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Le mystère Aldelstein

De
260 pages

A soixante ans, la vie de Jean est une belle réussite. Il est à la tête d’une grande entreprise florissante et a épousé Seraya, une aristocrate bordelaise. Aisance et harmonie sont les mots qui caractérisent le mieux son existence. Mais la mort de l’être aimée s’abat sur ce bonheur. Il découvre alors les secrets de sa belle-famille. Seraya lui lègue sa fortune en échange d’une promesse : poursuivre la quête de vérité qu’elle a entamée. Ce parcours en forme d’enquête va mener ce témoin de la Seconde Guerre mondiale à l’aube du XXIème siècle. De terribles secrets, enfouis depuis soixante-dix ans, réapparaissent. Dans ce roman, qui prend la forme d’un palimpseste, le présent ne peut se comprendre qu’à la lumière des fantômes du passé.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

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Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-71201-1

 

© Edilivre, 2014

Citation

 

 

« C’est l’oubli, le vide, la mémoire véritable, celle qui nous permet de ne pas succomber à l’oppression du souvenir, des souffrances aveuglantes et que, heureusement on a oubliées. »

Marguerite DURAS

Première partie

Chapitre 1

13 février 2010, 23 h 35

C’était leur demeure au quotidien, mais Seraya aimait l’appeler « l’hôtel », comme si leur vie était une éternelle lune de miel. C’est ce qu’elle avait un jour soutenu à Jean dans un sourire radieux. Les parents de Seraya lui avaient légué cet hôtel particulier, situé au cœur de Bordeaux, en 1975, à l’occasion de leur mariage, cette merveilleuse journée…

« C’est vrai, songea Jean, leur vie avait été une éternelle lune de miel. » Une vague de tristesse infinie le submergea. Chaque pièce était marquée par le sceau de la présence de Seraya. Chaque bouffée d’air qu’il prenait semblait parcourue du souffle de celle qu’il avait aimée, comme si la vie était encore là, comme si sa présence était encore palpable.

Il pouvait presque entendre ses pas dans l’immense demeure. Il passa à la hauteur de la galerie de tableaux que Seraya collectionnait depuis sa jeunesse. Il traversa la cour d’honneur, le porche d’entrée et crut l’entendre, au loin, jouer du piano, un morceau de Chopin, un « nocturne ». C’est ce qu’elle préférait. Elle avait un toucher si délicat. Elle semblait caresser les touches pour en faire jaillir la grâce. Jean sentit le chagrin fondre sur lui au souvenir de ce soir d’été durant lequel elle avait joué pour lui. Une brise légère était entrée dans le salon de musique, portant du parc un effluve de chèvrefeuille. « Oh mon Dieu, pensa-t-il, comment est-ce possible ? Comment pourrais-je un jour de nouveau écouter du Chopin ? » Il se saisit d’un cadre où était insérée une photographie récente. La vie y semblait cristallisée en un instant extraordinaire. C’était il y a deux ans à peine. La mort paraissait tellement hors sujet à cette époque.

Pourtant, Seraya n’était plus.

Jean vécut de nouveau, non sans horreur, le cours des événements. Un gendarme lui téléphona vers 20 heures pour lui annoncer d’une voix blanche que Seraya était décédée. Il se souvenait de chaque mot prononcé par cet homme à l’accent suisse :

« Monsieur, bonsoir, nous vous signalons qu’un accident a eu lieu dans les environs de Genève. Un coupé Mercedes immatriculé 2233 GY 33 est impliqué. Connaissez-vous ce véhicule monsieur ? »

Jean était tétanisé, mais il parvint tout de même à articuler un « oui ».

La voix blanche reprit ses questions étranges :

« Connaissez-vous madame Dauremont ? Seraya Dauremont ? »

Pressentant l’horreur de l’annonce, Jean parvint cependant à répondre un autre « oui ».

« Je suis désolé, monsieur, madame Aldestein vient de décéder à l’hôpital de Genève. »

Ce fut tout. Pris de panique, Jean essaya d’en savoir plus, non pour obtenir réellement des renseignements, mais parce qu’il niait l’idée que Seraya fût morte. Parler avec cet homme était une façon de repousser cette effroyable idée. Il avait l’impression qu’échanger allait la maintenir en vie. Mais il se rendit compte peu après que ce n’était qu’un accès de déraison, aisément compréhensible au demeurant. Il lui fallut effectivement se rendre compte de la disparition de Seraya.

Ce jour-là, elle rendait visite à son amie Lisa Von Mayerling, « la duchesse aux pieds nus », comme elle l’appelait, car cette femme avait pour habitude de vivre nue dans son immense appartement genevois. Fantasque, cette femme claquait la fortune de son défunt mari en écumant les boîtes branchées. Elle adorait aussi le champagne millésimé et les hommes, jeunes de préférence.

Jean appréciait la comtesse. Il trouvait, comme Seraya, qu’elle était une femme libre. Puis il repensa à l’accident, injuste, inexorable.

« Mon Dieu, comment est-ce possible ? »

Il serra les poings, et prit une inspiration profonde en observant la photographie de Seraya. La lumière qui baignait le beau visage de celle qu’il aimait n’en était que plus précieuse. Elle avait ce sourire étincelant qui l’identifiait aussitôt.

Il traversa le porche et entra dans un vestibule, chargé lui aussi de souvenirs. Combien de ministres, d’artistes et d’écrivains de renom avaient traversé ce lieu autrefois ? Seraya n’était pas seulement cette adorable épouse qui l’avait accompagné durant presque quarante ans. Elle était aussi Seraya Aldelstein, l’héritière d’une des plus importantes fortunes de la ville. Lui qui était issu d’un milieu plus modeste aimait écouter Seraya lui parler de son enfance et de sa jeunesse passées dans le luxe distingué de l’hôtel. Un ministre des finances l’avait fait sauter sur ses genoux, lorsqu’elle avait trois ans. Un musicien mondialement connu l’avait initiée au piano durant tout un automne et tout un hiver. Elle avait croisé en ce lieu les artistes les plus célèbres, des cantatrices de renom, des acteurs en vogue et des metteurs en scène maintes fois honorés par la profession. Seraya avait appris la philosophie avec un intellectuel, qui avait ensuite fondé un des journaux les plus influents du pays. Son quotidien était semblable aux rêves les plus fous des gens ordinaires. Jean avait d’abord été impressionné par ce mode de vie, puis s’y était fait, se délectant lui aussi de ces conversations brillantes avec les plus grands esprits de leur temps.

Un écrivain, prix Nobel de littérature, avait même demandé Seraya en mariage lorsqu’elle avait vingt-trois ans. Mais elle ne donna pas suite. La raison de ce refus était simple et tenait en un seul mot : Jean. Lorsque cet homme, jeune, beau et talentueux, faisant l’admiration de tous, proposa à Seraya de l’épouser, celle-ci ne pensait déjà qu’à Jean. Elle l’avait dans la peau, comme une fièvre délicieuse, et rien ni personne n’aurait pu empêcher cette union. C’est ce qu’elle lui avait dit avant de l’embrasser pour la première fois. La scène se passait sur la plage du cap Ferret. Le vent, particulièrement fort ce jour-là, avait emporté son chapeau au loin, mais elle renonça à le poursuivre pour ne pas interrompre le baiser. C’était un chapeau très onéreux, mais elle n’en avait cure. Dans un éclat de rire, elle dit à Jean :

« Un chapeau ! C’est là le prix à payer pour t’avoir ! »

Seraya aimait la voix de Jean par-dessus tout, mais aussi son allure et ses beaux yeux verts, son assise, sa droiture, sa façon de la faire fondre en lui susurrant des mots doux. Il lui offrit un nouveau chapeau, plus beau que le précédent et elle l’épousa avec la certitude qu’il était l’amour de sa vie. Elle avait l’impression de l’avoir attendu depuis toujours. Quant au prix Nobel, reconduit et meurtri, il s’en retourna dans son pays, où il écrivit un livre sur l’amour impossible, largement autobiographique, le meilleur de sa carrière disait-on à l’époque dans les milieux littéraires.

« Oui, pensa Jean, Seraya était une muse, et pas seulement depuis qu’il s’était essayé, non sans succès, à l’écriture romanesque. » Il savait ce qu’il lui devait. Elle inspirait sa vie, tout simplement. « C’est exactement cela, songea-t-il, Seraya faisait de nous deux des artistes de nos vies. » Aussi belle soit-elle, cette pensée raviva une souffrance qui, pressentait-il, allait sans doute ne plus le quitter. Il essaya de se ressaisir en traversant la grande salle donnant sur le parc. Par l’immense baie, il aperçut la végétation : les ifs, les haies de cotonéasters, le verger, les tulipiers… Tout semblait désolé, comme abandonné des hommes. Au loin, les chênes deux fois centenaires paraissaient dormir éternellement. Le ciel était obstinément sombre. Les statues semblaient porter le deuil, elles aussi. Les massifs de buis, sous les colonnades, lui arrachèrent une larme. C’est ici, dans ce parc, qu’ils aimaient se promener tous deux aux premiers jours du printemps, lorsque les soirées s’allongeaient et que la vie leur faisait les plus belles promesses. « Notre amour est inaltérable, songea-t-il, mais il vit sous une autre forme, une forme absurde qu’il me faut accepter. » Il aurait voulu pouvoir shunter la mort, son caractère arbitraire et brutal. Elle était à ses yeux la marque d’un échec considérable. Il crut entendre la voix de Seraya, ce son familier qui emplissait de vie les pièces de l’hôtel. Mais ce n’était qu’une illusion, un réflexe amoureux.

« Oh mon Dieu », répéta-t-il à haute voix, prenant un peu plus conscience de sa solitude. Sous le coup de la peine, il fut contraint de s’asseoir sur la méridienne où Seraya aimait lire et se reposer. « Oh mon Dieu », répéta-t-il encore sur le ton de la supplication. Il prononça à plusieurs reprises le prénom de celle qu’il avait tant aimée, puis enfouit son visage dans ses mains et laissa enfin venir les larmes.

Lorsqu’il se ressaisit, il n’aurait pu dire combien de temps il était resté là, à se souvenir du passé. Il regarda sa montre, mais ses yeux s’embuèrent de nouveau. Il se souvenait du bassin d’Arcachon, de leur maison dans la ville d’hiver, des croisières jusqu’à l’île aux Oiseaux… Le banc d’Arguin, le cap Ferret, la plage du Mouleau… Ces noms résonnaient comme des lieux familiers, où ils avaient peu à peu bâti leur amour. Dans sa mémoire, le bassin était indissociable de Seraya, de sa belle robe blanche, de sa peau mate et de son beau visage régulier. Sa beauté était grecque et son charme italien. C’est ce que Jean aimait lui dire dans le creux de l’oreille. Elle rougissait un peu, dissimulant son plaisir dans un petit sourire complice. Pourrait-il revenir au bassin d’Arcachon à l’avenir ? Il se posa la question sans parvenir à y répondre. Ce lieu lui semblait condamné, sous scellés, comme après un crime.

Dans la grande salle d’exposition, il se souvint de leurs noces. Outre les habituels ministres, penseurs et artistes de l’époque, les Aldelstein avaient invité le Tout-Bordeaux. Nous étions en juillet 1975 et Jean avait trente ans. Au début, Elsa, la mère de Seraya, avait émis de sérieuses réticences à l’idée que sa fille épousât un goy, fils de « boutiquier » de surcroît. Mais, comme toujours, Elie, le père de Seraya, avait joué les intermédiaires entre la mère et la fille. Prenant parti pour sa fille, il avait argumenté sur le fait que Jean était un homme cultivé, possédant de surcroît une belle entreprise, ce qui mettrait sa fille à l’abri du besoin. Cet argument était en partie fallacieux au vu de l’immense fortune des Aldestein, mais Elie avait décidé de convaincre son épouse par tous les moyens. La mère de Séraya lui avait répondu que, depuis toujours, ses ascendants étaient d’origine juive et qu’il était hors de question de rompre aujourd’hui ce cercle vertueux.

Seraya n’avait jamais expliqué à Jean comment son père s’y était pris pour convaincre sa mère d’accepter leur union. Mais la méthode avait dû être efficace, car Jean épousa finalement Seraya. De façon plus réaliste, Jean savait qu’il avait largement favorisé la possibilité de cette union en acceptant de se convertir à la religion juive, ce qui constituait une concession importante qui avait définitivement convaincu Elsa. Non sans humour, il avait précisé qu’il n’avait aucune intention d’apprendre le yiddish ni de s’installer en Israël.

La cérémonie fut grandiose. Il pouvait encore entendre le klezmer, cette musique instrumentale de fête des Ashkénazes, où la clarinette occupe une place prépondérante, créant une atmosphère enchanteresse.

Il se souvenait de ce prince venu du Moyen-Orient avec lequel Elie Aldelstein jouait au polo, un homme érudit, passionné d’histoire de France et de littérature russe. Son épouse était une amie fidèle d’Elsa.

Les mets les plus raffinés et les vins les plus délicats avaient été disposés sur des nappes blanches. Plus de quatre cents convives avaient occupé les deux salles de réception, la cour et le parc. Seraya était la reine de la fête. Pour lui, cela avait été le plus beau jour de sa vie.

En dépit de son chagrin, Jean esquissa un sourire en se souvenant de ses beaux-parents. Il avait une estime immense pour Elie, ce self-made-man à la moralité irréprochable. Il aimait aussi sa compagnie, leurs longues conversations « entre hommes », comme disait Elie, si bien qu’entre eux, malgré l’écart d’âge, s’était nouée une amitié indéfectible. Quant à Elsa, si son attitude peu œcuménique avait quelque peu refroidi Jean au début, il avait aussi appris à apprécier cette femme belle et forte, dont l’histoire, intimement liée à celle d’Elie, ressemblait à un roman. Leur amour offrait à Jean un modèle de vie auquel il s’était rattaché depuis sa rencontre avec Elsa.

Elsa et Elie s’étaient aimés follement en dépit de la dureté de leur vie. En 1939, à l’âge de vingt ans, ils avaient quitté la France pour s’installer à New York, poussés par les grands-parents, qui avaient refusé de partir, prétextant qu’ils ne voulaient pas quitter cette France qui les avait accueillis au moment des pogroms en Pologne au début du siècle. Ils étaient revenus à la fin de l’année 1945. La mère de Seraya était enceinte et voulait absolument que son enfant naisse dans la patrie de ses grands-parents paternels, Esther et Hiyèl, qui avaient été déportés, puis exterminés au camp de concentration de Struthof, en Alsace. Plus tard, Seraya expliquera à Jean que ce camp de concentration avait été le premier à être construit hors d’Allemagne par les nazis. Il comptait déjà six mille prisonniers de guerre ainsi que de nombreux membres de l’intelligentsia polonaise que les nazis voulaient à tout prix exterminer.

Après la guerre, Elie se reconstruisit dans le monde de la finance avec détermination, au point de constituer un véritable empire durant les Trente Glorieuses. Réputés pour leur talent, leur probité et leur droiture, les Aldelstein faisaient l’unanimité autour d’eux.

Son regard se posa sur les dessus-de-porte représentant les cinq continents peints par quatre peintres du XIXsiècle. Des souvenirs réapparurent aussitôt. Après la nuit de noces, ils étaient partis vers une destination qu’ils étaient les seuls à connaître, une île sous les tropiques où ils se retrouvèrent parfaitement seuls. Leur lune de miel se prolongea : Rome, la ville éternelle, Venise, la ville des amoureux, New York, Londres, Saint-Pétersbourg… Mais s’était-elle interrompue ? Jean eut l’impression qu’elle avait duré jusqu’au décès terriblement brutal de Seraya.

Il emprunta l’escalier pour se rendre jusqu’aux logements de l’entresol où, dans un couloir, son regard tomba sur une photographie de leur cérémonie de mariage accrochée au mur. Le chagrin se fit plus mordant. « C’était il y a presque quarante ans, songea-t-il. Lorsque je l’ai épousée, le maire nous avait dit que nous nous devions mutuellement assistance. J’ai l’impression d’avoir failli à mon devoir le soir où elle est partie, lorsque je n’ai rien pu faire pour elle malgré mes efforts. Même les secours avaient été inutiles. Le choc fut si brutal que personne ne parvint à la ramener parmi nous. » Cette pensée manqua de le faire défaillir.

Jean continua de progresser dans le couloir, parvenant bientôt à la hauteur d’un tableau représentant l’architecte François Léglise, daté de 1643. Il arriva dans la salle à manger, ornée de panneaux en chêne préservés dans leur couleur naturelle. En 1785, l’artiste Jean-Baptiste Moudré y avait peint deux toiles représentant des scènes de chasse. Seraya lui avait un jour expliqué que ces trésors étaient les chefs-d’œuvre de l’artiste. Elle avait appris l’histoire de l’art durant son adolescence, avec les grands peintres et théoriciens de l’époque. Jean aimait l’écouter parler inlassablement de Delacroix, de Renoir et de Kandinsky, des peintres qu’elle aimait particulièrement. Lui revint aussi cette soirée mémorable où, dans le salon doré de l’hôtel, devant un parterre de sommités et de spécialistes, Seraya avait spontanément entrepris de présenter l’œuvre de Fragonard, injustement sous-évaluée à ses yeux. Jean ne put réprimer un petit sourire admiratif. Seraya avait mentionné le tourbillonnement du monde transparaissant dans ses peintures, la vigueur de son geste, la fausse frivolité de ses scènes qui, à l’entendre, supportaient différents niveaux de lecture. Elle avait resitué avec une précision impressionnante cet acte de création qui allait bientôt être balayé par la dureté néoclassique de David, ce qui avait rendu sa conférence des plus émouvantes. Les auditeurs avaient applaudi à tout rompre, ressentant la passion qui animait cette femme, subjugués aussi que tant de beauté rejoigne tant de raffinement intellectuel. Jean éprouva un sentiment parfaitement inédit, mêlé de grâce et d’éternité. Il eut l’impression que Seraya veillerait toujours sur lui. Il en eut soudain l’intime conviction en se remémorant à nouveau l’exposé de Seraya sur Fragonard. Ces propos l’avaient ému dans des proportions qu’il n’aurait soupçonnées. Elle consacra en effet une partie importante de sa conférence à un thème majeur du peintre, les couples dans l’intimité. Si l’assemblée fut à ce point touchée ce jour-là, c’est parce qu’elle avait abordé ce sujet sur la force de l’amour, ses yeux plongés dans le regard de son mari.

Il passa devant les boiseries blanches et or du grand salon, puis entra dans la vaste bibliothèque de l’aile ouest de l’hôtel. La pièce très haute et sombre semblait renfermer mille secrets dans des centaines de livres et de manuscrits. Une odeur d’encens et de vieux cuir jaillit soudain du cœur de la bibliothèque, ramenant Jean quelques décennies auparavant, lorsque Seraya venait de finir brillamment sa thèse de doctorat. Avec son excellente connaissance de la géopolitique et de l’histoire, bien sûr, elle discutait avec ferveur de l’état du monde. Elle aimait les hommes d’envergure : le général de Gaulle, Churchill, Mendes France, Mitterrand. Elle vénérait depuis toujours leur intelligence. Sur ce point, les hommes politiques actuels la désespéraient par leur inculture et leur manque d’envergure. Elle citait de Gaulle en exemple. Il était un homme de lettres et de pouvoir. Pour elle, le pouvoir ne pouvait s’exercer sans avoir lu les classiques : Montaigne, Diderot, Rousseau, Montesquieu, Michelet. Seraya était ce qu’il convient d’appeler une intellectuelle, et Jean l’aimait aussi pour cette raison. La richesse et les convenances liées à sa classe sociale ne l’avaient nullement frustrée à ce niveau et elle faisait preuve d’un esprit lumineux et ouvert à la fois. Elle avait, par exemple, pris position à plusieurs reprises en faveur des droits de la femme, quitte à exacerber des convives trop conservateurs. Elle était une femme libre et ne se gênait pas pour le rappeler à ses contradicteurs.

En entrant dans le petit bureau où elle aimait écrire, Jean fut pris d’une mélancolie violente, irrépressible. La pièce semblait contenir encore le parfum de celle qu’il aimait. Il parcourut du regard les chinoiseries qui ornaient la pièce. Ces peintures étaient françaises, mais s’inspiraient de la tradition picturale chinoise. Cette technique datait de la fin du XVIIe siècle. C’est ce que Seraya lui avait expliqué un jour. Elle aimait aussi les comparer à l’art de Watteau.

En remontant l’escalier qui menait à leurs appartements (« à son appartement », rectifia-t-il intérieurement, le cœur serré), il songea que l’amour parfait avait existé et qu’il l’avait connu. Puis il se renfrogna : parfait… ou presque, puisqu’il était encore une affaire de mortels, comme tout ce qui naît et vit sur terre.

Chapitre 2

15 février 2010, 14 h

Un vent glacé venu du nord s’engouffrait dans les rues de Bordeaux avec des sifflements lugubres. Sous un ciel plombé, cette ville habituellement si lumineuse et adoucie par le vent d’ouest, semblait elle aussi porter le deuil. Beaucoup de personnes étaient venues aux obsèques de Seraya. Le maire de la ville était là, accompagné d’un ministre. Jean reconnut un acteur français célèbre, que Seraya et lui avaient rencontré au cap Ferret, dans leur villa de la pointe, il y a deux ou trois ans. Ils avaient fait la fête durant vingt-quatre heures d’affilée. Comment cette joie immense, irradiante, avait-elle pu disparaître d’un coup ?

Jean eut l’impression qu’une pointe d’acier lui perforait le cœur.

Le président de communauté urbaine arriva un peu en retard. Deux députés le suivirent de près. Les représentants de la haute finance bordelaise étaient également présents, bien sûr. Ils avaient connu Elie Aldelstein et, s’ils appréciaient Seraya, c’était aussi en mémoire de son père qu’ils se trouvaient là aujourd’hui. Adversaires sur un plan professionnel, ils savaient qu’Elie était un homme puissant et droit. « Cet homme est un chêne ! », avait dit de lui le directeur de la banque de Paris. Tous le respectaient, mais ce jour-là, tous souffraient en silence de la mort prématurée de Seraya.

Au second rang, Jean reconnut Michel Loubey de l’Isle, le directeur du centre d’art contemporain, un homme exquis avec lequel ils avaient souvent conversé. Les discussions allaient bon train, Seraya reprochant à l’art contemporain sa posture cynique, Michel défendant sa thèse à renfort d’arguments plus érudits les uns que les autres. Seraya préférerait toujours Watteau ou Fragonard. C’est ce qu’elle avait un jour avancé à Michel au sortir d’un repas arrosé d’un excellent Margaux. Michel esquissa un sourire triste en direction de Jean, qui, saisi par une émotion subite, ne put trouver la force de le lui rendre.

Le cimetière juif du cours de l’Yser était chargé d’histoire. Elie lui avait raconté que la plus ancienne des nécropoles bordelaises était le cimetière situé cours de la Marne. C’est David Gradis, un riche armateur de la communauté juive de Bordeaux, qui l’avait édifié au début du XVIIIe siècle. Mais ce cimetière avait rapidement été saturé, si bien qu’un nouveau avait été installé cours de l’Yser à la fin du XVIIIsiècle. Jean se surprit à sourire en se souvenant de l’anecdote qu’Elie lui avait racontée : la dépouille d’un des descendants de David Gradis avait été rapatriée de la Martinique et conservée dans un tonneau de rhum. L’affaire avait fait scandale, car les marins, incapables de résister, avaient bu le breuvage et, par-là, asséché ce cœur.

À présent, Seraya reposait au côté de ses chers parents, dans ce caveau de marbre blanc, non loin des descendants de David Gradis. Jean se sentit submergé par une douleur vive, venue d’un passé qui, désormais, lui semblait perdu à jamais. Il lui fallut faire un effort violent pour ne pas s’effondrer. Des journalistes arrivèrent, prirent quelques photos, mais avec le respect dû à la notoriété de la famille Aldelstein.

La lecture du « Tsidouk Hadin » débuta. Lorsque le cercueil, simple comme le veut la tradition juive, fut déposé dans le caveau, Jean sentit une main ferme le soutenir discrètement. Il se retourna et vit Sofia, la sœur d’Elie. La fermeté de sa main contrastait avec la faible corpulence de cette femme âgée de quatre-vingt-douze ans. Elle posa sur Jean un regard où il lut la compassion et la bienveillance de cette personne qu’il avait toujours aimée. Comment aurait-on pu, d’ailleurs, ne pas apprécier tante Sofia ? Cette petite femme avait été directrice de cabinet d’un ministre avant de se lancer dans la haute finance avec un succès retentissant. Jean l’appréciait beaucoup, car elle l’avait aidé lorsqu’il avait fondé son entreprise, ASSEPTIA, devenue une des plus importantes dans le domaine des contrôles des dispositifs médicaux, dans le secteur de la santé. Sofia ne lui avait pas seulement dispensé une aide matérielle, elle l’avait aussi conseillé d’une façon très efficace, faisant jouer ses réseaux qui étaient « longs comme le transsibérien », avait un jour plaisanté Elie. Mariée à un ancien bâtonnier de Bordeaux, aujourd’hui veuve, tante Sofia connaissait effectivement beaucoup de personnes importantes dans la ville, des hommes politiques aux entrepreneurs en passant par les hommes de lois. Ces connaissances avaient, au demeurant, été très utiles à Jean durant l’affaire ASSEPTIA. Il se souvenait avec une satisfaction mesurée le combat qu’il lui avait fallu mener. Il soupira en pensant que l’affaire était sans doute loin d’être terminée.

En dépit de sa droiture, tante Sofia paraissait incrédule. Jean crut même entendre quelques mots de sa bouche :

« Pourquoi elle ? »

« Oui, pensa-t-il, quelle injustice pour nous d’être là, vivants et souffrants, alors que Seraya repose sous terre. » Jean n’était pas croyant, mais il se surprit à implorer « Quelqu’un » dans le gris du ciel, sans savoir précisément qui.

Une centaine de personnes avait pris place dans le cimetière. Jean sentit la main de la tante Sofia dans la sienne et ses forces, soudain, revinrent. Il fut le premier à placer un petit caillou blanc sur le cercueil de Seraya. Un brutal accès de chagrin le saisit de nouveau. Mais il songea : « Elle est là, qui veille sur moi. » Plus tard, lorsque chaque personne présente eut déposé son petit caillou, Sophia s’approcha de Jean et lui dit en lui prenant la main :

« Tu dois être fort. Je sais que tu l’aimais plus que tout. Mais il en va ainsi de la vie et de la mort. Il te faut accepter. Seul Dieu est éternel. Tout ce qui est créé est destiné à disparaître. L’être humain, né de la poussière, doit retourner à la poussière. Comme la vie, la mort fait partie du dessein divin. »

Puis elle l’embrassa et s’en alla, soutenue par un de ses jeunes neveux, Ilan, que Jean avait rencontré à l’occasion des noces d’or de Sofia.

On se pressa autour de Jean. Le maire lui présenta ses condoléances, puis ce fut au tour du ministre de l’industrie. Des avocats, des juges, des industriels se pressaient autour de lui, mais aussi des femmes et des hommes anonymes, qui connaissaient Seraya d’une façon ou d’une autre. Il se souvint alors de son engagement auprès des pauvres de la ville. Ces gens-là aussi s’étaient déplacés pour lui rendre un dernier hommage. Jean sentit son cœur battre à tout rompre. Il avait vécu avec une femme extraordinaire. S’il savait cela depuis toujours, il en obtenait aujourd’hui une confirmation suprême en découvrant cette foule venue lui rendre un hommage vibrant.

Une vieille femme, dont les habits montraient son appartenance à une classe modeste, saisit la main de Jean :

« Oh monsieur, c’est une immense perte, madame votre dame était une femme exemplaire, une femme unique ! Que Dieu la bénisse ! »

Comme Jean se rendait vers la sortie du cimetière en évoquant la vie de Seraya avec le président du conseil général et un industriel de la ville, il remarqua un homme de petite taille, habillé en imperméable, qui semblait l’attendre. Il n’y prêta pas plus d’attention, accaparé par les condoléances que chacun avait à lui présenter. Ce n’est qu’en parvenant à hauteur de sa voiture qu’il aperçut de nouveau l’homme, qui l’avait visiblement devancé. Il se tenait près de la Jaguar 1964 de Jean.

« Comment a-t-il pu connaître ma voiture ? » se demanda Jean.

— Monsieur ? demanda-t-il à l’homme à l’imperméable, se forçant à en dire le moins possible afin de lui signifier qu’il n’appréciait pas d’être ainsi accosté.

— Je sais que ce n’est ni le lieu ni le jour pour vous parler de ce que j’ai à vous dire, expliqua l’homme, mais je n’ai pas d’autre solution.

— Vous avez raison, trancha Jean, ce n’est guère le moment, je suis très affecté par le décès de mon épouse et je n’aspire désormais qu’à me reposer.

— Je le comprends et croyez bien que je suis désolé de vous accoster de la sorte…

— À qui ai-je l’honneur ? demanda Jean d’un ton sec.

— Appelez-moi Karl, cela suffira.

Jean était passablement énervé par cet homme, qui lui rappelait le lieutenant Columbo de la télévision. Mais il n’avait nulle envie de rire à cet instant.

— Je n’aime guère votre ton, monsieur, et je vous prierai de me laisser tranquille.

— Pas avant de vous avoir dit certaines choses.

Jean était déjà assis dans sa voiture. Il referma la portière, mais l’homme toqua à la vitre. « Que peut-il bien me vouloir ce petit être insistant et mal fagoté ? » se demanda Jean.

— Monsieur, je n’ai ni le temps, ni l’envie…

— Je voudrais vous parler de Seraya, monsieur, elle m’avait confié une affaire, une drôle d’affaire monsieur, qui pourrait bien vous intéresser…

Jean pensa aussitôt qu’il s’agissait d’un de ces parasites qui avaient pris l’habitude de tourner autour de Seraya pour grappiller quelques miettes de sa bonté. Ils lui tournaient autour comme des vautours, prêts à tous les mensonges pour obtenir emprunts ou mécénats. Jean le lui avait fait remarquer, mais elle n’avait pas cru bon alors de l’écouter. Elle en avait pleinement conscience, mais elle était au-dessus de ces contingences.

— Je ne suis pas là pour mon plaisir. C’est une affaire d’État, monsieur, qui concerne directement les Aldelstein.

Toujours soutenue par Ilan, la tante Sofia s’approcha de Jean :

— Je vois que tu as rencontré monsieur...