Le meilleur et le pire

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Maintenant adulte, Daniel vit avec sa femme dans un pavillon de banlieue. Malheureusement, il passe le plus clair de son temps à batifoler de ci et là au grand dam de sa femme.

Cette histoire située dans les années 60 est toujours d'actualité. Elle prouve que malgré des petites crises, ce couple fait tout ce qu'il peut pour vivre ensemble.


Publié le : mercredi 1 octobre 2014
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EAN13 : 9782332739605
Nombre de pages : 284
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-62728-5

 

© Edilivre, 2014

Citation

 

« L’homme n’est pas fait pour la femme,
et encore moins le contraire »

G.V.

Le meilleur et le pire

 

 

– Et cette pluie qui n’arrête pas de tomber, en plein mois de juin ! C’est quand même plus les giboulées de mars ! En plus, à sept heures et demie du soir il fait déjà aussi noir que sous la jupe d’un curé. Ça m’étonnerait pas que demain dans les journaux, ils nous disent que le zouave du pont de l’Alma se trempe les pieds dans cette eau de la Seine ! Qu’est-ce qu’il y a encore à cette place du Châtelet pour que ça bouchonne comme ça ?

Chaque fois que je prends le quai Mégisserie, il me faut toujours attendre une éternité pour pouvoir monter le boulevard Sébastopol. Sans parler ensuite du boulevard de Strasbourg jusqu’à la gare de l’Est !

L’avenue Jean Jaurès n’est pas non plus à dédaigner, jusqu’à la porte de Pantin. Ensuite c’est du gâteau, quelques cinquante-deux feux rouges – et je dis bien rouges car je n’en ai jamais vu un vert dans mes arrivées – pour faire à peine une dizaine de kilomètres jusqu’à mon nouveau « chez moi ».

Enfin, ça décante un peu… Si ça continue, mes essuie-glace vont me laisser tomber !

Ça doit pouvoir se changer ces trucs-là, sans être obligé de changer de bagnole ! Y a la ferraille qui est en train de me rayer tout mon pare-brise, et ce raclement ferait quand même grincer les mâchoires d’un édenté !

Bon, ça y est, j’ai compris, ils sont tous déjà là à tourner en rond et à emmerder tout le monde, et tout ça pour se trouver une place de stationnement pour rentrer au théâtre du Châtelet. Qu’est-ce que ça doit être con, « L’Auberge du Cheval Blanc ».

Évidemment, au prix où j’ai acheté cette quatre-chevaux, il ne doit pas y avoir de système d’air froid ! Qu’est-ce qu’il fait lourd ! On se croirait en Amazonie !

Je ne sais vraiment pas pourquoi je dis ça, je n’y suis jamais allé. Mais rien que de voir des images de grosses plantes bien grasses transpirer entre elles et la pénombre des forêts vierges où le soleil ne peut apporter que sa chaleur, mais pas ses rayons, et où même les cruels animaux sauvages sont la plupart du temps à la diète, tellement courir après leur proie est épuisant pour eux.

Q’est-ce que je peux raconter comme bêtises ! En tout cas, ça m’aide à patienter, et ça doit dominer mon hypertension.

Bon, voilà la gare de l’Est. Ça n’a quand même pas trop mal roulé. Il ne reste plus que l’avenue Jean Jaurès et mes cinquante-deux feux rouges.

Le petit pavillon est en vue. Sur la gauche, un grand champ de choux. Je ne vois jamais personne le cultiver (ce genre de légumes ne doit pas demander de main-d’œuvre).

Ce lieu est bizarre, sur ma gauche : de grandes étendues agricoles qui paraissent irréelles, tellement elles sont proches de Paris. À droite par contre, les petites rues qui se veulent citadines avec des noms connus de glorieux généraux des deux dernières guerres.

Quant aux allées, c’est à celles qui se seront pris l’appellation la plus ronflante : « Allée du Parc », ou « des Acacias », en passant par celle des « Marronniers en fleurs ». Ce côté-là est ce qu’on appelle « Zone Pavillonnaire ». La plupart de ces maisons a été construites dans les environs de 1900, ce qui leur fait une soixantaine d’années. Alors évidemment, beaucoup de meulières et de briques rouges. Les volets sont souvent peints en vert clair, et les perrons des portes s’enorgueillissent d’auvents en verre que l’on nomme « Marquises », s’il vous plaît !

Justement en descendant de ma quatre-chevaux, j’aperçois mon deuxième voisin perché sur la dernière marche de son escabeau en train de changer un carreau de sa verrière. Il a l’avantage de l’altitude, alors il me crie quelque chose que je ne comprends pas, il me fait des gestes comme ceux du Général De Gaulle quand il harangue la foule. À mon tour je lui fais un salut militaire et je vais ouvrir le portail pour rentrer la voiture.

Merde ! elle n’est pas encore rentrée à cette heure-là ! (Je m’en aperçois au portail fermé). Plus ça va, plus elle rentre tard… C’est pas possible, les employeurs doivent reprendre leur revanche sur le « Front Populaire » de 1936 ! Évidemment, il faut se mettre à leur place, maintenant ils sont obligés de se tenir juste sur le petit rectangle de leur serviette de bain lorsqu’ils vont passer leurs vacances sur la plage de Deauville ou du Touquet ! Ces maudits prolétaires prennent toute la place.

Ça a l’air d’être du veau ! Je vais préparer une salade si les vers de terre et les limaces m’en ont gardé une dans le jardin. Une chance, une batavia est encore debout, pas mal de feuilles lui manquent ou sont déchiquetées, mais le cœur paraît intact.

J’aime la batavia, c’est une salade combative et courageuse !

Par la fenêtre de la cuisine je vois arriver ma femme. Ça me fait drôle de dire ce mot-là dans ma tête. C’est un mot sérieux, comme par exemple : travail, famille, patrie, guerre, enfant, adulte, vieillesse. Tous ces mots que je ne comprends pas trop, et qui en plus me font peur. J’ai entendu une fois ma mère dire à ma femme : « Tu sais, je pense qu’il restera malheureusement toujours un gamin… » Ça m’avait choqué, et le soir dans le lit conjugal, j’avais longuement embrassé les seins de Béatrice pour voir quel plaisir j’allais le plus éprouver : celui d’une sécurité « tétonnière », ou celui des sens. Après nos débordements amoureux, j’en conclus que j’étais bien plus amant que poupon. Il était possible que l’esprit ne suive pas toujours le corps.

Je regarde ma femme marcher dans la petite allée qui mène à la maison. Elle est chargée comme un bourricot. Je ne peux pas arriver à comprendre pourquoi la plupart du temps je la vois avec des sacs à provisions au bout des bras ; on ne mange quand même pas tant que ça !

– Quelle journée ! Je me demande parfois si « J.A. » ne me prend pas pour son esclave ! Si ça continue, je vais installer un lit de camp chez lui !

Quand elle est dans cet état, ça finit toujours par une dispute.

– J’ai préparé une salade du jardin pour manger avec le reste du rôti de veau. Ça fait cinq jours qu’il est dans le garde-manger.

– Avec une chaleur pareille tu veux m’empoisonner ? Il va bien falloir un jour s’acheter un réfrigérateur. Si tes clients voulaient bien de temps en temps te payer, nous pourrions avoir plus de confort dans cette baraque !

Prends les deux steaks dans mon sac, et lave la laitue que j’ai rapportée car la tienne ressemble plus à de la dentelle bretonne qu’à une feuille de chêne !

Je ne répondais pas à cette insulte. Je commençais à connaître ce genre de tactique qui consistait à faire chauffer l’atmosphère jusqu’à ce que le couvercle de la casserole saute au plafond, et que notre familiarité devienne grossière. Elle alla prendre sa douche, il était facile de le savoir car l’eau en provenance du robinet de la cuisine coulait en goutte à goutte. La salade fut donc plus ou moins bien lavée.

Ça y est, elle entre nue dans la cuisine pour m’intimider. Quand l’eau pourra t-elle s’écouler comme chez tout le monde ? Avec de vraies buses qui iront jusqu’à l’égout ? Heureusement que nos troënes sont assez hauts pour cacher cette chambre à air qui est là depuis bientôt un an ! Autrement nous passerions vraiment pour des fous ou des romanichels !

– Nous ne pouvons pas en ce moment nous payer la main d’œuvre pour creuser la tranchée, acheter les tuyaux de canalisation, et faire le raccordement jusqu’à l’égout. Mange un sandwich le midi, ça coûtera moins cher que le self. Et puis, arrête de fumer ! Le vin du repas du soir va être supprimé, finis les apéritifs, les alcools onéreux, et le tiercé tous les dimanches !

– Pour le tiercé, je suis d’accord, mais pour les apéros et les alcools, tu te punis sévèrement toi-même !

Comme il y a une façon plus diplomatique de dire des vérités, je n’ai que le temps de baisser la tête pour ne pas recevoir le contenu du saladier. Décidément, nous ne mangerons pas de salade ce soir. Si notre deuxième voisin avait eu le réflexe d’ouvrir la bouche, il est possible qu’il aurait pu en déguster une ou deux feuilles car il se tenait juste à la fenêtre lors de la défenestration du tendre végétal.

– Excusez-nous, ma femme a failli tomber en apportant le saladier sur la table, elle n’a eu que le temps de se retenir à moi. Le contenu, quant à lui, en a profité pour s’échapper : la laitue n’aime pas se faire manger !

Quelle chance d’avoir une répartie aussi prompte, pensai-je. Même s’il n’en croit rien, il subsistera toujours un doute dans son esprit…..

– Voulez-vous que je vous en apporte une de mon jardin ? J’ai de la frisée et de la romaine, aussi tendres et croustillantes que votre petite femme…..

Vu le petit clin d’œil malicieux qu’il me lance, je suis persuadé qu’il n’a pas cru un mot de mon pénible mensonge.

– Ce sera vraiment avec plaisir que nous la dégusterons, cria Béatrice qui repartit à l’autre bout de la cuisine. C’est tellement agréable par ces temps de chaleur de pouvoir manger de la bonne verdure ! Mon mari n’a jamais été capable de faire pousser le moindre radis ; ses tomates ne poussent pas trop mal, mais je n’en ai jamais vu une rougir. Pourtant il les laisse très tard à la fin de saison. Cette année je pense qu’il les laissera voir les premiers flocons de neige.

Je sens mon visage redevenir pâle, le voisin me dit qu’il va revenir dans cinq minutes.

Maintenant, plus un mot ne sera échangé entre ma femme et moi. Ce genre de dispute nous amène à ne plus nous adresser la moindre parole pendant deux ou trois jours – voire semaines – mais c’est quand même rare. Enfin, tout dépend des événements !

– Voilà une belle romaine ! Je viens de la passer sous l’eau fraîche, je l’ai bien secouée. Vous savez comment il faut la manger ? Eh bien vous enlevez une ou deux feuilles que vous roulez comme un cigare, et vous le trempez tout simplement dans un bol de sauce vinaigrette. C’est comme ça qu’on fait chez moi sur les bords de la Loire. Pis de cette façon, elle peut pas s’échapper du saladier ! Bon, ben j’vais brûler vos branches de troënes que j’ai coupées la semaine dernière, y’a pas de vent, c’est le temps idéal !

Je lui dis qu’elles ne sont peut-être pas assez sèches pour se consumer sans faire trop de fumée.

– Vous en faites pas, j’vais leur faire boire assez d’essence pour que dans une demi-heure il ne reste plus qu’une petite pelletée de cendres.

C’est vrai que c’est pas mauvais cette salade mangée de cette manière ! Ça lui donne plus de goût, et puis cette façon de faire est rigolote. Ce qui est moins drôle c’est la fumée qui nous vient de l’extérieur. Je me lève et ferme la fenêtre. J’ai l’impression que c’est encore pire. Le nez et la gorge me piquent, mes yeux sont embués de larmes.

– Merde, les steaks ! Je me précipite vers la gazinière. Un morceau de viande finit de se consumer dans un liquide noir qui devrait être du beurre. Pourquoi un seul morceau ? Je me retourne et m’aperçois que Béatrice n’était pas à table avec moi. Je ne me suis même pas rendu compte de son départ. Elle est certainement dans la chambre, allongée avec un livre dans les mains et des bigoudis sur la tête. C’est toujours de cette façon que commencent les hostilités : le livre pour me faire comprendre qu’elle ne me voit pas, et les bigoudis pour me dire qu’elle se fout complètement de son apparence en ma présence.

Une chance, il reste un morceau de camembert, avec un coup de rouge ça ira !

– C’est pas le voisin qui gueule comme ça ?

Je me mets à la fenêtre et je le vois à terre en train de repousser avec son râteau un tas de branches enflammées. Sa jambe droite fume autant que mon steak de tout à l’heure. Il a mis trop d’essence cet abruti ! Je sais qu’il ne faut jamais lancer de l’eau sur un produit inflammable, alors je fonce dans la salle de bains et décroche deux draps en train de sécher sur une corde.

– J’arrive, j’arrive !

Je lui jette les draps humides. Il ressemble à un fantôme qui maintenant terminerait le ballet de « la danse du feu ».

– Tirez-moi du feu, j’ai ma jambe qui brûle !

– Vous savez, je fais ce que je peux ! Aidez-moi à vous reculer avec votre autre jambe, vous êtes trop lourd pour moi !

Enfin cet imbécile est hors des flammes. Il reste allongé dans l’allée cimentée. Il transpire abondamment, sa laideur est accentuée par la rougeur de son visage. Ses yeux sans cils et son oreille droite qui lui manque lui donnent, je ne sais pas pourquoi, un air de « face de lune » quand elle est bien ronde. Il a eu, c’est certain, une grande peur. Sa bouche a un rictus dont personne ne serait capable de savoir si c’est de joie ou de souffrance. Et en plus, il ne porte même pas son dentier aujourd’hui !

– Comment est ma jambe ? me demande t-il tout en se haussant sur ses avant-bras.

– Ça n’a pas l’air trop grave, elle n’est pas vraiment entamée. Un petit grattage aux endroits noircis, et votre pilon* redeviendra comme neuf !

– J’ai dû m’asperger un peu d’essence dessus sans m’en apercevoir. C’est pour cette raison qu’elle a pris feu aussi vite. Maintenant il n’y aura plus de flammes, ce qui reste va se consumer doucement.

– On a eu chaud ! Venez donc à la maison, on va se déboucher une bonne bouteille de Cabernet, et dans une petite heure je reviendrai vérifier l’état des cendres.

– Allons-y ! Et pis après tout, vaut mieux avoir une bonne gueule de bois que la jambe ! Ah, ah, ah !

Ça fait près de trois heures qu’on picole du Cabernet.

Allez, allez, faut l’boire ! Ce vin-là ne se conserve pas d’une année à l’autre, c’est ça le malheur !

Ça fait une bonne quinzaine de fois qu’il me raconte l’explosion de la mine qui lui fit perdre sa jambe droite ainsi que son pied gauche, et il termine toujours en ajoutant : « Le dernier morceau de ferraille est venu me griffer la joue et m’emporter une oreille pour que je puisse obtenir de la France une allocation supplémentaire comme gueule cassée. J’ai pas à m’plaindre, je touche une bonne pension. Il oubliait sa manche droite qui ne s’entrouvrait que pour laisser passer une main à trois doigts pour dire bonjour. Il a raison, il n’est pas malheureux. Malgré son infirmité il fait presque tout ce qui lui plaît. Il cultive aussi bien son jardin qu’il bricole dans sa maison. Je l’ai vu une fois sur sa toiture pour changer quelques tuiles défectueuses.

Mais surtout, c’est la jeune femme qui vient le voir toutes les fins de semaine et qui reste chez lui du samedi matin au dimanche soir, qui me rend perplexe. Il m’avait dit un jour que c’était sa fille adoptive, et il avait ajouté :

– J’ai personne au monde, elle héritera de mes petites économies et du pavillon. Elle est si gentille, et vous avez vu, elle est bien foutue !

C’est vrai qu’elle en ferait rêver plus d’un ! Elle doit avoir dans les vingt-cinq ou vingt-six ans. Ce qui lui donne environ un demi-siècle de moins que son « Papi-gâteau ». Elle est d’une hauteur raisonnable, et sa taille se laisserait emprisonner par deux mains réunies. Ses cheveux brun foncé sont mi-longs et un peu frisés. Ses vêtements sont d’allure respectable, ce qui veut dire qu’elle ne fait ni putain ni distinguée. Disons qu’elle est une jeune femme sympathique, mais dont le corps fait penser à autre chose qu’à la conversation. Surtout l’été où ses robes légères font voir des formes parfaites, des fines chevilles jusqu’au bout de ses seins, qui parfois ne sont soutenus que par la transparence d’une étoffe complice.

Elle connaît certainement la valeur de ses atouts mais n’en profite nullement. Les rares fois où je l’ai vue furent fortuites. En allant rapporter un jour un outil, je l’avais aperçue dans le fond du jardin, allongée sur une chaise-longue, sa jupe relevée jusqu’en haut des cuisses. Une autre fois elle était venue me chercher car son « père adoptif » était tombé sur son cul et ne pouvait pas se relever. Il y avait trois jours qu’il s’acharnait à déraciner un vieux cerisier qui ne voulait pas se laisser faire. Elle s’accroupit en même temps que moi pour relever le malheureux, et sans le vouloir je vis son sexe entièrement libre de tout contrainte vestimentaire.

Cette jeune fille restait toujours pendant le week-end enfermée chez son « beau-père ». Je ne la vis jamais sur le trottoir devant le pavillon du voisin. Le dimanche matin, il allait faire les commissions au marché de V. Il n’était pas utile de regarder par la fenêtre pour connaître l’heure de ses départs et de ses arrivées.

À cette époque-là les voitures « sans permis » n’existaient pas. La seule solution pour un handicapé était de s’en faire construire une par le plus proche des garagistes bricoleurs des environs. Ce fameux mécanicien avait mis dans ses recherches tout ce qu’un homme normal n’aurait jamais pu inventer. D’assourdissantes pétarades du moteur à l’habitacle plus qu’original, en passant par une odeur nauséabonde qui sortait d’un tuyau bizarre qu’il appelait « sortie des gaz ». J’ai toujours pensé que cet inventeur-mécanicien avait trouvé l’odeur cent fois plus forte que celle de la boule puante. Mais cet arôme fétide ne se bornait pas seulement à empuantir l’air de notre petite banlieue, elle se faisait sentir également à l’intérieur du prototype.

Je me souviens être allé chez lui un dimanche matin, étant en panne avec ma vieille quatre chevaux. J’avais demandé à mon voisin s’il pouvait déposer et ramener ma femme au marché. Comme je savais qu’il y allait lui aussi tous les dimanches, j’étais sûr qu’il n’allait pas nous refuser ce service. D’après ma femme ce fut pour lui plus qu’un plaisir, elle prononça même le mot « excitation ».

– Tu comprends, me dit-elle, l’intérieur de sa « fusée » est si étroit qu’il est obligé de toucher les cuisses de la personne qui se trouve à côté pour passer les vitesses. En plus, il m’a dit que depuis quelque temps il avait un mal fou avec elles. Tu t’imagines, avec mon panier à provisions rempli à ras bord posé à mes pieds ? Que voulais-tu que je fasse ?

Le vieux salaud !… Vue la longueur des jambes de ma femme, il n’avait pas dû s’ennuyer, ce sadique !

En plus, ce « malade sexuel » m’avait dit un jour que ses vitesses se passaient au volant puisqu’il n’avait qu’une seule jambe, et qu’elle lui servait pour l’accélérateur ! Mais de cela, je n’en dis pas un mot à ma jeune épouse, car vu son esprit tortueux, elle m’aurait accusé de complicité avec ce vieux dépravé pour toucher un peu d’argent contre ces faux frôlements organisés. Et puis je ne voulais pas que la conversation dure trop longtemps, car de ma pauvre femme une odeur forte et répugnante se dégageait de ses vêtements. Ma chérie s’était progressivement habituée à cette puanteur, mais mon odorat était, quant à lui, encore intact, et avec une infinie prudence, je lui conseillais d’aller se rafraîchir, en lui rappelant que le mélange de carburant que demandait le « véhicule » du voisin laissait passer quelques mauvaises odeurs.

– C’est vrai, me dit-elle.

C’est une fois dans la salle de bains que les bonnes senteurs lui revinrent dans les narines. L’arôme de ses parfums et de ses produits de beauté lui provoqua un haut-le-cœur. Je mis mon oreille contre la porte et entendis le panier de linge sale s’ouvrir. J’entendis également de nombreux grommellements et l’eau de la douche couler longuement.

Comme d’habitude, elle m’en voulut, et nous passâmes la fin du week-end sans câlineries. Elle a à faire le ménage, et moi à arracher les mauvaises herbes du jardin. Mais il y avait quand même une chose que j’avais comprise : c’était pourquoi la jeune maîtresse du voisin ne montait jamais dans sa « fusée ».

Tous ces petits souvenirs me font sourire. Je me lève de mon coin de table, je suis un peu engourdi. Ça fait bien deux heures que je suis là sans bouger. Je sors sur le perron de la porte. Il fait nuit noire. Je vais voir où en sont les cendres. À part une légère chaleur, tout est consumé. Je retasse le tas de cendres pour ne pas qu’il s’éparpille. Cette petite lueur que j’aperçois au loin sur ma droite n’est certainement pas due au cul d’un ver luisant ! C’est beaucoup trop haut. Je suis sûr que c’est le voisin qui est assis au bord de la route et qui se « grille » sa dernière cigarette.

– Vous n’êtes pas encore au lit à cette heure ?

Je parle très doucement comme on le fait toujours aux heures tardives ou aux enterrements.

– Je profite encore un peu du calme de la nuit. Savez-vous qu’elle est unique, que ni vous ni moi ne la revivrons ? Bien sûr à votre âge vous ne comprenez pas très bien ce que je veux dire. Et c’est tant mieux ! Vous n’êtes pas encore auprès de votre femme ? Elle doit avoir son petit caractère, mais elle est charmante. Vous êtes-vous régalés avec la romaine ? Vous faites un beau couple. Quelques centimètres de plus et elle vous dépassait ! Elle a de jolies longues jambes, elle pourrait faire mannequin si elle le voulait !

Je lui répondis que celles de sa petite « protégée » étaient peut-être un peu plus courtes mais qu’elle n’étaient pas vilaines non plus. Il changea vite de conversation, ma réponse ne lui avait pas plu.

Faut quand même pas exagérer ! pensais-je. Ce n’est pas ce vieil excité qui va me clouer le bec ! Il a l’air de se prendre pour le Don Juan de Verdun, s’il savait ce que Béatrice pense de lui il ne douterait pas un seul instant du mépris qu’elle lui porte ! S’il pense me faire cocu parce qu’un jour il lui a touché un peu les jambes dans son espèce de torpille à roulettes, il va être déçu, ce cul-de-jatte sur pilotis !

– Les femmes se couchent toujours plus tôt que les hommes pendant les jours de canicule ! J’ai entendu dire que les hormones sexuelles chez elles travaillaient beaucoup plus les jours de grande chaleur que chez les mâles. C’est pour cette raison qu’elles se sentent très fatiguées dans ces moments-là.

Quelle « figue », ce type ! C’est pas la peine d’arriver jusqu’à cet âge-là pour être aussi bête ! Par contre, sa petite « protégée » se débrouille bien pour que ce vieux vicieux lui foute la paix…..

– Vous avez sûrement raison, lui dis-je. Ma femme fait également son gros dodo depuis déjà plus de deux heures. Demain matin elle sera en pleine forme car elle aura récupéré plus de sommeil que moi. Bon, eh bien je vous laisse, je vais essayer de dormir à mon tour.

Dans la chambre c’est le noir total. Allumer ne me vient même pas à l’esprit. Petit à petit mes yeux s’habituent à la pénombre. Je commence à distinguer les silhouettes du mobilier. Je suis devant le lit, je fais glisser mon pantalon et enlève ma chemise sans faire de bruit. Maintenant je distingue très bien Béatrice. Elle est couchée en chien de fusil. Sa chemisette est remontée jusqu’à son nombril, je ne peux rien voir d’intime de son corps, mais il m’est facile de le deviner. Ses cheveux noirs corbeau font comme une énorme tâche d’encre sur le blanc du traversin. Je ne sais plus si je distingue son visage ou si les images que j’ai dans ma mémoire me font la reconnaître. Il y a en elle un mystère qui est difficile à déterminer. Sa peau ne ressemble pas à la mienne bien qu’elle soit de la même couleur. Malgré nos relations intimes, il reste toujours après nos amoureuses découvertes un secret que nous ne pouvons découvrir.

Nous restons chacun de notre côté du lit, et de notre vie. Il suffirait peut-être qu’un jour on se dise simplement que l’on s’aime !

Je m’allonge à côté d’elle doucement. Elle ne dort pas, j’en suis sûr, autrement elle aurait eu un réflexe de réveil.

Ma main se pose sur une de ses cuisses, elle est bouillante. Mon autre main se trouve à la hauteur de son visage, ma femme la prend dans la sienne et la pose sur son front.

Elle se tourne sur le dos, ma main caresse maintenant le bas de son ventre. Je sens le début de son système pileux, maintenant je recouvre entièrement la surface de son sexe.

Je dégage mon autre main de la sienne. Je lui enserre la taille, mon visage se pose entre ses seins. Il descend doucement sur son ventre, et ma bouche commence à butiner sa peau douce comme une abeille cherchant son nectar.

Béatrice devine maintenant ce que je vais faire, elle se contracte un peu pour ne pas que sa jouissance m’apparaisse vulgaire et déplacée.

Je n’aime pas sa pudeur, mais je lui pardonne lorsque ses cuisses se resserrent sur mon visage, même si aucun cri n’est venu annoncer la fin de son plaisir, je suis son assouvissement.

Après, bien après, elle me laisse la pénétrer doucement. Et pour me donner la preuve de son amour, elle se laisse encore aller en même temps que moi. Demain matin nous nous reparlerons, peut-être même qu’elle m’apportera le petit déjeuner au lit.

Je n’ai pas besoin de regarder la lumière que donnent les petits interstices des volets pour savoir quel temps il fait. Je regarde la pendulette qui se trouve sur ma table de chevet et déchiffre avec peine la petite aiguille sur le dix, et la grande sur l’autre dix. Je ne me souviens plus comment nous appelions cette heure : « les pieds de Charlot », ou « l’heure des canards », mais je pense que ça n’a pas grande importance.

La chambre, malgré cette heure tardive est sombre, ce qui signifie que dehors il pleut.

Béatrice dort. Ses cheveux lui font comme un rideau devant les yeux, c’est pour cette raison que lorsqu’il faut qu’elle se réveille je lui demande de bien vouloir les ouvrir.

Il est possible qu’elle fasse semblant de roupiller, histoire de ne pas préparer le café. De toute façon, inutile de vouloir l’un comme l’autre, se décharger de toute responsabilité pour cette matinée dominicale.

Car bien qu’elle appartienne au Seigneur, il va falloir, avec son aide, – ou si vous préférez, « si Dieu le veut » –, nous bouger en vitesse le popotin.

– Debout les morts ! T’as vu l’heure qu’il est ?

Je vois au travers de ses « chiens »* qu’elle ouvre un œil et le referme. Ce qui fait que ses deux yeux sont de nouveau fermement clos.

Je la connais, si elle n’est pas décidée à mettre les pieds par terre ça va être dur de lui dire : « Lève-toi et marche ! ». Une seule solution, lui proposer l’achat d’une paire de ballerines ou d’une petite robe d’été.

– Allez, lève-toi, faut pas aller au marché trop tard…… J’ai peut-être quelque chose pour toi qui pourra t’intéresser. Et puis, on pourra pas faire notre tiercé, le P.M.U. sera fermé.

Depuis que nous sommes ici, nous n’avons pas failli une seule fois de nous rendre au marché du dimanche. C’est une nécessité, car nous y achetons tout ce qui nous est indispensable pour la semaine.

Tous les soirs, ma femme achète en revenant de son travail, la viande, ou le poisson pour le dîner, car comme la plupart des gens, nous ne possédons pas encore de réfrigérateur.

Mis à part les achats ménagers, nous nous y rendons aussi pour l’ambiance, et également pour assouvir nos petites habitudes.

Notre itinéraire ne varie jamais de plus de quelques mètres.

Nous commençons notre parcours en faisant valider nos deux tickets de tiercé. Nous ne consommons pas, car nous ne rencontrons jamais quelqu’un pour nous inciter à prendre quelque chose au comptoir avec lui. Depuis déjà pas mal de temps que nous sommes ici, nous ne parlons à personne, à part le deuxième voisin et sa « fille adoptive » et la famille qui se trouve à l’arrière de notre pavillon.

Nous ne sommes pourtant pas des sauvages, mais nous devons en donner l’impression. Il faut dire que ma femme ne se promène pas souvent dans les rues avoisinantes avec un visage très réjoui. Elle n’est pas souriante, pourtant elle possède des dents très blanches et bien rangées, mais malheureusement la gaieté n’a rien à voir avec l’alignement d’une dentition, ni même de bons raisonnements par les dents de sagesse.

Avant de remplir nos sacs à provisions de bons et vrais légumes (comme le dit si bien ma femme, pour bien me faire comprendre que je n’ai pas la main verte), nous entrons à « Monoprix » qui fait le coin de la place et de la rue principale.

Immanquablement, elle regarde, fouille, tâte, cherche, le moindre morceau de tissu qui serait en solde, ou si une petite étiquette affichait une erreur de prix (à son avantage, bien sûr !). Après une bonne demi-heure d’investigation, nous ressortons sans rien avoir acheté, et Béatrice me dit d’une voix forte pour que tout le monde l’entende, et comme pour se défouler :

– Qu’est-ce que c’est cher ce magasin !

Elle n’est pas vraiment radine, elle est plutôt économe. Je trouve que c’est une bonne qualité, surtout quand deux salaires ne suffisent pas à payer les traites du pavillon et du reste.

J’aime l’ambiance de ce marché. Le bruit que font les gens en parlant.. C’est fou ce que les banlieusards peuvent avoir le verbe haut ! La cause en est sûrement la proximité plus lointaine des voisins que celle des appartements en ville.

Ma femme et moi n’avons pas encore pris cette habitude, c’est pour cette raison que les gens nous font souvent répéter ce que nous leur disons lorsque nous leur adressons la parole.

Personnellement, je n’ai pas hâte que cette hausse de tonalité s’installe entre nous. Vu le caractère volcanique de mon épouse, si le volume de ses décibels pendant ses aversions devait dépasser la norme tolérée, je ne pourrais pas le supporter. Je ne suis pas vraiment contre la haine, si elle se comporte avec calme et silence. Je n’aime pas les insultes criardes. Elle proviennent toujours de bouches niaises et d’esprits en manque d’oxygène.

Je préfère de loin les actes de violence, surtout lorsque c’est la femme qui les provoque. Leur dureté laisse passer une fougue qui décuple leur brutalité. Les femmes ne se battent que très rarement pour se défendre. Leur ardeur, par contre, est immense pour préserver ce qu’elles se sont procuré.

L’enfant passe évidemment avant tout. Ensuite c’est pour l’homme qui les accompagne que leur passion peut devenir meurtrière Tout ce qui est « femelle » leur ressemble, de la lionne chasseresse à l’hirondelle défendant son nid.

C’est pour cette raison que je n’ai rien dit quand le soir même de notre mariage ma femme m’a envoyé à travers la tête un gros bouquet de fleurs (avec le vase).

Je n’avais pas su la raison de ce geste, c’est après bien des larmes et des discussions que vers la fin de la nuit elle vida sa rancœur sur ma mère, car la pauvre femme avait invité pour le vin d’honneur, une vieille amie de la famille qui était bien gentille, mais qui avait eu quelque temps auparavant, des relations intimes avec moi.

D’ailleurs, il me faut l’avouer, pendant toutes les heures que dura cette scène de ménage, je fus pris d’un effroyable remords, celui de ne pas avoir épousé cette ancienne petite amie qui avait un caractère beaucoup moins violent que mon épouse, et dont la beauté n’avait rien à envier à la sienne.

Mais en même temps, j’avais été presque fier de ma petite Béatrice. Je me disais qu’avec ce caractère fougueux, elle serait combative pour défendre son foyer et ses alentours. Je n’eus pas à me plaindre de ce côté-là (mais ça, c’est pour mon histoire qui va continuer…)

Pour en revenir au marché, nous y dépensons tous les dimanches beaucoup d’argent. En plus de la nourriture, il nous faut, comme tous les jeunes couples, monter (comme on dit) notre ménage. Bien que nous commençons à être installés depuis quelque temps, il manque toujours quelque chose d’important, et j’ai remarqué que c’est toujours dans les ustensiles de cuisine qu’il faut le plus investir.

Les dépenses d’habillement ne venant, d’après mes calculs, qu’en quatrième position. J’en conclus donc que les fonds de casserole s’usent plus vite que ceux des pantalons.

Un bruit de musique me parvient aux oreilles. Ça vient du petit square. C’est lui qui délimite (côté Ouest) la fin du marché.

J’entraîne Béatrice vers cet endroit.

Je ne peux pas résister au moindre son musical. Ma jeune femme connaissant mon goût excessif pour tout ce qui concerne cet art, se laisse entraîner sans trop de protestations.

Deux hommes (le père et le fils) font un duel avec deux petits maillets dans leurs mains. Ils tapent chacun leur tour sur des plaques de métal d’inégales longueurs.

J’ai l’impression qu’un véritable dialogue se crée entre eux. L’un et l’autre se parlent et se répondent en faisant tinter des notes parfois aux tonalités rudes et criardes, ou à d’autres moments aux sons doux et mélodieux. Leur dextérité fait voir aux spectateurs que ces instruments sont faciles à maîtriser et qu’il suffit de taper n’importe comment pour arriver à ce résultat.

Je n’aime pas les spectateurs des rues. La plupart ne savent pas différencier un vulgaire clown d’un artiste talentueux.

Il faut, pour que les gens donnent leur obole, un spectacle qui les fasse rire ou frémir. Un caniche habillé en danseuse d’opéra faisant quelques petits tours sur ses pattes de derrière, ou un gros « Julot » se faisant monter sur le ventre par deux hommes de soixante-dix kilos chacun.

Il m’est facile de ne pas me présenter à ces spectacles, je n’aime pas les « roulements de tambour »….

Je me suis toujours souvenu de ces...

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