’acheter une automobile. Parfois, quand il faisait beau, elle partait avec sa mère et sa fille à Deauville. Elles y séjournaient quelques jours. Cet endroit était chic et tranquille. Les veuves de guerre étaient très respectées, surtout si elle avaient été mariées à des officiers.

Mais voilà, la mort du bon capitaine de mari remontait maintenant à quinze ans. Si la pension avait été durant une dizaine d’années suffisante pour les trois femmes, elle était devenue maintenant trop juste pour subvenir aux besoins d’une jeune fille qui désirait poursuivre ses études jusqu’à la licence en droit, mais plus assez élevée pour que sa mère puisse garder un certain standing dans le quartier chic de Neuilly. D’autant plus que Mamie faisait de folles dépenses sans se soucier des dettes qu’elle accumulait envers sa fille.

Gertrude décida donc de monter un plan pour que cette vieille femme cessât de l’endetter. La seule solution pour Gertrude, était que sa mère disparût. Elle ne voulait pas aller jusqu’au crime, quoique parfois…

Lorsque cette femme se fichait d’elle (quand des remontrances bien méritées lui étaient adressées), la pauvre Gertrude oubliait que cette mère indigne était la sienne. Surtout maintenant que cette mégère la menaçait de faire d’infâmes chantages auprès des voisins et de leurs connaissances.

Il lui avait fallu quinze ans pour qu’elle fût acceptée de tous les gens de ce quartier qui n’était habité que par des bourgeois aisés et des cadres à la retraite. Pour pouvoir subvenir encore quelque temps au train de vie que menait Mamie Amélie, il ne restait pour le moment, qu’une seule solution. Il fallait qu’elle se séparât de sa bonne à tout faire.

Il n’était pas question de la mettre à la porte du jour au lendemain sans raison, les gens du voisinage n’auraient pas bien compris. Alors, pour se séparer de son employée, elle avait pendant des semaines, inventé bien des stratagèmes pour lui faire croire qu’elle ne lui convenait plus.

Au bout de six ans de bons services, il n’avait pas été facile de lui faire accumuler de nombreuses bévues. Il fallut donc que la pauvre Gertrude les commît à sa place, afin que Solange (puisqu’elle s’appelait ainsi), ne s’aperçoive pas que sa patronne avait des difficultés financières, d’où sa mauvaise foi.

Gertrude avait trop peur que Solange, une fois partie de la maison, ne fût tentée de le divulguer dans tout le quartier. Cela était peu probable vu la gentillesse de cette brave fille, mais elle ne voulait pas prendre le risque. Elle n’osait même pas imaginer les conséquences que cela aurait occasionné. Elle serait partie comme une voleuse avec sa mère et sa fille, le plus loin possible du quartier, et la honte lui aurait rongé les sangs jusqu’à la fin de sa vie.

Gertrude avait donc dû pour sauver les apparences, inventer des vraies ruses de sioux, afin de chasser de chez elle cet encombrant témoin du revirement de fortune de la petite famille. Quand la bonne n’était pas dans l’appartement, Gertrude en profitait pour briser une assiette et ensuite accusait Solange d’être, depuis quelque temps, « vraiment trop maladroite ». Sa patronne se gardait bien de casser des assiettes du service, elle ne prenait que celles qui étaient ébréchées ou sans aucune valeur.

La pauvre fille prenait à chaque fois Dieu à témoin, en jurant sur les têtes de toute la famille, que depuis bien des années elle n’avait cassé la plus petite assiette, ni même le plus laid des verres à moutarde.

La première fois, elle informa sa patronne que cela pouvait être le chat, qui, profitant de son absence, montait sur la table et faisait tomber la vaisselle qui pouvait s’y trouver. Mais au bout de la troisième assiette, Solange commença à douter de sa suggestion, car avant de refermer la porte, elle regardait à deux fois si rien ne se trouvait sur la table, ni même sur d’autres meubles. Immanquablement à son retour, des débris de vaisselle se trouvaient sur le sol, et Noiraud (Prudence eut la bonne idée d’appeler ainsi le chat car son poil était noir) était toujours dans son panier à ronfler comme un sonneur, dans la même position où Solange l’avait vu en partant.

Au bout de cinq assiettes et trois gros verres, Gertrude se dit qu’il fallait trouver autre chose car sa bonne commençait à mieux endurer ses reproches, elle l’entendit même un jour, en refermant la porte de la cuisine derrière elle, fredonner « Viens Poupoule ». Elle eut donc l’idée de l’accuser de vol.

La tâche de Solange était, entre autres, d’aller tous les matins faire les commissions pour le repas du midi, comme le pain, un peu de charcuterie fraîche, et aussi les pommes de terre. En effet, les sacs de vingt-cinq kilos étaient trop lourds pour les pauvres lombaires de la patronne, et puis sa bonne était tellement douée pour maintenir le sac sur son épaule, que pour elle ce n’était pas une corvée.

Gertrude n’avait jamais pu s’habituer à faire comme toutes les bourgeoise du quartier. À cette époque, les femmes confiaient à leur bonne le soin de faire le marché. Comme la plupart d’entre elles n’avait aucune confiance en l’honnêteté de leurs domestiques, elles passaient toutes les fins de semaine chez les commerçants qui leur avaient fourni des denrées, et elles payaient leurs dettes en comparant minutieusement leurs factures avec celles du commerçant. Solange, quant à elle, disposait toujours du porte-monnaie de sa patronne pour pouvoir faire les achats dont la petite famille avait besoin.

Bien sûr, Gertrude mettait tous les jours dans le porte-monnaie, une pièce de cinq francs, ainsi que cinq pièces d’un centime, au cas où le commerçant n’aurait pas eu de monnaie pour faire l’appoint. Elle pouvait donc contrôler facilement l’argent que la bonne avait dépensé en additionnant les prix que les fournisseurs inscrivaient sur leur papier d’emballage. Il n’était donc pas facile pour Gertrude d’accuser sa bonne de voleuse. Comme il fallait absolument se séparer de cette pauvre fille qu’elle n’avait plus les moyens de payer et de nourrir, elle ne trouva que la solution de faire croire aux commerçants du quartier que sa domestique la volait honteusement.

La première fois, elle soutint à son employée qu’elle avait mis deux pièces de cinq francs dans le porte-monnaie au lieu d’une. La pauvre Solange ne put soupçonner Noiraud d’avoir chapardé la pièce qui manquait, alors elle crut qu’elle devenait folle. Le lendemain, Gertrude fit elle-même le marché.

Cette envie subite d’aller faire les courses était évidemment un prétexte pour aller dire aux commerçants du quartier que sa bonne non seulement lui cassait sa vaisselle, mais en plus la volait. Au bout d’une semaine, il ne lui vint pas un seul ragot au sujet de son infamie. Elle décida alors de jouer le tout pour le tout.

Un matin de bonne heure, elle descendit l’escalier qui conduisait aux chambres, et sans faire de bruit, profitant de ce que Solange était aux toilettes, elle mit le feu à un vieux torchon qu’elle jeta sur la cuisinière à gaz, et se mit à hurler le plus fort qu’elle put. Solange sortit des WC, sa grosse chemise de nuit de coton remontée encore à mi-cuisse, avec sur son visage un air complètement hébété. Prudence descendit l’escalier à moitié sur les jambes et à moitié sur les fesses. Elles entrèrent toutes les deux en même temps dans la cuisine.

Gertrude s’était volontairement noirci le visage pour faire plus vrai, et elle gesticulait avec le torchon, qui, il fallait bien le dire, n’avait pas l’air très dangereux.

– Elle a voulu mettre le feu à la maison ! Elle a voulu nous faire griller pendant notre sommeil ! Cette fille est complètement folle !

Solange se tenait près de la porte, elle n’avait toujours pas pensé à lâcher le bas de sa robe de chambre. Prudence se dirigea vers sa mère, et en croyant que les dégâts étaient beaucoup plus importants, elle regardait la « victime » de tous les côtés, pour, le cas échéant, éteindre les flammes qui pouvaient la consumer. Prudence dut se rendre à l’évidence que les cris de sa mère avaient été très exagérés. Solange, en voyant le visage haineux que lui lançait sa patronne, n’avait pas fait le plus petit pas pour entrer dans la cuisine. De grosses larmes lui tombaient des yeux, et elle tremblait comme la dernière feuille d’un arbre au début de l’hiver. Gertrude cria à la pauvre fille de disparaître des lieux, en la menaçant des pires représailles pour son acte criminel.

Solange partit, les épaules secouées de spasmes de sanglot. Prudence n’avait jamais vu sa mère dans un tel état. En voulant la calmer, elle lui fit remarquer qu’il n’y avait quand même pas à se mettre dans des colères pareilles pour un petit torchon qui n’avait eu que quelques brûlures, et que de toute façon, il avait l’air d’être déjà pas mal usé. Le visage de Gertrude se tourna vers sa fille, il était toujours aussi convulsé, et la femme faisait une crise d’hystérie. En lui montrant la porte du doigt, elle lui ordonna de remonter dans sa chambre et de ne plus en bouger jusqu’à nouvel ordre. Au bout d’une bonne heure Gertrude se réveilla d’une sorte de léthargie. Elle était assise sur une chaise de cuisine.

Deux moineaux se chamaillaient sur le rebord de la fenêtre en poussant des piaillements stridents. Elle les regarda, en pensant que vraiment, ce matin-là n’annonçait pas une bonne journée.

Elle se remit sur ses jambes avec difficulté. Décidément, sa mère et sa fille allaient bien la faire mourir avant l’âge. Elle s’appuya sur le bord de l’évier, la tête penchée et la bouche placée juste au-dessus du trou d’évacuation, elle cracha avec force, comme pour évacuer l’amertume d’un venin qui empoisonnait sa bouche. Elle ne pouvait plus être toute seule pour pouvoir supporter ses actes de méchanceté, pourtant tout cela était nécessaire pour sauver le bien-être de sa famille. Elle se redressa, et en resserrant sur son ventre la ceinture de sa robe de chambre, elle monta les marches de l’escalier qui menait aux chambres. Sans même frapper, elle ouvrit la porte de celle de sa fille, alluma l’électricité, et s’assit sur le lit de Prudence sans ménagement, ce qui fit pencher considérablement le sommier.

– Il faut que je te parle.

Et sans attendre que sa fille esquisse le moindre signe, elle lui avoua les ennuis qu’elle supportait déjà depuis quelque temps. À chaque phrase Prudence écarquillait les yeux, si bien qu’à la fin de ce tête-à-tête, ils étaient devenus comme deux calots aux reflets gris vert.

Á part cette inhabituelle apparence, elle avait l’air d’avoir bien supporté les confidences de sa mère. La brave jeune fille prit dans ses mains celles de sa maman, et la conjura de ne plus s’en faire car elle allait faire le nécessaire pour que tout cela s’arrange, et qu’à l’avenir, il serait normal que sa petite maman lui confiât les ennuis familiaux.

– N’était-elle pas maintenant devenue assez grande pour seconder sa mère au cas où un problème quelconque viendrait troubler leur noyau familial ?

Les jours passèrent et Solange était toujours au service des deux femmes. Prudence avait convaincu sa mère de ne pas se séparer de leur domestique.

– Imagine les voisins et les gens du quartier si nous restons sans bonne !

Gertrude, après avoir réfléchi à cette situation, s’était rendu compte que ce renvoi aurait été une erreur. Pourtant cela ne réglait pas ses ennuis pécuniaires. Sans savoir pourquoi, elle avait quand même un petit espoir de sortir de cette mauvaise situation. Était-ce à cause de sa fille, qui lui avait dit de ne plus s’en faire puisqu’elle allait régler rapidement cette catastrophe ?

Toujours est-il que depuis cette promesse elle était beaucoup plus décontractée, et elle se surprenait même parfois à sourire !

Prudence n’avait pas eu besoin de réfléchir longtemps pour résoudre le problème. Puisque la cause de leurs ennuis venait d’une seule personne, et que celle-ci ne voulait pas se rendre à l’évidence, qu’elle plongeait Gertrude et sa petite fille dans le gouffre du déshonneur, Prudence avait tout simplement pensé à empêcher sa grand-mère de les plonger dans le précipice de la pauvreté. Elle savait qu’il était inutile de lui faire entendre raison. A plusieurs reprises la petite fille avait câliné sa grand-mère. Elle avait, par tous les moyens, essayé de lui faire comprendre la situation catastrophique qui leur arriverait sur la tête à la vitesse d’un aéroplane. Elle lui avait expliqué qu’elle devait faire maintenant des économies, que la rente de sa mère ne suffisait plus pour garder la train de vie que Mamie Amélie menait.

Toutes les fois que ces remontrances lui avaient été faites, la vieille femme se mettait dans des colères folles, en criant très fort afin que le voisinage entende, que tout cela n’était qu’un prétexte pour la priver de vivre ses derniers moments de vie avec un peu de confort et de douceur. La vieille Mamie était devenue vraiment très égoïste, et d’une grande méchanceté.

La petite fille avait, depuis plusieurs semaines, essayé de trouver une solution pour éloigner sa grand-mère pour qu’elle n’eût plus de tentations de dépenses extravagantes. Elle avait pensé lui parler d’une belle maison de retraite, mais connaissant sa grand-mère, celle-ci aurait choisi la plus luxueuse d’entre toutes, et cela aurait été plus onéreux que le loyer de son bel appartement. Pas question non plus de lui trouver un vieux riche qui veuille la prendre sous son aile protectrice. Ceux-ci préféraient dépenser leur argent avec des femmes beaucoup plus jeunes et plus jolies. Pas question de lui trouver une occupation charitable pour qu’elle ne passe plus ses après-midi dans les salons de thé ou chez ses amies, à jouer aux cartes et à perdre trop souvent de l’argent. Cela n’était pas le genre de cette vieille femme de consacrer son temps aux bonnes oeuvres, et Prudence aurait eu peur qu’elle se fasse prendre, un jour, à dévaliser un tronc de charité.

Il ne restait donc plus qu’une solution. Puisque la grand-mère allait d’un bon pas vers son trépas, il suffisait à Prudence d’avancer l’échéance du dernier faux-pas de sa Mamie. Ce qui fut fait rapidement.

Le faux-pas fatidique de Mamie Amélie fut occasionné par un savant croc-en-jambe que lui offrit sa chère petite fille, accompagné d’une petite poussée dans le dos, histoire de lui dire adieu.

L’escalier pour descendre sur les quais de la station de métro Pyrénées était vraiment impressionnant.

Prudence avait entendu dire que c’était la station la plus profonde du métropolitain parisien. La jeune fille n’avait jamais vu une personne descendre les premières marches aussi vite, le reste de la chute fut moins spectaculaire, elle laissa voir des jambes et des bras dans tous les sens. La tête heurta plusieurs fois le ciment, ce qui fit des petits bruits sourds, comme une noix de coco tombant de son arbre.

Arrivé à plus de la moitié de l’escalier, le corps d’Amélie s’arrêta sur la plate-forme d’un palier. Il était inerte, et la main gauche de la vieille femme tenait toujours la poignée de son sac à main. Prudence appela au secours en empruntant à son tour les escaliers, mais elle prit bien soin de se tenir à la rampe.

Cette station n’était pas très fréquentée, et encore bien moins à cette heure de plein après-midi, les voyageurs n’arrivèrent que par la rame du métro qui les déposa quatre bonnes minutes après « l’accident ». Le chef de station fut aussitôt prévenu, la police arriva un bon quart d’heure après. Le brigadier constata que la pauvre grand-mère était morte pendant sa chute, et qu’elle n’avait pas eu le temps de souffrir beaucoup. Prudence, quant à elle, était très étonnée qu’il fût aussi facile d’assassiner.

Mamie Amélie laissait chez le notaire de la famille, une très coquette somme d’argent. Aidée par quelques bons amis, elle avait pu faire fructifier, malgré ses innombrables dépenses, l’argent de sa maigre pension, ainsi que les gains accumulés en jouant aux cartes. Amélie ne s’était donc pas fait « plumer » comme elle le prétendait !

Elle avait également dans son coffre à la banque, deux petits dessins et une gravure du peintre Matisse, nul ne sut comment elle se les était procurés.

Une centaine de louis d’or avaient également été découverts dans le coffre de la Mamie, bien rangés sur quatre piles de vingt-cinq. Ces pièces ressemblaient aux tours des jeux d’échecs qui auraient gardé le roi et la reine de cette petite fortune.

Gertrude ne posa jamais de question approfondie à sa fille sur les faits de cet accident. Prudence avait, un jour, demandé à sa mère de ne jamais reparler de ce grand malheur, elle avait déjà été tellement éprouvée par cette catastrophe. Sa mère avait compris qu’il valait mieux ne pas comprendre. Et c’est en entamant les premiers jours de l’année suivante, ainsi que les économies de la vieille Mamie, que mère et fille entrèrent dans une période de leur vie qui fut pour elles deux bénéfique.

Prudence devenait comme presque toutes les jeunes filles. En quelques mois elle s’était métamorphosée. Malgré la petitesse de sa tête pour son corps, elle était maintenant une vraie petite femme. Sa poitrine était arrogante, ses hanches s’étaient encore plus élargies, « un vrai bassin à bébé » avait dit un jour à sa femme, le concierge du petit immeuble.

Gertrude s’en était aperçue. Un jour, elle surprit sa fille sortant de la baignoire, en quête d’une serviette de bain. Elle avait eu un petite sourire en voyant le fessier dodu de sa fille, qui lui rappelait le sien à son âge. L’idée lui était même venue de commencer à chercher un jeune homme de bonne famille riche, ou à la rigueur très aisée, pour épouser sa chère petite Prudence. Mais elle avait trouvé, après quelques réflexions, que sa fille était encore un peu jeune, et que rien ne pressait puisqu’elles pouvaient vivre maintenant durant encore bien des années à l’abri du besoin, grâce à l’héritage de Mamie Amélie. Mais d’un autre côté elle aurait été plus à l’aise si Prudence avait eu quelques années de plus, et si un homme avait occupé ses pensées, car depuis quelques mois Gertrude avait un secret qu’elle essayait de dévoiler à sa fille.

Jusqu’à présent, ni son enfant ni sa bonne n’avaient trouvé bizarres les absences de Gertrude tous les après-midi. Ni même le nouvel effort vestimentaire que faisait cette femme depuis quelques semaines. Malgré le port du deuil pour sa mère, Gertrude allait plus souvent chez la coiffeuse. Elle se mettait de la poudre de riz, un peu de rouge aux joues, et également du rouge à lèvres, qu’elle disait mettre pour soigner une hypothétique sécheresse de ses babines. Tous ces petits changements, et un relâchement sur ses petites habitudes de « femme rangée » que Gertrude avait prises depuis déjà bien des années.

Tout cela pour un homme qu’elle avait rencontré par hasard dans un petit square, quelque temps après l’enterrement de Mamie Amélie. Comme elle était en grand deuil, l’homme lui avait demandé de l’autre bout du banc où Gertrude s’était assise, de bien vouloir croire à ses sincères condoléances. Quand Gertrude lui apprit que son épreuve venait du décès de sa chère mère, l’homme en fut secrètement soulagé, car pour lui il était plus facile de consoler une orpheline qu’une veuve récente !

Après plusieurs rencontres « fortuites », mais en prenant soin de se trouver tous les deux chaque jour à la même heure au même endroit et assis sur le même banc, l’homme se décida au bout de quelques jours à donner à leurs rencontres un air plus conventionnel. Il proposa donc à Gertrude de se rencontrer chaque jour, sauf le week-end, au petit salon de thé qui se trouvait juste en face de la poste, à deux pas du petit square. En attendant (pensait-il) de la voir dans quelque temps dans une des chambres de l’hôtel de rendez-vous qu’il connaissait et qui se trouvait seulement à deux rues du salon de thé.

Bien que Gertrude fut, comme on dit, « bien en chair », beaucoup d’hommes la trouvaient désirable. Il faut dire que ces événements se passaient en 1931, et que la mode était encore aux poitrines bien gonflées, aux hanches larges, aux cuisses rondelettes et aux fessiers avantageux. Et puis, quarante-deux ans ce n’était pas si vieux que ça.

L’homme, lui n’était pas très beau, surtout lorsqu’il arrivait sur le lieu de rendez-vous.

Il faisait comme beaucoup d’hommes à cette époque-là, c’est-à-dire qu’il se mouillait les cheveux, et pour qu’ils restent bien en place, il ne lésinait pas sur la gomina qui valait largement tous les fixatifs actuels, y compris la forte couche de pellicules qu’elle laissait en séchant. « L’homme » était un peu moins laid lorsqu’il devait quitter Gertrude.

Pour peu qu’un léger coup de vent vint décoller sa tignasse, cela lui donnait un air plus naturel, moins « clerc de notaire », et quand une mèche de cheveux lui tombait sur le front, il avait presque l’air beau.

Au début, Gertrude avait honte de ces rendez-vous. Elle avait pensé que ces rencontres avaient été trop facilement préméditées, et qu’au nom de la vertu, il aurait été préférable qu’elle se fît davantage prier. Mais cette rencontre lui avait tellement paru fortuite après la mort d’Amélie, qu’elle avait cru à un signe de sa mère (assise sur un cumulus) pour se faire pardonner de l’accaparement qu’elle avait imposé à sa fille, la privant de se refaire une autre vie, avec de l’amour ou simplement de la tendresse. Gertrude en avait été tout à fait d’accord.

C’est pour cette raison qu’elle s’était retrouvée, douze jours après sa rencontre avec le monsieur, allongée complètement nue sur le lit d’une chambre d’hôtel « bon séjour », à deux rues d’un salon de thé. Plusieurs fois Gertrude avait essayé de parler à Prudence de cette « relation », mais sa fille était de plus en plus occupée. Depuis « l’accident », la jeune fille avait pris les rênes pour conduire la roulotte familiale, et sa mère se laissait nonchalamment conduire.

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