Le Pendu de l'Antiquaille

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1551, Lyon. Un riche et vieux marchand est retrouvé pendu dans sa maison de l'Antiquaille, son trésor pillé. Fâcheuse nouvelle à un moment historique où troubles sociaux et conflits religieux font craindre le pire...

L'enquête, menée pour faire prompte justice, conduit à inculper tour à tour des rôdeurs vaudois, des mercenaires de l'armée royale, des débiteurs de l'avare, un domestique, un moine corrompu, deux amoureux de la trop jeune et trop belle épouse du marchand accusée de sorcellerie, un peintre talentueux et un cousin huguenot exalté. Tortures, exécutions et autres morts violentes s'ensuivent.

Un médecin de l'Hôtel-Dieu nous fait le récit de l'affaire à laquelle il se trouve mêlé jusqu'à subir un procès de l'Inquisition... Temps anciens. Temps nouveaux...


Publié le : mercredi 13 janvier 2016
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EAN13 : 9782334064514
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ISBN numérique : 978-2-334-06449-1

 

© Edilivre, 2016

 

 

J’ai été mêlé aux événements que je m’apprête à rapporter.

Très fier d’avoir été choisi par les Recteurs de l’Hôpital du Rhône pour occuper la même fonction respectée que le grand François Rabelais quelque vingt ans plus tôt, je vivais dans la sérénité et la sécurité.

Ma participation inattendue à l’enquête sur la mort violente d’un riche marchand m’ouvrit les yeux sur la réalité du monde. Cette mort ne fut qu’un événement infime, mais comme elle fut suivie d’une série tragique de désordres, de meurtres et d’exécutions, j’ai voulu en faire le récit. Je rends compte de cette histoire minuscule comme d’un microcosme de la grande Histoire qui a vu, depuis, la ville de Lyon et le pays tout entier dévastés.

Martin PONTILLE

Martin Pontille (1517-1572) Médecin, homme sage, instruit des affaires de son temps – disparition présumée au cours des Vêpres lyonnaises des 31 août – 1er septembre 1572 ou Saint-Barthélemy lyonnaise.

Chapitre 1
La déplorable mort du marchand Lazzaro Graziano alias Lazare Gratien du Mont

« Montet en ce lieu que l’on dit l’Anticaille

Et me tenoye là, quoy que le lieu peu vaille

Car, quy n’y a victaille, tout y fault jusqu’à l’eau

Mais aultrement, sans faulte, le regard y est beau »

Pierre Sala,
Les prouesses de plusieurs roys

On était le jeudi 15 juillet 1551. L’enquête commença, dès la nouvelle connue au Consulat et chez le Sénéchal. Tout hors d’haleine et tremblants de peur, un domestique et sa femme l’avaient apportée, en fin d’après-midi ; ils venaient de découvrir leur maître, le marchand Lazare Gratien du Mont, pendu à une poutre, dans la salle basse de sa maison de campagne, sur la colline de Fourvière.

– Pendu ? Comment diable ? s’exclama Mathieu Buisson, un échevin de la Ville, en recevant la déposition. Gratien du Mont ! Tu parles de Lazzaro Graziano ? Tu viens me dire que le marchand Graziano s’est pendu ?

– Oui, c’est bien lui, mais je sais pas bien s’il s’est pendu, marmonna l’homme.

– Pourquoi dis-tu ça ? Tu l’as trouvé pendu, oui ou non ? Tu ne sais pas ce que tu dis ?

– Si, messire. Il est bien pendu à une poutre. Mais le logis est tout en désordre, comme si on s’était battu alors ça m’a fait penser qu’on l’avait peut-être tué.

– Ah, bon ! C’est autre chose.

Mathieu Buisson marqua un temps d’arrêt. Il repoussa son siège et se dressa en s’épongeant le visage de sa manche. Il était gros, il faisait chaud, il transpirait et cette affaire était désagréable. Le marchand Graziano pendu, volé, assassiné peut-être ! Rien de réjouissant ! Il se prit à considérer avec suspicion les deux misérables qu’il avait sous les yeux. La femme était sans importance, une paysanne sale, en guenilles. Mais l’homme, barbe drue mal taillée, crâne chauve luisant, larges épaules, cinq pieds six pouces, lui était déplaisant, malgré son allure déférente, le bonnet à la main : trop grand, trop puissant, dangereux,

– Je vois. Vous deux, ne bougez pas de là. On va avoir besoin de vous.

– Et comment t’appelles-tu, au fait ? jeta-t-il à l’homme. Et où étiez-vous au moment de la mort de votre maître ?

– Moi, c’est Ennemond Pissard, messire, ancien soldat. Avec la Louise, on est les derniers domestiques de messire Gratien du Mont. On sait rien. Juste avant midi la Louise lui a porté son manger.

– Ah ! Et comment il t’est apparu à ce moment-là ? fit-il à la femme.

La Louise s’avança en bredouillant :

– Comme les autres jours. Il est pas gai tous ces temps, il dit pas grand-chose, il mange à peine.

– Et après ?

– On sait rien ! répéta Pissard, en élevant la main, comme s’il allait prêter serment. Après ? Après on était dans les vignes, la Louise et moi, à biner plus haut sur la colline.

– On vérifiera, mais comment ça, vous êtes les derniers domestiques ? Graziano est riche.

– Oui, on est les derniers à l’Antiquaille ; en bas, il y en a d’autres au magasin avec Cottereau, le commis. Mais à l’Antiquaille, il a renvoyé tous ses gens, les uns après les autres, depuis qu’il a plus sa femme qu’il a chassée. Il voit presque personne à part des clients qui préfèrent le rencontrer là-haut plutôt qu’au magasin. Et encore souvent la nuit, pour pas se faire voir. Et des prêtres, enfin un moine, un cordelier, Frère Grégoire qui venait souvent, au moins une fois par semaine. Et un gros monsieur qui vient de temps en temps avec des filles, en voiture, la nuit aussi.

– D’abord, pourquoi tu parles de la maison de l’Antiquaille ? Il n’y a pas deux maisons de l’Antiquaille, à la Croix de Colle. Je n’en connais qu’une, celle de Pierre Sala, et Pierre Sala, écuyer et maître d’hôtel du Roi Louis XII, c’était autre chose que ton maître. Il a même reçu le Roi François dans sa demeure. Aujourd’hui, c’est son petit-fils Symphorien Buatier qui en a hérité. Et Buatier, c’est un Monseigneur, ce n’est pas non plus ton maître, que je sache.

– Mais, c’est lui qui le voulait, qu’on appelle sa maison l’Antiquaille.

Buisson eut une dernière question sur ce visiteur accompagné de filles sans rien tirer de Pissard. Il n’insista pas, il verrait plus tard. Comme tout le monde, il connaissait la vanité ridicule de l’Italien et ses déboires conjugaux. Il fallait parer au plus pressé. Il dépêcha un commis à la Roanne pour que le Sénéchal puisse aviser. Il fit aussi quérir un médecin de l’hôpital. Le sort voulut que ce soit moi, Martinus Pontillus.

Les uns à cheval, les autres sur leur mule ou à pied, Pissard et sa femme en-tête, l’officier Antoine Bossant qui représentait le Sénéchal, chevauchant de pair avec Mathieu Buisson, un greffier, un des curés de Saint-Nizier, du nom de Poupard, des hommes d’armes et moi-même, vêtu de ma robe noire et jurant tout bas contre ma mule qui bronchait à chaque pas, peu après, nous franchissions le pont sur la Saône, passions devant la Maison Ronde et nous dirigions par la rude Montée Saint-Barthélemy vers la demeure que le riche marchand s’était entêté à faire construire, juste en-dessous de la propriété de Pierre Sala et à son imitation même s’il n’avait jamais porté le moindre intérêt aux collections d’antiquités dont Pierre Sala était passionné et qui avaient donné à sa maison un nom, l’Antiquaille, qui commençait à se répandre sur le quartier de la Croix de Colle.

Au-dessus de leurs têtes, le ciel était uniformément bleu, lumineux, aveuglant. Le soleil avant de basculer derrière la colline de Fourvière chauffait encore durement. Pissard qui guidait notre petite troupe en boitillant, s’arrêta devant une haute porte pour nous laisser pénétrer dans le jardin de Graziano. Le terrain était clos de murs en pierre dorée hauts de près de dix pieds, avec deux ouvertures, la porte du jardin que le domestique venait d’ouvrir et un portail donnant accès à l’allée conduisant à la maison.

– Pourquoi tu nous fais passer par cette porte du jardin ? demanda l’officier qui avait mis pied à terre.

– C’est que le maître nous avait fait condamner l’autre, on s’en servait rarement ; il était craintif et on entre très bien, même avec un cheval, par cette porte, le passage est bien suffisant, mais il faut descendre de sa monture. La porte est barricadée la nuit. Les visiteurs sont au courant et appellent pour se faire ouvrir.

– Ils sont nombreux ?

– Non, plus maintenant. C’est pour des affaires.

– Bon, on sait aussi que Graziano était un usurier. On verra plus tard. Allons.

L’enquête commença. Le jardin était mal entretenu. L’herbe était haute et poussait dans le chemin et l’allée que nous rejoignîmes. On estima que Graziano avait reçu, dans la journée, plusieurs visiteurs dont l’un possédait une monture : il était tombé une averse au cours de la matinée, les herbes mouillées piétinées ne s’étaient pas redressées, la terre avait formé de la boue et, d’après les observations d’un homme d’armes de la suite, on suivait les piétinements des sabots d’une mule de l’entrée jusqu’à une large grotte profondément creusée à flanc de coteau qui abritait une citerne et servait tout à la fois, expliqua Pissard, de cabane de jardin, d’écurie et de logement pour la Louise et lui-même. Les traces de la mule se dirigeaient ensuite vers la sortie avec celles de deux chevaux appartenant à son maître, précisa encore Pissard, des bêtes qui lui avaient été volées. Les nombreuses marques de pas d’hommes étaient peu lisibles.

Ils s’arrêtèrent pour contempler la villa. Elle était laide, inachevée. Graziano s’était flatté de faire mieux que Pierre Sala mais on était loin du compte. La maison, supportée à l’est sur des piliers et s’ouvrant à l’ouest sur la colline, comprenait deux corps de logis de part et d’autre d’une tourelle d’escalier qui permettait d’accéder aux deux étages desservis par des galeries à l’italienne. La construction avait été abandonnée au milieu des travaux. Ils avancèrent vers la façade sud, la seule partie habitable, à en juger, de l’extérieur, d’après les portes et fenêtres. Ils gravirent trois marches pour accéder au rez-de-chaussée et pénétrèrent dans une vaste salle commune. Une longue table, quelques escabeaux et un banc, deux chaises à dossier munis de coussins de velours, un coffre, une armoire éventrée composaient le mobilier ; les deux murs aveugles étaient recouverts de tapisseries représentant des scènes de chasse, seules richesses apparentes.

La vue du pendu les offusqua. Il se fit un silence. Le curé se signa. Messire Buisson retira son bonnet carré et fit une grimace horrifiée : – C’est bien Graziano, murmura-t--il. Il l’avait reconnu au premier regard, un homme dans la cinquantaine, maigre, le visage enflé, bleui par la strangulation sous la barbe grise. La mort ne faisait pas de doute. L’officier de police prit les choses en mains et ordonna de couper la corde et d’étendre le cadavre sur la grande table débarrassée de ce qui l’encombrait. Pendant que je m’apprêtais à faire mes constatations, chacun put vérifier que le récit de Pissard était fidèle. L’armoire à secret scellée sur le mur du fond avait été défoncée et forcée au moyen, apparemment, d’une bêche de jardinier abandonnée sur le carrelage. Son contenu, des carnets, des registres d’opérations commerciales et d’autres liasses de papiers était répandu tout autour.

– Cet homme a été assassiné, décida aussitôt l’enquêteur. Le vol a été le motif du crime. Le meurtrier ou les meurtriers l’ont pendu pour faire croire qu’il s’est donné la mort, ils se sont débarrassés de lui de cette façon.

On venait de ramasser une cassette de bonnes dimensions cerclée de fer qui avait dû se trouver, elle aussi, dans l’armoire et dont la forte serrure avait été fracturée. Elle était vide.

– C’est la fortune de Graziano qui était là-dedans, ou une partie. Si ce coffre était plein, il pouvait bien contenir sept ou dix mille écus. Une jolie somme. Tout est parti. Pas de doute possible.

Une trouvaille permit de confirmer cette assertion : deux écus qui avaient roulé sur le sol avaient échappé à la rapacité des voleurs. En déshabillant le corps, on découvrit dans une poche cousue dans les chausses deux clés du meuble éventré et de la cassette que les voleurs n’avaient pas su trouver.

– Ce n’était donc pas des familiers, jugea l’officier, ils auraient su qu’il dissimulait ses clés sur lui.

– Que dit la Faculté, Maître Pontillus ? interrogea Mathieu Buisson, qui se frottait nerveusement le menton. Si cette mort le laissait personnellement indifférent, il n’avait jamais éprouvé que du mépris pour le Gênois, l’affaire l’impressionnait pourtant vivement. Certes, il connaissait des marchands endettés auprès de Graziano que sa disparition n’allait pas attrister. Mais la gravité du crime ne lui échappait pas.

– Il est quand même effrayant qu’un riche marchand comme Graziano, bon ! c’était un homme vicieux mais je crois que ça n’a rien à voir ici, c’est épouvantable que Graziano a pu être assailli, frappé, torturé, assassiné atrocement et dévalisé dans sa propre demeure et en plein jour. Ah ! non, sa mort n’est pas le meurtre banal d’une querelle d’ivrognes. Si des gibiers de potence, des brigands échappés de bandes mercenaires peuvent vous tuer et vous voler impunément, il n’y a plus de sécurité pour personne et la réputation de la cité est ruinée. Il faut s’emparer des criminels et en finir tout de suite en leur faisant subir les supplices qu’ils méritent.

– Que dit la Faculté ? Je pris mon temps pour répondre à cette invitation de l’échevin d’appuyer son jugement. J’avais eu le temps d’examiner les lieux avec attention avant que notre troupe ajoute encore au désordre. J’avais remarqué sur la table les reliefs d’un repas rustique, du pain, du fromage, quelques pommes, un pichet de vin, un gobelet d’étain et, sur le sol, en plus des registres et papiers jetés en vrac, plusieurs escabeaux renversés dont l’un à proximité de l’endroit de la pendaison. En dépit de la hâte intempestive avec laquelle l’officier avait fait couper la corde et déshabiller la victime, je m’étais fait une idée sur le déroulement possible du drame. Je passai à l’examen du cadavre, après l’avoir libéré de la corde ou plutôt de la solide cordelette de chanvre qui s’était enfoncée dans la chair du cou. J’étais encore jeune, j’avais trente-cinq ans et je me savais impulsif mais je m’efforçais, sans toujours y parvenir, à la circonspection dans mes jugements. J’étais passé par les facultés de Padoue et de Montpellier, j’avais acquis quelque expérience, mon titre à illustrer et, pour ce qui regardait mon art, je n’étais pas homme à délivrer un diagnostic, sans réflexion.

– Je ne crois pas qu’il faille précipiter notre jugement, me hasardai-je à prononcer. La mort du malheureux n’a pas été causée brutalement par le poids et la chute de son corps, il n’a pas la nuque brisée, il a dû mourir plus lentement par strangulation ce qui explique la chair enflée du visage, sa couleur et les griffures sur le cou quand il a dû chercher désespérément à se libérer de la corde ; sa mort a été cruelle. D’après l’état du corps, sa lividité, la rigor mortis à peine commencée, il a dû mourir vers midi ou peu après. A-t-il été assassiné ou s’est-il tué lui-même ? Je vois bien que des meurtriers vigoureux, un seul homme n’y aurait pas suffi, ont pu se saisir de cet homme âgé et affaibli et le pendre sans qu’il puisse beaucoup se défendre ; mais comme je n’ai pas découvert de meurtrissures qu’auraient laissées des coups et mauvais traitements, on peut imaginer aussi qu’il a pu monter sur un des escabeaux, passer la tête dans le nœud coulant, donner un coup de pied dans le siège et se pendre lui-même.

– Mais le vol, maître Pontillus, le vol qui explique tout et ce désordre ? protestèrent d’une même voix Mathieu Buisson et l’officier Antoine Bossant. Sans parler des chevaux disparus.

– Oui, le vol, le meuble brisé, c’est troublant. Mais ce vol n’aurait-il pas pu se dérouler avant le suicide ? Graziano se serait pendu de désespoir en découvrant qu’on venait de lui dérober son or.

Ils secouèrent la tête, ils en tenaient pour leur idée. Les rôdeurs avaient agi dans la précipitation, ils avaient menacé Graziano de le tuer pour lui faire dire où il cachait sa fortune, le marchand leur avait tenu tête et ils avaient fini par le pendre, qu’il ait parlé ou non, pour ne pas risquer son témoignage. En brisant tout ils avaient mis la main sur la cassette. Je dus admettre que rien ne s’opposait vraiment à leur vue, sauf qu’on pouvait se demander pourquoi des brigands auraient pris la peine de pendre leur victime ce qui nécessitait de disposer d’une corde et leur faisait perdre du temps alors qu’il leur suffisait de lui casser la tête d’un coup de bêche.

L’officier, à qui Mathieu Buisson avait eu le temps en cours de route de parler des visites du moine Cordelier, se tourna vers le Curé et le prit à témoin. Comment un riche bourgeois et un chrétien dévot, Italien de surcroît, qui avait pour confesseur et directeur de conscience un moine connu pour sa grande piété, comment ce Graziano, aurait-il pu se donner la mort ? N’était-ce pas un crime, plus qu’un crime, un péché capital entraînant damnation éternelle ? Le curé ne fit que hocher la tête. L’officier interpella Pissard pour lui demander s’il reconnaissait la bêche : le domestique leur dit qu’elle provenait, sans erreur possible, de la grotte du jardin. Il leur montra l’épissure qu’avait réalisée le jardinier qu’il avait remplacé pour renforcer le manche de l’outil.

– Ils ont trouvé cette bêche sur place, c’est bien des rôdeurs.

– Et la corde, Pissard, ils l’ont trouvée sur place ?

Pissard n’en savait rien.

L’Officier poussa un cri de victoire :

– Regardez le fer de la bêche, Maître Pontillus, n’est-ce pas du sang séché ? On s’est battu ici.

J’examinai l’outil. Aucun doute.

– C’est bien du sang. Et qui n’appartient pas au mort puisqu’il ne porte aucune blessure.

– Alors, il n’y a plus de doute. Les assassins se sont battus pour s’arracher le butin ou bien l’un d’eux s’est blessé avec l’outil en défonçant le meuble.

En cherchant mieux on découvrit d’autres taches de sang sur le sol et sur le plateau de la table. Je ne pus que conclure, mais en conservant quelques doutes :

– Ces faits vous donnent raison. Mais je ne suis pas totalement convaincu. Encore une fois, la pendaison de Graziano et le vol pourraient aussi bien s’être déroulés à des moments différents. C’est tout aussi possible. Des rôdeurs, entrés clandestinement dans la ville en escaladant les remparts du nord, s’introduisent discrètement dans cette propriété isolée qu’ils trouvent sur leur chemin, personne ne les dérange, pas de domestique, ils découvrent le maître des lieux pendu, ils ne touchent pas à son corps, ils pillent ses biens et s’enfuient tranquillement avec ses propres chevaux.

L’officier haussa les épaules.

– C’est un joli conte que vous nous faites là. Mais, voyons, pourquoi ce riche marchand se serait-il pendu, tout à coup ? Sans compter qu’il paraît peu vraisemblable que les rôdeurs que vous imaginez aient pu disparaître, montés sur des chevaux, sans se faire remarquer. Que pensez-vous de cette affaire ? demanda-t-il au prêtre.

Le curé qui n’avait pas prononcé la moindre prière ni esquissé un geste de bénédiction ou d’absolution, prit enfin la parole. Comme s’il répondait finalement à Mathieu Buisson.

– Non, l’Eglise n’accorde pas de service funèbre aux mauvais chrétiens qui choisissent de perdre l’âme précieuse et éternelle que le Créateur leur a donnée en attentant à leur vie, un péché contre Dieu, un blasphème impardonnable envers la création de l’homme à l’image de Dieu, un crime qui vaut l’excommunication, qui interdit l’inhumation en terre sainte, un péché puni de l’Enfer.

Mais comme il y avait doute, Poupard allait s’en remettre à l’Evêché. Il y eut un nouveau silence.

La solennité que Poupard avait mise à énoncer ses banalités théologiques et à évoquer « l’âme précieuse et éternelle » du malheureux Graziano, le temps qu’il lui avait fallu pour se décider à ouvrir la bouche m’avaient agacé. Je manquai à la prudence à laquelle je m’efforçais et je fus incapable de m’empêcher de lancer une de ces railleries dont les médecins, ou plutôt les étudiants en médecine sont coutumiers en présence de la mort. Entre eux, cela ne tire pas à conséquence mais en public, devant un prêtre et des représentants de l’autorité, c’était risquer des ennuis ; je m’en avisai trop tard. J’étais de l’école padouane, je puis bien l’écrire ici, et j’avais eu l’imprudence de retenir les leçons de Pomponace : l’immortalité de l’âme ne peut être démontrée par la raison. Et ce n’était pas la contemplation du visage horrifié du mort, de la cicatrice noire laissée tout autour du cou par la corde qui auraient pu s’opposer à la conclusion fatale que l’âme périt avec le corps. Je m’exclamai tout à coup et hors de propos, sur un ton enjoué :

– Père Curé, éclairez-moi. Vous parlez de l’âme. Connaissez-vous ce qu’on raconte de la sœur du Roi François, la Reine Marguerite ? Elle aurait assisté à la mort d’une servante, les yeux fixés sur le visage et sur les lèvres de l’agonisante, dans l’espérance de surprendre l’envol de l’âme faisant retour à Dieu et peut-être même de l’entendre dans le dernier souffle. On prétend qu’elle fut fort dépitée de ne rien constater de semblable.

– Taisez-vous ! Ne proférez pas d’impiété ! me coupa brusquement le curé Poupard. Avec tout le respect que je dois à la Reine de Navarre, sa curiosité était malsaine. Que ne s’en remettait-elle aux lumières de Notre Sainte Religion. Mais aujourd’hui…

– Maître Pontillus, dit l’Officier, d’un ton courroucé. Je ne vois pas en quoi votre anecdote blasphématoire concerne notre affaire.

– Si, si, elle est bien en rapport avec elle, insistai-je, poussé au vif et infatué de ma dangereuse science. Comment un pendu peut-il rendre son âme à Dieu ? Son souffle ne peut s’échapper de son corps. Graziano est mort étouffé, sa langue enflée et repoussée par la strangulation bouchait le conduit de la respiration. C’est très visible. Notre maître Rabelais l’a démontré dans sa fameuse dissection, d’un pendu justement. Ainsi Graziano n’est pas mort en rendant son âme à Dieu mais de ne pouvoir respirer.

L’officier vint au secours du prêtre épouvanté de mes propos qui restait bouche bée, mais, je l’appris à mes dépens, plus tard, n’allait pas oublier que j’étais un mécréant niant l’immortalité de l’âme.

– Vous n’êtes pas sérieux, jeta Bossant. Comment pouvez-vous plaisanter sur un tel sujet ? Ce n’est pas le lieu de mêler la sainte théologie et vos misérables expériences de médecin, Maître Pontillus.

Et il fit envelopper le cadavre dans un drap qui allait lui servir de linceul pour être emporté à l’Hôpital du Rhône, en attendant d’éventuelles obsèques religieuses. C’est alors que Pissard intervint à nouveau :

– Il faudrait demander aux Cordeliers de Saint-Bonaventure de l’enterrer. Je vous l’ai dit, mon maître était un familier de Frère Grégoire ; il assistait à tous ses prêches, faisait pénitence avec lui et lui remettait de grosses sommes.

– Voilà une solution possible, commenta Mathieu Buisson qui connaissait la réputation du Frère prêcheur, ardent prédicateur de carrefours et hardi pourvoyeur de fonds pour son monastère. Mais j’y pense, ce pauvre Graziano possédait d’autres biens que les sommes volées dans la cassette ; il y a ses magasins rue de la Monnaie, sans même parler de ses propriétés foncières et il a des héritiers, dont sa femme, en tout premier lieu, même s’il l’avait chassée de chez lui. Il faut de toute façon procéder à des investigations, évaluer ses biens, trouver les héritiers et cette femme, pour commencer.

– Il faut aussi rechercher s’il n’a pas laissé de testament, ajouta l’officier. Il est vrai que s’il a tout donné aux Franciscains, l’affaire pourrait être vite réglée.

– Ne croyez pas cela, intervint le Curé. La règle de pauvreté des Franciscains les autorise à recevoir des legs pour les pauvres ou pour des fondations pieuses mais pas des héritages.

L’officier eut un geste évasif et entreprit, avec son greffier, de fouiller la demeure ; il parcourut les étages ; il y avait de nombreuses pièces, vides pour la plupart ; l’une d’entre elles avait dû être la chambre de la femme de Graziano à en juger par des vêtements féminins enfermés dans un coffre ; une autre était réellement occupée d’après le lit défait, le mobilier et la décoration : des coffres contenant des vêtements ou des papiers divers, un guéridon, des rayonnages ; des tapisseries également comme dans la salle basse ; et des crucifix, des gravures pieuses, des livres. Les rôdeurs et assassins avaient fouillé la pièce et tout mis sens dessus-dessous. Ils rassemblèrent les documents qui pouvaient intéresser la succession en espérant découvrir parmi eux titres de propriété et reconnaissances de dettes ; l’enquêteur choisit de saisir les quelques livres pieux ou profanes qu’il trouva, il aurait à rendre compte de leur orthodoxie : il décida d’emporter également un objet inattendu en ce lieu posé au pied du mur, une peinture réalisée sur un châssis de toile… Dans un coin poussiéreux de la chambre, roulée en boule, il ramassa une feuille imprimée.

De retour dans la salle basse, ils déposèrent leur butin et pendant que le greffier rédigeait le procès-verbal, l’officier défroissa la feuille, espérant découvrir quelque testament olographe. Il lut un titre à haute voix : « Le Beau Têtin ».

Une seconde fois, je cédai à mon impétuosité :

– Le blason du « Beau Têtin », un poème admiré de Clément Marot. Et je me mis à réciter de mémoire à mi voix : « Têtin refait, plus blanc qu’un œuf / Têtin de satin blanc tout neuf / Têtin qui fait honte à la rose / Têtin plus beau que nulle chose ; / Têtin dur, non pas têtin, voyre / Mais petite boule d’ivoire / Au milieu duquel est assise / Une fraise ou une cerise… ». Je m’interrompis, en prenant conscience qu’une partie de mon auditoire trouvait ces mots de Marot inconvenants comme ma conduite.

Le Curé me regardait, l’œil fixe, comme une apparition du diable. Je jetai, pour faire diversion, en me jurant de me tenir à carreau : – Mais qu’est-ce qu’un marchand comme Graziano avait à voir avec le Prince des Poètes ?

– Nous allons le savoir, trancha l’officier en bougonnant. Je vois que vous connaissez par cœur les œuvres de ce Marot. C’est comme votre Rabelais, un fameux médecin peut-être, mais un bien mauvais chrétien ! Vous êtes bien dans sa lignée ! Quant à Marot, je connais sa réputation. Débauché et huguenot, pas fréquentable. Il a été emprisonné à plusieurs reprises et ses écrits contre le Parlement auraient dû lui valoir la corde ou le bûcher. Le Roi lui avait pardonné et il avait même fait amende honorable ici à Lyon, mais il a fini par devoir s’enfuir et aller mourir en exil. Je vois qu’il continue, après sa mort à faire du mal. Sachez que les huguenots qui se réunissent en cachette dans notre ville, chantent sa traduction des Psaumes, ouvrage condamné par le Parlement de Paris. Revenons à nos moutons. Graziano ne possédait rien de Marot, mais, voyez ce que j’ai trouvé, éparpillés, des livres de piété, « Le vray moyen de bien et catholiquement se confesser », « La Fontaine de vie » ou « Le chevalier chrétien » – et je ne suis pas bien sûr que ces ouvrages et quelques autres ne sont pas hérétiques et à jeter au feu. En voilà d’autres. Il y en a même en italien, de Boccace. Et d’autres qui ne valent sûrement pas cher, comme celui-ci : « Les Comptes amoureuxpar Madame Jeanne Flore », il faudra vérifier, il ne relève pas en tout cas d’après son titre de la littérature religieuse. Mais le plus étonnant de toute ma perquisition dans sa chambre à coucher, c’est ce tableau d’une fille à moitié nue.

– Si vous le permettez, je voudrais voir cela d’un peu plus près, dis-je.

– A votre guise. Vous verrez que la toile du tableau a été déchirée et réparée grossièrement.

Il s’agissait d’une toile sur chassis non encadrée, de taille moyenne, d’environ quinze pouces sur dix ; l’arrière-plan de la peinture où l’on devinait des arbres fleuris était à peine ébauché ; mais le portrait lui-même était achevé. Eclatant de lumière, il représentait, en buste, une femme ou une fille très jeune, très fraîche, d’à peine vingt ans Ses cheveux noirs s’échappant d’une résille de fils d’or ornée de perles retombaient en boucles sur les épaules nues, un voile transparent ne cachait rien de son sein ; c’était l’image d’une Vénus comme j’en avais vu en Italie, mais plus troublante : son impudeur de déesse était rehaussée et effacée par son regard d’ange candide avec de la fierté comme un défi. Elle portait autour du cou un riche collier de rubis.

Effectivement, la toile avait subi une double lacération, peut-être avec un couteau ; des morceaux de parchemin avaient été collés au dos pour rapprocher les bords des déchirures ; la plus petite des deux n’avait pas atteint le portrait lui-même et restait insignifiante ; la seconde longue de deux pouces était une véritable blessure aux lèvres mal fermées qui entaillait le cou d’une ligne noire. Quelle rage meurtrière avait pu animer l’auteur de...

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