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LE PAYS BASQUE EN FRANCE

De
228 pages
Le nationalisme basque en Espagne est aujourd'hui un acteur incontesté de la monarchie constitutionnelle. En France, ses partis semblent en rester au stade des balbutiements. Pourquoi y a-t-il une telle différence entre deux territoires qui semblent partager le même socle historique et culturel . Pourquoi les partis nationalistes basques en France, ne sont-ils pas parvenus à s'émanciper à la manière de ce qui a pu se produire de l'autre côté des Pyrénées ? Plus que leur propre échec, peut-être faut-il plutôt y voir le succès du modèle de construction étatique et national français ?
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Le Pays Basque de France
La difficile maturation d'un sentiment nationaliste basque

Collection Horizons Espagne Dirigée par Denis Rolland

Déjà parus

MORERA, J.C. : Histoire de la Catalogne, 1992.

LOYER, B. : Géopolitique du Pays Basque, 1997.

Jean-Marie IZQUIERDO

Le Pays Basque de France
La difficile maturation d'un sentiment nationaliste basque

Préface de Daniel-Louis SElLER

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L 'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Du même auteur La Question basque, Éditions Complexe, 2000

(Ç)L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-1152-9

SOMMAIRE
SOMMAIRE. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 7

PREFACE AVANT -PROPOS LE PAYS BASQUE DE FRANCE Introd uction ..

9 19

23

PREMIÈRE PARTIE: Bases historiques, politiques, sociologiques du Pays basque de France TITRE PREMIER: La France ou "l'Etat-Nation"

39 43

..

Chapitre I : Le modèle de construction étatique
et na ti 0 n a le fran ça is. . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . ... ... . . . .. . . . . . ... .. .. . ... . .. . . . . . . . . . . . 47

A. La construction territoriale de l'Etat. B. Le travail d'homogénéisation culturelle à la française C. La situation périphérique de l'économie basque Chapitre II : Le fonctionnement du système politico-administratif français A. Le contrôle politico-administratiffrançais B. Le blocage notabiliaire de la périphérie C. La division politico-administrative du territoire

47 49 55

61 61 64 67

TITRE II : De la société basque traditionnelle au Pays basque de France Chapitre I : Le maintien de la société basque traditionnelle A. L'école basque à la source de l'ordre traditionnel. B. Les fondements de la société basque traditionnelle Chapitre II : La nouvelle donne politique en Pays basque A. Le lent remplacement de l'élite notabiliaire basque B. La quête de ressources politiques symboliques

73 77 77 81 87 87 95

DEUXIÈME PARTIE: France

Les partis nationalistes basques en 107 111

TITRE PREMIER: La difficile émergence d'un nationalisme basque en France Chapitre I : L'apparition du nationalisme basque en France A. Le premier mouvement régionaliste basque: Aintzina B. La naissance du mouvement Embata Chapitre II : La division "tribale" de la famille abertzale A. La difficile maturation politique d'Enbata B. L'éclatement de la famille abertzale

113 113 121 127 127 133

TITRE II : Du Centre basque au Centre abertzale Chapitre I : La résistance démocrate-chrétienne... A. L'héritage idéologique de la démocratie-chrétienne B. La tentative de structuration d'un parti démocrate-chrétien
bas q il e. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

143 145 145
14 8

Chapitre II : La scène politique nationaliste basque en France A. Le PNV en France ou l'instrumentalisation d'/parralde B. La difficile maturation des partis nationalistes ou abertzale Conclusion

157 158 177 197

BIBILIOGRAPHIE ..

201

ANNEXE 1 : Situation géopolitique du Pays basque. ....... ....... .. .... 207 ANNEXE 2 : La famille abertzale au regard des partis... 208 ANNEXE 3 : Le vote abertzale à travers les élections... 209 ANNEXE 4 : Sigles & Mouvements 215
IND EX. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 22 1

8

PRÉFACE

Depuis que l'ET A a rompu la trêve qu'elle avait décrétée unilatéralement, la question basque défraye à nouveau la chronique: l'organisation clandestine ayant renoué avec la pratique sanglante d'assassinat d'élus locaux du Parti populaireau pouvoir à Madrid - tristement inaugurée par l'attentat contre un jeune conseiller municipal de la ville d'Ermua. Pire encore, non content de s'attaquer à d'innocents mandataires locaux d'un parti issu néanmoins des secteurs franquistes ralliés à la démocratie, la violence d'ET A vise maintenant des journalistes de la presse indépendante et, plus précisément, un journaliste qui s'opposa jadis à la dictature de Francol. Le Pays basque espagnol ne s'oriente manifestement pas vers une sortie de crise du type de celle que Tony Blair fait prévaloir en Irlande du Nord. En France l'opinion et les médias voire les politistes qui s'intéressent au problème basque semblent intellectuellement mal équipés pour aborder ce dernier. En effet tant notre républicanisme jacobin, parfois teinté de bonapartisme que l'appartenance à "ce cher vieux pays", fortement intégré et doté d'un Etat fort, héritage de "ces Capétiens qui ont fait la France",
1

Il s'agit de José Luis Lopez de la Calle exécuté par l'ET A en avril 2000.

comme de celui "des soldats de l'an un" ou des "hussards noirs de la République", nous rendent peu perméables à la compréhension des revendications nationalitaires. Il s'ensuit une lecture ethnocentrique des situations basque et espagnole génératrice de contresens, en quelque sorte, bidirectionnels2. Ainsi face à la violence politique qu'elle exerce une violence à la fois moralement condamnable et politiquement stupide - l'ET A fait l'objet en France d'une réprobation unanime qui englobe souvent le nationalisme basque dans toutes ses formes y compris les plus modérés, se faisant ainsi l'écho des thèses soutenues par des intellectuels nationalistes castillans qui, parce qu'ils sont de gauche, se voient investis d'une objectivité scientifique totalement imméritée3. Or, et il suffit de lire les collections du "Nouvel Observateur" de l'époque héroïque des commencements pour s'en convaincre: cette ETA, vouée aujourd'hui aux gémonies, fut jadis encensée par les intellectuels français bien au-delà d'une gauche alors hégémonique. Qui ne s'est pas réjoui à la nouvelle de l'explosion qui coûta la vie à l'amiral Carrero Blanco, dauphin du caudillo? En ce temps là les etarra faisaient figure de résistants, de combattants de la démocratie et de la liberté. De fait on imagine mal aujourd'hui, ce qui se serait passé si le Roi Juan Carlos et Adolfo Suarez avaient dû affronter le redoutable amiral, figure de proue et tête pensante du bunker franquiste? Aujourd'hui, et grâce en soit rendue aux commandos basques pour leur contribution, la démocratie espagnole a triomphé de toutes les résistances: la tentative avortée de Golpe de février 1981 est oubliée comme le sont aussi les sinistres figures de Tejero et de Milan deI Bosch. Intégrée dans l'OTAN et participant à l'Eurocorp, l'armée est moderne, technicienne et désormais partie prenante aux opérations de maintien de la paix en ex-Yougoslavie. Jadis frileuse et repliée sur elle-même au point de choisir, pour ses voies de chemin de fer, un écartement de rail différent de celui utilisé dans le reste de l'Europe occidentale,
2

LET AMENDIA,

Francisco, Juego de espejos, Madrid, Editorial Trota, 1997.

3

ELORZA, Antonio, La religion politica, San Sebastian, R & B Ediciones, 1995. 10

cette Espagne naguère encore animée d'un nationalisme sourcilleux compte désormais au nombre des piliers les plus fiables de la construction européenne: elle est partie prenante des avancées les plus significatives du "noyau dur" qui existe, de facto, au sein de l'UE, que ce soient l' Eurocorp, l'Espace de Schengen et la Zone Euro. Une européanité dont témoigne l'accession de son ancien ministre des affaires étrangères, Javier Solana, au rang de premier titulaire du poste, créé en 1999, de responsable de la politique étrangère et de sécurité commune, après avoir été secrétaire général de l'OTAN. Dans une démocratie européenne, moderne et exemplaire comme l'Espagne, ni la violence politique ni la résistance armée ne sont de mise: "la guerre est finie" et les actions d'ET A apparaissent comme un archaïsme aussi criminel que grotesque. Or, pour un secteur minoritaire mais important de l'opinion basque, la guerre n'est pas finie. Qui plus est, au sein du camp des démocrates espagnols, les Basques menèrent leur propre guerre contre le franquisme: une guerre de libération nationale, commencée en 1936, et dont les objectifs ne furent que partieIIement atteints au sein de l' Estado autonomico qu'instaura l'Espagne démocratique. Si la majorité des Basques dénonce les moyens employés par l'organisation indépendantiste, elle n'en souscrit pas moins, peu ou prou, aux objectifs fixés par cette dernière. La majorité des électeurs basques vote ainsi pour les partis nationalistes, dont une partie, qui varie entre 10 et 17 % de l'électorat, n'hésite pas à porter ses suffrages sur la vitrine légale d'ET A, le Herri Batasuna, aujourd'hui intégré au sein d'Euskal
Herritarrok-l.

Bien sûr l'écrasante majorité du peuple basque condamne ou, au moins, déplore la violence terroriste, mais à travers son expression politique et électorale, le MB et le "Mouvement de libération nationale basque" - MLNV -, ETA est capable d'organiser des manifestations de masse en sa faveur et
4 Aux élections du 13 mai 2001, Euskal Herritarrok (EH) a subi un revers en perdant la moitié de ses sièges (7) au Parlement basque. Avec près de 10% des voix, il semble payer les conséquences de la reprise des attentats de la part de l'ETA. NDLA. Il

d'encadrer une fraction conséquente de la jeunesse dans des organisations parallèles, de mettre en place des lieux de convivialité comme les "Tavernes du peuple" - Herriko Taberna -, etc. Cette capacité d'enracinement explique la pérennité d'un groupe terroriste capable de renaître chaque fois qu'on la pense décapitée ou démantelée, car elle bénéficie d'un vivier qui ne cesse de grossir du fait du chômage des jeunes auxquels ETA fournit un idéal à défaut d'un emploi stable et de tout repos. Pour ce segment social qui tend à se constituer en contre-société la guerre continue. La guerre n'est pas finie parce qu'ETA n'a cru ni dans le génie manœuvrier du Roi, ni dans la sincérité démocratique de son Premier ministre Adolpho Suarez. Une erreur d'analyse lourde de conséquences mais, au demeurant, bien compréhensible: le premier n'était-il pas le successeur "légitime" de Franco, dûment adulé par ce dernier et le second n'exerçait-il pas les fonctions de secrétaire général du parti unique institué par le caudillo? Pris dans ce fatal engrenage le groupe de résistants s'attaquant aux militaires et à la Gardia Civil ne tarda pas à illustrer le théorème de Thomas, la fameuse self-fulfilling prophecy5. Ce faisant, il devenait l'allié objectif du Bunker mais le bunker fut vaincu et la démocratie triompha! D'erreurs d'analyse en aveuglement criminel, I'ETA retarda peut-être le processus d'autodétermination du peuple basque en rendant plus compliquée la tâche du gouvernement de Madrid déjà aux prises avec le délicat processus de défascisation de l'armée et qui pouvait - à l'époque où il le souhaitait encore - négocier sous la pression du terrorisme. Il monta "l'opinion publique", les médias et l'intelligentsia espagnoles contre toutes les formes de nationalisme basque voire contre tous les Basques qui se revendiquent comme tels. Aujourd'hui le gouvernement espagnol refuse toute négociation et les espoirs des nationalistes qui rêvaient d'une solution "à l'irlandaise" sont déçus, le droit à l'autodétermination d'Euskadi n'est pas reconnu comme objet de débat entre Basques. Même si José Maria Aznar apporta sa pierre à l'édifice
5

MERTON, Robert K., Eléments de théorie et de méthode sociologique, Paris, Plon, 1965. 12

d'incompréhension, la responsabilité en incombe à I'ET A, dont les militants continuant une guerre contre l'Etat espagnol autoritaire ou démocratique - perinde ad cadaver et au-delà, risquent de provoquer une guerre civile entre Basques. * * * Face au problème basque, on doit se pénétrer d'une évidence aux allures de truisme mais dont les conséquences politiques le sont moins: l'Espagne n'est pas la France! C'est-àdire que les conceptions républicaines qui sont les nôtres, fondées sur la liberté et l'égalité entre des individus citoyens ne peuvent s'appliquer totalement de l'autre côté des Pyrénées ou, plus exactement, pas au niveau de l'Etat mais à celui des communautés. Aux droits individuels doivent s'ajouter des droits collectifs et, singulièrement, communautaires. C'est que, contrairement à "ces Capétiens qui ont fait la France", les Halsbourg et les Bourbons ne firent pas l'Espagne. Les premiers parce qu'ils s'engoncèrent dans l'engrenage impérial- et partant antiétatique - qui les mena à la lutte pour le dominium mundi d'abord, à la défense de la Chrétienté ensuite et à la dégénérescence dans le familialisme patrimonial. Ainsi Charles Quint combattait les Ottomansalors que François 1ern'hésitait pas à s'allier au Grand Turc. Quant aux seconds, les Bourbons, ils héritèrent tardivement, dans le chef de Philippe V, d'un double royaume gigogne et fort peu intégré; la lignée du petit-fils du Roi Soleil se révélant, en outre, composée de faibles et d'incapables. En définitive, ce n'est que dans les années 1830, avec Ferdinand VII, la veuve de ce dernier - la régente Marie-Christine - et leur fille Isabelle II, que le gouvernement espagnol relança le processus d'édification stato-nationale et ce, en tentant de mettre les bouchées doubles. Celui-ci, face à la résistance des périphéries, ne tarda guère à déraper dans maints épisodes autoritaires. Dès l'origine de la tentative de construction d'un Etat moderne, centralisé, national et libéral à l'exemple de la France, 13

l'écrasante majorité de la population basque répondit à l'appel de ses élites traditionnelles afin de la combattre, épousant ainsi la cause car liste. Les Basques se mobilisèrent contre Madrid de la même façon qu?ils s'étaient, auparavant, mobilisés contre l'importation autoritaire de l'Etat français par Bonaparte et partant, pour l'indépendance espagnole et les droits du souverain légitime. Ils participèrent donc à une alliance ambiguë avec les libéraux. De fait, tant leur lutte au sein des Apostolicos que du camp carliste traduisait leur attachement à l'Ancien Régime qui leur garantissait nombre de privilèges, d'exemptions fiscales quasi-constitutionnels. Par surcroît, dès le XVIe siècle, tous les Basques du Sud se trouvèrent réunis sous la Couronne de Castille et trouvèrent leur content dans la conquête des Amériques alors que la Catalogne se vit exclue du pactole américain jusqu'à la fin du XVIIIe siècle. Ainsi, de la guerre de libération contre l'Empire napoléonien à la Guerre d'Espagne - sinon à la résistance antifranquiste dont ils constituèrent le principal foyer- en passant par les deux guerres carlistes, vit-on le mouvement basque poursuivre ses objectifs propres; mener, en quelque sorte, sa guerre dans la guerre. Cette spécificité historique du mouvement périphérique et identitaire basque-espagnol est fort bien mise en lumière par JeanMarie Izquierdo. À cet égard, et entre autres grandes qualités, le mérite de son ouvrage est double. D'une part, il s'attache aux organisations protagonistes du conflit basque, les partis politiques qui en sont les vecteurs. Mieux que n'importe lequel des sondages, la répétition régulière d'élections libres est le meilleur et le plus fiable indicateur des opinions politiques et de leur évolution au sein d'une population donnée. L'existence de groupes de lutte armée ou terroristes, n'est per se guère significative. À la limite elle se trouve à la portée de toute poignée de fous criminels; sa pérennisation est, en revanche, plus intéressante aux yeux du politiste. C'est quand il fait irruption sur la scène électorale, quand des citoyens "normaux" n'hésitent pas à transgresser l'interdit moral qui frappe le terrorisme pour voter pour ceux qui le soutiennent les envoyant ainsi siéger, tant à Victoria qu'à Madrid et à Bruxelles, que ce phénomène devient un 14

objet politologique non seulement canonique mais classique. D'autre part, Jean-Marie Izquierdo ne limite pas son propos à une description des forces nationalistes légales ou illégales. Il inscrit leur étude dans une perspective de sociologie historique et, par conséquent, comparative. Les ratés du processus d'édification stato-nationale de l'Espagne sont ainsi posés à la racine même du problème basque, permettant ainsi l'ouverture comparative car il ne s'agit pas d'un cas isolé. La revendication nationalitaire concerne les lIes britanniques, la Belgique, l'Italie, l'Europe centrale et orientale et, bien sûr, d'autres parties du territoire espagnol.

Si l'Espagne n'est pas la France, la France n'est pas davantage: une évidence qu'oublièrent certains nationalistes basques, entre autres, ceux d'entre eux qui se lancèrent dans l'aventure terroriste d' Iparretarak. Toutes les considérations, avancées ci-dessus pour ETA et l'appui électoral qu'elle obtient à travers ses vitrines légales valent, mais a contrario, pour "ceux du nord" et leur échec même en atteste avec éclat. Si à bien des égards la France de 1789 pouvait évoquer un Etat fédéral, c'était un Etat quand même et la Ille République grâce à Jules Ferry et à cause de la Première guerre mondiale en achevèrent la construction nationale, ne laissant pour compte que quelques périphéries. Le Pays basque français est indéniablement une périphérie tant politico-culturelle qu'économique alors que, de ce dernier point de vue, le Sud constitua longtemps un centre au cœur économique plus développé que la métropole castillane. Déjà, sous la Grande Révolution, le conventionnel Barrère, dans un rapport au Comité de Salut public, reconnaissait aux Basques leur caractère de "peuple neuf quoique antique, un peuple porteur et navigateur, qui ne fut jamais esclave ni maître"; ils n'hésitèrent point à "défendre la République tant sur mer que sur la Bidassoa',6. En définitive le seul grief que Barrère retient contre
6

CERTEAU, M de, JULIA, D., REVEL, J, Une politique de la langue: Révolution française et les patois, Paris, NRF, 1975. 15

la

eux est le rôle de leurs prêtres, peu enclins à goûter aux vertus de la Constitution civile du clergé ou à céder devant quelque nouvelle religion patriotique; une attitude que le conventionnel qualifie de "fanatisme". La structure éclatée du Pays Basque très particulariste et le fait que trois provinces échurent intégralement à la France et par une série de traités distincts facilitèrent leur arrimage au Royaume. Par ailleurs la Bidassoa traçait une frontière entre provinces bien avant que ces dernières ne fussent incorporées qui à l'Espagne qui à la France. Déjà sous Louis XIV un contentieux portant sur les zones de pêche opposait Fontarabie au Sud, à Hendaye au Nord, donnant un aspect international à des querelles de clocher fort communes en ce temps là. Les monuments aux morts des villages basques montrent à l'envi que le Pays Basque septentrional prit plus que sa part aux guerres que connut la République. Jamais les Basques ne menèrent leur guerre dans la guerre et, au plus fort du combat de leurs frères du Sud contre Franco et même après, la sympathie qu'ils leur témoignèrent ainsi que l'aide qu'ils leur consentirent ne remirent jamais en cause leur attachement à la France. Cependant en matière d'identité dans les périphéries, rien n'est jamais acquis et, suivant la belle formule de Gellner, "le nationalisme crée la nation" et non l'inverse. C'est pour cela que l'analyse de Jean-Marie Izquierdo introduit une comparaison binaire avec le Pays basque français. En effet des partis nationalistes y côtoient les succursales ouvertes par les nationalistes modérés du Sud. Ces formations, ô combien plus modestes, que ces derniers ont néanmoins engrangé quelques succès locaux au Nord, dont une participation à la coalition atypique qui gère Biarritz. L'étude fouillée de ces deux cas transfrontaliers où un même ensemble ethno-linguistique fait l'objet de deux modes d'incorporation différents au sein de deux pays voisins, permet de comprendre l'importance que revêt la variable étatique. La France s'est bâtie, tout au long d'une histoire millénaire, un Etat fort, très différencié, générateur d'une forte identité où, sans éradiquer tous les particularismes, l'Etat a créé la Nation. De l'autre côté des Pyrénées, si la Castille se construisit un Etat aussi précoce que celui dont se dota la France, on ne 16

saurait en dire autant de l'espace espagnol. En effet, ce dernier correspond au modèle de "1'Etat importé" tel que le décrivirent Badie et Bimbaum7 et que le développa Bertrand Badie dans l'ouvrage majeur qui porte ce titre. Un Etat tardif et, partant fragile, qui s'avéra incapable de créer une identité nationale à la mesure de son territoire et, la mobilisation des périphéries aidant, d'autres identités nationales concurrentes finirent par émerger. L'Estado autonomico, l'Etat des autonomies, ainsi que la reconnaissance par la Constitution du Royaume de l'existence de nationalités historiques, sanctionnent dans le droit le caractère multinational de l'Espagne. En définitive les recherches de Jean Marie Izquierdo apportent, à travers la démarche comparative, une validation empirique crédible aux thèses soutenues depuis de longues années par Pierre Birnbaum. Le Pays Basque et singulièrement les partis nationalistes, fournissent au politiste un inestimable laboratoire in vivo pour toute mesure d'évaluation de l'action publique menée sur la longue durée. Jean-Marie Izquierdo a su tirer parti d'une connaissance parfaite du terrain basque tant au Nord qu'au Sud de la Bidassoa. Cette connaissance tient à ses attaches familiales mais aussi à une aptitude précoce à la recherche d'autant plus méritoire qu'il s'agit d'un jeune chercheur, aujourd'hui allocataire de recherche à l'Unité mixte de recherches CERVL - Pouvoirs et territoires (CNRS-lEP de Bordeaux), et que son livre résulte d'un mémoire de recherche effectué pour le Diplôme du DEA de Gouvernement local. J'ai eu le plaisir de diriger son premier mémoire présenté pour le Diplôme d'lEP qui portait sur le Pays Basque espagnol et voici le second qui traite du Pays Basque français. Dans le droit fil de ses travaux Jean-Marie Izquierdo a entamé, également sous ma direction, une thèse de doctorat portant sur la construction de l'Etat péruvien dans une perspective de sociologie historique. Rien à voir avec Euskadi? Que du contraire, il s'agit d'explorer un autre cheminement de la voie hispanique d'édification stato-nationale laquelle inclut toujours
7

BADIE, Bertrand, BIRBAUM, Pierre, Sociologie de l'Etat, Paris, Grasset, 1982. 17

l'importation de ce que Badie et Birnbaum appellent l'idéal type français de "gouvernement par l'Etat". Ainsi Jean-Marie Izquierdo s'est passionné pour le problème basque sans jamais s'y enfermer. Sur ce terrain particulièrement sensible et générateur de passions qui aveuglent le chercheur, il s'est gardé aussi bien de la sympathie pour son objet que de l'antipathie pour maintenir le cap si difficile que nous assigna Max Weber, c'est-à-dire celui de l'empathie. C'est qu'une autre passion que celle de la cause des peuples l'animait: la libido scientiae, le plaisir de comprendre, la passion de la science politique.

Daniel-Louis SEILER, Professeur de Science politique à I'lEP de Bordeaux

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AVANT-PROPOS

Dans la vie quotidienne en Pays basque français, on entend de temps en temps évoquer le "problème basque". Un grand nombre de livres reprennent ce thème. Certaines émissions locales ou quelques publications spécialisées polémiquent à ce sujet. Or, en France, pour beaucoup, si "problème" il y a, celui-ci reste très circonscrit. Si "problème basque" il y a, il est vu et vécu comme un phénomène quasiment étranger. Les "Basques", quand on garde en arrière-pensée la thématique conflictuelle basque, ce sont les "Autres", les "Espagnols". Ce sont ceux du Sud, d'Hegoalde8. Dans le cas présent et comme dans la très grande majorité des configurations dans des sociétés de type campaniliste, le plus proche voisin est le pire ennemi. Il est celui dont on ignore tout et celui dont on doit se méfier. Traditionnellement, dans les trois provinces basques septentrionales, il s'agit du Béarnais et du Basque-espagnol. En dépit des quelques échanges dus aux aléas historiques et commerciaux, chacun reste de son côté des Pyrénées. Le problème basque serait donc "espagnol" ? Curieux paradoxe si on tente d'imaginer ce que peuvent penser les habitants d'Euskadi, eux qui cherchent perpétuellement à se démarquer du caractère "espagnol". Néanmoins, force est de constater qu'en France, la télévision et la presse entretiennent largement cette vision. En 1971, lors d'un meeting organisé à
Le Pays basque septentrional se constitue de la Basse-Navarre, du Labourd et de la Soule. Dans la logique géographique nationaliste, il s'oppose au versant méridional espagnol. On retrouve cette terminologie dans la distinction entre Iparralde ("le côté nord") et Hegoalde ("le côté sud"), c'est-à-dire entre Pays basque nord (français) et Pays basque sud (espagnol). Dans un sens plus générique, on parle d'Euskadi, d'Euskal Herria ou bien d'Eskual Herria. S'il existe quelques connotations plus ou moins politisées, toutes ces terminologies sont synonymes de "Pays basque".
8

Bayonne par son parti, le PSU, Michel Rocard, n'avait-il pas avancé l'idée de "droits nationaux basques" et eu ces mots: "Euskadi, une nation" 79 A ce moment du Procès de Burgos, de jeunes avocats français n'allaient-ils pas plaider la cause de ces membres de l'ETA accusés par le régime franquiste 710 Ils ne songeaient probablement pas que le versant français du Pays basque, "depuis toujours" si attaché à ses traditions, et en particulier à ses traditions notabiliaires verrait un jour éclore en son propre sein des partis nationalistes basques. Mais comment leur en vouloir alors que nombre des habitants du Pays basque français, ou Pays basque Nord, ou encore Iparralde, ignore qu'il existe un pendant hexagonal à certains partis ou à certaines idéologies politiques du Sud. Combien sur la fameuse "Côte basque", ont eu vent d'Enbata 7 Combien connaissent le Parti Nationaliste Basque (EAJ-PNV), souvent première force politique en Euskadi117Combien savent que la version hexagonale du PNV, le Parti Nationaliste Basque (PNB) est présent en France 7 Pourtant le PNV est le plus vieil appareil partisan d'Europe. Il est né en 1895. Il a survécu à la Guerre Civile. Il s'est exilé en France puis aux Amériques. Il a également résisté au système de parti unique sous la Dictature du Général Franco. Ce mono Iithe, ce parti à caractère "totalisant" a fait en quelque sorte l'histoire et la réalité d'Euskadi12. A corps défendant pour la majorité des citoyens français, beaucoup en Espagne continuent de l'ignorer ou du moins de ne pas le reconnaître à sa juste valeur. De la même manière, la sphère politique basque-française ne reconnaît-elle pas forcément l'importance pour l'avancée des débats de la mouvance Embata (Enbata) dans les années soixantedix. C'est qu'également des deux côtés de la Bidassoa, l'ETA et
9

MORRUZZI, Jean François, BOULAERT, Eric, Iparretarrak, Librairie plon,
1988, pp.217-18.

Paris,
10

Il Lors des élections législatives du 12 mars 2000, le PNV est devenue une fois de plus la première force politique en Euskadi face au parti "espagnoliste" de José Maria Aznar, Ie Partido Popular (PP). 12DARRE, Alain, "Le parti Nationaliste Basque: un mouvement périphérique et totalisant", dans la Revue Française de Sciences Politique, Presses de la FNSP, vol 40, n02, avril 1990. 20

Il s'agit notamment

de M. Badinter.

ses exactions concentrent les attentions des médias. L'ETA participe très largement dans sa logique interne "médiaticostratégique" de cette confusion. Aussi, dans les années quatrevingt, en était-on. arrivé au point que parler des "Basques", c'était parler de ceux de l'ETA. Or, on en oublie que, depuis des siècles, nombre de Basques se battent pour les libertés de manière complètement conventionnelle. Les terroristes de l'ETA paraissent remporter un combat médiatique et parviennent à monopoliser l'intérêt du public. Cela ne suffit absolument pas à comprendre ce qu'est le "problème" du Pays basque. Pour aller à l'encontre de cette imagerie romanticorévolutionnaire, entretenue par la presse et les autres appareils médiatiques, il faut probablement aller chercher des explications plus profondes à des configurations politiques basques si dissemblables d'un côté ou de l'autre de la frontière. Cet ouvrage a pour volonté d'essayer d'éclairer un phénomène qui reste, pour beaucoup dans l'ensemble de l'hexagone, une résistance anachronique. A travers ce livre, l'objectif permanent est de chercher à comprendre une réalité qui fait sens pour beaucoup d'individus et qui reste inappréhendable pour nombre d'autres. C'est alors à nous d'aborder la réalité nationaliste basquefrançaise, encore prisonnière de sa confidentialité aux yeux des citoyens français afin de mesurer sa réelle portée et sa véritable signification. Loin de suffire à expliquer exhaustivement ce que certains nomment le "problème" ou la "question basque", il peut néanmoins servir à éclairer certains points historiques qui font, aujourd'hui encore, l'actualité.

21