Le Petit Monde du Vatican

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Si la Cité du Vatican ne compte que 800 habitants, son chef d’État, le pape, s’adresse quotidiennement à près de 1,5 milliards de fidèles. Paradoxes, traditions, intrigues : la Cité-État la plus petite du monde est bien singulière.
Aldo Maria Valli, vaticanologue réputé, propose une enquête passionnante, où se mêlent grande et petite histoire, sur un État qui ne ressemble à aucun autre, et ménage découvertes et surprises. L’histoire, la géographie, les institutions, les finances, rien n’est oublié. Il est question, bien sûr, de la garde suisse, de la Curie, des conclaves, mais aussi de la vie quotidienne en ce lieu où se côtoient le divin et l’humain.
L’auteur convie son lecteur à soulever les toits et à pousser les portes, y compris celles qui ouvrent sur d’inquiétants mystères. Il revient ainsi sur les affaires les plus célèbres – la « face cachée du Vatican » – jusqu’à la dernière en date, qui a impliqué le majordome du pape.
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791021000780
Nombre de pages : 304
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ALDO MARIA VALLI
LE PETIT MONDE DU VATICAN
Traduit de l’italien par Jacques Bersani
TALLANDIER
Titre original :Piccolo mondo vaticano. La vita quotidiana nella città del papa © 2012. Gius. Laterza & Figli.
Éditions Tallandier – 2, rue Rotrou 75006 Paris
www.tallandier.com
© Éditions Tallandier, 2013, pour la traduction en langue française. Cartographie : Flavie Mémet
Ce document numérique a été réalisé parNord Compo
EAN : 979-10-210-0078-0
INTRODUCTION
PETIT ET UN PEU BIZARRE
Un monde à part Le territoire s’appelle l’État de la Cité du Vatican. L’entité juridique dont les activités se déroulent dans cet État, mais pas seulement là, s’appelle le Saint-Siège. Le plus souvent, on ne fait pas la distinction et on parle simplement du Vatican : le Vatican a dit, le Vatican a fait, le Vatican est intervenu… Ce n’est qu’une première remarque, mais elle fait déjà comprendre que, si l’on franchit les murs qui le protègent, on entre dans un monde aussi petit que complexe. Pour ce qui est des dimensions, c’est le record absolu : une superficie d’à peine 44 hectares, moins de la moitié de celle de la principauté de Monaco, soit le deuxième État le plus petit du monde. Mais en matière de complexité, le Vatican constitue ici encore une réalité absolument unique. Qu’il suffise de dire que des deux langues officielles de l’État, l’italien et le latin, la seconde, qui passe pourtant pour être une langue morte, est considérée comme plus importante que la première, comme le prouve le fait que le Vatican (ou plutôt, pardonnez-moi, le Saint-Siège) y recourt pour une déclaration particulièrement solennelle. Les bizarreries, de toute façon, ne s’arrêtent pas là. L’État de la Cité du Vatican, par exemple, bat monnaie (autrefois la lire, maintenant l’euro), et cependant celle-ci n’est destinée qu’aux collectionneurs. Pour les échanges commerciaux habituels, il se sert de l’euro frappé en Italie ou dans les autres pays de l’Union européenne, dont il ne fait pourtant pas partie. Il en va autrement pour les timbres, que le Vatican édite aussi bien à l’intention des amateurs que pour satisfaire aux besoins quotidiens, comme l’atteste la présence sur son territoire d’une poste centrale. Le Saint-Siège est sujet de droit international avec une entière souveraineté sur le territoire de la Cité du Vatican. L’État de la Cité du Vatican n’en demeure pas moins différent de tous les autres, parce qu’à l’intérieur de ses frontières c’est le droit canon (l’ensemble des lois qui régissent la vie de l’Église catholique) qui prévaut. Tel quel, et bien que ne faisant partie d’aucun organisme international (comme l’ONU, la FAO, l’Unesco), il dispose d’observateurs permanents au sein de ces institutions. En tant qu’État souverain, le Vatican peut, s’il le juge juste et opportun, accorder l’asile politique à qui en fait la demande. Si toutefois l’auteur d’un délit commis en Italie se réfugie derrière ses murs sacrés, il est tenu de le remettre aux autorités italiennes. Et que dire de la citoyenneté ? Dans tous les pays du monde, il y a deux façons de l’obtenir : lejus soli et lejus sanguinis. Pour dire les choses plus simplement, pour être citoyen d’un État donné, il faut y être né ou avoir des parents qui en soient déjà citoyens. Au Vatican, en revanche, il faut, pour jouir de la citoyenneté, être un cardinal résident ou y demeurer pour des raisons professionnelles. Ou bien encore faire partie de la garde suisse, ce qui ouvre sur une autre particularité. S’il est assez normal que le plus petit État du monde dispose d’une minuscule armée, on peut s’étonner de l’obligation faite à ceux qui la composent d’appartenir à un autre pays, tout comme on peut s’étonner de les voir, alors qu’ils ont la tâche importante de protéger la personne du pape, équipés comme on l’était il y a cinq siècles. C’est la pure vérité : une fois franchis les murs léonins (du nom du pape Léon IV, qui les fit édifier il y a plus d’un millénaire, après le sac du Vatican par les musulmans), on entre dans un monde plein de surprises. Celle-ci, parmi beaucoup d’autres : la fameuse basilique Saint-Pierre est en fait un monument funéraire. Elle a en effet été construite, et plusieurs fois reconstruite, sur la tombe du pauvre pêcheur de Galilée qui, arrivé à Rome, y trouva le martyre et la mort. La chapelle Sixtine, où se pressent chaque année, comme dans un musée, des millions de touristes venus admirerLe Jugement dernier,
est en réalité une église. La place Saint-Pierre, universellement connue par les célébrations papales qui s’y déroulent, est aussi un cadran solaire : il n’y manque ni la rose des vents ni le gnomon, en l’occurrence l’obélisque. Et le souverain pontife (depontifex, « constructeur de ponts »), en tant qu’évêque de Rome, a sa chaire non pas à Saint-Pierre mais dans une autre basilique romaine, Saint-Jean-de-Latran. On pourrait continuer longtemps. Dans les pages qui suivent, nous essaierons de décrire ce monde multiforme, en mettant en lumière ses particularités et en les expliquant – comme si l’on entrait dans un tableau où chaque détail comporte de nombreuses significations et renvoie à des aspects qui demandent tous, à leur tour, un commentaire. À commencer par la géographie.
Sur la colline des devins Le Tibre, dans son élan vers la mer, a entraîné la formation de nombreuses plaines alluviales. L’une d’elles, à Rome, située entre le Monte Mario et le Gianicolo (ou Janicule), était connue dans l’Antiquité sous le nom d’ager Vaticanus, c’est-à-dire le champ ou le terrain du Vatican, terme dérivant d’une implantation étrusque archaïque,Vaticum. Le même terme fut utilisé pour désigner une modeste colline qui s’élevait aux limites de l’ageret qui tenait peut-être son nom du dieu Vaticanus. Le nom de cette colline évolua à son tour envaticinium, parce que c’est là que les haruspices, des prêtres étrusques et romains, prédisaient l’avenir en observant les viscères des animaux. Dans l’ensemble, l’endroit ne jouissait pas d’une bonne réputation. La plaine marécageuse était porteuse de malaria (Tacite parle des« infamibus Vaticani locis », « les lieux mal famés du Vatican ») et les produits agricoles de l’endroit n’étaient certainement pas connus pour leur qualité puisque, évoquant les vignes plantées sur la colline, le poète Martial a pu écrire :« Vaticana bibas, si delectaris aceto »(« Bois le vin du Vatican, si tu aimes le vinaigre »). À l’époque impériale, des travaux d’assainissement y furent entrepris ; un certain nombre de er grandes dames firent construire dans les parages des villas avec de beaux jardins et, au I siècle après J.-C., Caligula décida d’installer, dans un creux situé près de la colline, un cirque pour les courses de chars, une entreprise que Néron mena à son terme. Située en dehors de l’enceinte fortifiée de Rome, la zone servait aussi de nécropole. C’est là, d’après la tradition, que fut enterré l’apôtre Pierre, le chef des disciples de Jésus, après avoir été crucifié la tête en bas (à sa demande, par humilité et pour bien montrer son indignité par rapport au maître). Cela se passa entre 64 et 67, lors de la persécution ordonnée par Néron, quand les chrétiens furent accusés d’avoir allumé le grand incendie qui détruisit Rome. La tombe de Pierre était certainement très simple, à peine un peu plus qu’un tumulus, dans les alentours du cirque. Les chrétiens n’en veillèrent pas moins sur elle avec amour. Un siècle plus tard, ils récupérèrent les ossements et les placèrent à l’intérieur d’un petit monument, dans une niche de marbre constituée de deux colonnettes et d’un toit miniature, le tout adossé à un mur peint en rouge sur lequel les fidèles de l’époque tracèrent de nombreux graffiti. Dans un texte daté de 160, le romain Gaius parle de la tombe de Pierre que l’on peut vénérer sur la colline du Vatican dans untropaion, c’est-à-dire dans un monument funéraire. En 1939, sous le pontificat de Pie XII, on entreprit des recherches archéologiques. Entre 1941 et 1950, une équipe d’experts parvint ainsi à retrouver non seulement les restes de la nécropole, mais aussi le petit monument et le mur rouge. C’est précisément sur ce mur que l’épigraphiste Margherita Guarducci découvrit un graffiti rédigé en grec : «Petros eni», c’est-à-dire « Pierre est ici » ; mais des études plus récentes font valoir qu’il pourrait s’agir là du début de la phrase «Petros en irene », « Pierre est dans la paix ». Quant aux ossements, retrouvés par un heureux hasard en 1953, on a pu constater après examen qu’ils étaient ceux d’un homme de constitution robuste, mesurant environ 1,65 mètre et âgé d’à peu près soixante-dix ans. Nous aurons l’occasion de revenir, le moment venu, sur Margherita et sur sa découverte. Il est vrai que les ossements n’étaient pas dans la niche, parce qu’ils furent transférés dans l’édicule à l’époque de Constantin (comme en témoignent des fragments du mur rouge) ; on considère cependant comme probable qu’il s’agisse de ceux de Pierre. On a d’ailleurs repéré sur ces restes de petits morceaux d’or et d’un tissu de couleur pourpre, ce qui prouve que l’homme en question avait bien été enterré dans une tombe très simple, mais avec des honneurs particuliers. Le fait est que, sur les vestiges de ce petit monument, l’empereur Constantin, devenu chrétien, fit e construire au IV siècle une basilique imposante. C’est sur cette ancienne basilique constantinienne que le pape Jules II (Giulano Della Rovere) décida d’en bâtir une nouvelle, dont il posa lui-même la première pierre le 18 avril 1506, à l’endroit où se trouve actuellement le pilier de sainte Véronique.
Chacune de ces étapes entraîna des changements profonds et la réalisation d’innombrables édifices accessoires. Le tout en l’honneur de Pierre, le premier pape. Il y a là quelque chose de très singulier, surtout si l’on pense que Constantin, pour réaliser la première basilique, fit aplanir une vaste portion de terrain considérée comme sacrée à cause de la présence de nombreux mausolées, ce qui ne peut s’expliquer que pour des raisons très spéciales. Ce sont donc ces pauvres ossements, restés dans leur niche durant le pontificat de Paul VI et protégés par un coffret de Plexiglas, qui donnent sa signification à tout ce qui s’est construit au-dessus d’eux et autour d’eux au fil des siècles. Les différents autels, empilés les uns sur les autres e e (celui de Grégoire le Grand au VI siècle, celui de Calixte II au XII siècle, celui de Clément VII au e XVI siècle) ; la coupole actuelle, haute de 136 mètres, édifiée par Giacomo Della Porta sur des plans e de Michel-Ange à la fin du XVI siècle ; le précieux baldaquin conçu par le Bernin et érigé au-dessus e de l’autel au XVII siècle : toutes ces composantes de la basilique se dressent à la verticale de cette petite boîte cachée sous terre et située à l’extrémité occidentale de l’ancienne nécropole préchrétienne. C’est là, à côté des ossements de Pierre, que sont également conservées les étoles sacrées, qui servent d’emblèmes liturgiques dans les occasions solennelles. Le pape en revêt une et en remet d’autres chaque année aux nouveaux archevêques métropolitains. Étant donné qu’elle symbolise la brebis portée sur ses épaules par le pasteur, l’étole est confectionnée en pure laine d’agneau. À propos de brebis, le cérémonial qui préside à la fabrication d’une étole est particulièrement intéressant et complexe. Chaque année, le 20 janvier, les sœurs de la Sainte-Famille de Nazareth reçoivent deux agneaux blancs de la part des moines trappistes de l’abbaye des Trois Fontaines. Elles les lavent soigneusement, les sèchent, les parent avec des linges et des rubans et les remettent le lendemain, dans un panier, à des préposés du Vatican qui les portent dans l’église de Sainte-Agnès-hors-les-Murs, sur lavia Nomentana, pour une bénédiction. Ces mêmes préposés remettent finalement les agneaux au pape, lequel les fait transporter au monastère des bénédictines de Sainte-Cécile du Trastevere. C’est là, durant la Semaine sainte, que l’on procède à la tonte des animaux. La laine ainsi obtenue, une fois filée et tissée, sert à confectionner les étoles que le pape bénit le 28 juin au soir sur la tombe de l’apôtre.
D’une tombe à un État Sur la tombe de Pierre, le christianisme a construit bien plus qu’une basilique. À partir de ce petit tumulus, il a édifié une organisation religieuse, culturelle et politique toujours plus vaste et toujours plus complexe. Plus précisément, c’est depuis cette tombe que la religion fondée par Jésus en Palestine a commencé à devenir un système qui s’est structuré autour des successeurs de Pierre pour former une Église dite catholique, du greckatholikos, c’est-à-dire complète et donc universelle, parce que destinée à tous, sans distinction de sexe, d’âge, de langue et de condition sociale. Aujourd’hui, les chrétiens sont près de deux milliards dans le monde, dont un peu plus d’un milliard de catholiques, c’est-à-dire de chrétiens qui reconnaissent l’autorité du pontife romain. En accord avec le nom qu’ils portent, ils sont présents, dans une proportion plus ou moins importante, sur toute la planète. Mais, où qu’ils se trouvent, leur regard, leur esprit sont toujours tournés vers Rome et vers cette colline du Vatican à l’intérieur de laquelle reposent les restes appartenant fort probablement au pêcheur de Capharnaüm nommé Kefa, ce qui en araméen, la langue de Jésus, signifie pierre, d’où en grec Petros. En tant qu’organisation politique, la papauté et le Vatican sont devenus, au fil des siècles, plus e qu’une religion. Du XVI siècle à 1870, l’Église a disposé d’un pouvoir non seulement spirituel, mais aussi temporel, qu’elle a exercé au sens large sur une bonne partie de l’Europe et au sens restreint sur un certain nombre de territoires italiens. Cette autre forme de pouvoir est dite temporelle parce qu’elle est relative aux choses terrestres, qui se déroulent dans le temps. Et il vient un moment, effectivement, où ce pouvoir, même pour une puissance comme l’Église, arrive à son terme. Cela se produit entre 9 heures et 10 heures du matin, le 20 septembre 1870, quand les soldats italiens, sous les ordres du général Raffaele Cadorna, ouvrent une brèche dans la muraille romaine à la hauteur de la Porta Pia et pénètrent dans une ville de Rome qui, avec le Latium, est tout ce qui reste alors des États pontificaux après le rattachement au royaume d’Italie, par plébiscite, des autres régions placées jusque-là sous le contrôle du pape, de la Romagne à l’Ombrie et aux Marches. La résistance opposée par les 13 000 défenseurs, dont beaucoup de volontaires, est purement symbolique. Du point de vue militaire, c’est une opération presque dérisoire, mais dont les conséquences vont se révéler extrêmement importantes aussi bien pour l’avenir de l’Italie que pour
celui du Saint-Siège. Le royaume peut enfin transférer sa capitale à Rome, achevant ainsi d’unifier le territoire national, et l’Église voit sa juridiction se réduire au seul État de la Cité du Vatican. Pour régler les rapports avec le pape et le Vatican, le royaume d’Italie promulgue la loi dite des Garanties(delle Guarantigie), votée en 1871, et prévoit un régime d’extraterritorialité pour les palais du Vatican, le Latran, le palais de la Chancellerie (« avec tous les édifices, jardins et terrains annexes et dépendants ») et la résidence pontificale de Castel Gandolfo (« avec toutes ses annexes et dépendances »). L’inviolabilité de la personne du pape est affirmée, tout comme est reconnu à ce dernier le droit d’avoir à son service des gardes armés. Le pape de l’époque, Pie IX, refuse pourtant d’accepter ces dispositions ; il se considère comme le prisonnier des Italiens et confirme lenon expeditil ne convient pas ») qu’il avait formulé dès avant les événements de la Porta Pia et qui (« interdit aux catholiques de prendre part à la vie politique du pays : y participer, affirme-t-il, serait donner à l’État italien une légitimation qui n’a aucune raison d’être aux yeux de l’Église.
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