Le Portrait double

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Unis "par le travail et l'amitié", la musicienne actrice femme de lettres Julie Candeille et le peintre Girodet ont entretenu pendant près de 20 ans des relations orageuses à l'époque du Premier Empire et de la Restauration. La célébrité du peintre a éclipsé la mémoire d'une femme aventureuse, dotée de multiples talents, passionnément accrochée à l'amour romantique qu'elle voua à l'ombrageux Girodet. Ce livre, tiré de la correspondance inédite, des souvenirs et des écrits de Julie Candeille (1767-1834), est leur double portrait.
Publié le : samedi 1 octobre 2005
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EAN13 : 9782296412965
Nombre de pages : 288
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LE PORTRAIT DOUBLE
Julie Candeille et Girodet

Roman historique Collection dirigée par Maguy Albet
Déjà parus Robert CARINI, L'archer de l'écuelle, 2005. Luce STIERS, Et laisse-moi l'ivresse..., Rabia ABDESSEMED, 2005. andalouse, 2005. papesse du Wellâda, princesse

Guido ARALDO, L'épouse de Toutânkhamon, soleil et les papyrus sacrés, 2005. Loup d'OSORIO, Daniel BLERIOT, Paul DELORME,

Hypathia, arpenteur d'absolu, 2005. Galla Placidia. Otage et Reine, 2005. Musa, esclave, reine et déesse, 2005. avec Jean-Pierre

Daniel VASSEUR (en collaboration POPELIER), Les soldats de mars, 2005. Claude BÉGA T, Clotilde, reine pieuse, 2004. Marcel BARAFFE, Poussière Ming. Roman, 2004 Rachida TEYMOUR,
François LEBOUTEUX,

et santal. Chronique

des années

Mévan Khâné, 2004.
Les tambours de I 'an

~ 2004.

René MAURY, Prodigieux Hannibal, 2004. Paul DUNEZ, Les crépitements Roselyne DUPRAT, passion, 2004. Gabriel ROUGERIE, André CABARET, Antinoüs du diable, 2004. et Hadrien: histoire d'une

Christophe GROSDIDIER, Djoumbe Fatima, reine de Mohéli, 2004. Sitio, 2004. Ce qu'on entend sur la Place Rouge, 2004 2004.

Isabelle PAPIEAU, La griffe de Barbe-Bleue,

site: www.librairieharmattan.conl e.mail: hanl1attanl@wanadoo.fr
(Ç)L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9204-9 EAN : 9782747592048

Madeleine LASSÈRE

LE PORTRAIT DOUBLE Julie Candeille et Girodet

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
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Du même auteur
Aux Editions L'Harmattan

Villes et cimetières en France De l'Ancien Régime à nos jours 1997
Victorine Monniot ou L'Education des jeunes filles au XIXe siècle 1999

Moreau ou La Gloire perdue 2002
Aux Editions Perrin

Moi, Eugénie de Couey, maréchale Oudinot prix Claude-Farrère2002 2000
Delphine de Girardin Journaliste et femme de lettres au temps du romantisme 2003

A vant- propos

Sans être misogyne, le peintre Anne-Louis Girodet-Trioson (17671827) a fui le mariage qu'il considérait comme un piège préjudiciable à son art. A sa mort pourtant, une femme, quoique mariée elle-même, apparaissait comme une sorte de veuve Girodet, veuve de cœur à défaut d'être la détentrice morale de sa mémoire et de ses œuvres!. Julie Candeille (1767-1834) n'est qu'un nom oublié, mais on ne peut le dissocier de celui de Girodet, tant leurs relations ont été étroites à partir de 1807. Musicienne, actrice, auteur dramatique, romancière, elle a mis en œuvre nombre de talents qui lui ont valu hommages et... calomnies; on l'a parfois qualifiée de «sulfureuse Julie », ce qui est excessif. Elle eut, certes, beaucoup d'amants, trois maris, mais, plus égérie que libertine, ne revendiqua haut et fort qu'un seul amour, celui obstiné, romantique qu'elle voua pendant près de 20 ans au peintre Girodet, se présentant volontiers comme son épouse de cœur et de travaux.

Les Goncourt, dans leur étude de « La Société française pendant le
Directoire» (1864), l'évoquent de manière si tendre et si impertinente qu'il n'en fallait pas davantage pour succomber à sa séduction: « [...] cette belle créature, cette Candeille, blanche et languissante comme une créole, ce joli monstre de talents, cette encyclopédie d'agréments et d'aptitudes, Candeille, la femme de plume, l'actrice, la musicienne, l'auteur de La Belle Fermière, le poète de mille jolies romances; cette précieuse à peine ridicule, dont le cœur avait tant d'imagination, et dont la pensée trottait nuit et jour après l'idéal; cette théoricienne de l'amour, à qui" l'expérience avait

appris -

à l'en croire - qu'il n'y a rien de mieux que l'attente et
; ce rêve ambulant, tombé aux réalités de la vie de

l'incertitude"

ménage, ... » A la fin de sa vie, transformée en bourgeoise rangée, Julie Candeille entreprit d'écrire ses Mémoires2, mais de manière très brouillonne, très partielle, si bien que l'auteur de ce livre a dû reconstituer le puzzle de sa vie en utilisant et recoupant différentes sources: témoignages des contemporains, œuvres littéraires de l'intéressée à contenu parfois autobiographique, correspondance intime (le musée Girodet de Montargis conserve plus de 300 lettres de Julie Candeille à Girodet et la copie d'une trentaine de lettres de Girodet à Julie Candeille, écrites de 1807 à 1824 ; la plupart, hélas, ne sont pas datées ce qui rend aléatoire leur classement chronologique; les lettres de Girodet sont parfois annotées de la main de Julie, ce qui accroît leur intérêt et leur charge émotive). On dispose aussi d'un inventaire après le décès de Julie Candeille, d'un testament circonstancié et d'un très curieux manuscrit inédit de 35 pages, rédigé en 1829, intitulé Notice biographique sur AnneLouis Girodet et Amélie-Julie Candeille pour mettre en tête de leur correspondance secrète recueillie et publiée après leur morf. Julie Candeille y livre sa vérité, la vérité d'une vie mouvementée, romanesque au cœur. Dans bon nombre de puzzles, on déplore une ou deux pièces manquantes. Dans la vie de Julie Candeille, le trou le plus regrettable correspond à la période 1802-1806, fort peu évoquée. L'auteur a donc appliqué à la rédaction du chapitre IV de cet ouvrage le précepte

attribué à Cicéron: « la première loi qui s'impose à I'historien est de
ne rien dire qu'il sache faux, la seconde d'oser dire tout ce qu'il croit vraI» . Par ailleurs, l'auteur a dû établir pour son récit une datation au plus exact, mais souvent de sa propre interprétation. N. B. : Dans le texte du livre, l'emploi d'italiques signale et souligne les propres mots, les propres phrases de Julie Candeille et d' AnneLouis Girodet. 8

1 - Le détenteur moral de la mémoire et des œuvres de Girodet fut Antoine Pannetier, un élève et ami de longue date. 2 - Ces souvenirs manuscrits, égarés semble-t-il, servent de support à l'excellent article de Charles Terrin: «Julie Candeille », Revue des 2 Mondes, mai-juin 1936. 3 - La publication scientifique de cette correspondance, dont l'intérêt est incontestable, est en cours, à commencer par celle de Girodet entreprise par la Société archéologique et historique de l'Orléanais.

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Prologue

Automne 1806 Me voici de retour, mon cher Girodet, en proie aux espoirs les plus fous, aux craintes les plus vives. Vertige du doute, tempête des émotions: peut-on, à 39 ans, oublier le malheur et recommencer à vivre dans la lumière de l'amour? Délaissant vos pinceaux, ce qui me touche déjà au-delà de toute expression, vous avez composé pour moi le poème le plus fougueux qui fût... Je souris, je sursaute, je m'attendris, je le lis et le relis. Je ne vous savais pas aussi juvénile! Quoi! Veux-tu donc belle Julie, Toi, veuve d'un bizarre époux, [1] Pour ton tyran archijaloux Dans les chagrins passer ta vie? Et par égard pour sa folie Te sevrer des plaisirs si doux Qui vont cherchant femme jolie Et fuyant les vieux loups-garoux ? Le tien, vrai musulman, à la turque te traite. Mais en secret à cet épouvantail Tranchant d'un sultan au sérail Gardons tous deux une vengeance prête. Il n'est besoin pour cela d'attirail Dis un seul mot. . .

Vous me proposez sans façon de ranger mon mari dans la cohorte des cocus, fustigeant son teint blême et sa figure de carême... vous me flattez, vous vous montrez empressé, jaloux: Après trois ans sans fin d'une absence cruelle, J'ai donc pu te revoir plus charmante et plus belle. Ton esprit, toujours gai, malgré tous tes malheurs Est, dis-tu, bien changé. C'est de ta part méprise. Moi, je te dis avec franchise Que tu conserves trop de quoi troubler les cœurs. [...] Je te voudrais moins de beauté, de grâce Sinon que dans ton cœur moi seul obtenant place. Pour mon bonheur, pour mon repos, Tu fusses avec mes rivaux Toujours à dix degrés au-dessous de la glace. Comment résister à un tel discours et tourné de si plaisante manière? Il Ya en moi douceur et trouble. Je ne me souviens pas de la date exacte de notre première rencontre, mais je sais fort bien où elle se produisit et quelle fut ma réaction. Nous nous sommes rencontrés chez Caroline Lefèvre, cette très jolie femme séparée de son mari par une foule d'aventures. Vous avez traversé un petit salon qui servait d'introduction à celui où le cercle était rassemblé, sans nous saluer, sans même nous voir: - Quel malgracieux, avais-je lâché à mi-voix. - C'est du Girodet, ma chère... Inutile de vous en offusquer. Cet homme n'a rien d'ordinaire... Girodet ! Cet air farouche, cette chevelure exubérante, ces yeux et ces lèvres de feu, c'était donc lui! De tous les hommes qui pourraient m'occuper, voilà certainement le dernier sur qui devrait tomber mon choix. .. J'étais prévenue contre vous qui, avec votre cruelle Danaé, aviez jeté le scandale et le chagrin dans la famille de mon mari2. J'avais épousé la cause des Simons. Je m'étais répandue en propos acerbes, vous taxant de méchanceté, d'envie, de sauvagisme. En vous 12

rencontrant ce soir-là, je n'ai pourtant éprouvé aucun ressentiment; de la curiosité plutôt, de l'intérêt même. Je n'ai cessé depuis de penser à vous. Et puis ce fut le choc d' Ossian3. Votre tableau me transporta: une lumière irréelle, des fantômes se pressant dans la brume autour du vieux barde aveugle et des généraux tués pendant la Révolution, une atmosphère étrange. Je fus saisie d'enthousiasme et l'admiration enflamma mon ardeur... Mes attraits enflammèrent votre cœur... La suite, vous la connaissez: je dus quitter Paris, désemparée par la mort de ma mère, révoltée par les mauvais procédés de mon père, lasse de sa violence et de ses dettes, empêtrée dans des liens conjugaux désastreux et des affaires difficiles. Maintenant que je vous ai retrouvé, que vous vous déclarez prêt à m'aimer corps et âme, je vous dois, je me dois à moi-même de faire l'inventaire de ma vie. Plus souvent victime que coupable, j'ai eu un passé tumultueux. J'ai été cette «créole blanche» attirant les protecteurs et les amants... je ne veux rien vous cacher. Vous allez interrompre vos travaux, Girodet, prendre de votre précieux temps pour lire ces feuillets. Ne doutez, ni de ma sincérité, ni de ma droiture. .. Vous déciderez ensuite, en pleine conscience, de notre destin. Mais, que vous renonciez ou non à me poursuivre de vos feux, je sais déjà, au plus intime de mon cœur, que nos âmes seront jumelles jusqu'au tombeau.

1 - A l'époque où Girodet rédigea ce poème (la date n'est pas précisée, mais on peut avancer celle de 1806 à la lecture du contenu), Julie Candeille n'était veuve ni de son premier mari (dont elle était divorcée) ni du second (dont elle était séparée).

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2 - En 1799, un tableau de Girodet fit scandale au salon: Mademoiselle Lange, depuis peu Madame Michel Simons y était peinte sous les traits d'une Danaé vénale. Le tableau multipliait les allégories cruelles... Cette affaire, très importante dans la carrière de Girodet, sera développée ultérieurement dans l'ouvrage. A cette date-là, Julie Candeille avait épousé le père de Michel Simons, un richissime bruxellois fabricant de carrosses, beaucoup plus âgé qu'elle et qui s'avéra vite avoir l'esprit dérangé. En 1802, elle obtint, non pas le divorce, mais un acte de séparation plus ou moins à l' amiable. 3 - Ossian est un barde légendaire dont Les fragments de poésie ancienne (dûs en réalité à l'écossais Macpherson) furent très en vogue à la fin du XVIIIème siècle et constituèrent un prélude à la sensibilité romantique. Ce fut Bonaparte qui provoqua en France l'éclosion du mouvement ossianique en peinture. La toile de Girodet, destinée à La Malmaison, avait un titre interminable: Les ombres des héros français, morts dans les guerres de la liberté, reçues par Ossian dans le paradis d'Odin, vite raccourci par Girodet lui-même en Ossian recevant les guerriers français dans ses palais aériens, puis Ossian, tout court. Le tableau fit sensation au salon de 1802 malgré les réserves de David, l'ancien maître de Girodet : « Il est fou, Girodet, ce sont des personnages de cristal qu'il nous a faits là ».

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Première partie

La Créole blanche

Chapitre I

Au nom du père

Nous sommes nés la même année, Girodet, vous aux frimas, moi aux moissons, autant dire dans votre sillagel. J'y vois un signe et je m'en émerveille. Nous aurions pu nous retrouver l'un Persan, l'autre Anglaise, l'un troubadour, l'autre suivante dans la troupe de Molière, séparés par des océans ou par l'infranchissable barrière des siècles. Bienheureux hasard ou faut-il dire providence, nos vies se sont ancrées dans le même sol et développées sous les mêmes cieux. En 1767, le Roi Louis XV vieillissant se souciait plus du remplacement de la Pompadour que du bouillonnement des esprits du royaume en mal de réformes. Face à l'Angleterre, la puissance de la France avait été atteinte par I'humiliant traité de 1763, mais son prestige culturel était intact. L'Europe parlait français, pensait français, ressentait français. L'air de Paris était un condensé de raffinement et de jouissance et nous y puisâmes tous deux le goût des lettres et des arts... avec, il est vrai, une fortune diverse. L'aisance, la sollicitude et toutes les ressources nécessaires à une excellente formation vous profitèrent dès vos plus jeunes années. Après le décès de votre père et sur le conseil du Docteur Trioson, votre protecteur, vous vous êtes prêté docilement aux mathématiques et à la rhétorique, mais tout en vous inclinait vers les beaux-arts. La peinture était votre passion, vous vous emballiez parallèlement pour la poésie et, pour complaire à votre mère, vous vous êtes efforcé de vous intéresser à la 17

musique. A ce que j'ai pu constater, et déplorer, vous avez négligé vos dons musicaux et laissé trop souvent votre violon dans son étui. Dommage! Peut-être saurai-je vous convaincre que la musique avait civilisé les peuples et fait remporter des victoires avant que la peinture eût transmis les hauts faits, avant que les poètes les eussent racontés. Votre père aurait voulu vous orienter vers les études d'architecture ou, à défaut, vers le métier des armes. Entêté, vous ne pensiez qu'au dessin. L'intervention d'une parente, puis la tendre résignation d'une mère vous vinrent en aide: vous fûtes, à seize ans, présenté à David qui accepta d'emblée de vous prendre comme élève. Votre voie était tracée, royale.. . Mon éducation fut moins protégée, moins douce, plus chaotique. La gêne financière de mes parents, la contrainte physique et morale y présidèrent dès que j'eus cinq ans à peine. Un maître d'école de province m'avait appris à lire et à faire des jambages du temps où nous habitions Moulins; un autre maître me donna trois mois de leçons d'écriture, m'apprit à parler et à écrire notre langue, tant en vers qu'en prose, dans un livre resté magique à mes yeux: la grammaire de Restaut2. Cela fut à peu près tout, car les soins de mon père se portèrent avec jalousie vers le seul domaine où il eut talents et lumières: la musique. Je fus invitée à y exceller, dussent mes yeux rougir de fatigue, mes doigts se contracter et ma peau brûler lorsque j'étais fouettée avec des orties ou des branches d'églantier pour m'obliger à rester fixée à mon solfège et à mon clavecin. A huit ans, je pouvais chanter les airs les plus difficiles, mais la discipline que l'on m'imposa prématurément cassa ma voix pour un temps et je ne devins jamais la grande artiste lyrique qui aurait comblé l'ambition paternelle. Je pouvais sans problème lire sur toutes les clefs dans les partitions de mon père et collationner ces mêmes partitions avec la plus extrême exactitude... Je pouvais jouer au clavecin, à la guitare, à la harpe les morceaux les plus redoutables... mon père se rengorgeait et je voyais bien, à un certain épanouissement de son visage qu'il était satisfait, sinon de moi, du moins de ses leçons... Il était arrivé à Paris à 20 ans, peu de temps avant son mariage et ma naissance, pour se faire un nom dans la musique. Enfant de chœur 18

à Lille, il avait appris le chant dans les ors et l'encens d'une Eglise dont il devait vite se détourner. Il se débrouilla à Paris pour se faire embaucher comme basse-taille coryphée3 dans les chœurs de l'Opéra: grandes jambes, grands bras, grande gueule, mon père s'imposait avec un naturel stupéfiant. Il était gai, entreprenant, étourdi, aimant la table, se souciant fort peu de l'avenir. Ma mère l'admirait et l'aimait en silence, mettant tout son amour dans sa soumission et toute sa vertu dans l'acceptation résignée d'un mari volage, fantasque, joueur qui dilapidait l'argent du ménage au cabaret et au bordel. Ma mère ne tenait aucun compte de ces débordements, les niant même par la dignité de sa conduite et l'obstination de son dévouement. J'étais leur fille unique, mais elle ne se plaça jamais en tiers entre mon père et moi, même lorsque j'étais battue, privée de nourriture ou de liberté. Je l'adorais, je la suppliais du regard d'intervenir, mais elle ne dit jamais rien en ma faveur qui pût aller contre la volonté ou les sentiments de son mari, le seul qui lui importât vraiment... Elle m'aimait sans doute, je ne peux ni ne veux en douter; elle l'aimait, lui, davantage, à mon grand étonnement: une femme pouvait se sentir liée si étroitement à un homme qu'elle en négligeât le bonheur, pire la santé de son enfant !4 Je fus non pas éduquée, mais dressée pour devenir au plus vite une musicienne remarquable. Mon père contrôla toute ma formation musicale, exception faite de six mois de leçons confiées à un claveciniste obscur, un certain Hollaind : je me souviens encore de son odeur trop forte, mais je dois reconnaître qu'il m'inculqua un doigté partait. Mes parents étaient de condition médiocre, aléatoire serait plus exact. Lorsqu'il s'avéra que j'étais jolie, vive, intelligente, dotée d'un véritable tempérament artistique, mon père supputa tout le parti qu'ils pourraient en tirer. Cette petite avec sa blondeur, sa peau fine et blanche, son air doux, l'agrément de sa tournure était de la graine de salon... ou de boudoir. On la produirait dans le monde, on la mettrait en vedette, on la prêterait à quelques protecteurs haut placés. .. Il serait inconcevable qu'il n'yen eût pas des retombées sonnantes et trébuchantes ou des facilités de situation... J'eus donc à parcourir, et je pèse mes mots une carrière bizarre, laborieuse et dangereuse dont 19

les racines plongèrent dans une enfance bousculée, soumise aux influences les plus pernicieuses et aux rencontres les plus hasardeuses. .. certaines furent heureuses, exaltantes même: je me souviens d'avoir joué chez Gluck5, je devais avoir huit ou neuf ans, sa belle ouverture de « l'Iphigénie en Aulide ». Le morceau requérait une véritable virtuosité, je l'interprétai avec âme, toute fière aussi de montrer le résultat des leçons d'Hollaind. Gluck, la dernière note évanouie, m'enleva de mon siège, me hissa au niveau de sa tête et m'embrassa à m'étouffer... : - Oh petite! Petite, si tu m'appartenais!... Je me souviens aussi, mais ai-je rêvé ou réellement subi, cette confrontation qui tourna à mon désavantage chez Mademoiselle Arnould, grande princesse du théâtre6. J'ai revécu tant de fois la scène avec un malaise sans cesse renouvelé que je ne jurerais de rien! Mademoiselle Arnould nous avait fait attendre longtemps la faveur de jouer chez elle. Mon père enrageait, je trépignais pour l'imiter. Lorsque l'invitation arriva, ce fut branle-bas de combat chez les Candeille. Ma mère me para, me coiffa comme une poupée: j'eus même accès à ses onguents et à son rouge. Mademoiselle Arnould était superbement logée, je fus éblouie par les marbres, les lustres, les glaces et par une assistance qui me parut princière. On me scruta, on me fit tourner, on me cajola: - N'est-elle pas à croquer, cette mignonne? - Et à lécher! Il Y eut des rires, des frétillements auxquels, dans mon innocence, je ne compris rien... J'étais intriguée par un garçon, assez petit bien que plus âgé que moi, qui se tenait à l'écart les yeux fixés sur le clavecin. Aurai-je un rival au cours de la soirée? Piquée au vif, je préludai à ma façon, fis force roulades et mouvements de tête, consciente d'offrir un fort charmant spectacle. J'eus le sentiment d'enlever les suffrages et quittai le clavecin trempée de sueur et tremblante d'orgueil. Le jeune musicien prit ma place, renfonça ses manchettes, se frotta les mains, resta immobile comme hésitant. Le grand homme sec qui l'accompagnait, son oncle je crOIS, l'encouragea:

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- Allez-y mon garçon. Point de musique des autres. Improvisez, fuguez, montrez que vous n'êtes pas un imbécile. Il improvisa, fugua, se donna sur le clavier avec une telle passion que j'étouffai vite de honte, de plaisir et d'étonnement.
-

Bravo, Mozart !

Je n'avais jamais entendu parler de ce Mozart. Mon père non plus, indifférent à tout autre talent que le sien..., ou le mien mais les deux, pour lui, se confondaient. Je ne connaissais pas Mozart! Alors que sa réputation était déjà établie! J'en rougis encore... Nous filâmes comme des voleurs et moi, pauvrette, j'emportai de cette soirée l'idée que ce petit bonhomme était un charlatan, qu'il n'avait sur moi que l'avantage de son sexe et de son âge, chimères dont mon père se plut à nourrir ma vanité. J'étais d'un naturel à la fois timide et volontaire. J'avais le goût de la difficulté vaincue et en tirais facilement gloire. Peu sûre de moi, je recherchais les flatteries et y cédais avec reconnaissance. Mon jeune orgueil s'épanouissait aux propos de complaisance. Mon père, alternativement, mignardait, tonitruait, caressait, menaçait, imprévisible, irrésistible... J'étais, comme ma mère, sous son emprise totale. Il avait du charme, le savait, en usait et en abusait. Il avait de l'entregent, de la prestance, on le surnommait le Bel-Ajax, Ajax-le-Magnifique, par référence à un rôle où il s'était illustré. Il s'insinuait dans les bonnes grâces des dames de qualité, ses anciennes élèves, qu'il étourdissait de ses audaces et de ses paroles confites. Il en faisait des maîtresses éperdues, puis des protectrices généreuses. On lui ouvrit, sur recommandation, les portes des meilleures maisons, il m'y introduisit à sa suite... On me vit ainsi très jeune chez Madame l'Intendante du Limousin, chez Madame Lenormand d'Etioles, femme Louvois, etc.. .. Ah ! le marquis de Louvois! Je passais d'un quotidien resserré à un univers débridé où se confondaient aventuriers et nobles de haut rang, grandes dames et filles de joie. Dans ces salons où le vice s'allégeait de l'élégance des manières, où le plaisir s'alliait à la culture la plus raffinée, la galanterie avait libre cours et ne choquait plus que des esprits jugés chagrins. Plus je prenais des formes, plus je perdais l'ingénuité de 21

du fermier général, chez Madame de Montesson7, chez le marquis de

mon enfance, malgré moi, à force de percer le sens de formules salaces ou d'ouvrir les yeux sur les scènes les plus osées... On parlait librement devant moi de se faire manuelliser ou prendre à l'italienne8. J'étais témoin de baisers, de désordres, de postures invraisemblables. J'étais ahurie plus que scandalisée, fascinée, je l'avoue, par la légèreté qui présidait à ces manigances et secrètement flattée de l'attention que les adultes me réservaient. Avant même que de m'installer au clavecin, on me déshabillait du regard, on me touchait pour juger du satiné de ma peau, on me pressait dans une encoignure, on tâtait mon corsage. J'étais la petite Candeille, la petite chandelle qui, à 12 ans, n'ignorait pas grand-chose des appétits et des fantaisies sexuelles. Le marquis de Louvois auquel mon père m'avait livrée (vendue ?) m'offrit un jour une robe et un bouquet blanc de fleurs artificielles. Parodie de mariage, jeux frelatés qui engloutirent avant I'heure mes illusions sur un sentiment que j'aurais souhaité de tendresse et qui n'était qu'un commerce de chair fraîche. Je me désespérais de grandir. Je haïssais ces tétons qui pointaient sous mon fichu et ces fesses dont l'arrondi attisait les convoitises. Mon père riait de ma confusion, se moquait de mes pudeurs, encaissant compliments et faveurs. Touchat-il pour moi de l'argent? Je n'en sus jamais rien et il ne m'en parla jamais. Il ne fut pas question non plus d'entretien officiel... Ma mère veillait dans l'ombre à modérer les agissements de mon père, à protéger autant que possible ma réputation et à me retenir aux frontières du libertinage: Méfie-toi des trop beaux cadeaux: ce sont autant de pièges qui te perdront. Tu es douée pour les arts, tu as une formation solide, exploite tes talents, ne compte que sur eux pour te frayer un chemin dans la vie. Ne gaspille pas ta vertu, Julie, c'est ta parure et ton bien le plus précieux... Pauvre mère qui s'efforçait de m'éloigner des dangers du monde alors que mon père m'y exposait sans vergogne, m'abandonnant aux caresses répugnantes d'un vieux libertin. Oublierai-je un jour le marquis de Louvois qui me vola mes 14 ans? J'aurais dû détester mon père pour ces traitements. Je n'y parvenais pas, bien au contraire. Il débordait d'une telle vie, d'une telle énergie, d'une telle faconde. Je lui devais ma curiosité des choses et des gens. 22

Je lui devais surtout un accès privilégié à la musique qui, pour être mon ordinaire, était synonyme de lumière et d'espoir. Le 27 janvier 1779, jour de triomphe pour mes parents, je fis mes débuts au théâtre des élèves de la danse qui préparait les ballerines de l'Opéra. J'avais un pied ou, à tout le moins, la pointe d'un pied dans cette maison prestigieuse qui devait m'assurer un établissement. J'apparus dans un ballet qui s'intitulait «L'Amour enchaîné par Diane» ou «Diane enchaînée par l'amour», je ne sais plus exactement. .. Peu importe, cela ne fut pas un succès: j'étais gauche, encombrée de mes bras et de mes jambes, sans grâce réelle. Mes parents, contrits, durent convenir que je n'avais pas trouvé ma voie... Il en aurait fallu davantage pour rabattre la superbe de mon père qui, en 1782, réalisa l'affaire de sa vie, un beau doublé! J'étais admise à l'Opéra, en qualité de chanteuse cette fois et il empochait une pension de deux cents francs pour avoir fourni à l'Académie royale de musique une élève toute formée. Il récoltait là les dividendes du dressage auquel il m'avait pliée, argent dont ma mère et moi ne vîmes pas le moindre liard... Je fus projetée sur la scène, morte de peur, et me retrouvai à interpréter le rôle principal d'Iphigénie en Aulide de Gluck, celui-là même dans lequel Madame Arnould avait brillé quelques années auparavant. Je fus applaudie, encouragée, réapplaudie comme devait l'être une débutante de quinze ans, mais je fus appréciée plus pour mon apparence que pour ma prestation... On m'accorda de l'indulgence en raison de mon inexpérience. Je n'étais pas dupe: ma voix restée frêle depuis les exercices forcés imposés par mon père, avait besoin de prendre du corps, de l'assurance. Je me savais, par ailleurs, un peu figée, raide, pour tout dire bien piètre actrice... cela accentuait mon malaise chaque fois que je devais me produire. J'étais blême, j'étais prise de suées, de doutes sur mon texte, sur l'enchaînement des mélodies, toutes hésitations qui tardaient à se dissiper sur les planches au risque de faire le plus fâcheux effet... Un soir, je lâchai en public une incongruité telle que j'en fus ravagée de honte et bien décidée à renoncer au théâtre, à la grande fureur de mon père. J'avais seize ans, ses ambitions se rétrécissaient, ou plutôt se recentraient sur mon terrain d'excellence: la musique instrumentale. Il 23

s'activa pour me faire admettre au Concert spirituel dès 1783. On a oublié, depuis la Révolution, ce qu'était cette manifestation. On fermait l'Opéra le vendredi saint, à Pâques, à la Pentecôte et à Noël et on donnait ailleurs un Concert spirituel avec les mêmes virtuoses et le même orchestre en habits de ville et non de théâtre. On y applaudissait des motets, on y chantait à grands chœurs le Miserere et le De Profundis, mais la soirée, fort courue, gardait un caractère mondain... Je me souviens d'y avoir eu un soir un tel succès9 que l'on commença à me réclamer pour des concerts. La presse fut enthousiaste. J'ai encore en tête certaines phrases si délectables que je m'en servais comme levier dans des moments de faiblesse: «cette jeune virtuose est extrêmement bonne musicienne, elle a la main très brillante, l'exécution perlée, beaucoup de goût et de précision ». Ces louanges parvinrent jusqu'à Versailles où la reine MarieAntoinette voulut m'entendre... et me voir. La Reine ne dédaignait pas les actrices dont elle se plaisait à reconnaître le pouvoir de séduction et le sens de la mode. Elle était alors dans tout l'éclat de sa beauté, mais recherchait leurs conseils pour tel ou tel élément de sa parure. Elle me fit, à moi jeune débutante, l'impression d'une divinité, qui plus est d'une divinité bienveillante, peu avare de compliments. Je revins d'ailleurs, à son invite, jouer sur la scène du Petit Trianon une

fantaisie musicale de mon père, « La Provençale ». Fantaisie est bien
le mot juste car, blonde et blanche comme je l'étais (mes parents venaient tous deux de la Flandre française), je n'avais rien d'une beauté méditerranéenne. Mon costume pimpant fit négliger ce détail: tablier flottant sur jupe à mi-mollets, fichu noué sur un corsage très ajusté, coiffe de dentelle sous un grand chapeau de paille semblable à ceux que la Reine affectionnait... un vrai biscuit de Sèvres1o.Le Roi qui avait honoré la représentation de sa présence en oublia de somnoler! Mettant à profit ce succès, mon père négocia la protection flatteuse et puissante du baron de Breteuil, alors Secrétaire d'Etat à la Maison du Roi. Je prenais du galon! J'avais mes entrées à la Cour, j'étais en vue à Paris, l'orgueil des Candeille père et fille était au plus haut. Ma mère se taisait, meurtrie, ne voyant dans cette faveur que
scandal e. . .

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Ce fut à ce moment-là que mon père perdit son emploi. Avait-il abusé de ses vantardises ou commis une de ces maladresses bruyantes dont il était friand, l'Opéra le congédia en lui donnant toutefois une pension pour étouffer l'affaire... Cette manne fut joyeusement gaspillée en Italie et en Allemagne. Nous étions, ma mère et moi, restées à Paris sans ressources régulières. Je dus me résoudre à reprendre une carrière théâtrale pour assurer notre quotidien. L'Opéra m'étant fermé, j'eus l'ambition de me faire accepter comme sociétaire à la Comédie Française. Consciente de mes insuffisances, je pris des cours de diction, appris à dominer mes émotions, travaillai à varier mes expressions. Encore fallait-il que le Comité de la Comédie Française donnât son accord. Le baron de Breteuil appuya ma démarche, mais ma candidature apparut comme une candidature de complaisance. Il y eut des tractations, des réticences, des objections, des bruits divers. Le Roi Louis XVI, alerté, trancha: - Cette jeune personne est charmante. Si elle n'est pas reçue, Moi, je la reçois!

1 - Girodet est né en janvier 1767, Julie Candeille en juillet 1767. 2 - Pierre Restaut (1696-1764), grammairien français. 3 - Ancienne désignation d'une tessiture vocale, intermédiaire entre le baryton et la basse. 4 - Le père de Julie Candeille, Pierre-Joseph Candeille (1745-1827), chanteur et compositeur, signa des motets et 14 opéras qui ne furent jamais représentés. Cinq furent joués avec un bonheur inégal: Les Fêtes de Thalie (1778), Laure et Pétrarque (1780), Pizarre ou la conquête du Pérou (1785), L'Apothéose de Beaurepaire (1793), le grand œuvre de sa vie restant Castor et Pollux pour lequel il remania la musique de Rameau. Il laissa la réputation 25

d'un musicien habile, mais affreux cabotin. On sait peu de choses de la mère de Julie Candeille ; née Brébart, elle était un modèle de vertu (aux dires de sa fille) et fut opérée en 1793 par un grand chirurgien de l'époque, Dussault, qui prolongea sa vie de dix ans par cette opération. 5 - Gluck (1714-1787), compositeur allemand, protégé de la Reine MarieAntoinette. Il présenta à Paris en 1774 son opéra Iphigénie en Aulide.
6 - Sophie Arnould (1740-1802), cantatrice et reine de l'opéra de 1757 à 1778, célèbre pour sa beauté, son esprit piquant et ses aventures amoureuses. Ce fut elle qui créa à Paris le rôle principal d'Iphigénie en Aulide. 7 - Madame de Montesson (1738-1806), veuve depuis 1769, était l'épouse secrète du petit-fils du Régent, Louis-Philippe, duc d'Orléans, le père de Philippe Egalité. 8 - On dirait aujourd'hui « à la grecque ».

9 - Dans ses Mémoires, la baronne d'Oberkirch témoigne: «Les honneurs de la soirée ont été pour Mademoiselle Candeille, magnifique personne aussi agréable à voir qu'à entendre ». 10 - Le sculpteur Joseph Le Riche a réalisé une statuette en biscuit représentant Julie Candeille vêtue de son costume de belle Provençale (1787).

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Chapitre II

Les feux de la rampe

Au Théâtre Français, on m'essaya d'abord à la tragédie, en raison de ma taille. Je fus Hermione dans « Andromaque », puis Roxane dans « Bajazet» 1.Les critiques s'accordèrent sans peine sur mon physique. Le baron Grimm2, dans sa chronique artistique, me décrivit comme une belle femme dont les traits, peut-être, étaient trop mignons pour la stature. Il me trouva le front trop grand, les narines trop relevées et découvertes, la bouche ridiculement petite, le sourire à peine marqué, mais le teint fort beau, la tête parfaite et bien placée. Il m'accorda aussi de beaux bras, quoiqu'un peu longs et toujours projetés en avant. . ., il était plus réservé sur ma voix, distincte et sonore, mais sans inflexion et sans éclat, la comparant au tintement monotone d'une cloche... une cloche! Je fus mortifiée en lisant ce mot au-delà de toute raison! Le Roi s'étant exprimé, lui, sans réticence, je fus reçue Sociétaire à quart de place. C'était un résultat restreint, on ne m'ouvrait pas la porte à deux battants, mais je dus me contenter de cette antichambre. Comment ai-je pu imaginer que les dames du Théâtre Français, habituées à traduire toutes les nuances du langage racinien, en auraient la délicatesse dans leur maintien et seraient d'un commerce plus urbain que les filles de l'Opéra? Je leur avais supposé, en toute inconscience, un esprit posé, une conduite dégagée du vulgaire. Il n'en fut rien et je fus vite l'objet de leurs intrigues. Mon caractère s'y 27

prêtait, hélas. Je ne voyais jamais ce qu'il fallait remarquer, je n'entendais ni ne comprenais les allusions, je ne clabaudais pas, muette dans ma réserve. Ma timidité extrême, ma candeur bien singulière dans ce milieu du théâtre m'isolèrent. Trop occupée à contenir une sensibilité excessive, je passais pour froide, indifférente, incapable d'éprouver et de faire passer le moindre frisson. On m'en fit souvent le reproche lorsque je sortais de scène: - Candeille, vous êtes un vrai morceau de bois, sans expression, sans passion dans la voix. Un peu de nerf, bon sang! Un peu de vie! Sans expression! Alors que je brûlais en dedans, que le trouble voilait mes yeux, que je tremblais de mille sentiments... Un feu intérieur me dévorait, mais rien n'en transparaissait. J'étais comme paralysée par un trop plein d'émotions dont je craignais le déferlement. Je me crispais, je me raidissais, je devais avoir l'air en effet d'une gourde! Mon jeu s'en trouvait manquer de naturel; on le jugeait affecté, sans force... Renonçant à la tragédie, je sollicitai donc un emploi dans la comédie. C'était piétiner imprudemment le domaine de Mademoiselle Contaf qui souleva contre moi une cabale sans merci. J'avais sept ans de moins qu'elle, c'était assez pour qu'elle me perçût comme un rivale. Forte de son triomphe dans «Le Mariage de Figaro », elle ameuta les autres Sociétaires, dénonça mes manières doucereuses, ma mollesse qui n'était qu'ambition déguisée et perversité. Je n'étais pas en situation et de tempérament à réagir. Moins je me rebiffais, plus j'étais malmenée, rejetée par mes camarades dans une semipénombre: Candeille se taisait? Candeille faisait sa pincée? Qu'elle le fasse dans son coin! Mademoiselle, pour avoir été remarquée en haut lieu, se croyait supérieure? Elle était ici au Théâtre, pas à la Cour. .. Son talent n'était en rien une évidence Un joli visage ne faisait pas une actrice, plus sûrement une gourgandine de plus... Blessée, je me laissais reléguer dans les emplois les plus obscurs, peu propres à asseoir une réputation. Je reprenais confiance et vie en retrouvant mes instruments. La musique ne demandait aucun effort à ma timidité: j'étais dans mon élément. Je composais avec allégresse, frénésie même, sonates et romances. Après tout, j'avais 20 ans, une 28

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