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Le parti socialiste et la guerre d'Algérie

De
240 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296210356
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LE PARTI SOCIALISTE ET LA GUERRE D'ALGERIE
~

Collection « Histoire et perspectives méditerranéennes»
dirigée par Ahmet INSEL, Gilbert MEYNIER et Benjamin STORA

Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Harmattan proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen origines à nos jours. Ouvrages parus dans la collection:

se des

Dahbia Abrous, L'homme face au travail des femmes en Algérie. Yvelise Bernard, L'Orient du XV! siècle. Une société musulmane florissante. Salem Chaker, Berbères d'aujourd'hui. Danièle Jemma-Gouzon, Villages de l'Aurès. Archives de Pierres. Vincent Lagardère, Le vendredi de Zallaga. Aberrahim Lamchichi, Islam et contestation au Maghreb. Antigone Mouchtouris, La culture populaire en Grèce pendant les années 1940-1945. Paul Sebag, Tunis au XVII' siècle. Une cité barbaresque au temps de la cause. O. Cengiz Aktar. L'Occidentalisation de la Turquie, essai critique, préface de A. Caillé. Rabah Belamri, Proverbes et dictons algériens. Juliette Bessis, Les Fondateurs, index biographique des cadres syndicalistes de la Tunisie coloniale (1929-1956). Caroline Brae de la Perrière, Derrière les héros... les employés de maison en service chez les Européens à Alger pendant la guerre d'Algérie (1954-1962). Camus et la politique, actes du colloque international de Nanterre (juin 1985), sous dir. J. Guérin. Christophe Chiclet, Les communistes grecs dans la guerre. Catherine Delcroix, Espoirs et réalités de la femme arabe (Égypte-Algérie). Geneviève Dermenjian, La crise anti-juive oranaise (1895-1905) : L'antisémitisme dans l'Algérie coloniale. Fathi Al Dib, Nasser et la révolution algérienne. Jean-Luc Einaudi, Pour l'Exemple: l'affaire Iveton, Enquête, préface de P. Vidal-Naquet. Familles et biens en Grèce et à Chypre, sous la direction de Colette Piault. Monique Gadant, Islam et nationalisme en Algérie d'après « el Moudjahid », organe central du FLN de 1956 à 1962, préface de B. Stora. Seyfettin Gürsel, L'Empire ottoman face au capitalisme. Kamel Harouche, Les transports urbains dans l'agglomération d'Alger. Marie-Thérèse Khaïr-Badawi, Le désir amputé, vécu sexuel de femmes libanaises. Ahmed Khaneboubi, Les premiers sultans mérinides : histoire politique et sociale (1269-1331). Ahmed Koulakssis et Gilbert Meynier, L'émir Khaled, premier zaïm ? Identité algérienne et colonialisme français. Ammat Koroghli, Institutions politiques et développement en Algérie. Annie Lacroix-Riz, Les protecteurs d'Afrique du Nord entre la France et Washington. Ramdane Redjala, L'opposition en Algérie depuis 1962, t. 1. Daniel Rivet, Lyautey et l'institution du protectorat français au Maroc (1912-1925), 3 tomes. Christiane Souriau, Libye: l'économie des femmes. Benjamin Stora, Messali Hadj, pionnier du nationalisme algérien (1898-1974), origines des acteurs. Benjamin Stora, Nationalistes algériens et révolutionnaires français au temps du Front populaire. Claude Tapia, Les juifs sépharades en France (1965-1985). Semi Vaner (sous la dir. de), Le conflit gréco-turc, préface de P. Milza. Gauthier de Villers, L'État démiurge, le cas algérien. Brahim Zerouki, L'imamat de Taharr: premier État musulman du Maghreb, tome I.

Collection Histoire et perspectives méditerranéennes Etienne MAQUIN

LE PARTI

SOCIALISTE

ET GUERRE

LA D'ALGÉRIE

La lin de la vieille maison (1954-1958)

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan, 1990
ISBN: 2-7384-0674-2

INTRODUCTION

La « vieille maison »... Cet intitulé quelque peu poétique désigne
en réalité des données précises et une étude qui se veut systématique d'un phénomène historique. Il est pourtant significatif: la guerre d'Algérie est le lieu - et le moment - d'un « drame» que les Français s'efforcent d'oublier, mais dont ils gardent l'impression subjective d'un deuil. Ce livre tente de tenir la gageure d'en rendre raison, au moins en partie. Les raisons de cette entreprise sont nombreuses, hétérogènes, entrelacées dans un nœud complexe. Il importe cependant de les exposer, car, si rigoureux et scientifique que puisse être le travail de l'historien, sa personnalité y est toujours impliquée. Mes souvenirs personnels de la guerre d'Algérie sont rares mais vifs. Je n'étais ni pied-noir, ni soldat, seulement un gamin. Je garde d'autant mieux en mémoire l'angoisse que mes parents cachaient plus ou moins bien à l'égard de ce grand frère mobilisable. L'angoisse et l'incompréhension de cette époque marquent la découverte, bien plus tard, des clivages

politiques qui se formèrent à propos de ceux qu'on appela

«

les

immigrés ». On comprendra donc qu'en m'attachant à l'étude de cette période, je me suis intéressé à la guerre d'Algérie vue de métropole. L'idée reçue aujourd'hui est que les Français métropolitains n'ont pas été touchés par cette guerre. Bien au contraire, les mémoires en sont fortement impressionnées, affectées d'une charge sentimentale et de préjugés politiques puissants. C'est qu'il n'y a pas une mémoire de la guerre d'Algérie, mais une myriade de bribes de mémoire, éclatées en fragments d'histoire personnels. Cette période revêt, de ce fait, l'apparence de l'obscurité, entachée d'une forte suspicion d'horreur mêlée de honte. On exhume des cadavres, comme on le fit naguère au charnier de Kenchela. En même temps, l'amnistie couvre les protagonistes encore vivants, comme pour préserver le passé de tout opprobre en effaçant certaines traces. On multiplie les recherches sur ces années jugées cruciales, mais on hésite à faire l'histoire d'une 7

politique engagée à rebours du sens de l'histoire. Tout cela pèse sur le sujet et le rend redoutable. Il faut minutieusement en préparer l'approche. C'est un fait que les études d'histoire contemporaine de la France s'agglomèrent autour de cette période (1954-1958). Tout un faisceau de thèmes d'investigation historique s'y croisent depuis longtemps déjà: il existe d'excellents ouvrages qui traitent du changement de constitution entre la Quatrième et la Cinquième République, de la décolonisation, de l'essor économique fantastique qui a commencé alors. La guerre d'Algérie a donc été pour les Français un rendez-vous historique. Pourtant, lorsqu'on cherche à la commémorer, un débat cacophonique s'élève, si bien qu'il s'avère impossible de retenir un jour du calendrier qui convienne à tous 1. C'est de l'histoire contemporaine, il est vrai. Aujourd'hui encore, les interprétations contradictoires des événements se confondent avec des enjeux politiques actuels, formant un écheveau difficile à démêler. Ainsi, la guerre d'Algérie échappe à tout classement arbitraire. Toutes les grandes explications politiques de l'histoire y sont prises en défaut. La raison principale est que c'est au nom du progrès et de l'émancipation de l'humanité que la France a engagé et perdu cette guerre. Les grandes familles de pensée politique à ce moment-là Communistes, Socialistes, Gaullistes - y ont été troublées dans leur vision de l'avenir du pays; cela bouleversa si fort dans leur conscience certains courants de pensée, tels les démocrates-chrétiens, qu'ils se sont alors dissous dans l'anonymat. Sujet provocant, s'il en est: tenir la gageure de faire de l'histoire là-dessus! Saisir une occasion rare de comprendre enfin ce qu'il en est des notions de « progrès », de « civilisation» et même de « révolution », qui dominaient tyranniquement ces années (et les suivantes), et qui restent curieusement silencieuses dès qu'il s'agit de comprendre certaines périodes. La guerre d'Algérie fait partie de ces moments générateurs de doute... Pour s'emparer d'un événement controversé comme celui-là et tenter d'en faire une date historique, il faut accepter par hypothèse de mettre provisoirement notre conception de l'enchaînement des faits entre parenthèses, de prendre les discours de l'époque au pied de la lettre et de faire l'étude des médiations et des représentations par lesquelles les Français ont vécu ici la guerre d'Algérie. L'événement qui intéresse ce livre n'est pas l'acte de guerre lui-même. Il estde traiter du discours sur la guerre comme si c'était un événement. Car ce que les Français ont dit du drame algérien, c'est précisément tout ce que la plupart d'entre eux en ont vécu.
1. Certains tiennent pour la date de la signature des accords d'Evian, d'autres pour celle d'une manifestation métropolitaine, d'autres encore pour commémorer la honte de la ratonnade du 17 Octobre 1961, sans parler des Algériens qui
commémorent le I"' Novembre 1954...

8

* ** Les traces de cet impact de la guerre d'Algérie en France sont encore visibles aujourd'hui: il s'agit d'enregistrer les paroles, les discours tels qu'ils nous sont parvenus Ce corpus n'est pas aisé à

traiter: si on lit, par exemple, « L'Algérie, c'est la France », il faut
voir, cachés sous cette équivalence apparemment simple, une foule de sous-entendus divers, sinon contradictoires; lorsque apparaît, un peu plus tard, l'expression « l'Algérie française », c'est un autre discours qui est tenu, bien que les composantes qui le constituent soient les mêmes. Ce dont il est question, c'est moins de la vérité de ce qui a été dit que d'une correcte évaluation de la distance, plus ou moins grande, qui séparait les mots du réel. Sous cet angle de lecture, les discours de l'époque constitu~nt un ensemble homogène de documents d'archives. Il convient alors de le dépouiller, de l'analyser, de constituer de cette masse de textes un objet d'investigation historique. Le matériau de base est la somme des discours et des écrits du parti socialiste S.F.I.O., depuis le début de la guerre jusqu'au moment où il

scissionne 2 à la suite des événements du 13 Mai 1958. On les trouve
dans la collection du journal quotidien du parti, Le Populaire, des congrès et des conseils nationaux du parti, et dans les comptes rendus de réunions du comité directeur du parti et du groupe parlementaire socialiste. S'y joignent d'autres revues, éditées par des mouvements et des organisations du parti, comme le Journal des Jeunesses Socialistes, la Revue Socialiste et le Bulletin Intérieur, ou gravitant tout autour, comme la Correspondance Socialiste Internationale, fondée par Marceau Pivert. Il y a encore la presse de gauche pro-socialiste de l'époque, Franc-Tireur, Demain, et plus de vingt titres de la presse régionale. Mais les emprunts à ces sources sont nécessairement épisodiques: leur qualité est irrégulière. Seules les trois premières sources forment des séries tout à fait cohérentes 3. Il est possible d'en extraire une succession continue de citations, sélectionnées selon un critère simple et précis: qu'elles traitent, pendant la guerre d'Algérie, de la relation entre la France et l'Algérie. Chaque citation est une mise en scène particulière du « drame algérien» 4 : elle tente de constituer l'unité de lieu, d'action et de
2. En Septembre 1958, à l'issue du congrès d'Issy-les-Moulineaux, lorsque les minoritaires de la S.F.I.O. quittèrent ce parti pour fonder le Parti Socialiste Autonome (P.S.A.). 3. Elles sont conservées pour l'essentiel à l'office universitaire de recherche socialiste (O.U.R.S.), 80 rue de Lille, Paris, et pour les archives du groupe parlementaire à la fondation nationale de science Politique. 4. Une expression constamment employée à l'époque dans toute la presse, notamment par les socialistes. Nous verrons, à l'issue de cet ouvrage, ce qu'elle signifie. 9

temps de ce drame, pour y faire figurer l'auteur du discours comme acteur principal. On peut ainsi classer toutes ces tentatives par ordre chronologique, et, peut-être, y découvrir les grandes lignes d'une transformation. De cette façon, le rôle que joue la S.F.I.O. dans la guerre d'Algérie est singulièrement mis en relief, surtout de 1954 à 1958. Ses orateurs et ses journalistes déploient des efforts considérables pour assimiler les événements d'Algérie. Mais à chaque fois, le savant édifice d'explications et de persuasion destiné à rallier à leurs choix politiques les Français et les Algériens s'écroule, sapé par de nouveaux événements inattendus. On est fasciné de voir les socialistes recommencer quatre ou cinq fois de suite cette entreprise et de découvrir ainsi une périodicité du discours: le 20 Août 1955, l'insurrection du Nord-Constantinois fait disparaître subitement l'expression «fraternité franco-musulmane» issue d'une longue réflexion sur le choc du 1erNovembre 1954 ; après quelque temps de maturation, surgissent deux propositions contradictoires de substitut, « fait national algérien» et « personnalité algérienne» ; la première est rejetée du discours officiel après le voyage à Alger de Guy Mollet le 6 Février 1956, la seconde s'évanouit après l'arraisonnement de l'avion de Ben Bella et l'expédition manquée sur le canal de Suez en fin Octobre 1956 ; une nouvelle qualification leur succède, plus vague

mais aussi plus résolue, celle des « liens indissolubles entre la France
et l'Algérie », et l'étrange concept d'« indépendance individuelle» liée au progrès économique et opposée à l'indépendance nationale de l'Algérie. C'est alors que Guy Mollet est écarté du pouvoir. Que signifient ces transformations successives? Par-delà l'échec de l'expérience du pouvoir, persiste la volonté résolue de ne jamais appeler la guerre par son nom, mais par ce pesant

néologisme, « pacification », apparu dès septembre 1955 et systématiquement employé depuis le mois de mars 1956. Simultanément, le F.L.N. n'est désigné par les socialistes, dans leur presse, que par des

qualificatifs substantivés, comme « les terroristes », « les rebelles »,
« les hors-la-loi », jusqu'au mois de Mai 1956. Ce sont là les traces de l'intériorisation de la guerre d'Algérie par les socialistes comme «drame algérien », c'est l'effort de légitimation d'un discours politique représentant la situation, sans cesse renouvelé à l'épreuve de la guerre, jusqu'à l'épuisement des ressources qui se révèle à nous. De même qu'une patiente collecte de tessons de poterie aboutit parfois à reconstituer un vase antique, un examen attentif permet de construire cet objet d'une vision d'ensemble de la période. Le travail de l'historien proprement dit est alors de situer les transformations repérées dans la période dans un ensemble intelligible. Cette démarche n'est pas d'expliquer ce qui s'est passé, c'est un travail de re-mémoration de cette part du passé, à l'issue duquel les éléments de mémoire dispersés peuvent être replacés. 10

Les souvenirs douloureux d'une tranche de vie ne sont pas forcément en cause. Par l'établissement de la genèse et de la portée des événements, La guerre d'Algérie devient aussi un fait historique,

en relation avec les événements qui l'ont accompagnée, précédée ou
suivie: il est nécessairement question aussi de la question coloniale, de la dernière guerre mondiale, de la guerre froide, des affaires de Suez et de Budapest, des débuts tourmentés de la Cinquième République. Un prologue et un épiloque en traiteront. On y voit jaillir toutes sortes de questions, celles de la nature et des enjeux de la guerre d'Algérie pour les Français. L'auteur n'a pas d'autre ambition que de les soumettre au lecteur.

11

PROLOGUE

LA S.F.I.O. EN 1954

Entre 1954 et 1958, se produisirent toute une série d'événements marquants dans le monde: la condamnation du Stalinisme par Khrouchtchev et la rupture entre l'U.KS.S. et la Chine de Mao Tse- Toung, la signature du Traité de Rome, fondateur de la Communauté Economique Européenne, l'expédition de Suez qui sonna la fin de la France et de la Grande-Bretagne comme grandes puissances.. .Les socialistes choisirent à cette époque le conflit algérien comme principal lieu d'expression de leurs prises de position d'ensemble. Ils y jouèrent l'identité de la France et, en même temps, leur propre capacité à donner un sens à cette période. Le propos de ce livre n'est pas de découvrir qu'ils échouèrent. Ce serait proclamer une évidence. Il est de chercher comment et jusqu'à quel point ils échouèrent, afin de comprendre ce qui s'en suivit. Un parti politique comme celui-là, c'est un groupe humain qui est censé faire l'histoire, et non la subir. C'est un sujet, non un objet! Cela est d'autant plus vrai qu'entre 1954 et 1958, c'est un des partis les plus puissants: certes, il a moins d'électeurs que le P.C.F. et ses alliés sont moins nombreux que ceux d'Edgar Faure en 1955. Mais le gouvernement de Guy Mollet est le plus long de toute la IVe République et, jusqu'en 1958, ce sont des ministres socialistes qui ont pris les décisions les plus marquantes sur l'Algérie. Le rôle de la S.F.I.O. est donc central. Si nous ne traitons pas de la S.F.I.O. pour elle-même, mais en tant qu'acteur du drame, il fautnéanmoins connaître ce parti, sa structure, son histoire propre, ses habitudes, et son mode de pensée, qui constituent les éléments permanents de son existence, parce que c'est à travers cela que nous allons scruter les événements. Voici donc un portrait vivement esquissé des traits essentiels qui font de ce groupement, en 1954, un personnage collectif. C'est ainsi d'ailleurs

que les socialistes se figurent à cette époque

«

le parti».
s'y prête mal: 13

La tâche n'est pas très facile, car la conjoncture

bien que l'époque soit récente et la documentation abondante, bien que de nombreux protagonistes soient encore vivants et puissent témoigner, la guerre d'Algérie obscurcit le regard des contemporains que nous lui sommes encore. Des études historiques récentes, qui ont porté sur les aspects objectifs et dénombrables de la situation, ont mis cela en évidence. On dit que la guerre d'Algérie fut ruineuse...Sur le plan économique, en effet, elle a coûté fort cher à la France. Au coût des opérations militaires s'est adjoint le déficit commercial, dû à l'importation d'armes, la perte de main-d'œuvre qu'impliqua la mobilisation massive des jeunes du contingent, le coût social extraordinaire du rapatriement des pieds-noirs, etc... Or, la France a pu éponger en 4 ans ces dépenses avec une telle facilité qu'elle n'attendit même pas la fin des hostilités pour entamer un essor

économique prodigieux! I Les recherches historiques développées sur les sondages

2

mon-

trent que l'opinion publique française n'était pas autant attachée à l'Algérie française qu'on le croit. La classe politique française, il est vrai, a rivalisé d'ardeur pour montrer son attachement à une Algérie indissolublement liée à la France (selon l'expression officielle alors cent fois consacrée). Par contre, les sondages d'opinion réalisés pendant toute cette période nous révèlent le Français non pas indifférent, mais perplexe, et, très tôt, pressé de trouver un moyen honorable de ce dégager de ce bourbier. Enfin, sur le plan institutionnel, tout un chacun se souvient d'avoir vu le prestige de la république décliner, l'audience du parti socialiste s'effriter, ce qu'atteste la situation catastrophique de son journal, Le Populaire. Or, dans le même temps, l'électorat socialiste (qui avait certes bien diminué depuis la Libération), s'est maintenu, et le nombre d'adhérents du parti s'est accru constamment 3. C'est seulement après 1958 qu'il a décliné à nouveau. C'est à se demander si la guerre d'Algérie a eu réellement une influence sur la métropole! Pourtant elle a bien eu lieu, : trois millions de jeunes Français y ont été appelés sous les drapeaux, et un
1. Cela est bien étudié dans les communications de la seconde journée du colloque de l'Institut d'histoire du temps présent, qui eut lieu en décembre 1988 à Paris et dont les actes sont sous presse. 2. Un article de Charles-Robert Ageron (<< L'opinion française devant la guerre d'Algérie », Revue française d'Histoire d'outremer, n° 231) est confirmé par les travaux de la première journée du colloque, notamment les communications de J.C.Asselain, M.Margairaz et le rapport général de Jacques Marseille. 3. En 1945, Le Populaire tirait à 250.000 exemplaires, et à 17.000 en 1957 (avec 37% d'invendus) ; les effectifs du parti étaient de 86.375 mandats en 1954 et de 100.600 en 1958.L'étude de détail de ces données est développée dans la thèse de doctorat d'Université de l'auteur: «Le parti socialiste confronté à la Guerre d'Algérie », tome I, première partie.,pages 48 à 53, dactylographié, Université de Reims 1988.

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bon nombre d'entre eux y sont morts de mort violente-! Plus d'un million de pieds-noirs sont venus s'installer en métropole, renouvelant la lamentable épopée des réfugiés d'après-guerre que l'Europe a connue tout au long de ce siècle. Mais les principaux effets de cette guerre ne sont pas dénombrables, c'est une de ses particularités. Par quelle unité de compte pourrait-on me$urer la disparition du M.R.P. et du C.N.I. 4, l'effondrement du parti radical et le passage dans l'opposition d'une S.F.I.O. affaiblie par l'apparition d'autres formations politiques se réclamant du .socialisme, l'U.G.S. et le P.S.A. 5, tandis que surgissait d'un seul coup'le premier grand parti de masse de la droite en France, l'U.N.R. ? C'est dans le domaine de la politique que la guerre d'Algérie pose l'énigme dont les chiffres nous font seulement soupçonner l'existence. Ce sont les discours politiques qui en donnent l'énoncé: «l'Algérie, c'est la France» est le premier d'entre eux dans la chronologie; « l'Algérie française» est celui qui est resté le plus nettement inscrit dans les mémoires. La première formule a été prononcée par le gouverneinent avec l'accord de toutes les formations politiques françaises sans exception, au moment même où se dressaient les insurgés du F.L.N. pour revendiquer l'indépendance de l'Algérie à la face du monde. Elle est le produit d'une longue tradition de colonialisme républicain. La seconde formule n'a été employée en public par un socialiste qu'en
Avril 1956 6 ; le sens en est à la fois plus ancien et plus vague. Algérie française: le qualificatif est signe de possession, d'abord. Il laisse ensuite au substantif la possibilité de ménager des particularismes, ou de supposer l'existence d'une réalité locale. On peut y voir la transcription des origines de la colonisation: la conquête accomplie principalement sous la Monarchie de Juillet par une armée toute habitée des souvenirs de l'aventure napoléonienne (Ie général Bugeaud en est la figure emblématique) ; le peuplement colonial ensuite, bien engagé sous Napoléon III, combinant des investissements qu'on escomptait grandioses, et l'établissement de pionniers dans des conditions extrêmement précaires. Il en est resté la vieille et glorieuse tradition de l'armée d'Afrique, d'une part, et d'autre part l'habitude, solidement acquise chez les colons algériens, d'exiger du pouvoir métropolitain des avantages particuliers et une autonomie de gestion. La gauche s'est implantée parmi ces colons depuis cette époque, ayant pris fait et cause pour eux contre l'administration
4. M.R.P.: mouvement républicain populaire, parti démocrate-chrétien; eN.I. : centre national des. indépendants, parti libéral de droite, tous deux fondés à la Libération. 5. L'Union de la Gauche Socialiste, créée le 8 Décembre 1957, et le Parti Socialiste Autonome, créé en Septembre 1958. 6. Il s'agit de M.E. Naegelen, ancien gouverneur de l'Algérie, cosignataire, avec Jacques Soustelle et d'autres, d'un manifeste publié dans Le Figaro qui employait cette formule.

15

impériale 7. C'cèst toujours vrai en 1954 : il ne faut pas considérer les
Européens d'Algérie comme une clientèle assidue de la droite; le P.C.F et la S.F.I.O. aussi ont eu plusieurs élus et des organisations

actives en Algérie 8.
Ce ne sont pas pour autant des raisons suffisantes pour expliquer les discours des hommes politiques métropolitains sur l'Algérie: les groupes de pression français en Algérie n'ont jamais été assez puissants pour imposer une telle force de conviction, une telle unanimité à l'ensemble des dirigeants et des militants français. L'attachement des socialistes à l'Algérie, en particulier, et à l'empire colonial de la France, en général, a d'autres origines. Après la guerre de 1870 et la défaite de Sedan, qui ruina tous les espoirs de suprématie française sur l'Europe, la Ille République trouva dans l'empire colonial un dérivatif aux ambitions de grandeur nationale. C'est Jules Ferry qui fut le premier homme d'Etat républicain à orienter le pays

dans cette voie 9, ajoutant à la gloire militaire de 1'« armée d'Afrique », celle toute civile de la « mission civilisatrice de la
France» 10.Un autre motif peut être invoqué, bien que ce ne soit, dans l'état présent des recherches, qu'une hypothèse: la colonisation a pu être le moyen d'effacer de l'esprit des Français, à la fin du siècle dernier, le souvenir cuisant de la Commune de Paris, en leur procurant des occasions d'investir au loin les idéaux hérités de la révolution française sans être trop suspectés de raviver la guerre civile. Pour ces deux raisons, l'Algérie a pu être la France, c'est-à-dire le lieu lointain où se trouvaient mis en œuvre les principes essentiels de la nation, sans danger pour elle. De ce fait, les relations entre la France et l'Algérie sont entachées d'ambiguïté et placées au centre d'un débat permanent entre deux tendances: ou bien celle qui considère l'empire comme une conquête dont la nation tire son unité, son prestige et sa puissance, ou bien celle qui voit la colonisation comme la réalisation concrète de la vocation de la république française à l'Universelle émancipation du genre humain. Selon les familles de pensée politique, ce dilemme change de

nom: à gauche, il s'appelle « l'assimilation », à droite, « l'intégration ». Sans entrer dans le détail des nuances qui opposent ces termes
7. Voir sur ce point, entre autres, F.Renaudot, L'histoire des Français en Algérie(1830-1962), Laffont,Paris,1979,et aussi Ch.R.Ageron, L'Algérie algérienne, de Napoléon III à de Gaulle, Sindbab, Paris,1980. 8. Le P.C.A.(parti communiste algérien, de recrutement principalement européen) et la C.G.T. pour les communistes; les fédérations d'Alger, de Constantine et surtout d'Oran, pour les socialistes. 9. En particulier dans son célèbre discours du 28 juillet 1885 devant la chambre pour défendre son gouvernement. Cité entre autres dans R.Girardet, L'idée coloniale en France, Gallimard, Paris, 1957,pp 46 à 62. 10. Une expression qui fut d'usage presque quotidien en 1954, sans que quiconque n'ait jamais éprouvé le besoin de s'en expliquer. 16

entre eux, relevons que le problème est posé dans les mêmes termes: l'Algérie doit-elle toujours être un pays conquis, dont la population autochtone résiste encore, activement ou passivement, à l'occupation ? Si la loi française doit être appliquée intégralement à tous les habitants de l'Algérie, à quelle fin la« mission» de la France doit-elle

aboutir, et comment?

11

En 1954, la discussion souvenait alors padaitement

est encore largement ouverte. On se qu'en 1936, l~ gouvernement de Front
Blum-Violette»

Populaire avait dans ses cartons un projet de loi «

12,

qui n'avait pas abouti à cause des pressions exercées par la fédération des maires d'Algérie (tous colons européens), menaçant de démissionner en bloc. On disait moins fort que cet échec avait une autre

cause: l'irruption, au sein de l'élite des Algériens musulmans

13, d'un

noyau de nationalistes partisans de l'indépendance de l'Algérie, groupés au sein d'une organisation nommée 1'« Etoile nordafricaine» et dirigée par un dénommé Messali. Lorsque le gouvernement de Front Populaire interdit cette association parce qu'elle mettait violemment en cause le projet Blum-Violette, il ternit aux yeux de l'élite musulmane son image progressiste et compromit fortement les chances de succès de la politique d'« assimilation ». Les socialistes ont pourtant renouvelé leur tentative assimilationiste à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Un des grands moments de la France Libre est la conférence de Brazzaville, au cours de laquelle .le général de Gaulle a prononcé un discours favorable à l'émancipation des colonies 14. On connaît bien ce discours 15 ; on oublie facilement que la conférence ne l'a pas suivi dans ses conclusions; sa résolution finale insiste sur la nécessité de maintenir les liens entre la France et son empire. Lorsque de Gaulle installa son gouvernement provisoire à Alger (des socialistes, dont André Philip, en étaient membres), il fut question d'appliquer le projet de loi « Blum-Violette » en l'élargissant. Cela fut ajourné, ce projet étant considéré, à juste titre, comme périmé. Mais les Européens d'Algérie .se sont souvenus que le gouverneur général d'Alger, chargé de son application par le général de Gaulle, s'appelait le- général Catroux. Malgré tout, la Libération est le second moment historique qui
11. Ce questionnement et ce débat sont longuement et savamment étudiés dans R.Girardet, opus cité. 12. Il s'agissait, en très gros, d'accorder le droit de vote en Algérie à une élite d'algériens autochtones. 13. C'est ainsi qu'on appelait alors les Algériens de souche pour les distinguer. Nous conserverons cette expression, non sans reconnaître son imperfection. 14. En restant, il faut le dire, extrêmement flou sur ses modalités. mais ce discours insistait fortement pour dissocier la grandeur de la France de la possession d'un empire colonial. 15. Voir Raoul Girardet, opus cité pages 193 à 200, Ch.R. Ageron, L'Algérie Algérienne de Napoléon III à de Gaulle, Paris, Sindbab, 1980.

17

marque la conscience des socialistes à propos de la question coloniale en Algérie. C'est dans un tel contexte qu'il faut comprendre la conférence de Brazzaville et ce qui s'en suivit: l'Algérie a été considérée comme une étape importante du processus de libération de la France contre le Nazisme, et de restauration de la démocratie. De

ce point de vue-là, « l'Algérie, c'est la France ».
La constitution de la IVe République, établie en 1946, intègre les conclusions de la conférence de Brazzaville: tous les habitants de l'empire sont appelés à passer de l'état de sujets à celui de citoyens de la république. Mais la constitution prévoit des statuts transitoires qui les amènent par étapes à cette dignité. En 1947 est mis en délibéré un projet de « statut» des Algériens musulmans, pour appliquer les dispositions de la nouvelle constitution, en leur accordant le droit d'élire des représentants à une assemblée algérienne en deux collèges, de sorte que le nombre de députés autochtones soit égal à celui des députés européens. La S.F.I.O. a débattu âprement la question de savoir s'il fallait ou non réclamer le « collège unique », c'est-à-dire le suffrage universel comme en métropole 16. Le ministre de l'intérieur, le socialiste Edouard Depreux, pensait que ce n'était pas encore possible. Il fut suivi par son parti au congrès de Marseille en 1947. Quelques mois plus tard, le gouverneur d'Algérie, Yves Châtaigneau, un partisan du« statut », fut rappelé à Paris et remplacé par un socialiste, M. E. Naegelen, sous l'autorité duquel l'application dudit « statut» fut systématiqdement sabotée (notamment par le truquage des élections). En 1954, on en est encore à se demander comment on pourrait faire pour appliquer le statut de 1947 ! C'est en pensant à la lutte anti-nazie qu'un socialiste a présenté le statut de 1947, que d'autres socialistes l'ont combattu pour plus de démocratie et qu'un socialiste a saboté son application. 17 Tous ces antécédents historiques marquent la pensée socialiste sur l'Algérie. Tous associent étroitement la question coloniale et la question nationale française. C'est bien pour cela que l'expression « l'Algérie, c'est la France» est énoncée sous la forme d'un postulat. Il n'en reste pas moins que c'est déjà, avant même que le conflit algérien n'éclate, une question ouverte. Il est donc faux d'affirmer qu'en 1954, les socialistes sont ignorants du dossier de l'Algérie. Ils en sont suffisamment avertis par leur expérience passée, mais l'accumulation d'échecs qu'ils ont subie, associée à deux grandes défaites historiques de la France (1870 et 1940), les plonge dans l'embarras. Là
16. Ce qui impliquait que le nombre d'élus européens soit inférieur à celui des élus musulmans, puisque la population européenne était inférieure en nombre à la population algérienne musulmane. 17. Il semble, d'après des témoignages (notamment celui de M. Joseph Begarra), que Naegelen, d'origine alsacienne, ait eu depuis la dernière guerre une méfiance profonde à l'égard des mouvements nationalistes, se souvenant de la façon dont les Nazis avaient instrumenté le séparatisme alsacien. 18

est l'intérêt de choisir leur discours comme cible d'observations. Leurs incertitudes, leurs conjectures, leurs tentatives sont beaucoup plus instructives que ne le serait une certitude inébranlable, qui ne produirait qu'un discours monolithique. Les socialistes ne sont cependant pas des spécialistes de la question coloniale. D'ailleurs, la particularité des socialistes n'est pas de traiter des questions qui leur soient propres. Dans un numéro spécial des

Temps Modernes

18,

une longue analyse des vocabulaires et des

idéologies de gauche cherche en vain à définir un lexique qui soit spécifique à la S.F.I.O.. Les idéaux socialistes sont trop éclectiques pour cela, partageant certaines convictions de principe avec la droite tout aussi bien que d'autres avec le P.C.F.. Ce qui les distingue des uns et des autres tient, si l'on en croit ces textes, à leur préoccupation de représenter la France comme alliée des Etats Unis, comme foyer de la démocratie et des droits de l'homme, et enfin comme animatrice d'un projet de« troisième force »entr~ les U.S.A. et l'U.R.S.S., par la promotion d'une Europe unie et supra-nationale. C'est plus qu'un choix politique, c'est un mode de pensée qui révèle ici l'originalité de la S.F.I.O.. La connaissance de son fonctionnement interne est celle

des lieux d'énonciation et d'application de ce mode de pensée.

19

Il n'y a pas de dogme socialiste. La S.F.I.O., sous la IV. République, c'est une sorte de nébuleuse d'opinions politiques. Sur la base des postulats que nous avons déjà évoqués (droits de l'homme, démocratie, atlantisme, troisième force, supra-nationalisme) et que personne n'est censé discuter 20, tous les débats sont possibles, en principe, dans le cadre d'instances bien précises de la S.F.I.O. qui ressemblent beaucoup à celles de l'Etat français. Il y a un exécutif, le comité directeur et son secrétariat, et un législatif, le congrès annuel, relayé en cours d'année par les conseils nationaux, où se rendent les délégués de chaque fédération départementale. Cette organisation du
18. Une série d'enquêtes dirigées par Maurice Duverger, numéro spécial intitulé
La Gauche », n~ 112, 1955. 19. Dans ce domaine, la sociologie des partis politiques nous apprend peu de choses. La sociologie électorale n'étudie qu'un facteur d'influence sur les décisions et discours politiques. L'étude de l'appartenance des membres du parti à certaines classes d'âge ou certaines catégories sociales n'est pas déterminante sur sa politique coloniale": tout au plus sait-on que la proportion d'ouvriers était faible parmi les adhérents, et infinitésimale parmi les cadres, et que l'âge moyen des socialistes tournait autour de 35 ans, une génération marquée par la dernière guerre. Ces données confirment certaines remarques que nous faisons dans ce chapitre, elles n'expliquent rien. Sur ce qui nous importe, le processus de réflexion et de décision politique au sein du parti socialiste, il n'existe pas d'autre source que les témoignages, étudiés dans la première partie de la thèse de l'auteur: le parti socialiste confronté à la Guerre d'Algérie, 1954-1958, Université de Reims, 1988, dactylographié, dont les conclusions sont tirées ici. 20. La règle, ici, est celle du consensus politique: inutile de dire sur quoi l'on est d'accord. C'est implicitement reconnu, à tel point que tout énoncé explicite des termes du consensus peut être suspecté d'avoir l'intention de le contester.
«

19

parti socialiste diffère de celle de-l'Etat en ce qu'elle doit se montrer capable, non pas de gouverner, mais de produire des formules qui adaptent les principes aux situations concrètes du moment. C'est une force de proposition, qui élabore ce qui doit ensuite être discuté au parlement, à l'initiative des députés socialistes, et exécuté par le gouvernement. Les ministres socialistes sont censés rendre compte au parti de leur activité d'exécutants des propositions du parti. A cet égard, la guerre d'Algérie pose un problème particulier: les événements de la guerre proprement dite se déroulent outre-mer, mais c'est de. la France qu'il est à tout moment question. Les propositions en sont rendues plus difficiles à faire, parce que leur localisation en est incertaine: qui doit statuer, un gouverneur ou un ministre? Qui doit exécuter, un administrateur civil ou un militaire? Le parti doit situer le problème, désigner qui doit parler de l'Algérie et de la France, et où. Dès lors, les points de vue, au sein de la S.F.I.O. ne peuvent que se diviser, d'abord entre les intérêts locaux et

généraux

21,

entre les options à prendre sur la stratégie coloniale, enfin

entre les conceptions sur la question nationale qui se sont affrontées déjà pour ou contre la communauté européenne de défense en 1954. Les avis prononcés par les membres du parti sont très divers. Ils peuvent même être contradictoires. Il importe seulement qu'ils soient donnés dans le cadre d'une instance déterminée du parti, et qu'ils ne mettent pas en péril l'intégrité des autres membres et l'unité de la S.F.I.O. ! Les contrevenants à ces règles sont jugés par leurs pairs; les sanctions sont la suspension des mandats parlementaires et l'exclusion. Le débat est clos par le choix d'une proposition adéquate à la résolution du problème, le plus souvent en congrès. C'est ainsi qu'il fut décidé, par exemple, de nommer un ministre résidant en Algérie au congrès de PuteauJ\, en Janvier 1956. Ce mode de fonctionnement fait de la S.F.I.O. un parti parlementaire par excellence, loin, très loin du modèle marxisteléniniste, dont il tient absolument à se distinguer. Il est apparu dans les années qui ont suivi le Congrès de Tours (1921), qui vit naître le Parti Communiste: alors s'étaient regroupés, pour maintenir l'existence du parti socialiste ceux qui avaient refusé le chauvinisme des socialistes ayant participé aux gouvernements d'Union Sacrée en 1914-18, et ceux qui avaient repoussé les conditions qu'avait posées Lénine à leur admission au sein de la Ille Internationale. De leur double opposition était issue cette logique du moyen terme entre deux

extrêmes

22

(ou ternaire, c'est-à-dire articulée autour de trois pôles).

21. Controverse à citer pour mémoire: les fédérations d'Algérie ont en effet tenté d'influencer la direction du parti à plusieurs reprises: en 1954pour promouvoir une politique sociale généreuse, à l'initiative des députés Rabier et Ben' Ahmed; en Janvier 1956, ensuite, contre la nomination du général Catroux au ministère de l'Algérie. Elles échouèrent à chaque fois, 22. Sur ce sujet, lire Tony Judt, La reconstruction du parti socialiste, 1921-1926, Paris, presses de la F.N.S.P.,1976 20

A propos de la question coloniale, par exemple, cela signifiait qu'entre le communisme et le colonialisme, il fallait choisir l'assimilation. L'organisation interne du parti était conçue dans le but de trouver ce moyen terme, chaque congrès étant consacré à la recherche d'un compromis entre différents points de vue. Entre-temps, l'exécutif du parti avait pour mission de préserver l'équilibre acquis au congrès de l'année précédente. Le but de cette procédure était de maintenir la possibilité d'une réunification des courants de gauche, et de permettre la réintégration des diverses constellations de la

nébuleuse socialiste au sein de ce que Léon Blum avait appelé

«

la

vieille maison ». Les socialistes étaient requis d'appliquer ce mode de pensée, articulé à un projet général d'unité de toute la gauche, à tO\1S les problèmes majeurs de la politique en France. Ce mode de fonctionnement de l'appareil et de la pensée socialistes n'a pas toujours été efficace. Depuis 1921, les socialistes fidèles à la « vieille maison» ont subi plusieurs échecs traumatisants,

scandés par de nouvelles scissions : celle duP.S.O.P. en 1936-37 23, et celle qui marqua l'accession du Maréchal Pétain au pouvoir en 1940 24.
Il Y a donc au sein de ce parti des sources de division. Elles résident surtout dans le fait que deux conceptions du parti coexistent parmi ses adhérents, pratiquement depuis la naissance de celui-ci. La première est celle d'un parti de classe: par sa vocation, sinon par son recrutement (qui est devenu de plus en plus paysan et fonctionnaire), c'est un parti ouvrier. Il adhère à la thèse de la lutte des classes et de la révolution sociale. En tant qu'organisation représentative du prolétariat et avant-garde du peuple français, il est censé avoir le dynamisme et l'autorité nécessaires pour exercer le pouvoir d'Etat. La discipline de parti, en conséquence, est plus qu'une nécessité organisationnelle. C'est la manifestation de la cohésion organique du parti et de la classe. Les emblèmes visibles en sont le siège central du parti, Cité Malesherbes à Paris, et le personnage campé par son secrétaire général, Guy Mollet. Depuis le congrès de Tours, le P.C.F. ayant les mêmes prétentions, une partie des soci~listes considéraient que tout manquement à la discipline du parti était un manque de fidélité à cet

héritage de la « vieille maison », et diminuait les chances de restaurer
l'unité des représentants de la classe ouvrière. Cette tendance perpétuait la tradition de la direction administrative, regroupant l'appareil et les militants de base, marquée par son fondateur, Jules Guesde, d'une stricte référence au marxisme.
23. Une tendance de la S.F.I.O., à la suite de l'échec du gouvernement de Front Populaire, fit scission pour créer le Parti Socialiste Ouvrier et Paysan. Après la guerre, le leader, Marceau Pivert et une partie des membres rejoignirent la vieille maison. 24. A ce moment, la majorité des élus socialistes du Front populaire et le secrétaire administratif, Paul Faure, votèrent pour Pétain et acceptèrent de mettre les activités du parti en sommeil. Une minorité, avec Léon Blum, s'y refusa et constitua dans la clandestinité un réseau de comités d'action socialistes. 21

La S.F.I.O. est aussi le pôle de regroupement de la gauche, défini par une série de références historiques: la révolution française de 1789, celle de 1848, et aussi des événements plus récents comme l'affaire Dreyfus. De par cette tradition, le socialiste se pose comme défenseur de la république une et indivisible et de la démocratie, contre la droite cléricale et autocratique. Il en perpétue la vieille tradition girondine du fédéralisme et de la lutte contre les féodalités étrangères. Il en exalte l'humanisme: les socialistes sont de fervents adeptes du progrès scientifique, de l'émancipation de l'homme par l'éducation, de la diffusion des« lumières de la raison », génitrices de la liberté individuelle. L'égalité des droits de l'homme est son Credo. Cette dernière orientation se concrétise plutôt dans la direction, plus médiatique, et plus traditionnellement républicaine, du journaliste de talent, grand orateur et leader du groupe parlementaire. Tels ont été Jean Jaurès, puis Léon Blum. Jusqu'en 1940, le parti socialiste a donc eu une direction bicéphale. Les socialistes ont voulu y mettre fin à la Libération, jugeant que c'était une des principales causes de l'avènement du Pétainisme par la division de la S.F.I.O. en 1940. Ils ne voulaient plus retrouver les luttes intestines qui les avaient secoués pendant le Front Populaire. Ils se sont donc réorganisés autour d'un Comité Directeur tout-puissant,

auquel le journal Le Populaire fut assujetti 25 ; le secrétaire général du parti a été désormais investi par le congrès souverain, qui est resté le lieu d'une confrontation des divers courants de pensée socialistes, matérialisés par des motions. Mais une commission des résolutions, siégeant à huis clos, a été chargée d'en faire la synthèse, tandis qu'une commission des conflits a été créée pour sanctionner sans appelles cas d'indiscipline. Tous ces travaux sont habituellement clos par un vote, si possible unanime, du congrès, qui fait des motions adoptées des orientations politiques irrévocables pendant un an; le comité directeur élu en même temps a mandat impératif et autorité absolue pour les appliquer. En fait, il reste des survivances de l'organisation d'avant-guerre. Le groupe parlementaire socialiste, composé de l'ensemble des élus aux deux assemblées du Parlement, se réunit chaque semaine, pendant les sessions de travail du corps législatif de l'Etat, pour discuter les options à prendre ensemble. Le secrétaire général, et quelquefois le comité directeur y assistent de droit. Tous les élus doivent se conformer aux décisions prises de voter ou non telle ou telle loi, mais les indisciplines ne sont pas rares, et le secrétaire général est mis alors devant le fait accompli de divergences politiques. D'un côté, les ministres socialistes des gouvernements, au nom de la raison d'Etat, imposent au parti de soutenir des décisions contraires
25. La tribune libre du journal, dans laquelle les diverses tendances du journal ont pu s'exprimer avant guerre, a été alors supprimée. 22

à ses options générales. Ce fut le cas de l'application très particulière du statut de 1947 que fit le gouverneur général Naegelen en 1948 : pour justifier le trucage des élections en Algérie, il donnait comme raison majeure le risque de voir une majorité de nationalistes élus au collège musulman. De l'autre, les députés considèrent qu'ils peuvent s'abstenir de voter, soit parce que leur mandat d'élus auprès des citoyens se trouve en contradiction avec les décisions du parti, soit parce que leur conscience de représentants de la nation se refuse à suivre l'orientation suivie. En été 1954, à la veille de la guerre d'Algérie, un grave conflit politique a éclaté, opposant une vingtaine de députés socialistes au secrétaire général sur l'adhésion ou non à la Communau-

té Européenne de Défense, un projet d'armée européenne intégrée

26.

Ce projet a finalement avorté, et les sanctions prononcées contre les députés indisciplinés ont été levées au congrès d'Asnières en Juillet 1955. Ces divergences et ces hésitations s'expliquent par l'un des plus vifs soucis des socialistes en 1954 : la crainte de voir leur électorat se réduire comme une peau de chagrin. Les élections de 1951 ont été ressenties comme une amère défaite, ,aiguisée par la confirmation d'une évolution de la composition sociologique de l'électorat déjà perceptible entre 1920 et 193027. L'électorat socialiste ouvrier de la région parisienne et des grandes métropoles industrielles a sensiblement baissé; il n'est resté massif que dans le Nord, le Pas-de-Calais et les Bouches-du-Rhône, dont l'industrie était, notons-le, fortement attachée au marché colonial28. En revanche, les socialistes ont recueilli de plus en plus de suffrages dans les régions rurales du Midi et

du Sud-Ouest de la France, auprès des classes dites « moyennes ».
Le parti socialiste a pu, malgré ce changement de clientèle électorale, maintenir la constance d'une idéologie, la fidélité aux principes qui lui fait encore espérer le rétablissement de l'unité de la

gauche autour de la « vieille maison ». En 1954, il peut se prétendre
encore et toujours représentatif de la classe ouvrière et du peuple de France tout à la fois, et, à ces titres, briguer la présidence de la République pour l'un des siens (Vincent Auriol), siéger plusieurs fois à la présidence du conseil et tenir de nombreux portefeuilles ministériels. Mais il lui faut se montrer capable d'assumer cette représentation à travers les grandes transformations qui s'annoncent dans l'univers: la remise en cause de la référence historique à la révolution et à la classe ouvrière, l'émancipation des colonies, le
26. Dont l'Allemagne de l'Ouest aurait fait partie. Certains députés s'opposaient au projet d'ensemble, d'autres à la participation allemande. La direction du parti y était favorable. 27. Voir Tony Judt, opus cité, cartes en annexes. 28. Une remarque que je dois à la perspicacité de Jacques Marseille, au cours d'un séminaire... 23

reclassement des grandes puissances internationales entre les U.S.A. et l'U.R.S.S., marqué par la fin de la « guerre froide ». L'histoire de
sa politique entre 1954 et 1958 est celle de ses réactions à l'épreuve de la guerre d'Algérie, dès le 1erNovembre 1954. Au fil des discours et des délibérations des socialistes, surpris et déconcertés par les événements, nous allons voir se profiler la difficile maturation des décisions qu'ils ont prises, une incomparable source d'informations pour quiconque souhaite en évaluer les conséquences et la portée.

24