LE PROCÈS DE LA MAISON DE LA CHIMIE (7 au 14 avril 1942)

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Il y a soixante ans, vingt-sept combattants de la première heure étaient jugés par un tribunal nazi. Il s'agissait pour les autorités d'occupation et pour le gouvernement de Vichy de prouver qu'ils étaient venus à bout de la Résistance armée et que la France était désormais une terre soumise. A l'issue de ce procès, vingt-trois hommes étaient fusillés et une femme guillotinée. L'auteur de ce livre qui est le dernier survivant de ce procès, raconte les débuts difficiles de la lutte armée en France et le déroulement du procès. Il s'efforce de retracer la biographie des combattants éxecutés, qui avaient presque tous moins de vingt-cinq ans.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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EAN13 : 9782296300293
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LE PROCÈS
DE
LA MAISON DE LA
CHIMIE Collection Mémoires du "OC e siècle
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Marie-Gabrielle COPIN-BARRIER, Marguerite ou la vie d'une
Rochambelle, 2001.
Guy SERBAT, Le P.C.F. et la lutte armée, 1943-1944, 2001.
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2002 .
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2002. Benjamin RAPOPORT, Ma vie et mes camps,
© L'Harmattan, 2002
ISBN : 2-7475-3112-0
André Rossel-Kirschen
LE PROCÈS
DE
LA MAISON DE LA
CHIMIE
(7 au 14 avril 1942)
Contribution
à l'Histoire des débuts de la
Résistance armée en France
L'Harmattan L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia
5-7, rue de l'École-Polytechniqi-e Hargita u. 3 Via Bava, 37
75005 Paris 1026 Budapest 10214 Torino
FRANCE HONGRIE ITALIE
Crédits :
Bildarchiv preussischer kulturbezitz (Berlin) : Couverture et pages
26(Bas), 45, haut et bas,194 (haut).
Archives de la Préfecture de Police : pages 47, 55, 64, 70,75,79,
83,89,91 102, 114, 117, 133, 141, 147.
Les autres documents reproduits dans ce livre nous ont été confiés par
les parents et les amis des combattants.Nous tenons à les en remercier. Alors ceux-là qui se levèrent
Fut-ce un instant fût-ce aussitôt frappés
En plein hiver furent nos primevères...
Aragon
Attentats individuels ou début de la
Résistance armée à l'occupant ?
Nous allons évoquer la vie et la mort de 24 combattants qui firent
partie de cette petite cohorte qui engagea la lutte armée contre
l'occupant nazi.
Vichy et les nazis les appelaient des « terroristes ». Après la guerre on
les qualifia de « patriotes ». Sur leurs tombes on inscrivit la mention
« Mort pour la France ». Dans de nombreux récits ou films, on
évoqua l'héroïsme de tous ceux qui harcelaient les hordes ennemies,
en les présentant souvent de façon trop Far West : on fait dérailler les
trains de militaires ennemis au petit déjeuner, sauter les ponts à midi
et anéantir une patrouille allemande avant d'aller se coucher.
Les débuts de la « lutte armée » n'ont pas été simples et jamais faciles.
Il faut avoir le courage de regarder la vérité en face : si pour les
ennemis de la Résistance (et ils sont nombreux !), ces hommes et ces
femmes sont restés des « terroristes », il faut reconnaître que des
3 Le procès de la maison de la chimie
résistants courageux se posaient à l'époque la question de l'utilité de
la lutte armée. Aujourd'hui encore des gens de bonne foi, quelquefois
d'anciens résistants, déplorent leur action : ils pensent qu'en
engageant trop tôt la lutte armée, pour des résultats dérisoires ils
firent supporter à la population de dures représailles et entraînèrent la
mort de centaines d'otages.
Un résistant courageux comme le Colonel Rémy, qui dès 1940
organisa un important service de renseignements au profit des Alliés,
condamne ces actions : il écrit qu'il aurait suffi de constituer des
dépôts d'armes, dresser une liste de personnes offrant toutes garanties,
(officiers, notaires, médecins, avocats etc.), sans les prévenir de ce
qu'on attendait d'eux, mais attendre le jour du débarquement pour les
alerter. Le Colonel Rémy ne doutait pas un instant qu'ils auraient
accepté de prendre impromptu le commandement de « patriotes »
jaillis d'on ne sait où...
Une autre grave accusation accable ces premiers combattants : s'ils
ont risqué et le plus souvent donné leurs vies, ce n'est pas parce qu'ils
estimaient qu'un Français devait participer au combat les armes à la
main, mais pour aider l'Union Soviétique, ou pour préparer une
insurrection qui aurait livré la France aux « rouges ».
Un historien de qualité comme Jean-Pierre Azéma écrit en 1992 :
« des groupes du PCF clandestin choisissent de pratiquer des attentats
individuels pour forcer la Wehrmacht à maintenir le maximum de
troupes en France et soulager l'URSS » (Note accompagnant l'édition
du Journal de Léon Werth, « Déposition » page 251).
De son coté, Jean-Louis Vigier, en annexe de l'Histoire de la
Résistance de Henri Noguères écrit : « Le Renseignement sur la
France émanant des Résistants intérieurs valorisait notre pays aux
yeux des Alliés et revêtait ainsi une importance capitale. Les
sabotages, ordonnés en général à la suite de ce renseignement t étaient
En fait Jean Louis Vigier doit penser aux bombardements.
4 Le procès de la maison de la chimie
également essentiels. Par contre, les attentats individuels étaient, sauf
exceptions rares, déconseillés par le général de Gaulle. Ils entraînaient
des représailles et renforçaient le dispositif de l'occupant dans le pays
où devait avoir lieu le débarquement. Les résistants dont le souci
majeur était la libération de leur pays, et quelle que fut leur opinion
politique, acceptaient ces données. Tous sauf ceux qui obéissaient aux
ordres du parti communiste » (in Henri Noguères, Histoire de la
Résistance, tome 2, page 672).
En résumé, les premières actions armées tentées contre l'occupant
sont ramenées à des « attentats individuels », analogues à ceux
perpétrés par des groupes anarchistes en France à la fin du XIX° siècle
ou par des nihilistes russes.
La vérité est autre. On le verra-ci après : les premiers groupes armés,
mal armés, s'efforcèrent de s'attaquer de toutes les manières à
l'occupant et ne se limitèrent pas à des « attentats individuels » : ils
attaquèrent des usines travaillant pour les Allemands, sabotèrent des
voitures, entreprirent des déraillements, firent sauter des locaux de la
Wehrmacht ou des officines de collaboration et attaquèrent aussi des
militaires isolés. C'est évidemment cette dernière activité qui alerta le
plus l'État-major nazi préoccupé de la sécurité des troupes
d'occupation, et qui entraîna la mise en application de la politique des
otages, prévue et codifiée dès mai 1940. Les ambitions des premiers
résistants armés ne se limitaient pas à la réalisation de ces « attentats
individuels ». Dès qu'ils furent plus nombreux et mieux armés, ils
purent réaliser de véritables engagements, comme l'attaque de
détachements de l'armée au stade Jean Bouin en août 1942. Ils
entreprirent la « guérilla » et organisèrent dès la fin 1942 les premiers
« maquis », rendus possibles par l'amélioration de l'armement et le
grand nombre de volontaires de tous bords, décidés à ne pas obéir au
S.T.O. et à lutter par tous les moyens pour la Libération de la France.
Il est évident que l'action limitée des premiers groupes armés a
constitué l'étincelle qui a mené aux « maquis ».
5 Le procès de la maison de la chimie
Les premiers combattants étaient tous issus des Jeunesses
communistes ou du Parti communiste 2 .
En 1941, il est possible qu'un grand nombre d'entre eux se
considéraient comme des « soldats de l'armée rouge ». Il est évident
qu'ils se rendaient compte que leur petit nombre ne permettait pas de
porter des coups décisifs à l'armée d'occupation. Ils ont eu un réflexe
simple, digne de Pascal qui « croyait les témoins qui se font
égorger ».. Distribuer des tracts clandestins (ce qui n'était pas sans
danger et beaucoup ont ainsi perdu la vie sous le feu des pelotons
d'exécution ou dans les bagnes nazis) leur apparut comme
insuffisant : il fallait se battre les armes à la main. Ce fut un tournant
décisif.
Les autorités d'occupation réagirent en mettant en application le
« code des otages ». Beaucoup de Français ont estimé à cette époque
que le jeu n'en valait pas la chandelle, même des communistes se sont
posé des questions.
On sait que la plupart des combattants ont exprimé leur répugnance à
attaquer et à tuer des hommes, même s'ils appartenaient à une armée
ennemie. Ils l'ont fait parce qu'ils considéraient que c'était leur
devoir.
Rappelons encore une fois que les opérations armées de 1941 ne se
limitaient pas à des attentats individuels. Il y eut des manifestations
pacifiques qui ont été réprimées par des exécutions, il y a eu (nous en
donnons la liste plus loin) des déraillements, des sabotages, des
incendies d'installations militaires ou plus simplement de camions. Il
est évident que les autorités d'occupation ne pouvaient rien tolérer et
auraient procédé à des représailles sanglantes de toute façon. Fallait-il
2 La première O.S. semble avoir été créée dès l'été 1940, mais ce n'est qu'au cours de
l'été 1941 que celle-ci se développa avec pour mission d'engager la lutte contre
l'armée allemande. Voir à ce sujet, notamment Jean-Yves Boursier : « La politique
du PCF, 1939-1945» 1992. pages 112 et suivantes). Par définition n'en faisaient
partie que des membres du Parti communiste ou des Jeunesses communistes.
Ultérieurement, l'O.S. deviendra les FTPF qui accueilleront dans leurs rangs des
milliers de combattants de toutes origines et de toutes opinions. Certains, après la
guerre, la fraternité de la lutte aidant, adopteront l'idéologie des organisateurs des
FTPF, d'autres y seront insensibles et militeront ensuite dans des organisations qui
refléteront l'éventail idéologique français.
6 Le procès de la maison de la chimie
ne rien faire ? C'est la question fondamentale et à laquelle il faut avoir
le courage d'essayer de répondre.
Il y a eu plus de douze cents exécutions d'otages entre septembre 41
et septembre 42. A partir de cette date, les Nazis abandonnèrent la
« politique des otages », ayant réalisé que ces fusillades ne faisaient
qu'alimenter la haine contre eux et poussaient ainsi les Français à
participer à la lutte, mais ils n'hésitèrent pas alors à massacrer des
milliers de villageois, avec le concours de la Milice, des formations
armées des organisations collaboratrices, PPF ou RNP, de la police, de
la gendarmerie et des GMR. Dans de nombreux cas, ils n'hésitèrent
pas en août 44, avant leur fuite, à massacrer les prisonniers qu'ils
détenaient dans les prisons.
Un préfet de Vichy, fin 1942, écrivait dans son rapport mensuel
adressé au Ministre : « on ne connaît pas l'issue de la guerre. Si les
Allemands gagnent, les conditions de paix seront dures. Si les Alliés
l'emportent, les conditions seront aussi dures et en plus nous reverrons
les Juifs et les Francs-maçons. Un bon Français doit se contenter
d'obéir aux ordres de son gouvernement ».
D'autres « bons Français » ont pensé le contraire : certains, qui
avaient condamné dans un premier temps « les attentats individuels »,
se sont fait à l'idée de se battre à leur tour les armes à la main.
Dans le monde entier, on a su que des Français n'acceptaient pas de
rester passifs ; .
3
Même la radio de Londres qui avait diffusé la fameuse consigne du général
de Gaulle « il ne faut pas tuer d'Allemands » est amenée à constater l'effet
produit par ces premières opérations. René Cassin, représentant on ne peut
plus autorisé de la France Combattante prononce au micro de Londres le 6
janvier 1942 une allocution : « depuis plusieurs mois, un champ de bataille
s'est reconstitué en France, champ de bataille où s'affrontent dans une lutte
obscure et farouche les Français qui résistent à l'oppression et leurs geôliers
allemands. Des soldats sans uniformes, hommes et femmes, combattent pour
la liberté de tous, sur le sol même dont l'ennemi voulait se croire le maître à
l'intérieur de ses lignes de défense ». Quelques mois après, au même micro,
le 17 octobre 1942, Maurice Schumann fait un constat : « enfin, les patriotes
rassemblés dans les groupes francs ont répondu à la violence par la
7 Le procès de la maison de la chimie
Si la France n'a pas connu à la Libération un statut de pays occupé,
administré par l'AMGOT, nous pensons que la lutte des hommes de
1941 y a été pour quelque chose.
On a dit que les préjudices causés à l'armée allemande avaient été
minimes. C'est exact, surtout au début'. Ensuite, les dommages causés
à l'occupant ont été importants. Il y a eu en 1943 et 1944 deux fois
plus de sabotages de voies ferrées par la Résistance que de
destructions par les bombardements alliés. Après le débarquement, le
communiqué allemand rendant compte des opérations sur le front de
l'Est, d'Italie, des Balkans et de France mentionnait régulièrement la
lutte contre « les bandes terroristes en France ». Ce n'était donc pas
négligeable.
Au début les effets sur le potentiel de la Wehrmacht ont été minimes,
mais il faut tenir compte des effets sur le moral de l'armée
d'occupation. Jusqu'à l'été 41, les troupes d'occupation pouvaient
estimer qu'elles vivaient en terrain conquis. Au delà de cette date,
nous avons retrouvé de nombreuses circulaires du commandement
allemand, enjoignant la prudence aux troupes : les soldats ne devaient
violence » (reproduit d'après le livre édité en 1975 par la Documentation
française : « Ici Londres, tome 2, pages 21 et 243). Charles de Gaulle lui-
même dans ses Mémoires de guerre (page 227), rappelant qu'il avait
demandé « pour des raisons de tactique » de ne pas attaquer de soldats
allemands exprime ce qu'il avait ressenti à l'époque : « C'est avec une
sombre fierté que nous apprenions ces actes de guerre individuellement
accomplis moyennant des risques immenses contre l'armée de l'occupant ».
4 Le conseiller militaire, Hans Dotzel, juge de corps d'armée qui a sévi à
Paris de 1941 à 1944, interrogé comme témoin dans un procès contre des
criminels nazis à Nuremberg, fait une déclaration sous serment le 12 avril
1948 : il condamne les « lâches » attentats commis contre les militaires
allemands. Il justifie la répression. Il affirme que les résistants déportés
comme NN dans les camps de concentration auraient du normalement être
condamnés à mort. Les déporter a donc sauvé la vie de ceux qui sont
revenus ! Il est cependant forcé de convenir que : « Du point de vue
matériel, les succès de la Résistance n'étaient que faibles au début, du point
de vue idéologique par contre, ils étaient dés le début d'une grande
importance pour l'adversaire et présentaient un grand danger pour nous ».
8 Le procès de la maison de la chimie
pas se déplacer seuls la nuit ni laisser les véhicules sans surveillance,
etc.
A partir de ce moment, les occupants ont réalisé qu'ils n'étaient plus à
l'abri dans une France soumise.
Rappelons que les combattants de 1941 savaient qu'ils avaient peu de
chances de survivre et c'est pourquoi la plupart portaient avec eux un
cachet de cyanure pour ne pas tomber vivants aux mains des Brigades
spéciales. Rappelons que non seulement les nazis les ont exécutés —
après les avoir torturés- mais qu'ils se sont vengés en fusillant ou
déportant tous les membres de leurs familles qu'ils ont pu arrêter, et
cela avec le concours efficace des polices françaises
Nous pensons que les premières opérations de 1941 ont joué un rôle
de détonateur que l'on ne saurait sous-estimer. Nous pensons que le
sacrifice de ces premiers combattants n'a pas été vain.
9 Photo ci-dessus : Ouverture du Procès : entrée de la Cour.
1 0 Le procès de la maison de la chimie
Le Procès
Depuis le début de l'occupation de la France, des actes de sabotages
isolés avaient été constatés et réprimés : il s'agissait notamment de
coupures de câbles téléphoniques. Des villes avaient été mises à
l'amende. Lorsque les coupables étaient arrêtés, ils étaient
impitoyablement condamnés à mort. Rien ne devait troubler la
« sécurité des forces d'occupation ». Par exemple, le 23 décembre
1940, des affiches annoncent aux Parisiens que Jacques Bonsergent,
coupable d'avoir frappé un membre de l'armée allemande, a été
exécuté. De semblables affiches en province annoncent des
condamnations et des exécutions pour des motifs souvent futiles.
Les manifestations à Paris, le 11 novembre 1940, sont réprimées avec
énergie, à la fois par les agents de police français et par les troupes
allemandes. Cent quarante-trois étudiants sont arrêtés et les cours de
l'Université de Paris sont suspendus.
Il ne s'agit pour le moment que de manifestations spontanées qui ne
« mettent pas en cause la sécurité des forces d'occupation ».
Par contre, au cours de l'été 41, des manifestations ont lieu,
notamment le 14 juillet, à Paris et en province, qui inquiètent les
autorités. Elles sont réprimées impitoyablement. Le 16 août, des
affiches rouges bordées de noir annoncent aux Parisiens l'exécution
de deux jeunes, Henri Gautherot et Samuel Tyzelman, pour avoir
« participé à une manifestation interdite ».
Le 21 août 1941, deux attentats ont lieu contre des membres de
l'armée allemande : au métro Bastille, on a tiré sur deux officiers de la
Wehrmacht, Schütz et Trill, sans les atteindre, mais au métro Barbés
l'assistant de marine Moser est tué.
Il ne s'agit manifestement plus d'actes isolés.
11 Le procès de la maison de la chimie
Les Autorités allemandes annoncent qu'elles vont mettre en
application les ordonnances promulguées dès le début de l'occupation
et prévoyant des exécutions d'otages. Le gouvernement de Vichy en
accepte le principe, mais désire être le bras armé : il propose de créer
un tribunal d'Etat qui « jugera » des détenus, quelquefois déjà
condamnés, et qui seront automatiquement condamnés à mort. Vichy
suggère même que l'exécution ait lieu en public, place de la
Concorde ! Les Allemands acceptent le principe mais refusent le choix
de l'emplacement. Trois hommes sont guillotinés. Cela n'empêchera
pas les Allemands de fusiller concurremment des otages, exécutions
qui seront annoncées par la Presse et par affiches, jaunes ou rouges,
bordées de noir.
Les autorités françaises se font fort de mettre fin à ces actions et
mobilisent tous leurs effectifs pour la chasse aux « terroristes ». Il
s'agira d'un combat inégal de « professionnels » expérimentés des
services de police les plus divers et de la gendarmerie contre des
amateurs : les arrestations se multiplient à partir de la fin octobre 41.
Les prévenus sont livrés aux services de la GFP (Geheim Feldpolizei)
qui poursuivent les procédures entamées par les services français. Au
début de l'année 1942, les arrestations sont suffisamment nombreuses
pour que services français et allemands puissent espérer avoir mis fin
à la menace.
Les autorités allemandes décident alors d'organiser deux procès
auxquels ils vont donner le maximum de publicité' : il s'agit
évidemment de montrer la collaboration efficace entre les polices
françaises et allemandes et d'annoncer que celles-ci ont mis à la
raison ceux qui prétendaient s'attaquer à l'invincible armée
allemande.
Un premier procès public se déroule du 4 au 6 mars 1942. Les
Allemands ont choisi le lieu particulièrement symbolique du Palais
Rien entendu, de nombreux procès avaient eu lieu auparavant devant les tribunaux
allemands, mais seule la sentence était annoncée, quelquefois, dans les journaux. Il en
va de même pour les « procès » à huis clos qui se dérouleront ultérieurement,
notamment à Paris à l'hôtel Continental , de l'été 1942 à l'été 1944, et en province..
12 Le procès de la maison de la chimie
Bourbon. Sept jeunes sont jugés : Pierre Milan, 17 ans, télégraphiste,
Roger Hanlet, 19 ans, mécanicien, Fernand Zalkinow, 19 ans, ouvrier
fourreur. Christian Rizo, 19 ans, étudiant, Tony Bloncourt, 20 ans,
étudiant, Robert Peltier, 20 ans, modeleur sur métaux, Acher
Semahya, 27 ans, ouvrier mécanicien. Ils sont condamnés à mort et
exécutés le 9 mars. La Presse aux ordres se félicite de l'efficacité de
la collaboration entre les polices françaises et allemandes. 6
Un second procès aura lieu à la Maison de la Chimie. On va y juger 25
hommes et deux femmes. C'est de ce procès que nous allons parler.
Qui sont les accusés ?
L'acte d'accusation établi quelques jours avant le procès dresse la liste
suivante :
1. BERTONE Marcel, Victorien, de nationalité française, transporteur,
né le 9 octobre 1920 à Lyon
2. BOURDARIAS Gilbert, Marcel, de nationalité française, étudiant,
né le 23 février 1924 à Paris
3. COQUILLET Louis Albert, Jean, de nationalité française,
cheminot, né le 6 mars 1921 à Saint-Menne
4. TOUATI Maurice, de nationalité française, tourneur, né le 13 août
1920 à Paris
5. TOURETTE Pierre, de nationalité française, employé, né le 12
janvier 1917 à Paris
6. TOYER René, de nationalité française, tailleur, né le 17 septembre
1921 à Paris
7.TONDELIER Georges, Henry, de nationalité française,
maroquinier, né le 6 mai 1921 à Paris
8. SCHOENHAAR Karl, Eugen, de nationalité allemande, lycéen, né
le 20 novembre 1924 à Hedelfingen par Esslingen (Wurtemberg)
9. QUARRE Jean, de nationalité française, imprimeur, né le 22
septembre 1919 à Paris
6 Un livre édité par l'Assemblée Nationale et rédigé par Eric Alary est consacré à ce
procès. : « Un procès sous l'occupation au Palais-Bourbon ».
13 Le procès de la maison de la chimie
10. DROUVOT Camille, de nationalité française, électricien, né le 18
mai 1919 à Saint-Paul
11. TARDIF Emile, Raymond, de nationalité française, fraiseur, né le
21 août 1920 à Paris
12. AUBOUET André, Maurice, de nationalité française, aide à
l'Imprimerie Nationale, né le 8 janvier 1923 à Paris
13. GARREAU Jean, de nationalité française, monteur, né le 27 août
1912 à Dijon
14. KIRSCHEN André, Florin, Salamoni, de nationalité roumaine,
lycéen, né le 11 août 1926 à Bucarest
15. LAURENT Bernard, Léon, de nationalité française, boulanger, né
le 11 septembre 1921 à Ronquerolles
16. KERMEN Yves, Marie, Auguste, de nationalité française,
tourneur, né le 21 décembre 1921(sic pour 1911) à Bulat-Pestiven,
Côtes-du-Nord
17. MARCHANDISE Louis, Eugène, de nationalité française,
mécanicien, né le 3 août 1909 à Vitry-sur-Seine
GUISCO Spartaco, naturalisé français, peintre, né le 20 octobre 18.
1911 à Precotto (Italie)
19. TIROT Pierre, Florentin, de nationalité française, monteur, né le
13 juin 1906 à Caen
20. ROHREGGER Ricardo, de nationalité italienne, fondeur, né le 2
avril 1898 à Pola (auparavant Autriche-Hongrie, maintenant Italie)
21. COUGNON Alfred, de nationalité française, mécanicien, né le 4
juin 1900 à Beaurepaire (Vendée)
22. LANDSOGHT Léo, Louis, de nationalité française, mécanicien,
né le 18 novembre 1900 à Saint-Ouen, département de la Seine.
23. LEBLOIS Pierre, de nationalité française, cimentier, né le 15
janvier 1886 à Saint Genet
24. BUZZI Mario, de nationalité italienne, forgeron, né le 5 octobre
1907 à Udine (Italie)
25. LEFEBRE 'Marie-Thérèse, née Delattre, divorcée Anguier,
femme de l'accusé 27, née le 22 septembre 1909 à Nibas (Somme)
7 En fait, il semble que le nom de Marie-Thérèse et Emile s'orthographiait Lefebvre.
14 Le procès de la maison de la chimie
26. SCHLOSS Simone, de nationalité polonaise, couturière,
actuellement sans profession, Juive, née le 28 septembre 1920 à
Radomysl près de Cracovie
27. LEFEBRE Emile, Paul, Edmond, de nationalité française,
marchand de cycles, né le 23 août 1909 à Vaudricourt (Somme).
On constate l'extrême diversité de leurs parcours : tous habitent Paris
ou la Région parisienne mais ils sont nés aux quatre coins de France: à
Lyon, à Caen , en Bretagne, mais en Allemagne ou en Italie aussi..
La plupart sont des jeunes : sur 27, sept ont vingt ans ou moins, huit
ont vingt-et-un à vingt-cinq ans, huit, vingt-six à trente-cinq ans,
quatre seulement ont plus de trente-cinq ans.
Presque tous sont des travailleurs manuels : il n'y a que deux lycéens,
un étudiant. Les autres sont imprimeur, forgeron, cheminot,
électricien, tourneur, mécanicien, monteur-mécanicien, peintre en
bâtiment, maroquinier, tailleur, cimentier. Un seul est désigné comme
employé. Il y a aussi un commerçant.
Cinq d'entre eux se sont déjà battus dans les Brigades Internationales
en Espagne: Ce ne sont pas forcément les plus âgés : Bertone n'avait
que seize ans lorsqu'il est parti se battre en 1936 !
Tous font partie des Jeunesses communistes ou du Parti communiste:
Une première Organisation Spéciale avait été créée dès l'été 1940,
mais elle était essentiellement destinée à des opérations de protection.
Lorsque, à l'été 41, le Parti communiste va la restructurer en vue de la
lutte armée, il va recruter évidemment uniquement parmi ses
membres. 8 Les nouveaux adhérents de l'O.S. estiment qu'il ne suffit
plus de distribuer des tracts mais qu'il faut tenter de se battre les
8 En 1942, à l'Organisation spéciale succèdent les FTPF (Francs-tireurs et partisans
français) qui vont recruter des volontaires venant de tous les milieux idéologiques,
mais en 1941, il est naturel que le PC recrute uniquement parmi les siens. Après la
guerre, beaucoup des combattants de la première heure abandonneront, au fil des
décennies, l'Église communiste, à commencer par l'auteur de ces lignes. On pourrait
en déduire que nombre des combattants exécutés ou morts en déportation auraient
aussi évolué. On ne fait pas parler les morts. Le fait demeure que tous ces
combattants sont tombés en ayant le sentiment de s'être battus à la fois pour la
libération de la France, mais aussi pour la Révolution et pour l'émancipation
humaine.
15 Le procès de la maison de la chimie
armes à la main. La plupart n'ont aucune formation militaire. Ils n'ont
guère d'armes ni d'explosifs. Cela explique le nombre d'attentats ratés
ou dont les effets sont insignifiants.
Avant la seconde guerre mondiale, les services de police
dénombraient à qui mieux mieux les troupes de choc du Parti
communiste qui devaient au moment du « Grand Soir » occuper les
bâtiments publics et les points clés. Pour la ville d'Ivry les services de
police estimaient les effectifs de ces milices armées à plusieurs
milliers. Des dépôts d'armes constitués de mitraillettes et de
mitrailleuses lourdes étaient signalés un peu partout. La difficulté qu'a
eue le Parti communiste en 1941 de recruter des combattants
expérimentés et de se procurer un minimum d'armement permet de
juger le sérieux et la fiabilité des services de renseignements de
l'époque...
Que leur reproche-t-on ?
L'acte d'accusation recense trente-cinq attentats ou tentatives
d'attentats. En fait, malgré les tortures, les accusés ont réussi à cacher
un grand nombre d'opérations. Notamment, les juges ont ignoré qu'ils
avaient, avec Bourdarias et Spartaco Guisco, les co-auteurs (avec
Gilbert Brustlein) de l'attentat le plus spectaculaire, celui de
l'exécution du lieutenant-colonel Hotz, Feld Kommandant de Nantes.
Pour donner une image des attentats commis au cours de l'été et de
l'automne 1941, les Allemands ont établi en janvier 1942 , un état des
« Agressions et attentats à l'explosif depuis le 21 août 1941 » 9 . Cet
Etat, -d'ailleurs très incomplet, débute au 21 août. Pourtant, il y avait
eu un certain nombre d'opérations importantes auparavant, par
exemple l'incendie de l'usine des Isolants d'Ivry, le 14 août 1941,
attaqué au cocktail Molotov, et qui fit des dégâts importants. De
même il y eut des attaques de voies ferrées dès avril 1941 ...
On en trouve une copie aux Archives Nationales sous la cote F7 14 888.
16 Le procès de la maison de la chimie
Même incomplet, cet Etat a la qualité d'avoir été établi par les
autorités répressives allemandes. Nous le reproduisons ci-dessous :
1941
21 août : Coups de feu tirés sur le sous-officier Schiitz et l'officier
payeur Trill à la station de métro Bastille ; pas de blessés.
21 août : Aspirant de marine Moser tué par balles à la station de métro
Barbès.
29 août : Attentat à l'explosif contre le dépôt de l'O.T. à Montreuil.
Faibles dégâts matériels.
3 septembre : Sous-officier Hoffmann légèrement blessé par balles
alors qu'il entrait dans l'hôtel Terminus.
6 septembre : Coups de feu contre le sergent Blasius Hoffmann par un
cycliste près de l'Ecole militaire. Indemne.
10 septembre Le membre de l'Amirauté Denecke blessé légèrement
par balles à la station de métro Porte Dauphine.
11 septembre : Officier payeur Knop blessé légèrement à la tête par un
coup de matraque sur les Champs-Élysées.
15 septembre : Le capitaine Scheben a été mortellement blessé par
deux coups de pistolet, Bd de Strasbourg.
16 septembre : Coups de feu tirés sur le lieutenant Gutow à la station
de métro Strasbourg Saint-Denis. Coup manqué.
19 septembre : Attentat à l'explosif contre le garage SOGA à Paris.
Pas de dommage.
21 septembre : Deux matelots agressés à Nantes, l'un d'eux a été
blessé.
17 Le procès de la maison de la chimie
27 septembre : Coups de feu tirés sur un membre de la Wehrmacht
près de Mérignac.
29 septembre : Poste de garde attaqué par deux civils à Courmelles.
l' octobre : Coups de feu tirés sur un membre de la Wehrmacht entre
Poinville et Belleville-le Comte. Indemne.
l e` octobre : Attentat à l'explosif sur la ligne de chemin de fer Paris-
Strasbourg, près de Lagny. Aucun dommage.
15 octobre : Sentinelles attaquées au couteau par des civils à Jencaz,
près de Bordeaux.
17 octobre : Membre du RAD attaqué par 4 civils à Abbeville.
17 octobre : Destruction à l'explosif d'un rail sur une longueur de
45cm sur la ligne de chemin de fer Paris-Soissons.
18 octobre : Coups de feu tirés sur 5 sentinelles du « Marine-Ers-
Vepfl.Amtes » de Paris Aubervilliers, par une bande ;Pas de blessés.
19 octobre : Coups de feu tirés sur une voiture de la Wehrmacht sur la
route de Trignac près de Saint-Nazaire. Riposte du conducteur. A été
blessé.
20 octobre : Le lieutenant colonel Hotz , Commandant de Nantes, tué
par plusieurs coups de feu en se rendant à son lieu de travail.
20 octobre : Près de Nantes, destruction à l'explosif d'un rail sur une
longueur de 60 cm, peu avant l'arrivée d'un train de permissionnaires.
Ceci n'a pas provoqué d'accident.
20 octobre : Attentat à l'explosif sur la ligne de chemin de fer
Montreuil-Bellay.
21 octobre : Officier d'Etat Major Reimers abattu par deux cyclistes à
Bordeaux.
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