Le pèlerinage de soeur Fidelma

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An 666. Sœur Fidelma, princesse et avocate renommée dans les cinq royaumes d'Éireann, embarque pour un pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle afin de trouver un peu de paix et faire le point sur sa vocation. Mais l'atmosphère du navire ne se révèle guère propice à la méditation et la traversée vers l'Ibérie sera plus mouvementée que prévu. Au lendemain d'une effroyable tempête, une religieuse disparaît du bord dans des circonstances pour le moins douteuses... Fidelma n'a d'autre choix que de mener l'enquête, mais sa tâche est d'autant plus délicate qu'un des passagers est loin d'être un inconnu pour elle : le bel et arrogant Cian, celui qui lui a brisé le cœur dix ans auparavant, est à bord, bien décidé à ne pas lui simplifier la vie! Entre un assassin et les fantômes du passé, sœur Fidelma aura fort à faire.











Publié le : jeudi 7 juillet 2011
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EAN13 : 9782264054999
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PETER TREMAYNE

LE PÈLERINAGE
 DE SŒUR FIDELMA

Traduit de l’anglais
 par Hélène PROUTEAU

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Pour Christos Pittas, dont la musique a été
une source d’inspiration et qui, skipper de l’Alcyone,
a suivi la route de Fidelma jusqu’à La Coruña ;
à Dorothy, qui m’a accompagné dans mon périple
jusqu’à Saint-Jacques-de-Compostelle ;
à Moira pour ses suggestions
et à David pour son soutien amical.

Tu es pour moi un refuge, de l’angoisse tu me gardes, de chants de délivrance tu m’entoures1.

Psaume 32 (31), 7

1- Les citations bibliques sont celles de la Bible de Jérusalem (Éditions du Cerf, 1998). (N.d.T.)

Note historique

Les enquêtes de sœur Fidelma se situent au VIIe siècle après J.-C.

Sœur Fidelma n’est pas une simple religieuse ayant appartenu à la communauté de sainte Brigitte de Kildare. Elle est aussi dálaigh, avocate des anciennes cours de justice d’Irlande. La plupart des lecteurs risquant d’être dépaysés par l’Irlande de cette époque, je préfère préciser quelques points essentiels à la compréhension de mes romans.

Au VIIe siècle, le pays était composé de cinq provinces. D’ailleurs, en gaélique, le mot qui désigne une province est toujours cuíge, littéralement un cinquième. Les rois de quatre de ces provinces – Ulaidh (Ulster), Connacht, Muman (Munster) et Laigin (Leinster) – prêtaient allégeance au Ard Rí ou haut roi, qui régnait depuis Tara, dans la cinquième province « royale » de Midhe (Meath), qui signifie « province du milieu ». À l’intérieur même des frontières de chacune de ces provinces dominées par un roi, le pouvoir se divisait entre les petits royaumes et les territoires des clans.

La loi de primogéniture, l’héritage par le fils aîné ou la fille aînée, était un concept étranger à l’Irlande. Les titres attachés au pouvoir, qui allaient du petit chef de clan au haut roi, n’étaient que partiellement héréditaires. Chaque dirigeant devait prouver qu’il méritait la charge qu’il convoitait. Il était élu par le derbfhine de sa famille, composé d’un minimum de trois générations réunies en conclave. S’il s’avérait qu’un dirigeant était indigne de sa tâche, on le destituait. Et donc le système monarchique de l’ancienne Irlande était plus proche d’une république moderne que des monarchies féodales de l’Europe médiévale.

Au VIIe siècle, l’Irlande était gouvernée par un corpus de lois très élaborées qu’on appelait les lois des Fénechas ou « cultivateurs », plus connues sous le nom de lois des brehons, brehon étant dérivé de breitheamh – juge. La tradition veut que ces lois aient été rassemblées pour la première fois en 714 avant J.-C. sur l’ordre du haut roi Ollamh Fódhla. Mais ce n’est qu’en 438 après J.-C. que le haut roi Laoghaire réunit une commission de neuf sages pour étudier, réviser et consigner les lois en caractères latins, l’alphabet romain s’étant peu à peu imposé dans le pays. Saint Patrick, qui deviendra le patron de l’Irlande, faisait partie de ce conseil. Au bout de trois ans d’un travail intensif, la commission remit un texte où étaient consignées les lois dont ce fut la première codification connue.

Le premier manuscrit qui est parvenu jusqu’à nous date du XIe siècle. Et il fallut attendre le XVIIe siècle pour que l’administration coloniale de l’Irlande interdise l’usage du système juridique des brehons. Le simple fait de posséder un exemplaire de ces textes de loi était puni de mort ou de déportation.

Ce système juridique n’était pas statique et tous les trois ans, au Féis Temhrach (la fête de Tara), les juristes et les administrateurs se rassemblaient pour étudier et réviser les lois à la lumière des changements survenus dans la société.

Ces lois irlandaises garantissaient aux femmes plus de droits et de protections qu’elles n’en ont jamais eu jusqu’à aujourd’hui en Occident. Elles pouvaient aspirer à toutes les fonctions à égalité avec les hommes. Dirigeants politiques, guerriers à la tête des troupes dans les batailles, elles exerçaient aussi les professions de médecin, de magistrat, de juriste, de poète et d’artisan. Du temps où vivait Fidelma, le nom de plusieurs femmes juges est arrivé jusqu’à nous – Bríg Briugaid, Áine Ingine Iugaire et Darí, entre autres. Par exemple, Darí n’était pas seulement juge mais auteur d’un texte de loi particulièrement remarquable rédigé au VIe siècle. Les femmes étaient protégées contre le harcèlement sexuel, la discrimination et le viol. Concernant le divorce, elles jouissaient des mêmes droits que les hommes et pouvaient exiger une part des biens de leur mari. Elles héritaient en leur nom propre des propriétés leur venant de leur famille et avaient droit à des compensations si elles tombaient malades. Bref, la loi des brehons ressemblait fort à un paradis féministe.

Pour apprécier le rôle que joue Fidelma dans mes romans, il faut bien comprendre ce contexte qui formait un contraste éclatant avec les pays voisins de l’Irlande.

Fidelma est née en 636 à Cashel, la capitale du royaume de Muman (Munster), dans le sud-ouest de l’Irlande. Elle est la plus jeune fille du roi Faílbe Fland, qui meurt l’année suivant sa naissance, et elle sera élevée sous la tutelle d’un lointain cousin, l’abbé Laisran de Durrow. Quand elle atteint l’« âge du choix » (quatorze ans), elle part étudier à l’école des bardes du brehon Morann de Tara, en compagnie de nombreuses jeunes filles irlandaises. Après huit années d’études, Fidelma obtient la qualification d’anruth, située un degré au-dessous du titre le plus élevé décerné par les collèges de bardes et les universités ecclésiastiques. La qualification suprême, ollamh, désigne encore aujourd’hui en gaélique un professeur. Fidelma a étudié le droit, dans le code de droit pénal Senchus Mór et dans le code civil, le Leabhar Acaill. Elle exerce donc la profession de dálaigh ou avocate.

Dans l’Écosse moderne, son rôle pourrait se comparer à celui d’adjoint du shérif, dont le travail est de rassembler et d’établir les preuves indépendamment de la police, pour voir s’il y a matière à procès. Le juge d’instruction1 français joue un rôle similaire.

À cette époque, la plupart des clercs appartenaient aux nouvelles communautés chrétiennes, comme, au cours des siècles précédents, ils avaient été druides. Et donc Fidelma rejoignit la communauté religieuse de Kildare, fondée à la fin du Ve siècle par sainte Brigitte.

Alors qu’en Europe le haut Moyen Âge, dont le VIIe siècle fait partie, est considéré comme une période sombre, il s’agit d’un « âge d’or » pour l’Irlande. Des jeunes gens viennent de toute l’Europe pour étudier dans les universités irlandaises, y compris des fils de rois anglo-saxons. Pas moins de dix-huit nations étaient représentées à la grande université ecclésiastique de Durrow. Dans le même temps, des missionnaires, hommes et femmes, partaient reconvertir une Europe païenne au christianisme, fondant des églises, des monastères et des centres d’études : à l’est jusqu’à Kiev, en Ukraine, au nord jusqu’aux îles Féroé, au sud jusqu’à Tarente, en Italie. L’Irlande était synonyme de savoir et de culture.

Cependant, en ce qui concerne les questions liturgiques, l’Église celtique d’Irlande était en constante opposition avec Rome. Rome avait commencé ses réformes au IVe siècle, changeant les rituels et la date de Pâques. L’Église celtique et l’Église orthodoxe d’Orient refusèrent de suivre cette nouvelle orientation. Entre le IXe et le XIe siècle l’Église celtique fut progressivement absorbée par Rome, tandis que les Églises orthodoxes d’Orient confirmaient leur indépendance. À l’époque de Fidelma, l’Église celtique d’Irlande était très concernée par ces conflits.

Au VIIe siècle, dans les Églises celtique et romaine, la notion de célibat chez les prêtres était controversée. Il y avait dans les deux camps des ascètes, qui sublimaient l’amour physique pour le mettre au service de Dieu, mais il fallut attendre le concile de Nicée, en 325 après J.-C., pour que les mariages cléricaux soient réprouvés, sans être interdits. Le concept du célibat dans l’Église romaine sort tout droit du culte rendu à Vesta par les vestales romaines, et à Diane par les prêtres de Diane. Au Ve siècle, Rome avait d’abord interdit aux abbés et aux évêques de partager la couche de leur épouse, puis, peu de temps après, de se marier. Quant aux autres membres du clergé, Rome se contenta de les décourager de prendre femme. Il fallut attendre les réformes du pape Léon IX (1049-1054) pour que s’impose le célibat. Jusqu’à ce jour dans l’Église orthodoxe d’Orient, les prêtres qui ne sont ni abbés ni évêques ont conservé le droit de convoler.

La condamnation du « péché de chair » est restée étrangère à l’Église orthodoxe longtemps après que Rome eut converti l’abstinence en dogme. Dans le monde de Fidelma, les abbayes et les fondations monastiques qui abritaient des personnes des deux sexes s’appelaient conhospitae, ou maisons doubles. Les hommes et les femmes y vivaient en élevant leurs enfants au service du Christ.

La maison de sainte Brigitte de Kildare, à laquelle appartient Fidelma, compte parmi celles-ci. Quand Brigitte fonda son établissement à Kildare (Cill-dara : l’église des chênes), elle invita un évêque du nom de Conlaed à la rejoindre. Sa première biographie, écrite en 650, à l’époque de Fidelma, fut rédigée par un moine de Kildare du nom de Cogitosus, qui établit clairement qu’il s’agissait là d’une communauté mixte.

Il faut également souligner qu’en ces temps éloignés, dans l’Église celtique, les femmes exerçaient elles aussi la fonction de prêtre. Brigitte fut même ordonnée archevêque par le neveu de Patrick, Mel, et son cas n’était pas isolé. Au VIe siècle, Rome rédigea une protestation pour se plaindre des pratiques celtes qui autorisaient les femmes à célébrer le divin sacrifice de la messe.

Pour aider les lecteurs à mieux s’y reconnaître dans l’Irlande du VIIe siècle, dont les divisions politiques sont largement ignorées du grand public, j’ai fourni une carte, ainsi qu’une liste des principaux personnages qui interviennent dans le roman.

D’une manière générale, j’ai préféré garder les noms historiques, tout en me pliant à certains usages modernes : par exemple Tara au lieu de Teamhair, Cashel plutôt que Caiseal Muman et Armagh au lieu d’Ard Macha. Cependant, je m’en suis tenu à Muman, préférant ce terme à celui qui fut forgé au IXe siècle après J.-C., en ajoutant à Muman le suffixe norrois de stadr (place), ce qui donnera Munster. De même, j’ai gardé Laigin, plutôt que la forme anglicisée de Laighin-stadr, aujourd’hui Leinster, et Ulaidh plutôt que Ulaidh-stadr (Ulster). J’ai décidé d’utiliser les versions anglicisées d’Ardmore (Aird Mhór – le point élevé), de Moville (Magh Bhíle – la plaine de Bíle, un ancien dieu) et de Bangor (Beannchar – la haute colline).

Dans l’histoire qui va suivre et qui se déroule en 666, sœur Fidelma s’embarque pour Saint-Jacques-de-Compostelle où elle veut se recueillir devant le tombeau de saint Jacques. Certains lecteurs ne manqueront pas de faire remarquer que ce n’est pas avant l’an 800 que Pelayo, un prêtre galicien guidé par la lumière des étoiles (campus stella = le champ des étoiles), aurait découvert un site, baptisé Arcis Marmoricis, où se trouve la tombe en marbre du saint.

Jacques, fils de Zébédé et de Marie-Salomé, frère de Jean, fut tué en Palestine en 42. Il était le premier apôtre à mourir en martyr pour la nouvelle foi. Mais d’après les premiers textes chrétiens, il avait déjà effectué une mission dans la péninsule Ibérique. Ses fidèles prirent le corps, le placèrent sur une civière en marbre, s’embarquèrent sur un bateau et firent voile vers la Galice. Le navire jeta l’ancre à Padrón. Quand l’auteur et son épouse visitèrent cette jolie petite ville au sud-est de Saint-Jacques, un vieil homme occupé à nettoyer l’église leur montra un profond renfoncement sous l’autel. Il contenait une vieille dalle en marbre avec une inscription latine, dont on affirme qu’elle est la pierre originale sur laquelle le corps de saint Jacques fut transporté.

Le corps fut emmené là où se dresse aujourd’hui la ville de Saint-Jacques-de-Compostelle (Saint-Jacques-du-Champ-des-Étoiles). Avec les schismes qu’a connus le mouvement catholique, l’endroit exact du lieu de repos du locus apostolicus s’est perdu au cours des siècles. Longtemps après que l’Église de Rome eut commencé de réformer sa théologie et ses pratiques, les Églises regroupées plus tard sous la dénomination d’Église celtique refusèrent de dévier de la liturgie et des rites originels du mouvement chrétien. Et elles continuèrent de considérer Saint-Jacques-de-Compostelle comme le lieu de la sépulture du saint.

Un pèlerinage à Saint-Jacques par Fidelma n’a rien d’anachronique. Grâce à un ancien texte chrétien nous savons que dix mille peregrini pro Christo irlandais ont visité cette ville au Ve siècle, avec la bénédiction de Patrick. Le Liber Sancti Jacobi (Livre de saint Jacques) parle d’une longue tradition de pèlerinage et affirme que le symbole de Jacques, un des pêcheurs de Galilée, était une coquille, de celles que l’on baptisa « Saint-Jacques ». Les archéologues ont découvert de nombreuses coquilles Saint-Jacques sur des sites irlandais, la plupart enterrées avec les cadavres sur des sites religieux remontant à la période médiévale. Aujourd’hui, les boutiques de Saint-Jacques-de-Compostelle vendent des coquilles transformées en « objets d’art ».

Je reçois souvent des lettres de lecteurs se demandant si j’ai inventé le contexte social et la technologie décrits dans le monde de Fidelma. Récemment, un critique a affirmé que ces techniques juraient avec l’Irlande de l’époque. Voilà pourquoi je tiens à citer mes sources pour l’histoire que je vais vous conter.

Pour les pèlerinages, je remercie Dagmar O Riain-Raedal et son History of Ireland (1998), et tout particulièrement le chapitre « The Irish Medieval Pilgrimage to Santiago de Compostela ».

Je remercie également pour leur contribution à l’enrichissement de la toile de fond du roman : « Irish Pioneers in Ocean Navigation of the Middle Ages » de G. J. Marcus, dans Irish Ecclesiastical Record, novembre  et décembre 1951 ; « Further Light on Early Irish Navigation » de G. J. Marcus dans Irish Ecclesiastical Record, 1954, p. 93-100 ; « St Brandan [sic] The Navigator », par le capitaine Anthony MacDermott RN, KM, dans Mariner’s Mirror, 1944, p. 73-80 ; « The Ships of the Veneti » par Craig Weatherhill dans Cornish Archaeology, n° 24, 1985 ; « Irish Travellers in the Norse World » de Rosemary Power dans Aspects of Irish Studies, Ed. Hill & Barber, 1990 ; et « Archaic Navigational Instruments » par John Moorwood dans Atlantic Visions, 1989.

1- En français dans le texte.

Principaux personnages

Sœur Fidelma de Cashel, dálaigh ou avocate des cours de justice de l’Irlande du VIIe siècle

 

À Ardmore (Aird Mhór)

 

Colla, aubergiste et commerçant

Menma, son jeune assistant

 

[Les pèlerins]

 

Sœur Canair de Moville (Magh Bíle), guide des pèlerins

Frère Cian, moine de l’abbaye de Bangor (Beannchar) et ancien membre de la garde du haut roi

Sœur Muirgel de l’abbaye de Moville

Sœur Crella de Moville

Sœur Ainder de Moville

Sœur Gormán de Moville

Frère Guss de Moville

Frère Bairne de Moville

Frère Dathal de Bangor

Frère Adamrae de Bangor

Frère Tola de Bangor

 

L’équipage de l’Oie bernache

 

Murchad, le capitaine

Gurvan, le second

Wenbrit, un mousse

Drogon, un membre d’équipage

Hoel, un membre d’équipage

 

Divers

 

Toca Nia, un survivant d’un naufrage

Père Pol d’Ushant

Brehon Morann, mentor de Fidelma

Grian, amie de Fidelma à Tara

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Le monde de Fidelma

Muman (Munster), VIIe siècle après J.-C.

Chapitre premier

La baie d’Ardmore, sur la côte sud de l’Irlande, à la mi-octobre de l’an 666

 

Colla, l’aubergiste, tira sur les rênes des deux ânes, vaillants et robustes, qui halaient son lourd chariot sur la piste traversant une péninsule rocheuse. Les bêtes de somme s’arrêtèrent. Le soleil venait de se lever, il faisait doux, et la mer reflétait un ciel d’azur où s’étiraient de petits nuages floconneux. C’était l’automne, une légère brise soufflait du nord-ouest avec la marée montante et, depuis les hauteurs, Colla contemplait une mer d’huile. Cette vision était trompeuse, Colla n’ignorait rien des courants et des tourbillons qui agitaient ces eaux difficilement navigables.

Autour de lui, les oiseaux saluaient le jour, criant, plongeant et tournoyant. Les guillemots se rassemblaient le long des rivages, se préparant à aller passer les rudes mois d’hiver sous des cieux plus cléments. Quelques pingouins tordas qui avaient élu domicile dans les falaises se promenaient ici et là, mais eux aussi quitteraient bientôt cette contrée. Les cormorans étaient de moins en moins nombreux ; les goélands cendrés prenaient à nouveau leurs aises, mêlés aux goélands bourgmestres, plus gros et plus agressifs.

Levé bien avant l’aube, Colla avait conduit son chariot jusqu’à l’abbaye de Saint-Declan, qui se tenait au sommet d’un promontoire s’avançant dans les flots. Ardmore, « le point élevé », dominait un petit port. Colla tenait l’auberge locale et faisait du négoce avec les marchands qui amarraient leurs bateaux dans la baie abritée des tempêtes. Ils venaient de la Bretagne, de la Gaule et même de terres plus lointaines.

Ce matin-là, il avait livré quatre barriques de vin et d’huile d’olive apportées par un navire gaulois qui était arrivé avec la marée montante de la veille au soir. Les moines industrieux de l’abbaye troquaient ces marchandises contre des chaussures, des bourses et des sacs en cuir, en peau de loutre, d’écureuil ou de lapin qu’ils fabriquaient eux-mêmes. L’abbé s’était montré satisfait de la transaction et Colla aussi. Alors qu’il songeait au montant de sa commission, son visage buriné se détendit en un sourire béat. Le navire gaulois reprendrait la mer avec la marée du soir.

Il traversait la presqu’île quand il retint un instant ses ânes pour mieux contempler le paysage qui s’offrait à lui. Un sentiment de plénitude l’envahit. Seul sur ces hauteurs, il se sentait investi d’un étrange pouvoir tandis que, dans le petit port, les bateaux dansaient sur l’eau. Parfois, il se prenait même pour un roi inspectant son royaume.

Il frissonna. Le vent du nord-ouest soufflait maintenant en rafales. Le soleil s’était levé depuis une heure environ et le changement de marée approchait. Bientôt, la baie s’éveillerait. Colla saisit les rênes dont il effleura le dos des bêtes, et le chariot se remit en branle le long du sentier escarpé qui serpentait jusqu’à l’anse sablonneuse.

Il vit se profiler deux navires de haute mer, des ler-longa, facilement repérables parmi les autres embarcations. D’ici, ils semblaient assez frêles alors qu’ils étaient vastes, robustes, et mesuraient bien douze ou treize toises de la poupe à la proue, ce qui leur permettait de braver les océans.

Colla tourna brusquement la tête en entendant un claquement sec qui domina les cris des oiseaux et le grondement lointain de la mer. Aussitôt, les cormorans s’élevèrent dans le ciel en poussant des clameurs irritées. Colla ne fut pas surpris par cette détonation. Son regard aiguisé avait repéré qu’un des ler-longa s’écartait lentement de son ancrage. La grand-voile avait claqué sous l’impulsion du vent qui s’y était engouffré. Colla sourit d’un air entendu. Le capitaine s’était empressé de profiter du vent du nord-ouest survenant avec le changement de marée. Les marins appelaient cela une marée sous le vent, signal pour larguer les amarres et gagner la haute mer.

Colla plissa les paupières pour s’assurer qu’il s’agissait bien du Gé Ghúirainn, l’« Oie bernache » de Murchad, qui avait prévu d’appareiller à cette heure. Le vaisseau transportait des pèlerins qui se rendaient dans un lieu saint. Quand Colla s’était mis en route pour l’abbaye, il avait croisé un groupe de nonnes et de moines qui se dirigeaient vers le port pour monter à bord du navire. L’abbaye de Saint-Declan était le point de ralliement de nombreux pèlerins venant des cinq royaumes d’Éireann. Ils y séjournaient un jour ou deux avant d’embarquer sur le bateau qui les conduirait jusqu’à leur destination. Certains préféraient loger à l’auberge de Colla. Quelques-uns, arrivés la veille, avaient retenu une place sur l’Oie bernache. Une jeune religieuse, qui s’était présentée très tard à l’hôtellerie, avait manifesté une grande anxiété à l’idée de manquer l’embarquement à l’aube. Et le neveu de Colla, Menma, qui l’aidait à tenir son établissement, lui avait signalé qu’un homme et une femme, arrivés un peu plus tôt, prévoyaient eux aussi de prendre le même bateau.

À la faveur des courants et des vents favorables, l’Oie bernache filait à belle allure. D’une certaine façon, Colla enviait la vie aventureuse de Murchad sur son beau navire, qui mettait le cap vers des pays lointains. Mais l’aubergiste savait aussi qu’une telle existence ne lui aurait pas convenu : il n’avait pas le pied marin et préférait sa petite vie paisible. Alors qu’il contemplait la mer en rêvant, il se rappela qu’il avait une auberge à tenir. Il se concentra à nouveau sur le sentier, fit claquer sa langue et ses rênes pour encourager les ânes qui bougèrent les oreilles.

La descente était toujours plus difficile que la montée car le chariot pouvait verser. Bientôt, ils pénétrèrent dans la cour de la taverne. Quand Colla s’était mis en route, il faisait nuit noire. Maintenant, le village bourdonnait d’activité tandis que les pêcheurs rejoignaient leurs barques. Les marins, qui avaient profité de leur temps de liberté à terre pour s’accorder de généreuses libations, regagnaient leurs navires, et les cultivateurs prenaient le chemin des champs.

Quand Colla entra dans la pièce principale, Menma, son neveu au visage revêche, la balayait après avoir débarrassé les tables où les clients avaient pris leur petit déjeuner.

— As-tu nettoyé les chambres ? demanda Colla en allant se servir un gobelet de bière.

Le jeune homme secoua la tête d’un air maussade.

— Je n’en ai pas encore eu le temps. Le marchand gaulois te cherche. Il va revenir avec deux hommes vers midi pour transporter sa cargaison sur son navire.

Colla hocha la tête d’un air absent, puis il reposa son gobelet avec un soupir.

— Je vais m’occuper des chambres, de nouveaux clients ne vont pas tarder à se présenter. Les pèlerins sont tous partis ?

— Je crois bien, oui.

— Mais tu n’en es pas certain, le taquina Colla. Un hôte digne de ce nom doit toujours s’assurer que ses invités sont satisfaits de leur séjour.

— J’étais occupé à servir une douzaine de personnes quand ils ont pris congé, grommela le jeune homme.

Il réfléchit.

— Tu te rappelles le jeune couple de religieux, un homme et une femme, qui sont arrivés hier après le repas du soir ? Eh bien, ils se sont éclipsés avant l’aube alors que je n’étais pas encore debout, mais ils ont laissé de l’argent sur la table. Toi qui es parti avant le lever du soleil, tu les as peut-être vus ?

Colla secoua la tête.

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