Le peuple algérien et la guerre

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La guerre d'Algérie est terminée et appartient déjà à l'Histoire. Les auteurs de ce livre ont voulu la saisir et la restituer dans la réalité quotidienne des témoignages directs et des faits vécus. Cette recherche bouleverse ainsi les notions de présentation de l'histoire traditionnelle, car c'est le peuple qui s'exprime et qui définit l'histoire, dans toute sa richesse, par mille voix différentes. L'historien est là pour préciser l'origine du document, la personnalité de l'auteur, le contexte général. Ce livre où tout un peuple s'exprime représente une somme historique unique.
Publié le : mercredi 1 octobre 2003
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EAN13 : 9782296337596
Nombre de pages : 774
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LE PEUPLE ALGÉRIEN ET LA GUERRE

Premières éditions: Giulio Einaudi editore, Torino, 1962. François Maspero éditeur SARL, Paris, 1962..

@ L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-5263-2

Patrick KESSEL et Giovanni PIRELLI

LE PEUPLE ALGÉRIEN ET LA GUERRE

Lettres et témoignages 1954-1962

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Collection Histoire et perspectives méditerranéennes dirigée par lean-Paul Chagnollaud
Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours.

Dernières parutions
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Introduction

L'idée de ce recueil s'est formée à la fin de l'année 1960. La guerre d'Algérie a alors six ans. La documentation et les témoignages qui la concernent sont devenus si nombreux que tous ses aspects semblent avoir été touchés. Mais ce matériel est presque entièrement d'origine française. Même dans la mesure où le propos n'est pas exclusivement français, il appartient encore au monde blanc, européen comme disent les Arabes. C'est un vieux propos. Dans le cadre de la France, au fascisme de 1.1 classe au pouvoir s'oppose un libéralisme fait de formules traditionnelles, de moralisme et, comme toujours, de paternalisme. Le monde interroge la France. Son sort est devenu la préoccupation majeure, mettant au second plan le sort de la guerre. Le choix lui appartient de renoncer à l'Algéri~ ou de ne pas y renoncer. C'est que la France a une .âme à sauver ou à perdre. Au-delà de ces préoccupations, la répression colonialiste, et non Je rolonialisme en lui-même, devient le thème central du débat engagé de Français à Français, ou entre l'Europe et la France. Et à mesure que ce thème s'enfle, il se morcelle. Si l'on torture, dans quelle mesure? Systé.. matiquement ou occasionnellement? Si l'on fusille, est-ce les rebelles ou ~galement les otages? Les coups portés le sont-ils seulement à la « rébe!Hon », ou hien aussi à la population civile? Tout cela, selon une terminoJogie traditionnelle qui ne semble même pas tenir compte de l'expérience de la résistance européenne. L'Algérie est une victime. Il ne s'agit pas d'Ull peuple en guerre. Quelle est la réalité de la lutte de libération algérienne, pourquoi son processus est-il devenu irréversible dès les premières années de la guerre? On ne le sait pas. On se réfère au mieux, sans analyse de cette situation spécifique, à une formule toute faite: « L'inéluctable fin du colonialisme. » En effet, cette réalité est difficile à percevoir en dehors des lieux m.êmes où se déroule la guerre, d'une part par la nature déconcertante de celle-ci, d'autre part par la rareté malgré six années de combats de documents et de témoignages algériens. Au-delà des documents offiriels du F.L.N., peu significatifs en eux-mêmes si l'on excepte la plateforme de la Soummam (août 1956), les quelques essais, les quelque~ témoignages accessibles, c'est-à-dire publiés, sont le fait d'individus privilégiés par rapport aux masses colonisées, ayant acquis à travers les écoles françaises et les structures françaises les moyens de dénoncer la France. Eux aussi, en général, traitent surtout de la répression et font appel à la morale internationale. Après un premier inventaire de ces documents commence la recherche des textes inédits.

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Du fait de l'état de guerre, il faut se résoudre à ne pas disposer des

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Le peuPle algérien et la guerre

archives demeurées en Algérie pour ne pas risquer de compromettre, à la fois ceux qui les ont dissimulées et les hommes dont il est question, soumis maintenant à la double menace de la répression coloniale et de l'O.A.s. D'autre part, le G.P.R.A., gouvernement d'un Etat en guerre, ne peut ouvrir ses archives. C'est ainsi que le siège des recherches doit être le territoire français. Cela ne signifie pas l'exclusion de tout document écrit en Algérie: entre l'Algérie et la France existe un courant de correspondance que six années de guerre n'ont fait qu'étendre. Par ailleurs, la guerre existe en France même. Depuis les années 19571958 les Algériens ont porté le combat sur son territoire. Les impératifs de la lutte clandestine, le renforcement progressif d'un appareil de répression qui s'étend jusqu'aux sympathisants de la cause algérienne. font que Inême en France les recherches se heurtent à un nombre considérable de difficultés. Pourtant, sans ces obstacles et sans ces difficultés, ce recueil n'aurait pas pu prendre corps. Il l'a pris parce que les recherches elles-même~ ont été une forme de lutte, conduites dans une période d'extrême tension idéologique et morale. Ce même caractère militant de la recherche explique à son tour pourquoi on a pris la responsabilité de rendre public un ensemble de docun1ents de caractère personnel. On peut maintenant poser les limites de ce recueil, examiner ce qu'iJ contient et ce qui en est exclu. La majorité des documents qui le constituent provient des camps et des prisons de France et d'Algérie. Une minorité vient des villes ou de la campagne algérienne et des communautés algériennes en France. Rien ne provient des maquis à quelquet; exceptions près. Deux aspect de la condition algérienne semblent donc manquer: l'aspect militaire de la guerre et l'évolution vécue par le peuple algérien jusqu'à la découverte qu'il a faite de son existence en tant que masse. Cependant l'ensemble des témoignages des détenus et internés algériens concerne directement ou indirectement l'ensemble de la condition algérienne. Il y a tout d'abord ce qui appartient à l'auteur du docunlent. C'est son passé, sa condition et son expérience de colonisé, son engagement éventuel dans la lutte, sans action jusqu'à son arrestation ou sa capture. Un deuxième aspect oppose l'Algérien arrêté ou capturé à rappareil militaire, policier et judiciaire français. Le troisième aspect voit l'Algérien, théoriquement hors de combat, élaborer de nouvelles formes de lutte à l'intérieur de la détention. C'est un schéma typique: son contenu n'est pas égal dans le temps. Le fait que ces témoignages couvrent toute la période allant du début de 1~ révolution à la fin de la lutte armée permet de suivre son évolution. A de rares exceptions près, ces textes n'exprinlent pas d'une n1anière directe et complète la réalité du contexte passé ou présent qui les a suscités. En effet, quand il ne s'agit pas de documents acheminés par des voies clandestines, la menace de la censure pèse. Cependant on se trouve pour la première fois devant une masse de textes algériens nés de la lutte et de la souffrance d'un peuple entier. Lire ces textes avec une attitude sentimentale, d'horreur, de dédain ou d'exaltation, dissimuft lerait le sens et la raison de ce recueil. Au contraire, sa lecture doit permettre de discerner certaines lignes originales de l'expérience révolutionnaire algérienne. Au début de l'insurrection armée, la violence révolutionnaire implique dans son action des couches limitées de la popu1ation. Il s'agit d'un certain nombre de communautés dans les zones où opère l' A.L.N. et d'un certain nombre d'individus dans les centres urbains. La violence colonialiste qui lui répond implique des couches plus étendues et un nombre plus grand d'individus. C'est ainsi que dès le début se met en

Introduction

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place une dialectique révolutionnaire. Celle-ci, cependant, est encore trop nouvelle pour pouvoir conditionner le comportement de l'individu, mêm~ militant, touché par la répression. Celui-ci, confronté avec le colonisateur, que ce soit dans les salles de torture, devant les tribunaux ou à Pintérieur des camps et des prisons, ne revendique en général pas sa qualité de nationaliste, de militant. Il tente avant tout de se faire libérer, ce qui correspond d'ailleurs aux intérêts présents de l'insurrection. Dans ce cadre s'inscrivent les premières dénonciations des tortures commises par les « forces de l'ordre». Dénoncer les tortures n'est pas chose nouvelle en Algérie, notamment pour les militants de la cause nationaliste. Le caractère de plus en plus généralisé de la répression va cependant provoquer, à posteriori, l'engagement d'un certain nombre d'Algériens qui sont en dehors des événements. Portant plainte de leurs prisons, ils appuient la révolution, en deviennent membres. L'implanta~ion progressive du F.L.N., de son organisation militaire et politico-administrative, le développement de ses réseaux urbains clan. destins provoquent une situation et un comportement nouveaux. A la dénonciation individuelle, qui pose un problème de morale entre le colonisé et le colonisateur, succède la dénonciation de groupe, appuyée parfois de l'extérieur par l'intervention du F.L.N. Peu importe alors le caractère des dénonciations individuelles: leur ensemble a valeur de scandale, et par le scandale il débouche sur le politique. Ce ne sont plus des Algériens qu'on torture, c'est l'Algérie. n faut cependant attendre 1957 pour que, étant donné la généralisation de la lutte armée et de la répression, l'engagement toujours plus grand des populations.. rurales et urbaines, ces attitudes deviennent cohérentes et concourent à promouvoir, en ,concrétisant les principes de la plateforme de la Soummam (aoftt 1956), l'élaboration d'une doctrine de lutte totale, jusqu'à contraindre la puissance coloniale à élaborer une doctrine opposée, elle aussi totale, qui prend le nom significatif de « Pacification ». La dénonciation de la répression pendant la bataille d'Alger donne certes l'idée de l'ampleur de la violence colonialiste. Ce qui compte cependant, c'est que le scandale éclate alors que le combat est en cours. Exaspérant les contradictions françaises, la dénonciation des tortures soutient l'action militaire et politique du F.L.N. A la répression judiciaire, l'organisation révolutionnaire oppose désormais des militants et des combattants qui veulent porter leur lutte jusqu'à l'intérieur des tribunaux et qui réclament de l'Organisation le droit d'affirmer ce qu'ils sont: membres actifs du F.L.N. et citoyens d'un Etat algérien qui, pour eux, existe déjà dans les faits et non plus seulement dans l'histoire. En même temps, les accusés formulent à travers leurs déclarations la théorie de la violence révolutionnaire comme instru. ment nécessaire face à la violence colonialiste et le fait colonial en lui-même est déjà une violence. Ils refusent la violence romantique et anarchique. Il ne s'agit plus seulement d'engagement et d'idéal de liberté exprimés en termes passionnés et généraux. Il commence à s'agir de la théorisation du fait révolutionnaire à travers une analyse de la condition algérienne. Cet apport d'hommes et de femmes nouveaux dans les prisons, allié à l'expérience des militants de la première heure, aboutit au comportement ouvertement agressif de la détention. Il n'est plus question de pré. server )a marge de liberté qui existe: c'est l'époque des risques calculés qui commence. Pour parvenir à organiser la détention de façon révolutionnaire, on prend le risque de déclencher des représailles. collectives, de perdre cette marge de liberté. Dans le cadre du combat total mené par le F.L.N., la création du G.P.R.A. en septembre 1958 a des implications révolutionnaires immé.. diatement élaborées à partir de cette nouvelle donnée. L'Algérien arrêté dénie à la France le droit de le juger, il se dégage du droit interne

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français, place le débat en terme de guerre et réclame l'application dec; conventions internationales. Une nouvelle logique apparaît, devient la règle, issue du contexte algérien, originale, renforcée par l'influx d'une nouvelle génération. passée brusquement de l'adolescence au militantisme armé, c'est-à-dire peu ou pas conditionnée par les résidus de l'aliénation colonialiste. Par ailleurs, la différence existant entre les données en Algérie et en France conduit la révolution à élaborer ses thèmes de lutte dans l'un et l'autre contexte selon des temps et des perspectives différentes. Des Hens organiques très particuliers sont ainsi établis par le F.L.N. entre l'Algérie et sa Fédération de France. L'Algérie et la France sont tour à tour le meil1.eur terrain pour le déclenchement d'opérations particulières, qui se répercutent de l'un et l'autre cÔté. C'est ainsi Que le F.L.N. choisit la France pour y déclencher durant l'été 1959, à l'intérieur de la détention, un mouvement de grève de la fain1. A son terme, le communiqué du gouvernement français, qui recon. naît implicitement aux Algériens la qualité de détenus politiques, va permettre au F.L.N. d'élaborer une nouvelle dialectique. Quand le gouvernement français ne respecte pas l'engagement pris, c'est l'occasion de lutter à nouveau dans de meilleures conditions. Quand il le respecte, les conditions d'une mobilisation révolutionnaire de la détention se créent et se perfectionnent. Maintenant, chaque Algérien en prison est véritablement mobilisé. La révolution le retrouve dans sa cellule, le rattache à elle, l'oblige à sc reconvertir en combattant, non pas en termes individuels, mais en termes de masse. L'histoire personnelle, exaltée au llloment du procès, se confond à nouveau dans le collectif. Autant de prisons, de camps, autant de cellules révolutionnaires, mais soumises aux mêmes consignes, à la mêmE' discipline, régies par l'autorité souveraine du F.L.N., avec qui elles entretiennent des liaisons organiques. Cette nouvelle situation ne demeure pas limitée à la France. Les prison~ algériennes apprennent peu à peu leurs droits, et ces droit~ acquis, en partie ou non, se structurent selon le schéma élaboré pour l'ensemble des détenus, et ceci jusqu'à la fin de la guerre. Si l'on a essayé de dégager les lignes du processus révolutionnaire à l'intérieur du cadre de la répression et en particulier à l'intérieur de la détention, c'est que cela peut particulièrement ressortir des documentt; de ce recueil. Ce processus pourtant est un processus général qui concerne les Algériens militants, combattants et aussi ce que l'on a appelé « la population civile». Il n'apparaît que très partiellement, mais tout se rattache à un schéma général, élaboré dans le temps, de l'ensemble des formes de lutte, dont les échelons correspondent à des degrés successifs de conscience politique. Ce qui ressort, c'est, dans tous les secteurs, une articulation à la fois complexe et rigide: complexe parce que la clandestinité oblige à décou. per les responsabilités, à les multiplier; rigide parce qu'elle est structurée de telle façon que chaque Algérien y trouve sa place, son travail, sa fonction. Cette organisation est révolutionnaire parce qu'elle engage les Algériens totalement, qu'elle peut les engager tous, hommes, femmes, enfants, quelle que soit la situation particulière où ils se trouvent, qu'elle s'adapte à tout moment aux fluctuations de la guerre, Qu'elle soumet le peuple, selon une discipline absolue, à la volonté du peuple, qui s'engage. avec rapidité et efficacité dans des structures d'action tout à fait nou. velles. Dire que cela a pu exister étant donné des circonstances particulières, c'est encore en préciser l'aspect révolutionnaire. Ces circonstances étaient liées à l'état de guerre; c'est ce qui carres. pond aux limites, dans le temps, de ce recueil.

Patrick KESSEL et Giovanni PIRELLI

Note méthodologique

Les auteurs des documents composant ce recueil sont tous algériens. Par cette qualification, on a voulu englober tous ceux qui, à travers leurs écrits, apparaissaient citoyens en puissance de la nation algérienne. cela indépendamment de leur origine et de l'option de nationalité qu'ils auront faite ou qu'ils feront. Evidemment, on a exclu ceux qui, ayant contribué à la lutte de libération algérienne, ont toujours revendiqué leur qualité de citoyen d'un autre pays. Les documents ont un élément commun, leur caractère personnel, c'est-à-dire qu'ils ont été provoqués par des situations qui concernent directement leurs auteurs, ou desquels ils se font les interprètes directs, et qu'ils ont un caractère pratique et immédiat aussi bien dans le cas où l'auteur ne s'adresse pas à un destinataire défini, mais tend à obtenir pour son témoignage une audience plus large. Ce critère a eu pour conséquence l'exclusion des textes qui, bien qu'ayant valeur de témoignage, paraissaient pouvoir être classés comme journalistiques, littéraires ou qui, par leur nature, pouvaient être considérés comme officiels. Les textes signés par plusieurs personnes, ou même collectifs, ont été inclus dans la mesure où ils étaient conformes au critère retenu. Ces critères ayant été adoptés - auteurs algériens et caractère personnel des textes - les documents utilisables parmi ceux qui avaient été déjà publiés se sont révélés être relativement limités. Cela concerne deux catégories de sources: les publications algériennes (on a dépouillé toutes celles existant en langue française à Tunis, alors siège du G.P.R.A.) et le matériel imprimé français, y compris naturellement celui saisi ou semi. clandestin. Ce recueil est composé pour 70 % de documents inédits: certains proviennent d'organismes officiels algériens, d'autres de personnes privées. En grande majorité ils sont le résultat de recherches effectuées dans des archives privées. La première sélection s'est opérée sur quelques milliers de documents. en tenant compte de leur intérêt particulier. Les choix successifs se sont faits en fonction de l'organisation interne du recueil. Il n'y avait pas au départ de schémas prédéterminés. La documentation elle-même a indiqué et précisé au fur et à mesure une thématique et la structure du recueil. Celles-ci, à leur tour, ont conduit au choix définitif des textes. Cela ne signifie pas que tous les thèmes rendus évidents à travers la recherche aient pu être traduits avec satisfaction par les documents correspondants. Les conditions existant, par exemple, au début de la lutte difficulté des liaisons, dispersion répétée des archives, destruction partielle ou totale de ces mêmes archives pour des raisons de sécurité, etc. ont fait que, pour la période allant jusqu'au début de l'année 1957, la documentation s'est trouvée être réduite et pleine de lacunes. Dans les années suivantes également certains événements importants n'ont pas laissé de traces écrites, tandis que d'autres, d'un intérêt parfois mineur.

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Le peuPle algérien et la guerre

mais ayant été l'occasion de débats, de scandales ou d'une exploitation politique, ont provoqué une documentation abondante et disproportionnée.
Dans la mesure du possible, les documents publiés ont été confrontés avec les textes originaux, et ces derniers adoptés. Dans de rares cas, les passages ou les noms supprimés dans les documents publiés ont pu être rétablis, coupures qui avaient été faites soit pour éviter les saisies, soit pour préserver la sécurité des Algériens en cause. Quand un document a été plusieurs fois publié, on s'est référé à la première publication, sauf dans les cas que nous avons signalés et oil une publication ultérieure offrait plus de garantie d'intégralité. La majorité des textes inédits provient de documents manuscrits, les autres de copies dactylographiées établies par les détenteurs des archives. Certains dOCUlnents, comme il est indiqué chaque fois, ont été communiqués incomplets; certains autres communiqués avec la demande de les rendre anonymes. Nous-mêmes avons opéré certaines coupures ou rendu anonymes certains documents. Ces interventions, chaque fois indiquées par un crochet, nous ont été imposées uniquement par deux catégories de raisons: le caractère intime du document, ou de certaines de ses parties; des raisons de sécurité qui existent encore en France, qu'elles concernent l'auteur du document, son destinataire ou les personnes qui sont nommées. Cette dernière précaution ne concerne évidemment que les militants de la cause algérienne, les sympathisants de cette cause, jamais les responsables de l'action colonialiste. De semblables raisons de sécurité ont déconseillé d'indiquer la provenance des inédits: nous nOU5 portons garants de leur authenticité. Les documents recueillis, sauf un, étaient tous écrits en français. ILS ont été transcrits tels qu'ils nous ont été communiqués, avec les erreur~ de toute nature qui pouvaient s'y trouver. L'analphabétisme en Algérie étant un fait colonial, nous n'avons pas cru devoir aménager ces documents, même si dans de nombreux cas leur forme ne correspond plus aujourd'hui au degré d'instruction de ceux qui les avaient rédigés. Les seules erreurs corrigées ont été celles dues à d'évidentes distractions ou à l'état de fatigue de ceux qui écrivaient correctement. A ce propos, il faut remarquer qu'un certain nombre de lettres n'ont pas été écrites par leurs signataires, mais rédigées par ceux qui, dans les prisons et les camps, assumaient la fonction d'écrivain public. Dans les notes placées au début des chapitres, ou qui accompagnent des groupes de documents, on s'est efforcé d'éclairer surtout l'aspect algérien des problèmes, quitte à ne pas utiliser la documentation française là où elle n'était pas directement nécessaire à la compréhension des textes. De graves difficultés se sont également présentées dans la recherche des données concernant les auteurs des documents, les faits particuliers auxquels leur histoire est liée, les personnes et les événements cités, etc. Encore à ce propos, il faut rappeler l'état de guerre et le harcèlement policier existant, alors que ces recherches étaient entreprises. Il faut ajouter l'impossibilité d'établir un contact, même épistolaire, avec la presque totalité des auteurs de ces documents, les précautions l~gitimes prises par les personnes auxquelles on s'est adressé, les précautions prises par nous-mêmes, en tout cas, pour éviter de donner de la publicité à ce travail alors qu'il était en cours. En ce qui concerne le dépouillement des quotidiens et périodiques français, ses résultats ont été limités et, de plus, incertains: données imprécises ou contradictoires, noms d'individus ou de lieux erronés, ou bien orthographiés différemment d'une fois à l'autre. version équivoque ou factieuse des faits, etc. En fais~nt confiance à Ja

Note méthodologiquê compréhension des lecteurs, et d'autant mées, nous exprimons l'espoir que, dans directs, rendus possibles par la fin de lacunes pourront être comblées et les

;att

plus à celle des personnes nomle temps et à travers des contacts l'état de guerre, les plus graves erreurs corrigées.

Ce travail est finalement le résultat de la collaboration de plusieurs dizaines de personnes, presque toutes résidant en France jusqu'à hier, militantes de la cause de l'Indépendance Algérienne, ou sympathisantes de cette cause. La contribution de certaines d'entre elles a été détermi"ante. Si le nom de ces personnes n'est pas indiqué, c'est que la fin de la guerre ne signifie pas, en France, que ces personnes ne sont pas menacées dans le présent et ne peuvent pas l'être dans l'avenir. Pour cette raison, nous nous bornerons à indiquer la contribution de Saverio Tutino et de Marco Panella lors de la phase la plus difficile du travail, c'est-à-dire la phase initiale. P. K. et G. P.

Index des sigles
A.I.: Affaires Indigènes. A.L.N.: Armée de Libération Nationale. A.S.E.E.: Atteinte à la sûreté extérieure de l'Etat. B.S.T.: Brigade de la D.S.T. C.A.M.: Condamné à mort. C.A~R.S: Centre d'assignation à résidence surveillée. C.C.E.: Comité de coordination et d'exécution. C.C.!.: Centre de coordination inter-armées. C.E.P.: Certificat d'études primaires. C.F.T.C.: Confédération Française des Travailleurs Chrétiens. C.G.T.: Confédération Générale du Travail. C.I.C.R.: Comité International de la Croix-Rouge. C.I.C.R.C.: Commission internationale contre le régime concentrationnaire. C.M.!.: Camp militaire d'interne. ment. C.N.R.A.: Conseil National de la Révolution Algérienne. C.R.A.: Centre de renseignement et d'action. C.R.!.: Croix-Rouge .Internationale. C.R.S.: Compagnies Républicaines de Sécurité. C.R.U.A.: Comité Révolutionnaire pour l'Unité et l'Action. C.T.: Centre de tri.
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C.T.T.: Centre de tri et de transit. D.I.M.: Division d'infanterie moto. risée. D.O.P.: Dispositif opérationnel de protection: détachement opérationnel de protection. D.P.: Division parachutiste. D.S.T.: Direction de la Sécurité du Territoire. E.G.A.: Electricité et Gaz d'Algérie. E.M.: Etat-Major. F.L.N.: Front de Libération Nationale. F.M.: Fusil-mitrailleur. G.M.P.R.: Groupe mobile de protection rurale. G.P.R.A.: Gouvernement Provisoire de la République Algérienne. I.G.A.M.E.: Inspecteur général de l'administration en mission extraordinaire. M.A.: Maison d'arrêt. M.C.: Maison centrale. M.C.: Maison-Carrée, Maison centrale de -. M.N.A. : Mouvement National Algérien. M.T.L.D.: Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques. O.A.S.: Organisation Armée Secrète. O.P.A.: Organisation politico-administrative. O.P.].: Officier de police judiciaire. O.R.: Officier de renseignement.

):cOn ne développe ici que les sigles, expressions ou mots arabes répétés plusieurs fois dans les textes. Pour un certain nombre de sigles il n'a pas été possible d'obtenir de renseignements, valables. C'est .le cas pour: A.G.E.L., A.J.T.N., C.C., C.C.A.S., C.R.D'1 C.R.E. D autre part, plusIeurs mots arabes, à la suite de transcriptions ma.uva.lses, S6 révèlent inidentifiables : nous les a.vons laissés tels quels dans les textes.

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Le peuPle algerien et la guerrs S.A.S.: Section administrative spé~ cialisée. S.A.U : Section administrative urbaine. S.F.I.O.: Section Française de l'Internationale Ouvrière. T.A.: Tramways algérois. T.F : Travaux forcés. T.M.: Tribunal militaire. T.P.F.A.: Tribunal permanent des forces armées. U.D.M.A : Union Démocratique du Manifeste Algérien. U.G.E.M.A.: Unipn Générale des Etudiants Musulmans Algériens. U.G.T.A.: Union Générale des Travailleurs Algériens. U.N.E.F.: Union Nationale des Etu. .U.T.: Unités territoriales. Z.N.E.C.: Zone nord-est constanti. nais.

o.S.: Organisation Secrète en 1949~ selon la terminologie du F.L.N., Organisation Spéciale. P.A.M.: Pris les armes à la main. P.C.: Poste de commandement. P.C.A.: Parti Communiste Algérien. P.M.: Pistolet mitrailleur. P.J.: Police judiciaire. P.P.A.: Parti du Peuple Algérien. P.R.G.: Police des Renseignement.; Généraux. P.V: Procès-verbal. R.C.P. : Régiment de chasseurs parachutistes. R.D.T.A. : Régie des transports algériens. R.E.P.: Régiment étranger de parachutistes. R.t M.: Régiment d'infanterie de marine. R.P.C.: Régiment de parachutistes coloniaux.

diants de France.

Glossaire

Agha: Fonctionnaire de l'administration indigène, supérieur au Caïd, inférieur au Bachaga. Aïd: fête religieu~. On distingue l'Aïd En Nahr, grande fête du sacrifice, et la petite fête, ou Aïd El Fithr, qui consacre la rupture du jeûne après le ramadan. Allahou Akbar, orthographié parfois Allah Akbar, Allah ouak bar, Dieu est grand. Bachaga: la plus haute fonction honorifique et administrative du régime colonial. Fonction d'autorité toujours subordonnée à l'administration française communale (colnmunes mixtes). Ben: fils de Bent: fille de Bou: préfixe à sens possessif. En arabe littéraire, Abou, père de. Cadi: magistrat musulman, sous le contrôle direct du juge de paix français. Il y a les cadi juges et les cadi notaires. Caïd: fonctionnaire d'autorité, peut exercer son pouvoir sur un ou plusieurs douars. .Il est placé sous l'autorité directe de l'administrateur colonial de comlnune mixte. Deux personnes sont sous ses ordres~ le secrétaire (kodja) et le garde champêtre. Casbah: citadelle; par extension et déformation s'app1ique à certains quartiers de villes à peuplement typiquement algérien. Chèche: longue écharpe que l'on enroule en forme de turban. Cheikh: personne respectée pour sa sagesse, sa culture, ou dans certains cas pour son âge. Djebel: montagne ou région ayant un relief accidenté. Djellaba: sorte de robe longue avec ou sans capuchon. Djemaâ: assemblée villageoise; par extension désigne le lieu où se réunissent les habitants du village, généralement la Mosquée. Djoundi: (pluriel Djounoud), soldat, combattant. Douar: ensemble de plusieurs villages. Fellaga: barbarisme pour « fendeur de crâne»; nom donné tout d'abord par la police française aux combattants tunisiens. Fellah: paysan pauvre; petit cultivateur. Fidaï: (pluriel fidayines), littéralement « celui qui se sacrifie pour le rachat»; selon la terminologie du F.L.N., soldat sans uniforme chargé de missions spéciales, attentats, sabotages... Gourbi: masure. Haïk: voile dont se recouvrent les femmes musulmanes. Harki: mot par lequel on désigne les policiers auxiliaires musulmans, ou les Inusulmans engagés dans des corps spéciaux de l'armée française. Kasma: (en arabe littéraire Kism), anciennement circonscription politique dans l'organigramme des partis, P.P.A., M.T.L.D., etc. Selon la terminologie du F.L.N., circonscription militaire ou politico-administrative. Katiba: unité de l'A.L.N., compagnie, formée de trois sections (ferka).

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Le peuPle algérien et la guerre

Méchoui: mouton à la broche. Mechta: petit groupe de maisons, hameau. Mintaka : subdivision de la Wilaya. Mokhazni: (orthographié parfois mokhzani), littéralement « celui quj est au service d'une autorité .». Genre de milice locale. Moudjahid: (pluriel moudjahidines), littéralement combattant d'une cause sacrée; selon la terminologie du F.L.N., combattant régulier, en uniforme, de l'A.L.No Moussebil: littéralement « celui qui fait don de sa personne» (pluriel moussebilines). Volontaire, partisan, agissant ou non dans sa région, pouvant également être spécialement chargé des questions de ravitaillement, etc. Muphti: prédicateur, officiant des grandes mosquées; dans les petites mosquées c'est l'Iman. N ahia: subdivision de la mintaka. QuId: fils de. Oulema: plus correctement Oulama (pluriel de alem), lettrés en langue arabe. Ramadan: neuvième mois de l'année lunaire musulmane, consacré au jeûne. Salam, salem: le salut, la paix; formule de salutation. Si, Sid, Sidi : Monsieur. Tehyia el Djezalr: Que vive l'Algérie! Wilaya: selon la terminologie du F.L.N., division militaire et administrative de l'Algérie.

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Opération orange amère
La proclamation du C.R.V.A.l, véritable acte de naissance de la Révolution Algérienne, exprime nettement la position de ses leaders envers {es mouvements et partis nationa.Listes traditionnels: «... Une équipe de jeunes responsables et militants conscients, ralliant autour d'elle la majorité des éléments sains et décidés, a JUBé le moment venu de sortir le mouvement national de l'impasse où l'ont acculé les luttes de personnes et d'influence pour le lancer aux côtés des frères marocains et tunisiens dans la véritable lutte révolutionnaire. Nous tenons à cet effet à préciser que nous sommes indépendants des deux clans qui se disputent le pouvoir 2. » Cette ligne de conduite sera confirmée lors du Congrès de la Soummam (août 1956) 3 et maintenue à travers toute la guerre d,e libération. Cependant l'offensive menée par la Police des Renseignen1ents généraux sur l'ensemble du territoire algérien vise, dès le 1181' novembre 1954, les membres du M.T.L.D.4 rendus d'abord directement responsables de l'in. surrection, puis suspectés de pouvoir en tirer profit. La P.R.G. poursuit systèmatiquement le démantèlement de ce mouvement, dissous par le Gouvernement français le 6 novembre. L'opération porte le nom de code: « Operation Orange Amère.» Du gouvernement Mendès-France au gouvernement Edgar Faure, la' même politique de répression politique va pourtant se poursuivre. Elle aura pour conséquence d~amener à la Révolution des hommes qui auraient pu servir à l'établissement de cette « Troisième Force» qui sera en vain recherché~ dans les années suivantes. Quand le F.L.N. demandera aux élus algériens de démissionner, en décembre 1955, il sera suivi par les éléments pourtant les moins révolutionnaires.
1 Le Comit.é Révolutionnaire pour l'Unité et l'Action foudé on mars 19f>4(voir p. 32). 2 ln ANDRÉMANDOUZE, Révolution Algérienne par les textes, Paris, 1961, éd. La :François Maspero, p. 1a8. Le C.R.v.A. fait ici allusion à l'éclatement du M.T.L.D. en deux tendances, les Messalistes et les Centralistes, éclatement matérialisé durant l'été 19!)4 par la. tenue de deux Congrès, l'un à Alger, celui des Centralistes, en août, et l'autre en Belgique) celui du M.N.A.. par les tenants de Messali Hadj. ,} 3 Cf. El Mowfjf1.hicl, orgélne centr du Front de Iibération Nationale, numéro spéCial. s. d., Edition~ « Rési8ta.nce Algériepne ». . 4 Mouvement pour l~ Triompne de~ Libertés DémQcratiques, né en 1946, Q()U}lliE3 mouvement. lég(!l, du P.P.A.. cland~sti~ (Parti du Peupl~ Algérien) d()nt il co~vr8 l'activité. Il dev.~nd.r4J ~ tfav~r~ 1~8 évéIHHIl.ents qQi précéd~rQDt la décJ.enche~6nt de la Révolution, la plus importante formation politique defi ~JlUpD.alif}t~8Q.lgérjeD.~.

2

Le peuple! algérien et la guerre

Des membres du M.T.L.D. arrêtés, un certain nombre sera torturé. Une partie d'entre eux sera relâchée, d'autres assignés à résidence dès le vote, le 11eravril 1955, de la loi sur l'Etat d'Urgence. Enfin, certains seront jugés et condamnés vour le seul motif de l~ur appartenance au M.T.L.D., avant lnême la dissolution de ce mouvement. Dans les camps d'internement, dans les prisons et dans la clandesti' nité, ils seront, pour la plupart, acquis à la Révolution Algérienne.

Lettre

de Ghedifi

ben Ali

5

à J.\1'~ Henri Douzon,

avocat

à la

Cour de Paris. Inédit. Prison civile d'Alger, le 28 janvier 1955. Cher Maître Douzon, J'ai l'honneur de porter à votre haute connaissance mes déclarations à l'interrogatoire qui m'a été fait au sujet de la plainte que j'ai déposé contre les Commissaires Touron et Ha yard de la P.R.G. d'Alger et de certains inspecteurs pour tortures et sévices. J'ai été arrêté le lE'rnovembre 1954, à 21 h 30, à mon domicile par un Commissaire de la P.J. de Blida tenant une mitraillette au poing et par quelques inspecteurs j'ai été amener par ces derniers devant (ma femme enceinte de 5 mois) à la commissariat de la P.l. qui se trouve à une cinquantaine de mêtre de mon domicile. J'ai été fouillé et mis à la geôle sans aucune explication sur le cas de mon arrestation, un moment après j'étais interrogé par le commissaire Touron de la P.R.G. d'Alger et m'ayant lancer des propos vulgaires et les menaces. Et 24 heures après j'étais transferé aux locaux de la P.R.G. d'Alger accompagné du commissaire Carcenac et deux inspecteurs. A la tombée de la nuit le commissaire Havard m'interrogea sur les chefs du C.R.D .A. et les évenements qui se sont passés la veIlle de mon arrestation, comme j'ignorais tout ce ce qui s'est passés et je n'avais rien à dire, c'est en ce moment qu~ le commissaire Havard me dit: « Tu vas parler à la baignoire par la bouche ou par le derriére.» Les inspecteurs m'ont fait monter à la baignoire malgré mes protestations et les certificats médicaux que j'avais sur moi. en leur montrant la cicatrice de l'opération que j'avais subi et que c'est une grave maladie (adenite de Tuberculose cassêeuse FoIliculaire~. Ils m'ont ligoté les mains et les pieds avec un grand et largechiffon mouillé, et m'ayant passé un manche en bois entre les
5 Né le 19 septembre 1922, à Mascara. 11 a. particip~ avec Ben Bella. à l'att.aq(t ne la Poste d'Oran en 1949. Condamné le 24: mal 1951 à quatre ans de prIson. Libé1'\ graveDlent malade à l'expirati()~ de sa peine. Après sa nouvelle arrestatl0~. l'' 1er novembre 1954, condamné à un mois de prison le 2 mars t9~, à Alger. SmSi' dy tallera avec sa famille en. France et militera au sein d~ 1a Fédération cie France F.L.N. (voir pp. Mi et Mi).

L'Opération

Orange Amère

3

mains et les pieds, et ils m'ont mis dans la baignoire, mon corps à moitié submergé dans l'eau, un inspecteur tenant le manche en bois placé sur les deux côtés de la baignoire et l'autre m'enffoncé ma tête au fond de la baignoire jusqu'à l'étouffement total et il m'a prévenu que si je désire parler je n'ai qu'à lever le doigt de mes mains attachés, lorsqu'il voyait que j'allais m'évanouir il faisait monter ma tête du fond de la baignoire et me jettait de l'eau sur la bouche et le nez. Ensuite on me sortait de la baignoire ils me donnaient des coups au foie et au ventre. Pendant 4 jours j'ai été l'objet de deux séances de baignoire et de supplices tous les soirs. Le ge jour on m'a fait sortir de la geole pour me faire passé une visite médicale qui par un Docteur dont j'ignore son nom, et je me suis fait acheter des médicaments (hepatrol, Rumifon). D'autre part pendant 10 jours je dormais au sol sans couverture ni natte, ce n'est qu'au IOe jour que j'ai eu une couverture et mis dans la geole n° I ou je ne pouvais même pas m'allonger tellement qu'elle est étroite. Comme nourriture on me donnait un morceau de pain et du fromage j'ai perdu .I2 kg de mon poids et je suis bien enregistré sur le cahier de visite médicale à m'a rentré à la prison 56 kg 200. J'étais aussi l'objet de sequestration du I novembre au 15 novembre 1954. Ghedifi Ben Ali. Procès-verbal d'audition de Mohamed juge d'instruction Faberon, s.1., n.d. Inédit (communiqué incomplet). Abdelaziz
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devant le

Le 20 décembre 1954, je me rendais à Oran publicité rue Mogador, à la recherche d'un appartement lorsque, non loin de cette agence, j'ai été appréhendé par un inspecteur de police musulman que je ne connaissais pas. Il m'a dit qu'on m'attendait depuis trois jours dans une voiture radio de police. A l'arri-

vée à la villa 1 on m'a couvert la tête d'une couverture grise.
On m'a fait tourner et retourner à plusieurs reprises. J'ai reçu un coup de pied dans le dos et un coup de poing au visage et
6 Le Monde du 28 décembre 19t)4 écrit à propos de Mohamed Abdelaziz: «... Pour n'être apparemment qu'un employé subalterne de l'Algérie Libre (il) est tenu pour un membre influent du M.T.L.D. appartenant à. l'organisation secrète du parti. Réfugié à Paris après le déclenchem~nt des tr?ubles, il ét.ait rentré récemment à Al~er.. Il avait avoué, après un long InterrogatoIre, être ]e chef responsable de l'organIsatIon chargée d'exécuter des attentats individuels.» Dans France-Observateur du 13 janvier 19!sl), Claude Bourdet écrit, sous le titre « Votre Gestapo d'Algérie n, ce paragraphe concernant Abdelaziz: (~Le 29 décem!>re, son avocat put voir sur son corps la trace de (joups et la raclure faIte par le robInet lorsqu'on le plongeait de force d3.ns la baignoire. L'avocat voulut faire consta~er son état par le juge lui-même. Celui-ci refusa, accepta de commettre un ~é~eclnlégiste autre que celui qui avait « examiné J) Moulay Merbah, mais un médeCIn de son choix et refusa une contre-expertise par un professeur de la Faculté d'Alger. » 'l Villa Mahieddine (ou Ma.heddine, ou encore Maheidine), comme indiqué plus loin.

i

Le ~ple

aZghYn 8t la ~e"e

j~ me suis finalement trouvé dans une pièce d'archives. Un in~pecteur es.t venu me passer des menottes (on l'appelait l'ins.. peçteur de jour) et j'ai été confié à la garde d'un C.R.S. une mitraill~tte au poing. Vers 10 heures on m'a fouillé et contre remi~e de 5Q francs, on m'a donné un morceau de pain et une bouteille d'eau. Puis J'inspecteur de jour a pris mon identité. Mes menottes étant trop serrées, je le lui ai fait remarquer, il a consenti à les desserrer. C'est alors que le commissaire Dumas de la P.R.G. est arrivé et ln'a questionné. Mes réponses ne l'ont pas satisfait, il s?est mis en colère et m'a dit: « Maintenant c'est ton subconsrient qui nous întéresse, çette après~midi nous employerons des argu.. ments plus convaincants.» A partir de ce TI10ment, le commissaire Dumas ne s'est plus occupé de moi. On m'a à nouveau couvert la tête d'une couverture, on ln'a fait monter un étage. Je me suis retrouvé dans un autre bureau où à 15 heures ~non interrogatoire a repris, mené cette fois par le commIssaire Gerontoni (si j'ai bien compris son nom), qu~ s'est occupé de moi jusqu'à ma présentation au juge d'instruction. Pendant tout son interrogatoire le commissaire Gerontoni était assisté des inspecteurs Constant, Janne et un troisième dont j'ignore le nom (d'une taille de l m 70 aux cheveux frisés avec la raie à gauche, de visage rond aux joues saillantes et rosées, aUx moustaches dites carrées). Le commissaire Gerontoni m'a à son tour conseillé de tout dire, ajoutant: « Tu parleras parce qu'ici tout le monde parle... même le pape ou le Bon Dieu... on y mettra le ten1ps qu'il faudra. » Il m'a alors remis du papier et un crayon et m'a demandé

d'écrire

({

mes rnémojres». Depuis le ten1pS ou j'étais scout,

c'est-à-dire depuis environ dix ans. J'ai dû me résigner à faire ce qu'il me den1andait et, sur deux ùu trois pages, j'ai décrit ma" vie.. Pendant que j'écrivais des inspecteurs allaient et venaient, aussi des C.R.S. Tous me pressaient d'écrire et ne me ménageaient leurs injures. Quand j'ai eu terlniné le commissaire a lu les pages que je venais d'écrire. Il en a conclu que je m'étais moqué de lui, me disant qu'il fallait que j'écrive. la à 15 pages. Il a alors poursuivi verbalen1ent son interrogatoire et çomme ce que je lui disais ne lui donnait pas satisfaction, ses inspecteurs et luimênle m)ont donné des gifles, des <:oups de pied et des coups de poing. Ce soir là l'interrogatoire s'est terminé vers 22 heures. On m?a laissé seul dans un coi.n du même bureau avec une natte et une couverture, la lUlnière allu~née dans une atmosphère glaciale, la garde de C.R.S. qui se relayaient à peu près toutes les deux heures. Mardi 21 décembre à 7 heures, le commissaire GerQntoni

L~OpBration ()~ng8

Amt1.t6

~

(Géanantoni?) et les trois insPèttturs ont repris mon interrogatoire et l'ont poursuivi jU~qu'à 13 heure9. Cet interrogatoire a été mené par les quatre policiers qui se relayaient sans interruption. Mes réponses ne leur convenaient pas, tOllS quatre m'ont porté à plusieurs reprises des gifles, des coups de poing, des coups de pied. Ils ne me ménageaiet1t pas, me frappant de toute lëur fôrtè même au visage et au ventre, de ~orte qu'à t~ heures j.àVàis la lèvre droite supérieure coupée. On m'a laissé én paix dè 13 heures à 15 heures. Puis cela a repris, après que l'ofi m'tilt demandé de me mettre complètement hÙ, on a commenré cette fois l'interrogatoire mes mains attaëhées dans le dos, c'est alors que le commissaire a fait. remarquer à ses subordonnés qu'il n'aimait pas voir des traces de coups et qu'il fallait me conduir€ à la baignoire. Aussitôt dit, l'on m'a conduit dans une salle de bains lavabo. C'est là que j'ai subi le supplice de la baignoire. Celle-ci était pleine d'eau sale et glacée. On m'a lié les. poj\' gnets et les chevilles. On lTi.'a fait accroupir; on m'a passé les genoux entre les bras et l'on m'a immobilisé avec un baton gros et rugueux, placé sous mes genoux et sur mes bras, ainsi les extrémités du baton reposant sur les bnrds de la baignoire on m'a fait pivoter jusqu'à ce que nla tête soit sous l'eau. Quand

fêtais sur le point de m'étouffer on ll1esortait de l'eau, puis
on me replongeait dans l'eau et ainsi de suite. Jusqu'à une heure àu matin, j'ai subi le supplice à trois ou quatre reprises. Dans l'h1tervalle des séances de baignoire, on nle ramenait au bureau toujours nu et l'on nH~ questionnait tout en continuant à Ine donner des coups de pied et de poing. Ce jotir là je ne me suis pas évafloui. Je précise que ce sont l'jnspecteur Janvier et le troisième ins.. pecteur dont je ne connais pas le nom qui, jusqu;à la fin de mon séjour à la villa Maheddihe m'oht plongé dans la baignoire tandis' que le commissaire Gerontoni et l~irlspecteur Constant dirigeaient les opérations et irldiquaieht le moment où l'on devait me plonger dans l'eau et m'en retirer. Le mercredi 22 décembre dès 7 heures l'interrogatoire à repris. On m'a déshabillé aussjtôt et l'on ne m'a pas rhabillé de toute la journée. J'ai subi le suppUce de la baignoire deux; fois le matin et trois fois l'après-midi. Dans les intervalles le même commissaire et les mêmes ihSpecteurs n1e ran1enaient au bureau et Il1e questionnaient avec des séances de coups de pied et dè poing. Dans l'après-midi, jç me suis évanoui à deux reprises dans la salle de bains. Dans l'après-midi mes tortionnaires avaient ( même décidé l' épreu 'le des électrodes)) IDais je ne saÎ~ pour quelles raisons je ne l'ai pas subi.

6

Le peuple algbien

et la guerrs

Le jeudi 2,3 à la première ,heure, a commencé ce que je peux appeler la seance de nuit. Dès ce moment l'inspecteur Constant qui, depuis l'interrogatoire écrivait, s'est retiré. Il était complètement épuisé. Il n'est revenu qu'à 7 heures, alors que l'interrogatoire se poursuivait toujours. A 2 heures du matin, j'ai subi un nouveau supplice, après avoir été passé à la baignoire une nouvelle fois à minuit Ce supplice nouveau a consisté à m'introduire un manche à balai dans l'anus (je ne puis préciser de cOlnbien de centimètres) j'ai été écorché et mon anus a saigné. A 4 heures on m'a fait repartir à la baignoire, supplice qui a été suivi d'une nouvelle séance de manche à balai. Enfin au lever du jour, j'ai subj une dernière séance de baignoire. A partir de ce monlent là on n'a plus exercé de violences sur moi, mais on m'a laissé nu jusqu'à ce que je signe le procèsverbal. Dès lors on nl'a abandonné dans le bureau ou j'avais été interrogé, tandis que le commissaire Gerontoni et ses trois iQspecteur (à l'exception de Janvier) se mettaient en mesure de rédiger mon procès-verbal. A midi on m'a donné un morceau de pain et de fromage. Vers 15 heures, j'ai surpris une conversation entre le commissaire Gerontoni et les trois inspecteurs; ils disaient qu'il fallait q\l'on « me liquide». Vers 17 heures le commissaire Gerontoni a reçu une communication téléphonique, il n'avait pas l'air content; j'ai compris que mon procès-verbal devait être terminé le soir-même et qu'il devait être envoyé à Paris à minuit. Je l'ai compris d'autant mieux que j'ai entendu le commissaire Gerontoni le dire à ses inspecteurs. Vers 22 heures on m'a fait signer mon procès-verbal, je l'ai fait sans difficulté, sans qu'on me le lise, et sans qu'on me dise même ce qui y était écrit. J'étais épuisé physiquement et moralement; j'avais la fièvre, j'étais a demi inconscient. Je n'avais pas dormi depuis plusieurs nuits; je n'avais pas mangé faire (et quel repas); j'avais complètement perdu ma lucidité. C'est dans ces conditions que j'ai signé. Le vendredi 24 décembre à 14 heures les policiers m'ont amené au Palais de Justice, j'y ait été conduit par le commissaire Gerontoni, l'inspecteur Constant et deux inspecteurs, un européen et un musulman que je ne connais pas. Avant de me présenter au magistrat-instructeur, ces policiers m'ont dit à la villa Maheddine puis au Palais de justice que si je ne confirmais pas mon procès-verbal devant le juge d'instruction celui-ci me confierait de nouveau à la police et. que je serais ramené à la villa Maheddinc.

L'Optration

Orange Amère

7

Ils ont ajouté que la même chose m'adviendrait si je disai~ au juge que j'avais subi des violences. Ce sont les mêmes policiers qui m'ont conduit, après ma mise sous mandat de dépot à la maison d'arrêt. Là l'inspecteur Constant a téléphoné au commissaire Dumas, je l'ai entendu dire « l'a confirmé». Devant les menaces dont j'avais été l'objet je n'ai pas dit au juge d'instruction que j'avais subi des violences. C'est seulement lorsque Me Renée Stibbe est venu me voir que je lui ai fait part de ces violences et qu'elle a écrit au juge d'instruction pour lui faire part et provoquer mon examen par un médecin. Je n'ai pas pu me manifester plus tôt parce que j'avais été mis au secret con1pIete Nous donnons connaissance à Abd. M'DI du rapport du D;r Saffere, médecin léaiste en date du l janvier 1955. Je constate que ce rapport ne fait pas état de « bleus» que j'avais sur tout le corps, mais je dois à la vérité de dire que le Dr Saffere a pu ne pas les voir à cause de mon vitiligo. Je n'ai pas dit au Dr Saffere que j'avais subi le supplice du bâton dans l'anus; je me suis abstenu de le faire uniquement par pudeur. J'ai bien déclaré au Dr Saffere que je m'étais heurté les reins contre les bords de la baignoire et que je me suis blessé à cette occasion; le fait est exact. Je précise d'ailleurs que le Dr Saffere m'a examiné plusieurs jours après les violences. Nous donnons connaissance à Abdelaziz M'D du rapport des D'acteurs. Devant les médecins experts comme précédemment, je n'ai pas parler du supplice du bâton uniquement par pudeur, par ailleurs je n'ai pas d'observation à présenter sur le rapport, signalant seulement que cet examen a eu lieu un mois après les faits que je viens de vous décrire. Au cours des tortures, j'ai appris que les policiers désignaient le supplice de la baignoire par des expressions telles que « bre)), « le bain vet de natation», « le JUS», « le bain de minuit de 4 heures» #

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Le peuPle algérien et la guerre

Plainte de Messaoudi Zitouni adressée au P'tésident de la Cour d'Appel d'Alger, lue par Pierre Fayet, député communiste d'Alger, à la Tribune de l'Assemblée Nationale, séance du 2 février 1955.
ln Journal Officiel de l'Assemblée pp. 636-637. Nationale Française, du 3 février 1955)

Alger, 22 janvier 1955. Monsieur le président, Je soussigné Messaoudi Zitouni, journaliste, conseiller municipal d'Alger, actuellement détenu à la prison civile, ai l'han.. neur de porter à votre connaissance les faits suivants 8. A, la date du 21 décembre 1954, j'ai été perquisitionné par M. Touron, commissaire de la P.R.G., accompagné de deux inspecteurs. Dès que j'ai ouvett la porte aux policiers, j'ai reçu une paire, de gifles qui m'a ,laissé étourdi. Devant ma protesta.. tion, M. Touron me répondit que c'était sa manière de faire connaissance. Le résultat de la, perquisition fut négatif. Je fus emmené quand même à la préfecture et l'on me mit dans un coin de bureau et, assis sur une chaise, je fus gardé pendant plus de quarante-huit heures dans cette position. Le 23 décembre vers midi, on m'enveloppa dans une couverture et on me porta à la villa Maheidine. Mon interrogatoire débuta dans l'après-midi et devait durer jusqu'à deux heures du matin. Il en fut ainsi, interrogatoire sur interrogatoÎre, jusqu'au 28 décembre, date à laquelle on daigna me présenter à M. le juge d'instruction de la troisième chambre qui me mit sous mandat de dépôt, sous l'inculpation d~atteinte à la sûreté extérieure de l'Etat. Ainsi j'ai passé sept jours de détention illégale, dont cinq à la villa Maheidine, dans une at~nosphère de terreur accentuée par la surveillance féroce de C.R.S. armés jusqu'aux dents et chauffés à blanc contre nous. J'ai subi deux séances de baignoire pour me faire dire des choses que j'ignorais. De pItts, j'ai été l'objet de nombreuses brutalités.
8 Plusieurs autres conseillers municipaux d'Alger sont arrêtés, et certains torturés. C'est le cas de Ali Addad. Il fera état de son passage à la villa Mahieddine, à la séance du Conseil Municipal d'Alger le it mars tg!)!): « Monsieur le Maire, chers Collègues [...J Comme vous ne l'ignorez pas, j'ai été appréhendé pRr des insnecteurs de la Police des Renseignements Généraux (P.R.G.) dans les bâtiments mêmes de la mairie et alors que j'exerçais le mandat dont m'ont investi les électeurs du 28 c-ollège J'ai été dirigé sur la fameuse «(villa Maheddine» dont la réputation n'est plus à faire où j'ai été séquestré arbitrairement pendant cinq jours. Là, j'ai été traité de la façon la plus inhumaine. Rien ne me fut épargné, ni les injures grossières ni les brimades, ni les coups, ni les tortures. J'ai subi, à plusieurs reprises, le supplice de la baignoire remplie d'eau glacée et polluée; j'ai subi d'autres tortures, dont je n'ose, par respect pour cette assemblée, faire état. J'ai été bafoué dans ma dignité d'homme et raillé dftns ma qualité d'élu. Les tortionnaires qui hantent les locaux de la P.R.G. sont indignes du nom d'homme, car ils n'ont d'humain que l'aspect physique.» La Répression en Algériej édité par le Mouvement National Judiciaire, s. 1. n. d. (Paris. début 1906).

L'Opération Orangs A.mère

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En outre, j'ai été constamment injurié et humilié durant tout mon séjour. Cris, pleurs, véritables hurlements étaient l'atmosphère de la villa Maheidine. C'est pourquoi je tiens à vous préciser, comme je l'ai affirmé aussi bien aux policiers qu'à M. le juge d'instruction, que mon activité politique a toujours été très légale, que je n'ai rien à voir avec les événements actuels et que je réprouve la violence. Conseiller municipal d'Alger., je suis l'un de ceux qui, dès notre élection, ont œuvré pour l'instauration d'une entente cordiale et fraternelle sur le plan algérien et pour une collaboration franche et sincère sur le plan municipal et pour une collaboration franche. J'ai tenu à porter ces faits à votre connaissance dans le but d'attirer votre attention sur cette situation. Veuillez agréer 9. Lettre d'Ali Zamoum. Destinataire inconnu. Inédit. Prison civiJe d'Alger, le 7 octobre 1955. Cher Maître, J'ai l'honneur de vous écrire cette lèttre pour vous donner certains renseignements pour les présenter à Mdhsieur le Président de la République en vue de la demande de grâce. Je me nomme Zamoum Ali, fils de Rabah ben Ràmdanle et de .Achour Dehbia bent Mohamed. Je suis né le 29 octobre 1933 à Boghni, département d'Alger. Mon père exerçait la profession d'Instituteur jusqu'à sa retraite. Très tôt mon père lTIOUrut emporté par la tuberculose pulmonaire, ma Inère le suivit peu après et à l'âge de 8 ans je fus sans père ni mère, entouré de 4 frères. Plus tard mon aîné nommé Hamid et plus grande sœur Louiza succombèrent également emportés par la terrible maladie. Seule, ma grand mère nous éleva tant bien que mal, joignant la pension de mon pèr~ à de petits travaux (tricotage de tricots, confection de burnous, etc.) moyennant argent, réussit à nous préserver Je plus possible contre le froid et la failn qui favorisaient la tuberculose dans sa destruction. A 15 ans, n'ayant pas obtenu moh C.E.P., je quittais l'Ecole, mais rentrais presque aussitôt à l'hopital de Béni-Messous, atteint par le mal.. Après 18 mois de soins, je ressortais guéri gr,âce à l'opération chirurgicale qui me coûta 5 côtes coupées (thoracoplastie). Quelques années après le mouvement politique M.T.L.D. prenait de l'ampleur et comme tous n1es càffiatades, j'adhérais dans ce parti. Grâce aux contacts approfondis de 12 masse kabyle,
9 Libéré, il sera appréhendé à nouveau aètivitê comme syndiealiste. JI Sf,\ trouvera (voir p. r>36). au début de l'annt 'I f9tS7 pour son en H}6! au camp (le Paul-CazeUee

JO

1.Je pe-uPle algérien

et la guerre

je compris vite la misère et l'analphabétisme dans lesquelles se débattaient mes frères pour ne pas être réduits à la barbarie de l'ancien temps~ Moralement et physiquement ils sont normaux, mais la grande majorité était ignorante de la civilisation dont ils ne voient que l'image, dans la jeunesse kabyJe revenant de France. Car ces derniers ne pouvant se résigner à vivre dans un complexe d'infériorité et dans un racisme non dissimulé, émigrent en France où dit-on, il y a du travail et les français moins méchants envers « l'Arabe». Je n'ai jamais compris pour quelle raison, les Algériens Musulmans n'étaient considérés chez beaucoup de français d'Algérie que comme synonyme d'esclaves, de serviteurs ou d'ignorants 1 Je n'ai jamais entendu parler d'un Juge de Paix, d'un Chef de gendarmerie, d'un administrateur ou d'un Sous-Préfet arabe! Il Y aurait pu y en avoir un ou deux, même si ce n'est que pour sauver la face devant les étrangers qui viennent visiter ce pays. Toutes ces réalités et bien d'autres encore se débattaient dans mon esprit, lorsqu'éclatèrent les évènements du 31 au 1er novembre. Pour moi, Ji pensé que c'était le seul moyen j' pour faire entendre au Gouvernement Français nos légitimes revendications. Il n'était nullement mon intention de tuer ou de n1assacrer des personnes, d'ailleurs je n'ai tué personne, mes mains et ma conscience sont pures et saines devant Dieu et les hommes. Je pris la fuite comme tous mes camarades. Lorsque le 24 février je fus arrêté par des mili taires et des gendarmes. Je restais 13 jours dans les locaux de la police olt j'ai subi des tortures inhumaines pour que je reconnaisse être l'auteur des affaires dont j'étais totalement innocent. On a construit des dossiers par toute sorte de moyens que l'on a présentés devant les Juges d'Instruction comme Zamoum Ali étant l'auteur. Il est trop long pour vous relater toute la façon dont ont été faits les interrogatoires, mais sachez que je n'ai jamais voulu reconnaître ces dossiers ! Voici à titre d'exemple les dernières affaires me concernant: Je suis condamné à mort le 28 septembre 1955 pour tentative d'assassinat dans un village de Tizi N'Tléta et le 22 octobre, je comparaîtrai à nouveau {"evant le Tribunal Militaire pour assassinat dans une affaire qui a eu lieu à Dra-EI-Mozan la même nuit, à la même heure que la première affaire et plus de 35 kilomètres les sépare l'une

de l'autre

10

!

Veuillez croire, Cher Maître, à mes sentiments honnêtes et à mes remerciements les plus sincères. Zamoum Ali.
10 En effet. Ali Zamoum avait été a.ccusé d'avoir organisé avec un groupe d'une quinzaine d'h~mmes toute une série d'attaques ou d'attentats dans la région de Tizi.Ouzou, Kabylie. L'Echo d'Alger du 8 mars 1935 le désignait déjà COPUIlerorganisateur de eel attentats.

L'Opération

Orange Anwre

II

A la suite des premières plaintes en torture déposées en décembre 1954 et janvier 1955, notamment celles de M. Zitouni, M. Abdelaziz et A. Addaa, une information judiciaire est ouverte « contre X, présumés officiers de police judiciaire». Les commissaires de la P.R.G. sont entendus par un juge d'instruction, Faberon, en même temps le Gouvernement français désigne un inspecteur général de l'administration, M. Wuillaume, pour enquêter en Algérie. Devant le juge d'instruction, les policiers nient. A Wuillaume, ils font leurs confidences et reconnaissent que l'on torture depuis longtemps en Algérie. Au courant de l'enquête en cours, M. Faberan demande communication du rapport Wuillaume. Dans une lettre du 4 mai 1955, le Gouvernement Général d'Algérie - Soustelle a rejoint SOlI poste de Gouverneur depuis plus de deux mois répond: « Les questions évoquées par ces deux inspecteurs ne pourraient apporter aucune contribution à l'instruction des plaintes dont vous avez été saisi.» En fait, dans

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son Rapport Il daté du 2 mars 1955,M. Wuillaume écrit: « ... Quelques
policiers, tout en précisant qu'ils ne pouvaient reconnaître officiellement avoir recouru à des procédés interdits par la loi, m'ont ensuite conIié, mais d'homme à homme (j'utilise leur déclaration ici seulement pour asseoir ma conviction) que certains des procédés dénoncés par la presse étaient de pratiques anciennes...» Le titre 3 du Rapport de Wuillaume e«;t ainsi intitulé: « L'utilité, dans certaines conditions, des sévices.» Il conclut; « L'efficacité de la police commande que celle-ci puisse disposer de certains « procédés». Il convient donc de couvrir la police qui les utilisera dans certaines conditions (sous la responsabilité d'un inspecteur au P.]. ou d'un commissaire) et en limitant cette autorisation à la seule P.J.
})

Les procédés recomnlandés par M. Wuillaume sont l'eau et l'électricité; elles laissent moins de traces. L'information judiciaire n'aura aucune suite par décision, le IS juin 1955, du Premier Président de la Cour d'Alger. La seule sanction prise contre les policiers incriminés est d'ordre administrative: on les déplace en France. Sont ainsi lnutés, notamment, les commissaires Costes, Carcenac (chef de la P.R.G.), Touron, Havard, Forcioli. Déjà en 1950, après ce que l'on appela le « complot», quatre-vingt plaintes pour faits de tortures avaient été déposées auprès du Procureur général d'Alger sans qu'enes eussent la moindre suite judiciaire.

I~'sp}'itn 0 ~) (mai HI;'?/) écrit ~. propos (]'une de ('e~ condamnations à mort: « A!i Za1JlOllUl, jeune homme de ~2 (i.ns, tuberculeux, orphelin de père et de mère depuis l'âge de 8 ans, prit le maquis en novembre 10:)4. Le 2 décembre 1mH, il p8rlicipait à l'attaque d'nn car appartenant it M. Tabani (considéré C{)IDme mouchard). Après que le car eut été immobilisé, Ah Zamoum aidait les voyageurs à descendre leurg bagages avant (Je détruire le véhicule lor~que survint une camionnette appartenant au mêma Tabani. Un maquisard nommé Si Yahia tira alors sur eette camionnette des eoups de feu qui, d'après If} t(~moignage du chauffeur, avaient pour seul but de crever les pneus et d'immobiliser h yoituro. Il n'empêche qu'Ali Zamoum, fait prisonnier', fut eond.noné il. mort pour tentative d'homicide avec préméditation H. Grâcié, il sera transféré en France, à la prison de Saint-Martin-de-Ré. ] l ln Vérité-Liberté, nG 1'1, juillet 1961.

2
La chasse au « fellagha »
Dans son rapport, cité plus haut, Wuillaume écrit:
de police, gendarmerie, P.J. et P.R.G., de leurs interrogatoires, les coups; la tricité... » Le scandale qui concerne les élus les avocats ont pu voir leurs clients entre les mains de la P.R.G. On a
{(

Tous les services

utilisèrent plus bu moins, au cours baignoire, le tuyau d'~au et l'électorturés a éclaté parce qu'à Alger encore m~l remis de leur passagè étant donné qu'ils étaient su
~

Algériens, arrêtés dans leurs villages, ne sachant ni lire ni écrire, inca.. pables parfois de faire la différence entre un commissaire dê police et un juge d'instrUction, absolument livrés à la répression. Leurs témoignages parviendront plus tard. Il leur aura fallti apprendre, de leuts prisons, que dénoncer ce qu'ils ont subi est uJi devoir. L~ torture ~n Algérie étant un fait colonial, la dénoncer est un~ forme de lutte contre le colonialisme. Dans les premiers mois qui suivent le début de la Révolùtion Algérienne, cependant, il s'agit encore de destins individuels. Innocents ou coupables, selon la terminologie française, ces hommes témoignent de la répression.

connus

--

qu'ils avaiènt été arrêtés. Mais il y a eu de très nombreux

Pierre Braun, avocat à Lettre de Mohamed Bounedjma à A1fO la Cour de Paris. Inédit. Prison civile d'Alger, le 6 octobre 1955. Cher Maître, J'ai l'honneur de vous écrire pour vous donnez quelques détails en ce qui concerne mon affaire dont laquelle j'étais condamné à mort par le Tribunal permanent des forces armées en date du 27 août 19551.
1 Du 1er novembre 1.9~4 au BiOta de juin 190;), les Algériens furent jugés par les Tribunaux Civils. Une seule condamnation à. n'1ort fut prononcée. par la Cour d'Assises de Riida. IJa. loi sur l'Etat d'Urgence (3 avril 1Ptso) alla.it permettre le dcssaisisseme:nt de la justice civile en fa.veur de la justice militaire. De juin à. septembre 19()~, les lribunaux. militaires vont prononcer 100 condanm~tj()ns à mort (voir p. 19). JAt.. premiers jugements prolloncés par les Tribunaux Militaires furent soumis à la eour de Cass.atIon de Paris. Il y avait des inég&}it~s w]J4}tneàt fJ.agrànteé qù'H fnt éyjdent

lA ckasse au « fellagha »

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J.ai fournie un pOUr\roi en cassation et celui-ci a été rejeté par le Tribunal militaire de cassation d'Alger en date du 29 septembre 1955. Je vous informe que c'est votre confrère Maître Ryziger q\.1i m'avait défendu devant le Tribunal Militaire de cassation. Je suis né en 1895 au douar ZarfQua Cmme Mixte de Port~ Guy~don depart d'A.lgert! Pere de quatre (4) enfants, mon épouse et moi cela fait (6). Instruction illetré, soit en Français, soit en Arabe. Etant jeune j'étais berger, puis je faisais marchand de légumes, et actuellement cultivateur. J'étais élevé dans une famille nombreuse et vivait dans une situation misérable. En ce qui concerne le Mouvement National en effet j'étais sympathisant en 1948. Je votais simplement pour le M.T.L.D. qui est reconnu par le Gouvernement Français. De temps en temps j'achetais des tickets C.S.V.R. 2 mais j'ai jamais milité, ou adheré, soit dans une organisation clandestine ou violente. J'ai eu jamais de condamnations dans ma vie.
-

Quant à mon arrestation Le 8 novembre 1954 je me suis rendu au marché du Douar pour faire mes commissions. Arrivé au marché j'étais arrete par le Caïd puis emmené chez l'Administrateur. Dela les gendarmes étaient venus me prendre chez eux QU j'ai subi un interrogatoire très serré me disant que vous faites parti dans ce parti soi disant révolutionnaire. J'ai répondu en déclarant que j'étai sympathisant en 1948 mais depuis c'est fini. Vu la réponse que j'ai fais, les six gendarmes se sont acharnés sur moi et m'enporter plusieurs ~oups de fouets) de pieds, de baton~, pendant deux (2) jours. Après ces deux jours ils m'ont emmenés chez le juge de Paix de PortGuyedon pour l'instruction. J'ai fais les meme déclarations chez le Juge de Paix le 12 novembre 1954 j'étais passé de-vant le Juge de Paix de Port-Guyerlon et condamné à (2) deux mois de prison. Le 9 janvier 1955 en sortant de la prison de Tizi-Ouzou c'est à dire j'ai fini mes deux mois les gendarmes m'attendaient devant la porte. En sortant ils m'ont arretés et emmenés à la gendarmerie pour m'interroger.
tQu~ d'être cassés. Pour remédier à cet état de chose, le gouverPliure, par une. loi du 7 aoo.t i~lSt), institue un Tribunal Militaire pr()louge l'état d'urgence n° 58.1080 et aggrave Is.' répressIon JUdIcla.Ire. 2 Comité de soutien aux victimes de la répression. qu'ils risquaient nement el'Edgar

d~ 'a8satiop siégean.t. à. A:Ige!..petto loi -

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Le peuPle: algerien et la guerYt

Ils me reprochent

comme quoi que le nommé Moualhi Ali:}

J'ai répondu en leur disant que ce jour-là j'étais à Alger et\. j'ai des preuves pertinentes, des gens avec qui j'étais et revenu d'Alger, le dimanche j'étais à Alger et lundi j'étais de retour. ]'ai aussi remis les tickets du car aux gendarmes comme preuves que le dimanche 3 I octobre j'étais à Alger. J'étais parti le 28 octobre 1954 à Alger sur le car Ait-Ourab Bélkacem le chauffeur et le receveur me connaissait et m'ont vu partir avec eux. J'étais de retour que le lundi le 1er novembre 1954. J'ai comme témoin un Cheikh du village [mot illisible] Chef de Fraction 4 bis - Nommé Bouzidi Amar avec qui j'étais de retour d'Alger vers Port-Guyedon le I13rNovembre 1954. Le 9 janvier 1955 j'étais chez les gendarmes de Port-Guyedon, le 10 j'étais chez ceux d'Azazga ou j'ai suhis plusieurs sortes de tortures. Ils me repprochent que j'étais au courant de l'attaque d'Azazga. (j'ai jamais eu des confrontations avec !vloualhi. J'ai toujours maintenu comme quoi que le 31 octobre je me trouvais à Alger. Le I I janvier 1955 j'étais presenté chez le Juge d'Instruction M. Bérard ou ce dernier s'est basé d'après les dires des gendarmes. Passé devant le Tribunal permanent des Forces armées d'Alger le 27 août 1955 et celui ci m'avait condamné à mort. J'ai fait un pourvoi en cassation et le 29 septembre 19.55 le Tribunal militaire de cassation d'Alger a rejeta ce pourvoi. Maître François Ryziger qui m'avait défendu devant le Tribunal Militaire de cassation. Je vous prie d'y aller voir Maître Ryziger pour vous donner les détails. En cas que vous aurez besoin de quoi que ce soit écrivez moi. Dans l'attente de votre réponse recevez Maître mes meilleures salutations. Bounedjma Mohamed.

nous a déclaré que vous êtes au courant de l'attaque d'Azazga 4..

3 Dans une leUr a du 6 octobre i9t):J adressée à Me p. Braun~ Ali l\1oualhi écrit: «(J'aj pas youlu dire quoi que ce soit, mais comme il In'ont esquintés, je s.uis dans l'obligeance de dire oui malgré moi rapport aux tortures [...]. Quand Je ~omhe évanoui, les policier m'apportent des dossIers et me mettent le pouce dans 1 encre pour signature. » . 4 A une cinquantaine de IdlomètI:es de Tizi-Ouzou, sur ..la rou.t~ de BougIe, Azazga était le chef-lien de la commune mIxte du Haut-Sebaou, a la lIsIère de la forêt du . Bou Bini. L'attaque dont il est fait mention ne fit aucune victime. 4 bis Personnage désigné par l'administration coloniale des communes IDIxtes, agent ùe l'administration non rémunéré.

La chasse au « fellagha»

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Lettre d'A111ar Mecl1rouk Inédit.

à M~ Pierre Braul1.
5

Prison civile d'Alger, le 5 scptcn1brc Cher Maître,

1955.

Ce n'est qu'avec plaisir tiue je viens dé vous écrire pour vous donner quelques détails en ce qui concerne ma situation fami. liale aussi mon arrestation. 10 Copie de ma carte d'identite Nom: MECHROUK. Prénom: Amar. Fils de Mohamed ben Arnar et de Machiche Mélkhi. né en 1914 au village Tegounatine, Douar Beni-Flik Cmme de Port-Guyedon. Instruction: illettré. Proffession actuel: Gargotier. Père d'un enfant agé de 13 ans. Situation dont j'étais élevé. Mon père était cultivateur. Depuis mon jeune âge jusqu'à 22 ans j'ai fais le berger, puis labourer nos propriétés et s'occuper de nos biens. En 1936 j'ai commencé à travailler chez des employeurs. J'ai fait comme boulanger, gargotier aussi que marchand de légumes jusqu'en 1953. En 1953 je me suis installé au Village d'Azazga ou j'exploite un petit commerce (gargotier) j'étais très estimé par les gens du yillage, soit Européens, soit Algériens. Je ne faisais janlais de la politique et n'a jamais adhérer, soit au mouvement national, soit à une organisation clandestine ou violente. J'ai jamais eu des condamnations même pas un procés verbal. Arrestation. J'ai été arreté chez moi dans TIla gargotte à 8 h 30 entrain de préparer du manger pour mes clients. Le II Janvier 1955 six (6) policiers ont fait irruption chez moi armés de pistolets et de mitraillettes. Ils ont fouille les (4) quatre pieces que je possédais, mais ils ont rien trouvés. Puis j'étais dirigé à Tizi-Ouzou ou j'ai resté (7) sept jours dans les locaux de la police et ou j'ai subis plusieurs sortes de tortures. Electricité, tuyeau, bassin, coups de pieds, de points. Les policiers m'ont frappés dans les parties fragiles dont je souffre jusqu'a present. J'ai plus l'envie d'amour.
5 Au lieu de septe-mbro, il faut lire octobre.

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te ptuple algérien et ta guerrè

Pendant les tortures les policiers me disaient de dire que j'ai fais c.eux-ci et cela. etant évanoui je ne savais pas de quoi dire Je disais toujours non et ils le prenait pour oui. Vraiment dire s'il m'ont dit qui s'est qui a tué ton grandpère je dirais que c'est moi. Le 7 jours les policiers In'ont emmenés au Juge d'Instruction dont je l'ignorais. A l'arrivée je ne pouvais pas me tenir, deux policiers, l'un à droite l'autre à gauche. Le ]uge m'a interpelé mais n'ayant pu- lui répondre. Celui ci a rédigé le dossier d'après les dires des policiers. Je tiens à vous informer que j'ai nié tous les faits qui me sont rapprochés soit devant le Juge d'Instruction, soit devant le Tribunal permanent des Forces armées. Passé devant le Tribunal permanent des Forces armées le 27 août 1955 et celui-ci m'avait condamné à mort Motifs (association de malfaiteurs et coupures des poteaux Télegraphiques. En ce qui concerne d'autres renseignements je vous les parviendrais d'ici peu. ]' ai chargé mon frère pour me délivrer les certificats de vie de ma famille et de bonnes vie et m{~urs aussi que des pétitions signées par les notables du Douar. Dans l'attente de votre réponse recevez Maître mes salutations distinguées Mechrouk Amar. Je vous informe que j'étais défendu par Maître Riziger avocat à la cour de cassation Paris le 29-9-55 Lettre de Mohamed Djellali au Procureur Général d'Alger, s.l. (Alger), n.d. Inédit. Monsieur le Procureur Général ]'ai l'honneur de porter à votre connaissance ce qui suit Le ]eudi matin 16 Décen1bre 1954, ]'aj été arrété par 5 gendarmes de Birkadem. Dans la gendarmerie de ce dernier village, j'ai été interrogé et battu violemment par deux gendarn1es, avant que toute question me soit posée ils m'attachérent les pieds à une chaise et se ruérent sur moi à coups de ceinturons pour m'obliger à reconnaître des actes de sabotages que j'ignorais totalement. Vers le début de l'après"midi de cette même journée on m'a conduit à la gendarmerie de Chéraga ou je devais rester de~:x: jours. La également ils voulaient que je reconnaisse certains faits qu'ils me reprochaient à tort, comme je contestai leurs alléga-

La chasse au « fellagha »'

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tions en ce qui concerne l'incendie de la Trappe IS, deux gendarme~ s'acharnérent sur moi a coups de poings, et voulurent me faIre a\'aler de force une bouteille d'eau trés salée. Aprés cette séance les gendarmes m'am~nérent quatre personnes, des chauffeurs probablement en les incitant à reconnaître en moî l'individu qu'ils auraient pris en charge, mais aucun d'eux n'a déclaré, du moins devant moi, me reconnaître. Ces personnes parties, les gendarmes se mirent à rédiger un procés-verbal, aprés l'avoir terminé, ils m'intimèrent l'ordre de le signer, COlnme je répondais que je ne peux pas signer quelque chose que j'ignore, ils se mirent à me battre brutalement. Au bout de quelques telnps étant à bout de force, et pour m'éviter de nouveaux coups, je me suis résigné à apposer ma signature au bas de la déclaration qu'ils m'ont présentée. Aprés 2 jours et 2 nuits passées a la gendarmerie de Chéraga, on ln'emmena à la gendarmerie nationale du Boulevard de Verdun (Alger) ou l'on me garda deux autres journées} c'est-à-dire jusqu'au Lundi I heure du nlatin, heure à laquelle on me livra à la P.R.G. Avant de quitter la gendarmerie nationale du Bd de Verdun, vers 0 h 45, le Capitai.ne de Gendarmerie, en présence du Commissaire Dumas de la Police des renseignements généraux, me présenta un long procés-verbal pour le signer, comme je refusais parce qu'il contenait des déclarations que je n'avais pas faites, le Commissaire précité, intervint et ln'enjoigna de le signer, si je voulais mettre un tern1e à mes souffrances; croyant que par ma signature j'allais réellement être laissé tranquille, je signai le procés-verbal de gendarmerie, mais dés que j'eus terminé de signé, le Commissaire Dumas s'empara de moi, me fit monter avec 2 autres inspecteurs de police dans une Traction avant pour Ille déposer à la villa Mahieddine ou je suis resté jusqu'au nlercredi soir 22 Decembre, car .vers minuit, on me dirigea sur le commissariat central, ou je devais rester jusqu'au lundi matin, date à l'aquelle on me présenta à Monsieur le Juge d'instruction de la 4e chambre. Durant le temps que j'ai du passer à la P.R.G. je fus terriblement torturé par 3 inspecteurs, sur les ordres donnés en ma ;résence par le Commissaire Dumas. Je subis entre autres
6 Le domaine de la Trappe (691. hectares) appartennit à la familIe Borgeaud, l'une des deux plus grandes fortunes d'Algérie, l'autre étant Blachette. Il se trouve à une vingtaine de kilomètres d'Alger entre Cheragas et Staouëli. L'attentat contre le domaine de la Trappe fut l'incendie, au début du mois de décembre 1.904, de 000 quintaux de paille. . Henri Borgeaud était la nersonnalité européenne la plus importante de l'AlgérIe. Sénateur radical de 1946 à 1958, son influence fut considérable. Obstiné?1ent bostile. à toutes réformes en Algérie, il avait en main l'administration franç.alse en Algérie, une. partie. de. la police. Il inte~venait ~u.ssj pour .l~ désignati~n des Gouverneurs Généraux et déS Préfets, par l'lnterméd18U'e des Iilinistres radicaux (Btun8. René Mayer, Martinaud-Deplat, Bourgès-Maunouty).

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Le peuPle' algérien et la guerre

2 séances de torture de la baignoire, dans laquelle on me plongea, avant que je m'évanouisse neuf fois la tête. Le lendemain on me fit subir des tortures horribles dans les parties génitales a l'aide de courant électrique pour m'amener à faire des déclarations différentes de celles que le Commissaire Dumas avais déjà lu dans le procés verbal de la gendarmerie. Il voulait surtout que je dise, que j'ai agi à la suite des exortations a la révolte, lancés par la voix des Arabes du Caire 7. Etant à bout de force, presque mourant, j'ai déclaré accepter signer et faire tout ce que l'on voudr~ de moi. Cela étant, et ayant été maltraité durant onze jours, suivant des procédés incroyables, par les gendarmes de Birkadem, de Cheraga, du Boulevard de Verdun et par la police des renseignements généraux, je déclare: Porter plainte pour sequestration arbitraire et tortures exercées a mon encontre par ces derniers Sachant que mon seul refuge se trouve entre les mains de votre trés haute et trés équitable autorité Je me permets, humblement, Monsieur le Procureur Général, de bien vouloir agréer l'expression de mon profond respect et de mon éternelle gratitude Djellali Mohamed. P.-s. ci.joint quelques détails. après 48 heures de faims et de tortures, un brigadier de gendarmerie n1e présenta un grand bol de café noir trés chaud en me disant si je voulais bien le consommer, croyant qu'il allait me l'offrir je tendi les mains pour les saisir, mais avant que ce geste soit accompli par moi il me versa tout le contenu sur le visage. - dans le domaine de la trappe l'orsqu'on m'y emmena pour m'obliger à reconnaitre l'acte de sabotage qu'on me reprochait, la Population Européenne du lieu ayant appris ma présence, fit un véritable défilé devant la voiture de gendarmerie dans l'aquelle je me trouvais, en me crachant à la figure.

7 La Voix des Arabes est une seBtÎon officielle de la RadiodiHu~ion Eg)"ptiel}~e. Ses émi8sions vers l'Afrique du Nord sont confiées à des réfugIés de TunIsIe, d'Algérie ou du M81"oc qui agissent en leur nom.

La chasse au « fellagha »

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Lettre de Mohamed Ben Mahmoud
cat à la Cour de Paris. Inédit.

8

à Af8 Gisèle Halimi, avo-

Prison civile d'Alger, le 8 mars 1957. Chèr Maître J'ai reçue votre lettre en date du 4 mars, et dans laquelle vous accepter de soutenir mon recours en grâce. Je vous fait entière confiance et je vous prie de me tenir au courant des choses. Je n'ai été arreté en tenue Inilitaire au cours d'un engagement avec les forces de l'ordre. il y a sur le dossier les aveux soit disant que j'ai reconnue, alors que je n'ai rien reconnue du tout, je suis militaire et c'est tout aussi je n'ai rien à me reprocher, (malgré les tortures) Cher Maitre vous consulterer les dossiers pour plus amples renseignements me concernant Nous étions 9 soldats y compris notre chef qui a été abbattue, ainsi que 5 de mes camarades C'est pour vous dire cher Maitre que tout ce qu'on me reproche et faux, aussi j'ai agi que contraint par la force Dans l'espoir de vous lire, recevez Chèr Maitre, mes salutations distinguées (Bien à vous) Voici les affaires me concernant: 20 juin 1955 condamné à mort 9 29 juin 1955 condamné à mort 27 juin 1955 condamné à mort 30 juin 1955 a perpétuité 4 juillet 1955 perpétuité Confirmé après cassation
8 Né à Taouet el Medrein, « fellagah tunisien». comme il se définit dans une autre lettre à son avocat. Fait partie d'un groupe d'une trenta.ine d'a.nciens militants du Parti du Peuple Algérien qui se constitue en maquis en novembre ima dans la région de Beni-Thour (entre Alger et Tizi-Ouzou). Ce groupe fit plusjenrs opérations auxquelles Mohamed ben Mahmoud participa comme guetteur, dist.rihuteur de tracts. Arrêté le 22 décembre 1904. 9 Pour l'attaque, le 6 novembre 1904, d'un car près de Rebeval où un Europ~eJl ]e premier soumis à devait trouver la mort. Le procès du 20 juin, à Alger, fut h juridiction militaire, selon les dispositions prises d'après la loi sur l'état d'urgence. Intervenant à l'Assemblée Nationale dans le début du 29 juillet 190Q sur la prorogation de l'Etat d'Urgence, le député André Gautier, communiste, évoque ce procès pour combattre le projet gouvernemental d'instituer un Tribunal Militaire de cassation, comme il en avait été créé au Maroc et en Tunisie: «... Le 20 juin 1950, à huit heures du matin, le tribunal permanent des forces armées d'Alger s'est réuni sous la présidence de M. Ferraci, conseiller à la cour d'Alger. Deux heures et demIe plus tard, c'est-A-dire A dix heures et demie, après les interrrogatoires, dépositions des témoins, plaidoiries, réquisitoire, délibéré, etc., ce tribunal avait condamné t.rois hommes à mort: Ben Haddadi Mohamed, Mékiri Lunes et S.N.P. Mohamed [ben Mahmoud]. Ce jugement hâtif a été cassé par la chambre criminelle de la Cour de cassation, le 26 juillet dernier. C'est la seule décision rendue par le tribunal militaire saisi en vertu de la loi d'urgence et soumise à la Cour de cassation au sujet de

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Le ptmplil àlghien

èt Ii guerr8

très gràl1de confiance en vous

Je souhaite ~aucoup de chance à votre talent, et j'ai une
10

[signature illisible].

Lettre d'Ahmed Feddal. Destinataire inconnu, s.l. (M. A.
d'AlBer), n.d. Incomplet in L'Hurnanité du 24 janvier 1956.

Aussitôt arrêté, je fus roué de CDUpSpar les gendarmes et dépouillé de toutes mes affaires personnelles. Enchaîné, les mains derrière le d()s, on me jeta dans un cachot de la brigade de gendarme~ie de Bohin. Le sol avait été inondé et je restai deux lou~s et deux nuits couché dans 10 centimètres d'eau (au mois de février. T0US les quarts d'heure, une sentinelle venait s'assurer si je dormais. Car il m'était interdit de dormir. Le deuxième jour au soir, on me fit sortir du cachot; je fus conduit dans un terrain vague. Là on me plaça contre un aî'bre les mains au dos. Devant mùi une dizaine de g~ndarmes prirent position l'arme au poing. « Nous allons t'interroger. Si tu parles on te fera une fleur. Sinon on te liquide! Et tu sais, c'est facile: nous dirons que tu tentais de t'échapper». Et sur ces déclarations, on me harceia de questions. Une heure plus tard je réintégrai mon cachot. Avec la consigne: pas de nourriture, pas d'eau, pas de somIneil. Le lendemain, à l'aube, je dus faire prè.s de 20 kilomètres à travers la montagne, mah1s au dos et nu-pieds, sous la grêle, à grand renfort de coups de crosse, etc. Puis, on me fit courir dans les broussailles, tou~ours pieds nus, en m'encadrant de coups de feu. Si je tombais, ou l11'arrêtais, le chien policier s'en chargeait. Tout cela pour leur indiquer le refuge des l'naqui~ sards! Comme je ne pouvais les renseigner pour la bonne rajson que je l'ignorais, on me jeta dans un oued avec de l'eau glacée jusqu'à la poitrine, suivi d'une séance de flagellation au « nerf
làquelle la cour suprême. a rendu son arr('jt, cet arrêt ~oncluant fi la eassation et 8U renvoi devant le tribunal d'Alger autrement composé. Qui oserait prétendre qu'un tribunal militaire aurait rendu le même jugement P Qui oserait prétendra qtie la cour suprême a tort? La création du tribunal mi'itaire de cassation, que vous le veuillez \lU non, est la condamnation de la sentence rendue par la cour suprême. C'est la suspicion à l'égard de magistrats qui se sont prononéés. en e-onscionce. C'ost la démonst,ration, au travers da ce procès mené à une allure recotd; que ce qûe '\.ous désirez, c'est frapper vite, o'est frapper fort, c'est rendre un~ justice qui nou~ rappelle par trop la justice expéditive du temps de l'occupation. » J6urnal Officiel dû. 3() juillet 19i1ts, p. 4034. ]0 Moh:1IDèd b~n~~al1moud fut encore condamné à. mort par le T.P.F.A. d'Alli;er. le 29 novembre 19(5ü. Lè journal d'Alger du 30 novembre 19~!S écrit à propos de ce dernier procès: « Dans la nuit du 31 octobrè t904, une dizaine de militants terroristes du douar Beni..Thôùr rejoign.aient, au cimètière da Rebeval, un autre groupe pour mettra au point. une séde d'attentats. A l'issue de cette r'éuni6n, il était décidé de passer immédiatement à. l'action. Et c'est ainsi que l'on commença à incend~er la poste, la mairie, l'appa:rterrient du maire; it tirer des balles un peu partout, et à scier deg pôtéaux dans ..Ie vinage. Par. la. suite, une partie des. terroristes devait.. être al;l'~h~e, tandisquè <rautI'es étaiènt abattus au (',ours d'opérRtions et que d'autres enfla parvenaient à échapper aux forces du maintien de l' orûre. »

La chasse au « fellagha

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de bœuf». Après quoi, on me traîna dans plusieurs mechtas où je recevais une bastonnade publique, suivie d~une harangue à la population. On voulait faire un exemple d'intimic1atjQn! Dans l'après-l11idi, je rentrais à la brigade - nouvel interrogatoire - nouveaux coups. Depuis quatre jours je n'avais rie ri mangé, ni même dormi. Je mourais de soif, malgré mes vête111entsmouillés et la neige. Une nuit, je fus amené, nu, devant le capitaine Deba.rges, assisté du chef Wolf, de la brigade de Bohin, ainsi que de qeux inspecteurs de D.S.T. Ils m'~nter{ogèrent jusqu'à l'aub~ avant de me faire transporter à la police mobile de Tizi-Ouzou. Là, nouvelles consignes. Pas d'eau, pas de noun-iture ni de sommeil, et surtout déf~nse de s'asseoir. Rester debout pieds nus (ils étaient en sal1g) pendant 10 heures, fac~ à la lumière électrique. Ensuite, l'interrogatoire continu p~ndant 48 heures par une quinzaine d'inspecteurs qui se reIay~ient, toujours debout! Six jours sans boire ni manger, ni sommeil! Deux jours sans s'asseçir. Comme je suis myope, on m'ôta mes lunettes et l'on m'obligea à fixer une forte ampoule électrjque, Ici, changement de programme. Pas de coups, simplelnent des gifles. BeaucQ~p de promesses, et surtout répétition. Je devais répéter inlassablement mes déclarations à chaque inspecteur! Je n~ pouvais
plus penser... je ne savais plus ce que je disais! Le

~

jQur, je

signais tout! Le 89 jour, je fus présenté au juge d'instruction. COlnme j'étais très faible, on consentit à me donner un peu de nOQrriture, mais on me refusa l'eau! 1\1a déposition au juge se déroula de la façon suivante: le juge prit le procès-verbal de la police et se mit à le lire. Je devais simplement dire oui ou non au passage; pas de commentaires! Ce fut vite fait. Il prit note de mes dénégations et fit signe aux inspecteurs de m'em.. mener. J'étais soulagé. Enfin c'est terminé. Je pourrais dormir en prison. Mais les inspecteurs ne prirent pas le chemin de la prison, ils me ran1enèrent tout droit à la police mobile. Sitôt arrivé, on me conduit à la chambre noire. Et devant tous les instruments de torture (dynamo, cravache, chevalet, tuyau d'eau, la presse, etc.). « Ecoute! de deux choses rune: 9U tu confirmes ou on t'esquinte. Tant que tu ne confirmee; pas ta déclaration à la police, tu n'iras pas en prison! On t'esquintera jusqu'à ce que tu changes d'avis. Réfléçhis!» Que faire? L'après-midi, je retourne au juge. Je confirme tout, et le soir je suis écroué à la prison de Tizi-Ouzou. Après ce passage à la police mobile Ahmed Feddal est r~sté 50 jours dans une cellule de 2 ln 20 x 3 m 20, que les yardlens .

de la prison appellent « Je frigo». Tous les jours, dit-il, on amenait des. détenus~ et cinq ou six

22

Le peuple algérien et la guerre

gardiens les assommaient de coups. Les hommes hurlaient comme des bêtes. Là encore, il fallait entendre et se taire. Et il conclut ainsi sa lettre: Deux fois par semaine j'allais à l'instruction. Nous partions à 7 heures du matin - l'interrogatoire est à 10 heurês. Pendant 3 heures on restait debout, entassés dans une sombre geôle, à servir de cible aux C.R.S. et gendarmes. Nous recevions des coups, même en présence des juges. On est interrogé en présence des gendarmes qui pénètrent avec nous dans le bureau du juge. Ce n'est que lorsque mon instruction fut terminée que j'ai pu constituer un avocat. Les policiers sont venus à plusieurs reprises me voir en prison pour me solliciter de travailler pour eux, en compensation, j'aurais un régime meilleur. Je refusais. On me laissa en cellule. A la fin du 2e mois, on me changea dans une autre cellule. Elle avait une lucarne! Je fus autorisé à sortir I heure tous les 48 heures. Mais seul, soit à la cellule ou à la cour, et cela pendant 5 mois. Pendant 3 mois, je ne pus correspondre avec ma famille. Le parloir et le panier m'étaient refusés. En un mot, si la police se charge d'obtenir des aveux, la prison fait en sorte que l'inculpé ne se rétracte pas. L'un vous détruit physiquement et l'autre moralement Il. Depuis 9 mois et demi je suis maintenu seul en cellule et ne sort qu'une heure par jour, et souvent toutes les 48 heures. Jusqu'ici nul n'a pu Ine dire pourquoi! Ahmed Feddal.

Il La détention dans les prisons d'A]gérie, en 19t5a, est ainsi décrite dans Ln Répression en Algérie, cit. : « A la prison de Tizi-Ouzou, en janvier 19!5D. 71 détenus étaient parqués dans une salle de 10a mètres carrés avec l'interdiction de parler, tût-ce pour faire leur prière. « A la prison d'Oran, les détenus politiques préventifs ont été astreints au travail forcé au mépris de tous les règlements. Un « Comité d'accueil» recevait les politiqhJS en les passant à tabac. « A la prison de Blida, les prévôts contraignent les prisonniers, à l'heure de la soupe, à courir pour chercher leurs gamelles, à courir encore pour la faire remplir, à en avaler le contenu en toute hâte et à courir toujours pour remettre la gamelle en place. Il est défendu aux détenus de faire, même individuellement, la prière aux heures rituelles. [...] A la. prison de Constantine, en septembre. 1900, la police fut appelée pour matraquer les riétenus. Sous le prétexte d'une fouille de cellules, les paillasses furent évent.rées.. Lts provisions. des dét~nus ,gâchées: les jarres d'huile répandues et l'huile mélangée dans la poussière du riz et a la semO\~le. Les détenus politiques demandèrent à parler au directeur. Celui-ci appela la polIce. Des détenus furent déshabillés, on les fit passer entre deux haies de matraqueurs qui les rouèrent de coups. Ils furent ensuite ~nvoyés au cachot. [...] . Qua~t à la situation des condamnés à mort elle est dramatIque. Dès leur condamnatIon, Ils sont enchaînés, bras et jambes. Les' f~rs ne sont j.amais retirés, pas même p~ur la toilette, les repas. ou la satisfactIOn des besOIns naturels. ~es con.damnes

souffrent du froid: ils sont revêtus d'une tenue légère spéciale, qUI leur laisse les bras nus. Leur nourriture est tout à fait insuffisante. Aussi de nombreuses grèves de la faim ont eu lieu dans les prisons contre ces brimades: grèye;Blida, la à faim pour à de p~rtir du par la. 12 novembre 19ao, les détenus politiques on~ .lutté. obtenir le respect du règlement de l'administratIon pénitentIaIre; à Alger, en décembre 1905 une grève de la faim a été décle~~hée pour protester contre les violences exercées par un prévôt sur un détenu polItIque. »

~

mor~

La chasse au Témoigna'ge de Saïd Akli
12

«( fellagha

)

23

envoyé à un journal parisien, s.d.

(début de l'année 1956). Inédit. Prison civile d'Alger. Jeudi 26 janvier, vers 18 heures, des agents de la P.J. se présentèrent au restaurant que j'exploitais. Ils m'enchaînèrent et m'emmenèrent aux bureaux de la P.]. boulevard Baudin. Dès mon arrivée, je fus harcelé de questions alternées d'injures d'une grossièreté ignoble; tout cela accompagné de coups. Vers 23 h 30, on m'emmena passer la nuit dans une geôle du IOe arrondissement. Vendredi, vers 8 heures du matin, on revint me chercher pour me diriger aux bureaux de la P.J., afin de reprendre l'interrogatoire commencé la veille. Entouré d'une bonne douzaine de policiers qui ponctuèrent leur interrogatoire de coups de plus en plus violents qui me firent évanouir. Cette séance dura plusieurs heures. Vers 13 h., on me ramena au 10'6 arrondissement, d'où une heure après on revint me descendre à la P.J. De nouveau l'interrogatoire reprit, toujours accompagné de crachas et de coups: on me cogna la tête contre l'armoire, on me donna des <..oups de poings au foie qui me firent fléchir le buste, et pour me faire redresser on m'écrasa les orteils à coups de talons. Vers 5 heures un des agents répondant au nom de Raimbault (?), le plus zélé de tous et lui demanda d'aller chercher la bouteille d'anisette pour disait-il « nous mettre en forme afin de préparer l'opéra tion chirurgicale» . Quelques uns d'entre eux se séparèrent du groupe qui m'entourait et se mirent à boire. L'agent nommé Raimbault s'approcha de moi, un verre à la main, et à plusieurs reprises me déversa le contenu sur la tête en disant: « ceci pour te bénir, afin d'aller droit au paradis ». Le liquide me coula sur Je visage, le long des bras, et me brûla les blessures provoquées par les coups et les menottes trop serrées, ce qui me fit pousser des cris de douleur. On m'enleva les menottes et on me lia les poignets avec un cordon. Ayant réclamé un verre d'eau, ils me dire que tout à l'heure « on 1'el11menera boire de l'eau bien fraîche et tu mangeras des sardines sans épines tant que tu en voudras ». Après un moment de répit, le commissaire donna quelques ordres, notamment la préparation du « matériel pour l'opéra.. tion» A ce moment on me banda les yeux, on me baillonna la bouche et on me lia les pieds. On me couvrit d'une djellaba. Soutenu par des agents, on me sortit, on me mit dans une voi.. ture et on m'encadra par deux agents, pendant que le « chef» ordonna à un autre groupe d'agents de prendre place dans une seconde voiture. Quelques secondes après le départ, il me sem..
1~ A.ucien militant du P.P.A., :restaurateur à AIg6f.

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Le peuPle' algérien et la guerre

bla que le cortège traversa le pont de l'Agha qui mène vers la route moutonnière. Après avoir roulé une heure environ, les voitures s'arrêtèrent près d'une plage où on me fit descendre. Il pleuvait et il faisait très froid. Celui qui semblait être le chef ordonna de me déshabiller et de cacher mon linQe « car disait-il si la mer rejetait son corps habillé, on pourrait '-plus facilement l'identifier ». L'exécution de cet ordre fut accolnpagné d'un manjement d'armes. A ce moment j'entendjs une voix me disant « que si j'avais parlé, ceci ne me serait pas arrivé». Ayant pensé qu'ils allèrent m'assassiner, j'ai tenté de m'évader, alors qu'ils essayèrent de m'enlever le pantalon, en plongeant au hasard dans l'eau. A ce moment tous les agents se ruèrent sur moi en criant, me rattrapèrent, me ramenèrent sur le sable et me rouèrent de coups si violents que je perdis connaissance. Je me réveillai alors qu'ils nie trainaient sur le sable, mon corps entièrement ligotté, jusqu'à l'endroit où stationnaient les deux voitures. Ils me jetèrent dans l'une d'entre elles et dérnarèrent pour s'arrêter à quelques centaines de mètres' plus loin. On me fit descendre dans un endrQit q\.li probablement leur paraissait plus isolé. Le chef du groupe me dit alors que mon heure était arrivée, puis ordonna de me libérer de la corde qui m'entour1.it le corps. On me fit asseoir, les jambes repliées, les genoux LOUchant presque le menton. Ils me tendirent les bras et me les appliquèrent contre les jambes, ils m'attachèrent les poignets et me mirent un baton entre les bras et les genoux. Toujours les yeux bandés, ils me transportèrent dans un~ barque et me plongèrent dans l'eau suspendu ~OI11meune outre. Et de nouveau l'interrogatoire reprit. Chacune de leur question fut suivie d'une immersion totale du corps et ne me retiraient que lorsque je n1'évanouissais. Ils me laissèrent quelques secondes pour rejeter l'eau avalée puis me replongèr~nt. Cette opération dura environ deux heures, que, finalement, je finissai par m'évanouir. Quand je me réveillai, je me trouvai étendu sur le sable, grelottant de froid, incapable de prononcer un seul mot. Ils me mirent alors une djellaba sur le corps, attendirent quelques minutes, puis de nouveau reprirent l'interrogatoire, durant lequel ils me menacèrent à plusieurs reprises de reprendre « l'opération». Au bout d'un certain temps, leur chef leur dit de me rhabiIJer, tout en proférant des injures et des menaces, me disant notamment que je n'étais pas au bout de mes peines que « demain, nous serons en meilleure forme». Après quoi, ils me mirent, les yeux bandés, dans une des deux voitures et me ramenèrent à Alger, au IOe arrondissement. Ils me poussèrent dans une geôle, où durant toute la nuit je fus tenaillé de maux

de tete et. d'-estomac13.
13 :aelâché~ il sera ass8.ssin6.

3
Premiers camps en Algérie

31 mars

Par 379 voix contre 219, l'Assemblée Nationale Française adopte, le .
1955, la loi sur l'Etat d'Urgence.

L'article 6 donne au ministre de l'Intérieur, Maurice Bourgès-Maunoury, et au Gouverneur général, Jacques Sou.ste~le, le droit d'assigner à résidence. Il précise cependant qu'« en aucun cas, l'assignation à résidenct ne pourra avoir pour effet la création de camps où seraient détenues les personnes». A la fin d'avril 1955, 160 personnes sont réunies à Khenchela (entre l'Aurès et les plateaux des Nemencha). C'est le premier camp en Algérie depuis la dissolution de ceux créés pendant la deuxième guerre 1110ndialepar les tenants dl! régime :Pétain. Dans une note du 18 juin de la même année, adressée à Soust~ne, un inspecteur de l'administration écrit: « La loi nous interdit de donnel aux «localités» où sont assignés à résidence les individus que nous conSIdérons comme dangereux ou su,spects, J'allure de camp d'internement. Nous dQnnons cependant de la ](;'1une interprétqtion rigoureuse et cer. tainement inexacte puisqu'en définitive nous ramenons la natÏon dl: localité, qui doit être prise dans un sens assez l(Jrae, à celle d'un caml) d'où personne ne peut sortir et où personne, à de rares exceptions près. ne peut rentrer. L'absence de barbelés ne peut faÎre illusion et il serait assez puéril de vouloir jouer sur les mots. Nous sommes donc partout en infraction avec la loi 1. » Au cours du débat qui précède la reconduction et l'aggravation de l'Etat d'Urgence (29 juillet 1955), le député Jean Durroux déclare à l'Assemblée Nationale que la sous-commission de l'Intérieur, ayant enquêté en Algérie, a appris qu'il y avait environ 4.000 internés... « donI, la mQjorité ignore, bien sû.r! quel est le motif qui lui vaut cette atten. tion particuUère de l'adm)nistration» 2.

1 Sqturn~, n° 6, ja~vieJ,'-février f9~6.. C'est la revue tio~ale cQntre le :Régime Concentra,tionnaire. ~ J{JUTMl Qtt~cie~ du 3.0 jv.iUet t~. p. ~~.'

de la Commiasion

Intefns.\"

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Le peuple algérien et la g'uerre

Lettre de Boukaddoum 3. Destinataire inconnu. Lue par Mohamed Salah Bendjelloul à la Tribune de l'Assemblée Nationale, séance du 29 juillet 1955.
ln Journal Officiel du 30 juillet 1955, p. 4522.

Nous avons l'impression d'être isolés et notre courrier, qui est censuré, ne part à destination que selon le bon plaisir de l'administration du camp. Je me permets, au nom de mes 620 camarades, d'attirer votre attention sur ce qui se passe ici. Nous sommes à 35 km au sud de M'Sila 4, nous vivons sous la tente par groupe de dix personnes. Imaginez notre calvaire de 10 heures à 4 heures de l'après-midi lorsque la chaleur atteint et dépasse 45° à l'ombre. L'eau nous est donnée, au comptegouttes, deux ou trois litres par personne et par jour. Quant à la nourriture elle a fait l'objet d'un contrat entre une certaine société Gonzalès, de Sétif, et l'administration. Dans un camp, la meilleure des répressions collectives s'exerce sur la nourriture et sur l'eau. Croyez-moi, l'empoisonnement collectif à faible dose s'effectue chaque jour. La soupe, mélange immonde d'eau et de débris divers, de lentilles ou d'épluchures de pommes de terre, nous est servie dans les boîtes de conserves rouillées; le pain rond, refusé à plusieurs reprises par le médecin, manque toujours de cuisson... Ajoutez à cela les rigueurs de la discipline qui est l'expression de la bonne ou de la mauvaise humeur du capitaine commandan t la garde
[).

3 Ancien député, démissionnaire du M.T.L.D. en 1949, retiré de la vie politique depuis 19ti1. A la fin de l'année 19ü6, un ordre de libération arriva an camp d'Aflou, au nom d'un autre Boukkadoum: ils étaient trois à porter ce nom dans le camp. Ie eomité de détention F.L.N., après avoir recueilli l'accord do celui qui devait être libéré, fit sortir l'ancien membre du M.T.L.D. Par la sUIte, il deviendra chef de mis~ion du F.L.N. en Yougoslavie. 4 U, camp de M'Sil3 (Kabylie), appelé aussi camp de Challal, situé à une quarantaine de kilomètres de M'Sila, est établi à l'écart de la route, dans une région d~soléè. Hans sa reyue, la C.LC.R.C. commente ainsi, en ce qui concerne M'SUa, le napport d'un fonctionnaire de l'administration ayant enquêté dans les camps: « Sur les :jOO internés qui se trouvaient alors au camp, le Rapport indique qu'il en existait 209 pour lesquels l'administration ne disposait d'aucun papier.» Elle publie ensuite cpt. extrait du Rapport: « L'Arrêté du Préfet les assignant à résidence n'est jamais parvenu. Comment sont-ils arrivés au camp P Des camions encadrés par des C.R.S. arrivaient de temps en temps. Les chefs de convoi se présentaient au capitaine... « Nons avons l'ordre de vous remettre ces hommes et de rejoindre Constantine au~~itÔt. Et les papiers ~ Nous n'avons pas de papiers.» Et des hommes inconnus de t.ons sont yenus grossir jour après jour la population du camp... l,es conditions matérielJes d'existence et la sévérité des disciplines imposées: mauvaise nourriture, ohligation au travail, salaires trop bas et maintien inhumain sous la tente des 19tJ6. réfractaires an travail.» Saturne, n° 6, janvier-février 5 D'autres lettres du camp de M'Sila-Chellal parvinrent entre les mains des avocats parisiens. Dans la Répression en Algérie cit. on peut lire: « Le t.ravail est obligatoire pour tous. Il est des plus pénibles, il consiste la plupart du t.emps il creuser des fos$és et à niveler la terre sur des centaines d'hectares. Dans ce camp désertique, on vit sous des tentes où la température atteint 48°. Il n'y a ni arbres ni constructions, et le camp est peuplé de vÎpères, (Je 8corpions, etc. La nourriture consiste en: un demi-quart de café le matin, un demi-quart de soupe à midi et 100 grammes de pain par personne, 40 grammes de pain et t8 dattes le soir. »

Pre-miers ca'rnps en Algérie

21

L,ettre de 93 internés d'Aïn el Amara

6

à France-Observateur,

s.d.
Incomplet in France-Observateur, n° 275, du IB août 1955.

A la suite de notre transfert, le 4 juillet 1955, du centre de Guelt-es-Stil 7 à Aïn El Amara, dans la commune mixte de L~ghouat, nous avons exposé à M. l'administrateur nos doléances et expédié à la haute administration des télégrammes de protestation contre le régime qui nous est fait. En dépit de quelques vagues promesses formulées par les autorités locales, nous n'avons, jusqu'à ce jour, obtenu aucune satisfaction. La distribution du courrier n'est faite que deux fois par semaine. Les lettres mettent une dizaine de jours pour nous parvenir alors qu'elles pé;uvent être reçues beaucoup plus tôt si
elles ne sont pas gardées à Laghouat sans motif n'existant pas - si ce n'est la négligence.

-

la censure

Il en est de même des colis qui restent en souffrance à tel point que les frais d'emmagasinage se chiffrent de 500 à 600 francs et arrivent partiellement avariés. Il va sans dire que la presse aussi est irrégulièrement remise. L'importance de l'hygiène échappe aussi bien à l'administration qu'au docteur. En effet, à maintes reprises, nous avons, chaque fois qu'il nous était possible, attiré l'attention des responsables pour éloigner la fosse d'aisance actuelle qui n'est qu'à quelque six mètres des guitounes. Nous avons proposé qu'elle soit creusée à plusieurs dizaines de mètres afin de nous épargner des odeurs malsaines nuisibles à ]a santé. Quant à l'accueil que le médecin militaire fait à nos maladies, nous vous disons simplement que beaucoup d'entre eux préfèrent souffrir que de se faire consulter...
6 Le camp d' Aïn el Amara « est installé dans une ré,gion désertique, à quelques eentaines de mètres d'un bordj militaire. Il se situe sur la route de Laghouat à Alger qui n'est accessible aux yoitures légères que sur une partie de son parcours », écrit la C.LC.R.C. Sur l'origine des internements, elle cite cet extrait du rapport. prt'\cité: «... ou bie~ ils sont dans l'ignorance totale des raisons qui ont motivÔ leur arrestation, ou bien ils mettent sur le compte d'une dénonciation calomnieuse 0 6, leur présence au camp. Tous demandent un supplément d'enquête...» Saturne, fi janvier-février 1956. Après 190D, il ne sera plus fait mention de ce camp. Il semble que les internés qui s'y trouvaient furent regroupés à Aftou. Aïn el Amara n'était destiné qu'à cent cinquante détenus. Il peut avoir subsisté comme camp militaire rlandestin. 7 Le camp de Guelt-es-St.iI, supprimé le 5 juillet f9t:m, était situé à 100 kilomètres au sud de Boghari. Bogbari est sur la route d'Alger-Laghouat. De ce camp, une lettre a été publiée dans la Répression en A 19érie cil. «... l~OUSsommes arrives dans des camions de l'armée, après dix jours de dét.ention dans différentes casernes du Constantinois. Certains d'entre nous se sont évanouis à cause du jeûne, dll trajet, de la chaleur. Parmi nous se trouvent un aveugle, des vieillards, des tuberculeux, des jeunes de moins de vingt ans... Quant aux conditions de détention, c'est un véritable enfer. Nous sommes logés sous des tentes militaires fragiles. Nous subissons des tempêtes de sable, des chaleurs tropicales l~ jour, un froid glacial la uuit. Le camp 6st installé en pleine campagne.» -

~8

Le p~ple algérieft et la guerre

~~u moment de la chaleur, le vent de sable soufflant quotidicnnem~nt, nQ~~ sowmes COlltraÎnts de fermer les guitol{n~s et d'y demeurer pendant la plus grande partie de la journée cl~ns une atmosphère i~tenable. ~ soir, ç'est le tçn.}r des ~cQrpions qui pullulent. Deux de nos camarades viennent d'en être piqués. Il est utile d'avoir des lits de camp, comme à Guelt-es-Stil, mais l'administration a cru bon de nous les refuser, estimant que les piqûres des scorpions ne sont point IDprtelles et que des nattes d'alfa avec les paillasse3 suffisent puisque, selon les propos du colonel, les habitants de ("'e lieu couchent à même Ie sol. Récemment encore, le capitaine nous a interdit de circuler sur le chemin de ronde qui contourne le camp et qui pOUSpermettait, de temps en temps, de nous délasser après une journée harassante. Rien, aucun motif ne justifiait cette décision. Bien que nous ayons demandé les causes, on n'a guère daigné nous répondre. Télégramme de 82 internés du camp de BerrouQghia 8. Desti. nataire inconnu, dafte iJlÏsible {I955). Inédit. Nous quatre vingt deux assignés à résidence centre d'h~bergement Berrouaghia arrêtés en Algérie depuis longtemps cn vertu loi état urgence abrogée Stop Maintenus sur ordre de réquisition individuel en application. lpi mille neuf cent trente huit sur l'organisation de la nation en ten1pS de guerre vous signalons que le dit orçlre de réquisit~on a été annulé pal' tribunal administratif Alger le huit juiJlet mille neuf cent cinquante cinq en conséquence notre détentjon est arbitraire et illégale Stop Vous prions intervenir auprès Hautes Autorités pour notre

libération immédiate 9. Remerciements chaleureux Fail Zaaf 10, Ben Aïssa Il, Korrichi.

--

Mesrahi

8 Le c~mp de Ben'o1,laghia, à 120 km 11l'ouest d~Alger, ouvert en mai 19i5lS,jouxte la Maison Centrale D'abors. installé!; da.ns le préventoriuID destiné aux droits C0I111nUn~,l~~ internés, comme leur nombre augmentait, se virent attribuer des baraqU(~wents 6A bois. A l'administra.t)on en place fut adjoint Un capita'Ite de S.A.S. 9 Si les i~terné.s de Ber:rouaghia furent libérés (conduit~ à Alger, lis y furent laissés sans ressources et sans papiers); les autres camps ne furent paf$ ov.vert~. Après la di$solution, le ~ déçembre f9t)iS, de l'Assemblée Nationale Franç,aise, le problème da l'inégalité de. la détention de~ Algériens dans 1.es camps fut à. nouveau posé, Pétat d'urgence ébtnt abrogé par ]a fin de la légIlsature. Le prlncipe de réquisition, malgré SQa illégalité, fut à nouveau appliqué. 10 Abdelkader: a.ncien champion cycliste, il avait participé avec KebaDi (voir p. 393) au TmJr de France. Détenu plusieurs :1DDPASdADS les rpmps françai.. Blessé le f3 janvier 1962 par des membres d~ l'O.A.S. à Chebli (Blida). Il Att.alab : ancien secrétai~e général du p~rsonnel hospitalier de la C.G~T. L.ibéré. il aera membre du premier S~fé,t~fi&t 9~ l'U.G~T.A. ~n féyrÏ,er 1006 et arrêté ~ nouveau en 1900 (cf. p. 21LS) ~

4
Le 20 août 1955 à Ain-Abid
Le massacre d'Aïn..Abid s'inscrit dans le cadre d~ la répresSion Qui suit immédiatement, le 20 aoltt 1955, l'action de l'A.L.N. et des populations de certaines zones du Constantinois. Cette action, de son cÔté, est la réponse aux :massacres et aux ratissages a.ctompiis aux méJis de juin èt de juillet par l'armée française, et qui avaient occasionne une démarche auprès d'Edgar Faure des députés algériens de la région~ Si l'opération algé-

rienne a le caractère - comme affirme le F.L.N. ~

de représailles «en

rlfison des victimes de la population et de la non-reconnaissance du statut de combattant aux condamnés à mort », elle a cependant un objectif plus géhéral: montrer l'absurdité de la politique française qui en est encore au teDlps des promesses de réfornaes1. Dans la Journée du 26 août, deuxième anniversaire de la déposition du sultan du Maroc 2, des groupes de l'A.L.N..; accompagnés de milliers d'ha. bitants de villes et de villages, avaient attaqué un certain nombre de postes militaires et d'édifièes administratifs dans le quadrilatère Collo-PhilippevilleConstantine-Guelma. Une centaine d'Européens sont tués. Dès que lès troupes de l'A.L.N. furent reparties au maquis, les ciVils européens sont armés et se livrent à de véritcibles chassès à l'homme tandis que des inilliers d'Algériens étaient exécutés sommairement par les « forces de l'ordre
)je

En ce qui concerne notamment Aïn-Abid, de nombreux témoignages existent, relatés par ,les journalistes français et étrangérs qui se trouvent sur plaèë. Uri député de l'Assemblée Nàtionalè, Bel1djèllotil, pourra dire à la séance du I I octobre 19553 : «...de véritables tueries ont été exécutées à PhilippeVillë et d Aln-Abid. Dans ce dernier téntre, j'ai assisté, le 26 aoQt 1955, à 5 heures du matin, au massacre de onze musulmans opéré par des militaires aidés de civils.»

1 A propos du 20 80tH 19~~, FRANTZ:FANON écrit: « Dans les luttes armées, il Y It point de nOfl~retouT.C'est presque toujours la répres. sion fnOf'me mglobà1t.t toU\} les secteurs du peuple cowni$é q'ui le réalise.» Le$ , Dà1ft/1°itlié la Terre, Paris, 1961, éd. Fr. Mr.spero, p. 67._ 2 mposé lé 20 30ft! 19i53, envoyé en exil. à Mada'8scar; roi du Maroc sous le nom de Mobamed V. Il mourra ell février t96t. 3 Jourl1al OfficieZ du t2 octobre tOOlS,p. ISO!?

a te qu'on pour-rait ppeler à

.



Le peuple' algérien et la guerre Lettre des survivants de la famille El Hadej El Okki. Destinataire inconnu, s.1.n.d.
Incomplet in L'Humanité du 25 janvier 1956.

Les militaires sont restés dans cette COUf,pendant que le civil restait dans la véranda et le gendarme pénétrait dans la pièce où nous étions tous réunis 4. Le gendarme a demandé à Si Salah où se trouvaient les armes; celui-ci a répondu qu'elles étaient accrochées dans sa chambre à leur place habituelle. Ces armes, fusils de chasse à deux coups, sont légalement détenues par notre famille. Le gendarme a montré les fusils aux militaires et a contraint tous les homInes à sortir dans la cour extérieure. Si Salah même et Abdelhamid, blessés, qui ne pouvaient marcher, ont dû sortir à quatre pattes. Dans la cour, .ils les ont réunis dans un coin situé entre la remise à charbon et la porte donnant accès au jardin et, là, les ont abattus par rafales de mitraillette. Pendant cette fusillade, le civil est resté sur la porte de communication entre l'immeuble et la cour extérieure, afin de nous empêcher de sortir. Après avoir abattu les hommes, les gendarmes, le civil et les militaires ont réuni toutes les femmes dans la cour, même la dame El Hadej El Okki Layakki, qui avait accouché avant terme, au cours de la nuit précédente. Tous sont alors entrés dans les dix pièces de notre maison et ont procédé à un pillage, renversant les meubles, les brisant même pour les ouvrir. Ils ont rassemblé le produit de ce pillage, quatorze matelas, lingerie, effets d'habillement, bijoux, qu'ils ont entassé sur notre propre camionnette, qui bloquait la porte principale d'entrée. Cette opération terminée, le gendarme s'est adressé à la dame El Hadej El Okki Guermia, fille de Si Salah, et lui a demandé les clés du coffre-fort. Celle-ci ayant répondu qu'elles se trouvaient dans les poches de son père qu'ils venaient d'abattre, le gendarme est sorti et est revenu porteur de clés. Il a ouvert le coffre-fort et a pris tout le contenu, évalué à 6 millions environ en numéraire, ainsi qu'une tabatière en or qui s'y trouvait. Cette opération de pillage a duré de 10 heures environ jusqu'à 17 heures. Ils sont ensuite partis en enlportant la camionnette chargée de leur butin, ainsi que nos deux autres voitures, une traction et une autre camionnette. Le lendemain matin, quatre mBitaires sont encore venus, sont entrés dans la cuisine et ont cassé toute la verrerie et poterie.
4 Le samedi 20 août. vers 23 heures, les gendarmes étaient déjà venus à la ferme. Ils avaient demandé à parler aux chefs de famille. Sans prétexte, ils ouvrirent le feu sur les deux hommes qui se présentaient à eux et les blessaient grièvement aux jambes. Le 21 aoftt, les gendarmes revenaient, nccom(>agnés cette ~o.is. de militaires. La lettre débute ainsi: « Quand nous avons apprIs que les IDlhttnres venaient d'arriver à Aïn-Abid, nous avons été rassurés.»

Le 20 août I955 à Ain-Abid

31

Parmi ces militaires se trouvait notre voisin Yvon Keller, mobilisé. Il nous a même nargués et insultés. Du lundi 22 août au vendredi 26 août, jour où des parents de Constantine, accompagnés du député Bendjelloul, sont venus nous chercher, des militaires venaient matin et soir et cassaient tout ce qui ne l'avait pas encore été. Entre bijoux, évalués à 3 millions, et lingerie, literie, effets d'habillement, le montant du vol s'élève à 10 millions environ, y compris les 6 Inillions en numéraire se trouvant dans le coffrefort. Le nombre des hommes abattus dans notre famille directe est de six.

5
Un dirigeant de C.R.U.A. Militaire d'Alger devant le Tribunal

Le groupe du C.R.U.A. (Comité Révolutionnaire pour l'Vnité et l'Action). qui avait organisé le déclenchement de la Révolution, était composé d'hommes qui pour la plupart provenaient de l'O.S. (Organisation Secrète), constituée clandestinement en marge du M.T.L.D. en 1947. Cette organisation s'était fait connaître par quelques actions spectaculaires, comme l'attaque de la Poste d'Oran (1949). Lors de la répression de 1950, certains de ses membres avaient été emprisonnés, d'autres avaient continué leur activité à l'étranger. Neuf leaders, finalement, avaient constitué en mars 1954 le C.R.V.A. Dès le déclenchement de la Révolution, le C.R.U.A. prenait le nom de Front de Libération Nationale, avec son organisation mili~ taire, l'Armée de Libération Nationale. Ces neuf leaders ont donc représenté la première direction collégiale politico-militaire de la Révolution. Cependant, l'accomplissement même de différentes tâches et les événements qui s'ensuivirent devaient rapidement les disperser. Mourad Didouche, commandant de la wilaya IV (Algérois), puis de la wilaya II (Nord-Constantinois), est tué pendant un accrochage à Condé-Smendou, en janvier 1955; Mustapha Ben Boulaïd, commandant de la wilaya I (Aurès), capturé au début de 1955, arrive à s'évader mais est tué en mars 1956; Rabah Bitat, commandant de la wilaya IV, est capturé à Alger en février 1955; Hocine AIt Ahmed, Ahmed Ben Bella, Moha. med Boudiaf et Mohamed Khider, chargés de la délégation extérieure, sont enlevés en octobre 1956 sur l'avion marocain de la ligne Rabat-Tunis, dérouté sur Alger par les Français; Belkacem Krim, commandant de la wilaya III (Kabylie), passe aussi à la délégation extérieure et deviendra ministre des Forces armées dans le Gouvernement Provisoire de la République Algérienne; Larbi Ben M'hidi, commandant de la willaya V (Oranais) et ensuite membre du Comité de Coordination et d'Exécution, est arrêté en février 1957 et assassiné quelques jours plus tard. Les six de ces neuf leaders encore vivants en 1962 seront tous, qu'ils soient en liberté ou en prison, membres du Gouvernement Provisoire qui sera mandaté par le C.N.R.A. pour signer les accords d'Evian.

Vn dirigeant du ,C.R.. .4. df;vant le tribunal U Déclaratiqn
d'Alyer,
In Résistance

33

de Rabah Bitat
1956.
A18érienne

1

devant

le Tribunal Militaire

le 20 mars

(Ed. B), Nlo 5, s.d.

Vous m'accusez d'être un « criminel» et vous vous apprêtez à me juger comme tel, mais laissez-moi, encore une fois, accom..

pIjr un. .devoir.

'

J'ai non seulement le droit de me défendre à une justice to~te relqt~ve, majs surtput le devoir de contribuer à la connaissa.nce de l~ vérité, non pas du tout pour me justifier, mais po~r servir la cause d.e la Justice et la cause de la Démpcratie. Mon enfance remonte à une époq~e d'entre les deux guerres où J'instruction en Algérie était fprt parciroonieusement dispensée. J'eus tout de même la chance d'aller à l'école jusqu'à l'âge de 13 ans. On nous enseignait que nos ancêtres étaient les Gaulois et on nous interdisait de parler l'arabe! notre lé:}ngll~ maternelle, même aux heures de récréation. Je me souviens: mon père et moi étions désespérés lorsque je dus quitter l'école: les livres étaient trop chers pour nous... Comme tous les enfants de mQn pays, je connus donc très tôt l'école de la rue. Dès cet âges je pressentis que nous étions frappés d'infériorité et qu'il y avait en Algérie deux genres d'enfants: le Français et l'indigène... Un peu plus tard, je con1pris que le Français d'Algérie avait tous les droits et en abusait tandis que l'Arabe n'avait pour lui que la misèr~ et l'obligation de servir dans r armée française. Aussi bien, lorsque la guerre fut déclarée en 1939, tous mes compatriotes en âge de servir furent mobilisés et expédiés en prelnière ligne pour défendre la « cause de la liberté». Tout le monde sait que les soldats algériens contribuèrent dans une large mesure à la défaite du nazisme et à la libération de la France. Et, à l'heure même où la France fêtait la victoire, à l'instant o~ les Algériens, confiants, pensaient accéder à la Liberté, à l'Egali~é, à la Fraternité, le massacre de mai 1945 se chargea de nous rappeler à l'affreuse réalité 2.
1 Né le 19 décembre 192t}, à Ain-Kerma, dans le Constantinois, ouvrier. Militant du P.P.A., puis membre de l'O.S. dans l'Est algérien, condamné par contumace en 1900, vit dans la clandestinité. Participe à la fondation du C.R.U.A. Nommé au commandement de l'Algérois, il dirige la Préparation des actions effectuées à Alger dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre 19~4. Arrêté le 23 février 19rio dans un café d'Alger alors 'qu'il attendait un dirigeant du F.L.N. Condamné à 20 ans de travaux forcés le 20 mars 1906 et deux fois à perpétuité le 21 mars et le 16 avril 1906 par le Tribunal l\Hlitaire d'Alger. Nommé membre du C.N.R.A. depuis le Congrès de la Soummam; membre honoraire du C.C.E. depuis le Congrès du Caire en août 1901 ; ministre d'Etat en septembre 1908. Transféré en France dans les prisons de Rennes,
Sajnt-MaJo ét puis.

p'ol~ti<iÙ:è' t ser~' v'Our! les 'années' à. venir détenu avec les 4 autres membres du e V.P.R.A. prisonniers en France (voir p. 214). 2' Il s'agit' des événements de Sétif. Au défilé du 8 mai, jour de la fin de la Seconde Guerre mondiale, des coups de feu avaient éclaté entre la police et ,d~s

~

Fresnes



il obtiendr~

en

1908

un

régime

proche

du

régime

34

Le peuPle algérien et la guerre

Ainsi donc, la preuve nous était administrée que nous étions délibérément voués à l'inégalité, à l'injustice, à la discrimination raciale. En régime colonialiste, la liberté n'a pas de sens. En régime colonialiste, il y a ceux qui commandent et ceux qui souffren t. Je pense que cette réalité a dû s'imposer avec une acuité particulière aux soldats algériens revenus des champs de bat.aille d'outre-Méditerranée. Au lendemain de mai 1945, un véritable fossé s'est établi entre la population musuIrnane et ]a population européenne d'Algérie. Il est clair maintenant que les véritables séparatistes étaient ceux qui ont pris devant l'histoire la grave responsabilité de bombarder les douars et de passer par les armes des enfants, des adolescents, des vieillards... Le Peuple algérien prit conscience de son malheur. Il ressentit dans sa chair et son âme la blessure qui ensanglantait notre Patrie. Dès lors, je savais nettement que j'étais un colonisé. Des compatriotes de retour de France me racontèrent des anecdotes relatives à la Résistance française contre l'occupant nazi. Dès que le M.T.L.D. fut créé, je m'intéressai à son action politique. En 1948, j'ai adhéré à ce Mouvement afin de participer à la lutte pour une Nation Algérienne Libre et Indépendante Condamné par défaut en 1950 à une peine de prison assortie de cinq années d'interdiction de séjour et à une amende, j'ai dû lnener une vie d'homme traqué par une police que je savais implacable et inhumaine. La lutte de notre Peuple, c'est la lutte pour la Justice et l'Egalité, c'est la lutte pour le droit des peuples à disposer d'euxmêmes. Nous sommes des patriotes, nous SOlnmes des résistants; notre objectif est clair: c'est l'indépendance de l'Algérie. Nous ne sommes pas des racistes, HOUSne sommes pas des anti-Français, nous sommes des NatIonalistes. Notre nationalisme n'est pas agressif ou sectaire. Il est libérateur, défensif. C'est l'honneur de notre Mouvement National de nous avoir inculqué une juste notion du droit et du devoir, d'avoir fait de nous des patriotes, des militants. Quant au présent, notre confiance va entièrement au Front de Libération Nationale. Le F.L.N. est l'authentique expression des aspirations de notre Peuple. A l'heure où les bastilles rl'Algérie regorgent de militants, à l'het;.re où des patriotes algériens versent leur sang pour la
m~nire~t,:mts non identifiés. Une émeute s'en suivit qui fit. 10~ ~1orts eurol?P~ns. J,Il r';pr'\,ssion ordonnée par le gouvern.emeI?-t de Ga~Ille fit des ~IzaInes de mIlhers de morts: 20 000 selon cert'lines eshmah?n.s officIeuses f,rançéuses, 40 O~O selo!!. les :\ IIIl'l'Îcnins, Hi 000 selou les sonrce~ algeI'1enncs. On arreta plus de 4 bOO Algeriens, J ~OO furent conùalllnés, dont 99 il mort.

Un dirigeant du C.R. U.A. devant le tribunal

35

libération nationale, nous ne pouvons nous laisser condamner en silence. En nous condan1nant, vous allez condalnn~r ]a cause de la Lib~rté, vous allez accon1pHr un acte en nette contradiction avec l'esprit qui animait les Résistants français contre l'occupant nazi. En nous condamnant, vous prendrez une fois de plus la responsabilité de soutenir une cause injuste. Pensez au moins que des soldats français versent leur sang pour une cause injuste et déjà perdue. Vous allez, une fois de plus, frapper d'interdit notre Nation. l'vlais vous ne parviendrez à l'effacer de l'histoire. Nous sommes en 1956 et la Nation Algérienne est un fait définitivement inscrit. Vous allez condamner des Résistants algériens « au nom du Peuple Français». Et pourtant nous SOlnmes sûrs que le Peuple de France demeure fidèle à l'esprit de la Résistance. Vous ne pourriez lui faire renier un passé révolutionnaire glorieux. Vous n'arriverez pas non plus à briser la résistance de notre Peuple. Par-delà notre Idéal National, nous voulons contribuer à la cause de la démocratie en France et en Algérie. La lutte pour l'Indépendance, c'est la lutte pour la Liberté et les Droits de l'Homme. Notre « crime» c'est de vouloir un n10nde plus juste. La répression ne résoudra pas le problème algérien: il faut proclamer l'indépendance de l' ~~lgérie, libérer les emprisonnés politiques et négocier avec le Gouvernement algérien. Voilà la véritable solution du problème.

6
Naissance de la « pacification »
La « Pacification» est une formule colonialiste q4e l'on employait déjà au XIXe siècle. Elle est devenue, avec le gouvernement Guy Mollet et le ministre r~sidé:ll1.tJ{obert Laco~te, une doctrine. A ce titre, on s'en sert comme arme psychologique, à destination essentiellement de l'opir nion internationale. La :réaliré,' c'~st l'~c;croissement inilJ.terfompu du potentiel de guerre français, à mesure que le F.L.N. implante, en plus. de ses maquis, de ses groupes d'action, une organisation administrative parallèle à l'admi.. nistration française. Dans un certain nombre de villages du djebel, les ço!lecteurs d'impôts, les employés d'~ta~ cjvill les tribunaux sopt seu. lement F.L.N. L~arnlée franç~ise ne lutte plus seulement contr~ les combattants, insaisissables, de l'A.L.N., elle s'efforce de détruire cette implantatiQn administrative qui ira grandissante et atteindra bientôt les villes. L'enjeu de la guerre n'est plus le maintien de l'ordre, mais, selon le terme même des officiers de l'action psychologique 1, le contrôle de la population. Au 1er novembre 1954, il Y avait en Algérie, dans les « forces de l'ordre », environ 9°.000 hOlnmes. En août 1956, ce chiffre passait à 400.000.
T émoÏgnage d'une femme du s.1.n.d. ln La Répression en Alsérie, cit. village de Kettous (Kabylie):

Des centaines de soldats avaient pris d'assaut Partout on entendait courir,. pleurer, crier 2.

nos gourbis.

] (( Action Psychologique» apparaît dans un discours de Officiellement, le terme Guy Mollet le 16 février t9t.S6 devant l'Assemblée Nationale. Il existe cependant, déjà, dans l'Armée française un service qui a ses bureaux à Alger et qui diffuse, par l'intermédiaire d'officiers répartis dans les circonscriptions militaires, des tracts à l'usage des soldats français et de la population algérienne. Quand le pouvoir militaire prendra le pas sur le pouvoir civil, 1'(( Action Psychologique» deviendra au 8ein des états-majors une des branches essentielles dans la lutte contre le F .L.N. 2 A la fin du mois de novembre 1904 la gendarmerie de la commune mixte, dont dépendait le village de {{ettous en I{abylie, convoquait deux paysans, Rabah Ben Lounès et Ahmed Ben Mohamed, leur demandant d'apporter leurs armes. Ils n'en avaient pas et restèrent au village. Le 9 décembre, la police venait les arrêter: ils s'enfuirent. Le 20 décembre, le père de Rabah Ben Lounès était abattu par la milice du Caïd. Le 22 décembre, enfin, l'armée venait occuper le village de }{ettous. Avaut ces événements, 300 personnes habitaient Kettous. Il n'en restera plus que 30.

Naissance de là « pacitièation »

37

Puis ils nous obligèrent à nous rendre sur une petite place du village. Une feinme malade du cancer, alitée depuis cinq mois, fut, elle aussi, contrainte de s'y traîner. Là, lèS militaires nous groupèrent. D,'un côté, les hommes et, de l'autre, les femmes. Ils a.menèrent alors entre ies deux groupes Oukrine Lounes, vieillard de 75 ans, le déshabillèrent devant nous tous et le firent danser tout nu sous la menacé de leurs atmes 3. A ce moment, ils nous intimèrent l'ordre d'applaudir, de marquer la mesure et de crier: « Vive la France! » Par pudeur, les femmes voulurent se cacher le Visâgê à raide de leur foulard, mais on le leur arracha. Puis ils amenèrent Meref Ahmed Ben Rezki, 28 ans, le rouèreIit

de coups et l'obligèrent à crier: «.Â. bas Messali 4, Vive la
Fran ce ! » Smaili Ali Ben Mohamed, 65 ans, fut aussi bâttu, torse IiU~ Puis ils passèrent à Oukrjne Mdhamed Saïd qu'ils rouèrent dê coups à soh toùr~.. Après cèla, ils soht partis eh emmenant qUatre jeunes du village. Télégramme de Hem.ana D'hiab et Mostefa Fadli, présidents de djemaâs dans l'Aurès, au Président du Conseil Edgar Faure. s.J. n~d.
ln Libération du 27 mai 1955.

Attirons resp~c~uetisërriënt votre atteI1t~onaÜ noin poplila: tion douars Ouled-Fadhel et Ouléd:.Al11br~Ben~Fadhel,commune mixte Ain-et-Ksar émue et indignée par execlitlôhs sommaires 14 personnes désarmées, âgéê~ de 40 à 65 ans, par ttoU:pê~ devant lëuf domicile, toUs feIla~s auxqù~ls. rien he .peut être reproché 5. Inquiétude très grande parmi ladIte pdpulàtidrt qui vit dans l'insécurité la pll:ls co~plète. Protestbns contre tolite autre vêrsiori des faits et demandons enquête et toutes tnesures nécessaires ramener confiance. Dhiab Hemana et FadIi Mostefà pour leur djemaâ respectivê 6.

P.R..G.)) 3 Dan~ le Constantinois, cette pratique avait COD;l1ne om : «(Interrogatoire q 4 Messali Hadj, leader du M.N.A. Pourtant, dêjà à ceHé époque, son attiti1dè étâit ouvedement hostile. au F;L.N. 5 Le ~O niai 19~~. 6 té f 7 juiii fD~8, quatorze A19ériensétaient de même exéchfés au. douar. Ouled. Chelih, pa.r la Légion étrangèro.. C'étaient des représailles. èoiiedivès .,à là. suitê dé l'exécution de l'adjoint spécial de la cotnnulne da Ylctof Drirhy 0 tit. de soh fils. La .u 6~," le journal d.e ~iste ,d~s victimes, fut p,ubliée dan9 la. Républiquf3Algéri~nne) ..' l'U.D.M:A. (Union Démocrati<jue du 210, aù f-t Algérien).t9liti (saisi éut Algérie, mals Manifeste Il n't 0 juillet en ni saisie hi non en France),

ùemërlti.. Cf. FrlÛl,Ce:'Ob$e~ateur. Ii

38

Le pC'llple:algérien et la guerre

Lettre de seize habitants un journal parisien. Inédit.

du doulQir El Afiss

(Constantinois)

à

Douar El Afiss, 15 avril 1956. Monsieur le Directeur, Ceux sont les habitants d'un douar brûlé qui vous écrivent pour vous raconter les atrocités et les malheurs qui se sont abattus sur un pauvre peuple crevant de faim et sans défense. le 28 mars dernier. Ce jour là une cinquantaine de militaires venant de Lamy (un village à 17 km de notre douar) sont passé chez nous et nous ont brûlé plus de cinquante gourbis. Toutefois avant de mettre le feu ils ont pris tout ce qui leur plaisait (Iœufs, poulets, beurre) argents, foulards de femmes)_ Nous voudrions vous donner tous les naIns des femmes, des hommes et des enfants qui n'ont maintenant plus rien et qui sont réduits à la misère la plus noire mais ce serait trop long Cependant nous allons vous en citer quelques uns. Rabha Bent Fedjri jeune femme mendiante mère d'une jeune fille de 15 ans. Khachouni Veuve et infirme ne possédant dans sa misérable hutte d'une mesure de farine. Chedli Messaouda veuve, également mendiante mère d'une fillette de 10 ans. Mecheri Fatima jeune fille orpheline de 20 ans habitant avec ses 2 jeunes frères l'un de 10 ans l'autre de 8. 2 autres gourbi appartenant l'un à Chedli Ahmed (père de I I enfants) l'autre à Chedli Brahim (père de 8 enfants) 6 autres appartenant à Khachouni Hocine et à ses 3 fils; Khachouni Hadda Veuve ayant 6 enfants, etc., etc. Nous vous avons dit que la liste serait trop longue, nous nous sommes bornés à vous en citer quelques uns. Ensuite 20 d'entre nous furent emmenés comme « suspects» (nous sommes pour la plupart des vieillard de 70 ans et des enfants de 15 à 17 ans) nous ne laissâmes derrière nous que des amas de cendre, une grande désolation, nos femmes pleuraient nos enfants criaient bref on nous amena à la caserne de Lamy là nous subîmes les martyres les plus horribles, les plus atroces de l'esclavage. Après nous avoir lié les m.ains et les pieds on alla jusqu'à nous piquer la chair de coups de couteaux pointus, des briquets furent allumés et mis sur nos oreilles, le feu nous brûlait atrocement. Un de nos infortunés camarade, un vieillard de 70 ans ayant subi l'année dernière 3 opérations est mort des suites des coups; 2 autres eurent les cous percés de coups de couteaux ils passèrent une seule nuit avec nous
'

Naissance de la

((

pacification»

39

dans la prison après une agonie horrible après d'atroces gémissements ils rendirent le dernier soupir, baignés dans une mare de sang. Un autre J<'hachouni Embarek est actuellement à J'hôpital civil de Bône car il a un bras cassé et 3 blessures profondes de couteau sur le dos. Chaque matin et chaque soir ce furent les mêmes sévisses, les mêITleS atrocités. Enfin après une semaine d'atrotes souffrances on nous libera. Nous étions vingt et nous n'etions plus que 10 hommes ou plutôt 10 Demi-vivants. 6 sont morts et 4 sans nouvelles d'eux, jusqu'à present leurs familles ne savent s'iJs vivent encore, ou s'ils sont dans la nuit éternelle. 10 disparus lajssant derrière eux une quantite d'orphelins pleurant leurs pères. Dans une Extrême detresse nous ne savons à qui nous adresser pour exprimer nos craintes et nos appréhensions c'est vers vous Monsieur le Directeur que nous nous dirigeons. Nous allons vous demander une chose extrêmement grave peut être ne l'accepteriez-\'ouS pas. Nous tentons cependant notre chance. Auriez-vous l'humanité de publier cette lettre dans votre journal (nous sayons que cela est dangereux, votre journal peut être saisi) et nous ne le voulons pas. Ou bien alors voudriez vous presenter cette lettre à Monsieur Guy Mollet que nous respectons beaucoup mais qui ignore cette lâche repression et tous nos malheurs, car telle est la repression aveugle qui s'abat sur un pauvre peuple sans defense (nous vous signalons que 4 mois avant ce carnage, le gouvernenlent nous pris tous nos fusils, soit-disant dans notre interêt). Nous tenons à vous ajouter M. le Directeur que la plupart des habitants de cette mechta se sont refugies en Tunisie, d'autres ont pris la montagne. Il ne restent plus que des vieillards seuls et des femmes veuves. Qu'allons-nous faire? Qu'allons-nous manger maintenant ? Où irions-nous? Pour le moment le jour nous allons mendier de maisons en Inaisons et le soir nous dOrlTIOnSdans la forêt sous les arbres car nous n'avons plus aucun abris maintenant qui nous hebergcrait? Dieu ne permet pas de telles injustices.

Mme Rabha Bent Fedjri - Mme Khachouni .. i'v1meMessaouda Chedli - Mlle Mecheri Fatima M. Chedli Ahmed - M. Chedli Brahim - M. Khachouni Hocine - M. Khachouni Abdallah .. lVI. Khachouni Lakhdar - M. l<'hachouni Ali .. M. Boulares Chaoui - M. Ahmed Chaoui M. Hamadi Chaoui - M. Belkacem Ben Ali M. Abdi Mohamed.. Mf Abdi Ali.



Le peuPle algérien et la guerre

Lettre d'un instituteul
Anonyme

algérien à France-Observateur,
n° 323, du 19 juillet 1956.

s.I., n.d.

in France.Observateur,

Je tiens tout de suite à vous affirmer que je ne suis ni natio.. naliste ni communiste, que je réprouve les crimes, les exàctions et les actes de violence quels qu'en soient les auteurs et que j'aime profondément et sincèrement la France démocratique. Et c'est précisément pour cela que je crois indispensable que l'opinion française connaisse la vérité sur les méthodes de « pacification» actuellen1ent employée~. PoUr ne parler que de ma région que je connais bien et qui est la Petite Kabylie, voici une liste incomplète des villages qui ont été bombardés et mitraillés ces derniers temps: Commune 1nixte des Biban: El MaÏn, Ouchallene, Kolla, Bougtone. Commune mixte d'Oued-Amizour: Bouandas. Commune mixte de la Soummam: Beni Ouaghlis, Adekar. Commune mixte du Guergour: Harbil, Beni-Ourtilane, Ikhelidjene. Commune mixte d'Akbou: Ouzellaguènë, Guelaâ, Belayel, Timezrit, Zima et Aitrezine. Il serait bon que des troupes de députés ou de journalistes viënnent sur place relever le nènnbre de maisons détruites par l'arinée, celui des feITl1nes, des vieillards et des enfants tués, celui des personnes blessées par bon1bardements et enfin celui de suspects arrêtés et tortures (principalement par des procédés électriques). Ces parlementaires et ces journalistes pourraient également constater que de nombreux vols ont été commis au cours de ces opérations « pacifistes ». L'effet a été diamétralement opposé à celui que prétend atteindre l'v1.Lacoste. Chaque fois que dans une région la répression s'est déroulée d'une façon aveugle, les rebelles ont vu leurs rangs grossir. Aussi ne cachent-ils pas leur satisfaction de voir l'armée utiliser de sen1blables méthodes. Les populations dans leur immense majorité aident, soutiennent et ravitaillent les rebelles: une partie par cràinte des représailles (les rebelles arrivent dans chaque village arrhes, en uniforme avec leurs guetteurs et leurs chargeurs, une partie par solidarité religieuse ou sentiment national. Dans le cas où des élections se dérouleraient, le Front de la Libération Nationale obtiendrait une écrasante majorité, car il a gagné la population par: a) la terreur qu'il exerce sur les hésitants; b) la colère provoquée par la répression aveugle; c) dans la masse de la population par la force de son organisation et l'efficacité de sa propagande; d) enfin grâce aux discours inso", lents et insensés de M~ Lacoste~

N aissànce de la « pacification»

4%

Lettre du .Bachaya Mohamed Bouchehata adressée au ministre ~ésjdQlnt Robert Lacoste (7 décembr~ 1956),. lué par And~é Toutné, déPuté communiste, à la Tribune de l'Assemblée Nationale, séance du 26 septembre 1957ln ]ournal Officiel du 27 septembre 1957,p. 4367Le samedi 22 novembre dernier, dans une embuscade, près de Berroùàghia, 8 inilitâires français ont été tués et 9 blessés. Le jdur même, urie opération était. effectuée dans cette même région par des éléments stationnés à Berrouaghia. Sàns la moindre discrinlination.. de nombreux fëllahs furênt emprisonriés~ Le lendemain dimanche, six d'entre êux furent execUtés sdnunairemêf1t à qUélques centaines. dê mètres de ,la ville de Berrouaghia. Par ailleurs, la troupe alla chercher à leurs foyers d'autres paisibles musulmans qu~ furent abattus de la même manière dans les ravins environnants. C'est ainsi qu'en ce dimànche sanglant, 14 musulmans pris au hasard furent exécutés sommairement par des forces appelées par une amère dérision « de pacification»_ Ce système dèS otages ne peut laisser aucun homme de cœur indifférent. Il rappelle certaines pratiques dbnt les Français eutent à souffrir durant la dernière guerre et que l'on croyait définitivement révolues. Il est navrant dé constater qu~ ce sont des musulmans a]gériens, qui contribuèrent puissamment à libérer la France de l'envahisseur nazi) qui subissent actuellen1ent des méthodes. qui rappellent douloureusement celles dont ce dernier usa à l'égard du peuple français. Ces faits ne sont malheurêusement pas des cas isolés, exceptionnels. De plusieurs régions de l'Algérié nous sont signalées d'aussi et parfois plus atroces exécutions. Vous avez attaché votre nom à ce qu'on appelle la « politique de pacification»; appliquée commè elle l'est dans notre région, elle ne peut qu'approfondit le fossé déjà largelnent creusé entre Français et musulmans algériens. Il semble que, pour certains de ses exécutants; la pacification soit synonyme de politique d'extermination et que la paix qu'ils entendent faite régner dans une n1alheureuse Algérie soit celle des « cimetières».

Dès le milieu du mois de novembre 1954, dèS tracts appelaient la population de certaines régions de l'Aurès à se regrouper dans. des « Ztnies d~ sécurité». Si les populatiOns rèfu~ent de. se d~placer.coh1me dit François Mitterand,. alors ininistr~ d~ la Justité, elIés sauront cé qu'elles risquent 7. Le ~ribunal de Batna devait aller jusqu'à ~ondamner
'1 Conseil de hi République; séarlcê dû ~4: no~émbre 1004.;

42

Le peuPle algérien et la guerre

à des peines de prison des paysans de l'Aurès « coupables» d'être restés chez eux malgré des ordres illégaux de l'administration. La loi sur l'Etat d'Urgence légalise ensuite l'arbitraire de la première période 8. En 1956, il n'y a pas encore de doctrine en ce qui concerne la création des zones interdites. C'est selon la topographie des lieux, l'estimation des forces de l'A.L.N. qui y ont leurs bases, que les pouvoirs civils et militaires décident. A l'évacuation on préfère parfois le blocus économique. En mai 1956, une zone de 200 km carrés, habitée par quinze mille personnes, est ainsi délimitée en Kabylie, région de Mirabeau. « A J'intérieur de cette L'arrêté, signé par le général OHé 9, précise: zone, les rassemblements seront dispersés par les armes. Le feu sera ouvert sur tout isolé ne répondant pas aux sommations, ainsi que sur toute personne en véhicule tentant de pénétrer à l'intérieur du périmètre défini. L'accès de la population de cette zone aux marchés limitrophes est interdit 10.» Depuis 1956, la pratique de la Zone Interdite se développe rapidement. L'objectif militaire français, étant donné l'impossibilité de contrôler l'ensemble du territoire a1gérien, est d'isoler l'A.L.N. de son support logistique, c'est-à-dire la population algérienne.

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Rapport d'un chef de secteur de l'A.L.N. au commandement de l'ouest oranais sur la région d'Ai"n-Ghoraba, s.1. (Granais). Anonyme in Résistance Algérienne (Ed. B), n° 7, du 10 septembre 1956

Essayant d'être strict, sans aucune exagération, je me bornerai à signaler au commandement de l'Ouest Oranais des faits qui peuvent lui être de quelque utilité et l'éclairer sur la situation au Sud du secteur, plus exactement aux douars El Gor, Tadjmout, Ouled Balegh entre Sebdou et Bedeau, les régions des villages de Slissen, Magenta, enfin jU5que dans les régions de Zegla, Berthelot, Telagh et Ténira. Ces régions montagneuses, particulièrement boisées, ont été très propices aux coups de mains de nos sections qui s'en sont sorties je dirai indemnes sans que l'armée ait pu y pratiquer un véritable ratissage tel qu'il se pratique habituellement au Nord de nos régions. Aussi l'état-major a décidé purement et simplement, après avoir fait assassiner des civils, ordonné des évacuations de douars de force, incendier des gourbis et des meules, de brûler les forêts. Des milliers d'hectares de forêts presque impénétrables comme celles du Djebel Assès et Ourga brûlent depuis le 22 juillet Il. Les avions y lancent des bombes incendiaires afin d'attiser le feu, et, le vent aidant, l'on assiste à un véritable feu d'artifice là où les gouvernants faisaient appliquer tout récemment la loi (d'exception) forestière du 13 février 1903. Tout brûle, forêts, gourbis, récoltes, et l'on voit un véritable
8 Loi du 3 avril 19!)!),art. 5, parag-raphe 2, réglementation du séjour des personnes dans des zones de sécurité ou de. protection. 9 Il réunissait le pouvoir civil et le poùvoir militaire pour la Kabylie. 10 Tn l'Huma,nité, ] 1 Selon Résistance 18 mai H)t)6. Algérienne, n° !), s.d., c'est à partir du 10 juillet 19£>6 que le haut commandement militaire en Algérie décide d'incendier un certain nombre de forêts afin de déloger les maquis de l'A.L.N. qui y ont leurs bases.

Naissance

de la « pacification

)

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exode de tribus entières, comme à Tadjmout et une partie d'El Gar dont les admirables Ouled Rahal, fuyant le feu; ces paysans ont tout perdu mais, comme disent les Français eux-mêmes, fors l'honneur. Je demanderai à mes compatriotes du commandement de l'Ouest Oranais d'en tirer ]es conclusions pour les jours à venir dans notre lutte d'émancipation nationale; mais, dès à présent, la presse du monde entier doit savoir ce à quoi les colonialistes en sont arrivés dans notre beau pays. X..., le ... août J956. Lettre du maire d'Arthur (destinataire inconnu) àu 18 décembre 1956, lue par André Tourné, député communiste, à la Tribune de l'Assemblée Nationale, séance du 26 septembre 1957.
ln Journal Officiel
du 27 septembre 1957, p. 4366.

Le 10 novembre, sur ordre du capitaine de la S.A.S. Achard, et de l'autorité militaire, tous les magasins, toutes les épiceries et toutes les boulangeries des Ouadhias-tribu (sept villages) et des Ouadhias-centre furent fermés. Certaines épiceries ont été vidées de leur contenu par la troupe. Une perquisition monstre fut alors organisée et toutes les denrées alimentaires trouvées rendues impropres à la consommation, soit en y versant du pétrole, soit en y mélangeant du sable, de la poudre D.T .T., ou en les jetant au feu. Tous les hommes furent arrêtés et conduits dans les camps. Ordre a été donné aux femlnes et enfants d'évacuer sans délai les deux villages de Ighil-Igoulmimène et Tikiouchi. Certaines familles, femmes et enfants seulement, se sont réfugiées chez des parents et les autres, qui n'ont pu trouver asile, ont été parquées dans une grande plaine, à proximité du marché des Ouadhias, sans abri d'aucune sorte et exposés jour et nuit au froid, à la pluie et au soleil, sous la surveillance des militaires. En ce qui concerne les sept autres villages, tous les hommes. comme ceux des deux villages cités plus haut, ont été rassemblés dans des camps et les femmes et les enfants consignés dans leurs demeures où tous et toutes, y compris les bébés, sont réduits à mourir de faim, de soif et de froid. Et cela en plein X)CBsiècle et sous la IVe République française! Il Y a donc trente-huit jours que les populations des villages n'ont aucune denrée alimentaire, ni aucun combustible. Les animaux eux-mêmes sont condan1nés à crever de faim et de soif, puisqu'il est interdit aux propriétaires de les mener au pacage.

44

Le peuPle' algérien et la guerre

Sur la porte de chaque maison doit se trouver une affiche sous verre indiquant les noms, prénoms, âge des occupants. Toute personne autre que celles mentionnées sur l'affiche est immédiatement abattue.

C'est au mois de mars 1955 que se constituèrent en Algérie les premiers groupes armés civils européens, sous l'initiative du maire de ZeraÏa, Maurice Faure. Ces groupes étaient recrutés et financés par les gros exploitants agricoles français qui payent un impôt à l'hectare destiné à alimenter une caisse noire. Les événements du 20 août dans ie Constantinois étvaient amené l'armement plus généralisé des civils. Le Gouverneur général Soustelle désapprouve, en théorie, cette constitution de lnilices. civiles. . En fait, c'est un nommé Achiary qui, avec l'approba tion du G.G., crée l'embryon de ce que le successeur de Soust~lle, Robert Lacoste, officialisera au début de l'année 1957: les l11ilices urbaines et rurales 12. C'est ainsi que, peu à peu, les européens d'Algérie en viennent à prendre les armes à tout propos, à se livrer à des « expéditions punitives». C'est ce qu'on appellera « la chasse au faciès».

Lettre de Tahar Imalhayenne

13

au ministre résidant Robert

Lacoste. In H. KERAMANE, Pacification, Lausanne 1960, Ed. La Cité, p. 227 La et sqq.

Alger, le 13 novembre Monsieur le Ministre,

1956.

Les faits dont je vais vous parler remontent au 2 novembre, j'ai tardé à vous en faire part pour mè donner le temps de contrôler point par point les evéneménts de façon à vous les présenter de sang-froid et objectivement. Dans ta soirée du 2 novembre, le gérant d'une ferme a été tué, près de son lie"tt de travail, par des gens masqués qui se
sont enfuis. Les fils de la victifue, lês sieurs Feuillet

JacqÜes

èt

Feuillet Claude, âgés respectivement de vingt-quatre et vingt ans, se sont armés de fusils et de pistolets et sont venus vers le village de MouzaÏaville - distant de trois kilomètres environ où ils se sont arrêtés devant les gepdarriies qui causaient avec le Maire: ils ont annoncé qu'ils allaient venger leur père et, remontant aussitôt dans leur voiture, ils firent « la chasse à l'Arabe». Leurs premières victirriès f:urent les frères utérins Bouhacil).e Youcef et Hattab Mohamed qùi, fermant leur boucherie, étaient rnontés sur un scooter pour regagner leur domicile. Les balles homicides atteignirent Bduhacine Youcef qui
12 Cf. Résistai/ce Algérienne (Ed. Î3), n° 4 du 28 mars 1907. Artic1e publié in FRANTZFANON,op. cit., p. p67 et sqq. .. 13 Ancien conseiller genéral de ChercheI. Un de ses fils, mIhtant dû F.L.N" Fédération de France\ sera arrêté à Paris ~u début de l'année 1907.

Naissance de ia « pacificatton »

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décéda sur le coup et blessèrent Hattab Mohamed qui eut la force de se traîner derrière un véhicule automobile pour s'abriter. La victime qui n'est pas décédée affirme avoir reçu un autre coup de feu tiré par un gendarme, qu'eUe reconnaîtrait facilement. Ensuite, les frères Feuillet rencontrèrent le sieur Benaissa Mahdi qui, s'adressant à eux, les salua, ce qui lui valut des coups de crosse et un coup de fusil pour l'achever. Poursuivant leur course, ils trouvèrent devant eux le marchand de cycle? Zanzana Abdelkader qu'ils tuèrent. _A.llant plus loin, ils firent irruption dans un café maure, sonlmant le débitapt cie leur dire qù se trouvaient les jeunes Arabes. Sur la protestation du cafetier, les frères Feuillet firent de nouveau usage de leurs armes à feu, blessant Meziane Abdelkader et tant Meziane Brahim et Abidette Tayeb. Leurs exploits finis, sans doute faute de munitions, ils retournèrent à la gendarmerie. Ces faits dénotent une complicité passive du service d'ordre qui a laissé faire les frères Feuillet, ~lors que ceux-ci auraient pu être neutralisés dès leur arrivée à la gend~rmerie. Il faut noter aussi que la ga.rd~ territoriale comprenant une soixantaine d'hommes était en état d'alerte et qu'elle n'a nullelnen t songé à il1tervenir. Bien plus, le garde Rimbaud Auguste a arrêté les passants arq.pes dont 1Jne femme, les a mis contre le mur, les mains en l'air, sous menace de fusillade, durant une heure et c'est grâce au sang-froid d'un de ses camarades qu'un nouveau carnage n' ~ pas. eu li~lJ. Ces f~its pont graves, l~ preS$e quj a relaté l' assa$sinat d~ M. Feuillet par deux inconnus masqués, a gardé l~ silence sur cette « tu~riè d'Arabes», j~geant pl~~ adroit d'étouffer le .sc~p.dale en n'en P4rlant pas. Cepenc1.ant il est f4CiJ~ de ~onyenir qu'un crime s"appelle un crinie et que ni sa répétition, ni l'origine et la confession des victimes ne l'excusent. Dois-je vous signaler que l'un des agre$seur$: l~ sieur Feuillet Jacques est instituteur à MouzaÏaville depuis le:}. ren~rée d'octob;re, je vous laisse à penser l'opinion que dojvent avoir de lui ses él~ves et leurs parents. J'avais eu l'occasion, précédemment, de signaler à Monsieur le Sous-Préfet les brutalités que le m~l11e Fe1Jine~ J~cqu~s avait exerçées sur des Arabes, alJant même jusqu'à tirer d~s coups de feu sur eux, blessant l'un d'eux, au temps où il était sergent de la garde rurale dans la même localité. Veuillez agréer... Imalhayenne Tahar, Ancien délégué à l'Assemblée A~gérienne.
.

7
Les deux mort premières exécutiol1S de cOlldan111és à

L'une des revendications les plus impérieuses des Européens d'Algérie est l'exécution des condamnés à mort algériens. Par leurs journaux, leurs tracts, leurs déclarations, les Européens font pression sur le gouvernement de Paris. Robert Lacoste, à peine installé à Alger, février 19Ç6. fait sienne cette revendication. A ses yeux, l'exécution des condamnés à mort algériens a deux avantages: le premier, faire peur aux Algériens; le second - qui est déterminant - donner satisfaction a~x européens d'Algérie. C'est ainsi qu'il ajoutera aux pressions et menaces sa propre détermination. Le président de la République Française, René Coty, ayant demandé au gouvernement son avis sur ce problème, il se trouva cependant au début du mois de mars 1956 une majorité pour repousser les exécutions. Robert Lacoste justifie alors cette décision par l'appel qui est alors fait aux Algériens, le 29 février 1956, leur demandant de déposer les armes. Cet appel n'ayant aucune suite, les pressions se font plus fortes. Une nouvelle majorité, conduite par Robert Lacoste, le Secrétaire d'Etat aux Forces Armées, Max Lejeune et le ministre de la Guerre Maurice Bourgès-Maunoury, s'impose au Conseil des Ministres. Les deux premières exécutions capitales, celles de Hamida Zabana et de Abdelkader Ferradj, ont lieu à Alger le 19 juin 1956.

Lettre de Hamida Zabana

1

à ses parents.

ln El l'.1oudjahid, N° I, s.d. (fin juin 1956)2.

Prison Civile d'Alger, le 19 juin 1956. Tres chers parents, chere mère, Je vous écrit cette lettre; je ne sais si cfest la dernière. Dieu seul le sait.
1 Agé de 30 ans. Ancien compagnon de lutte de Ben Bella. Chef d'un groupe de A.L.N. Fait prisonnier le 8 novemOre 1904 au cours d'un engagement près de ~aint.~ l' Denis-de-Sigg. Grièvement blessé: una balle à la jambe~ une au bras gauche. Comme ses hommes refusaient de le laisser et risquaient d'êtr~ cl:~!.uré8 à. cause de lui,

Les

deux

premières

execut'ions

de condamnés

47

Toutefois, s'il m'arrive quoi que se soit, il ne faut pas croire que c'est fini, parce que mourir pour la cause de Dieu c'est a la vie éternelle. Et mourir pour sa patrie ce n'est qu'un devoir. Et votre devoir à vous c'est celui d'avoir sacrifié l'être qui vous est le plus cher. n ne faut pas pleurer, mais, au contraire, il faut être fier de moi. Enfin recevez, peut-être le dernier bonjour du fils et frère qui vous à toujours chéri. Le bonjour à toi chère mère, à papa, à mon frère Lahouari, à toi cher frère Abdelkader ainsi qu'à tous ceux qui partageront votre peine. Dieu est grand et seul juste. Votre fils et frère qui vous embrasse bien fort Hamida
Rapport anonyme sur l'exécution de Hanlida Incomplet in Consciences Maghrébines, n° 7, s.d. r\lger, Zabana.

19 juin 1956. avant .,

Nous avons été avertis dans la soirée du 18. Les avocats

eux-mêmes été convoqués à 18 h 30 pour le lendemain. Zabana est monté à l'échafaud en héros, il a refusé le soutien des gardiens et a dit à des camarades: « Qu'importe mon sort personnel, l'Algérie vivra libre. .l~ux derniers instants, il a den1andé à prier, ce que les bourreaux lui refusèrent. Son défenseur intervint auprès du colonel et obtint l'autorisation. Zabana fit sa prière et, se tournant vers les fenêtres de la prison, il den1anda pardon à ses camarades du mal qu'il avait pu commettre, selon la tradition rituelle. Puis il ajouta: « Je suis fier de monter le premier à l'échafaurl. Avec nous ou sans nous, l'Algérie vivra. Les détenus répondirent des fenêtres en demandant pardon à leur frère et en criant: « Nous te suivrons sur l'échafaud, mais qu'importe, avec nous ou sans nous, l'Algérie vivra libre. »
)) ))

il se tira une balle dans la tempe. Le croyant mort, ses hommes l'abandonnèrent. Faits prisonniers par la suite, ils ]e chargèrent de tout ce qu'ils avaient fait. Conduits à Barberousse, ils le retrouvèrent: la balle qu'il s'ét1it tiré dans la tête était ressortie par l'œil gauche: il avait survécu à ses blessures. Condamné à. mort le 21 avril 19~6, le 3 mai 19~6. Selon l'acte d'accusation, ayant participé à plusieurs actions armée5 et notamment à l'assassinat d'un garde forestier, Braun, à la Mare d'Eau près d'Oran. Exécuté dans la cour de la prison civile d'Alger, dite prison de Barberousse, le 19 juin 19t56. En même temps qu'Hamida Zabana, sera guillotiné 2 Le premier central du F.L.N. fut ronéotypé clandestinement à Alger. Selon le témoignage verbal de Pierre Chaulet, directeur du Centre de Doeu. mentation du G.P.R.A. (Tunis, 1061), la sortia du journal fut retardée de quelques jours pour y publier, en considération de la portée politique de l'é-vénement, le document ici reproduit.
Ferradj illégale Abdelkader Ben de son unité» Mouss:'l. participé numéro - de l'organe Ancien goumit3r en novembre à Palestro, il avait 19f54 à l'attaque d'une

-

« en absence ferme.

~8

Le peuptf3: atgêrien et ta guerrë

Puis il se tourna vers son Conseil et lui demanda de dire à sa mère qu'il ne mourrait pas 'pour rieJ.1et q\l;~in.~ï' ne mour.. il rait pas vraiment. Il est alors monté à la gllillotine et le couperet est ton1pé à trois reprises avant de le décapiter.
Ces exécutions ile~ çonséquepces capitales, qui seront bientôt suivi~s par d'autres, ont iIp.Inédiat~. Le soir même du J9 j\:iiJ1 X95()~l,ln trê-ct est diffusé à Alger par le F.L.N.: « Zabqn'l et Ferradj serop.t vengés.» Deux soldat français, prisonniers de l'A.L.N., Aurousseau et Serreau, sont exécutés en représailles. Une série d'at~entats i~dividùels,' aù revolver, les premiers, sont accomplis sur ordre du F.L.N. à Alger, notam. ment dans le quartier de B~b E~ Qqed. Ces attentats feront 47 morts ou plessés européens. Pour y répondre, un groupe d'Européens (Kovacs, Castine, Fechoz: on trouvera certains d'entre eux, comme Philippe Castille, dans l'O.A.S. en 1962) va faire exploser à Alger, 3, rue de Thèbes) en juillet 1956, la. première bombe, au domicile d'un fidaïn. Elle fera une cinquantaine' de morts algériens, femmes, enfants, vieillards. Le 30 septembre 1956, ce sera la première bombe F.L.N.

B
Opération de police à Oran
Avant l'intégration de ses membres à titre individuel dans le F.L.N. (1er juillet 1956), le Parti Communiste Algérien avait mis sur pied, notamment dans la région d'Oran, des groupes armés, appelés « Combattants de la Libération». Une vaste opération de la B.S.T. (Brigade d'Oran de la Surveillance du Territoire) aboutit à l'arrestation, en septembre 1956, d'une quarantaine de personnes, membres du P.C.A., de la C.G.T., oU simpleroent considérées comme sympathisants. Parmi les arrêtés - en majorité d'origine européenne un grand nombre est torturé. Le scandale éclate tout de suite dans la presse. Robert Lacoste déclare en Conseil des Ministres, le 3 octobre, que les informations publiées ne sont pas confirmées. Le Directeur de la Sûreté Nationale, Jean Mairey, va à Oran pour enquêter 1. On refuse généralement de lui répondre. Au scandale des tortures s'ajoute celui de la détention des personnes arrêtées dans les locaux du Trésor (annexe de la Préfecture) pendant parfois plus d'une semaine, détention qui a permis les tortures. Sur ce point, le super.préfet d'Oran, Pierre Lambert 2, s'explique lors d'une conférence de presse: il a assigné à résidence les suspects dans des locaux où on les interrogeait, c'est vrai. Mais la loi sur les pouvoirs spéciaux l'y autorise 3.

-

1 Dans un rapport ùu 13 décembre 19:30, il avait écrit: « Par ailleurs, au cours ùe mon récent voyage à Alger, j'ai enregistré les déclarations de policiers, tant de métropole que ùe l'ancien cadre local, indignés des procédés utilisés par les forces d'ordre en Algérie, ainsi que celles de plusieurs officiers supérieurs. Tous confirment, ])élas! la réalit.é des faits.» P. VIDAL-NAQUET, Raison d'Etat, Paris, 1962, éd. La de Minuit, p. "10. 2 Mis en cause par BenaIJa Hadj (voir p. 62). En 1907, recevant la délé~ation de la Commission Internationale contre le Régime Concentrationnaire, Pierre Lambert définit sa position vis-à-vis de la torture. Dans son rapport, la C.LC.R.C. écrit: « L'un des I.G.A.M.E. a reconnu explicitement devant la délégation que la torture ét.ait appliquée et qu'elle l'était parce que seule susceptible d'obtenir les informations sur les attentats projetés, informations qui permettraient, selon la même autorité et d'autres personnes, de préserver un graud nombre de vies humaines.» (Le Monde 27 juillet 19iJ7.) 3 Cette méthode sera l'epris9 et géuéralisée ell 'J9;')7 à AIger. Eu effet, ou nppel1era centre de Tri et de Transit les locaux où l'Oil interroge.



Le peuple algérien et la guerre'
Rapport de Serhane Chaber (octobre-novelnbre 1956). Inédit.
4

remis à son avocat 5, s.d.

Prison civile d'Oran. Le dimanche 9 septembre 1956, à 6 h 30 du matin, j'ai été arrêté par la P.R.G. de Mascara en mon domicile où j'habite par deux inspecteurs. A cet endloit j'ai été battu par la P.R.G. et n'ayant rien pu obtenir de mes déclarations après avoir été arrosé avec un bidon d'eau par la police de ce commissariat. Alors je fus emmené le la septembre à Oran à la D.S.T. Arrivé à midi aux locaux de la D.S.T. où je suis resté jusqu'à 3 heures de l'après midi, où l'on m'a fait passer sur la table pour me faire le supplice, on COnlJnença par l'électricité et les coups. Je suis resté deux jours à la D.S.T. Le jeudi 13 du même mois je fus emmené aux locaux de la P.G.R. Là m'ayant fait subir les atrocités de l'électricité aux dents, au corps, à la gorge, et mênle à mes membres inférieurs, voulant par tous les moyens me faire avouer que j'étais complice de deux attentats commis à Mascara et par lesquels deux agents occasionnels ont été tués; alors les yeux bandés et interrogé par force en m'obligeant par tous les moyens à dire que j'avais vu au moment du crime, les nommés Stambouli, Bagdad et Menaouer. Alors las des sévices et des supplices j'avais déclaré avoir vu les intéressés car tout ceci m'a été arraché par ]es supplices jusqu'à tel point que j'ai voulu me suicider avec une lame gillette que j'avais trouvée par terre dans les locaux dt"' la D.S.T. après m'avoir tranché la gorge. Alors que je n'avais eu aucune connaissance les agents de la D'.S.T. m'avaient lavé ma blessure avec le chiffon du parterre et du grésyl et le docteur lui-même m'ayant [mot illisible] et m'ayant dit que pourquoi que je n'avais pas appuyé fort et s'adressant aux agents leur dit ceci: donnez-lui un révolver pour qu'il finisse son geste. Chaber Serhane. Rapport de Gisèle Amiach
lnédit.
6,

remis à son avocat.

J'ai été arrêtée au Cap Falcon le 10 septembre, sur ]a p1age, par deux policiers en civil. Je n'ai pas voulu les suivre car ils n'avaient pas de mandat d'amener. Ils nl'ont obligée à les suivre et m'ont forcée à monter dans une auto beige clair en me pro4 Ouvrier agricole, syndicaliste, communiste. 5 Une trentaine de plaintes furent ainsi rédigées. 6 Etudiante à Oran.

Opération de police à Oran

51

mettant que je serais chez moi avant 18 heures. Ils m'ont emmenée dans un local de police que j'ai su être, par la suite, le local de la D.S.T. J'ai attendu pendant un petit moment pendant qu'on fouillait mon sac. Puis, plusieurs policiers m'ont entourée et ont commencé à me harceler de questions auxquelles je n'ai pas répondu. Leur rétorquant que je ne parlerai que devant le .juge d'instruction et en présence de mon avocat. Cette réponse eut le don de les divertir. Et, à partir de ce
mOIuent, ils ont commencé

à ll1e

menacer:

« Nous

verrons

tout

à l'heure si tu ne parleras pas. » Ils m'ont emmenée dans un bureau, et là ils ont continué à me questionner et d'une façon plus brutale, ils m'ont même giflée. De là, des cris d'un homme me sont parvenus, des cris horribles qui n'avaient plus rien d'humain. L'un d'eux m'a dit: « Regarde ce qui t'attend. » Puis, on m'a bandé les yeux et l'on m'a emmenée dans une autre pièce. Je fus allongée sur une table, les hras et les jambes écartés et attachés par les extrémités et par la taille. J'ai senti qu'on m'attachait aux petits doigts de pied des fils électriques. L'un d'eux m'a dit: « Quand tu voudras parler, tu lèveras le doigt», et c'est cette voix que j'ai particulièrement entendue pendant tout le temps. Cette voix que j'ai entendue m'insulter. Les décharges électriques commencèrent; ce fut quelque chose d'intolérable, d'infernal et il fallait parler, dire n'importe quoi pour que cette souffrance cesse. Si je levais le doigt, sans parler ensuite, c'était des décharges PIus fortes qui m'attendaient. Je poussais des cris stridents, ce quj me valait des coups de poing sur la bouche et des insultes. A un moment donné, gagnée par une crainte terrible des conséquences que cela pourrait avoir sur mon futur enfant, je leur dis que j'étais enceinte. Ils eurent une petite hésitation et me menacèrent de faire venir un médecin pour vérifier mes dires. Mais ils n1e demandèrent de combien j'étais enceinte: ils furent soulagés d~ savoir que je n'étais que d'un peu plus d'un mois. Ils se mirent à ricaner en disant: « Même si l'on faisait venir un médecin, il ne pourrait pas encore s'en rendre compte. » Ainsi, ils se déchargeaient de toute responsabilité. J'ai réclamé en vain le médecin, mais ce fut peine perdue. Et ils recommencèrent de plus belle les décharges électriques de plus en plus fortes et prolongées. Et ils changeaient chaque fois de doigt de p pied, le 2tfJ, uis le 3e et ainsi de suite. Et c'était de plus en plus intolérable. Et cela pendant plusieurs heures. Après cette séance, quand on m'eût enlevé le bandeau, je me retrouvais dans un simple bureau qui ne portait plus aucune

5~

Le peuple algJrien et la guerte

trace ni d'appareil éleçtrique, ni de l'eau dont ils m'avaient inondée pour me ranhner à chaque fois que je défaillais. Je ne pouvais plus me lever de ma table, il a fallu que l'un d'eux me soulève pour m'asseoir sur une chaise, mes membres étaient complètement ankylosés. Pendant 8 à 10 jours, je marchais péniblement et je ne pouvais me servir de mes bras. Je passais la nuit sur un lit de camp, avec les menottes. Le lendemain, je subis un interrogatoire pendant toute la journée. Vers 5 heures, on m'emmena tout près de là, dans des locaux désaffectés du Trésor. Là, je restais dans cette cave sans air jusqu'au 18, avec 7 autres femmes. Dans une autre pièce se trouvaient les hommes qui avaient l'air beaucoup plus nombreux. Dès mon arrivée, j'ai réclamé un nlédecin, mais il n'a été prévenu que la semaine d'après. Je voulais lui faire constater les difficultés que j'avais à me servir de mes Inembres. Il a constaté que j'étais enceinte. Je lui ai expliqué que je ne pouvais supporter ce manque d'air. Aussi j'ai été transféré dès le lendemain à Saint-Leu. Mais là, je n'y ai passé qu'une nuit puisque le lendemain, le 19, j'ai été présentée devant le juge d'instruction et ensuite incarcérée à ]a prison d'Oran. Fait à Oran, le 4 octobre 1956. G. Amiach.
Rapport

de Gabrielle Benichou Gimenez

7,

remis à. son avocat.

Inédit. Oran, le 4 octobre 1956. Je crois bien avoir été arrêtée le lundi 10 septembre à 9 heures chez moi, en compagnie de lTIOnmari, Roger Benichou, qui était justement venu prendre de l'argent. Je me trouvais donc chez moi, avec mon mari, et l'un de mes enfants, 3 ans 1/2, l'autre s'amusant dans la rue avec ses petits camarades, lorsque 4 policiers en civil, dont 2 armés de mitrail.. lettes ont fait irruption dans mon appartement pour, disaient-ils, perquisitionner. Comme je leur réclamais leur mandat de perquisition, ils me répondirent qu'ils n'en avaient pas besoin. Ils mirent ma maison sens dessus dessous~ fouillant jusque dans les moindres recoins, défaisant les lits, les armoires, lisant ma correspondance, etc. Ils trouvèrent en tout et pour tout: l'Humanité de la veille,
7 Ex-conseiller général d'Oran, condamnéee à perpétuité par le régime Péta.in. condaIUnée à 10 l),~S de travau:{ forcés le 4 août 19f)7 par le Tribunal Perma,nent des }'orces Armées d'Oran Le jugément cassé, condamnée ~ 20 ans de tra.vt}~x f()J'~8. le 12 ootobre 19tf1, pa.r la ~nêUle tJ'i.b1J.naJ. Ser~ traJ;lsiérée à Pau. TQmbe gravement malade en 1961.

Opération

de police à Oran

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un vieux tampon de l'U.F.A.8, des photos de famille, un dossier médical que j'avais constitué pour Une demande de pension, ayant déjà été condamnée en 41 et contracté une tuberculose bronchique et pulmonaire et (l'amibia...), mon passeport, notre livret de famille. Puis la perquisition terminée, sachant que j'avais 2 enfants, ils nous demandèrent, à mon mari et à moi, de les laisser chez une voisine. La seule voisine présente ce jour-là dans l'immeuble est une travailleuse dont c'était le jour de congé. Elle voulut bien se charger de mes enfants ce jour seulement. Elle ignorait où habitaient mes parents. Imaginez donc les moments d'angoisse que nous avons pu vivre, mon mari et moi, quand la journée passée, nous pensions nos enfants pratiquement dans 1a rue. Conduits à la D.S.T. toujours par les 4 policiers, nous fûmes donc pris en charge par cette police. On me fit asseoir sur une chaise dans un couloir et on prit mon mari. Presque aussitôt, j'entendis des hurlements terribles. Evidemment, je crus que c'était lui, et je passai par des transes terribles, allant jusqu'à lui insuffler toute ma force, morale... ment, pour qu'il tienne le coup, pensant, tant ma détres5e était grande, que cela agirait à distance. Entre-temps, on m'a photographiée. Puis, au bout de 2 heures environ, Je « Patron» m'a fait venir dans son bureau. Il ln'a demandé si « je me doutais pourquoi j'étais là et si je voulais parler spontanément ». Comme je lui répondais qUè je n'avais rieh à dire, que j'étais malade et que j'avais 2 enfants, il m'a remise entre les mains des 3 autres flics. J'étais courageuse, sûre de moi ayant déjà subi en 41, 4 jours et 4 nuits de tortures, d'où j'étais sortie toute défigurée, ayant subi la flagellation, la douche glacée en plein hiver, des coups de poings, des gifles, et n'ayant pas d~t un mot. J'ai, hélas! dû déchanter. Après I I heures de ces tortures, je ne tenais plus le coup car j'insiste là-dessus, pour que l'on n'ait pas demain à mépriser ceux de mes camarades qui n'ont, comme InoÎ, pas tenu le coup --- on ne peut pas ne pas parler. L'on peut, bien sûr, sauver beaucoup de choses, encore faut-il avoir la force de le fé1ire, en faisant beaucoup tra \Tailler son esprit, car ils sont très forts, très psychologues et guettent la moindre défaillance, le moindre détail pOUf vous mettrè d:lfiS le sac. Ça a d'abord commencé par des gifles, des gifles à vous en démonter le cou; puis, l'on m'a mise nue devant 3 hommes, Sans compter ceux qui passaient. Presque aussitôt, ils m'ont bahdé les yeux très fortement, puis à tâtons, ils mtont conduite
8 UtlÎoft des FemmeS A1S~i'iennes.

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dans une autre pièce où ils m'ont fait asseoir sur une table, puis couchée, ils m'ont écartelée, attaché les chevilles en l'air, puis les poignets, enserré la taille. Enfin, ils m'ont mis les électrodes au petit orteil de chaque pied, et le bâillon sur la bouche. La machine infernale est tout de suite entrée en action. Comment décrire l'effet de ces décharges. C'est intenable. Ça prend tout le corps. Après chaque décharge l'on nous noié avec de l'eau dans le nez, par la bouche, les oreilles, et ceci pendant des heures et des heures, sans répit. Ils ont bien pris soin de mt dire: « Si vous êtes décidée à parler, levez le doigt. Nous savons tout", tous se sont mis à table. » Puis: « Vous n'avez pas honte, vous les avez tous mis dans la merde, et maintenant vous voulez tirer les marrons du feu, vous êtes lâche. » Comme je n'en pouvais plus, j'ai levé le doigt. Ils voulaient que je parle sur la table, avec les électrodes aux pieds, et comme à chaque fois après avoir levé le doigt, je ne disais rien, ils recommençaient. Finalement, j'ai juré que s'ils m'enlevaient de là, je parlerais, Après 2 ou 3 décharges, ils ont fait semblant de rne croire, et m'ont détachée, remis 111a cOlnbinaison, et bien sûr, une fois sortie de là je parlai encore moins. Ils m'ont remise et cette fois les décharges étaient encore plus fortes, et cela a duré jusqu'à 9 heures du soir. J'étais à moitié morte. Ils m'ont fait l'asphyxie avec les litres d'eau dans la bouche, dans le nez, les oreilles, ma trachée me faisait mal, mon oœur battait à tout rompre. Ils m'ont couchée dans un lit de camp, donné des médicaments. Je ne pouvais plus marcher, mes jambes étaient enflées, les chevilles meurtries, les coudes écorchés. Cependant, je ne m'arrêtais plus d'uriner. Le lendemain dès 8 heures ils sont >revenus me prendre. Je n'en pouvais plus, je n'avais pas dormi de la nuit. Ils m'ont remise, mais cette fois, je n'ai plus pu tenir, et j'ai décidé de parler. Mais -là encore, il faut dire exactement ce que tous ceux qui sont passés avant ont dit, et quand ça ne concorde pas, les gifles recommencent, la menace de repasser sur la table. les confrontations, etc., et cela a duré 3 jours et demi. 3 jours et demi dans cet enfer, à entendre des hurlements à deviner le genre de torture que l'on faisait à mes canlarades, car l'on ne crie pas de la même façon sur la table électrique que lorsqu'on plonge la tête dans la baignoire et qu'on essaie de vous enfoncer une bouteille dans l'anus. J'ai cru devenir folle. Le 36 soir, j'ai réclamé des nouvelles de mes enfants. L'on m'avait déjà interrogée une partie de la journée. C'est là que Ciaca, l'un des plus zélés tortionnaires m'a dit: « Comme vous avez été sage aujourd'hui, - car être sage pour eux, c'est par-

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1er - nous allons vous emmener prendre des nouvelles de vos enfants. Comme j'étais très inquiète pour eux, j'ai accepté. Ils m'ont prise à 10 heures du soir chez mes parents; ils ont arrêté la voiture dans un coin sombre ont fait venir mon papa et mon fils aîné qui m'ont rassurée. C'est mon fils aîné, qui déjà mûr, s'est débrouillé d'aller prévenir mes parents, qui sont allés par la suite prendr€ le plus jeune chez la voisine où je l'avais laissé. Le lendemain à 5 heures environ, l'on m'a emmenée à la trésorerie dans une cave sans air. J'ai réclamé tout de suite un médecin. Il n'est venu que le lundi suivant, n'ayant été prévenu que le dimanche. C'ec;t le docteur Veaux d'Arzex. J'avais de la fièvre, la bouche tuméfiée et enflée. J'urinais du sang depuis plusieurs jours. Il a constaté tout cela, a vu mes jambes enflées et m'a promis de me faire partir de là, de m'envoyer à Saint-Leu où, par la suite, il m'aurait donné des médicaments. Il a bien donné des instructions devant moi à M. Lévy qui s'occupait de nous, mais elles n'ont pas eu de suite~ Le mardi nous passions devant le juge d'instruction et ensuite ici où je suis depuis 17 jours.

L'on constate encore la brûlure des électrodes dans chaq
petit orteil. G. Gimen(
Rapport Inédit. de Jean Vera 9, remis à son avocat.

:

Oran, le 4 octobre 1956

Vers 15 heures le mardi l I septembre 1956, le directeur de mon entreprise me fait appeler à son bureau, sans prendre ma veste, j'y cours. Là, nlon directeur me fait savoir que 2 hommes voulaient me voir. Je m'approche de c€ux-ci qui Ine disent de les suivre sans résistance. Je leur demande pourquoi et qui ils étaient. Sur présentation d,e leur carte d'inspecteur, je m'incline Ils Ine disent que c'est pour une heure, qu'ils ont besoin d'un renseignem~nt. Je réponds: CarnIne à la Gestapo. Ils me disen t : oui, c'est çà. Je suis embarqué sur une voiture qui me mène boulevard Oudinot, au siège de la B.S.T. à Oran. Dans la voiture, l'on me met les menottes. et je suis conduit par eux dans leurs locaux A peine je lève les yeux, je vois un homme assis sur une chaise, menottes accrochées et toute la figure tuméfiée et le dos plein d'ecchymoses au sang; il l11eregarde et me tourne la tête L'on me met sur une chaise en face de lui, pendant 10 bonnes minutes.
~ NÂ à Oran, ouvrier, syndicaliste, communiste.

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Un des inspecteurs vient me prendre et dit: « Alors tu as bien vu. )) Il me prend et m'amène devant un photographe. L'on ferme la porte derrière moi et l'on me fait prendre une vue de face; ils me disent de me tourner de profil. C'est alors que pendant que le photographe se prépare, j'aj reçu de l'inspecteur qui m'avait emmené un formidable coup de poing en pleine joue; lequel m'assomat pendant deux bonnes minutes. Il me fait lever et me dit: « Tu as compris?» Il m'emmène encore dans un autre bureau où, assis derrière une table se tenait Un gros petit bonhon1me de 45 à 50 ans, cheveux grisonnants qui me dit en rentrant: « Allez vide ton sac. ): Sans me laisser le temps d'ouvrir la bouche, l'autre inspecteur me dit une vague d'injures et se met à me frapper de toutes ses forces à coups de pieds et coups de poings sur toutes les parties de mon corps, de la tête jusqu'au ventre. Je criais et esquivais tant que je le pouvais, alors le petit bonhomme me dit: « L'on ne va pas perdre de temps, allez déshabille-toi.» ~Alors,ils se sont mis en cercle (}vec deux inspecteurs de plus et m'ont fait courir en rond tout en me frappant avec des menottes sur tout le corps. J'étais essoufflé et saoul tant j'avais tourné, tout en criant et pleurant. Ils me font rassoir sur la chaise, les mains attachées derrière celle-ci. Alors une nouvelle série de coups se met à pleuvoir. Le gros petit homme se mar. rait de rire. Il prit un lit de camp qui se trouvait contre un mur et m'en asséna plusieurs coups sur la tête. Là, je suis resté tout étourdi et je voyais tout trouble. C'est alors que le premier inspecteur me prit par les lèvres supérieure et inférieure et commença à me tirer la bouche en tous sens toutes les 2 minutes. Le petit bonhon1me prit une grosse règle et l'autre, à coups de pieds, tous les deux s'acharnèrent sur moi jusqu'à ce que j'ai perdu connaissance. Je me suis réveillé sur une chaise, attaché par un bras et quelqu'un était devant moi, essayant de me faire boire de l'eau. J'avais les lèvres en sang et je me sentais tout gonflé, et j'avais surtout mal par tout le corps. Pendant qu'ils me frappaient, je leur avais dit que j'étais malade du foie, mais ils n'en avaient tenu aucun compte. L'endroit où je me trouvais n'était plus le même. Je me sentais si faible que quelques n1inutes plus tard, je reperdais connaissance. Quand je TIle réveillai, on essayait de me faire boire encore, mais je ne le pus. Je vômissais tout. L'on me laissa contre une porte pendant 30 l11inutes environ, toujours atta. ché à la chaise. Je ne faisais que me plaindre tant j'avais ma] Le même inspecteur qui me frappa vint alors avec uhe autre personnes menottes aux poings. Il m'attacha avec celui-ci et

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nous fit sortir de la B.S.T. lnonter sur une voitùre et arriver aU 58 arrondissement de police. Il faisait presque nuit. Il me fit descendre seul. Je fus enfermé dans Une cellule où il n'y avait pas de lumière et pendant toute la nuit je grelottais de froid, n'ayant pour tout habillement qu'un pantalon et un tricot de peau, et je ne cessais de me plaindre. Le lendemain, vers 8 heures, le même inspecteur vient me chercher et m'emmène devant le même petit bonhomme. Ils envoyent chercher un bol de lait et me disent: bois. Voyant que j'hésitais ils me disent: « bois n'aies pas peur» et sitôt que je prends le bol, ils me l'enlevaient et me donnaient un coup de poing sur le cou. Le gros bonhomme se lève et dit: « Allez, sur la table.» Ils me font lever et me conduisent dans une grande salle de 10 m2 environ. Ils me disent: « A poil». Dans cette salle, il y avait une grande table au milieu, et sur cette table une grosse ceinture et une grosse couverture qui couvrait toute la table. Je vois l'un qui prend la couverture et la trempe dans un seau d'eau. Je tremblais de tous mes membres. Je suis tout nu devant 6 jnspecteurs. Comme je me débattais, ils me prennent et me couchent sur la couverture toute trempée qu'il avaient mise avant. Alors, je sens que l'on m'écartelle les bras et jambes et que l'on m'attache les membres aux quatre coins de la table. Comme je criais, l'on me mit un baillon si fort sur la bouche que je pouvais à peine respirer. Alors je vis s'approcher de moi un parmi eux avec une boite carrée d'où dépassaient plusieurs fils. Alors, ils me bandèrent fortement les yeux et me disent de lever le petit doigt quand je voudrais parler. Je sentis que l'on me passait des anneaux aux orteils. Je reçus des décharges électriques jusqu'à ce que je perde connaissance.' Quand je me réveillais, un parmi eux me versait une bou.. teille d'eau dans la bouche, pendant qu'un autre continuait à me mettre les fils par le ventre, les testicules et l'anus. Je reper.. dis connaissance. Encore de l'eau à travers mon baillon. Je levais les doigts, mais les décharges continuère-nt. Je leur dis que je dirais tout ce qu'ils voudraient: ils me détachèrent et me dirent de me lever. Ne le pouvant pas, le gros bonhomme prend un balai et en se tordant de rire, me frappa sans arrêt. Je tombe de la table, un parmi eux a juste le temps de me prendre par les bras et me fait faire des mouvetnents, toujours en me tenant debout, car moi-même ne le pouvais pas. Ils me couchèrent dans un lit de camp tout cassé qu'il y avait dans un coin de la salle. Dix minutes après, ils m'emmènent devant le petit bonhomme qui écrit tout ce qu'il veut. Je n'ai qu'à incliner la tête Ils me font signer le P.V. de peur qu'on ne me repasse sur cette table. Ils m'ont ramené sur le même lit de camp. Là, de temps en

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temps, ils venaient, un derrière les autres, se concertaient et repartaient. Un parmi eux dit: « Remettons le encore. » Ils me laissèrent jusqu'à la nuit. En partant, ils me disent qu'ils vont revenir. ~A.lors,perdant tout mon sang froid, croyant qu'ils voulaient me tuer à coups de décharges électriques, rai arraché avec mes ongles un œil de mes pautaugas et dans l'obscurité la plus complète, j'essayais de me taillader les poignets. Au bout d'une heure d'efforts, je sentis couler le sang du poignet où je n'avais pas les menottes qui me tenaient au lit. ~t\lors, gagné par la fatigue, je m' endormi~. Je me réveillais par les plaintes d'hommes qui étaient de chaque côté du mur où je me trouvais et que des inspecteurs étaient surement en train de battre car je les entendais crier. Il faisait jour et je regardais mon poignet où le sang s'é.tait caillé. La péur me reprit et je tremblais sans arrêt. Vers 10 heures le jeudi 13 septembre, je fu's transféré au Trésor où je fus à la disposition de la B.S.T. jusqu'au 18 septelnbre ou l'on me conduisit à la prison civile d'Oran. Je ne fus présenté au Juge d'instruction que le 18 septembre vers 17 h 30. Jean Vera. Rapport de Blanche Moine
Inédit. Masson
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remis à son avocat.

Un des deux inspecteurs de la D.S.T. qui m'ont arrêtée et torturée se nomme Siacca. L'autre, j'ignore son nom. Vers I I heures, m'ayant fait Inettre toute nue, après m'avoir bandé les yeux, ils me menèrent dans une pièce à côté, après m'avoir allongée sur une table, attaché les pieds, les n1ains et la taille, ils commencèrent les séances électriques sur moi. Tout ceci se passa moins d'une heure après mon arrestation, ceci dura jusqu'au soir avec interruption (très ré3re d'ailleurs) de cinq à dix minutes, ensuite on recommençait. Pour m'empêcher de crier, un des deux policiers me tenait un chiffon mouillé fortenlent appuyé sur la bouche et le nez et m'empêchait de respirer. Les directives étaient celles-ci: « Si vous voulez parler, levez le doigt de la main gauche.» Lorsque l'étouffement et les séances d'électricité me laissaient presque évanouie, alors on arrêtait, on m'enlevait le baillon, et le sup10 Membre du P .C.A., secrébire de l 'lTnion r.(~nér:tle de~ S~'ndicats Algl~riens. Arrêtée pqr 1ft D.~.l'. il Orm, lp 'W septemhre 19:j6. Condnmn(~e i\ 10 ans rle rérlnsion par le T.P.F.A. d'Oran le 4 ao\Ît 1907. Jugement cassé, condamnée à a ans de travaux forcés le 12 octobra 1907 à Oran. Son mari, André Moine (interné sous le régime Pétain), sera Arr~té en 1m>7 à Alg-er, et Rccusé d'Mre lA chef du réselHl « Presse-ProTJ~gande» du p.e.A. Il sera condamné le a novembre 1908 à rinq ans de prison par le T.P.F.A. d'Alger au cours d'un procès réunissant une trentaine d'inculpés (voir p. 98). Il cOfIlpa:raîtra à nouveau qevant la j~stice militaire ~n juin 196(), et sera çQJ\d.amn6 à 20 ans de réclusion criminelle.

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pliee de l'eau commençait, on m'aspergeait le corps d'eau, ensuite on me faisait boire de force, et lorsque j'étais en possession de tous mes sens, alors on me pinçait le nez pour me forcer à boire des litres et des litres pour m'étouffer. De plus, toujours installée sur la table, couchée à plat, un des deux policiers, je ne peux le nommer, ayant les yeux bandés, me donnait des coups de poings dans l'estomac, des gifles, qui ébranlaient chaque fois Ina tête pendant cinq bonnes minutes. On m'a aussi prise par les cheveux et tapé la tête sur la table. Le lundi matin, dès 8 heures, les mêmes tortures que le dimanche, le tout accompagné de coups de poing à l'estomac, et d'insultes de toutes sortes. A Inidi, arrêt avec confirmation que dès 14 heures, ils recommenceraient et que je devais parler, sinon ils me « crèveraient». Effectivelnent, dès 14 heures, jusqu'au soir, cela reprit, avec le courant électrique plus fort. Mardi, dès 7 h 30, on Ine remit sur la table en me disant: « On va rigoler aujourd'hui, tu parleras, on s'en charge.» Après m'avoir mise nue et installée sur la table, l'électricité reprit, mais cette fois sur les seins, la gorge, les bras, le ventre, les douleurs étaient intolérables. Ce n'est que le mardi soir que les tortures à l'électricité cessèrent, après la visite dans ma cellule du « grand Patron de la D.S.T.» qui devait m'interroger le lendemain, ce qu'il ne fit d'ailleurs pas, il me vit dans l'état où j'étais, pleine de plaies, la figure tout enflée, méconnaissable, la bouche pleine de plaies. J'ai été ensuite interrogée, toujours par 1es mêmes policiers, pour mon procès-verbal, pendant deux jours et demi, avec toujours des menaces. et des gifles. Le samedi, mon état ayant empiré, un docteur est venu pour panser mes plaies infectées, des. soins me furent donnés pour ma bouche, dont je souffrais horriblement. Le lundi, un autre docteur vint, ainsi que deux infirmiers pour des piqures de pénicilline. On me fit prendre des cache~ts pour me fortifier, pour être en forme lors de ma présentation devant le juge. Je suis restée du dimanche 16 septembre au jeudi 27 septembre enfermée dans une cellule avec lumière toute la journée, sans air, couchée sur un lit de camp, avec des menottes aux mains, sauf les trois derniers jours. J'ai aussi uriné du sang pendant trois jours. Le jeudi 27, je fus présentée au juge d'instruction et incarcérée à la prison civile d'Oran. Aujourd'hui 4 octobre, on continue à me soigner mes plaies des pieds et de la bouche. Fait à Oran, le 14 octobre 1956. Blanche Masson.

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Précisions sur mes blessures:
---

plaies aux bras droit et gauche, aux coudes et aux avant-

bras; aux deux pieds, talons, plaies très profondes. Le 4 octobre_ je suis encore aux soins à la prison; - bouche: plaies infectées, après plusieurs jours de lavage au bicarbonate et à l'oxygène et colunovar. Je suis toujours aux soins le 4 octobre 1956; deux - plaies aux coccyx épaules; au infectées; - plaies devant la jambe gauche; plaie - marque au pied gauche sur doigts de pied dè brûlttres faites par l'appareil électrique; - marque sur l'estomac occasionnée par les coups de poings; - plaies à la tête. Blanche Masson.

En octobre 1956, le groupe communiste à l'Assemblée Nationale dépose une proposition tendant à envoyer à Oran une commission d'enquête parlementaire. Le 26 octobre, par 281 voix contre 238, l'Assemblée Nationale décide la création d'une commission d'enquête et la char6e de se rendre à Oran dans le plus bref délai possible. La commission d'enquête arrive à Oran deux mois plus tard, le 27 décembre. Elle repartira le 30 décembre. Le rapport qu'elle fit, connu sous le nom de rapport Provo Il, rejette les accusations portées notamment contre les inspecteurs de la B.S.T.: Pellerin, Sciaccaluga et Atyasse. L'un des membres de la comn1ission, cependant, le docteur Hovnanian, refuse de contresigner le rapport. Il s'en explique publiquement: « Il est bien certain que trois mois et demi après il était quelquefois difficile de se faire une opinion [...]. De prime abord, il est troublant que cèt; txpèrtises médicales, tout en constatant l'existence de cicatrices suspectès, en minimisent la portée par une imprécision prudente des termes [...]. Par ailleurs on note des lésions punctiformes des doiats et des pieds que les détenus déclarent être consécutives à l'application de l'électricité. Il est difficile de suivre, là-dessus, les experts médicaux qui l'attribuent à une épidémie d'eczéma due au climat nord-africain. Aucun livre médical ne parle de cette forme très particulière d'eczéma; il y punctiforme d'Oran »12. Les avocats des torturés d'Oran, de leur côté, dénoncent le Rapport Provo. Le scandale avait été grand. Pour la première fois, des Européens avaient été torturés en Algérie. Mais quand les conclusions de la Commission sont rendues publiques, c'est déjà « la Bataille d'Alger» et les nouveaux scandales qui éclatent font oublier celui d'Oran. Pendant leur séjour à Oran, les membres de la Commission d'enqùête furent saisis d'autres cas de tortures. Ils entendirent aussi certaihes personnes et reçurent plusieurs communications d'ordre particulier, ou, comme celle qui suit, d'ordre général.
Il du ln Journal Officiel, Assèmblée Natiùnale. ~ mars 19ti'1. La commission se composait
.

aurait là une. découverte médicale qu'on pourrait intituler:

«

L'eczéma

Annexe au procès-verbal
des députés: Provo,

de la séance
Bricourt,

Isorni,

Jean Gaf~uX, Hoynanian, Merigonde et Quinson. .~ ln :Ftdncè-'Obsetvateur, n° 308, du 2~ mars

1907.

Opération de police il Oran

ÔI

groupe de militants F.L.N. aux membres de la Commission d'enquête parlementaire à Oran, s.1. (Oran ais), s.d. (décembre 1956). Inédit.

Lettre d'un

Nous soussignés, miUtants du Front de Libération Nationale, avons l'honneur de porter à votre connaissance la liste de nos frères torturés et même décédés à la suite des sévices subis dans les locaux des différents services de police. Tout d'abord, nous attirons votre. attention sur la méthode érigée en principe à savoir que tout militant arrêté ou détenu illégalement durant plusieurs jours.. parfois jusqu'à un mois et davantage, dans les différents locaux des services de police (D.S.T., P.J., P.R.G., gendarmerie, etc.) se voit notifier un arrêté administratif d'assignation à résidence. Cette méthode ayant pour but de couvrir sous. une forme tout à fait particulière les services de poUce en ce quj concerne la détention illégale des militants arrêtés; nous précisons que les services de police, contrairement aux règJements intérieurs desdits services, maintiennent de cette façon les militants dans leurs locaux où ils sont soumis aux interrogatoires, sévices et tortures, et... (baignoire, électricité, coups, la faim, la soif, etc.) pendant plusieur~ jours suivis. Il est un fait irréfutable et contrôlable que les registres des geôles ne portent aucune mention du militant, ni son dépôt (argent, objets personnels) déposés dans les locaux de la police. Cette manœuvre évidente a pour but de couvrir la police d'une plainte éventuelle des parents ou alliés, lorsque d.es p.ersonnes meurent dans les locaux des suites des tortures. Nous nous permettons également d'attirçr votre attention sur les rapports des médecins légistes dont la majeure partie portent la nlentiori « négatîf ». Il est à noter que les renseignements développés ci-dessus démontrent formellement que le militant qui a subi des tortures et a séjourné dans les locaux de la police illégalement plusieurs jQurs perd ces traces de sévices. Nous vous signalons également qu'au cours de toutes les perquisitions" des bijoux et sommes d'argent ont disparu des domiciles des' militants, sans parler des actes de vandalisme tels que bris de meubles, effraction de tiroirs, etc. Des plaintes déposées par la voie hiérarchique par les détenus de la prison n'ont eu aucune suite judiciaire à ce jour. A la prison civile d'Oran, 1 500 détenus politiques y sont incarcérés et plus d'un millier ont fait l'objet de tortures et de sévices. Il nous est matériellement impossible d'établir une liste nOlninativc, néanmoins, nous vous donnons ci-dessous qu~Iques noms portés à notre connaissance.
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