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Le monde des morts

De
404 pages
Ce livre propose d'étudier l'évolution des conceptions que les Grecs ont pu se former des espaces et des paysages de l'au-delà, jusqu'à la fin du V° siècle avant J.-C. Monde invisible, interdit aux vivants, mais sans cesse présent à leur esprit, les Enfers relèvent pleinement de l'imaginaire. Une comparaison entre productions littéraires et iconographiques enrichie cette étude et laisse entrevoir l'image mentale que les Grecs se forgeaint du paysage infernal.
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Collection
KUBABA
Série Catherine CousinLE MONDE DES MORTS Antiquité
Les Anciens ont toujours attaché une extrême importance
au monde des morts. Preuve en est l’abondance de textes,
d’inscriptions et de documents archéologiques qui montrent LE MONDE DES MORTS
comment ils le considéraient.
Ce livre propose d’étudier un aspect particulier de ce vaste
champ d’investigation : l’évolution des conceptions que, jusqu’à
ela fi n du v siècle avant J.-C., les Grecs ont pu se former des
espaces et des paysages de l’au-delà. Monde invisible, interdit aux
vivants, mais sans cesse présent à leur esprit, les Enfers relèvent
pleinement de l’imaginaire.
C’est pourquoi une comparaison entre productions littéraires
et iconographiques semble appropriée, par-delà les diverses
nuances propres à chaque domaine d’expression, pour cerner des
relations d’homologie entre textes et images, et pour entrevoir
quelle image mentale les Grecs se forgeaient du paysage infernal.
Professeur agrégée de grammaire, docteur ès lettres, Catherine
Cousin s’est déjà signalée par de nombreux articles sur le monde
des morts.
Couverture : Héraclès et Cerbère : vers 520-510, hydrie à fi gures noires avec anses,
Legs A. Maignan, 1927. Amiens, Musée de Picardie n° inv. M. P. 3057.225.47.A
(cliché Musée de Picardie / Irwin Leullier)
39 €
ISBN : 978-2-296-96307-8
LE MONDE DES MORTS
Catherine Cousin

Le monde des morts





















Bibliothèque Kubaba (sélection)
http://kubaba.univ-paris1.fr/

CAHIERS KUBABA
Barbares et civilisés dans l’Antiquité.
Monstres et Monstruosités.
Histoires de monstres à l’époque moderne et contemporaine.

COLLECTION KUBABA
Série Antiquité
Dominique BRIQUEL, Le Forum brûle.
Jacques FREU, Histoire politique d’Ugarit.
——, Histoire du Mitanni.
——, Suppiliuliuma et la veuve du pharaon.
Éric PIRART, L’Aphrodite iranienne.
——, L’éloge mazdéen de l’ivresse.
——, L’Aphrodite iranienne.
——, Guerriers d’Iran.
——, Georges Dumézil face aux héros iraniens.
Michel MAZOYER, Télipinu, le dieu du marécage.
Bernard SERGENT, L’Atlantide et la mythologie grecque.
Claude STERCKX, Les mutilations des ennemis chez les Celtes préchrétiens.
Les Hittites et leur histoire en quatre volumes :
Vol. 1 : Jacques FREU et Michel MAZOYER, en collaboration avec Isabelle KLOCK-
FONTANILLE, Des origines à la n de l’Ancien Royaume Hittite.
Vol. 2 : Jacques FREU et Michel MAZOYER, Les débuts du Nouvel Empire Hittite.
Vol. 3FREU et Michel MAZOYER, L’apogée du Nouvel
Vol. 4 : Jacques FREU et Michel MAZOYER, Le déclin et la chute du Nouvel Empire
Hittite.
Sydney H. AUFRÈRE, Thot Hermès l’Égyptien. De l’infiniment grand à l’infiniment petit.
Michel MAZOYER (éd.), Homère et l’Anatolie.
Michel MAZOYER et Olivier CASABONNE (éd.), Mélanges en l’honneur du Professeur René
Lebrun :
Vol. 1 : Antiquus Oriens.
Vol. 2 : Studia Anatolica et Varia.




?COLLECTION KUBABA
Série Antiquité



Catherine COUSIN

Le monde des morts


Espaces et paysages de l’Au-delà dans l’imaginaire grec
ed’Homère à la fin du V siècle avant J.-C.














Association KUBABA, Université de Paris I
Panthéon – Sorbonne
12, place du Panthéon 75231 Paris CEDEX 05



L’Harmattan Reproductions de la couverture :
Logo KUBABA : la déesse KUBABA (Vladimir Tchernychev)
Héraclès et Cerbère : vers 520-510, hydrie à figures noires avec anses, Legs A. Maignan, 1927.
Amiens, Musée de Picardie n° inv. M. P. 3057.225.47.A
(cliché Musée de Picardie / Irwin Leullier)


Directeur de publication : Michel Mazoyer
Directeur scientifique : Jorge Pérez Roy

Comité de rédaction
Trésorière : Christine Gaulme
Colloques : Jesús Martínez Dorronsorro
Relations publiques : Annie Tchernychev, Sylvie Garreau
Directrice du Comité de lecture : Annick Touchard

Comité scientifique
Sydney Aufrère, Sébastien Barbara, Marielle de Béchillon, Pierre Bordreuil, Nathalie Bosson,
Dominique Briquel, Sylvain Brocquet, Gérard Capdeville, Valérie Faranton, Jacques Freu,
Charles Guittard, Jean-Pierre Levet, Michel Mazoyer, Alain Meurant, Paul Mirault,
Dennis Pardee, Eric Pirart, Jean-Michel Renaud, Nicolas Richer, Bernard Sergent,
Claude Sterckx, Patrick Voisin, Paul Wathelet

Ingénieur informatique
Patrick Habersack (macpaddy@free.fr)



Avec la collaboration artistique de Jean-Michel Lartigaud
et de Vladimir Tchernychev.

Ce volume a été imprimé par

© Association KUBABA, Paris

© L’Harmattan, Paris, 2012
5-7, rue de l’École Polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-96307-8
EAN: 9782296963078

à CyrilREMERCIEMENTS


Le livre est issu de ma thèse de doctorat soutenue le 9 décembre 1995 à
l’Université de Nanterre-Paris X devant un jury réunissant monsieur François
Jouan, directeur de thèse, et mesdames Agnès Rouveret, Suzanne Saïd, Odette
Touchefeu et Monique Trédé. Les remarques qu’ils m’ont adressées m’ont
permis de prendre du recul et d’approfondir certains points. Depuis cette
soutenance, j’ai eu l’occasion de participer à des colloques et d’écrire divers
articles sur l’au-delà : quand je le jugeai nécessaire, je les ai intégrés dans cette
étude, soit intégralement lorsqu’ils constituaient un pilier de ma démonstration,
soit en partie. J’ai par ailleurs changé, comme je le détaille dans l’introduction,
le plan initial purement chronologique de mon doctorat, pour adopter un
classement thématique qui met davantage en valeur l’évolution de chaque
notion.

Je tiens à adresser mes plus sincères remerciements à l’Association Kubaba
et particulièrement à Michel Mazoyer qui a accepté de publier ce travail dans la
collection qu’il dirige, à Nicolas Richer qui m’a guidée et dont la relecture
attentive et les conseils m’ont été fort profitables, ainsi qu’à l’ingénieur en
informatique Patrick Habersack sans lequel certains signes grecs n’auraient pu
être imprimés. Je suis également redevable, notamment pour la mise en forme
des schémas, à Simon Imbert-Vier dont la disponibilité et la patience ont été
remarquables. J’exprime aussi toute ma reconnaissance à Françoise Létoublon,
Christian Nicolas et Dominique Briquel qui m’ont intégrée à leurs groupes de
recherches respectifs et m’ont donné envie de continuer dans cette voie malgré
un travail à plein temps dans le secondaire. Merci également à François
Lissarrague dont le séminaire m’a apporté matière à réflexion, et à la
bibliothèque Gernet-Glotz qui a facilité mes recherches en m’ouvrant ses
portes. Le Château Musée de Boulogne sur Mer a droit à toute ma
reconnaissance pour m’avoir permis de publier les deux vases avec Héraclès et
Cerbère qu’il possède dans ses collections. J’ai une pensée toute particulière
pour Odette Touchefeu et François Jouan qui m’ont toujours soutenue dans la
publication de ce travail sans avoir pu en voir l’aboutissement. Et toute ma
gratitude va à Françoise Létoublon qui m’a encouragée tout au long de cette
synthèse et a accepté d’en rédiger la préface. Je n’oublie pas non plus mes
proches sans le soutien desquels je n’aurais pu mener à bien une telle entreprise.




PRÉFACE



Le monde des morts, dans les représentations de l’Antiquité grecque, fait
partie d’un cosmos harmonieux – si la qualification n’est pas redondante.
Aucun être humain n’en est jamais revenu vivant, l’expérience en est donc
attribuée à des héros, au-dessus de la condition humaine ordinaire, Héraclès,
Orphée, Dionysos, Thésée, et non le seul Ulysse.
Les sources d’information dont nous disposons sont des textes abondants,
relevant de genres divers et ne visant jamais à donner l’information recherchée,
d’Homère et Hésiode à des inscriptions et papyri d’époque tardive, déposés
dans les tombes pour servir de guides dans l’Au-delà pour les défunts. Mais
aussi une grande quantité d’images, peintures de vases et fresques funéraires
réclamant un véritable décodage parce que les peintres obéissaient à des codes
de représentation précis, lesquels ne nous ont pas été conservés sous forme
textuelle et doivent donc être déduits de l’examen attentif de séries
iconographiques.
En s’attaquant à ce sujet difficile, Catherine Cousin devait mobiliser aussi
bien la connaissance des textes, souvent difficiles, non traduits, mal édités
parfois, à l’état de fragments peu lisibles, que celle des images, elles aussi dans
un état de conservation analogue ou pire encore. Pour certaines images,
d’ailleurs, le seul témoignage disponible était une description textuelle, ainsi
pour le peintre Polygnote dont nous n’avons aucune œuvre conservée :
Catherine Cousin a su dans un patient travail de puzzle reconstituer à peu près
toutes les peintures célèbres de l’Antiquité qui touchent à son sujet en utilisant
au maximum les descriptions conservées, par exemple chez Pausanias, et elle
les a dessinées (série de planches précieuse pour servir de support à
l’imagination critique).
Parmi les problèmes que posent les images pertinentes pour une telle étude,
un des problèmes récurrents vient peut-être de ce que les peintres ne
s’intéressent pas aux mêmes sujets que les poètes : ils peignent relativement
souvent Achille et Ajax jouant aux dés, alors que l’épopée n’évoque jamais de
tel thème. Dans la Nekuia qu’il peignit pour la Leschè de Delphes, Polygnote
représenta selon Pausanias Palamède et Thersite jouant aux dés, et
Catherine Cousin remarque que chacun des personnages représentés s’adonne à
l’occupation dont il était fervent durant sa vie, Orion à la chasse, Marsyas à la
flûte et ainsi de suite. S’il est permis d’extrapoler, les peintres de vases
représentant Achille et Ajax jouant aux dés les montrent-ils durant leur vie
terrestre ou dans leurs occupations dans l’Au-delà ? Aucune réponse ne peut
être donnée comme assurée dans ce domaine. En tout cas, l’iconographie n’est
jamais en relation directe avec les textes, elle ne les illustre pas et ne lui est

9 jamais assujettie. D’autres spécialistes l’ont montré avant cet ouvrage, il le
confirme d’une manière éclatante.

La recherche préparatoire à ce volume a été longue, sans aucun doute
jalonnée d’embûches comme le chemin des Enfers qu’elle décrit, et nous
n’avons évidemment aucune intention de les détailler ici. Le résultat est là, aussi
brillant pour le lecteur que solide par les soubassements scientifiques qui lui
servent d’étais : on peut en vérifier la validité par l’étendue et la diversité des
références mobilisées dans les différents domaines que l’étude impliquait.
e L’auteur s’est fort prudemment limitée dans le temps à la fin du V siècle
avant J.-C. Effectivement, pour aller plus loin dans les représentations grecques,
il eût fallu tenir compte d’une diversité de théories sur l’Au-delà fort difficile à
maîtriser, et il est très probable que la confrontation fructueuse entre textes et
images que nous trouvons ici de manière claire aurait été impossible.

Les conclusions de l’enquête sont originales, sans se départir de la prudence
que les deux spécialités de la philologie et de l’iconographie rendent nécessaire.
À l’époque archaïque, “l’accent est mis sur la frontière entre l’ici-bas et l’au-
delà”, et les textes comme les images nous mènent aux abords des Enfers, sans
jamais nous faire pénétrer dans les zones les plus profondes. Une surface
liquide, une colonne, un arbre, des roseaux, marquent la frontière
infranchissable, même pour l’imaginaire. Des éléments d’architecture indiquent
parfois que nous sommes à l’entrée du palais d’Hadès. Nous n’irons jamais plus
loin.
L’importance d’une peinture non conservée, la Nekuia de Polygnote à
Delphes, a déjà été suggérée ci-dessus : Catherine Cousin montre en effet de
manière très convaincante que cette peinture marque probablement un tournant
dans l’évolution des idées sur les Enfers, coïncidant à l’époque classique avec
un “élargissement de la géographie infernale” dans les poèmes de Pindare ; cela
amène à l’hypothèse forte selon laquelle la théorie de la métempsychose
pourrait être à l’origine de cette évolution. Catherine Cousin n’aime pas la
grandiloquence et ne s’attarde guère sur ce point, mais c’est un des aspects les
plus passionnants de son étude que de voir l’histoire des idées, si fragmentaire
qu’elle nous apparaisse dans les textes conservés, influencer à des titres divers
la littérature et les arts plastiques.

L’importance de la direction de recherche dans l’élaboration d’une thèse est
parfois immense. Catherine Cousin a bénéficié pour diriger ses recherches de la
personnalité exceptionnelle d’Odette Touchefeu-Meynier, dont la compétence
pour un tel sujet est garantie par les travaux qu’elle nous a laissés, de sa thèse
sur l’iconographie de l’Odyssée aux nombreux articles qu’elle a signés pour le
LIMC en particulier. Son décès en 2006 a fait du présent ouvrage un devoir de

10 mémoire, en en rendant la mise au point encore plus difficile. C’est elle qui
indiscutablement aurait dû en rédiger la préface. J’ai accepté cette tâche par
amitié double envers l’auteur et envers Odette. C’est une manière de prolonger
au-delà de la mort la relation à la fois de travail et d’amitié qui fut la nôtre
depuis longtemps, avec de nombreuses rencontres dont on sortait revigoré.
Un autre maître qui a joué un grand rôle pour la recherche de Catherine
Cousin jouait un rôle de médiateur important parmi les chercheurs qui
s’intéressent à la mythologie, François Jouan, reconnu partout depuis son livre
sur Euripide et les légendes des chants cypriens, des origines de la guerre de
Troie à l’Iliade (Paris, Les Belles Lettres, 1966) et depuis les colloques qu’il a
1
organisés à Caen, à Paris X-Nanterre ou ailleurs . Il nous a malheureusement
quittés en 2009, peu de temps après la cérémonie au cours de laquelle lui fut
remis le gros volume qui lui rendait hommage. Il avait toujours soutenu la
recherche qui trouve son aboutissement dans le présent volume, son rôle mérite
d’être souligné ici.

Ne restons pas sur une note funèbre : le livre de Catherine Cousin montre
que ces recherches sur la mythologie ou sur l’iconographie grecque menées par
ces maîtres qui étaient devenus des amis ont été fécondes, et qu’elles ont irrigué
des courants importants désormais dans la culture universitaire en France.
L’enseignement et la recherche de ceux qui furent nos maîtres survivent ainsi, à
travers des publications telles que celle-ci.

Françoise LETOUBLON

1
On citera brièvement les ouvrages publiés Mythe et politique, Visages du destin dans
les mythologies, et surtout pour le sujet qui nous occupe ici Mort et fécondité dans les
mythologies (actes d'un colloque organisé à Poitiers en 1983, publié aux Belles Lettres
en 1986).


12


INTRODUCTION


Le thème de la représentation de l’au-delà en Grèce constitue un trop vaste
domaine pour être approfondi en un seul livre. Notre propos se limitera donc à
un aspect particulier, sur lequel, à notre connaissance, aucune synthèse
n’existe : l’évolution de l’espace et du paysage. Etudier ce domaine ne va pas de
soi. A notre époque, en effet, la notion de paysage implique la vue synoptique
d’une vaste étendue. Or aucun terme grec ne correspond exactement à une telle
acception, du moins pas avant l’époque hellénistique : τόπος s’applique à une
région, un lieu, un emplacement ; χωρά a d’abord désigné un « espace fini,
propre à un usage, à une fonction, à une activité », avant de se spécialiser dans
le sens de « campagne opposée à la ville qu’elle environne » (P. Chantraine,
1968, s. v. χωρά). Ces deux noms ne présupposent pas d’analyse descriptive, ni
ne font référence à un quelconque observateur. La pensée grecque, au lieu de
présenter une vue d’ensemble d’un pays, en énumère les éléments constitutifs :
le relief, la végétation, les fleuves, les différentes cultures, les habitations, etc.,
sans les insérer dans un ensemble constitué qui pourrait susciter une réflexion.
Caractéristique est ici le refus d’Aristote d’entrer dans des détails matériels
quand le philosophe décrit une cité idéale au livre VII de la Politique (cf.
S. Vilatte 1995, p. 161). T όπος et χωρά s’intégreraient davantage à notre notion
actuelle d’espace en tant que réceptacle de différents corps et position de ces
corps les uns par rapport aux autres. C’est pourquoi nous avons ajouté ce terme
à notre étude. A propos de l’au-delà, le problème se complique encore, puisque
la vision en est interdite aux vivants : nul ne peut en avoir connaissance avant
d’être mort. Monde invisible, mais néanmoins sans cesse présent, car lot
commun des humains, l’au-delà appartient à l’imaginaire. Nous nous proposons
donc, comme F. Frontisi-Ducroux (1988, p. 27) à propos de la Gorgone,

d’analyser les façons diverses dont le langage textuel et le langage
iconographique abordent, traitent, résolvent ou éludent le paradoxe
de la représentation de ce qui constitue la forme extrême du non-
visible.

Nous nous attacherons non seulement à l’Hadès, lieu de résidence de la
plupart des défunts, mais également au Tartare et aux Champs-Elysées, régions
qui ont été progressivement intégrées au domaine infernal. Nous sommes
consciente que la nature tient un rôle secondaire dans la pensée grecque, centrée

13 2avant tout sur l’homme . La représentation du milieu paysager risque donc, à
l’époque archaïque, de se limiter à de rares éléments indicatifs, voire
symboliques, ou ornementaux qui seront toujours secondaires par rapport à la
figure humaine. Il sera intéressant de voir, lorsque cette dernière n’est plus
qu’une âme, si les éléments de paysage subsistent, s’ils occupent une place
accrue ou si au contraire ils disparaissent. Nous espérons que, tout accessoires
qu’ils sont, leur comparaison et leur évolution permettront de nous forger une
opinion sur la façon dont les Grecs s’imaginaient l’environnement post mortem.
Du point de vue chronologique, nous avons décidé de poursuivre l’enquête
jusqu’à une période de rupture, ou du moins de transition entre deux
e
conceptions relatives au royaume infernal. La fin du V siècle av. J.-C. a semblé
répondre à cette phase de changement aussi bien en littérature qu’en
iconographie. On passait en effet d’une conception encore « archaïque » de
l’au-delà, qui, sous l’influence des poèmes homériques, se limitait presque
uniquement aux abords infernaux, à une véritable représentation de l’intérieur
de l’Hadès qui s’accompagnait d’une réflexion philosophique et religieuse sur
e
le devenir de l’âme. Les écrits de Platon, au IV siècle, présentent une
géographie infernale subordonnée à la récompense ou à la punition des âmes
selon leurs actions terrestres et à la théorie de la métempsychose. En art, les
vases à sujet infernal d’Italie du Sud attestent une transformation similaire : leur
composition à plusieurs niveaux superposés, où interviennent divers épisodes
(s’opposant ainsi à la figuration unique de l’époque archaïque), crée un
véritable espace à l’intérieur de l’Hadès.
Nous préférons parler de transition plutôt que de rupture, car les deux
conceptions se sont juxtaposées pendant un certain temps : on trouve déjà des
e etraces de la seconde durant le V siècle avant qu’elle ne triomphe au IV siècle.
Ainsi, la Nékyia de Polygnote dans la leschè des Cnidiens à Delphes offre, dès
ela première moitié du V siècle, une composition étagée des abords et de
l’intérieur des Enfers, où s’opère d’une part une répartition nouvelle entre
initiés et non-initiés, et de l’autre la répartition homérique entre héros, héroïnes
et grands criminels. Dans la Deuxième Olympique et dans les fragments de
Thrènes de Pindare, on découvre déjà l’existence d’une justice rémunératrice
dans les Enfers et l’idée d’une purification progressive des âmes à travers leurs
réincarnations successives, tandis que ses autres poèmes font encore allusion à
l’au-delà homérique morne et sans espoir. De même, Euripide et Aristophane
témoignent sporadiquement du développement de la croyance en un Hadès
céleste. Ces idées neuves ont vu le jour sous l’influence des religions à mystères
(l’éleusinisme, l’orphisme et le pythagorisme) et des philosophes
présocratiques. La philosophie, de Thalès à Socrate, a tenté d’élaborer des

2
Cf. K. Woerman, 1876, pp. 98-99 et 114-115 ; G. Méautis, 1939, p. 195 ; E. Pfuhl,
1979, p. 3 ; C. Cousin, 2003 b, p. 257.

14 systèmes du monde plus cohérents et « scientifiques », dans lesquels
s’intégraient les notions de mort et de survivance de l’âme. Empédocle paraît
d’ailleurs y avoir joué un rôle non négligeable.

Nous n'ignorons certes pas l'importance fondamentale de ces premiers
philosophes, mais devant l'étendue du sujet, nous avons choisi de limiter notre
étude littéraire de la représentation de l'espace et du paysage de l'au-delà à trois
genres qui, contrairement à la philosophie, n'ont pas pour objectif premier de
s'ériger en système de pensée unitaire : l’épopée avec Homère, Hésiode, les
fragments du Cycle épique et les Hymnes Homériques ; la poésie lyrique avec
les premiers poètes lyriques, Bacchylide et Pindare ; le théâtre avec Eschyle,
Sophocle, Euripide pour la tragédie, et Aristophane pour la comédie. Un
classement par thèmes sera préféré à un classement par genres et à une étude
purement chronologique qui engendreraient des redites. La chronologie sera
néanmoins respectée dans la mesure du possible à l’intérieur de chaque thème
traité, afin de pouvoir rendre compte d’une éventuelle évolution des
conceptions. Les textes ne semblant livrer que de rares renseignements à propos
du paysage infernal, nous n’hésiterons pas à entreprendre une étude
philologique et linguistique précise, persuadée qu’une attention soutenue au
vocabulaire se révèlera d’une précieuse utilité.
Nous insisterons particulièrement sur les poèmes homériques et hésiodiques,
références permanentes pour les auteurs grecs ultérieurs, et premiers témoins
conservés, pour le lecteur moderne, de croyances relatives à l’au-delà. Le
epaysage infernal, au moins jusqu’au début du IV siècle, sera toujours conçu en
fonction de ces premiers écrits, soit en accord, soit en décalage conscient avec
eux (cf. E. del Basso, 1970-1974, pp. 363-366). L’esprit des Grecs, des poètes
comme des auditeurs, en était imprégné et toute allusion des auteurs à ces
poèmes était parfaitement perçue et comprise par le public qui savait l’apprécier
à sa juste valeur. Nous avons aussi pris le parti de considérer les Hymnes
homériques et les fragments épiques, quelles que soient leurs dates de
composition. La chronologie de ces poèmes, en effet, est encore objet de
controverses, puisque certains, tel l’Hymne homérique à Héraclès, ne
comportent aucun indice susceptible d’en fixer assurément la datation. Par
ailleurs, leurs auteurs, pour s’inscrire dans la tradition épique, ont presque
toujours puisé dans les conceptions infernales évoquées dans l’épopée. Ils
apportent ainsi des témoignages fondamentaux. Même si la valeur du Cycle
3épique est parfois considérée comme inférieure à celle des poèmes homériques ,

3
Voir à ce propos J. Griffin, 1977, notamment pp. 52-53, et J. S. Burgess, 2001, pp. 1 et
7. Cette dévaluation du Cycle épique par rapport aux poèmes homériques remonte à
l’Antiquité, probablement à la période hellénistique avec Aristarque : cf. J. S. Burgess,
2001, pp. 18-19.

15 il n’en constitue pas moins la principale source des auteurs tragiques. Et deux
de ses poèmes, la Minyade et les Retours, contenaient probablement une
description de l’Hadès. Quant à l’Hymne homérique à Déméter, il reste
actuellement la plus ancienne attestation de la fondation des mystères d’Eleusis
et de leurs croyances eschatologiques.
La poésie lyrique fait aussi partie intégrante de notre corpus. Bien que les
epremiers fragments conservés remontent au milieu du VII siècle, ses origines
4paraissent plus anciennes que l’épopée qui en conserve des traces . Multiples
sont les formes qu’elle peut prendre (monodique, chorale, iambique) et ses
sources d’inspiration : elle puise aussi bien dans le fond mythologique utilisé
par l’épopée que dans des thèmes empruntés à la réalité quotidienne
contemporaine (amour, morale, guerre, concours athlétiques…), et développe
sans doute une vision nouvelle, plus proche de l’homme, de l’au-delà.
Malheureusement, de l’œuvre de la plupart des poètes lyriques, Pindare excepté,
subsistent des fragments contenant peu d’allusions infernales. Ces dernières,
sans grandes innovations, semblent relever d’un même esprit et peuvent être
considérées dans leur ensemble. Pindare, en revanche, se montre souvent
original, autant par les idées qu’il véhicule que par la manière dont il les expose.
Avec les tragiques, nous sommes, comme pour les premiers poètes lyriques,
devant un corpus incomplet et qui, paradoxalement, alors que la mort y est
5omniprésente, évoque rarement les Enfers . La difficulté d’une synthèse est liée
non seulement à l’extrême éparpillement des vers relatifs à l’au-delà, mais
encore aux conceptions parfois contradictoires qui se juxtaposent d’un poète ou
d’une œuvre à l’autre, voire à l’intérieur d’une même pièce. En outre, la perte
de certaines tragédies, telles que les Evocateurs d’âmes ou le Sisyphe d’Eschyle,
nous prive assurément de précieux indices sur la représentation du monde
infernal. Pour trouver un texte uniquement consacré à l’au-delà, nous sommes
réduits à nous tourner vers le théâtre d’Aristophane. Parmi les auteurs
comiques, Aristophane n’est certes pas le seul à avoir évoqué les Enfers sur
scène : dans les Crapataloi de Phérécrate, feu Eschyle parlait de son art (FF. 80-
99) ; en 412, Eupolis, dans les Dèmes, avait ressuscité des hommes d’Etat pour
rétablir l’ordre à Athènes (FF. 90-135), et quelques années plus tard, vers 403,
Aristophane lui-même, dans le Gérytadès, envoyait chercher dans l’Hadès des
poètes défunts (FF. 149-183). Mais les maigres fragments de ces trois comédies
se révèlent de peu d’utilité pour notre sujet, et les autres œuvres de l’ancienne
comédie ne contiennent que sporadiquement des allusions au royaume infernal.

4
L’Iliade atteste en effet de l’existence de péans en l’honneur d’Apollon (I, 472-474),
de thrènes (XXIV, 720-722), de chants d’hyménée (XVIII, 491-493) et de parthénées
(XVI, 181-183).
5
Bien que le sujet de l’Alceste d’Euripide se prête davantage à une évocation du monde
infernal, la vision qu’en donnent les personnages demeure imprécise et traditionnelle.

16 Nous nous attacherons donc exclusivement à l’étude des Grenouilles
d’Aristophane, comédie qui présente le double avantage de nous être parvenue
intégralement et de posséder une action se déroulant entièrement sur le chemin
ou à l’intérieur de l’Hadès. Cette pièce forme ainsi un développement unitaire
sur les Enfers, au même titre que l’épisode de la Nékyia du chant XI de
l’Odyssée, mais plus long et plus récent. Il est donc probable qu’elle contient
une géographie infernale cohérente, qui n’existe pas dans les brefs passages de
la poésie lyrique ou de la tragédie et qui permettra sans doute d’appréhender
l’évolution des conceptions sur l’au-delà depuis l’époque homérique. Si besoin
est, nous confirmerons ou compléterons cette description par d’autres extraits
tirés d’Aristophane ou d’auteurs de l’ancienne comédie. Toutefois, si le
témoignage d’Aristophane sur les Enfers demeure capital, nous devons toujours
avoir à l’esprit la déformation comique, inhérente au genre, pour tenter de
discerner la part d’exagération dans les informations que nous recueillerons.

Une fois notre opinion forgée sur la perception de la géographie infernale en
littérature, nous nous attacherons à l’iconographie. Car nous avons décidé de
séparer l’étude des textes et celle des documents archéologiques : nous refusons
l’idée d’un ouvrage qui se borne à une simple énumération de textes illustrés
par quelques représentations figurées. Les images en effet constituent un moyen
d’expression à part entière (cf. G. Siebert, 1979, pp. 63-64) ; elles n’ont pas un
simple statut de subordination à l’égard des textes, qui servirait à les illustrer,
les éclairer et combler leurs lacunes. Les innovations que propose la céramique
ne s’inspirent pas forcément, loin s’en faut, de modèles littéraires, et quand bien
6même cela serait, l’image est toujours le résultat d’une transposition . Elle est,
pour la pensée grecque, un moyen d’expression différent, ainsi que l’a souligné
F. Vian (1984, p. 216) en conclusion d’un colloque consacré aux relations entre
textes et images :

Sans nier qu’il y ait eu des influences réciproques et qu’il soit
parfois permis d’expliquer le texte par l’image et inversement, il
semble que la création littéraire et la création artistique évoluent
plutôt d’une façon indépendante, quoique parallèle. […] Mais, si
ces convergences dans l’évolution des mentalités sont
remarquables, il ne s’ensuit pas que poètes et artistes traitent les
mêmes sujets aux mêmes époques, ni surtout qu’ils les traitent en
adoptant les mêmes versions. Les uns et les autres puisent, d’une
manière indépendante, à un fonds commun, riche et divers, de
traditions orales qu’ils exploitent et interprètent à leur guise.
Comme l’avait justement écrit Ch. Dugas (Antiquité classique, 6,

6
Cf. C. Robert, 1881, pp. 5-23 ; Ch. Dugas, 1960, pp. 35-49 et 59-74 ; F. Frontisi
Ducroux, 1986, p. 211 ; C. Cousin, 2006 c, pp. 265-666.

17 1937, 5-26), il existe une « tradition graphique » autonome que les
poètes ignorent ou que la littérature n’enregistrera que beaucoup
plus tard.

Il convient par conséquent de traiter l’iconographie comme un corpus
fondamentalement distinct de la littérature, quitte ensuite à établir une
comparaison entre les deux pour obtenir une vision globale. Nous nous
efforcerons par conséquent de réunir le plus possible de documents
archéologiques sur les Enfers afin de constituer des « séries » à propos de
différents thèmes infernaux. Puis nous procéderons à une étude attentive des
signes variés (nombre et position des personnages, attributs, habits, décors…),
comme en littérature pour le vocabulaire. Car la modification, la disparition ou
l’apparition d’un signe peuvent être l’indice d’une évolution dans
l’interprétation d’un mythe : l’iconographie grecque ou italique, en opposition à
l’art égyptien par exemple, met en scène un récit figuré, une narration dessinée
7du mythe , où chaque figure et chaque objet acquièrent une place particulière.
L’artiste s’inscrit toujours dans une tradition qu’éventuellement il modifie ou
simplifie selon la connaissance qu’il a du mythe. Ses innovations ne peuvent
intervenir que sur des détails, sinon la scène de référence ne serait plus
comprise (cf. E. H. Gombrich, 1971, pp. 102-113). Et toute notre attention sera
requise pour retrouver nombre d’effets que notre regard, noyé par la pléthore
d’images tridimensionnelles de nos sociétés modernes, ne perçoit plus
d’emblée.
Ces problèmes de lisibilité de l’image sont d’autant plus importants pour le
spectateur actuel qu’il n’est pas imprégné de mythologie comme l’étaient les
Grecs. La représentation demeure souvent énigmatique pour qui en ignore le
sujet. Les textes sont alors susceptibles de fournir une clef pour l’interprétation.
C’est pourquoi nous ferons souvent précéder les descriptions de vases d’une
synthèse des différentes versions qu’a transmises la littérature à propos d’un
mythe. Toutefois ce rappel littéraire, loin de soumettre un mode de narration à
l’autre, en soulignera au contraire les différences et établira fréquemment
l’indépendance des deux traditions. Nous en aurons certainement la preuve à
l’occasion de la description littéraire d’une peinture perdue, la Nékyia de
Polygnote à Delphes, présentée par Pausanias. Un écrit, tout fidèle soit-il, est
incapable de rendre compte de tous les aspects d’une image. Nous serons donc
confrontée à des problèmes similaires à ceux que nous aurons rencontrés à
propos d’images sans texte.
Ainsi, l’unique moyen en iconographie de percevoir une vision particulière
de l’espace et du paysage de l’Hadès, puis de considérer son évolution, sera

7
Voir G. M. A. Hanfmann, 1957, pp. 71-78, et P. H. von Blanckenhagen, 1957, pp. 78-
83.

18 d’abord de comparer une représentation figurée avec les représentations
contemporaines qui traitent du même sujet et, ensuite, d’en suivre les
modifications chronologiques. De ce fait, nous adopterons pour la partie
iconographique, comme pour la partie littéraire, un plan thématique à l’intérieur
duquel nous inscrirons une étude chronologique. Puisque nous ne possédons pas
de représentation du Tartare ou des Champs-Elysées (du moins ne savons-nous
pas les reconnaître), nos investigations porteront uniquement sur l’Hadès. Nous
essaierons tout d’abord de repérer si les images hésitent, comme les premiers
textes, sur sa localisation terrestre ou souterraine. Puis nous tenterons de
dégager les éléments constitutifs du paysage infernal afin de considérer
comment les imagiers sont parvenus à traduire sous forme graphique une notion
aussi abstraite que l’au-delà, quels éléments significatifs ils ont retenus. Car
l’image, qui n’est jamais transposition du réel, l’est d’autant moins lorsqu’elle
figure un monde imaginaire ! Elle est révélatrice d’une construction mentale qui
laisse entrevoir la façon dont les Grecs se mettaient en scène jusque dans la
mort et comment ils concevaient l’au-delà et son environnement.

Nous réserverons pour la conclusion une comparaison des éléments
recueillis dans l’une et l’autre partie de notre ouvrage. En effet, Nous adhérons
entièrement au principe énoncé par Jean-Marc Moret dans son livre consacré à
L’Ilioupersis dans la Céramique italiote (1975, p. 272) :

Philologues et archéologues tireront toujours le plus grand profit
du rapprochement entre les textes et les images, mais, pour qu’une
telle mise en parallèle soit valable, il faut que les deux recherches
soient menées en toute indépendance. [...] En confrontant alors,
mais seulement alors, les résultats de cette double enquête, on sera
sûr de parvenir à des conclusions fécondes [...]. Car, s'il est vrai
qu'en Grèce plus qu'ailleurs image et récit sont les deux faces
complémentaires d'une même réalité, le mythe, il s'en faut de
beaucoup qu'une image soit toujours l'illustration d'un texte précis,
ni un texte la contrepartie exacte d'une représentation figurée.

Nous espérons que cette comparaison nous permettra d'obtenir une vision
globale du paysage et de l'espace du royaume des morts auquel les Anciens ont
toujours attaché une extrême importance : preuve en est l’abondance de textes,
d’inscriptions et de documents archéologiques qui sont parvenus jusqu’à nous.














PREMIERE PARTIE :

ETUDE

LITTERAIRE


21

CHAPITRE 1

L’UNIVERS ET LA LOCALISATION INFERNALE



Les premiers vers relatifs à la conception de l’univers se trouvent chez
1Homère et Hésiode, et, par la suite, les scholiastes et grammairiens antiques
n’ont pas manqué de les commenter. Dans le cadre de notre sujet, ils présentent
un intérêt fondamental pour savoir s’il existait, dès cette époque, un espace
géographique infernal précis, localisé à un quelconque endroit de la surface
terrestre, ou bien si cette notion d’espace infernal ne s’est constituée que plus
tard.

1. Un univers tripartite

Le chant VIII de l’Iliade (v. 13 à 16) fait de l’univers homérique un monde à
trois étages. Les limites extrêmes sont constituées en haut par la voûte du ciel,
en bas par le Tartare. La terre, au-dessous de laquelle s’étend l’Hadès, en
marque le centre. Les scholies des manuscrits A et T commentent cette
conception en la précisant :
De même que les régions célestes sont divisées en trois niveaux,
l’air jusqu’aux nuées, puis l’éther jusqu’aux astres brillants et au
royaume de Zeus, de même les régions souterraines se divisent de
la terre à l’Hadès et de l’Hadès au Tartare. A l’opposé de l’Olympe
2
se situe le Tartare .

1
C’est ainsi que nous nommerons, par mesure de facilité, le ou les aèdes à l’origine de
l’Iliade et de l’Odyssée. Les citations de l’Iliade sont tirées de A. Ludwich, 1995 ; celles
de l’Odyssée, de P. von der Mühll, 1993.
2
Scholia Graeca in Homeri Iliadem, recensuit H. Erbse, Berlin 1969-1988, scholies A
et T à Il. VIII, 13 b : ὡς τὰ οὐράνια τρία διαστή μ ατα ἔχει, ἀέρα μ έχρι νεφελῶν, εἶτα
αἰθέρα μ έχρι τῶν φαινο μ ένων καὶ τῆς Διὸς ἀρχῆς, o ὕτω καὶ ἀπὸ γῆς εἰς Ἅιδ ο υ, ἀπὸ δὲ
Ἅιδ ο υ εἰς Τάρταρον. ἐναντίος Ὀλύ μ πῳ ὁ Τάρταρος.
Une idée similaire est développée dans le commentaire du vers 16 : τοσοῦτόν φησι τὸν
Τάρταρον ἀφεστάναι τοῦ Ἅιδ ο υ ὅσον ὁ οὐρανὸς τῆς γῆς. διὰ δὲ τούτων σφαιροειδῆ τὸν
κόσ μ ον συνίστησι, κέντρου λόγον ἐπέχουσαν εἰσαγαγὼν τὴν γῆν, καὶ τὰς ἀπ’ αὐτῆς
ἐκϐαλλο μ ένας εὐθείας εἰς ἑκάτερα τὰ πέρατα ἴσας λέγων εἶναι.
Il dit que le Tartare est éloigné de l’Hadès autant que le ciel de la terre. Il crée
donc un univers sphérique dont le point central se situe sur la terre et il affirme

23 A côté du commentaire figure le dessin suivant :

αἰα ἰθήρ
-------------------- --------------------
ἀήρἀ ήρ
--------------------------- ---------------------------
αἵαἵδηςδ ης
-------------------- --------------------
τάρταροςτ ά ρταρος

Quant à la surface terrestre, intermédiaire entre les deux extrêmes, elle est
3
conçue comme circulaire : le fleuve Océan l’entoure et en marque les limites .

Cette conception verticale tripartite de l’univers se retrouve, identique, dans
la Théogonie d’Hésiode. Les vers 116-119 font allusion aux trois constituants
essentiels que sont le ciel, la terre et le Tartare. P. Mazon en 1928 émet un doute
sur l’authenticité des deux derniers vers, car Platon (Banquet 178 b) et Aristote
(Métaphysique A4. 984 b 27-29) les omettent dans leurs citations. La mention
des Immortels, il est vrai, peut paraître étrange alors que la terre sort tout juste
de l’Abîme et ne donnera naissance à des êtres vivants qu’après avoir mis au
4monde un certain nombre d’entités. Il faudrait, à ce compte, athétiser
également le vers 117 qui la qualifie de πάντων ἕδος, « fondement de tout ». Le
génitif pluriel πάντων est ambigu ; s’agit-il d’un masculin ou d’un neutre ?
P. Mazon, dans sa traduction, le considère comme un masculin, « assise à tous
les vivants », mais il semble préférable de laisser l’ambiguïté. Là aussi, Hésiode
parle de ce qui n’est pas encore créé. Ces allusions ne doivent pourtant pas
étonner. Hésiode, C. Robert (1905, pp. 473-476) et plus récemment J. S. Clay
(2003, p. 15) le soulignent, procède souvent par anticipation, rompant ainsi
l’ordre chronologique de sa narration. En outre, c’est la première fois que le
poète évoque la terre. Il est donc normal qu’il note l’importance de son rôle à
venir et qu’il la situe dans l’univers. Les vers 118-119 obéissent, selon
R. A. Prier (1972, pp. 54-55 et 1976, pp. 45-48), au procédé oppositionnel qui

que si, à partir de celle-ci, on trace des lignes droites vers chacune des deux
extrémités, elles sont égales.
Cf. M. Schmidt, 1976, pp. 75-112.
3
Il. XIV, 200 ; XVIII, 399 ; Od. XX, 64-65 ; sur le bouclier d’Achille, Héphaistos place
l’Océan à l’extrême bord : Il. XVIII, 607-608. Voir infra p. 25, n. 6.
4
Elle enfante d’abord seule Ciel (v. 126-127), puis les Montagnes (v. 129) et Flot
(v. 131-132). Ce n’est qu’après son union avec Ciel qu’elle donnera naissance aux
premiers êtres vivants : les Titans (v. 133-138), les Cyclopes (v. 139-146) et les
Hécatonchires (v. 147-153).

24 se retrouve à travers tout le poème : le vers 118 présente la région supérieure,
κάρη νιφόεντος Ὀλ ύ μ που, et le vers 119, la région inférieure, Τάρταρά
5τ’ ἠερόεντα . Ils forment donc une entité qui s’intègre sans problème. Cette
allusion est amplement développée aux vers 720-725. Tout en dépeignant un
univers identique à celui d’Homère, Hésiode se montre beaucoup plus précis.
L’image de l’enclume qui tombe du ciel au Tartare en passant par la terre insiste
sur la parfaite symétrie du cosmos. L’égalité de la distance entre Ciel et Terre,
puis Terre et Tartare est soulignée non seulement par l’identité des chiffres
( ἐννέα, v. 722 et 724 ; δεκάτῃ, v. 723 et 725), mais aussi par une construction
de phrase similaire aux vers 722-723 et 724-725 ; l’ordre des mots y est
rigoureusement semblable, ἐκ γαίης (v. 725) remplaçant οὐρανόθεν (v. 723) et
ἐς Τάρταρον (v. 725), ἐς γαῖαν (v. 723).
Chez Hésiode aussi, la terre constitue un disque entouré d’Océan. Nous
l’apprenons à propos de Styx, θυγάτηρ ἀψορρόου ᾽Ω κεανοῖο, « fille d’Océan,
6qui revient vers son cours » . Aux vers 789-792, Hésiode précise qu’il s’agit
d’un bras d’Océan. Il emploie de nouveau les chiffres ἐννέα et δεκάτη, comme
si l’univers était régi par les mêmes nombres symboliques verticalement et
7horizontalement, la terre formant le centre . Le cosmos est fondé sur des parties
symétriques et opposées, dont les dimensions spatiales répondent à des nombres
mythiques, ainsi que l’illustre le schéma suivant :

5
Ceci expliquerait le pluriel Τάρταρα, « les régions tartaréennes », par opposition aux
régions célestes (sur la différence d’emploi entre Τάρταρος et Τάρταρα, voir infra,
chapitre 2). La représentation du monde donnée ici concorde avec celle des vers 720-
725 : les régions tartaréennes sont sises μ υχῷ χθονός, « tout au fond de la terre »
(v. 119) ; elles en constituent donc la couche inférieure située, aux vers 724-725, à neuf
jours de la couche supérieure, c’est-à-dire de la surface terrestre.
6
Théog., 776. Cf. aussi Bouclier, 314-315. Cette conception apparaît également dans les
Chants Cypriens (F. 9 Bernabé = 6 Kinkel) et peut-être dans la Petite Iliade (F. 32
Bernabé = Pap. Oxy. 2510, vers 2), chez Alcée (F. 345 Voigt), Eschyle, Prom., 140-
143, Euripide, Or., 1377-1379, Hérodote II, 21 et 23 ; IV, 8 et 16.
7
Ce sont encore des nombres identiques qui concernent la punition d’un dieu parjure au
vers 803 : écarté pendant neuf années ( ἐννέα πάντα ἔτεα) de l’Olympe, il pourra
réintégrer le séjour divin seulement à la dixième ( δεκάτῳ).

25


CI EL
(9 jours)



Océan [TER RE] Océan
(9 cercles) (9 cercles)


(9 jours)
TAR TARE




Est-ce Hésiode qui a repris en la développant la pensée homérique, ou
Homère qui a résumé celle d’Hésiode ? Les critiques modernes restent divisés
8sur la primauté à accorder . Peut-être tous deux reflètent-ils des traditions orales
parallèles et coexistantes, ou bien puisent-ils dans la pensée commune archaïque
et l’adaptent-ils en fonction de leur sujet. Le contexte joue en effet un rôle
fondamental, qui explique la différence des descriptions. Au chant VIII de
l’Iliade (v. 13-16), Zeus cherche à effrayer les dieux olympiens ; aussi insiste-t-
il sur la profondeur du Tartare par rapport à l’Hadès : il sait que les dieux
détestent l’Hadès, un lieu situé bien plus bas que l’Hadès leur paraît donc
d’autant plus haïssable ! Le dessein d’Hésiode est autre : par l’expulsion des
Titans du ciel et leur chute dans le Tartare, il insiste sur la symétrie du monde,
d’où les valeurs numériques qu’il emploie. Il ne mentionne pas l’Hadès, bien
qu’il en connaisse l’existence souterraine, de peur de rompre le bel agencement
cosmique qu’il présente.
Il est temps d’examiner les deux régions infernales de cet univers et d’en
préciser la localisation. Commençons par l’extrême limite inférieure, le Tartare.

8
Pour un état de la question, cf. W. Karl, 1967, p. 76, notes 19 et 20, et A. Ballabriga,
1990, pp. 22-25.

26 2. Situation géographique du Tartare

a) Homère

Les poèmes homériques font peu allusion au Tartare, mais insistent sur sa
localisation souterraine. L’essentiel se trouve dans l’Iliade. Le chant VIII en
constitue le plus bel exemple, notamment les vers 14 et 16. L’expression ὑπὸ
9χθονός y est précisée par un champ lexical qui évoque la profondeur, l’abîme :
10βέρεθρον , et surtout les expressions superlatives τῆλε μ άλα ετ βάθι στος qui
insistent sur la notion d’éloignement par rapport à la surface terrestre. L’adjectif
βαθύς qualifie également le Tartare au vers 481 du chant VIII. Cependant, les
termes les plus fréquents appartiennent au radical *ner : ἔνερθ’ (VIII, 16), νέρθε
(XIV, 204), νέρτεροι (XV, 225). F. Bader (1986, pp. 19-35) explique ce radical
par une agglutination de *r au thème *ne. C’est pourquoi nous possédons des
mots issus de deux formes : *ner que l’on trouve dans le grec ( ἐ) νέρθε( ν)
< *ner-dhe(n), et une formation sans *r avec le degré zéro du premier élément,
*n-dhe(r), qui apparaît par exemple dans le sanskrit ádhar-a, « sous », et dans le
latin inferi. Ce thème désigne non seulement la position « sous » et le
mouvement vers le bas, mais aussi la privation (cf. la négation *ne).
L’explication de F. Bader apporte une richesse de sens très intéressante. En
effet, la notion d’« Enfers » (contenue dans le sanskrit naraka-, naraka ; dans le
grec νέρ- τεροι, ἔ- νερ- οι ; et dans le latin inferi) serait ainsi désignée comme un
lieu à la fois « privé de la lumière du soleil, et sous la terre (et la mer) sous
11lesquelles se trouve le soleil après son coucher » . Et ce sont bien des régions
souterraines, et non pas seulement les extrémités du monde habité, qu’indiquent

9
Plutôt que le sol, χθών désigne ici la surface terrestre constituant la limite du royaume
souterrain. Nous retrouvons cette valeur dans l’expression χθόνα δύνε μ αι, « descendre
sous la terre », c’est-à-dire « mourir » (Il. VI, 411).
10
Il est intéressant de noter que βέρεθρον, forme épique de βάραθρον, se rattache à la
w w
racine *g °r-H / g er-H, que l’on retrouve dans βιϐρώσκω, « dévorer, engloutir ». Or la
mort dans l’Antiquité a souvent été conçue comme un engloutissement, peut-être dû à la
décomposition des chairs. Cet engloutissement a été personnifié par des monstres qui
prennent place à l’entrée des Enfers et dont la fonction est de dévorer les chairs, tels
Cerbère ou l’Eurynomos de la peinture de Polygnote à la leschè de Delphes.
11
F. Bader, 1986, p. 19. Dans la suite de cet article, l’auteur rattache au thème *ner des
mots de sens « plonger », faisant allusion au mouvement du « soleil qui s’immerge dans
l’eau à son coucher » (p. 20). D’où le nom des divinités de l’immersion : Nérée et les
Néréides. Là encore, cette hypothèse se révèle digne d’intérêt, dans la mesure où les
Néréides ont très souvent reçu, tant en littérature que dans l’art, une connotation
chthonienne. Par leur nom, elles évoqueraient donc les deux composantes sémiques de
*ner : l’immersion et la mort (comme le soleil qui, lorsqu’il « plonge » à son coucher,
gagne les régions infernales).

27 les νείατα du chant VIII (v. 478-479) : le mot est construit sur la racine *nei,
apparentée à *ni, « sous ».
La localisation géographique du Tartare homérique, à la fois souterrain et
privé de soleil, ne prête donc à aucune équivoque. Qu’en est-il dans les textes
hésiodiques ?

b) La descriptio Tartari de la Théogonie

Difficultés de la
La principale description du Tartare chez Hésiode apparaît aux vers 726 à
819 de la Théogonie. Mais la compréhension de ce texte constitue une source
inépuisable de discussions pour les critiques modernes. Il faut donc en affronter
les problèmes avant de nous intéresser à la géographie du lieu. Deux tendances
ese dessinent parmi les commentateurs. Ceux de la fin du XIX et de la première
emoitié du XX siècles y voyaient l’accumulation incohérente d’une multitude
12d’interpolations . Les critiques plus récents, au contraire, considèrent Hésiode
13
comme l’auteur, sinon de la totalité, du moins de la majeure partie du texte .
Reprenons les différentes difficultés et essayons de voir si elles sont, ou non,
compatibles avec la pensée hésiodique. Dans les vers 713-725, qui forment une
sorte de transition entre la Titanomachie et la descriptio Tartari, les Titans,
vaincus par les Hécatonchires, sont précipités ὑπὸ χθονὸς εὐρυοδείης, « sous la
vaste terre » (v. 717). L’auteur saisit l’occasion pour esquisser une description
du Tartare. Certes, au μ έν du vers 717 ne correspond aucun δέ, mais on peut le
comprendre comme la forme affaiblie de μ ήν, « assurément, il est vrai », et
P. Chantraine (1953, p. 159) donne des exemples de l’emploi d’un « article-
pronom démonstratif » suivi de μ έν seul. Vient ensuite une présentation du
Tartare (v. 726-735) : il est enclos par une enceinte ( ἕρκος, v. 726) et se
14présente comme une gorge . Il s’agit donc d’un gouffre (cf. χάσ μ α μ έγα,

12
Cf. A. Meyer, 1887, pp. 67-74 ; E. Lisco, 1903, pp. 65-73 ; P. Mazon, 1928 ;
F. Jacoby, 1930, pp. 19-27 ; F. Schwenn, 1934, pp. 16-36 ; G. S. Kirk, 1962, etc. Une
exception est cependant à noter, celle de C. Robert, 1905, qui prend nettement parti en
faveur de l’unité du poème.
13
M. C. Stokes (1962, pp. 11-12) rejette simplement les vers 743-745 ; M. L. West
(1966, p. 358), les vers 734-735 et 740-745 ; H. Schwabl (1966, pp. 97-106), W. Karl
(1967, pp. 69-94), M. E. Pellikan-Engel (1974, pp. 19-38), M. D. Northrup (1979,
pp. 34-35) et D. M. Johnson (1999, pp. 8-10) acceptent le passage dans son intégralité ;
A. Ballabriga (1986, pp. 257-258) semble également partisan de l’unité. F. Solmsen, qui
n’exprimait, en 1949 et 1970, que quelques réserves à propos des vers 807-819, a
changé d’avis et, en 1982 (pp. 14-17), doute du passage entier.
14
Hésiode, Théog., 727 : δειρή. Cf. encore à l’époque latine, Virgile, Enéide VI, 201 et
273 : fauces Orci.

28 v. 740) dont le haut est constitué par « les racines de la terre et de la mer
15inféconde » (v. 727-728) . Ces racines, que l’on retrouve au vers 812, sont les
garants de la stabilité de l’ensemble et insistent sur la sûreté de la prison
16tartaréenne où sont enfermés les Titans .
Avec le vers 729 commence une longue série de ἔνθα, leitmotiv dont la
fonction permet à la description de « rebondir », puisque chacun marquera
17l’ouverture d’une nouvelle peinture . Le vers 731, en situant le Tartare
πελώρης ἔσχατα γαίης, semble contredire ce qui précède. L’interprétation de
18l’accusatif adverbial ἔσχατα est délicate. P. Mazon, qui le traduit par « à
l’extrémité », conclut à une interpolation, le Tartare ne pouvant se placer à la
fois sous et à l’extrémité de la terre. Néanmoins, les deux notions ne semblent
pas incompatibles : le Tartare, présenté comme un gouffre, peut avoir son accès
vers le monde terrestre situé « à l’extrémité de la terre », ce qui n’empêche pas
19l’abîme tartaréen lui-même de s’étendre sous terre . Le Tartare serait alors senti
comme un lieu possédant à la fois une composante horizontale (l’extrémité de la
terre) et une composante verticale (le gouffre souterrain), toutes deux insistant
sur l’isolement, l’éloignement par rapport au monde habité. Une deuxième
interprétation retient notre attention : ἔσχατος, outre l’idée d’extrémité, exprime
20parfois la profondeur ou la hauteur . Le sens du vers enlèverait alors toute
contradiction : les Titans sont emprisonnés « en un lieu moisi, au fond de
l’énorme terre », « dans les parties les plus basses ». Le Tartare est un endroit
entièrement clos, dont l’entrée est fermée par des portes (v. 732), sans doute
placées en haut de la gorge. En effet, près d’elles habitent les Hécatonchires

15
L’interprétation de δειρή donnée par A. Meyer (1887, pp. 68-69) et E. Lisco (1903,
pp. 65-66) n’est guère satisfaisante : ils y voient le « sommet » d’une colline ou d’une
montagne, ce dont résulte une géographie plutôt déconcertante, et la mention des
racines de la terre et de la mer aux vers suivants devient incompréhensible. Le sens
géographique, « ravin étroit et profond », attesté par Pindare (Ol. III, 27) convient
mieux. Cf. M. D. Northrup, 1979, p. 24, A. Ballabriga, 1986, p. 258, note 3, et
D. M. Johnson, 1999, p. 14.
16
Cf. M. C. Stokes, 1962, p. 15 et D. M. Johnson, 1999, p. 15.
17
Théog. 734, 736, 758, 767, 775, 807 et 811. Un seul développement ne commence pas
par ἔνθα, celui où il est question de Japet, de Nuit et de Jour (v. 746-757). C’est
cependant un adverbe de lieu, πρόσθεν, qui l’introduit.
18
M. L. West (1966, p. 362) a montré que ἔσχατα était utilisé avec un sens adverbial en
Il. XI, 8. Cette interprétation conviendrait aussi pour le vers 731 de la Théogonie.
19
Une telle conception se rencontre également pour l’Hadès homérique (voir infra
pp. 58-59), conçu comme souterrain, mais dont l’entrée est localisée aux confins
occidentaux de la terre et de l’Océan.
20
Cf. Sophocle, Trach. 1053-1054 : ἔσχάτας σάρκας, « au plus profond des chairs » ;
Théocrite XVI, 52 : Ἀΐδαν τ’ εἰς ἔσχατον, « vers le fond des Enfers ».

29 21(v. 734-735), comme le confirment les vers 813-817 . Du fond du Tartare où
gisent les Titans, nous sommes donc remontés vers la partie supérieure et c’est
le paysage qui recouvre le gouffre que décrit à présent Hésiode (v. 736 sqq).
Les « sources et les extrémités de tout » ( πάντων πηγαὶ καὶ πείρατα, v. 738) ne
désignent sans doute rien d’autre que « les racines de la terre et de la mer
inféconde » du vers 728. Cependant, il ne s’agit pas d’une simple répétition ; la
reprise est plus développée et rend compte de la structure du monde hésiodique.
22Comme l’ont déjà remarqué M. L. West et M. D. Northrup , les termes πηγαί et
πείρατα ne sont pas à prendre dans leur sens technique. Ils désignent le point de
rencontre de deux mondes différents, l’un souterrain, l’autre terrestre. Si
πείρατα s’applique aux limites inférieures des trois composantes terrestres (ciel,
mer et terre), πηγαί se réfèrerait plutôt aux sources de la mer. La séparation du
monde terrestre en trois éléments apparaît aussi dans l’Odyssée, où les confins
de l’Océan, nous le verrons infra, sont les lieux de jonction des niveaux
23cosmiques (Hadès souterrain, terre, mer et ciel) . Il n’est d’ailleurs pas
obligatoire que le mot πηγαί soit réservé à la mer. Certes il est motivé par la
présence de l’élément liquide parmi les quatre éléments cités, mais le génitif
24πάντων défend de l’attribuer seulement à l’eau . Comme le constate
M. C. Stokes (1962, p. 31), ce n’est pas la première fois qu’Hésiode crée une
image poétique de ce genre dans la Théogonie. Aux vers 695-696 et 847, par
exemple, où l’on retrouve les mêmes éléments qu’en 736-738, le verbe ζέω, qui
caractérise un liquide, est employé aussi pour la terre. La mention des πηγαὶ καὶ

21
Si nous situons les Cent-Bras à l’entrée de la δειρή, et non plus au fond du Tartare,
l’objection de M. L. West (1966, p. 358) disparaît, leur lieu de résidence est identique
dans les deux passages. Cf. M. D. Northrup, 1979, p. 5.
22
M. L. West, 1966, p. 358, et M. D. Northrup, 1979, p. 26. H. Fränkel (1962, p. 17)
situe également ces extrémités et ces sources entre le Tartare et le monde terrestre,
comme marquant la frontière entre les deux mondes. Voir aussi W. Karl, 1967, pp. 82-
84.
23
L’objection de G. S. Kirk (1956-1957, pp. 10-12, et 1962, pp. 61-96), qui qualifiait
les vers 736 sqq d’absurdes, tombe si πηγαὶ καὶ πείρατα s’applique à la limite inférieure
du monde terrestre, et non aux racines les plus basses du Tartare comme le voulait Kirk,
et si les niveaux cosmiques s’y rejoignent. Ciel et Enfers peuvent ainsi coexister.
24
Cf. Scholia vetera in Hesiodi Theogoniam, recensuit Lambertus di Gregorio, Milan
1975, scholies au vers 736 : ἔ ν θ α δ ὲ γ ῆ ς δ ν ο φ ε ρ ῆ ς : ἐκεῖ καὶ τῆς γῆς καὶ τοῦ
οὐρανοῦ καὶ τοῦ Ταρτάρου καὶ τοῦ πόντου καὶ πάντων αἱ ἀρχαὶ καὶ τὰ τέλη εἰσίν.
R2WLZTX.
Là sont le commencement et la fin de la terre, du ciel, du Tartare, de la mer et de
tout.
Et au vers 738 : ἑ ξ ε ί η ς π ά ν τ ω ν π η γ α ί : πάντων ἡ ἀρχὴ ἐκ τοῦ Ταρτάρου
ἐκφέρεται καὶ ἐκεῖ ἀποτελεῖται. R2W LZX.
Le commencement de tout s’élance du Tartare et s’achève à cet endroit.

30 πείρατα met l’accent sur les deux composantes essentielles de l’univers, le
domaine supérieur (mer, ciel, surface terrestre) et le domaine souterrain
(Tartare, Hadès), et sur la « barrière » infranchissable qui les sépare. Qui
voudrait passer se heurterait soit à des « lieux terribles et moisis que même les
dieux haïssent » (v. 739), soit, s’il voulait emprunter la « gorge » du Tartare,
25aux portes d’airain de Poséidon (v. 732-733) .
Le vers 740 est sans doute le plus problématique du passage. L’interprétation
la plus fréquente fait de χάσ μ α μ έγα une apposition à ce qui précède. Or le sens
reste peu convaincant : comment les « sources et les extrémités de tout »,
frontières entre deux mondes, peuvent-elles adopter la forme d’un « abîme
immense » ? Ce χάσ μ α μ έγα qualifierait mieux le Tartare. Le sens de χάσ μ α
ainsi que la construction de la phrase permettent-ils une telle hypothèse ?
Χάσ μ α, nom formé sur le verbe κάσκω, « s’ouvrir, s’entrouvrir », se rattache à
26la racine *ghen / *ghei indiquant l’idée de vide, de creux . Χάσ μ α désigne un
gouffre béant qui conviendrait donc bien à l’entrée de la δειρή tartaréenne.
W. Karl (1967, p. 82) propose de voir dans les vers 736-739 la localisation de
cette faille : ἔνθα (v. 736) introduirait une proposition subordonnée « là où », et
χάσ μ α μ έγα serait alors le sujet de la proposition principale elliptique du verbe
ἐστί. La traduction donnerait : « Là où se suivent les sources et les extrémités de
tout, de la terre sombre et du Tartare brumeux […], se trouve un abîme
immense ». M. D. Northrup (1979, p. 27), quant à lui, propose de suppléer un
second ἔνθα avant χάσ μ α μ έγα : « Là se suivent les sources et les extrémités de beux […], là se trouve un abîme
immense », le verbe ἐστί n’étant pas répété dans la dernière partie de la phrase.
L’absence de répétition de l’adverbe de lieu est relativement fréquente dans la
poésie archaïque. Le vers 744 en fournit un exemple. L’omission de ἐστί est
moins usuelle, mais on la retrouve aux vers 743 et 766. « La phrase nominale
confère à l’énoncé une valeur essentielle ; on pourrait dire aussi qu’elle
comporte un jugement de valeur », remarque P. Chantraine (1953, p. 3). Ainsi
ce χάσ μ α désignerait l’entrée du Tartare et l’auteur en marquerait l’importance
non seulement par l’emploi de l’adjectif μ έγα, mais aussi par la structure même
de la phrase.
M. L. West (1966, p. 358) condamne les vers suivants (740-743) sous
prétexte que les vers 724-725 donnaient une notion de distance différente. Mais
cette contradiction apparente s’élude si l’on considère que le poète change de
point de vue. Dans le premier passage, en effet, l’image de l’enclume qui tombe
pendant neuf jours permettait de souligner la parfaite symétrie de l’univers. Elle

25
Sur le Tartare comme espace infranchissable, cf. M. Detienne et J.-P. Vernant, 1974,
pp. 278-279.
26
P. Chantraine, 1968, s. v. κάσκω. De cette racine provient également le mot
χάος < * χά ος.

31
insistait ainsi sur l’extrême éloignement de la prison des Titans pour qui le
retour sur terre se révélait impossible (cf. D. M. Johnson, 1999, p. 13). Autre est
le contexte du second passage : on n’arriverait pas à toucher le fond du Tartare,
même au bout d’une année, non à cause de la profondeur incommensurable du
27
gouffre, mais à cause des tempêtes incessantes (v. 742-743) . L’hypothèse
d’A. Ballabriga (1986, pp. 260-261), qui propose de faire de πάντα le sujet des
vers 740-741, semble intéressante : « gouffre béant dont toutes choses
n’atteindraient pas le fond au bout d’une année, à peine franchies les portes : çà
et là tempête sur tempête les emporterait ». Il n’est pas ainsi nécessaire de sous-
entendre un sujet indéfini et le sens en est renforcé, car la violence des tempêtes
est telle que rien dans l’univers (et non pas seulement « quelqu’un », c’est-à-
dire un être vivant) ne peut toucher le fond du gouffre. Comme le souligne
M. Detienne (1974, p. 218), le Tartare est « habité par des vents furieux,
traversé par des tourbillons, lieu de la confusion totale, espace non orienté, privé
de directions fixes et de repères réguliers ». Il n’est pas illimité, mais « c’est un
espace qu’on ne peut traverser, impossible à franchir d’un bout à l’autre ».
Après cette rapide incursion dans le gouffre du Tartare, Hésiode revient à la
description des lieux situés aux abords, parmi lesquels la demeure de Nuit
(v. 744-745). Cette dernière, en effet, ne peut être située au fond du Tartare
comme l’affirment M. E. Pellikan-Engel (1974, pp. 26-29) et M. D. Northrup
(1979, p. 30). Le vers 746 place devant elle ( τῶν πρόσθ’) Atlas, porteur du ciel.
Or, dans toute la littérature grecque, Atlas est situé sur terre, à l’extrême
28
Οuest , et Hésiode affirme lui-même qu’il se tient près des Hespérides (v. 517-
519), « aux extrémités de la terre » ( πείρα σ ιν ἐν γαίης). S’il s’était trouvé dans
le Tartare, le poète n’aurait sans doute pas manqué de le préciser. On sait par
ailleurs que les Hespérides ont leur île aux confins de l’Océan (v. 215-216), du
côté du couchant (v. 274-275). Donc Nuit, Atlas et les Hespérides habitent à
l’extrême limite de la surface terrestre (cf. H. Vos, 1963, pp. 33-34). Bien sûr,
au vers 744, aucun adverbe de lieu ne permet de préciser (on a seulement un
δέ), mais ce ne serait pas la première fois que l’auteur change de point de vue
sans en avertir le lecteur. Nous en avons déjà vu un exemple au vers 732. Outre
sa situation près d’Atlas, le vers 726, où l’entrée de la δειρή du Tartare est
ceinte d’un triple rang d’ombre, suggérait cette position : la maison de Nuit est
ainsi placée sur terre, à l’entrée du χάσ μ α. Ces vers ne semblent pas des
interpolations, contrairement à l’avis de M. L. West (1966, p. 365) et de
M. C. Stokes (1962, p. 11). La poésie archaïque procède souvent par
anticipation (cf. Van Groningen, 1958, p. 265), et les vers 744-745 appellent les
vers 748 sqq (les vers 749-750 font allusion au seuil d’airain de la demeure) et

27
Cf. W. Karl, 1967, p. 85 et M. D. Northrup, 1979, p. 29.
28
Les efforts de M. D. Northrup (1979, pp. 30-31) pour situer Atlas dans le Tartare ne
nous convainquent guère.

32 forment une transition avec ce qui précède. Le paragraphe consacré à Nuit est
parfaitement encadré : il commence par Νυκτ ὸς δέ au vers 744 et s’achève avec
Νὺξ ὀλοή au vers 757. Supprimer les vers d’introduction reviendrait à amputer
le schéma cyclique cher à Hésiode.
L’allusion à Nuit permet le glissement de pensée vers ses fils, Sommeil et
Trépas (v. 758-766). La transition s’opère grâce au vers 756 qui fait référence à
Hypnos et Thanatos. Le ἔνθα du vers 758 indique que nous sommes toujours au
même endroit, près de l’entrée du χάσ μ α. Les demeures de Nuit et de ses
29enfants sont donc proches . Trépas étant, par sa fonction, en étroite relation
avec le royaume d’Hadès, le paragraphe suivant (v. 767-773) découle
naturellement. Il est également introduit par ἔνθα. La situation des Enfers aux
confins de la surface terrestre se rencontre aussi dans l’Odyssée. Rien
n’empêche de penser que, comme chez Homère, une partie du royaume infernal
soit souterraine, mais que l’entrée soit à la jonction des différents niveaux
cosmiques (cf. infra pp. 58-59). Le πρόσθεν du vers 767 pose problème. La
plupart du temps, on lui donne un sens adverbial, « devant, en face », mais
certains critiques se sont sentis obligés de le compléter. Par exemple,
M. L. West (1966, p. 270) le comprend dans le sens « as you go further, εἰς τὸ
πρόσθεν ἰόντι » ; P. Mazon (1928) traduit par « en face de l’arrivant », ce qui
n’est guère satisfaisant. Pourquoi forcer le texte alors qu’il est tout à fait
compréhensible : « Là, en face (c’est-à-dire en face de la demeure des enfants
de Nuit), se dresse la bruyante demeure du dieu des Enfers ». M. L. West (1966,
p. 270) a pensé à cette solution, mais il la repousse. Certes, il n’y a pas de raison
manifeste pour placer le palais d’Hadès en face de l’habitation de Sommeil et
Trépas, mais rien ne s’y oppose non plus ! Quant à la description des enfants de
Nuit avant celle de l’Hadès, elle provient des associations d’idées : le poète,
après la description de Nuit, a pensé à sa descendance, Hypnos et Thanatos, et
l’évocation de ce dernier l’a conduit à parler du royaume des morts.
Il est par ailleurs difficile d’évoquer le royaume des morts sans faire allusion
à Styx, objet du paragraphe suivant (v. 775-806) qui est de nouveau introduit
par ἔνθα. Bras souterrain d’Océan (v. 787-789), Styx débouche, à l’extrémité du
30monde , dans sa demeure, « du haut d’un rocher », ἐκ πέτρης προρέει (v. 785-
787). Son habitation est en fait une faille terrestre qui s’ouvre vers le ciel
(v. 777-779). Nous ne relevons aucune contradiction avec ce qui précède, nulle
raison donc de penser à une interpolation. Certains critiques rejettent ces vers

29
Il est à noter que les Hespérides, filles de Nuit, habitent également la même région
(v. 274-275). J. S. Clay (2003, p. 13) considère, à juste titre, le cosmos de la Théogonie
comme le produit d’une évolution généalogique. Sur les enfants de Nuit dans la
Théogonie, cf. Cl. Ramnoux, 1959, pp. 64-76.
30
Le ἔνθα du vers 775 est confirmé par le vers 781 où Iris, pour venir puiser l’eau du
Styx, franchit « le large dos de la mer », ἐπ’ εὐρέα νῶτα θαλάσσης.

33 sous prétexte que le Styx a déjà été mentionné aux vers 361 et 383-400.
Cependant, chaque passage apporte des renseignements complémentaires. En
361, nous apprenons que Styx est fille aînée d’Océan, ce qui est réitéré aux vers
383 et 776-777. Les vers 383-400 relatent sa conduite lors de la Titanomachie et
la récompense que lui attribua Zeus d’être « le grand serment des dieux ». Nous
retrouvons Styx dans cette fonction après la chute des Titans (v. 775-806).
Le point de départ de la description des régions infernales était
l’emprisonnement des Titans dans le Tartare (v. 713-735). Ce motif revient aux
vers 807-819, pour clore l’épisode. Le contenu de ces vers complète
nécessairement la composition circulaire du récit. Il forme ainsi une unité
31
narrative caractérisée par des rappels symétriques . Impossible donc de
supprimer les vers 807-819 sans nuire à l’ensemble, d’autant plus que les
mêmes éléments interviennent, mais dans un ordre presque inversé, dans
l’introduction et la conclusion.

Introduction
v. 713-717 Les Hécatonchires vainquent les Titans.
v. 717-725 a) La prison des Titans : insistance sur son éloignement.
v. 726-731 ⎧Autour : mur d’airain, triple rang d’ombre.
b) ⎨Au-dessus : racines de la terre et de la mer.
v. 732-733 ⎩Portes d’airain, rempart.
v. 734-735 c) Là habitent les Hécatonchires, fidèles serviteurs de Zeus.
v. 736-744 d) Sources et extrémités de tout.

Conclusion
v. 807-810 d) ités de tout.
v. 811-813 b) Portes et seuil d’airain, racines.
v. 813-814 a) Telle est la prison des Titans, éloignée des dieux.
v. 815-819 c) Là habitent les Hécatonchires, fidèles serviteurs de Zeus.

Si les réminiscences sont troublantes, il ne s’agit pourtant pas de simples
répétitions. Par exemple, les portes et le seuil sont plus détaillés dans les vers
811-813 ; les sorts réservés à Cottos et à Gyès d’une part, à Briarée de l’autre,
sont distingués (v. 815-819).
La descriptio Tartari semble donc bien de la main d’un seul poète puisque la
composition en est particulièrement savante et unitaire. Liée à la Titanomachie,
elle possède une place privilégiée au sein de la Théogonie avec laquelle elle
entretient d’étroites et nombreuses relations. Les répétitions que l’on a souvent
évoquées pour athétiser les vers sont le propre de la poésie archaïque. Elles

31
Voir H. Schwabl (1966, pp. 97-106) qui met en valeur les procédés d’enlacement
utilisés.

34 confèrent ici un ton solennel, plein d’emphase. On pourra bien sûr rétorquer que
nulle part ailleurs Hésiode n’use autant de ce procédé. Mais ce serait oublier
que le reste des poèmes hésiodiques ne présente pas de description aussi longue.
32Que la méthode employée diffère sensiblement, se révèle donc normal .
L’exploit du poète est d’avoir su maintenir l’unité dans la variété.
Cependant, sa présentation reste vague. Le tableau de la page 37 se contente
d’en situer, dans la mesure où le texte le permet, les éléments fondamentaux,
sans prétendre en dresser une carte précise. Car, comme le souligne R. A. Prier
(1976, p. 47), nous sommes en présence d’une relation plus symbolique que
spatiale entre les divers composants dont nous ne pouvons mesurer les distances
de séparation. Hésiode présente différentes descriptions, séries d’images
33complémentaires, de la notion d’au-delà . Mais il ne s’agit pas d’un tout régi
par des lois identiques, chaque endroit possède ses caractéristiques propres que
le poète accentue. Nous sommes dans un lieu à la fois « a-temporel » et « a-
spatial ». Les relations entre les éléments sont celles de l’opposition ou de
l’apposition. Avant d’étudier chaque partie séparément, tentons de préciser la
situation géographique de l’ensemble.

Situation géographique des régions tartaréennes hésiodiques
Deux traditions apparemment contradictoires ont eu cours : certaines
expressions insistent sur une localisation souterraine alors que d’autres
indiquent une situation aux confins de l’Océan.
L’aspect souterrain du Tartare est indéniable dans les vers 118-119 qui
marquent clairement son opposition avec l’Olympe. Outre la place attribuée aux
deux mots (Ὀλ ύ μ που à la fin de 118, Τάρταρα au début de 119), une antithèse
est constituée par κάρη et μ υχῷ qui occupent une place identique dans les deux
vers (aux neuvièmes et dixièmes syllabes). Les deux hexamètres dactyliques ont
d’ailleurs une métrique strictement semblable, cinq dactyles suivis d’un
spondée. Μυ χ ὸ ς χθονός désigne le « fond » de la terre et implique l’idée d’un
34domaine dissimulé aux regards . Les Titans y vivent cachés, κεκρύφαται
(v. 730). La symétrie entre hauteur du ciel et profondeur du Tartare se retrouve
35aux vers 717-725 . Les Titans sont précipités ὑπὸ χθονὸς εὐρυοδείης,« sous la
vaste terre » (v. 717). Séparé de la surface terrestre et maritime par les

32
M. C. Stokes (1962, pp. 10-11 et 14) insiste particulièrement sur ce fait. Pour la
composition annulaire dans la poésie archaïque, voir Van Groningen, 1958, p. 278.
33
Cf. H. Fränkel, 1962, pp. 114-118 ; D. M. Johnson, 1999, p. 11.
34
P. Chantraine, 1968, s. v. μ υχός, émet l’hypothèse d’un rapport entre le radical
*meuqh- / *muqh- et l’arménien mxem, « enfoncer, plonger dans ».
35
Pour une étude détaillée du passage, voir supra pp. 24-26.

35 36« racines » de ces deux éléments (v. 727-728), le Tartare se situe dans les
profondeurs terrestres. Les Hécatonchires, gardiens des Titans, demeurent
également dans cette région souterraine et sous-marine (v. 816). L’étrangeté de
l’expression ἐπ’ Ὠκ ε α ν ο ῖο θε μ έθλοις disparaît si on la rapproche du vers 728.
Θέ μ εθλα désigne en effet la partie inférieure, la fondation de quelque chose. Les
« fondements d’Océan » ne sont rien d’autre que les « racines » du vers 728.
Enfin, le génitif partitif du vers 841, Τάρταρα γαίης, « le Tartare de la terre »,
indique l’appartenance et laisse entendre qu’il est à la fois « sous terre » et « à
l’intérieur de la terre ». D’ailleurs il est qualifié de χάσ μ α μ έγα (v. 740),
37« abîme immense » qui s’enfonce dans la terre . Bien que ce mot soit un hapax
chez Hésiode, il convient tout à fait au Tartare qui, dans l’Iliade (VIII, 14-16) se
présentait sous la forme d’un βέρεθρον. L’Hadès, nous le verrons au chapitre
suivant, est également présenté comme un royaume souterrain. Non loin, se
situe la demeure de Nuit, ou pour être précis, de Nuit et de Lumière du Jour.
Rien d’étonnant à ce que cette dernière, en tant que fille de Nuit (v. 124), réside
avec elle. Nuit habite aussi près de ses autres enfants, les Hespérides, Sommeil
et Trépas. Sa localisation en zone extra-terrestre s’explique par son ascendance :
son père est Chaos (v. 123). La maison ne comprend qu’une entrée, où se
rencontrent les deux entités (v. 748-750). On en déduit qu’elle est située sous
terre, à un point à mi-distance entre l’Est, lieu du lever, et l’Ouest, lieu du
coucher, sinon Nuit et Lumière ne parviendraient pas au même moment au seuil
d’airain. Les vers suivants (750-754) le confirment, qui soulignent l’alternance
et utilisent le verbe καταϐαίνω, « descendre », pour la divinité qui rentre.
Cependant, à cette localisation souterraine se superpose à plusieurs reprises
celle de lieux situés aux confins de l’Océan. La demeure de Nuit en est
l’exemple le plus flagrant. En effet, devant elle se tient Atlas (v. 746-748) qui,
nous l’avons vu, réside à l’extrême Ouest. Le seuil de la demeure de Nuit se
trouve donc transféré à l’occident de la surface terrestre, ce qui semble
contredire les affirmations précédentes. Le passage relatif aux enfants de Nuit,

36
Les racines sont placées ὕπερθεν, « au-dessus » (vers 727). Cf. les scholies au vers
727 : α ὐ τ ὰ ρ ὕ π ε ρ θ ε ν : ἐπάνω τοῦ Ταρτάρου κεῖται ἡ γῆ καὶ ἡ θάλασσα.
R2WLZT. γῆς ῥίζαι πεφύκασιν, ἀντὶ τοῦ ἐκεῖ ῥίζαι τοῦ κόσ μ ου. ἡ μ εταφορὰ ἀπὸ τῶν
φυτῶν. R2WLZ.
Au-dessus du Tartare se trouvent la terre et la mer. R2WLZT. « les racines de la
terre ont poussé » est mis pour « là se trouvent les racines du monde ». La
métaphore est empruntée aux plantes. R2WLZ.
Cf. P. Chantraine, 1968, s. v. ὑπό : « une valeur ‘de dessous’ a pu donner naissance au
sens de ‘vers, au-delà, sur’ et en grec même aux dérivés ὑπέρ, ὕπατος, ὕπτιος, ὕψι ».
M. Lejeune (1939, pp. 342-343) montre que ὕπερθεν, forme élargie de ὑπέρ, a la même
signification : « sur ».
37
Pour l’interprétation de ce vers, voir supra pp. 31-32.

36 Régions tartaréennes hésiodiques

Hypnos et Thanatos, est loin de lever l’ambiguïté. Mis à part le ἔνθα (v. 758)
particulièrement vague, l’auteur précise qu’ils ne voient jamais le soleil (v. 759-
761). Cette condition rappelle celle du peuple des Cimmériens dans l’Odyssée
(XI, 15-17). Faut-il en conclure que ce lieu reste plongé dans l’obscurité parce
que, comme le peuple des Cimmériens, il se situe trop à l’Ouest, au-delà de la
zone où le soleil se couche ? Ou bien l’absence de soleil est-elle due à une
localisation souterraine ? Styx demeure également aux confins terrestres, au-
delà de la mer (v. 780-781), et le Tartare lui-même est placé « à l’extrémité de
l’énorme terre », πελώρης ἔσχατα γαίης (v. 731).
Ces contradictions ont de tout temps alimenté les propos des critiques qui ne
voyaient là que le résultat du travail de plusieurs rhapsodes. Mais s’agit-il de
véritables incohérences, totalement irréductibles ? Une semblable hésitation
entre monde souterrain et extrémités terrestres se rencontre aussi dans les
poèmes homériques. La confusion s’est établie probablement à la suite de
l’obscurité qui règne dans les deux endroits. Par ailleurs, comme l’a souligné
Van Groningen (1958, p. 278, n. 3), la distinction entre profondeur et limites
extrêmes de la terre n’est pas essentielle. Ce qui compte, c’est l’éloignement,
peu importe qu’il soit horizontal ou vertical. Hésiode laisse planer le doute
38puisque les régions qu’il décrit font partie d’un univers mythique .
A. Ballabriga (1986, p. 75) insiste sur l’interférence des niveaux cosmiques
« dans la représentation du pays d’Atlas et des Hespérides, terres du couchant
où convergent le haut et le bas aussi bien que l’Est et l’Ouest ». Tel est le cas de
la description hésiodique, d’où la présence d’éléments indiquant à la fois
l’horizontalité et la verticalité. Non seulement surface et profondeurs se
confondent, mais également Est et Ouest, puisque Jour et Nuit, l’un à son
39coucher, l’autre à son lever, s’y croisent . Seule cette explication permet de
résoudre les ambiguïtés posées par le texte hésiodique. Les autres auteurs,
épiques, lyriques ou théâtraux, ont opté, à l’instar d’Homère, pour un Tartare
souterrain.

c) Evolution de la localisation tartaréenne

Dans le résumé de la Titanomachie d’après Apollodore (Bibliothèque I, 2,
1), les Cyclopes ont été précipités dans le Tartare : καταταρταρωθέντας. Le
préverbe indique clairement une descente. L’Hymne homérique à Apollon
atteste aussi cet état de fait : les Titans résident « sous la terre, à travers le grand
Tartare » ( ὑπὸ χθονὶ ναιετάοντες / Τάρταρον ἀ μ φὶ μ έγαν, v. 335-336).

38
M. C. Stokes (1962, pp. 18-21) donne des exemples d’autres peuples pour lesquels on
relève une telle confusion.
39
Hésiode, Théog., 748-754. M. E. Pellikan-Engel (1974, p. 30) formulait déjà une telle
hypothèse.

38 Les premiers lyriques n’ignoraient pas le Tartare, mais souvent seul le nom
40en est livré parmi les fragments conservés . L’Etymologicum Magnum (427.48)
a néanmoins préservé un qualificatif : « Stésichore qualifie le Tartare de
41ἠλίϐατον, c’est-à-dire profond » . Ἠλ ίϐ α το ς s’applique à un endroit d’accès
difficile car escarpé, haut ou profond, ce qui correspond à l’idée qu’en donne la
poésie épique. Pindare ne remet pas non plus en cause la vision d’un univers
tripartite, dont le Tartare occuperait le niveau inférieur. Il emploie d’ailleurs une
expression homérique pour en marquer la profondeur : ἐς τὸν βαθὺν Τάρταρον,
42« vers le profond Tartare » . Et l’expression Ταρτάρου πυθ μ ένα… ἀφανοῦς
(« le fond du Tartare invisible »), attestée par le fragment 207 (Maehler), sous-
entend la notion de gouffre, de cavité. L’épithète ἀφανέος suggère à la fois un
endroit souterrain et ténébreux, si profond que nul n’en devine le fond.
Rares sont les allusions théâtrales au Tartare. Est-ce dû au hasard des pièces
conservées ou à un manque d’intérêt de la part des auteurs ? Aristophane
s’inscrit dans la tradition en soulignant son étendue (Τάρταρος εὐρύς, « le vaste
Tartare », Oiseaux, 693) et sa profondeur (Nuées, 192). Doit-on y voir aussi une
allusion aux vers 69-70 des Grenouilles, où il est question d’un endroit plus bas
43que l’Hadès ? Pour son Prométhée enchaîné , Eschyle a emprunté sa vision
directement à l’épopée : les abîmes du Tartare sont situés sous l’Hadès (v. 152-
153 ; cf. Euménides, 72) ; profondeur et ténèbres y sont associées. Aux vers
219-221, la notion de lieu caché indiqué par κευθ μ ών, terme déjà appliqué par
Hésiode aux profondeurs de la terre (Théogonie, 158), et καλύπτει, est renforcée
et expliquée par l’épithète μ ελα μ ϐαθής : endroit invisible à la fois à cause de
l’obscurité μ ελα μ- et de la profondeur - βαθής, raisons pour lesquelles il est
également impénétrable. Sa difficulté d’accès est aussi rendue par l’épithète
ἀπέραντον (v. 153) qui peut s’entendre à double sens : « où l’on ne peut
pénétrer » et « d’où l’on ne peut sortir, sans issue ». Pourtant, aux vers 1026-
1029, le Tartare tend à apparaître comme une partie de l’Hadès, la plus
profonde et la plus sombre ; le pluriel κνεφαῖά τ’ ἀ μ φὶ Ταρτάρου βάθη
correspond aux exigences de la métrique, tout en contribuant à multiplier
profondeur et obscurité à l’infini, à donner l’impression d’un Tartare sans fond.

40
Ainsi Alcée, F. 77 col II (Voigt) et F. 286 a (Voigt), vers 4, livre τάρταρον sans que
l’on puisse définir son contexte.
41
Stésichore, F. 254 (PMG) = F. 254, p. 226 (Davies) :
Στησίχορος δὲ Τάρταρον
ἠλίϐατον
τὸν βαθὺν λέγει.
42
Péan IV, 44 (= F. 207 Maehler). Cf. Il. VIII, 481.
43
Le Prométhée enchaîné contient quatre passages relatifs au Tartare (v. 152-155, 219-
221, 1026-1029 et 1050-1052), les seuls avec les vers 72-73 des Euménides dans tout le
théâtre conservé d’Eschyle.

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