LE PETIT PARLEMENT BIÉLORUSSIEN

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Cet ouvrage consacré aux députés et aux sénateurs biélorussiens élus aux Parlement polonais de 1922 à 1930, à un moment où la Pologne connaissait une vie démocratique réelle, aide à comprendre à partir de la " micro-histoire " un moment charnière du passé des Biélorussiens, de la Pologne et de l'URSS. Malgré leur petit nombre, ces députés formèrent le " Petit Parlement biélorussien ", considéré comme l'embryon d'une représentation nationale autonome.
Publié le : vendredi 1 février 2002
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EAN13 : 9782296276680
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Le petit Parlement biélorussien

Collection Biélorussie Dirigée par VirginieSymaniec

La collection Biélorussie entend faire connaître les problématiques relatives à un pays qu'on comprend mal, car très peu d'informations ou trop de stéréotypes sont encore diffusés à son sujet. La Biélorussie, comme toute société, est une entité complexe dont les enjeux méritent aussi d'être discutés. Cette collection a donc pour objectif de promouvoir des recherches originales dans tous les domaines pour mettre en présence différents points de vue. Elle s'intéresse aux chercheurs qui travaillent sur le sujet "Biélorussie", y compris dans ce pays. Elle est aussi l'occasion de créer un espace de débats, d'échanges et de dialogues, dont la visée, dans un environnement où ces principes sont encore trop souvent remis en question, est d'apprendre et de comprendre.
Ouvrages déjà parus

-Lalkoù (lhar), Aperçu de l'histoire politique de Lithuanie, L'Harmattan, 2000.

du grand-duché

-Goujon (Alexandra), Lallemand Uean-Charles), Symaniec (Virginie) (Sous la direction de), Chroniques sur la Biélorussie contemporaine, L'Harmattan, 2001.

-Lapatniova (Alena), Biélorussie: pouvoir, L'Harmattan, 2001.
-Jolif (Annie), L'équipée

les mises en scène du
L'Harmattan, 2001.

biélorussienne,

Bru no Drweski

Le petit Parlement biélorussien
Les Biélorussiens entre au Parlement 1922 et 1 930 polonais

Ouvrage

préfacé

par Daniel

Beauvais

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique

75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest Hongrie

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino Italie

copyright

ISBN:

L'Harmattan, 2002 2-7475-1853-1

Préface

Bruno

Drweski

fait

ici œuvre

de salubrité
-

historio-

graphique.

La bibliographie

russe, la seule

quelques Français connaissent, ne leur a évidemment jamais parlé de cette vigueur d'une vie politique biélorussienne que ni le musellement soviétique, ni son corollaire, l'hébétude de l'ère Loukachenka, ne se devait de mettre en valeur. Parmi les innombrables circonstances qui entravent, depuis des siècles, le développement de la Biélorussie (Bélarus) et en font, pour l'étranger, cette nation en pointillé dont on se demande toujours si son identité a suffisamment de consistance pour la différencier des voisins annexionnistes, l'occultation des manifestations les plus profondes d'une vitalité incontestable a toujours été l'un des procédés les plus efficaces. Il faut donc se féliciter qu'un spécialiste confirmé de l'histoire du Centre-Est européen nous offre cette analyse serrée et convaincante d'une décennie d'effervescence multiforme. Ce foisonnement des luttes de partis, ce bouillonnement des publications biélorussiennes, cette vie parlementaire, après le traité de Riga, qui mit une grande partie de la Ruthénie blanche sous domination polonaise, montrent à l'évidence que ce pays avait, au lendemain de Versailles, des chances de développement démocratique comparables à celles de peuples qui connurent seulement un peu moins d'obstacles. Les Tchèques, les Slovaques, les Lituaniens, les Roumains, les Ukrainiens étaient, eux aussi, des peuples ruraux ou tombés dans la ruralité du fait de la très ancienne "trahison"/acculturation de leurs élites nobiliaires ou bourgeoises, aux XVlème ou XVllème siècles. Les Blancs Ruthènes n'étaient pas une exception en Europe. Aucun de ces peuples n'eut, avant le début du XXème siècle, une nombreuse classe d'intellectuels prêts à développer et à légitimer leur identité. Chacun trouva pourtant le moyen de faire lentement cheminer son idée nationale, sous une ou plusieurs dominations étrangères et à se constituer, au tournant des XIXème et XXème siècles, une intelligentsia d'origine paysanne capable d'assembler les principaux facteurs nationaux: la langue, l'histoire, la religion, puis une vie politique. Conformément à ce modèle de l'Europe du Centre-Est, la Ruthénie blanche, à qui manqua seulement une puissante émigration capable de constituer un lobby à l'Ouest ou en Amérique, connut sa régénération, à travers le XIXème siècle, grâce à des mécènes et à des amateurs "d'antiquités" et de "folklore" qui crurent d'abord cultiver un régionalisme au sein de deux grandes nations qui revendiquaient la primauté de leur présence sur ce territoire: la polonaise et la russe.

au mieux

- que

7

Pendant trois siècles, ce fut la culture polonaise qui domina, la Rous lithuanienne s'étant agrégée à la Pologne et le catholicisme (surtout ici dans sa variante uniate) s'étant imposé jusqu'en 1839, puis l'administration tsariste et les popes orthodoxes donnèrent au pays une coloration moscovite que prolongèrent les Soviétiques. Mais chaque dominateur eut ses "éveilleurs" - plus ou moins intéressés de la conscience blanc ruthène. Un livre qui sort opportunément en même temps que celui-ci 1, montre, en effet, comment la différence blanche ruthène s'imposa entre 1820 et 1880 grâce à des collectionneurs polonais de chansons et de contes populaires: J. Czeczot, W. Dunin-Marcinkiewicz, F. Bohuszewicz qui déclarèrent hautement leur appartenance à ce monde spécifique, tandis qu'en Russie la mode du retour à la terre d'aristocrates comme Tourgueniev entraînait toute une jeunesse progressiste des années 1860-1870 dans "une marche au peuple" où le Blanc-ruthène offrait l'un des exemples du paysan intact et instinctivement socialiste. W. Kalinowski, jeune noble polonais étudiant à SaintPétersbourg crut que l'insurrection polonaise de 1863 fournissait l'occasion de communiquer avec ce peuple adoré et idéalisé. Il édita, en alphabet latin, le premier journal en biélo-

russien, Moujyckaïa Praùda (La Vérité paysanne) et fut pendu 2.
Plus tard, en 1884, ceux qui crurent pouvoir, à Saint-Pétersbourg, éditer un journal clandestin en cyrillique, intitulé ironiquement Homon (Clameur, qu'on peut aussi traduire par Patois), se virent confisquer leur imprimerie. Le gouvernement tsariste n'autorisa, avant 1905, que les pesants volumes d'actes historiques de la Commission Archéographique de Vilnia (Vilna, Wilno) qui étaient censés donner, en russe, un fondement millénaire à l'impérialisme de Moscou. Pourtant, aussi réduit que fût le progrès de l'alphabétisation (77 % de la population est analphabète en 1897), on s'aperçut, en 1905, qu'un groupe de paysans évolués, regroupés en Hromada (Rassemblement), était capable de réclamer un Parlement à Vilnia, une autonomie régionale, une réforme agraire, des écoles et de se doter d'un journal enfin libre (pour un temps), Nacha Niva (Notre champ). Les héritiers spirituels de ces pionniers de la ruthénité se retrouvèrent, les uns, dans la part soviétique de leur nation et les autres, dans la Pologne restaurée de 1918. Lei e c t eu r va dé cou v ri r, g râ ce à Bru noD rw es k i, l'étonnante vitalité de ces derniers qui, même sous le tsar, n'avaient jamais cessé d'avoir des contacts - de plus en plus conflictuels, il est vrai - avec les Polonais dont les grands domaines terriens restaient nombreux. 8

A l'époque étudiée ici, beaucoup de Polonais et de Russes pensaient encore que la langue et la culture biélorussiennes n'étaient que des variantes de la leur. Cela explique l'absence de scrupules des négociateurs de Riga pour se partager la Ruthénie blanche, puis, autour de 1930, le nouvel écrasement symétrique: côté soviétique, contre le radicalisme national et, côté polonais, contre le radicalisme social. En vertu des tropismes de notre historiographie française, on savait grosso modo comment l'expérience soviétique de biéloruthénisation (1922-1929) avait échoué. Le présent ouvrage nous apprend par le menu les causes de l'autre échec: l'abandon, dans le même temps, de la démocratie parlementaire par la Pologne. Une riche documentation. Une reflexion novatrice. Daniel Beauvois Agrégé de russe, historien, professeur à Nancy II, Lille III, puis Paris l, membre étranger de l'Académie des sciences de Pologne, président de la Société française d'études ukrainiennes, docteur honoris causa des universités de Varsovie et de Wroclaw, Daniel Beauvois a consacré la plupart de ses recherches à l'histoire des territoires lituano-ruthènes du XVlllème au XXème siècle

Notes 1- Ryszard Radzik, Mi~dzy zbiorowosciq etnicznq a wspOlnotq narodowq. Bialorusini na tIe przemian narodowych w Europie srodkowo-wschodniej XIX stulecia [Entre l'ensemble ethnique et la communauté nationale: les Biélorussiens et les mutations des nations en Europe du Centre-Est au XIXème siècle], Ed. de l'université Marie Curie-Sklodowska, Lublin, 2000, 301 p. 2- J. T. Stanley, "The Birth of a Nation: The January Insurrection and The Byelorussian National Movement", The Crucial Decade: East European Society and National Defense 1859-1870, réd. de Béla K. Kiraly, Columbia U. P., 1984. 9

Avant-propos

Cet ouvrage porte sur les activités politiques menées sur le territoire de l'Etat polonais de 1922 à 1930 par les parlementaires biélorussiens appartenant aux organisations politiques représentant cette minorité nationale. Nous avons utilisé pour les appellations de lieux, là où il n'existe pas d'appellation française, celles utilisées officiellement à l'époque en langue polonaise. De même, les noms de personnes ont été orthographiés selon leur appellation polonaise et selon les règles de la graphie polonaise. Ce choix correspond au fait que c'est dans la langue polonaise qu'ont été écrits tous les documents officiels de l'époque et que c'est aussi en polonais, et dans le cadre des institutions polonaises, que les hommes politiques biélorussiens de Pologne ont exercé leurs activités publiques. L'utilisation de l'appellation biélorussienne poserait par ailleurs des problèmes inextricables car il faudrait choisir entre plusieurs transcriptions: la transcription latine de l'alphabet cyrillique (alphabet utilisé à l'époque pour la grande majorité des textes en langue biélorussienne) introduite aujourd'hui internationalement, la transcription française des appellations biélorussiennes utilisée plus traditionnellement, la version polonisée de l'alphabet latin utilisée souvent au XIXème siècle pour le biélorussien ou la version slave occidentale (d'origine tchèque) utilisée par la suite dans les transcriptions latines du biélorussien par les nationalistes. Chacun de ces choix pourrait se justifier. Le choix que nous avons fait résulte d'un compromis qui nous a semblé correspondre mieux à notre étude portant sur les activités du groupe parlementaire biélorussien dans le cadre de l'Etat polonais. Il ne vise en aucun cas à imprimer un caractère polonais aux personnes ou aux lieux décrits dans cet ouvrage. Nos recherches se sont appuyées sur les documents conservés du Parlement polonais et sur les ouvrages, études, souvenirs parus en Biélorussie, en Pologne et dans d'autres pays depuis l'époque que nous avons étudiée. Cet ouvrage n'aurait pu voir le jour sans l'aide de Stanislaw Stepien, directeur de l'Institut de recherches du Sud-est à Przemysl, en Pologne, qui nous a communiqué le fruit de ses recherches dans les archives polonaises et portant sur la question biélorussienne dans l'entre-deux-guerres. Mes remerciements vont aussi à mon épouse, Danuta Siciak, qui a revu et corrigé ce texte.

13

Introd uction

Ce travail a pour objectif de décrire les activités politiques que les parlementaires biélorussiens ont déployées en Pologne de 1922 à 1930. Cette période commence par les premières élections qui se sont déroulées après le traité de Riga et l'incorporation, au sein de l'Etat polonais, de la partie occidentale des territoires majoritairement peuplés par des populations parlant le biélorussien, dans ses différentes variantes, littéraire ou dialectales. Ces territoires, appelés dans la Pologne d'avant la Seconde Guerre mondiale, "Confins du Nord-est", sont aujourd'hui désignés sous l'appellation de Biélorussie occidentale, terminologie utilisée avant la Seconde Guerre mondiale en URSS et dans le mouvement communiste mais également par tous les mouvements nationaux biélorussiens. C'est sous cette appellation que nous désig nerons ces territoires puisque notre travail a pour objectif de décrire l'activité des représentants politiques de la partie de la population biélorussienne de Pologne qui se considérait comme formant une nation distincte. La période que nous analysons ici se termine en 1930, avec la dissolution du dernier Parlement polonais élu dans des conditions pouvant être considérées comme relativement démocratiques et qui, pour les Biélorussiens, fut le dernier Parlement composé par un groupe de députés réellement indépendant des pouvoirs politiques de Varsovie. Ce travail analyse de façon particulièrement détaillée la période 1922 à 1927, où les Biélorussiens de Pologne firent montre d'activités politiques particulièrement intenses. Cette période se termina par l'interdiction du Rassemblement (Hromada) paysan-ouvrier biélorussien, le parti le plus combatif et le plus massif de l'histoire de la Biélorussie d'avant 1939. Nous avons surtout concentré notre attention sur les activités des députés biélorussiens, car les sénateurs étaient moins nombreux et furent moins remarqués. Les couches populaires de Pologne, et parmi elles la très grande majorité des Biélorussiens, étaient attachées, suite aux mouvements révolutionnaires de la période 191 7-1921, aux institutions représentatives considérées comme démocratiques. Dans le contexte de la Pologne d'après 1919, cela favorisa la légitimité de la Diète (Sejm) aux dépens du Sénat, perçu comme une chambre "élitiste" et sans grande utilité. Les Biélorussiens ont souvent joué, dans la Pologne d'avant 1939, un rôle d'aiguillon politique et social. On peut l'expliquer par le fait qu'ils habitaient les régions les plus pauvres de l'Etat et constituaient la minorité nationale la plus marginalisée sur les plans social, économique et culturel. La 17

profonde interpénétration qui existait, en Biélorussie occidentale, entre les problèmes sociaux et les questions nationales permet d'approfondir le débat sur l'importance relative des facteurs sociaux et nationaux dans la formation des sociétés modernes en Europe. Les Biélorussiens possèdent une tradition, courte mais bien réelle, de vie politique représentative moderne. Des traditions institutionnelles parlementaires ont existé dans leur histoire avant la fin du grand-duché de Lithuanie et les partages de la Pologne de 1795. Cette période a laissé des traces profondes, mais ne put servir de base à la constitution d'une société civile moderne car la noblesse jouissait alors d'un quasi-monopole politique. Cette noblesse se polonisa à partir du XVllème siècle. Pour la majorité des paysans de Biélorussie, cet héritage culturel, religieux et politique ne pouvait constituer un fondement pour l'élaboration de ses propres valeurs politiques modernes, en raison du caractère insurmontable des barrières sociales. L'influence de la noblesse polonisée a cependant laissé une forte empreinte dans l'espace biélorussien qui explique en partie pourquoi ce territoire ne put être entièrement russifié après les partages de la Pologne. Cet Etat de fait donna une importance particulière aux différences de langue et de religion existant au XIXème siècle entre la noblesse polonisée et cathol ique d'une part et la paysannerie parlant des dialectes biélorussiens et pratiquant majoritairement les rites grecs (uniate ou orthodoxe) d'autre part. La formation d'une conscience politique moderne en Biélorussie s'appuya sur la sensibilité sociale de la paysannerie. Jusqu'à la fin de l'empire des Tsars et la stabilisation des frontières consécutive au traité de Riga (1921), les processus de démocratisation des rapports sociaux et de formation d'une conscience nationale biélorussienne avaient conduit à des luttes politiques de masse et à l'organisation d'initiatives culturelles ou économiques nouvelles. Mais les conditions de l'époque empêchèrent, hormis pendant la courte période de la Révolution de 1905, la formation d'institutions légales de débat politique et de prise de décisions ouverte aux classes populaires. La création en 1918 de la République du peuple biélorussien (BNR)l fut un moment important dans la cristallisation d'une conscience nationale biélorussienne autonome. Mais cette tentative de création étatique resta éphémère et ne

toucha qu'une fraction minoritaire de la société
constitua qu'une institutionnalisée,

2.

Elle ne

ébauche de vie politique démocratique car elle vit le jour sous la "protection" de 18

l'occupant allemand. Tout en favorisant dans son propre intérêt l'émergence d'un nationalisme biélorussien anti-russe, antisoviétique et anti-polonais, l'occupant exploitait simultanément avec une grande dureté le pays et réprimait toutes les revendications des Biélorussiens voulant accéder ne serait-ce qu'à un minimum vital supportable. Les soviets, qui se constituèrent sur le territoire biélorussien en 1905 puis dans la foulée de la Révolution de février 1917, constituèrent une base institutionnelle plus légitime qui permit, pour un temps, la formation d'une vie politique démocratique. Ils furent cependant par la suite progressivement vidés de leur caractère démocratique sous l'effet du durcissement de la vie politique en Union soviétique. Une étude approfondie de ce phénomène dans la Biélorussie soviétique de 1917 à 1991 (RSSB), permettrait de mieux connaître l'étendue des courants authentiquement démocratiques ayant agi au sein des institutions officielles biélorussiennes d'URSS. L'étude de tous ces phénomènes permettrait de redécouvrir les embryons d'institutions démocratiques ayant fonctionné dans l'histoire de la société biélorussienne. L'étude du "petit Parlement biélorussien", terme souvent utilisé par les députés biélorussiens après 1922 pour désigner leur groupe parlementaire dans les deux chambres de l'Assemblée nationale polonaise, montre que sur plusieurs années et dans le cadre d'un Parlement institutionnalisé, il a existé une vie démocratique biélorussienne réelle, représentative et pluraliste. Cela peut servir de fondement à la recherche des traditions démocratiques qui existent en Biélorussie et dont les différents courants politiques d'aujourd'hui ne semblent que très partiellement conscients. Ce travail peut aussi servir à analyser sous un angle critique les ambitions et les limites des courants démocratiques ayant existé au sein de la société polonaise avant 1939. Il peut également être utile pour comparer l'évolution de la vie politique dans la Biélorussie polonaise et soviétique après 1921, facilitant la compréhension des phénomènes qui jouèrent en profondeur dans toutes les sociétés issues de l'ancien empire des Tsars, en URSS comme dans la Pologne indépendante d'après 1918. L'analyse détaillée du cas biélorussien permet de mieux saisir les ruptures et les continuités qui opérèrent dans chacune de ces sociétés qui éprouvaient toutes de la peine à s'émanciper des mentalités féodales et à construire une citoyenneté moderne. Malgré les avancées qui se produisirent en 1905, 191 7 et 1918, toutes les sociétés d'Europe orientale étaient post-féodales et éprouvaient beaucoup de difficultés à élaborer des normes de comportement démocratique. 19

L'étude du cas biélorussien comparée avec celle des sociétés polonaise et russe permet de sortir des jugements sommaires et déterministes auxquels nous avons été habitués de toute part. Dans les années vingt en effet, la société biélorussienne, des deux côtés de la frontière qui partageait son territoire national, a joui de marges de manœuvre qui montrent que l'histoire n'était pas jouée d'avance. Elle a alors exercé une influence sur l'évolution des sociétés polonaise et soviétique. Cela peut, en réaction, contribuer à expliquer les durcissements observés dans les comportements des milieux dirigeants de part et d'autre de la frontière au cours des années trente. Les différences importantes qui existaient alors entre la Pologne et l'URSS ne doivent pas nous empêcher de percevoir la persistance de traits communs dans l'évolution des deux sociétés et qui provenaient d'une longue histoire commune remontant au moins à la fin du XVlllème siècle. La présente étude se veut une contribution à la réouverture du chantier des recherches portant sur les sensibilités politiques, sociales et nationales telles qu'elles se sont manifestées avant le "grand durcissement" des années trente qui traversa le monde entier et dont toutes les sociétés contemporaines subissent encore les

conséquences.

.

L'étude de la Biélorussie des années vingt porte sur un territoire situé à la charnière entre la Pologne et l'Union soviétique. Parce qu'il est placé entre féodalisme et modernité, capitalisme et socialisme, ce pays a fait ressortir avec une acuité particulière les contradictions auxquelles ont été soumises les sociétés "périphériques" confrontées à la nécessité de se moderniser rapidement. Les activités déployées par les parlementaires biélorussiens dans la Pologne des années vingt permettent de saisir l'évolution des forces politiques et de la société en Biélorussie occidentale pendant cette période. Un quart environ de tous les Biélorussiens habitait alors ce territoire. Wilno (en biélorussien Vilnia) était le centre urbain le plus important de cette région. Cette ville, alors peuplée en majorité par une population polonaise, était la capitale historique du grandduché de Lithuanie et une des métropoles culturelles polonaises. Elle était aussi un des plus grands centres de la diaspora juive (la '1érusalem du Nord"). Vilnia avait également été considérée comme la capitale culturelle des Biélorussiens, mais depuis la fin du XIXème siècle, la ville de Minsk, devenue soviétique en 1920, commença à jouer un rôle grandissant. Jusqu'à la création en 191 8 de l'Etat lituanien, Vilnia, qui reçut seulement au XIXème siècle le nom lituanien de Vilnius, était aussi le centre culturel des populations baltes de l'ancien grand-duché de Lithuanie 3. 20

A partir du XIXème siècle, à la place des élites traditionnelles, de nouveaux groupes sociaux se formèrent et tentèrent de maîtriser leurs conditions de vie. Les nations modernes apparurent et voulurent légitimer leur existence en se référant à des traditions historiques sélectionnées et réinterprétées en fonction des besoins des différentes couches sociales émergentes. Les populations des grands empires de l'Europe du centre et de l'Est virent avec un intérêt grandissant les possibilités de participer à la vie sociale, dans le cadre d'organismes existant ou en phase de création: Eglises, associations, syndicats, partis politiques, structures étatiques ou administratives. Les nations modernes eurent partout tendance à privilégier les facteurs uniformisateurs sur les spécificités locales ou religieuses. La nation polonaise moderne se constitua alors en opposition aux pouvoirs des trois empires qui s'étaient partagés la Pologne à la fin du XVlllème siècle. Elle se forma dans une large mesure, sur une base ethnique et religieuse, même si les courants socialistes tentèrent de créer une citoyenneté polonaise non ethnique, s'appuyant sur les traditions élaborées par les courants modernistes polonais de l'époque des Lumières. Le rôle important joué par l'Eglise catholique dans la formation de la conscience nationale polonaise à la fin du XIXème siècle eut cependant tendance à repousser hors de la polonité les populations allophones ou non-catholiques appartenant jusqu'alors au domaine traditionnel de l'Etat polonais multiculturel et multiconfessionnel d'avant 1 795. Ce processus se poursuivit, malgré l'existence de tendances alternatives, après la constitution, sur les décombres des empires russe, austro-hongrois et allemand, de l'Etat polonais indépendant en 1918. L'intériorisation, à cette époque, par une grande partie de la société polonaise, comme par presque toutes les autres sociétés d'Europe centrale et orientale, des critères ethniques et religieux comme fondement de la nation, explique pourquoi la participation des minorités nationales, dont les Biélorussiens, à la vie politique de la Pologne d'après 1918 a eu tendance à être marginalisée dans l'historiographie polonaise. L'historiographie soviétique, puis celle de la Pologne populaire, n'ont pas fondamentalement modifié cette approche. Les Soviétiques ont, à partir de 1929 au moins, également eu tendance à privilégier tout ce qui pouvait favoriser l'homogénéisation de la société soviétique naissante, reprenant ainsi en partie l'héritage russificateur des Tsars. Les activités politiques déployées par les Biélorussiens dans la Pologne d'avant 1939 présentaient trop de

21

spécificités, y compris dans leur composante communiste, pour servir de matériau facilement utilisable pour la "construction de l'homme soviétique", tel que le souhaitaient Staline et ses successeurs. En Pologne populaire, le pouvoir chercha à légitimer le tracé des frontières décidé en 1945 et à asseoir sa légitimité "nationale", ce qui passa aussi par le renforcement de l'homogénéité ethnique et culturelle de la nation polonaise. La question des minorités nationales eut donc tendance à être évacuée des consciences et des recherches. Ce phénomène allait alors à la rencontre des aspirations d'une grande partie de la société polonaise qui, victime de nombreux bouleversements au cours des décennies précédentes, aspirait avant toute chose à la stabilité. Cette aspiration passait par le désir d'oublier les rapports souvent difficiles entretenus dans le passé récent avec les voisins de nationalités différentes. Cela explique pourquoi avant les années soixante-dix, les rares chercheurs polonais qui s'engageaient dans l'étude des questions liées aux minorités nationales rencontraient parfois des difficultés de la part des pouvoirs. Ils se heurtaient plus souvent encore au désintérêt de la majeure partie de leurs compatriotes. La censure, dont le rôle est en général surestimé depuis 1989, ne semble avoir eu qu'un rôle mineur dans cette situation. Les choses ont beaucoup évolué depuis le milieu des années soixante-dix tant en Pologne qu'en URSS grâce à l'émergence de générations nouvelles moins touchées par les conséquences des deux guerres mondiales. Mais la nouvelle légitimation du fait national qui s'est effectuée lors du démontage progressif du socialisme nomenklaturisé continue à rendre difficile l'analyse objective de ce phénomène. Car, même si la nomenklatura avait largement renoncé, dès la fin des années vingt, à mener dans les faits une politique internationaliste conséquente, elle dut jusqu'au bout maintenir un discours légitimateur communisant qui empêchait la manifestation sans contrainte des passions nationales. Les courants anticommunistes se sont donc souvent emparés de cette question pour légitimer leur opposition au régime au pouvoir, ce qui a permis la reconstitution de nouveaux courants nationalistes qui exercent aujourd'hui une forte pression sur les opinions publiques. Même lorsque des chercheurs ou des acteurs sociaux redécouvrent le rôle des anciennes minorités nationales dans la vie politique de leur société, ils ont tendance à le considérer comme un phénomène "extérieur". Or, pour ce qui concerne la période d'avant 1939, il s'agissait plutôt dans les faits d'interactions entre des populations inextricablement entremêlées, appartenant dans une large mesure à la même 22

société, et les phénomènes politiques qui se déroulaient au sein de la nationalité biélorussienne exerçaient un impact direct sur la vie politique polonaise ou soviétique. La question biélorussienne en Pologne a été particulièrement négligée. Avant 1939, les élites politiques polonaises ont eu tendance à considérer cette nationalité - à l'origine porteuse d'une riche culture diversifiée mais quasi totalement

réduite, depuis le XVlllèmesiècle, à sa composante paysanne

-

comme une population sans "culture historique" et donc facilement polonisable. L'étude de la structure sociale et économique des territoires biélorussiens de l'Ouest annexés à la Pologne est très intéressante. Elle montre le rôle radicalisateur joué par la minorité biélorussienne sur l'ensemble de la société polonaise de l'époque. Elle permet aussi de découvrir l'influence indirecte qu'elle exerça sur la Biélorussie soviétique, et par son intermédiaire, sur l'ensemble de l'URSS. Le succès rapide et phénoménal pour l'époque rencontré après 1922 par la Hromada (Rassemblement paysan-ouvrier biélorussien) témoigne de la vitalité de la population biélorussienne de Pologne et des dangers que ce milieu représentait pour l'ordre social de l'époque. Cela explique peut-être les tragédies qui allaient se produire dans les années trente des deux côtés de la frontière polono-soviétique. La population biélorussienne de Pologne était essentiellement composée de paysans plus souvent tentés par le radicalisme social que par l'affirmation de leur singularité nationale, ce qui explique pourquoi elle fut la seule minorité nationale de Pologne où les partis polonais de gauche (Parti agrarien polonais "Libération" - PSL/W, Parti socialiste polonais - PPS, etc.) recrutèrent au début assez massivement. En Polésie, les militants locaux du PPS faisaient souvent montre de penchants communisants. Beaucoup d'entre eux étaient d'ailleurs rentrés après la fin de la guerre polono-soviétique de Russie, où ils avaient été déportés en 1915. Les tracts du PPS en Polésie étaient souvent rédigés en russe, une des seules langues que la population locale était capable de lire4. Les militants du Parti socialiste polonais (PPS), du Parti agrarien "Libération" (PSL/W) puis du Parti paysan indépendant (NPCh) élus sur les territoires biélorussiens occidentaux pouvaient utiliser les langues polonaise, biélorussienne ou yiddish. Mais ils soutenaient tous, en principe, leur appartenance définitive à l'Etat polonais, même s'il leur arrivait fréquemment de défendre les droits culturels ou religieux des Biélorussiens. Ils se concentraient sur les revendications à caractère social et soutenaient généralement la formation d'une nation polonaise 23

politique multiculturelle. Le PPS avait fait élire en Polésie trois dé put é sen 192 2 (Win ce n ty Bad zia n, Jo zef Dz ie g ie Iew ski, Stanislaw Wolicki) qui appartenaient à l'aile gauche du Parti. Parmi les députés de la gauche agrarienne polonaise (PSL/W) élus en Biélorussie occidentale, six étaient biélorussiens ou d'origine biélorussienne Uan Adamowicz, Stanislaw Ballin, Adolf Bon, Feliks Holowacz, Wlodzimierz Szakun et Antoni Szapiel). Ils allaient coopérer à plusieurs reprises au Parlement avec les députés des minorités nationales ou de la gauche révolutionnaire. Plusieurs d'entre eux allaient rejoindre la scission de gauche de leur parti qui donna naissance au Parti paysan indépendant (NPCh), de tendance radicale et pro-communiste. Cette évolution témoigne de la profonde interaction qui existait en Biélorussie entre radicalisme social et spécificité nationale. Alors que beaucoup de Polonais, mais aussi d'Allemands, de Juifs ou d'Ukrainiens hésitaient à rompre avec la "solidarité nationale" qui impliquait souvent des compromis avec leurs propres classes possédantes "nationales", les Biélorussiens, ou Biélorussiens d'origine, semblaient beaucoup plus à l'aise pour "passer" d'une nationalité à une autre en fonction des intérêts de la lutte sociale. Leur spécificité culturelle les amenaient en général à résister dans chaque cas avec une force particulière à l'adoption des valeurs élitistes. Lorsqu'il optait pour la polonité, le Biélorussien n'en était pas moins plus fortement tenté par le radicalisme social que son équivalent polonais originaire du même milieu. Lorsqu'il se considérait biélorussien, il prônait la constitution d'une entité nationale propre, mais il avait aussi plus souvent tendance que ses voisins à refuser qu'elle s'appuie sur une base ethnique ou religieuse. L'influence de la Révolution russe avait renforcé cette propension à l'internationalisme qui n'était pas perçu comme une négation de la nation mais comme son acceptation en tant que porte vers l'universalité. Cela explique aussi pourquoi les Biélorussiens eurent, dans le cadre de l'URSS, plus souvent tendance à s'identifier au projet communiste internationaliste originel tandis que les Russes, y compris beaucoup de communistes, restaient tentés par un repli implicite, et au début inconscient, vers la tradition étatique russe d'avant la Révolution. La majorité des militants politiques biélorussiens de Pologne refusa cependant de rejoindre les partis polonais de gauche et préféra former ses propres partis nationaux, en général de tendance socialiste et internationaliste, ce qui montre l'interaction existant entre marginalisation sociale et frustration nationale. Cette raison explique pourquoi nous 24

avons concentré, dans cet ouvrage, notre attention sur les parlementaires biélorussiens membres de groupes politiques parlementaires se définissant comme biélorussiens (Club biélorussien puis Club du Rassemblement paysan-ouvrier biélorussien Hromada et Club paysan-ouvrier biélorussien)5. Les parlementaires appartenant aux groupes politiques biélorussiens étaient favorables à la création d'une entité étatique nationale, même si certains pouvaient envisager des degrés de coopération étroite avec la Pologne ou son intégration dans la République socialiste soviétique de Biélorussie (RSSB). Dans les années vingt, cette dernière était perçue par beaucoup comme un Etat national authentique 6. L'activité des parlementaires biélorussiens est ici étudiée en liaison avec les questions sociales, économiques, politiques et culturelles des territoires biélorussiens occidentaux. Elle aborde leurs activités sous l'angle collectif et individuel. L'histoire des députés biélorussiens au Parlement polonais commence le 5 novembre 1922 avec l'élection à la Diète qui suivit l'adoption de la Constitution polonaise du 17 mars 1921 et la signature du traité de Riga, le 18 mars 1921. Ce dernier marqua l'annexion de la partie occidentale des territoires habités massivement par une population biélorussienne à l'Etat polonais? Seuls onze députés appartenaient à des formations politiques biélorussiennes, ce qui représentait 2,4 % des sièges de la Diète. Après l'élection des premiers députés biélorussiens, ce fut le tour des élections sénatoriales du 12 novembre 1922 qui virent l'élection de trois sénateurs
biélorussien S8.

Le système politique polonais accordait la prééminence au Parlement. Le pouvoir du président de la république, élu par les deux chambres du Parlement, était limité. Ce premier Parlement fut dissous le 28 novembre 1927. Lui succéda la Diète élue le 8 mars 1928, dissoute le 29 août 1930. Pendant toute cette période, la vie politique de l'Etat polonais fut très agitée, en particulier par le coup d'Etat demai1 926 qui, sans remettre formellement en cause les institutions parlementaires, contribua à créer un régime autoritaire sous la surveillance du maréchal Jozef Pilsudski. Lui-même originaire de la région de Vilnia, il était très attaché à l'appartenance des "Confins orientaux" à l'Etat polonais pluriethnique qu'il appelait de ses vœux. Son régime refusa cependant toute réforme fondamentale des rapports sociaux, ce qui contribua à maintenir la marginalisation de la majorité des populations biélorussiennes de Pologne. Il chercha pour cela rapidement à diminuer l'influence des partis indépendants du pouvoir et s'attaqua aux 25

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