Le MNA

De
Publié par

Afin de progresser dans la compréhension de la Guerre d'Algérie, deux auteurs de formation, génération et sensibilité différentes, ont décidé de regrouper, pour la première fois, des documents provenant de cette organisation méconnue et toujours stigmatisée, le MNA, dont l'analyse s'avère indispensable pour écrire l'histoire de la révolution algérienne.
Publié le : jeudi 1 mai 2008
Lecture(s) : 258
Tags :
EAN13 : 9782296199279
Nombre de pages : 264
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

LE MNA
Le Mouvement National Algérien
(1954-1956)

Centre de Recherches et d'Études sur l'Algérie Contemporaine Le CREAC entend: - Promouvoir la publication d'ouvrages anciens, tombés dans le domaine public dont la richesse historique semble utile pour l'écriture de l'histoire. Présenter et éditer des textes et documents produits par des chercheurs, universitaires et syndicalistes français et maghrébins. Déjà parus (avec le concours du Fasild) : La Fédération de France de l'USTA (en 4 volumes par Jacques SIMON, - Le premier Congrès juin 1957).- Le deuxième Congrès (novembre 1959).FLN contre USTA. -Son journal : La Voix du Travailleur Algérien. (2002) - Messali Hadj (1898-1974), Chronologie commentée. -L'immigration algérienne en France de 1962 à nos jours (œuvre collective sous la direction de Jacques Simon)

- Les

couples

mixtes

chez les enfants

de l'immigration

algérienne.

B. Lafort.

- La Gauche en France et la colonisation de la Tunisie. (1881-1914). Mahmoud Faroua. - L'Étoile Nord-Africaine (1926-1937), Jacques Simon. - Le MTLD (Le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (1947-1954) (Algérie), Jacques Simon - La réglementation de l'immigration algérienne en France. Sylvestre
T chibindat.

- Un Combat laïque en milieu colonial. (Fédération de Tunisie de la ligue française de l'enseignement (1891-1955). Chokri Ben Fradj -Novembre 1954, la révolution commence en Algérie. J. Simon -Les socialistes français et la question marocaine (1903-1912) Abdelkrim Mejri - Les Algériens dans le Nord pendant la guerre d'indépendance. J. R. Genty. - Le logement des Algériens en France. Sylvestre Tchibindat. - Les communautés juives de l'Est algérien de 1865 à 1906. Robert Attal. - Le PPA (Le Parti du Peuple Algérien) J. Simon - Crédit et discrédit de la banque d'Algérie (seconde moitié du XIXe siècle) M.L.Gharbi -Militant à 15 ans au Parti du peuple algérien. H. Baghriche -Le massacre de Melouza. Algérie juin 1957. Jacques Simon - Constantine. Le cœur suspendu. Robert Attal - Paroles d'immigrants: Les Maghrébins au Québec. Dounia Benehaâlal. - « Libre Algérie» Textes choisis et présentés par Jacques Simon. - ALGÉRIE.Le passé, l'Algérie française, la révolution (1954-1958). J.Simon - Messali avant Messali.L' invention de la Nation algérienne. J. Simon - Le Mouvement nationaliste algérien dans le Nord (1947-1957). J.R.Genty

NEDJIB

Textes choisis et présentés par SIDI MOUSSA et JACQUES

SIMON

LE MN A
Le Mouvement National Algérien
(1954-1956)

Publié avec le soutien de l'Acsé

L' Harmattan

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion. harrnattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo. fr

ISBN: 978-2-296-05728-9 EAN : 9782296057289

PRÉSENTATION
La célébration du cinquantenaire de Mai 1958 fournit l'occasion aux historiens de faire un état de la question sur l'effondrement de la IVe République, la genèse de la Ve République et les causes profondes qui ont conduit le général de Gaulle qui avait dirigé le Gouvernement provisoire (GPRF) à Alger, capitale d'une province française, à vouloir se délester, dès. son avènement au pouvoir, en procédant par étapes, du « boulet algérien ». L'Algérie et la France étant, depuis 1962, deux pays totalement séparés, l'écriture de I'histoire de l'émigration algérienne qui" démarre, dès la fin 1830, au lendemain même de la disparition de la Régence, ne peut plus être réduite, comme l'ont fait des historiens engagés, à la seule séquence de la guerre menée par le FLN en France pour contrôler l'émigration et s'imposer comme seul interlocuteur valàble à la France. Ils ont construit une histoire de la guerre d'Algérie, en ne procédant pas, comme l'ont fait les historiens de la Révolution ftançaise, à une étude de la situation économique, politique et institutionnelle, des classes sociales et de la dynamique' des évènements révolutionnaires, mais par une identification du Gouvernement provisoire algérien (GPRA) au GPRF, de la Fédération de France du Front, la 7e wilaya, à la résistance française, d'Abane Ramdane à Jean Moulin (Meynier), etc. Cette histoire orientée, en particulier, celle relative à l'immigration algérienne en France, n'est plus recevable. Il semble que les conditions sont maintenant réalisées pour écrire de façon objective l'histoire démographique, sociale, culturelle et politique de la population issue de l'Algérie française et de sa descendance, en la replaçant dans l'histoire totale de la France, depuis 1830. Les Archives de l'armée, de la police, d'Aix-en-Provence, etc. sont largement accessibles. Par ailleurs, depuis les années 1980, l' histoire de la population française, incluant la population immigrée a fait l'objet de nombreux ouvrages scientifiquesl et les guides de recherche se multiplient2. Il existe une abondante bibliographie sur les Algériens en France jusqu'en 1954, mais la séquence 1954-1962 fait toujours 5

l'objet de vifs débats, de controverses et d'occultations, dont la principale concerne le mouvement national algérien, fondé et dirigé par Messali Hadj en 1926, qu'il s'agisse de l'Étoile NordAfricaine (ENA), du Parti du Peuple Algérien (PPA), du Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques (MTLD) et du Mouvement National Algérien (MNA). De la même façon, le mouvement syndicaliste algérien, intégré dans celui de la CGTU-CGT, et devenu indépendant avec l'Union Syndicale des Travailleurs Algériens (USTA), créée en février 1956, reste largement ignoré ou dénaturé par des historiens qui reproduisent, sans la critiquer, l'histoire syndicale écrite par la direction communiste de la CGT. L' histoire des pieds-noirs et des harkis fait partie du débat public mais pas celle des messalistes, pour une raison simple: le refus de tous les gouvernements français d'admettre que le peuple algérien pouvait se constituer en nation souveraine, à l'issue d'élections libres à une Assemblée constituante. Cette dénégation explique, pour une large part, selon nous, la difficulté à nommer le conflit entre la France et l'Algérie. Du côté français, on ne parle plus « d'Algérie hors-la-loi », de « rébellion », d' «évènements », d'insurgés, de fellaghas ou de terroristes mais de guerre d'Algérie. Cette qualification, pour justifiée qu'elle soit, du fait de l'échelle, de la durée, des forces engagées, des méthodes employées pour conserver l'Algérie française, jusqu'à la reconnaissance de l'existence d'un État algérien, renvoie à l'action d'armées nationales en opérations, ce qui n'est pas le cas, car cette guerre menée contre le peuple algérien fut aussi une guerre franco-française. Quant au GPRA créé par le FLN en septembre 1958, il n'a jamais dirigé les wilayas de l'intérieur comme l'armée des frontières et il se désintègre au lendemain même de la signature des Accords d'Évian. Parler de «guerre de libération» ou de «guerre d' indépendance », c'est considérer que l'objectif recherché par les Algériens, ce n'était pas la réalisation du vieux programme du mouvement national (la Constituante, les libertés démocratiques, l'abrogation du colonialisme, la réforme agraire, l'industrialisation, l'émancipation totale des populations opprimées), mais l'État algérien, sans préciser sa nature: État fondé sur un parti unique, État socialiste, État démocratique ou État militaro-policier ? 6

Pour le FLN, le but énoncé dans sa Proclamation du 1er
novembre 1954, c'était l'État algérien de 1830, fondé sur les principes islamiques. Il parlera ensuite de « guerre de libération », de « décolonisation» puis enfin de « révolution algérienne ». Par là, il entendait assumer totalement la direction de l'Algérie en interprétant unilatéralement les Accords d'Évian. Pour nous, l'histoire de la révolution a(gérienne, c'est l'irruption des couches les plus profondes de la société dans le champ de l'histoire pour changer leurs destinées, à savoir: abroger le régime colonial et édifier la nation algérienne en la fondant sur les principes de la démocratie sociale et politique. De ce point de vue, l'engagement massif de la population algérienne dans le «Mouvement des Amis et du Manifeste» (AML) en 1944 et l'adoption des thèses du PPA au Congrès de mars 1945, avec l'élection de Messali Hadj comme chef national algérien, est l'acte fondateur de la première révolution algérienne. Elle ne sera pas écrasée, comme cela est dit, par les colons - la plupart mobilisés dans l'Armée d'Afrique - mais par le GPRF du général de Gaulle, en mai 1945. En 1954, la France connaît une crise sociale, politique et institutionnelle, aggravée par la défaite de Diên Biên Phu. Dans le camp opposé, la refondation du MTLD au Congrès d'Horuu de juillet 1954 et la création d'un Conseil de la Révolution (CNRA) ont créé les conditions pour l'ouverture de la seconde révolution algérienne. Que Boudiaf, subordonné à Nasser, ait instrumentalisé le CRUA pour torpiller l'action en cours de préparation, en lançant les actions improvisées de la « Toussaint rouge », ne change rien à l'affaire. En effet, avec l'entrée des messalistes dans la lutte armée, dès le 2 novembre,. c'est la révolution qui commence et il est significatif que l'épicentre de l'insurrection soit le Constantinois, entièrement acquis au PPA en 1945. Le moment est venu d'écrire cette histoire en se démarquant de celle écrite par des historiens pour qui la révolution algérienne se confond avec l'histoire du FLN, qui pourtant n'a formé avec le GPRA qu'un club déchiré par ses contradictions internes jusqu'à la signature des Accords d'Évian. Il implosera et avec lui le FLN qui, épuré et domestiqué, deviendra la feuille de vigne cachant la nudité du r~gime bonapartiste de Ben Bella puis des régimes militaropoliciers qui ont suivi. 7

L'histoire de la révolution algérienne, dont une grande partie s'est déroulée en France, restant à écrire, il nous a semblé important de présenter, comme une contribution plutôt qu'une histoire totale, un recueil de textes significatifs du MNA, replacés dans le contexte historique. En se démarquant de l'histoire du FLN toujours en circulation, il permettra d'avancer, selon nous, dans une compréhension plus exacte du conflit. Pour cela, il nous a semblé important et nécessaire de procéder à un découpage politique du conflit franco-algérien en quatre moments: 1. De juillet 1954 à fin 1956: la genèse et l'ancrage de la révolution, avec la construction de deux organisations de nature différente: le FLN et le MNA. 2. De janvier 1957 à fin 1958: de la bataille d'Alger à la formation du GPRA : la révolution algérienne dénaturée. 3. De janvier 1959 à décembre 1960 : de l'autodétermination à l'Algérie algérienne. 4. De janvier 1961 à juillet 1962: vers l'État algérien indépendant, la fin de l'Algérie française et le Thermidor algérien. Dans ce livre écrit avec Nedjib, nous avons convenu que je travaillerais sur l'année 1956 pour 6 raisons: la richesse de la documentation personnelle, le rôle déterminant des messalistes dans la construction de l'ALN, l'affirmation du MNA sur la scène internationale, l'alliance renouvelée du MNA avec la Fédération de l'Éducation nationale, la gauche socialiste et révolutionnaire, la différenciation politique et syndicale entre le FLN et le MNA. Dernière motivation: mon engagement dans cette histoire, en particulier dans la construction du syndicat DSTA.
Notes 1. Armengaud (André). La population française au xxe siècle. PUF, 1967, (Que sais-je ?) ; Tapinos (Georges). L'immigration étrangère en France, 1946-1973, PUF, 1975; Lequin Yves (Dir). La mosaïque France. Histoire des étrangers et de l'immigration en France. , Larousse, 1988 ; Le Moigne (Guy). L'immigration en France, PUP, 1986 (Que sais-je ?) ; Wihtol de Wenden (Catherine). Les immigrés et la politique, PFNSP, 1988; Weil (Patrick). La France et ses étrangers, CalmannLévy, 1991 ; Schor (Ralph). Histoire de l'immigration en France, de la fin du xIX siècle à nos jours, Armand Colin, 1996; Noiriel (Gérard). Population, immigration et identité nationale en France, X/Xxxe siècle », Hachette, 1992.

8

2. Dreyfus (Michel). Les sources de l 'histoire ouvrière, sociale et industrielle de la France (XIX -d siècle) » ; Association Génériques; Les étrangers en France. Guide des sources d'archives publiques et
privées (XIXe XXe siècles), Paris, Génériques/Direction

-

des Archives de

France, 1999, 301 pages; Le Guide des sources pour l'histoire de l'immigration en France, de 1830 à nos jours, BNF, 2006. Jacques Simon

9

LE MNA COMME OBJET
Jeune chercheur ayant travaillé dans le cadre de mes études sur le MNA et poursuivant mon travail sur des messalistes (plus précisément les membres du Conseil national de la révolution), j'ai été naturellement amené à rencontrer l'ancien militant et historien Jacques Simon qui m'a proposé d'écrire cet ouvrage «à deux voix». J'ai ainsi eu la possibilité d'expliquer ma démarche et de sélectionner les textes pour l'année 1955. Les chercheurs ou citoyens qui s'intéressent de près ou de loin à la révolution algérienne, à son histoire et à ses enjeux contemporains, sont amenés, selon leurs lectures, recherches ou discussions, à croiser souvent latéralement et unilatéralement, la question MNA, l'objet MNA. Latéralement car il n'existe à ce jour aucun ouvrage consacré au MNA en soi. On le trouve dans certains chapitres ou sous parties, au détour d'un paragraphe, dans une note de bas de page ou dans les annexes d'un livre plus général. Unilatéralement car la production dominante, conformément à l'idéologie étatique algérienne, a condamné le MNA, ses dirigeants et militants, soit à l'oubli soit à la stigmatisation. Il n'y a donc pas de livre consacré au MNA en soi et encore moins de livre regroupant des textes émanant de ces organisations. Dans son ouvrage La Révolution algérienne par les textesI André Mandouze a, en fait, publié une anthologie du FLN qui apparaît pour l'auteur indissociable de la révolution. Tel n'est pas le cas de Mohammed Harbi qui, dans Les Archives de la révolution algérienne2 consacre près d'un cinquième de sa sélection à des documents provenant du courant messaliste. Dans ce recueil, le choix a été fait de consacrer l'intégralité au MNA. L'approche aurait sans doute été enrichie par le croisement de textes sur le MNA, provenant d'autres organisations (amies ou ennemies) ou d'institutions diverses. Toutefois, les contraintes éditoriales ont amené les auteurs à privilégier des textes du MNA qui n'ont rien de secrets car ils sont consultables en divers endroits (BDIC, BNF, CERMTRI, etc.) Pour ma part, il n'y a pas d'autre ambition que de contribuer à éclairer, même modestement, ce moment historique en laissant parler des textes peu ou pas connus, plus de cinquante ans après. Cela ne veut pas dire que ceux-ci sont sacrés ou qu'ils portent la Il

vérité en eux-mêmes. Ils doivent être interrogés dans leur condition de production, diffusion, etc. - encore faut-il que les textes et leur contexte soient connus et accessibles.
État des lieux d'une production restreinte et orientée

Avant de revenir sur la sélection de textes concernant l'an l de la révolution algérienne, il m'apparaissait important de revenir tant sur l'état de la recherche concernant le MNA que sur le moment présent. On peut distinguer trois types de travaux: d'une part ceux sur le MNA proprement dit, d'autre part ceux relatifs à la guerre du FLN contre le MNA et enfin ceux consacrés à la personne de Messali Hadj. Pour la première catégorie, en cherchant dans le champ des productions issues du cadre universitaire, je n'ai trouvé que deux mémoires consacrés au MNA : celui de Nasser Eddine Ghozali (1971) et celui de Benjamin Stora (1976). Première remarque: outre la faible quantité de mémoires trouvés, il n'y a aucune thèse sur le sujet. II n'y a pas non plus d'ouvrage consacré exclusivement au MNA comme le remarquait déjà Benjamin Stara il y a plus de trente ans. Toutefois, on peut trouver des productions relatives aux « messalistes ».comme avec le livre de l'historien Jacques Valette, La guerre d'Algérie des messalistes, (2001) basé principalement sur la consultation des archives et témoignages militaires et consacré pour moitié à l' « affaire Bellounis ». On trouve sur la même question, un article de l'historien Charles-Robert Ageron publié en 1998, consacré à l'ANP A (Armée nationale du peuple algérien) du général Bellounis3. Enfin, la même année, Edgar Morin publie près de quarante ans plus tard, le témoignage d'un militant ayant vécu 1'« affaire Bellounis », au moment où certains intellectuels évoquent une « deuxième guerre d'Algérie» en cette décennie sanglante. Il semble que les messalistes n'existent que sous la forme militaire la plus ambiguë et que l'étude du MNA en France ne suscite guère l'intérêt. Il n'y a donc pas d'autonomie du MNA par rapport à la question militaire en général (à laquelle est souvent ramenée la révolution algérienne) et au maquis de Bellounis en particulier (comme pour circonscrire un peu plus la dimension militaire du MNA à ce seul maquis). 12

Pour la deuxième catégorie, on peut trouver quelques articles ou chapitres d'ouvrages consacrés à l'affrontement FLN-MNA non seulement en Algérie mais aussi en France contrairement aux travaux précédents. On peut citer l'article de Linda Amiri4 (2004), qui utilise des archives de la préfecture de police de Paris et pour qui l'encadrement et le contrôle de l'émigration algérienne par le FLN constituent une « réussite ». L'article de Bernard Alidières5 (2006) en se penchant plus spécifiquement sur la presse nordiste de l'époque, interroge le lien entre le vote FN dans les milieux populaires et la « mémoire enfouie» des affrontements FLNMNA, discutant en cela avec Benjamin Stara. La thématique de l'impact des affront~ents sur la population française a également été étudiée par Charles-Robert Ageron6 lors du colloque La Guerre d'Algérie et les Français (1988) mais aussi dans un chapitre de la thèse (1983) de Jean-René Genty7. Toujours sur le terrain français, l'ancien responsable de la Fédération de France du FLN, Ali Haroun8 (1986) développe, dans un chapitre, la justification de la liquidation des messalistes. Dans d'autres ouvrages importants, on trouve des analyses consacrées à cet épisode de la révolution algérienne dans son ensemble (et non plus spécifiquement en France) : chez Gilbert Meynier9 (2002) dans un chapitre de son livre consacré au FLN: « La guerre algéro-algérienne et l'éradication du messalisme » mais aussi chez Mohammed Harbi10 qui traite dans un chapitre de la « guerre dans la guerre: le FLN contre le MNA » ou encore dans ses Mémoires11 (2001) où il publie un document de la direction du FLN dans lequel l'assassinat des dirigeants du MNA fait partie des objectifs de l'organisation pour la France. L'énumération pourrait se poursuivre. Toutefois, remarquons que dans ce cas de figure, il n'y a pas d'autonomie du MNA par rapport au FLN, encore moins dans sa conflictualité12 avec le FLN. Ceci explique que dans le cas de l'étude de l'émigration algérienne en France (d'un point de vue politique ou sociologique), il soit difficile de comprendre la situation sans évoquer la liquidation du MNA par le FLN13. Il apparaît également que la réduction de l'étude du MNA au seul terrain français permet d'évacuer l'étude du terrain algérien, a priori acquis définitivement au FLN, sauf dans le cas de 1'« affaire» Bellounis. Autre élément, cette relation automatique au FLN' laisse courir l'idée selon laquelle le MNA serait une « réponse» à la création du FLN alors que le MNA est 13

créé après la dissolution du MTLD par les autorités françaises en novembre 1954. Pour la troisième catégorie, nous trouvons donc les travaux consacrés à la personne de Messali Hadj et à son parcours qui se confond quasiment avec le celui du MNA qu'il a fondé et dirigé. Dans le champ universitaire, nous trouvons aux États-Unis la thèse de Janet Dorsch Zagoria 14(1973) qui arrête l'étude du personnage en 1954. En France, Salah Mathlouthi15 (1974) s'attache à « démythifier» les caractéristiques prolétariennes du messalisme (en fait en remettant en question sa singularité pour y voir des correspondances avec d'autres cas) et arrête son étude à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Vient ensuite la thèse plus connue de Benj amin Stora 16 (1978) qui va s'intéresser à la trajectoire de Messali Hadj prise dans son intégralité (puisque Messali Hadj disparaît en 1974). Ce travail apparaît donc en France comme' fondateur et sera édité tout d'abord chez Le Sycomore en 1982 puis chez L'Harmattan en 1986, en Algérie chez Casbah en 1991 et en format de poche chez Hachette-Littératures en 2004. Jacques SimonI7 a également consacré une thèse à Messali Hadj (1995) dont une synthèse sera publié en 1998, à l'occasion du centenaire de la naissance de Messali Hadj18 Dans son mémoire, Marie-Sophie de Carrière19 (1999) analyse les deux visions des historiens qui ont en commun, malgré la différence de génération (Benjamin Stara est né en 1950 et Jacques Simon en 1933) d'être nés tous deux en Algérie (l'un à Constantine et l'autre à MellakouPalat), d'avoir des origines juives, d'avoir milité tous deux dans la même organisation trotskyste (Organisation communiste intemationalisté, dirigée notamment par Pierre Lambert qui a soutenu le MNA), puis de l'avoir quitté (l'un en 1986, l'autre en 1984) pour rejoindre le Parti socialiste. Toujours sur Messali Hadj, il faut signaler la publication de ses Mémoires20 (1982) recomposées et présentées par des historiens sur la base du texte original. Mémoires2I qui seront publiées en Algérie (2005), expurgées des préfaces et postfaces de l'édition française mais agrémentées d'une préface du président Abdelaziz Bouteflika qui égratigne au passage celui qui a été « absent du combat décisif ». Toujours en Algérie, à l'occasion du centenaire de la naissance de Messali Hadj, la revue Réflexions22 a consacré un numéro spécial à l'événement dans lequel on peut trouver un article d'Ali Haroun, « Messali Hadj de l'Étoile nord-africaine au 14

MNA. Aperçu d'un parcours» où, il justifie une fois de plus la liquidation des cadres du MNA et, en conclusion, établit un parallèle entre Messali Hadj et le Maréchal Pétain. Au-delà des appréciations différentes, voire divergentes sur la personne de Messali Hadj, dues pour partie aux engagements politiques mais aussi au contexte historique, il apparaît que le MNA, dans cette perspective ne possède pas d'autonomie vis-à-vis de son dirigeant, certes le plus charismatique mais ni unique ni nécessairement explicatif. Ramener le MNA à Messali Hadj, c'est prendre le risque de perdre de vue les autres cadres et militants qui ont composé ce mouvement et qui ont pris des trajectoires différentes. C'est aussi instiller l'idée selon laquelle « sans Messali Hadj, point de MNA » ou de réduire les milit'ants du MNA à des « fidèles» de Messali Hadj comme l'écrit René Gallissot.23
Chercher le MNA là où il n'existe pas

Si, comme j'ai tenté de le faire, on veut s'intéresser au MNA dans l'émigration algérienne, on peut et on doit se référer à l'autre thèse de Benjamin Stora24 (1991) qui donnera lieu à un ouvrage synthétique Ils venaient d'Algérie25 (1992) mais aussi, à l'ouvrage dirigé par Jacques Simon, L'immigration algérienne en France26. Ces travaux s'intéressent pour partie aux aspects sociologiques de l'immigration mais fournissent maintes indications concernant la question politique proprement dite. Après un travail commun avec Jacques Simon sur un Inventaire bibliographique des ouvrages sur la guerre d'Algérie (1990), Benjamin Stara constate le hiatus entre la masse de publications sur le conflit franco-algérien et l'occultation « quasi-totale» concernant le MNA. Cette situation incite le chercheur à aller directement aux sources quand il est possible de les trouver (journaux de l'organisation, bulletins intérieurs, témoignages, rapports de surveillance). A cela, on peut ajouter la presse des mouvements ou courants ayant soutenu (ou combattu) le MNA dans laquelle on peut trouver des documents importants et analyses intéressantes. Hors du champ universitaire à proprement parler, on peut trouver des articles paraissant à l'occasion d'anniversaires ou de colloques, dans la presse algérienne pouvant nous concerner directement. On peut également citer les écrits d'Edgar Morin qui fut l'un des initiateurs du «Comité des intellectuels contre la 15

poursuite de la guerre en Afrique du Nord ». Il était lui-même proche du MNA et côtoyait Pierre Lambert ainsi que des militants algériens. Dans son Autocritique27 (1959) et dans un livre d'entretiens28 (2006), il revient sur ce contexte particulier des années 1950, sa rupture avec le stalinisme et les accusations portées contre le MNA et ses militants. Il explique également pourquoi il a publié le témoignage d'un ancien membre de l'étatmajor de Bellounis29 (1998) qu'il préface: « pour rétablir l'honneur de ces gens qui étaient des résistants». Les ouvrages de l'écrivain et militant Daniel Guérin3o, qui a lui aussi fait partie du « Comité des Intellectuels» et s'est engagé dans le soutien aux nationalistes algér:iens, permettent de saisir le contexte de l'époque. Dans le champ littéraire, on trouve le cas de Lakhdar Belaïd, journaliste et écrivain né à Roubaix en 1964 d'un père ancien militant MNA. Cet auteur s'est distingué en mettant en scène le Roubaix contemporain marqué par son climat social et une histoire tourmentée par les affrontements entre militants du FLN, militants du MNA et harkis, au sein de la population française. Un des personnages de la trilogie31 de Lakhdar Belaïd (2000) se nomme Karim Khodja (en tandem avec le lieutenant Bensalem, un policier fils de harki) qui apparaît comme l'alter ego de l'écrivain et décrit, peut-être pour la première fois, ce que bon nombre de descendants de messalistes ont pu entendre, dire ou ressentir: « Mon enfance et mon adolescence ont été rythmées par les réunions d'anciens du PPA dans les arrière-salles de cafés miteux. Et tout le monde chialait: "Ah, si Messali avait été président, les jeunes seraient fiers d'être algériens. On serait vraiment respectés parce que le Hadj était encore plus honnête et plus estimé que Nelson Mandela et patati et patata." (...) Les généraux ont tout volé aux Algériens. Même leurs morts. Tu sais, chez nous, on n'a pas vraiment eu le temps de détester les harkis. Et puis, pour les messalistes, les félons, ce sont ceux qui sont passés au FLN. »32 Dans le champ audiovisuel ont émergé deux documentaires et un film évoquant ou traitant à divers degrés la question du MNA en France. Tout d'abord le documentaire33 d'un fils de messaliste vivant dans le Nord, Djamel Zaoui, Une autre guerre d'Algérie (2002), dans lequel témoignent des militants du MNA, rescapés de la révolution algérienne et de la guerre fratricide et où 16

interviennent des historiens (Jean-René Genty, Jacques Simon, Benjamin Stora). Hautement illustratif ce passage où un vétéran du MNA raconte, en utilisant l'image d'une cigarette qui se consume des deux bouts, la situation faite aux militants du MNA, pris entre deux feux: ceux du FLN et ceux de l'armée française. En 2006 est sorti en format DVD un documentaire consacré à Messali Hadj et produit par les « Amis de Fraternité », commission du Parti des Travailleurs relayant l'activité du PT d'Algérie. Il s'agit d'un travail historique servant des intérêts partisans non dissimulés. Le film se compose d'archives privées inédites, de témoignages de militants du MNA, d'historiens (Jean-Marc Schiappa, Rabah

Belaïd)

'et

de dirigeants du PT (Pierre Lambert, Mustapha Ben

Mohammed, Louisa Hanoune). Cette dernière liera le combat de Messali Hadj pour la souveraineté nationale à l'actuelle lutte menée par son organisation pour la propriété nationale des ressources naturelles (dont les hydrocarbures). Notons enfin l'existence du film Avant l'oubli d'Augustin Burger sorti au cinéma le 15 juin 2005, qui relate la rencontre, en 1957, à Marseille d'une réfugiée espagnole et d'un activiste du FLN et évoque l'affrontement entre militants FLN et MNA34.
Enjeux contemporains, enjeux idéologiques

Nous possédons ainsi des éléments permettant de saisir les enjeux contemporains de l'étude du MNA (en France) car cela touche non seulement à l'histoire mais aussi et surtout à la politique, à la genèse de l'État algérien contemporain, aux rapports entre l'Algérie et la France et, au milieu de tout cela, à l'immigration (d'origine) algérienne. La question du MNA est liée indissociablement à celle des origines autoritaires et antidémocratiques de l'État algérien. En effet, dès le 1er juillet 1962, lors de la consultation sur l'autodétermination de l'Algérie, le néo-PPA (continuateur du MNA) n'a pas été autorisé. Après la longue parenthèse et, suite à l'ouverture démocratique postérieure à octobre 1988, le néo-PPA fut quasiment le seul parti à ne pas recevoir l'agrément des autorités algériennes'en raison de son héritage politique. Fondé sur la « légitimité révolutionnaire », l'État algérien a ainsi produit son idéologie s'opposant bien souvent à l'histoire, en la falsifiant ou en retranchant les parties dérangeantes pour la caste 17

dirigeante du moment35. Cela valait aussi bien pour certaines figures du FLN écartées du pouvoir, passées dans l'opposition ou assassinées par le régime, que pour le MNA. Précisons toutefois qu'il n'y a pas là que des enjeux symboliques, ceux-ci sont aussi financiers puisque la justification de l'appartenance passée au FLN permet de jouir des droits réservés aux anciens combattants (on ne compte pas en Algérie les affaires de faux moudjahidines, les rumeurs et suspicions). Durant les événements eux-mêmes, la brochure du FLN titrée De la contre-révolution à la collaboration ou la trahison des messalistes constitue une cQmpilation d'articles de presse et une orientation idéologique en soutien à une activité plus pratique: assassiner les cadres du MNA et Messali Hadj en premier lieu et discréditer ce mouvement qui se réorganise pour éviter de perdre le monopole du statut de l'interlocuteur privilégié des autorités françaises. C'est dans cette lignée que se situe le travail de Nasser Eddine Ghozali mais aussi d'autres universitaires qui, par conformisme avec l'idéologie de l'appareil d'État ou avec celle de leur courant politique, discréditent le MNA et légitiment le jeune État autoritaire de parti unique soutenu officieusement par le parti héritier du PCA. Ce discours sur la « trahison» sera également repris tout récemment et ouvertement par Zohra Drif-Bitat, veuve d'un ancien responsable du FLN et vice-présidente du Sénat algérien qui, en novembre 2003 (durant l'Année de l'Algérie en France) déclarera dans une émission de télévision française: « Les militants du MNA et les messalistes, pour nous, sont des traîtres »36. Ceci provoquera une polémique suite à la réaction de la fille de Messali Hadj qui publiera une lettre ouverte dans la presse algérienne3? À côté de cette caractérisation, liée à l'idéologie de l'État algérien (du moins à certains secteurs liés directement à la révolution algérienne et à la guerre contre le MNA), y figure une autre moins violente dans les propos mais tout aussi efficace en termes d'effets. C'est celle qui, partant de l'origine commune du FLN et du MNA (dans le MTLD) et de l'idéologie commune (le populisme38 révolutionnaire), aboutit à une (quasi) identité programmatique entre le FLN et le MNA.

18

Ainsi, cette thèse est défendue par les historiens les plus médiatisés, diffusés et, donc, connus du grand public: Mohammed Harbi, Gilbert Meynier, Benjamin Stora, etc. Notons que nous pouvions déjà lire en 1957 dans l'organe de l'organisation politique défendant le FLN: « il n'existe aucune différenciation politique entre le FLN et le MNA »39. À mon sens, cette identité postulée entre le FLN et le MNA peut avoir deux conséquences: soit une justification, a posteriori, de l'écrasement du MNA par le FLN puisque les divergences entre les deux n'auraient pas été fondées; soit la délégitimation de tout intérêt scientifique concernant le MNA, le nationalisme algérien ou la révolution algérienne (autant se pencher sur l'étude du FLN, plus accessible, plus documenté, au lieu d'un MNA marginal parce que marginalisé). En tentant de répondre plus précisément aux raisons de l'occultation du MNA, je suis tombé sur l'explication formulée par Benjamin Stora dans son mémoire où il rappelle non seulement que « l'histoire "officielle" est celle des vainqueurs» et que, particulièrement dans le cas du MNA, «au moment même où l'histoire se faisait, un mur de silence s'est bâti autour de lui». Ainsi, au «double silence », le chercheur doit répondre par un « double travail» consistant, d'une part à « déjouer une conception policière de l'histoire» et « rétablir la vérité contre la falsification, la dissimulation» et, d'autre part, «relater des faits ignorés ou volontairement dissimulés» et ainsi aller aux sources mêmes40. Le MNA et ses soutiens ont parlé, durant la révolution, de «lobby pro-FLN» et de «complot du silence)} fait autour du MNA. Or, parmi les personnalités ou les organisations qui ont soutenu activement le FLN, beaucoup sont ceux qui ont contribué par leurs écrits, témoignages ou activités politiques à l'écriture de cette histoire ou à en souligner certains aspects. Pour une certaine partie de la gauche, la lumière a été portée sur la fin du conflit algérien (avec des événements comme Charonne ou le 17 octobre 1961) donc à des moments où le MNA ne joue plus de rôle central. C'est la conclusion à laquelle arrive Benjamin Stora dans une communication pour le colloque «La guerre d'Algérie et les Français» (1988) : « l~ mémoire, à gauche, sur la guerre d'Algérie s'est principalement fixée, aujourd'hui, sur cette deuxième période», c'est-à-dire celle postérieure à l'année 1958, celle des réseaux Jeanson, des porteurs de valise, de la lutte 19

contre la torture, du 17 octobre 1961. II s'agit de fait d'une « reconstruction» d'un passé proche dont sont effacés les thèmes qui « soulevaient quelques questions essentielles» comme la fin du pluralisme politique pour l'Algérie et la mise en place du parti . 41 unIque. L'enjeu semble essentiellement politique, non seulement vis-àvis de l'État algérien mais aussi vis-à-vis dè l'immigration dont l'histoire (politique) est souvent confondue avec celle du FLN. Politique, puisqu'il est bien question ici de «mémoire» et non d'histoire. Politique, puisque cette «reconstruction» du passé touche la gauche, en particulier les courants dont l'action antérieure à 1958 pu contribuer, à divers degrés, à mettre en place, en Algérie, un régime de parti unique. C'est ainsi qu'il m'apparaît essentiel de caractériser le moment dans lequel nous nous situons et dans lequel s'élabore ma pensée dont des échos, des deux côtés de la Méditerranée, m'incitent à croire que ce travail, s'il n'arrive pas « à temps », émerge toutefois dans une conjoncture a priori favorable.
L'ouverture politique suffisant comme préalable nécessaire mais non

L'écriture de la révolution algérienne et du discours dominant produit et relayé, n'est pas uniquement le fait des chercheurs comme on l'a vu. Les acteurs (organisés), lesjournalistes42 et l'État (en premier lieu algérien) l'ont pris en charge. Pour cerner le rôle précis de l'appareil étatique algérien on peut se référer aux travaux d'Ahmed Rouadjia43 (1994) ainsi que de Gilles Mal1ceron et Hassan Remaoun44 (1993). Il en ressort que dès le début des années 1970, l'État algérien a mis en place une architecture comprenant un organisme officiel d'écriture de l'histoire (CNEH, Centre national des études historiques45), organisme lié à la présidence (donc une soumission directe à l'État autoritaire). À ce couple État-recherche officielle s'ajoutent une composante mémorielle de contrôle avec l'Organisation nationale des moudjahidines46 (ONM, liée à l'État et au parti unique FLN), ainsi que des édifications telles que le musée national du Moudjahid, le musée de l'Armée nationale populaire, le « Maqam ech-Chahid » (à la fois monument aux morts et musée du .. h dl}1 ad) 47 .

20

L'effort d'un État dans l'organisation ou la centralisation de l'écriture d'un évènement fondateur ou refondateur n'est pas isolé. On peut citer le cas de la France après la Seconde Guerre mondiale où l'écriture de l'histoire de la résistance française au nazisme a été un enjeu politique entre différentes organisations mais aussi pour l'État48. Mais la nature de l'État français et celle de l'État algérien diffèrent sensiblement, tout comme les contextes marqués d'un côté par le pluralisme politique et de l'autre par le parti unique et la répression. Toutefois, le « couvercle» a sauté dans les années 1980 avec la remise en cause violente49 de l'État autoritaire de parti unique fondé sur la « légitimité révolutionnaire» du FLN et sur l'armée nationale populaire (ANP, développement de l'armée des frontières car constituée durant la révolution algérienne à l'extérieur du pays et qui, l'indépendance acquise, a pénétré à l'intérieur pour écraser la résistance intérieure grâce à sa supériorité en équipements, résistance intérieure qui avait elle-même écrasé les messalistes). Cette atteinte à l'État autoritaire, sa légitimité et ses attributs rejoint deux autres phénomènes ayant chacun leur ampleur et leur incidence. Il s'agit d'une part de l'entrée de la révolution aJgérienne dans sa période «historique» (marquée par le recul nécessaire mais pas suffisant pour avancer vers une écriture moins passionnée, l'accès aux archives publiques et militaires, la publication incessante de documents et de témoignages d'acteurs vieillissant qui ressentent le besoin de transmettre). D'autre part, il s'agit de l'effondrement de l'URSS, du bloc soviétique et des partis communistes plus ou moins subordonnés au Kremlin avec, pour corollaire, le recul net de l'influence du «marxisme» dans le champ intellectuel et le recul des positions occupées par le « marxisme universitaire». Quelques éléments tangibles de l'ouverture d'un champ subordonné à,des impératifs politiques Il faut d'abord signaler la création d'un Comité du centenaire de Messali Hadj sous la présidence de Djanina Messali-Benkelfat avec le soutien de l'avocat Yves Dechézelles, Edgar Morin et JeanPaul Roux, secrétaire général de la FEN. Cette association créée en 1996 va organiser en mai 1998 une journée d'hommage dans les locaux' de la MOEN (Messali fut aidé, dans ses derniers jours, par la MGEN) à Paris durant laquelle sont intervenus, outre les 21

personnes susnommées, Mohamed Guénanèche, Fred Zeller, Annie Rey-Goldzeiguer, Colette Chambelland, Aïssa Kadri, Alain Chauvet (pour la MGEN), M'Hamed Ferhat, Mahfoud Kaddache et Jacques Simon5o.Des articles et des témoignages paraîtront dans la presse algérienne à l'occasion du centenaire de Messali Hadj autour du 14 mai 1998, ainsi qu'un numéro spécial de la revue algérienne Réflexions et la biographie écrite par Jacques Simon, déjà cités. C'est ce climat nouveau, en Algérie, qui a permis notamment la tenue en Algérie d'un colloqueSl sur Messali Hadj en juin 1999 à l'occasion du vingt-cinquième anniversaire de sa mort; Abdelaziz Bouteflika, fraîchement élu à la présidence de la République, a donné le nom de Messali Hadj à l'aéroport de Tlemcen (ville natale de Messali) en juillet 1999 ; un colloque international consacré à Messali Hadj s'est tenu à Tlemcen les 29 et 30 mars 2000 ; le livre d'Ammar Nedjar52 en 2003, ancien militant du PPA et responsable du FLN qui a pris sa plume pour défendre la mémoire de Messali Hadj et une écriture honnête de la révolution, notamment en étant aux côtés de Rabah Belaïd lors de son procès en 2002. Toutefois, cette effervescence semble avoir ses limites et se heurter à des forces conservatrices comme l'a constaté à ses dépens l'historien Rabah Belaïd53, chercheur à l'Université de Batna qui a fait l'objet d'une plainte déposée contre lui par l'ONM de cette ville suite à une communication54 prononcée lors du colloque de Tlemcen dans laquelle il établissait la position de Messali Hadj et du MNA vis-à-vis de la révolution algérienne; il décrivait également l'attitude hostile de certains dirigeants du FLN. C'est ce qui a justifié la plainte pour atteinte aux «symboles de la révolution» 55. Ce sont ces résistances conservatrices qui ont conduit à l'interdiction d'un séminaire sur le massacre de Melouza pourtant annoncé dans le milieu universitaire et relayé par la presse algérienne56. Les autorités ont ainsi pris cette décision de crainte d'un « débordement sur d'autres sujets plus complexes» et sous un prétexte administratif. Toutefois, des espaces d'expression existent comme l'a attesté le soixante-dixième anniversaire du PPA commémoré en Algérie par diverses initiatives et dont la presse algérienne s'est fait l'écho. Il en ressort globalement que la commémoration d'un parti politique créé il y a désormais sept décennies en France reste l'enjeu non 22

. 57 passlonnemen t att ac hes. » '

seulement d'une controverse historiographique mais aussi et surtout d'une controverse politique puisqu'à l'occasion de cet anniversaire vient se greffer toute une série de revendications mémorielles, scientifiques, sociales et démocratiques. Ce sont des voix, jadis étouffées dans le cadre du régime du parti unique, qui émergent et se saisissent de ce prétexte pour exprimer, dans le registre de l'interpellation militante ou de la démarche scientifique, une aspiration à la reconnaissance sociale, l'intégration dans le mythe national de militants expulsés du champ historique officiel, l'égalité des droits pour les anciens combattants du MNA. Ce qui signifie, de fait, rompre le monopole du FLN et, par là, égratigner sérieusement un des piliers essentiels sur lesquels s'est élevée la légitimité de l'État algérien contemporain. C'est aussi ouvrir la perspective d'une écriture de l'histoire aux sources plurielles, notamment avec les mémoires de ces anciens militants du MNA (tout comme ceux du FLN) qui, arrivés au crépuscule de leur vie, se font un honneur et un devoir de livrer leur récit et ainsi le transmettre aux jeunes Algériens et aux chercheurs. Ceci ne semble avoir été possible qu'avec la respiration démocratique postérieure à octobre 1988 mais il ne faudrait pas pour autant en déduire l'accession automatique à une écriture de l'histoire apaisée faute de combattants car, les disparus n'emportent pas dans leurs tombes les controverses qu'ils ont pu vivre ou susciter. Au sujet de la résistance française, Laurent Douzou écrit: « Il y a cependant fort à parier que la charge émotionnelle dont [la Résistance] reste porteuse continueraà influer sur son écriture, ne seraitce que parce que, si la générationdes acteurs est en passe de disparaître, des veilleurs de mémoire prennent leur relais, qui ne sont pas moins soucieux, que leurs devanciers de transmettre un héritage auquel ils sont

Notes 1- La Révolution algérienne par les textes, Documents du FLN présentés par André Mandouze, F. Maspero, 1961. 2- Les Archives de la révolution algérienne, rassemblées et commentées par Mohammed Harbi, postface de C.-A. Julien, Jeune Afrique, 1981. 3- Charles-Robert Ageron, « Une troisième force combattante pendant la guerre d'Algérie. L'armée nationale du Peuple algérien et son chef le "général" Bellounis mai 1957-juillet 1958) » in Revue française d'histoire 23

d'outre-mer, 4e semestre 1998, n° 321. 4- Linda Amiri, « La guerre dans la guerre: La lutte entre le FLN et le MNA en métropole, 1954-1962 » in. Les Cahiers d'histoire sociale, printemps-été 2004 (n023) 5- Bernard Alidières, {( La guerre d'Algérie en France métropolitaine: souvenirs "oubliés" », in Hérodote, n° 120, 1ertrimestre 2006. 6- Charles-Robert Ageron, « Les Français devant la guerre civile algérienne» in La Guerre d'Algérie et les Français, sous la direction de Jean-Pierre Rioux, Fayard, 1990. 7- Jean-René Genty, La guerre d'Algérie et la population du Nord Pas-decalais, 1954-1962, Thèse de 3e cycle sous la direction de M. Marcel Gillet, Université de Lille III, 1983. 8- Ali Haroun, La 7e wilaya. La guerre du FLN en France, 1954-1962, Seuil, 1986. 9- Gilbert Meynier, Histoire intérieure du FLN, 1954-1962, Fayard, 2002. 10- Mohammed Harbi, Le FLN, mirage et réalité. Des origines à la prise du pouvoir (1945-1962), Jeune Afrique, 1980. 11- Mohammed Harbi, Une vie debout. Mémoires politiques, tome 1 : 1945-1962, Casbah éditions, 2001. 12- On peut citer Jean-Louis Planche «De la solidarité militante à l'affrontement armé. MNA et FLN à Alger (1954-1955) », in Militaires et guérilla dans la guerre d'Algérie, sous la direction de Jean-Charles Jauffret et Maurice Vaïsse, Complexe, 2000 ; cet article permet de penser que cet affrontement armé n'était pas inéluctable mais est le produit d'une différenciation. 13- Comme le fait par exemple Abdelmalek Sayad qui dans un chapitre de La double absence, « nationalisme et émigration », élude la question et passe de l'ENA au FLN sans parler du MNA ou de l'USTA. 14- Janet Dorsch Zagoria, The rise and fall of the movement of Messali Hadj inAlgeria, 1926-1954, Columbia university, 1973. 15- Salah Mathlouthi, Le Messalisme. Itinéraire politique et idéologique, 1926-1939. Thèse pour le doctorat de 3e cycle d'histoire, 1974, université . de Paris VIII, 288 pages. 16- Benjamin Stora, Messali Hadj, pionnier du nationalisme algérien, thèse de doctorat de 3e cycle d'histoire, sous la direction de CharlesRobert Ageron, président du jury, Jacques Berque, EHESS, 1978. 17- Jacques Simon, Messali Hadj, la passion de l'Algérie libre, thèse de doctorat d'histoire, sous la direction de Annie Rey-Goldzeiguer, (membres du jury : Mohammed Arkoun, Pierre Broué, Mohammed Harbi, Ali Merad et André Nouschi), Paris III, 1995. 18- Jacques Simon, Messali Hadj (1898-1974), la passion de l'Algérie libre, Tirésias, 1998. 19- Marie-Sophie de Carrière, Le conflit FLN/MN A et l'occultation de Messali Hadj, le père fondateur du nationalisme algérien, mémoire de 24

maîtrise d'histoire, sous la direction de Djamila Amrane, Université de Toulouse-Le Mirail, 1999. 20- Renaud de Rochebrune, Les Mémoires de Messali Hadj, 1898-1938, préface d'Ahmed Ben Bella, postfaces de Charles-André Julien, CharlesRobert Ageron, Mohammed Harbi, éditions Jean-Claude Lattès, 1982. 21- Les Mémoires de Messali Hadj, 1898-1938, préface d'Abdelaziz Bouteflika, éditions ANEP, 2005.
22- Réflexions, « Messali Hadj 1898

-

1998, Parcours et témoignages

»,

Casbah Editions, 1998, Alger, 248 pages. 23- René Gallissot (sous la direction de), Algérie: engagements sociaux et question nationale. De la colonisation à l'indépendance de 1830 à 1962, Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier: Maghreb, éditions de l'Atelier, 2006. 24- Benjamin Stara, Histoire politique de l'immigration algérienne en France, 1922-1962, thèse de doctorat d'État, sous la direction de CharlesRobert Ageron, Université Paris XII, 1991. 25- Benjamin Stora, Ils venaient d'Algérie, L'immigration algérienne en France (1912-1992), Fayard, 1992,492 pages. 26- Jacques Simon (sous la direction de), L'immigration algérienne en France, des origines à l'indépendance, Paris-Méditerranée, 2000. 27- Edgar Morin, Autocritique, Éditions du Seuil (Points), 1970 (1959), 256 pages. 28- Edgar Morin, ltinérance, Arléa, 2006. 29- Chems Ed Din, L'Affaire Bellounis, Histoire d'un général fellagha, précédé de « Retour sur la guerre d'Algérie» par Edgar Morin, Éditions de l'Aube, 1998, 112 pages. 30- Daniel Guérin, Ci-gît le colonialisme: Algérie, Inde, Indochine, Madagascar, Maroc, Palestine, Polynésie, Tunisie, témoignage militant, Mouton, 1973 ; Daniel Guérin, Quand l'Algérie s'insurgeait: 19541962 : un anticolonialiste témoigne, La Pensée sauvage, 1979. 31- Sérail killers, Gallimard (série noire), 2000, 261 pages; Takfir sentinelle, Gallimard (série noire), 2002, 251 pages; World trade Cimeterre, préface de Didier Daeninckx, Le Cherche midi (collection romans), 2006, 188 pages. 32- Lakhdar Belaïd, Serail killers, op. cit., pp. 117-119. 33- Après plusieurs déprogrammations, il a été diffusé sur France 3 le 2 novembre 2004 à IhI5. Leitmotiv production en présente ainsi l'enjeu: «Le film reviendra sur l'effacement de ce mouvement d'inspiration démocratique annihilé par le F.L.N. en confrontant le témoignage de militants à celui d'historiens. » 34- Le Monde, 16juin 2005. 35- Ahmed Rouadjia, Grandeur et décadence de l'État algérien, préface de Rémy Leveau, Karthala, 1994, p. 36. 36- « Mots croisés» diffusé sur France 2, le 3 novembre 2003. 37- Le Quotidien d'Oran, 29 novembre 2003. 25

38- Idéologie ne prenant pas en compte (ou la minorant) la différenciation sociale au sein du peuple, défendu voire « sacralisé}) dans sa globalité. 39- La Vérité des travailleurs, mai 1957, 2e quinzaine (n063) : « Où en est la révolution algérienne? » par Robert Leblond. 40- Benjamin Stora, MNA, p. 8. 41- Benjamin Stora, « La gauche et les minorités anticoloniales françaises devant les divisions du nationalisme algérien (1954-1958) », in La Guerre d'Algérie et les Français, p. 78. 42- À chaque anniversaire d'un événement produit au cours de la révolution, les journalistes de la presse algérienne produisent des articles régulièrement comme pour les 20 août, 17 octobre, 1er novembre, etc. En 2007, cinquantième anniversaire du massacre de Melouza-Beni Illemane (29 mai), nous n'avons trouvé aucun article dans la presse algérienne à ce sujet. 43- Ahmed Rouadjia, Grandeur et décadence de l'État algérien, préface de Rémy Leveau, Karthala, 1994. Plus particulièrement le premier chapitre « L'écriture de l'histoire et de la mémoire ». 4;4- Gilles Manceron, Hassan Remaoun, D'une rive à l'autre, La guerre d'Algérie de la mémoire à l'histoire, préface d'Edgar Pisani, postface de Mohammed Harbi, éditions Syros, 1993,293 pages. 45- Un ancien directeur, Ahmed Benaoum, aff1ffi1era : « Le Centre national d'études historiques tel qu'il a existé jusqu'à maintenant n'a ni hypothèses officielles, ni mission officielle que celle d'écrire et de réécrire une histoire instrumentaIisée par 'le pouvoir politique. })in L'Opinion, 12 août 1992. 46- « C'est elle qui, avec le ministère des moudjahidin, gère toute l'activité sociale orientée envers les combattants et leurs ayants droit (pensions, retraites, avantages divers...). Par le jeu des équilibres politiques qui caractérisent le système, elle s'est bientôt retrouvée chargée elle aussi de la tâche d'écrire l'histoire de la révolution, notamment à l'occasion de ses IVe et Ve congrès (en 1973 et 1978) qui se sont fixé la tâche de "mobiliser les moyens nécessaires pour écrire l'histoire de la révolution algérienne". » in G. Manceron, H. Remaoun, op. cil., p. 56. 47- G. Manceron, H. Remaoun, op. Cit. p. 58. 48- À ce propos, on peut lire Laurent Douzou, La Résistance française: une histoire périlleuse, essai d'historiographie, Editions du Seuil (Points histoire), 2005, 365 pages. 49- On peut citer la mobilisation lors du « printemps berbère» de 1980 qui a culminé avec la grève générale du 10 avril en Kabylie; les émeutes de 1986 à Constantine et Sétif où les symboles de l'État et du FLN ont été pris pour cible; tout comme les émeutes d'octobre 1988 qui ont pris une dimension nationale et qui ont constitué un point de non-retour. 50- Voir le Bulletin du Comité du centenaire Messali Hadj, avril 1999. À sa constitution, le Comité a lancé un appel relayé dans la presse algérienne pour la reconnaissance du combat de Messali Hadj. Appel 26

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.