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Le mystère de Callander Square

De

Cette enquête semblait élémentaire : quelle femme de chambre indélicate du très chic Callander Square a enterré ses nourrisons adultérins dans le parc ? Mais la vérité est loin d'être aussi simple, et le gentleman inspecteur Thomas Pitt n'est pas au bout de ses surprises, dans cette haute société victorienne où les faux-semblants sont rois.


" Voilà une saga de mœurs où le voyeurisme dévoile la calomnie, où le mystère rend enfin le réel visible. "
Virginie Gatti - L'Humanité




Traduit de l'anglais
par Roxane Azimi







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couverture
ANNE PERRY

LE MYSTÈRE DE
 CALLANDER SQUARE

Traduit de l’anglais
 par Roxane AZIMI

images
1

L’air automnal était doux et légèrement brumeux ; sous le soleil de cette fin d’après-midi, les feuilles mortes formaient des taches jaunes sur l’herbe de Callander Square. Dans le petit jardin au milieu du square, deux hommes armés de pelles contemplaient une excavation à la surface du sol. Se baissant, le plus grand plongea les mains dans la terre humide. Avec précaution, il en sortit l’objet qu’il cherchait : un petit os ensanglanté.

Son compagnon reprit bruyamment son souffle.

— Ce serait quoi, à ton avis ? Trop gros pour un oiseau.

— Une bestiole, répondit le premier. Un chien qu’on aurait enterré là-dessous.

L’autre secoua la tête.

— Ils devraient pas faire ça ici.

Il regarda d’un œil torve les pâles façades déployant leur austère élégance classique derrière la dentelle des bouleaux et les tilleuls.

— Ils ont des jardins pour ça. Ils ont aucun respect ou quoi ?

— Ce doit être un petit chien.

Le plus grand retourna l’os dans sa main.

— Ou alors un chat.

— Un chat ! Allons bon ! Les gentlemen n’ont pas de chats, et les dames, elles creusent pas de trous dans les jardins. Elles distingueraient pas une pelle d’un râteau.

— C’est sûrement un domestique. Une cuisinière, je parie.

— Tout de même, ils auraient pas dû.

L’homme ponctua ses paroles d’un vigoureux hochement de tête.

— J’aime bien les bêtes, moi. Un animal qui s’est rendu utile dans la maison, ça s’enterre correctement, et pas là où on risque de le déterrer par inadvertance.

— Ils pensaient p’t-être pas qu’on allait creuser ici. Ça fait un bail qu’on a rien planté par là. Y aurait pas eu cet arbuste…

— On a qu’à le mettre ailleurs, sur la gauche, tiens. Laissons la pauvre petite bestiole tranquille. Faut pas déranger les morts, même quand c’est qu’un animal. Y a probablement quelqu’un qui l’a aimé. Il devait chasser les souris dans la cuisine.

— Pas sur la gauche, andouille ! Ça va tuer le forsythia.

— Me parle pas sur ce ton, eh ! Mettons-le à droite, alors.

— On peut pas. Ce rhodo, là, il pousse comme c’est pas permis. Non, faut le planter ici.

— Ben, mettons le chat sous le rhodo. Déterre-le, et moi, je vais l’ensevelir.

— C’est bon.

Le jardinier enfonça sa pelle là où il pensait exhumer le cadavre d’un seul tenant et pesa sur le manche de tout son poids. La terre riche en humus céda facilement. Les deux hommes écarquillèrent les yeux.

— Dieu de la miséricorde !

La pelle lui tomba des mains.

— Seigneur, ayez pitié de nous.

— Que… qu’est-ce que c’est ?

— C’est pas un chat. Je… je crois que c’est un bébé.

— Oh, Sainte Vierge ! Qu’est-ce qu’on fait ?

— Vaudrait mieux appeler la police.

— Ouais.

Il reposa la pelle tout doucement, lentement, comme si cela avait encore une importance.

— Tu y vas ?

Son compagnon le regardait fixement.

— Non. Non, je reste ici. Toi, file chercher un agent. Et grouille-toi… il fera bientôt nuit.

— Ouais ! Ouais !

Il ne se fit pas prier, désespérément soulagé d’avoir quelque chose à faire et, surtout, de s’éloigner de ce trou dans la terre et de la bouillie sanglante sur la pelle.

 

L’agent de police était jeune et encore novice dans le métier. Les beaux quartiers l’impressionnaient par la splendeur de leurs équipages, leurs valets en livrée qui allaient toujours par deux et leur innombrable domesticité. Ils l’intimidaient, tous ces majordomes imposants, ces irascibles cuisinières, ces jolies femmes de chambre. Les grooms, les filles de cuisine, les petites bonnes étaient davantage son rayon.

En voyant le trou dans la terre et la trouvaille des jardiniers, il se sentit totalement dépassé et, avec horreur et soulagement, leur dit d’attendre là sans bouger, sans toucher à rien. Lui-même prit ses jambes à son cou et courut au poste de police prévenir son inspecteur.

Il fit irruption dans le bureau, oubliant dans son excitation ses bonnes manières.

— Mr. Pitt ! Mr. Pitt ! C’est horrible, monsieur, c’est effroyable !

Pitt se tenait devant la fenêtre. C’était un homme de haute taille, au nez long et busqué, à la bouche ironique. D’apparence plutôt ordinaire, et surtout incroyablement débraillée, il dégageait cependant une impression d’esprit et d’intelligence. L’entrée précipitée de l’agent lui fit hausser les sourcils.

— Qu’est-ce qui est effroyable, McBeath ?

Il avait une très belle voix.

L’agent de police pantelait, incapable d’articuler une phrase tant il était essoufflé.

— Il y a un cadavre… monsieur. Dans Callander Square. C’est pitoyable… vraiment. Ils viennent juste de le trouver… les jardiniers… en creusant. Au milieu. Ils voulaient planter un arbre, je crois.

Pitt plissa le front, surpris.

— Callander Square ? Vous en êtes sûr ? Vous ne vous êtes pas encore perdu, par hasard ?

— Non, monsieur. Oui, monsieur, en plein milieu. Callander Square, monsieur. Je ne me trompe pas. Il faudrait que vous alliez voir.

— Un cadavre enterré ?

Pitt fronça les sourcils.

— Quelle sorte de cadavre ?

— Un bébé, monsieur.

McBeath ferma les yeux : il semblait au bord du malaise.

— Un tout petit bébé, on dirait un nouveau-né. Il me fait penser à ma petite sœur, quand elle est née. Pitt exhala un lent soupir.

— Brigadier Batey ! fit-il en élevant la voix.

La porte s’ouvrit, et un policier en uniforme passa la tête à l’intérieur.

— Monsieur ?

— Appelez une ambulance, ainsi que le Dr Stillwell, et venez à Callander Square.

— Une agression, monsieur ?

Le brigadier s’anima.

— Un cambriolage ?

— Non. Vraisemblablement, un simple drame d’ordre privé.

— Un drame d’ordre privé ?

McBeath haussa le ton, outré.

— Un meurtre, oui !

Batey ouvrit de grands yeux.

— J’en doute, répondit Pitt calmement. Il s’agit probablement de quelque malheureuse servante séduite, qui a accouché seule, et l’enfant est mort. Elle a dû l’enterrer en cachette et garder son chagrin pour elle-même, de peur de se retrouver à la rue sans travail et sans références pour obtenir un autre emploi. Dieu sait que ça arrive couramment, ces choses-là.

McBeath était pâle, les traits tirés.

— Vous croyez, monsieur ?

— Je n’en sais rien.

Pitt se dirigea vers la porte.

— Mais ce ne serait ni la première, ni la dernière fois. Allons voir sur place.

 

En une demi-heure, pendant qu’il faisait encore jour, Pitt examina le petit corps, fouilla la terre meuble à la recherche d’éventuels indices et trouva le second cadavre, minuscule, froid et difforme. Il les expédia en ambulance avec le médecin, renvoya McBeath, livide et tremblant, dans ses pénates et posta Batey et ses hommes autour du jardin. Il n’y avait rien d’autre à faire ce soir-là, sinon attendre les conclusions du médecin sur l’âge des bébés, la date présumée de leur décès et, si possible, le mal dont souffrait le second, enterré en profondeur avec son crâne déformé. Il ne fallait tout de même pas trop espérer établir les causes de leur mort.

Il arriva chez lui dans l’obscurité et un brouillard fin, pénétrant d’humidité. La lueur jaune des lampes à gaz promettait, accueillante, non seulement de réchauffer le corps, mais d’apaiser l’esprit et le tumulte des sentiments.

Il poussa la porte avec un plaisir intense que deux années de mariage n’avaient nullement amoindri. Au printemps 1881, il avait été appelé à résoudre la terrifiante affaire de l’étrangleur de Cater Street1, qui assassinait les jeunes femmes à l’aide d’un garrot et abandonnait leurs cadavres au visage boursouflé dans les rues sombres. C’était dans ces circonstances tragiques qu’il avait rencontré Charlotte Ellison. Bien sûr, à l’époque, elle l’avait traité avec la dignité hautaine qu’une jeune personne de sa condition réserve à un policier, situé sur l’échelle sociale au-dessous d’un bon majordome. Mais Charlotte était quelqu’un d’extraordinairement honnête, non seulement avec les autres, source de désordre en société, mais aussi vis-à-vis d’elle-même. Elle avait reconnu qu’elle l’aimait et trouvé le courage de l’épouser au mépris des convenances.

Ils étaient pauvres, étonnamment pauvres, comparativement à l’aisance qu’elle avait connue chez ses parents, mais avec ingénuité et selon sa rectitude coutumière, elle apprit à se passer de la plupart des attributs symboliques du rang sans lesquels ses amies d’antan n’auraient su vivre. À l’occasion, lorsque son époux abordait ce point sensible, elle disait en plaisantant qu’elle était soulagée de ne plus devoir jouer la comédie, et en un sens, ce n’était pas entièrement faux.

À présent, elle sortait du petit salon avec ses quelques meubles soigneusement cirés et des fleurs d’automne dans un vase en verre. Elle portait l’une des robes qu’elle avait emportées de chez elle, couleur lie-de-vin, déjà un peu démodée, mais son visage rayonnait, et la lumière des lampes rehaussait les reflets acajou de sa chevelure.

Il éprouva une bouffée de joie, d’excitation presque, et voulut aussitôt la toucher, l’embrasser.

Au bout d’un moment, elle s’écarta et le regarda.

— Que se passe-t-il ? demanda-t-elle, une note d’anxiété dans la voix.

Dans la chaleur soudaine, enveloppante, de leurs retrouvailles, il avait oublié Callander Square. À cet instant, la mémoire lui revint. Mais il n’avait pas envie d’en parler à Charlotte. Après les horreurs de Cater Street, Dieu sait qu’elle était capable de tout entendre, mais à quoi bon la bouleverser inutilement ? Elle était prompte à compatir : les petits cadavres, crime ou simple tragédie, ne manqueraient pas de lui faire vivre en imagination la douleur, la peur et la solitude, les terribles pensées qui avaient dû habiter la mère.

— Que se passe-t-il ? répéta-t-elle.

Il l’enlaça et la fit pivoter vers le salon… séjour eût été un terme plus approprié pour une aussi petite maison.

— Une affaire, répondit-il. Dans Callander Square. Sans grande importance, je pense, mais l’enquête ne sera pas facile. Quel est le menu de ce soir ? Je viens du dehors et j’ai faim.

Elle n’insista pas, et il passa une paresseuse et douillette soirée au coin du feu, à regarder Charlotte penchée sur son ouvrage, un linge usé jusqu’à la trame. Les années à venir promettaient beaucoup de reprisage et de ravaudage, beaucoup de repas sans viande et, avec l’arrivée des enfants, des habits de seconde main, mais, pour le moment, ce labeur-là symbolisait la douceur du foyer. Il se surprit à sourire.

 

Le lendemain matin fut une tout autre histoire. Il partit de bonne heure, tandis que la brume d’octobre s’accrochait encore au feuillage humide, sans un souffle de vent. Il se rendit d’abord au poste de police, pour voir s’il y avait du nouveau du côté du Dr Stillwell.

Le visage austère de Stillwell paraissait plus long encore que d’habitude. Il regarda Pitt d’un air maussade ; sa simple présence évoquait la mort et la précarité de la condition humaine.

Le sentiment de chaleur, de bien-être qui accompagnait Pitt depuis son réveil se dissipa aussitôt.

— Alors ? questionna-t-il sombrement.

— Le premier, à ma connaissance, semble parfaitement normal, répondit Stillwell à voix basse. Mais ça ne nous avance pas à grand-chose. Il est décédé il y a six mois environ, le pauvre petit. Impossible de dire s’il était mort-né ou si le décès est survenu dans les vingt-quatre ou les quarante-huit heures. Rien dans l’estomac.

Il poussa un soupir.

— Je ne saurais même pas dire s’il s’agit d’une mort naturelle ou s’il a été tué. La suffocation, c’est facile et ça ne laisse pas de traces. Au fait, c’était une fille.

Pitt prit une profonde inspiration.

— Et l’autre, celui qui était en dessous ?

— C’est plus vieux déjà : la mort remonte à deux ans, dirais-je. Et encore, ce n’est qu’une hypothèse. Là aussi, j’ignore s’il était mort-né ou s’il est décédé peu après la naissance. Mais il était anormal, c’est certain…

— Je m’en suis aperçu. Quelle en est la cause ?

— Aucune idée. C’est congénital, et non pas un accident au moment de la naissance.

— Y aurait-il quelque chose dans l’histoire des parents… ?

— Pas forcément. Nous ignorons l’origine de ces malformations. Ça arrive même dans les meilleures familles ; simplement, on réussit mieux à le cacher.

Pitt réfléchit quelques instants. Était-ce là l’explication : un objet de gêne à supprimer ?

— Et celui du dessus ?

Il regarda Stillwell.

— Avait-il un problème lui aussi, le cerveau endommagé peut-être ?

Stillwell secoua la tête.

— Je n’ai rien constaté de tel, mais à cet âge-là, bien sûr, on ne peut pas se prononcer sur une éventuelle déficience mentale. Il avait tout au plus quelques jours. S’il n’était pas mort-né.

Il fronça les sourcils.

— Quoique j’en doute. Je n’ai relevé aucune anomalie susceptible de provoquer la mort. Le cœur, les poumons, les intestins, tout semblait en ordre. Évidemment, le corps était plus ou moins décomposé. Franchement, je ne sais pas, Pitt. Vous n’avez qu’à ouvrir une enquête et vous verrez bien de quoi il retourne.

— Je vous remercie.

Il n’y avait rien d’autre à dire. Pitt prit Batey, et ils sortirent en silence dans la brume matinale. Les rues plantées d’arbres sentaient les feuilles pourrissantes et la pierre humide.

Callander Square était désert ; les badauds qu’une pareille découverte n’eût pas manqué d’attirer ailleurs n’osaient pas s’aventurer dans ce sanctuaire de l’élégance. Il n’y avait aucun signe de vie derrière les façades majestueuses, excepté le crissement d’un balai sur les marches d’un perron et un valet qui battait bruyamment la semelle. Il était encore trop tôt pour les garçons de courses ; cuisinières et femmes de chambre avaient à peine terminé de servir le petit déjeuner aux derniers levés.

Pitt se dirigea vers la maison la plus proche, gravit les marches, frappa discrètement et recula d’un pas.

Au bout de quelques minutes, un valet, bel homme d’allure ténébreuse, vint lui ouvrir. De sous ses paupières lourdes, il considéra Pitt avec dédain. Des années de métier lui avaient appris à juger un homme avant même qu’il n’ouvre la bouche. Il comprit instantanément que Pitt valait mieux qu’un marchand, mais que ce n’était point un homme de qualité, et encore moins un gentleman.

— Monsieur ? fit-il en haussant légèrement le ton.

— Inspecteur Pitt, police.

Pitt soutint posément son regard.

— J’aimerais parler à la maîtresse de maison.

Le valet ne broncha pas.

— Nous n’avons pas été cambriolés, que je sache. Vous ne vous trompez pas d’adresse ? Ici, c’est la résidence du général et de Lady Augusta Balantyne.

— Ah oui ? Je l’ignorais. Mais c’est la situation de cette maison qui m’intéresse. Puis-je entrer ?

Le valet hésita. Pitt ne bougea pas d’un pouce.

— Je vais voir si Lady Augusta peut vous recevoir. Venez. Vous attendrez au petit salon pendant que je me renseigne pour savoir si Madame a fini son petit déjeuner.

Il s’ensuivit une longue et exaspérante demi-heure d’attente avant que la porte du petit salon ne s’ouvre sur Lady Augusta Balantyne. C’était une belle femme aux traits fins et aristocratiques ; sa tenue classique dénotait un certain luxe. Elle regarda Pitt sans curiosité.

— Max dit que vous désirez me voir, Mr…. euh…

— Pitt. Oui, madame, avec votre permission.

— À quel sujet, je vous prie ?

Pitt la contempla. Manifestement, elle n’était pas femme à tergiverser. Il se jeta à l’eau.

— Hier soir, deux cadavres ont été déterrés dans le jardin au milieu du square…

Lady Augusta haussa un sourcil incrédule.

— Dans Callander Square ? Ne soyez pas ridicule ! Des cadavres de quoi, Mr…. euh… ?

— Pitt, répéta-t-il. De bébés, madame. Les restes de deux nouveau-nés ont été découverts dans le jardin. L’un a été enterré il y a six mois environ, l’autre il y a deux ans.

— Oh, mon Dieu !

Elle était visiblement émue.

— Quelle tragédie ! J’imagine qu’une servante… à ma connaissance, ce n’est pas quelqu’un de la maison, mais naturellement je vais m’informer, si vous le souhaitez.

— Je préfère le faire moi-même, madame, si vous n’y voyez pas d’objection.

Il s’efforça d’affermir sa voix, comme pour s’assurer de son accord plutôt que de solliciter son autorisation.

— Évidemment, je passerai dans toutes les maisons du square…

— Bien sûr. Ma proposition tenait de la simple courtoisie. Si vous découvrez quelque chose qui concerne ma maisonnée, vous me le ferez savoir, bien entendu.

Là encore, ce n’était pas une question, mais une affirmation. L’autorité lui seyait comme un habit familier : elle n’avait guère besoin de la manifester.

Il sourit pour montrer qu’il avait compris, mais s’abstint de se commettre verbalement.

Elle tendit la main vers la sonnette. Le majordome parut.

— Hackett, Mr. Pitt est de la police. On a trouvé deux bébés dans le jardin. Il va interroger tous les domestiques du voisinage. Voulez-vous l’installer dans une pièce tranquille où il pourra s’entretenir avec le personnel ? Et arrangez-vous pour que tout le monde soit disponible.

— Bien, madame.

Hackett considéra Pitt d’un air dégoûté, mais obéit précisément aux ordres.

— Merci, Lady Augusta.

Pitt inclina la tête et suivit le majordome dans une petite pièce du fond qui devait servir de salon à la gouvernante. Il obtint la liste complète du personnel féminin, ainsi que l’essentiel des renseignements concernant chacune des servantes. Cette fois-ci, il se contenta de leur parler. La réaction fut unanime : choc, consternation, pitié. Tout aussi unanimement, elles nièrent être au courant de l’affaire. Exactement comme il s’y attendait.

Il était dans le vestibule, cherchant le majordome ou l’un des valets pour dire qu’il avait terminé, quand une autre jeune femme sortit d’une des pièces. Ce n’était certainement pas une servante ; plus que sa robe de soie ou sa magnifique coiffure, c’étaient un léger déhanchement, un demi-sourire sur sa petite bouche pulpeuse, l’assurance, la lueur audacieuse dans ses yeux frangés de longs cils qui trahissaient son rang.

— Juste ciel ! s’exclama-t-elle en feignant la surprise. Qui êtes-vous ?

Elle le toisa d’un regard bleu amusé.

— Vous n’êtes sûrement pas venu rendre visite à l’une des bonnes ; ce n’est pas encore l’heure ! Vous désirez voir papa ? Seriez-vous une ancienne ordonnance ?

Seule Charlotte avait jamais réussi à décontenancer Pitt, mais c’était parce qu’il l’aimait. Il regarda la jeune fille avec calme.

— Non, madame, je suis de la police. J’ai parlé à certains de vos domestiques.

— De la police ? claironna-t-elle, ravie. Mais quelle horreur ! Pour quoi faire ?

— Pour recueillir des informations.

Il sourit imperceptiblement.

— En général, c’est ce pour quoi la police s’adresse aux gens.

— J’ai l’impression que vous vous moquez de moi.

Ses yeux dansaient.

— Mr…. ?

— Inspecteur Pitt.

— Inspecteur Pitt, répéta-t-elle. Je suis Christina Balantyne, mais je suppose que vous le savez déjà. Pourquoi interrogez-vous les domestiques ? Y a-t-il eu un crime ?

Épargnant à Pitt la peine d’inventer une réponse polie et évasive, la porte de la salle à manger s’ouvrit, et un homme, sans doute le général Balantyne, en sortit. Presque aussi grand que Pitt, il était aussi plus noueux, d’un maintien plus rigide. Il avait un visage maigre, lisse et aquilin. Un visage saisissant : trop arrogant pour être beau, aux mâchoires trop carrées.

— Christina ! fit-il sèchement.

Elle se retourna.

— Oui, papa.

— Les rapports entre la police et les domestiques ne présentent aucun intérêt pour toi. N’as-tu pas de lettres à écrire ou de la couture à faire ?

La question, purement rhétorique, était en fait un congédiement. Elle obéit, raide et la lippe boudeuse.

Dissimulant son sourire, Pitt inclina très légèrement la tête.

— Merci, monsieur, dit-il au général après le départ de la jeune fille. Je ne savais comment lui répondre sans la perturber par un récit déplaisant.

La vérité était tout autre, mais il ne tenait pas à dévoiler ses batteries.

Le général émit un grognement.

— Avez-vous terminé ?

— Oui, monsieur. Je cherchais le majordome pour le prévenir.

— Avez-vous appris quelque chose ?

Le général le regarda avec des yeux vifs et intelligents.

— Pas encore, mais je viens seulement de commencer. Qui habite à côté ?

Il désigna la partie sud du square.

— Reggie Southeron. C’est notre voisin le plus proche. Ensuite, il y a le jeune Bolsover de ce côté-ci, Garson Campbell de l’autre, et Laetitia Doran en face de Southeron. La maison juste en face de nous est vide pour le moment. Depuis deux ans environ. Plus loin, il y a Sir Robert Carlton et un vieillard nommé Housmann qui vit en reclus. Pas de femmes parmi son personnel : il les déteste. Rien que des hommes.

— Merci, monsieur, ces renseignements me sont d’une grande utilité. Je vais continuer par Mr. Southeron.

Balantyne prit une inspiration. Pitt attendit, mais il n’ajouta rien.

C’était plus animé chez les Southeron : il entendit des rires d’enfants avant même d’avoir tiré sur le cordon de la sonnette. Ce fut une soubrette qui lui ouvrit, la plus ravissante des créatures.

— Oui, monsieur ? fit-elle sur un ton parfaitement formel.

— Bonjour, je suis l’inspecteur Pitt, de la police. Puis-je parler à Mr. ou à Mrs. Southeron ?

Elle recula.

— Si vous voulez bien entrer, monsieur, je vais demander s’ils peuvent vous recevoir.

Il la suivit dans le vestibule, richement décoré, mais moins spartiate que chez les Balantyne. Il y avait des colifichets sur les draperies, des fauteuils somptueusement houssés et même une poupée négligemment perchée sur un guéridon. Il regarda le dos droit de la femme de chambre : sa jupe virevoltait joliment lorsqu’elle marchait. Il sourit discrètement, puis pria dans un brusque et intense accès de compassion pour que ce ne fût pas elle… que ce ne fût pas le fruit de sa séduction, de son bref moment de faiblesse, qui avait été enterré là-bas, sous les arbres.

Elle l’introduisit dans le petit salon et le laissa seul. Il entendit une cavalcade dans l’escalier… une jeune bonne, un enfant de la maison ? La différence d’âge était quelquefois minime : certaines fillettes étaient placées comme domestiques à onze ou douze ans à peine.

La porte s’ouvrit à la volée, et un petit visage étroit aux yeux bleus parut dans l’entrebâillement. À en juger par sa désinvolture, ce devait être l’une des filles de la maison. Ses cheveux relevés retombaient en une cascade de boucles, et sa frimousse brillait comme un sou neuf.

— Bonjour, dit Pitt gravement.

— Bonjour.

Elle repoussa le battant sans le quitter des yeux.

— Vous avez une très belle maison, fit-il courtoisement, comme s’il s’adressait à une adulte et que la maison fût à elle. C’est vous, la maîtresse ?

Elle pouffa de rire, puis, se rappelant sa position, reprit son sérieux.

— Non, je suis Chastity Southeron. J’habite ici depuis que papa et maman sont morts. Papa était le frère d’oncle Reggie. Et vous, qui êtes-vous ?

— Mon nom est Thomas Pitt, je suis inspecteur de police.

Elle laissa échapper un long soupir.

— Quelqu’un a volé quelque chose ?

— Pas que je sache. Auriez-vous perdu quelque chose ?

— Non. Mais vous pouvez m’interroger.

Elle pénétra dans la pièce.

— J’aurai peut-être des choses à vous apprendre.

C’était une offre.

Il sourit.

— Je n’en doute pas, mais je ne sais pas encore quelles questions je vais poser.

— Ah !

Elle s’apprêtait à s’asseoir quand la porte s’ouvrit à nouveau, et Reginald Southeron fit son entrée. C’était un homme corpulent, au visage florissant et débonnaire.

— Chastity ? fit-il avec une exaspération bon enfant. Jemima doit te chercher partout. C’est l’heure de ta leçon. Remonte immédiatement.

— Jemima est ma gouvernante, expliqua Chastity à Pitt. Il faut que j’aille étudier. Vous reviendrez, dites ?

— Chastity ! répéta Southeron.

Elle esquissa une minuscule révérence à l’intention de Pitt et sortit en courant.

Southeron se raidit légèrement, sans toutefois se départir de sa bonne humeur.

— Mary Ann dit que vous êtes de la police.

Il paraissait vaguement incrédule.

— Est-ce exact ?

— Oui, monsieur.

Une fois de plus, il était inutile de se perdre en préambules. Pitt lui exposa succinctement le but de sa visite.

— Seigneur Dieu !

Reggie Southeron s’assit lourdement ; son visage rubicond était devenu tout pâle.

— Quelle… quelle…

Il parut se raviser et reprit, plus calmement :

— Quelle horreur ! Quelle histoire consternante. Je vous assure, je ne sais rien qui puisse vous aider.

— Naturellement, acquiesça Pitt, hypocrite.

Il contempla la grande bouche de son hôte, ses bajoues lascives, ses mains molles et soignées. Il ignorait peut-être l’existence des cadavres dans le square, mais s’il n’était pas au fait de leur conception, c’était plus une question de hasard que de volonté.

— Mais j’ai besoin de votre permission pour interroger votre personnel.

— Mon personnel ?

Il parut momentanément décontenancé.

— Les potins d’arrière-cuisine n’ont pas de prix, déclara Pitt chaleureusement. Quelqu’un de totalement étranger à l’affaire pourrait très bien avoir entendu quelque chose, un mot par-ci par-là.

— Oui. Oui, certainement. Ma foi, si vous y tenez. Mais je vous serais obligé de ne pas les perturber plus que de raison : il est si difficile de trouver de bons domestiques de nos jours. Vous me comprenez, j’en suis sûr… quoique… non, non, suis-je bête.

Il ne se rendait même pas compte de ce que son attitude avait de condescendant.

— Bien. J’imagine qu’on n’a pas le choix. Je vais prévenir mon majordome.

Il se remit debout et sortit sans un mot de plus.

Pitt parla à tous les membres du personnel, l’un après l’autre, puis alla trouver le majordome et prit congé. La matinée tirait à sa fin : il était temps de rentrer déjeuner. L’après-midi, il retourna au square. À deux heures, il frappait à la troisième porte, laquelle, selon le général Balantyne, était celle du Dr et de Mrs. Frederick Bolsover. Pendant le déjeuner, il avait revu Stillwell et lui avait demandé s’il connaissait Bolsover professionnellement.

— On n’est pas vraiment du même bord.

Stillwell fit la grimace.

— Il doit gagner plus en trois semaines que moi en un an. Forcément, s’il habite Callander Square. C’est un médecin mondain : son rôle est de réconforter les dames hypocondriaques qui n’ont rien d’autre à faire que de se préoccuper de leur santé. Belle clientèle, à condition d’avoir de la patience et de l’éducation ; or d’après ce que j’ai entendu dire, Bolsover ne manque ni de l’une ni de l’autre. Bonne famille, bons débuts, toutes les relations nécessaires.

— Bon médecin ? s’enquit Pitt.

— Aucune idée.

Stillwell haussa les sourcils.

— Est-ce important ?