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Le nom divin dans le nouveau testament

De
352 pages
Le nom de Dieu est un objet d'étude fascinant. Élément central de la plupart des religions, il est en même temps complètement ignoré. Le nom de Dieu apparaît près de 7000 fois dans la Bible hébraïque. Didier Fontaine mène une enquête passionnante pour comprendre pourquoi ce nom si sacré a cessé d'être prononcé durant la période 35-135 de notre ère.
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DIDIER FONTAINE

LE NOM DIVIN DANS LE NOUVEAU TESTAMENT

Préface de Gérard Gertoux

L'HARMATTAN

@ L'Harmattan 2007 5-7 rue de l'École Polytechnique; Paris 5e www.librairieharmattan.com harmattan1~wanadoo.fi diffusion.harmattan~wanadoo. fi ISBN: 978-2-296-03559-1 EAN : 9782296035591

Sommaire
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Préface, par Gérard Gertoux 1. L'emploi du Nom aux temps bibliques 2. Seigneur, Yahweh ou Jéhovah? La substitution Les raisons de la substitution Le problème de la vocalisation Le problème étymologique 3. Le témoignage de la Septante Intérêt de cette traduction Présence du Nom divin Lecture à la synagogue et usage privé Quelques idées reçues 4. Jésus, les premiers chrétiens et le Nom... Quelles langues parlait-on en Palestine au premier siècle? Emploi du Nom par Jésus Emploi du Nom par les chrétiens 5. Inspiration et préservation des Écritures Inspiration divine Préservation Quelques exemples de critique textuelle 6. Une période trouble Judéo-chrétiens et pagano-chrétiens Le christianisme des Pères apostoliques Apostasie et Hérésies... 7. Controverses & Corruptions L'influence de la philosophie grecque Quelques causes de la divinisation du Christ Controverses & Corruptions De curieuses variantes L'étude de Bart Ehrman Conclusion Annexe 1 : Versets bibliques où le Nom pourrait être restauré Annexe 2 : Repères chronologiques Remerciements.. ... Crédits photographiques... Abréviations
Bib I i 0 grap hi e.

7 13 .19 20 22 28 37 47 48 49 54 58 65 73 78 84 139 141 144 154 175 177 196 ... 209 ..223 224 232 255 ... 258 265 299 307 317 .323 324 327 345 349

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Index des sujets traités Index des principaux versets cités

...

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Préface
par Gérard Gertoux

Le nom de Dieu est un objet d'étude fascinant. Élément central de la plupart des religions puisque les chrétiens débutent leur prière du Notre Père par "Que ton nom soit sanctifié" et que les sourates du Coran débutent par "au nom de Dieu", le nom de Dieu est en même temps complètement ignoré,
au point que le croyant est encouragé à rendre un culte à un Dieu anonyme, le dieu inconnu des Grecs. Par un étrange paradoxe, le nom de Dieu, en étant omniprésent, passe inaperçu. Les religions modernes ont adopté le principe central des cultes à mystères, produit des cercles gnostiques et cabalistiques, le nom de Dieu, c'est le Nom. Les Juifs de notre époque appellent d'ailleurs D-ieu: Hashem "Le Nom", de la même façon que les Égyptiens du passé

appelaient leur dieu suprême: Amon "le [nom] caché".

Il est pourtant facile de vérifier que le nom divin apparaît près de 7000 fois dans la Bible hébraïque sous la forme du tétragramme YHWH, le fameux nom de quatre lettres, formé en fait de quatre voyelles selon Flavius Josèphe. Le texte biblique, Romains 10:13 qui cite Joël 2:32, insiste sur
l'invocation du nom de Dieu pour être sauvé. Didier Fontaine a mené une enquête passionnante pour comprendre

pourquoi ce nom si sacré a cessé d'être prononcé durant la période 35-135 de notre ère. Le procès de Jésus constitue un des éléments déterminants pour comprendre cette énigme. En effet, les chefs religieux juifs ne voulaient pas être des assassins, ils ont donc voulu condamner légalement ce compatriote

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qu'ils considéraient comme un imposteur. Le premier chef d'accusation utilisé, avant de finalement retenir le crime de lèse majesté de la législation romaine, fut le crime de blasphème. Le blasphème était un crime bien codifié puisque Lévitique 24:16 prévoyait la lapidation pour quiconque prononçait le nom de Dieu de manière injurieuse. Quelques judéo-chrétiens, comme Étienne, ont d'ailleurs été lapidé pour ce motif durant le premier siècle. Didier Fontaine, en chercheur passionné, a réussi à rendre simple un sujet devenu complexe.

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Introduction

Le lecteur de la Bible est parfois dérouté par un constat gênant: l'Ancien Testament est très différent du Nouveau. Le premier raconte les relations tumultueuses entre YHWH et un peuple qu'il a élu au détriment de tous les autres, peuple à l'échine raide de surcroît, dont les pérégrinations chaotiques n'ont de gloire que l'exemple. C'est le récit inlassable de guerres sans pitié, de conquêtes, d'exterminations. Les turpitudes des rois succèdent à la narration de massacres. Finalement cette nation, qui a part à la révélation du Dieu Un, et qui a contracté une alliance avec Lui, fait pâle figure. Puis se conclut une alliance nouvelle, dont le « compte-rendu» constitue un Nouveau Testament. Le Dieu qui y est représenté n'a pas de nom. On l'appelle par le titre « Seigneur ». C'est un Père bienveillant et plein d'amour que nous fait découvrir le Christ. Bien différent, en apparence, de la divinité nationale de la Première Alliance, ce « bon Dieu », en accordant sa grâce à toute 1'humanité, est universel. Au deuxième siècle de notre ère le constat de cette disjonction était déjà source de troubles et de conflits, comme en témoigne la célèbre hérésie de Marcion, pour qui le Dieu de l'Ancien Testament, divinité malfaisante et subalterne, ne pouvait en aucun cas être celui du Nouveau. Pour les Juifs d'aujourd'hui, la Bible n'est composée que de la Torah, des Écrits et des Prophètes: il n'y a donc pas deux divinités différentes, mais seul le Dieu Un, YHWH, au nom imprononçable. Quant aux chrétiens, pendant longtemps ils se sont accommodés de l'Ancien Testament - avec peine, il
faut le dire en ne le lisant que par morceaux choisis, et en utilisant toutes sortes de missels qui ne contenaient guère que le Nouveau Testament et les Psaumes. De nos jours, si la lecture liturgique ou personnelle a évolué dans le sens d'une approche plus complète des Écritures, elle débouche invariablement sur un embarras latent. On ne saurait cependant éluder cette difficulté, car l'histoire montre que judaïsme et christianisme sont mère et fille. Leur lien est viscéral. Comment donc, en ces âges d'intolérance et de fanatisme, expliquer ces disparités? L'existence d'une Bible hébraïque, et d'une Bible chrétienne? Les différences entre YHWH et « le Père» ?

-

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Le but de cet ouvrage est de mettre en relief une des explications de la rupture entre Juifs et chrétiens. Une explication parmi d'autres, certes, mais qui à notre avis est si fondamentale que d'elle découlent les autres. Il s'agit de la question du nom divin et de son traitement dans la Bible, en particulier
dans le Nouveau

figure près de 7000 fois - on ne le rencontre plus du tout dans le Nouveau Testament (du moins dans les manuscrits qui nous sont parvenus) : Dieu est désigné par les substantifs « Dieu », « Père », ou « Seigneur ». Le nom divin dans la Bible a toujours suscité des réactions diverses, et c'est très significatif. Il est incontestable que ce nom paraisse dans l'Ancien Testament: on l'y rencontre, plus qu'aucun autre nom, sous les quatre lettres YHWH, en hébreu ;'1';'1'. Une superstition juive (devenue tradition) a répandu l'idée que ce Nom était «trop sacré pour être prononcé », si bien que la vocalisation de ce Nom, depuis longtemps, pose problème et contribue à la surenchère des substituts: Éternel, Seigneur, IH"vHou YHWH figurent souvent en lieu et place du glorieux nom divin.

Testament.

Surabondant

dans les récits de l'Ancien

- il

y

Dans le Nouveau Testament, donc, Dieu s'appelle couramment KUpLOÇ (kyrios), Seigneur. Pourquoi ne l'appelle-t-on plus par son nom i1,i1' ? Le Nom est-il gênant, ou est-ce l'esprit d'un universalisme syncrétique qui souffle? C'est d'autant plus curieux que dans la Bible, Dieu affirme que son Nom doit passer les générations, durer à l'infini, être proclamé parmi toutes les nations. Si donc le Dieu des Juifs souhaitait que son Nom soit publié par toute la terre, pourquoi n' a-t-il pas veillé à sa préservation? et cela en commençant par préserver ne serait-ce que sa vocalisation? On pourrait penser en toute logique que si cette vocalisation s'est perdue, c'est tout simplement parce qu'elle n'est pas importante. Convient-il donc, aujourd'hui, d'employer un nom reconstitué, et restitué au moins dans l'Ancien Testament où il figure sans conteste? Voilà les deux questions qui vont être à la base de notre propos. Nous allons cependant concentrer notre attention sur un problème bien plus délicat, qui est celui du nom divin dans les Écritures grecques chrétiennes, en réponse à l'ouvrage de Lynn Lundquist, The Tetragrammaton and the Christian Greek Scriptures1. Comme nous l'avons évoqué en effet, aucun manuscrit du Nouveau Testament ne mentionne le tétragramme, nom propre par excellence du Dieu d'Israël. Entre rupture et continuité, les écrits néotestamentaires laissent donc un sentiment étrange quant à leur héritage: le nom sacré de Dieu n'est repris que sous la forme hellénisée d'un titre assez commun à l'époque, KUpLOÇ. Or, le problème surgit
de la confusion dans l'emploi de ce titre. KUpLOÇ peut désigner aussi bien YHWH que Jésus Christ. Cela a inévitablement engendré une grande confusion sur l'identité de Jésus, qui a été assimilé, par ce titre commun de Seigneur, à Dieu lui-même... À notre avis, cette confusion sur l'identité du

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Christ est directement liée à la présence originelle du tétragramme dans le Nouveau Testament. Nous allons soutenir la thèse que Jésus et ses disciples connaissaient et employaient le Nom, et que les écrits des premiers chrétiens2 portaient le tétragramme en caractères hébreux. C'est l'acclimatation du message évangélique à la Gentilité hellénistique qui a causé la perte d'intérêt pour le Nom et, partant, sa disparition totale dans la transmission des textes. Nous verrons que 'disparition' est en l'occurrence un terme trompeur. Le problème du nom divin dans le Nouveau Testament a un potentiel polémique insoupçonné. Nous en serons conscient tout au long de cette recherche, n'oubliant pas qu'en un certain sens il touche à l'essence même du christianisme. Qui plus est ce sujet nécessite des connaissances spécifiques qui sont souvent absentes ou du moins confuses dans l'esprit du profane. Or ce qui est confus est une demi-vérité. Il sera donc judicieux de nous arrêter préalablement sur les questions suivantes: premièrement, nous évoquerons l'emploi du nom divin aux temps bibliques et le problème de sa vocalisation (chapitres 1 et 2), sujets qui n'intéressent pas directement notre problématique, mais qui permettent que son traitement s'affranchisse d'informations et d'analyses approximatives sur lesquelles il est impossible de bâtir quoi que ce soit. De plus, la présence du nom divin dans l'Ancien Testament n'étant pas à remettre en question, les polémiques qui entourent néanmoins sa vocalisation et sa restitution dans nos traductions sont très révélatrices, deuxièmement, nous nous servirons du témoignage de la Septante. Certains considèrent ce témoignage sans valeur; d'autres au contraire estiment que c'est une preuve, ou presque. Sans verser dans ces deux extrêmes, nous analyserons donc en quoi cette traduction des écritures hébraïques, qu'employaient les chrétiens, nous éclaire sur le comportement vis-à-vis du Nom, aussi bien dans l'Ancien que dans le Nouveau Testament. De fait, le lecteur impatient peut se reporter directement au chapitre 4 s'il estime être familiarisé avec les enjeux du nom divin dans la partie hébraïque de la Bible, car c'est dans ce chapitre que nous commençons à collecter les indices de son emploi à l'époque de Jésus et de ses disciples. Le chapitre suivant (chapitre 5) répond à la question qui surgit naturellement à la revue des indices: si Jésus et ses disciples ont vraiment employé le Nom, pourquoi n'apparaît-il pas dans le texte du Nouveau Testament? Répondre précisément à cette question nécessite d'examiner les conditions de transmission de ce texte. En général, le croyant pense que le texte qu'il découvre dans sa version biblique est absolument fiable pour la bonne raison que cette Parole est considérée comme « inspirée». Mais c'est, là encore, une demi-vérité qui ignore par quels âges troubles le texte qu'il a sous les yeux est passé (chapitre 6) car les deux premiers siècles de notre ère sont parsemés d'événements plus graves les uns que les autres: ruine de Il

Jérusalem en 70, persécutions des chrétiens, démarcation puis rupture du christianisme d'avec le judaïsme, seconde révolte juive et seconde ruine de Jérusalem... ne sont que quelques-unes des frasques de cette période mouvementée. Sans parler des controverses christologiques qui apparaissent dès que le message évangélique sort de Palestine (chapitre 7). C'est la prise en compte de ce contexte qui permet de situer le problème du nom divin au sein des Écritures grecques chrétiennes dans sa juste perspective. À ce moment-là, le christianisme se définit, à la fois par une contradiction intérieure et une ouverture sur l'extérieur. La proclamation orale se fixe par l'écrit. Un canon se constitue. Les hérésies sont démasquées. Un sentiment orthodoxe se forme, et le mouvement sort de son berceau. Il s'élance dans l' oikouménè3. Il change de capitale. Change-t-il de Dieu?

I Word Resources, Inc, 1998, 2e éd. Notre réponse ne traitera cependant pas point par point les arguments de Lundquist, car ils sont peu nombreux, et s'attaquent essentiellement à la Traduction du Monde Nouveau en désinformant au sujet de son comité de traduction (cf. Stafford: 1-54, Mazzaferro, The Lord and the Tetragrammaton...). Notre objectif est moins la polémique que la présentation (en aucun cas, la résolution) du problème au public francophone. 2 Dans cet ouvrage les premiers chrétiens sont indifféremment appelés « judéo-chrétiens» ou « Juifs chrétiens ». La notion de «judéo-christianisme» désigne une réalité d'une incroyable diversité, qui a suscité des études nombreuses, et parfois contradictoires. D'où s'impose cette précision terminologique : sans vouloir décrire ni résoudre cette notion, nous entendrons par « judéo-chrétiens» les disciples immédiats de Jésus, ainsi que les premiers Juifs convertis jusqu'en 70. Par « pagano-chrétiens» nous entendrons des disciples de Jésus non-Juifs. 3 « La terre habitée».

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1 L'emploi du Nom aux temps bibliques
Aucun doute possible, Dieu a un nom. Ce nom apparaît près de 7000 fois dans l'Ancien Testament. D'innombrables noms hébreux étaient formés

I à partir d'abréviationsdu nom divin: on les appelle les noms théophores.

C'est dire si le Nom, à l'époque, avait une importance primordiale. Dans la pensée sémitique2 plus que dans les autres civilisations, le nom ne se réduit pas à une valeur patronymique. Il revêt un sens profond, qui souvent a un rapport étroit avec l'identité de l' individu (cf. 1S 25:25). La première activité d'Adam fut de nommer les animaux que Dieu lui présentait (Gn 2:19,20). Puis, quand Dieu lui créa une semblable, la femme, il s'exclama:
~,tb:!l~ ,tD:), ~6~3J~ C~3J Cl'Si1 MNT:'C'N;1 "'~N~' AO '0 " :n~o~:'~n~à O,~,~_~ ~,~ iI*~ N,!.p'~ 'nNT~

Et l 'homme dit: Voici cettefois celle qui est os de mes os et chair de ma chair! On l'appellerafemme, parce qu'elle a été prise de l'homme. Genèse 2:23 Adam et Ève connaissaient le Nom divin, et ils l'employaient (Gn 4:1). Leurs descendants après eux en firent autant.3 On n'hésitait pas à changer de nom, ou à surnommer quelqu'un, en cas d'événement marquant (Abram, Saraï, Jacob devinrent Abraham, Sara, Israël). En particulier, le nom donné à la naissance coïncidait souvent avec une situation précise, comme lorsque Joseph appela son fils Manassé ('Celui qui rend oublieux') : « Car Dieu m'a fait oublier toute ma peine, et toute la maison de mon père. » (Gn 41:51). De tels exemples sont surabondants dans la partie hébraïque de la Bible, et occasionnels dans la partie grecque-chrétienne. De fait, explique André Chouraqui : « Pour le Sémite, le Nom s'identifie à l'être qu'il désigne. Le connaître équivaut à posséder un pouvoir sur celui ou ce qu'il désigne4. » Voilà pourquoi Moïse demande à Dieu de lui révéler son Nom - c'est-à-dire le sens profond de ce Nom (Ex 3:13). Il ne s'agissait ni de lui donner son
nom

- ce

Nom était déjà connu et employé

- ni

la prononciation

de ce nom,

mais bien sa signification.

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Dieu n'hésite pas à l'employer et à le faire connaître:

:r:r~~'Q~~'p~i}~~ 16~-~7 '~.~7 \'!;:l~~ :~ ~ N~~ ini1~ ~~~
Je suis le SEIGNEUR (YHWH), c'est là mon nom; et je ne donnerai pas ma gloire à un autre, ni mon honneur aux statues. Isaïe 42:8 - NBS Un psalmiste, chantant sa louange, écrit: :rl~A-~:b-~~ 1;:~7if '9J.~7 ~Ji1~ :9~~ i1n~-'? ~j,l:.1. Qu'on sache ainsi que, toi seul, dont le nom est le SEIGNEUR (YHWH), tu es le Très-Haut sur tout la terre! Psaume 83:19 - NBS Il est donc hors de propos de discuter de l'emploi ou non du nom divin dans l'Ancien Testament. La Bible hébraïque exhorte clairement à invoquer ce nom, et condamne ceux qui ne le font pas : ~~lP N'~ ~~~f ,~~ n;ns~~ \~~1 -;pb1~-N'~ ,~~ \C:;~iJ-~~ '9~6Q l~~ Répands ta fureur sur les nations qui ne te connaissent pas, et sur les peuples qui n'invoquent pas ton nom! Jérémie 10:25 Bien entendu, ce Nom est saint (Lv 22:32, 1Ch 16: 10, 29: 16, Ps 99:3, 103: 1, 105:3, Ez 39:7). Dieu lui-même se charge de le sanctifier et de le glorifier (Jn 12:28), et Jésus d'ailleurs encourage ses apôtres à prier pour que ce Nom soit sanctifié (Mt 6 :9). Tout croyant Juif a une conscience aiguë de la sainteté de ce Nom. C'est peut être ce qui explique pourquoi l'usage oral du Nom sera progressivement abandonné: « La maison d'Israël, peuple élu de Dieu, était la gardienne de sa réputation dans le monde. Par des actions dignes de lui, elle l'accréditait et 'sanctifiait le nom'. Au contraire, une conduite méprisable entraînait khilloul hachem (profanation du nom). (...) Profaner le Nom était tenu pour l'un des péchés les plus atroces: «(...) 'Celui qui est coupable d'avoir profané le Nom ne peut pas recourir à la repentance (...); la mort seule pourra l'ôter. (Yoma, 86 a) 5 »

Jésus connaissait ce Nom, et l'employait.6 Par exemple, dans le passage de Matthieu 4:11, il cite Deutéronome 6:13 où paraît clairement le tétragramme. Certains ont objecté que la lecture était faite en grec dans la Septante, où ne figure pas le tétragramme. Mais, à l'époque, et jusqu'au lIe siècle de notre ère au moins, la Septante présentait le nom divin soit en hébreu, soit en grec vocalisé. Ainsi, dans tous les cas, on rencontrait forcément le nom divin lors d'une lecture. En diverses occasions, Jésus insista sur l'importance de glorifier le Nom divin: «'Père, glorifie ton nom!' Une voix vint donc du ciel: 'Je l'ai glorifié et je le glorifierai encore'». (Jn 12:28, voir aussi Jn 17:26) Les premiers chrétiens connaissaient également ce Nom. Ils le prononçaient; mais ils veillaient, ce faisant, à leur comportement, pour que celui-ci ne porte pas opprobre au 14

Nom de Dieu (2Ti 2:19). L'expression 'Nom de Dieu' ou 'Nom de Nom' est d'ailleurs une réminiscence du respect qui est dû à ce Nom. Seuls Satan et ses démons ne le prononcent pas: « Enfin, on notera la répugnance de Satan à utiliser le nom divin; la discussion avec Jésus en est un exemple caractéristique, car si Satan utilise à chaque fois Dieu, Jésus par contre utilise systématiquement le nom divin dans ses réponses (Mt 4:1-10). Cette répugnance pour le Nom, également partagée par les démons (Lc 4:34, 417 ; 8 :28), provient tout simplement du refus de rentrer dans l'intimité de celui à qui l'on s'adresse, comme les personnes qui, pour marquer leur distance avec un individu indésirable, préféreront dire: 'Bonjour monsieur' plutôt que 'Bonjour Untel' en utilisant son noms.» C'est, paraît-il, une mauvaise interprétation du passage d'Exode 20:7 qui serait à l'origine de la superstition consistant à ne pas blasphémer le Nom, ni le prendre en vain, superstition largement présente dans de nombreuses traductions modemes9.
~1~~ ~rD~~ i1~i1;-c~-n~ ~/tbt:1N~ point le nom de l'Éternel, ton Dieu, en vain.

Tu ne prendras

Le terme hébreu ~1ti1désigne ce qui est faux, ce qui est mensonger, ce qui est vain ou inutile"lOUn équivalent moderne et familier serait de dire « dans le vent». Le texte signifie donc: « Tu ne dois pas jurer en faisant mention du nom de YHWH sans tenir ton serment». La Bible nous montre d'ailleurs l'expression consacrée: i1~i1:-'IlJIitt. «YHWH est vivant», i.e. ( « aussi vrai que YHWH est vivant ».. .~uivi du sermentll.) À ce sujet, une note de la Nouvelle Bible Segond nous donne une explication particulièrement éclairante: « On a généralement compris cette expression comme désignant, en particulier, le faux serment; mais elle a pu avoir une portée plus large; cf. Ex 22.27 [ne pas maudire Dieu] ; Lv 19.12 [ne pas jurer faussement par le Nom], 24:10-16 [ne pas blasphémer ni maudire le Nom] ; Os 10.4 [serments inutiles] ; Ps 139.20 [ne pas prendre en vain], voir aussi Mt 5.33 [ne pas parjurer]. À partir d'une époque difficile à préciser, ce commandement a été interprété dans le judaïsme comme une interdiction quasi-totale de prononcer le nom YHWH, d'où le remplacement systématique de celui-ci par Seigneur dans les lectures bibliques de la synagogue et dans la LXX. Aux Ille et lIe s. avoJ.-C. (cf. Siracide 50.20 : 'Alors il redescendait et élevait les mains sur toute l'assemblée des fils d'Israël, pour donner de ses lèvres les bénédictions du Seigneur et avoir l'honneur de prononcer son nomlZ.,), il semble que le grand prêtre prononçait ce nom une fois l'an, pour les bénédictions finales du Jour de l'Expiation... » Cette version traduit donc très judicieusement l'expression ~1~~ par « pour tromper ». Dieu a certes dit de ne pas employer son nom en vain. Mais il a aussi dit:

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:~?W~ i~~~i '?~Ij i~k1 N\-T'~,;r.r1~~ i1Ji1~-n~ Tu craindras l'Éternel, ton Dieu, tu le serviras, et tu jureras par son nom. Deutéronome 6:13 (idem 10:20)

Le verbe hébreu ~;1W~, tiré de la racine .11:1W (niphal 2e pers. masc. sg. de
l'inaccompli), signifie littéralement « tu prêteras serment». Employé avec la préposition :1, le sens devient « tu jureras par». C'est bien là un usage, et quel usage! N'y aurait-il donc pas une contradiction? Évidemment non. Car Dieu n'a jamais laissé entendre que l'usage de son Nom devait être interdit. Il en a simplement prévenu tout mauvais usage. D'ailleurs l'esprit de Dt 6:13 est on ne peut mieux précisé en Lv 19:12a: « Vous ne ferez pas de faux serments13 par mon nom. » (NBS) On pourrait arguer (et on le fait), que c'est une mauvaise interprétation d'Exode 20:7 qui a voué le nom divin à un oubli quasi général, et ce serait vrai en partie. Mais ce serait oublier de prendre en compte la répugnance de Satan à l'égard de ce Nom, sa lutte contre celui-ci dès les origines de l'humanité (On 4:26), et le zèle qu'il déploie pour faire sombrer ce Nom dans l'oubli - et donc le prestige et l'autorité indissociables de ce Nom. Au sujet de cette mauvaise interprétation, André Chouraqui exhorte: « Relisez les Dix Commandements tels qu'ils ont été proclamés au Sinaï et non, hélas, comme ils ont été généralement interprétés: vous y rencontrerez le Nom de IH'~H Elohîms en huit occurrencesI4.» Le récit déclare d'ailleurs que les Dix Paroles furent écrites « du doigt de Dieu». Si Dieu a autant insisté sur son Nom, ce n'est certainement pas pour que les hommes le tiennent pour sacré au point de ne plus l'utiliser. En conséquence, il est logique de penser qu'il a simplement mis en garde contre tout mauvais usage de celui-ci. 15 Les gens qui mettent leurs coordonnées téléphoniques sur liste rouge ont un comportement tout à fait similaire. Ce faisant, elles en interdisent tout accès mal intentionné. Cela ne signifie pourtant pas qu'elles désirent ne plus être appelées par leur nom! Mais pour le Nom de Dieu, c'est ce qui s'est passé: « Ce qui est inadmissible pour l'Iliade ou l'Odyssée est permis pour la Bible. On tronque le Nom sacré de son principal héros, IH'vH Elohîms, refoulé comme son peuple, et on le remplace par celui d'idoles respectables peut-être dans leurs contextes culturels, mais qui n'ont rien à faire ni à voir avec les réalités de la Bible. Est-il pire trahison de la révélation mosaïque, et ne serait-il pas temps de revenir à ses sources, ne serait-ce que par honnêteté intellectuelleI6 ? »
1 Élie, Isaïe, Jonathan, Josué... 2 Ce mot vient de Sem, un des fils de Noé à l'origine des peuples sémites, et signifie 'Nom' ou 'Renommée'. Un exemple de l'emploi significatif du nom divin se rencontre dans le livre de Jonas (ou Vona) : cf. Claude Lichtert, « Récit et noms de Dieu dans le livre de Jonas », Bib/ica 84 (2003) 247-251. 3 Gn 4:26b : 'C'est alors que l'on commença à invoquer le nom de l'Éternel.' ; 12:8b: 'II bâtit encore là un autel à l'Éternel, et il invoqua le nom de l'Éternel.' ; 13:4 : 'Et là, Abram invoqua le nom de l'Éternel' . . . 4 Chouraqui, Moïse: 143. Pour le nom divin, cf. Ps 91:14.

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5 Cohen: 67. E. Dhorme va dans le même sens: « Le souci invétéré de taire le nom personnel du dieu, de ne pas le livrer à des bouches profanes, de le reléguer dans l'ineffable, n'ajamais

été plus accentué que dans la religion d'Israël. »

- « Le nom du dieu d'Israël

», Revue

d'Histoire des Religions, 1952, I : Il. 6 Bien sûr, on ne pourra jamais savoir avec certitude si Jésus prononçait distinctement le Nom quand il le rencontrait, ou s'il le remplaçait par un substitut comme Adonaï. Seuls des éléments indirects permettent de se faire une idée. Premièrement Jésus a condamné les superstitions; or, remplacer le Nom excellent par un substitut relevait bien de la superstition. Deuxièmement, de nombreux témoignages indiquent que le Nom était prononcé dans le service du Temple à l'époque de Jésus, et ce au moins jusqu'à la chute de Jérusalem. En fait, les scrupules autour du Nom s'amplifièrent avec l'abaissement moral du clergé, et la défaite devant une nation païenne vouée à d'autres divinités. Mais pas avant 70. Troisièmement des traditions antichrétiennes juives (Toledoth Yeshuh, cf infra) accusent Jésus d'avoir possédé une connaissance exacte du Nom Ineffable, et d'en avoir fait usage. 7 S'adressant à Jésus, un démon, qui sait qui il est, le qualifie de 'Saint de Dieu' ou de 'Fils de Dieu' (ou du 'Dieu Très-Haut') sans jamais utiliser le Nom. S Gertoux : 26. Nous soulignons. 9 On peut néanmoins remarquer l'effort de traductions telles que 1ER, celles de Chouraqui, Crampon, NBS, TMN. Voir une liste relativement exhaustive établie dans Matteo: 147-152. 10Cf. Mounce: 236, 761, 811. 11 Les 42 occurrences de cette expression ont toujours un contexte de serment Jg. 8: 19; Rt 3:13; ISa 14:39, 45; 19:6; 20:3, 21; 25:26, 34; 26:10, 16; 28:10; 29:6; 2Sa 4:9; 12:5; 14:11; 15:21; 22:47; IR. 1:29; 2:24; 17:1, 12; 18:10, 15; 22:14; 2R 2:2,4, 6; 3:14; 4:30; 5:16, 20; 2Ch 18:13; Ps 18:47; Jr 4:2; 12:16; 16:14t; 23:7s; 38:16; Hos 4:15. Prononcer le nom de Jéhovah n'était donc pas interdit; ce qui était interdit, c'était de faire appel à ce Nom sacré en vain. Aujourd'hui, ce type de serment continue d'exister en français populaire sous la forme de « sur la vie de... ». 12« tOtEKata~àç E1TtlPEV XELpaç aùtOÛ E1rL1T(Xoav KKÀ1l0LaV E ulwv IopallÀ ÔoûvaL EùÀOYLav KUPLOU EK XELÀÉWV aùtOÛ Kat EV 6v0J.1atL aùtoû Kaux~oaOeaL » Siracide 50:20 ; « La fête de

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14Chouraqui, Moïse: 154. 15 Le gnosticisme (vers le 1er s. de n.è.) par exemple a employé le Nom à des fins ésotériques. Par la suite, la Kabbale en a fait de même (à partir du lIe s. de n.è.). Puis la franc-maçonnerie (p.ê. dès le XIIIe s.), etc. 16Chouraqui, Moïse: 174 -175. Nous soulignons.

l'Expiation était l'unique circonstance où le nom ineffable était prononcé sur le peuple, en guise de bénédiction. » - JER, ad loc. 13 'i?A~~ "p~~ iV~~1}-N71lit. « vous ne jurerez pas par mon nom pour un mensonge» ; cf. ST: 772, DRAB: 398); Chouraqui, «pour mentir», Darby, «en mentant». De fait l'expression 'i?A~~ précise bien celle d'Ex 20:7, ~1~~ !

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2
Seigneur, Yahweh ou Jéhovah ?
Nous avons vu que dans l'Israël antique, le nom divin était connu et employé dans le langage quotidien et les discours religieux. Le plus grand scrupule qui entourait ce Nom glorieux consistait à ne pas l'employer dans un serment - par la fameuse expression « Aussi vrai que YHWH est vivant. .. » (i1~i1~-'lJ) sans tenir parole. Dieu avait révélé ce Nom aux premiers humains (On 4:1), mais c'est à Moise qu'il avait donné sa signification (Ex 3:14). Il avait affirmé que son Nom passerait les générations (Ex 3:15), ordonné de le respecter (Ex 20:7) mais enjoint, néanmoins, de jurer par celui-ci (Dt 6: 13). Les Écritures ne donnent donc pas l'impression que la vocalisation exacte du Nom serait destinée à se perdre. C'est pourquoi ceux qui contestent son emploi actuel mettent en exergue l'apparente perte de la vocalisation, et affirment que l'importance du Nom divin est bien plus sublime qu'une vulgaire affaire de prononciation. Cette dernière remarque est essentielle dans le cadre de notre recherche de la présence du Nom dans le Nouveau Testament. On pourrait logiquement penser que si la vocalisation s'est perdue, c'est parce qu'elle n'était pas importante; le Nom n'étant plus prononçable, son usage n'apparaît pas important lui non plus. Son absence dans le Nouveau Testament s'avèrerait donc normale. Mais ce raisonnement s'appuie sur un certain nombre d'affirmations ou de présupposés hâtifs, notamment 1) que la vocalisation est perdue et 2) que le Nom ne figure pas dans le Nouveau Testament. Or c'est loin d'être aussi évident. De plus, ce raisonnement fait abstraction de l'hostilité au Nom que nourrissent les ennemis de Dieu, hostilité très perceptible au fil des siècles, et qui a particulièrement bien su s'ériger en consensus. Avant de démontrer la présence originelle du Nom divin dans les manuscrits des Écritures grecques chrétiennes, il est impératif, on le voit, de rétablir sa sublime importance. Aux yeux de certains, cette sublime importance ne va pas sans une prononciation préservée jusqu'à ce jour. Il nous faut donc considérer les nombreuses informations et analyses inexactes qui se sont accumulées au sujet du nom propre hébreu i1,i1', et voir comment s'affranchir de celles-ci permet une approche beaucoup plus saisissante de son glorieux Possesseur. 19

La substitution
Ouvrez une Bible au hasard. Considérez Genèse 2:4. Dans neuf versions sur dix, vous pourrez lire: c~l~i}:P r~,N;1' c:~WiJ ni:t7in i17~~ :c:ratD' r~~ c"D"~ il1i1~ nitp~ ci;:p Telles sont les origines du ciel et de la terre, lorsqu'ils furent créés; à l'époque où l'Éternel-Dieu fit une terre et un ciel.

Nous avons consulté en l'occurrence la Bible hébreu-français par les membres du rabbinat français. Nous aurions pu tout aussi bien examiner une bible Louis Segond, Darby, Martin, OST, du Semeur (Éternel Dieu), en Français courant, de Port Royal, d'Osty et Trinquet, de Fillion, ou même la Traduction Œcuménique de la Bible (Seigneur Dieu), le constat aurait été identique. À chaque fois, on a remplacé le tétragramme qui figure clairement dans le texte original hébreu, par un titre comme «Seigneur» ou « l'Éternel ». Pour quelle raison? Il s'agit de la reprise d'un respect excessif, initié par les Juifs depuis un certain nombre de siècles. On ignore le moment à partir duquel ce respect à l'égard du Nom évolua en une véritable superstition, mais quelques éléments permettent de le dater approximativement: tout d'abord, il existe des copies de la Septante datées des IVe et Ve siècles de notre ère qui ont toutes la particularité de présenter une substitution du tétragramme par des abréviations telles que KC ou ec ('Seigneur' et 'Dieu'). Or, des fragments plus anciens révèlent la présence du nom divin aux endroits où se situent ces abréviations. Dans la Mishna, Sota VII, 6 (lIe-Ille siècles de notre ère) on peut lire: « Dans le Temple, le Nom était prononcé comme il s'écrivait, mais dans les provinces on lui en substituait un autre. » Il faut donc penser à une période postérieure au 1er siècle de notre ère (période du Temple), mais antérieure au IVe (lorsque le nom divin n'était plus présent dans les copies de la LXX). Dans son résumé du Talmud, le Dr A. Cohen indique: «À l'époque biblique, l'usage de ce nom dans le langage courant ne semble avoir soulevé aucun scrupule. Nombreux sont les noms de personnes composés avec Jah ou Jahou, même après l'exil babylonien; ceci indique bien que l'emploi du tétragramme n'était nullement prohibé. Mais dès les premiers temps de la période rabbinique on ne le prononça plus que dans le service du temple. (... ) Vers la fin de la période où le temple subsistait, on avait scrupule à énoncer distinctement le tétragramme. Cette pratique est attestée par le rabbin Tarphon, qui appartenait à une famille sacerdotale. (...) Cette application à éviter de prononcer explicitement le Nom sacré peut laisser discerner un certain abaissement du niveau moral dans le clergé. Le Talmud déclare: 'Le grand-prêtre avait d'abord coutume de proclamer le Nom à haute voix, mais

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lorsque le nombre des hommes dissolus se fut multiplié, il le proclama en baissant le ton.' (p. y oma, 40d) 1 » La décadence ne fut cependant pas la principale cause de l'émergence de la superstition. Celle-ci fut, comme nous l'avons évoqué en introduction, une interprétation outrancière d'Exode 20:7 ou de Lévitique 24: 16. Tous les manuels, à peu de chose près, abondent en ce sens, sans vraiment s'étendre sur sa validité. VitaMosis 11.519,529), 1 appelé par les Juifs nomen ineffabile (voir Philode C~ij et par les Samaritains ~~'tD. » - BDB : 218. [article Jehovah] « Les Juifs évitaient scupuleusement toute mention de ce nom de Dieu, substituant à sa place l'un ou l'autre des mots [Adonai ou Elohim] avec ses voyelles. Cette habitude, qui avait pour origine la révérence, était fondée sur une interprétation erronée de Lv 24:16, d'où il a été conclu que la simple prononciation du nom constituait un péché capital» - The Smith 's Bible Dictionary: 284. [article Jehovah] «Ce nom, le Tétragramme des Grecs, était tenu pour les Juifs de l'époque tardive si sacré qu'il ne devait jamais être prononcé, excepté par le grand prêtre, au moment du grand Jour d'Expiation. » Easton 's Bible Dictionary: 390. « Mais les Juifs (00.) commencèrent à ressentir des scrupules de prononcer le nom sacré, de peur de violer le troisième commandement. C'est pourquoi l'on se mit à substituer le titre 'adonay ('Seigneur') à Yahweh lors de la lecture à haute voix. Pour signaler cette substitution, les Massorètes placèrent les voyelles de , adonay sous les consonnes de Yahweh, ce qui donna yehowah, soit 'Jéhovah' .» - G. Archer, Introduction à l'Ancien Testament, SaintLégier, 1978 : 63. Cette superstition favorisa une révérence excessive vis-à-vis du Nom. Au lieu de dire « Jéhovah» (;,,;,,)2, on se forçait à dire « Mon Seigneur»

« Sur la base de Ex 207 Lv 2416 ;";" était considéré comme un

('~'~). Toutefois, dans les copies de la Septante qu'on réalisait, le Nom continua d'être préservé en hébreu ou en grec. Par la suite, la Septante fut adoptée par les chrétiens, qui, ne comprenant pas l'hébreu, remplaçèrent le tétragramme par l'équivalent grec de '~.,~, à savoir KUpLOÇ, vraisemblablement entre 70 et 135 ape J.-C3.

« La substitution [du tétragramme]par

KUPLOÇ

fut une innovation

chrétienne », S. Jellicoe, BAR, 1968 : 272. « Ce sont les chrétiens qui ont remplacé le Tétragramme par le mot kurios lorsque le nom divin écrit en caractères hébreux en est venu à ne plus être compris. » - Kahle, The Cairo Geniza : 222. « But Gentile Christians, unlike Jewish Christians, had no traditional attachment to the Hebrew Tetragrammaton and no doubt often failed even to recognize it. Gentile scribes who had never before seen Hebrew writing (especially in its archaic form) could hardly be

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expected to preserve the divine name. Perhaps this contributed to the use of surrogates like kyrios and theos for the Tetragrammaton. The contracted form of the surrogates marked the sacred nature of the name standing behind them in a way which was convenient for Gentile scribes to write. At the same time the abbreviated surrogates may have appeased Jewish Christians who continued to feel the necessity of differentiating the divine name from the rest of the text. After the system of contractions was in use for some time, its purpose was forgotten and many other contracted words which had no connection with the Tetragrammaton were introduced. » - George Howard, « The Name of God in the New Testament », BAR, 03/78 : 12. Faut-il en conclure que les chrétiens n'attribuaient aucune valeur au tétragramme, privilégiant plutôt le nom du Christ, comme beaucoup le prétendent4 ? Avant de répondre, citons M. Watters: « puisque le Nouveau Testament a été écrit par des chrétiens et pour des chrétiens, l'utilisation de manuscrits Juifs (...) est sans valeurs. » Sans vouloir anticiper sur le chapitre consacré au témoignage de la Septante, il faut remarquer que l'affirmation de Randall Watters est absurde: le Nouveau Testament n'a pas été écrit «par des chrétiens », mais par des Juifs. Pour les rédacteurs du NT, la Septante était donc un document auquel ils faisaient spontanément référence, et y étudier

aujourd'hui la substitutiondu tétragrammepar KUpLOÇ demeure significatif et
pertinent.

Les raisons de la substitution
Influence de la philosophie grecque

Nous avons déjà évoqué la mauvaise interprétation de certains versets bibliques (les raisons théologiques de la substitution). Il y a certaines autres raisons dont fait état Arthur Marmorstein, quand il écrit: « La philosophie grecque, la théologie hébraïque alexandrine, l'apologie chrétienne et la tradition gnostique concourent à l'idée d'un Dieu sans nom. Que Dieu n'ait pas de nom était enseigné par Aristote, Sénèque, Maxime de Tyr, Celse et Hermès Trimégiste6. » Dans son ouvrage d'étude sur le nom divin dans le Nouveau Testament, Matteo Pierro explique: « Particulièrement aux débuts de l'ère chrétienne, beaucoup de chefs religieux hébreux furent profondément influencés par la philosophie grecque. Par exemple, Philon, philosophe hébreu d'Alexandrie, et contemporain de Jésus, croyait que Platon, le fameux philosophe grec, avait été inspiré par Dieu, et enseignait que Dieu était un Être ineffable, et donc innommable7.»

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Humiliation par des nations païennes Autour de 600 avant notre ère, le peuple juif commence à subir des revers de fortune assez conséquents. Le pharaon Nèko soumet le roi y oshiya, et établit Èlyaqim en roi vassal. Le premier Temple est détruit. Les Juifs sont déportés à Babylone pour une période de 70 ans, période durant laquelle ils vont apprendre une nouvelle langue et une nouvelle écriture, et où des portions de Daniel et d'Esdras (Ezra) sont rédigées en araméen (Ez 4:7 6:18, Dn 2:4 - 7:28). Ces portions démontrent un usage beaucoup moins fréquent du tétragramme. Par exemple, celui-ci n'apparaît que sept fois dans le livre de Daniel, au chapitre 9. En outre, le nom divin n'apparaît pas distinctement dans le livre d'Esther (tout comme le terme 'Dieu'), mais seulement sous forme acrostiche (tétragramme: Est 1:20, 5:4, 13, 7:7, Eloah, « Dieu» 4:9, 6:1,14; Nissi,« ma Bannière »: 1:8). Gérard Gertoux explique cette prudence croissante vis-à-vis du Nom de la façon suivante: « Il est facile de comprendre l'enchaînement logique des événements. Être écrasés par des souverains païens a dû être une terrible humiliation pour les Hébreux. Par la force des choses, puisque les dieux étrangers paraissaient plus puissants, les Hébreux ont dû prendre grand soin de ne plus profaner le Nom (Ez 36:20; MIl :6) et ils ont dû se rappeler toutes les mises en garde qui leur avaient été faites en ce sens (Is 52:5; Am 6:10). On peut d'ailleurs remarquer qu'après le retour d'exil, les prophètes euxmêmes évitèrent d'utiliser le Tétragramme avec les non-Juifs8. » Deux siècles plus tard, vers le début du Ille siècle avant notre ère, le peuple ne parle pratiquement plus que l'araméen9. Naissent alors les Targums, qui sont des paraphrases de la Bible en araméen. Avec la diaspora juive, de langue grecque, naît le besoin d'une Bible accessible dans d'autres langues que l'hébreu ou l'araméen. Et c'est en 280 avant notre ère que paraissent les cinq premiers livres de la Bible en grec: la version des Septante commence à voir le jour. Comme l'explique Gertoux, cette traduction soulevait une difficulté nouvelle: «Cependant, les traducteurs ont dû résoudre un épineux problème. En effet, même si à l'époque il n'y avait pas d'interdiction formelle, les Juifs n'employaient déjà plus le Tétragramme avec les nonJuifs. Comme cette traduction allait être aussi accessible à des païens, les traducteurs ont donc préféré laisser le nom divin écrit en hébreu dans le texte grec (.. .)10.» Puis Gertoux fait cette constatation importante: « Cette façon de procéder a été suivie au moins jusqu'en 135 de notre ère, car on ne trouve aucun texte biblique avant le début du 3e siècle de notre ère avec le terme 'Seigneur' à la place du Tétragramme. » Cette pratique de la substitution engendra de très nombreuses conséquences néfastes pour le Nom. Avec l'expansion rapide de la langue grecque et de la culture hellénique, le Nom hébreu cessa de facto d'être employé dans le culte juif (hormis son emploi exceptionnel dans le Temple le jour des Propitiations). Une grande partie des noms théophores perdirent ainsi leur sens au gré des déclinaisons grecques. Les cantiques même en furent affectés, et on procéda à des ajustements. Les

-

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Psaumes, en effet, étaient chantés (et le sont toujours: c'est la cantillation). Si on substituait le tétragramme par un autre terme, toute la prosodie s'en trouvait changée. Et Gertoux d'ajouter: « On peut en tirer une conclusion logique. Si le Nom fut remplacé par un substitut vers le 3e siècle avant notre ère, et que les Psaumes furent chantés du 10e siècle avant notre ère jusqu'au

1er siècle de notre ère, on peut en déduire que, pour ne pas modifier la
mélodie, on a dû choisir un substitut de même structure syllabique que le Nom. Or, on constate que les deux substituts retenus ('ad-do-nay et 'è-Iohim) ont effectivement une structure syllabique identique de deux syllabes et demi (1/2,1,1), exactement de même que le nom Ye-ho-wahll. »

CODEX BEZAE CANTABRIGENSIS (DOS, ve s. de n.è.) KC (nom divin abrégé) remplace vraisemblablement le tétragramme

Une ressemblance

fâcheuse

Une autre difficulté provenait de la ressemblance fortuite et malheureuse du nom divin avec un terme latin, loua (ou Jova), qui signifie «fille de Jupiter12»! Une forme proche de loua apparaît d'ailleurs dans un papyrus retrouvé à Qumrân, sous la forme JAw(Iaô). On a des raisons de croire « qu'il s'agissait d'un substitut, puisque à Qumrân il était interdit de vocaliser le Nom sous peine d'exclusion de la communauté13. »

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Conclusion sur la substitution Au retour d'exil, il est indéniable que les Juifs adoptèrent une réserve plus grande quant à leur emploi du nom divin avec leurs contemporains païens. Les revers de fortune leur avait servi de leçon: il était donc inutile, en quelque sorte, de livrer le Nom « en pâture» aux nations (Ro 2:24)14. Cela dit, que l'usage du Nom ait été abandonné progressivement au profit de substituts, lors de l'exercice du culte, ne signifie pas qu'il en allait de même dans l'usage privé. C'est ce que confirment certains passages de la
Tosefta15 :

« Celui qui commence une prière par yod, he (i.e. it", l'un des noms de Dieu) et qui la conclut par yod, he, est un sage. » - Berakhot 6:7 « Ceux qui se lavent le matin disent: 'Nous protestons contre vous, Pharisiens, car vous prononcez le Nom avant votre bain.' Les Pharisiens répondent: 'Nous protestons contre vous, baigneurs du matin, car vous mentionnez le Nom avec un corps contaminé.' » Yeadim 2:20. Il est difficile d'établir une datation concernant ces considérations, mais on peut dire qu'elles étaient apparemment d'actualité vers le premier siècle avant notre ère, puisque Flavius Josèphe témoigne de leur présence sous Jean Hyrcan 1er(135-105 avo J._C.)16.Par la suite, ce fut plus l'influence hellénistique (l'idée d'un Dieu innommable) que la pratique de la substitution qui fit abandonner l'énonciation du nom divinl7. Aujourd'hui, de nombreuses équipes de traduction sont conscientes que désigner Dieu par le substitut séculaire et illégitime de « Seigneur» contrevient au véritable message du Dieu révélé de la Bible. Ces équipes incluent donc, dans leur préface, quelques explications censées justifier leur choix. Parmi celles-ci, les deux principales raisons sont, d'une part, le fait d'être « victimes de la tradition18», et d'autre part, un constat mi-pathétique, mi-scientifique, d'impossibilité à trouver un terme parfaitement exact pour rendre le nom divin. C'est assez paradoxal dans la mesure où le nom divin fonctionne comme tous les autres noms propres. En ce qui concerne ces derniers, les traducteurs adaptent les noms propres à la langue cible (par exemple, dans les versions non littérales, Yirméyahou devient Jérémie; Haggaï devient Aggée; pas de souci étymologique), mais pour le Nom par excellence, on s'obstine à vouloir transcrire (YHWH, sans les voyelles; ou Yahvé, mais sur la base d'une étymologie discutable). Partant de ce constat, Greg Stafford tire la déduction suivante: « Est-il le moins du monde étonnant, de fait, que les Gentils qui s'intéressèrent au Christianisme à la fin du premier siècle de notre ère, ou au début du second, ressentaient la même chose à propos du nom de Dieu hébreu, qui, de plus, ne leur était probablement pas familier19? »

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Une substitution grave La plupart des personnes aujourd'hui n'emploient plus le nom de Dieu, mais le substitut que les religions lui ont donné: « Seigneur». Cela est suprêmement grave, compte tenu de l'importance que la Bible attribue à ce Nom. « Faut-il donc avoir une mentalité sémitique pour comprendre l'importance essentielle du Nom et du Verbe dans le langage? Est-il indifférent de substituer les noms des dieux, des héros et des lieux d'un livre? » S'interroge André Chouraqui dans son ouvrage Moise, dans le chapitre 'Trahir l'essentie1'20 ? C'est bien d'une question essentielle dont il s'agit. Nous ne parlons pas du remplacement d'un mot par un autre à titre exceptionnel. Mais d'un remplacement systématique du nom le plus rencontré dans l'Ancien Testament! La plupart des traducteurs modernes traduisent près de 7000 fois ;qi1~ par un substitut, gommant ainsi à la fois son importance dans l'Ancien Testament et la surprise de se rendre compte de son absence dans le Nouveau. Par une très grande ironie, cette absence du Nom dans le NT peut s'expliquer partiellement par les mêmes raisons qui poussent des traducteurs modernes à endosser une tradition superstitieuse qui passa du judaïsme tardif au christianisme: un éloignement caractérisé face au message biblique. Comme nous l'expliciterons plus bas, les chrétiens qui avaient sous les yeux le tétragramme dans leurs copies du NT, mais qui le remplaçaient par « Seigneur », adoptaient la même attitude que nos traducteurs modernes, qui voient i11i1~ dans les manuscrits de l'A T, mais le substituent par « Seigneur». Les deux phénomènes ne sont pas différents, tout comme AT et NT ne sont pas différents: n'oublions pas qu'ils sont tous deux des corpus juifs. Dès lors, peut-on raisonnablement ajouter foi à un texte qui prend la liberté de suivre une tradition dont nous avons étudié le caractère insoutenable? Un texte qui, malgré l'importance accordée au plus sacré des noms, l'élude totalement? Les paroles de Jésus relatées en Matthieu 15:6 pourraient parfaitement s'appliquer à la situation que nous venons de décrire: « Vous avez annulé la parole de Dieu à cause de votre tradition. » On peut citer un exemple précis et particulièrement éloquent. La version American Standard Version portait, en 1901, le nom divin sous sa forme 'Jehovah' pour des raisons explicitement justifiées en préface. Dans sa version révisée (Revised Standard Version, RSV), un demi-siècle plus tard, décision fut prise, par un nouveau comité, de faire machine arrière: on abandonna le nom divin, sous prétexte, premièrement, que le nom' Jéhovah' n'aurait soi-disant jamais vraiment figuré dans l'original hébreu (ce qui est évidenfI), et, deuxièmement, parce que le comité décidait de revenir à
« l'usage plus familier de la King James Version (...). L'emploi d'un nom

propre pour désigner le seul et unique Dieu, comme s'il existait d'autres dieux desquels ilfaudrait le distingue?2, a été abandonné dans le judaïsme dès avant l'ère chrétienne23et il n'a donc rien à voir avec la foi universelle
de l' Église24. » 26

Cette explication a fait dire à un traducteur consultant de l'United Bible Society: « The reasoning of RSV is that to use a proper name, such as 'Jehovah' (or presumably 'Yahweh', though the preface to RSV does not consider this) would infringe the uniqueness of God; this feeling is still strong among some native speakers of English25.» Autrement dit, nommer Dieu, recourir à son nom propre, serait mettre péril son unicité... Il va sans dire qu'un tel raisonnement, non seulement contrevient à l'usage biblique du tétragramme comme nom propre, mais de plus laisse entendre que 'Seigneur' est le nom de Dieu le plus approprié, alors que la Bible emploie des termes différents pour signifier 'Seigneur'. Par ailleurs, si un locuteur pense que 'Seigneur' est le nom le plus approprié de Dieu, c'est bien sûr parce qu'il a été habitué de longue date à employer ce substitut! À présent, que penser de l'idée que le Nom serait ineffable, c'est-à-dire ne pouvant être exprimé par le langage humain? Nous avons évoqué à plusieurs reprises le travail d'André Chouraqui sur Moïse et sa relation avec le Nom de Dieu. Cet auteur est le premier, au début des années 70, à entreprendre une traduction des Écritures en rendant le tétragramme sous un jour à tout le moins littéral: IîtVH.Il pense ainsi rendre exactement la lecture massorétique du tétragramme (puisque, d'après le consensus général, celuici est affublé des voyelles d'Adonaï.) Son travail, profitable aux hébraïsants, va même jusqu'à restaurer le Nom dans le corpus néotestamentaire (cf. par ex. Mt 1:24,2:13,15, Lc 10:27, Jn 1:23, Ro 9:29, IP 1:25,2:13, etc.), que ce soit dans une citation formelle de l'AT ou simplement une allusion. On pourrait donc s'attendre à un avis audacieux sur l'emploi (à l'oral), du nom divin. Il n'en est rien: pour lui le Nom « est ineffable, et ne saurait se vocaliser sans sacrilège26. » L'on voudrait bien trouver dans la Bible un passage qui préconise de ne pas prononcer (et ce faisant, vocaliser) le nom divin. Mais il serait inutile de chercher: ce passage n'existe pas. Ainsi s'insurgeait Luther: « Quand ils [les Juifs] allèguent que le nom de Dieu est ineffable, ils ne savent pas de quoi ils parlent (...). Si on peut l'écrire avec l'encre et la plume; pourquoi ne pourrait-on pas le prononcer, ce qui serait autrement mieux? Sinon, pourquoi n'en proscrivent-ils pas également l'écriture, la lecture et la pensée? Tout bien considéré, il s'agit là d'une position injustifiable27.» Dieu n'aurait pas tant insisté sur son Nom, nous le répétons, si c'était pour que nous ne l'employions pas, que nous ne le prononcions pas. L'idée même d'un nom révélé qui soit imprononçable, ou 'en dehors des paroles' n'a pas de sens. Pourquoi Dieu révélerait-il son Nom s'il ne faut en faire aucun usage? Pourquoi pousserait-il au sacrilège, ce Dieu qui ne tente personne (Jc 1:13)? Révélerait-il son Nom magnifique si ce Nom dépassait l'entendement? Manquerait-il à ce point de pédagogie? Jésus, qui était l'image de Dieu (Co 1:15), parlait souvent en paraboles accessibles (Mt 13:3, Mc 3:23, Lc 4:23). En une occasion, il déclara: « J'ai encore beaucoup à vous dire, mais vous ne pouvez pas le porter maintenant.» (Jn 16:12) Voilà qui illustre la sollicitude du Fils, héritée de son Père, envers les 27

humains: à quoi bon les surcharger? Remarquons que Jésus fut entouré de gens simples (Ac 4:13). On en déduit qu'il ne fallait nullement posséder une instruction poussée pour comprendre ses enseignements (Mt Il :25, Lc 10:21).
Tout cela nous amène à rejeter l'ineffabilité du Nom divin.

Le problème de la vocalisation
La forme Jéhovah

Une majorité de spécialistes considèrent que la prononciation du tétragramme est définitivement perdue. Une plus grande majorité encore estime que la francisation du tétragramme en 'Jéhovah' est un barbarisme28. . « This sacred name is known as the tetragrammaton ("four letters"). English Jehovah comes from the Hebrew YHWH, with vowel markings supplied from Elohim and Adonai, other names of God. No one knows for sure the true pronunciation of YHWH because the ancient spelling used no actuals vowels in its alphabet. However, the pronunciation "Yahweh" is probably correct.}) William MacDonald et Arthur Farstad, Believer's Bible Commentary, Nelson Reference, 1995 : 92. . « After the Exile, for motives of reverence based upon Exod. 20:7 and Lev. 24:16, the Jews ceased to pronounce the Tetragrammaton, YHWH. When it occurred, they read 'Adhônai, Lord. Later, the Massoretes attached the vowels of this word to the consonants of the unpronounceable Name. This gave rise to the medieval form Jehovah, and the true pronunciation was lost. But, partly on the basis of Greek transcriptions, and partly on the analogy of other names derived from verbs, scholars are now fairly well agreed that the original form was Yahweh. » - Arthur S. Peake, Matthew Blak, H.H. Roweley (dir.), Peake's Commentary on the Bible, Routledge, 2001 : 213. . « La vraie prononciation de son nom, par lequel Dieu était connu des

.

Hébreux, a été entièrement perdue. » Merrill Unger (éd.), The New Unger's Bible Dictionary, Moody Press, Chicago, 1988 : 781. «Ce nom est aujourd'hui prononcé Yahvé par les érudits; la vraie

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prononciation a été perdue durant le Judaïsme, quand une crainte superstitieuse empêcha son énonciation. » - John McKenzie (éd.), Dictionary of the Bible, Macmillan Co, New York, 1965 : 316.
«yehwah (i1'i1~,3068), 'Seigneur'. Le Tétragramme YHWH apparaît

sans ses propres voyelles, et sa prononciation exacte est débattue (Jéhovah, Yehovah, Jahweh, Yahweh). Le texte Hébreu insère les 28

.

.

(yehowâ)2. Cependant, étant donné la fréquence de l'emploi divin dans la Bible, dans les éditions imprimées on ne note pas le qeré (forme à lire) dans les notes marginales ni en bas de page. Le lecteur est supposé savoir remplacer le kethibh par le qéré, sans que l'on ait besoin de le lui rappeler, chaque fois que ce nom apparaît. C'est la raison pour laquelle ce mot est appelé « Qeré perpétuel. » La note 2

voyelles d' adonay, et étudiants et érudits Juifs lisent adonay quand ils rencontrent le Tétragramme.» - Merrill F. Unger & William White, Jr. (éd.), Nelson 's Expository Dictionnary of the Old Testament: 140. « Dans la période post-biblique, la révérence pour le nom ineffable 'Yahweh' entraîne sa suppression dans la lecture de la synagogue (mais pas dans l'écriture) par le nom 'adonay, 'mon maître' ou Seigneur. Puis, lorsque des érudits Juifs médiévaux commencèrent à insérer les voyelles pour accompagner le texte consonantique de l' AT, ils ajoutèrent à YHWH les points-voyelles massorétiques d"adonay; et la lecture réelle est devenue un impossible Yahowah, dans ASV [American Standard Version] 'Jéhovah'» - TWOT : 211. « Un autre type d'altération volontaire du texte dans la lecture concerne le nom divin i1'.iJ~ i1:li}~ . . ou . . (Yahaweh ou Yahweh). On considérait que le nom de Dieu était trop sacré pour être prononcé. Aussi tout en conservant les consonnes du nom dans le texte (kethibh), on lisait (qeré) le mot '~.,~ (qui signifie « Seigneur»). Les consonnes du kethibh i1,i1' ont été ponctuées avec les voyelles du . qeré '~.,~ à savoir Ce qui a donné la forme impossible i1~h:' :'
T

mentionne:

« Le français Jehovah [sic] !! » - Weingreen,
de I 'hébreu biblique: 31.

.

Grammaire

«i1~h:' : Le nom de Dieu i1,i1' (l'Éternel) se prononce '~.,~ (le Seigneur). La vocalisation de ce nom telle que nous la trouvons dans le texte massorétique (i1~h:')n'a rien à voir avec le nom i1,i1'. Ce sont les voyelles du nom '~.,~ qui lui ont été affectées afin qu'on lise et qu'on ne prononce pas ce nom ineffable. Celui-ci se prononçait probablement Yahweh ou Yahwh à l'origine.» - Pegon,
Cours d'hébreu biblique: 35.

.

« Certains chrétiens l'ont bien compris qui, cherchant maladroitement à résoudre cette question, ont donné à IHVH le nom de Jéhovah - né d'une lecture fautive des consonnes de IHVH mariées aux voyelles d'Adonaï - et de Yahvé lecture hypothétique du Tétragramme qui, par essence, est ineffable - un Nom qui, par
définition, appartient au silence. » - Chouraqui, Moïse: 180-181.

Ces quelques citations font apparaître l'opinion la plus répandue. Nous allons montrer pourquoi la position qui y est exprimée, inlassablement

29

reprise de manuels en usuels sans jamais être questionnée, n'est en fait pas fondée. Généralement, on explique la perte de la véritable prononciation du nom divin en alléguant simplement que le texte biblique hébreu n'est pas vocalisé. Une encyclopédie explique: «L'alphabet hébreu original se composait uniquement de consonnes. Les prononciations et les notations vocaliques couramment acceptées pour l'hébreu biblique furent créées par
des lettrés

- les massorètes - après

le ye siècle apr. J._C29. »

Prenons un exemple:

.

D CNSRV

S

PRL

-+ pas de voyelles
La phrase n'est intelligible qu'à celui qui a l'habitude de lire des mots non vocalisés, et, notons, qu'il connaît préalablement. Bien évidemment, cette connaissance préalable disparaît si la langue tombe en désuétude.

.

Dieu

a

CoNSeRVé

Sa

PaRoLe

-+ version « massorétique

»30

Quand il fallut vocaliser le tétragramme, et suivant la tradition juive, on se servit soit des voyelles d'Elohim, soit, plus souvent, de celles d'Adonaï:
i1,i1' combiné aux voyelles de '~,~ donnerait i1,"': T y ous avez remarqué que cette explication, qui est officielle, ne tient pas: les voyelles de 'AdOnAy sont a-o-a, tandis que celles du mot soi-disant reconstitué à partir de celles-ci, sont e-o-a (comme dans Jéhovah). Pour l'expliquer, on recourt à une règle de grammaire. Mais ce recours est spécieux, car on fait interagir un problème linguistique (a bref devient e sous le yod) avec le système non linguistique du qeré/ketib31. Par ailleurs, si vraiment les voyelles d'Adonay (a,o,a) était affublées au tétragramme, un grave problème surgirait, que souligne Gertoux : « cela aurait conduit à une forme très fâcheuse: YaHo W aH. Sachant que howah signifie « calamité », un lecteur inattentif qui aurait prononcé le tétragramme selon les supposées voyelles d'emprunt aurait alors dit: « Yah est calam- » - blasphème passible de la lapidation (Lv 24: 16). Providentiellement, les Massorètes choisirent donc une vocalisation tirée du terme ~6~ (SHeMa') 'le Nom' dont les voyelles e, a forment Yehwah, forme plus attestée. » Gertoux : 16732.

30

Puisque l'on prétend que le nom divin, tel que parvenu jusqu'à nous, dépend du système massorétique, illustrons un aspect de ce dernier. Soit le mot LiVRe. Sans les voyelles, nous avons LVR Restituer les voyelles pourrait conduire, outre à la forme véritable, à des mots comme LiVRa, Le VRa, Le VeR, Lo VeR, Lè VRe, L'ouVRe, L'ouVRa, L'iVoiRe, éLèVeRa, oLiVieR, LeVuRe... Bien sûr, le contexte peut permettre de trancher. Mais il est impossible d'attester à coup sûr une forme restituée. Ces remarques préliminaires tendent à nous faire penser que si Dieu avait voulu que la prononciation exacte du texte hébreu se maintienne à travers les âges, il aurait fait en sorte que l'hébreu reste toujours une langue parlée par le peuple. Ce n'est pourtant pas absolument nécessaire. Le nom a pu se conserver d'une autre manière: à l'insu de tous. Mieux encore: au vu et au su de tous. Nous allons tenter de reprendre ici le raisonnement exposé dans l'ouvrage Un historique du Nom divin, de Gérard Gertoux. Pour parvenir à une reconstitution, Gertoux emploie trois critères: L'évidence et le bon sens, L'onomastique ou l'étude des noms théophores, Les différents témoignages extrabibliques.

L'évidence
Le nom YHWH serait-il composé des consonnes uniquement? serait-ce un nom propre imprononçable? Non. À vrai dire, il n'a que des 'voyelles'... C'est même le mot le plus facile à prononcer! Gertoux explique: « Ce nom YHWH se lit sans difficulté puisqu'il se prononce comme il s'écrit, ou selon ses lettres pour reprendre l'expression du Talmud. (...) La question de savoir quelles étaient les voyelles accompagnant les lettres YHWH est absurde, car les voyelles massorétiques ne sont apparues au plus tôt qu'au sixième siècle de notre ère. Avant cela, les mots hébreux étaient vocalisés grâce aux trois lettres Y, W, H, comme les écrits de Qumrân l'ont confirmé. »33 Les matres lectionis (mères de lecture)

~(Y) i1( H)

I, É, È A

, (W)

Ô, OU,U

31

Exemples: YH (it') = lA = Jah (ou Yah) YHWDH (it"it')= IHÛDA = Juda YRWSLYM (C'~fD"') = IRÛSALIM = Jérusalem YHWH (it,it') = lHÛA = Ihoua La lettre it est pratiquement inaudible. Pour mieux l'entendre, on rajoute parfois un e muet, ce qui donne: YHWDH (it"it')= l-eH-Û-D-A = Juda YHWH (it,it') - l-eH-Û-A = lehoua Cette dernière forme est « l'équivalent de la prononciation massorétique YeHoWaH. Cette coïncidence est remarquable; providentielle si l'on en croit que Dieu a veillé à son Nom (visiblement à l'insu des copistes !) 34» Est-il donc raisonnable d'affirmer que lehoua (et dans sa version francisée , Jéhovah'), est une forme « sans ses propres voyelles» (Nelson), qui plus est « impossible» (Weingreen)35,et « fautive» (Chouraqui), en somme qui n'a « rien à voir avec le nom it,it' » (Pegon) ? L'évidence nous permet d'en
douter. On écarte souvent la forme' Jéhovah'

- avec

une pointe d'ironie

- en

l'attribuant à une lecture impossible du tétragramme avec les voyelles de Seigneur (Adonay). Mais, finalement, cette forme' Jéhovah', qui a aussi à son mérite l'avantage d'être historiquement bien implantée dans la langue française36,n'est pas si éloignée de la prononciation originelle. L'onomastique ou l'étude des noms théophores Contrairement au grec, qui a subi avec le temps des modifications de prononciation, l'hébreu, lui, est resté stable au fil des âges. Ainsi un manuscrit hébreu écrit il y a plusieurs millénaires peut parfaitement être lu et compris par un Israélien moderne. À l'intérieur d'une langue, on a par ailleurs remarqué que ce sont les noms propres dont on préserve le mieux la prononciation. Et parmi ces noms propres, le Nom divin a bénéficié d'un traitement de faveur. En effet, il a été inclus dans d'autres noms, profanes quant à eux. Ces noms sont appelés « théophores », car ils « portent [le nom] divin ». Une telle pratique n'est pas propre aux Hébreux. D'autres peuples contemporains incluaient le nom de Baal dans les noms propres de l'époque (par ex. Baal-Hanân) ou d'autres divinités (par ex. Naboukadnetsar, par révérence à Nebo ; Sénnakérib, en référence à Sîn). Ainsi, l'étude des noms l'onomastique - peut permettre de reconstituer la prononciation probable du nom divin. Elle permet à tout le moins d'écarter les hypothèses irrecevables.

32

Voici quelques exemples37 :

,

Abiyâ
j1":lN -:
T'

A~LlX(Abia)
EÂLw11vaL EÂLw11vaL

Mon père est Yah Vers Yehô mes yeux Vers Yô mes yeux [il] a donné Yah lui-même Ma puissance est Yah Yehô est plaisir Yehô a donné [Yé. est] salut YÔ est père YÔ est Dieu Yô a donné [il] s'est Yah souvenu,

1Ch 3: 10 lCh 26:3 lCh 4:36 Jr36:14 Ez 10:21 2Ch 25:1 IS 14:6 lCh 24:11 2S 8: 16 lCh 5:12 IS 14:1 Ez 8: Il

'Èlyehô'énay
"J"l'ij1"&'N

(Éliôènai) (Éliôènai)

'Èlyô'énay
"J"l'i"&'N

Netanyahû ~j1"JnJ -: 'Uziyâ j1"Tl' Y ehô' adan 11~ij1~ Yehônatan ln~ij1~ Yésûa l'~W" Yô'ab :il i" N Yô'él
T: T' ".

NaSavLou (Nataniou) O(La (Ozia) IwaôEv (Iôadén) IwvaSav (Iônatan) 'I11aoû(Ièsou) Iwa~ (Iôab)
IW11Â (Iôèl)

&'Ni"

Yônatan ln~i" Zekaryâ j1"';:' -T
T :

IwvaSav (Iônatan) ZaxapLa (Zakaria)

:

Remarques: les similitudes entre le TM et la LXX sont très importantes, bien que les textes aient connu des préservations différentes, on peut expliquer ces différences par l'influence de la langue araméenne au moment de la composition de la Septante, la forme la plus courante est de loin l'abréviation 'Y ah' (même si notre tableau n'en donne pas le sentiment, car nous avons délibérément insisté sur la présence de la voyelle 0 dans le nom divin ), la finale en -yahû est systématiquement changée en _yah38, la forme' Yehô-' n'apparaît qu'à l'initiale; elle disparaît en grec, car ce dernier ne possède pas de h. En hébreu même il devenait quasiment inaudible. La conclusion de cet aperçu des noms théophores ne laisse aucun doute: « On peut donc vérifier que, sans exception, les noms théophores commençant par YHW- sont vocalisés YeHO- (10 dans la Septante), et ceux

33

qui se terminent par -YHW sont vocalisés -YaHÛ (-lA ou -IOU dans la Septante)39». Puisque la forme 'Yah' est la plus fréquente dans les noms théophores, on pourrait penser également à la reconstruction moderne 'Yahvé'. Il Ya cependant un obstacle majeur à l'emploi de cette forme, dont fait part le ProBuchanan dans la Revue d'Archéologie Biblique: « En aucun cas la voyelle ou ou ô n'est omise. Le mot était parfois abrégé en 'Ya', mais jamais en 'Ya-vé'. [...] Quand le Tétragramme était prononcé en une seule syllabe, c'était 'Yah' ou 'Yo'. Quand il était prononcé en trois syllabes, ce devait être 'Yahowah' ou 'Yahouwah'. Si tant est qu'il ait jamais été abrégé en deux syllabes, ce devait être 'Yaho,40.» Pendant un certain temps, Wilhelm Gesenius abondait en ce sens: « Ceux qui considèrent que it1H~ était la vraie prononciation (Michaëlis in Supplem. p.524) ne sont pas tout à fait sans fondement pour défendre leur opinion. Dans ces conditions, les syllabes abrégées 'H~ et ;', par lesquelles commencent beaucoup de noms propres, peuvent s'expliquer de façon bien plus satisfaisante41.» Les différents témoignages non bibliques Le témoignage le plus surprenant, et peut-être le plus convaincant, provient d'Égypte. Sa particularité est qu'il nous présente le tétragramme vocalisé.
.

RECONSTITUTION DU TEMPLE D'AMON A SOLED (DETAIL) On distingue l'expression « ta sasûw yehoûaw »

Les Égyptiens, on le sait, ont longuement côtoyé les Hébreux. Cependant nous ne possédons pas de témoignage archéologique confirmant le récit des dix plaies42. C'est tout à fait compréhensible, car on ne s'attend pas d'un peuple qu'il grave dans la pierre, pour la mémoire des générations futures, les humiliations qu'il a subies. En revanche, il y a de bonnes raisons de s'attendre à découvrir des témoignages glorieux, narrant les exploits de tel pharaon vainqueur. En l'espèce, on a retrouvé à Soleb un écusson datant de l'époque d'Aménophis III, au XIVe siècle avant Jésus-Christ43.
34

On aperçoit

DETAIL DU TEMPLE D'AMON A SOLED des captifs, avec le nom de leur Dieu (ou de leur région)

On peut y lire « pays des bédouins ceux de Yehoua» (<< sasûw ta yehoûaw »)44.Pour le moment, on ne sait pas avec certitude si « Yehoûaw » se rapporte à une localité inconnue ou au nom du Dieu des Hébreux. On sait que les noms de régions provenaient parfois du nom de leur dirigeant ou de leur Dieu (Dt 34:2, Gn 47:11), mais les spécialistes sont partagés. En tout cas, la ressemblance avec la prononciation selon les lettres est frappante! Cela étant, nous allons voir en quoi la vocalisation du tétragramme est difficile à mettre en valeur, notamment à cause d'une volonté étonnante de le transcrire. Ainsi, dans le nom de Jésus I!itD:. Yeshoua'), le yod initial a ( manifestement été rendu, en français, par un J45.Cela ne pose de problème à personne. En revanche, lorsqu'il s'agit du nom divin46, on préfère ne pas transcrire le yod par J, et on adopte la semi-consonne Y, comme dans Yahweh (ou Yahvé), parce que selon les spécialistes, ce serait plus « sémitique» 47.Mais il est manifeste que le problème de la transcription du tétragramme est plus une manifestation de mauvaise foi qu'un problème linguistique réel. Tantôt, en effet, un nom propre avec yod à l'initiale est traduit régulièrement par un J sans la volonté (qui serait vaine) de transmettre le sens étymologique dans l'autre langue48,tantôt, pour le cas unique du tétragramme, celui-ci est traduit d'une manière imprononçable (YHWH), biaisée (Seigneur, Éternel) ou pseudo-scientifique (Yahweh). De fait, si l'on devait retranscrire le tétragramme de la même manière qu'on retranscrit la grande majorité des noms hébreux dans la Bible, il faudrait incontestablement opter pour la forme « Jéhovah». Une mésaventure survenue à Umberto Eco (professeur de sémiotique à l'université de Bologne, et écrivain), illustre parfaitement l'attitude hostile envers la forme « Jéhovah». Deux de ses lecteurs lui avaient fait remarquer qu'employer 'Geova' (Jéhovah), c'était suivre l'usage d'un mot forgé au Moyen Âge. Ils lui recommandèrent donc d'employer la forme 'Yahweh'. Sa réponse fut la suivante: « Ceci est une blague, car les dictionnaires mentionnent' Jéhovah' comme la translitération courante de 'Yahweh,49». Firpo Carr va plus loin quand il déclare, non sans quelque ironie: « Un piège courant dans lequel tombent certains traducteurs est de penser qu'on essaie de se rapprocher de près du terme hébreu couramment admis « Yahweh» par la forme anglaise « Jéhovah». Beaucoup ne parviennent pas 35

à prendre conscience (ou choisissent d'ignorer) le fait que « Jéhovah» est une traduction anglaise, non une approximation hébraïque5o.»
La forme Yahweh (Yahvé)

Pratiquement toutes les encyclopédies modernes admettent Yahweh comme une forme acceptable du « nom ineffable ». Toutes s'autorisent à penser que 'Jéhovah' n'a jamais figuré en hébreu... . « Jéhovah Dieu, hébr. Jéhovah Elohim. Après la captivité, les Juifs cessèrent, par respect, de prononcer ce nom; ils osaient à peine l'écrire. Les Septante le traduisent toujours par Kurios, Seigneur (Vulg. Dominus). Sa véritable prononciation était Yahvéh ; la forme Jéhovah vient des Massorètes, qui attribuèrent à ce mot les voyelles d'Adonaï, autre nom de Dieu qui signifie Seigneur, Maître» - Note de Genèse 2:4 dans la Bible Crampon, 1904 : 2. . « La forme Yahweh est une tentative érudite de reconstruction» -

était 'Yahweh'» - The Interpreter's Dictionary of the Bible, Abingdon Publishing Co. Nashville: 409. . « La forme Yahweh est ici adoptée comme étant particulièrement la meilleure. L'unique forme concurrente serait 'Yehweh' ..." J.B.Rotherham, The Emphasized Bible, Introduction, The Standard Publishing Co., 1916 : 22. Le succès de cette forme est en fait dû à l'étymologie, car la forme Yahweh serait censée endosser mieux le sens révélé en Ex 3: 14 que la forme Jéhovah. Cependant, tous ne sont pas de cet avis:

.

The Cambridge Encyclopedia Cambridge University Press: 9.

of

Language,

David

Crystal,

« Les érudits modernes pensent que la prononciation approximative

.

.

« La prononciation Yahvé, proposée dans les versions récentes repose sur quelques témoignages anciens qui ne sont pas décisifs: on pourrait tout aussi bien reconstituer la prononciation en Yaho et Yahou, en tenant compte des noms de personnes, dans lesquels le nom divin entre en composition, par exemple dans le nom hébreu du prophète Elie: Eliyahou. » - Glossaire de la version Segond révisée, 1979 : 9. « On n'a pas la preuve que cette forme soit la véritable. Le fait que les Juifs d'Eléphantine écrivaient Jahou autorise à penser que la vocalisation du nom propre du Dieu d'Israël garde encore son
secret. »

- Alexandre

Westphal,

Dictionnaire

encyclopédique

de la

.

Bible, 1932-1935, Tome I : 295.

« Dans nos traductions, au lieu de la forme (hypothétique) Yahweh,
nous avons employé la forme Jéhovah (...) qui est la forme littéraire et usuelle du français.» - Paul Joüon, Grammaire de I 'hébreu biblique: 49 (note).

36

.

« En fait, il y a un problème avec la prononciation 'Yahweh'. C'est une étrange combinaison d'anciens et de récents éléments. La première occurrence extrabiblique du nom est dans la Stèle de Mesha vers 850 avon.è. À cette époque, les voyelles commençaient juste à être employées en hébreu. Si YHWH représente une orthographe datant d'avant 900 de n.è. (comme il serait vraisemblable), le 'h' final devrait être prononcé. La prononciation Yahweh suppose la finale d'un verbe lamed-he, mais ces verbes à l'époque de Moïse se terminaient en 'y' (cf. pour banâ l'impf. ug. ybny). Ainsi la finale 'eh' est une forme récente. Mais en hébreu, à une période plus récente, un 'w' commençant un mot ou une syllabe se change en 'y' (comme dans les verbes pe-waw et le verbe hayâ lui-même). Ainsi le 'w' de Yahweh représente une prononciation pré-mosaïque mais le 'eh' représente probablement une forme postdavidique.» - R.L. Harris, G.L.Archer, B.K. Walke, The Theological Wordbook of the Old Testament, The Moody Bible Institute of Chicago, 484a, 1980 : 210.

Le problème étymologique Une grande confusion apparut vers le XVe siècle de notre ère. À cette époque, Sanctes Pagnini, un hébraïsant compétent, traduisit la Bible, non pas du latin comme c'était devenu la coutume, mais des originaux eux-mêmes. Dans son Thésaurus, par la suite, il expliqua que le «mot yhwh, qu'il vocalisait yèhèwèh, provenait d'un verbe 'être' (hawah) et que ce mot yhwh signifiait en araméen' il sera'. Par un concours de circonstances incroyable, ces informations, toujours considérées comme valables de nos jours, à quelques détails près, furent pourtant à l'origine d'une grande confusion concernant le nom5l.» Pour bien comprendre le phénomène, il convient de revenir sur la révélation du Nom faite à Moïse, qui s'enquérait de savoir ce qu'il devait dire si on lui demandait qui l'avait envoyé:
i1~i1~ 'rD~ i1~i1~ i1tVb-"N \l:r~ii"~ ,~~~, . . ... .. " <A" ." .I"-. " :c~~,,~ ~~n~ti;.i1~i1N. '" "~itb~ ~~~ \'~~M i1S ,6~;, ,.: : ,.: .. T:' ..: .. -: . ,- : .l'':. " <.:Dieu dit à Moïse: « Je serai qui je serai. » Et il ajouta: « C'est ainsi que tu répondras aux Israélites: 'Je serai' m'a envoyé vers vous. » Exode 3: 14 (NBS) Le sens de ce verset est âprement débattu. Nombreux sont ceux qui en rendent l'expression centrale par' Je suis qui je suis'. L'hébreu sousentendant toujours le verbe être, on s'est focalisé sur l'importance du verbe 'être' dans l'essence divine révélée par son nom. Pour être exact, il faut quand même préciser que 'hawah' signifie davantage 'devenir' que 'être'. La

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