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Le quartier spécial

De
192 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1992
Lecture(s) : 85
EAN13 : 9782296250970
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Collection «Mémoires Africaines»

Lént(Jt"~.1 ~icaine.1
ATEBA YENE Théodore: Cameroun

BA Ardo Ousmane:

Guinée

Touré, 276 p.

- Camp

-MèmOlred'un colonisé, 153 p.
Boiro, sinistre geôle de Sékou ou la tentation d'une

BAYEMIJean Paul: « L'Effort Camerounais» presse libre, 167 p. CHAPELLEJean: Souvenirs du Sahel, 288 p.
CONOMBO Joseph

Issoufou : Burkina Faso Mba Tinga, traditions des Mossé dans l'empire de Moogho Naba, 200 p. 200 p. - Souvenirs de guerre d'un « Tirailleur Sénégalais DIoP Birago : Sénégal - Du temps de, mémoires IV, 220 p. - Et les yeux pour me dire, mémoires V, 200 p. DONNAT Gaston: Cameroun, Algérie, Afrique - Afin que nul n'oublie, l'itinéraire d'un anticolonialiste, 400 p. GALLOJacques: Centrafrique - Ngaragba, maison des morts, 159 p. KAPTIJELéon: Cameroun Travail et main-d'œuvre au Cameroun sous régime français (1916-1952), 282 p. L6 Magatt~ : Sénégal - L'heure du choix. 107 p. L6 Magatte : Sénégal - Syndicalisme et participation responsable. 151 p.
l',

-

-

TITI

NWELPierre: Cameroun

religion Nyambe Bantu, 238 p. TRAORE Sékou : Afrique - la F.E.A.N.F.

- Thong

Likeng, fondateur de la

en France. 104 p. WON YU Eugène: Cameroun - De l'U.P.e. à l'u.e., un témoignage à l'aube de l'indépendance (1953-1961), 336 p.

BAR Mahmoud: Construire la Guinée après Sékou Touré, 208p. DJIBO BAKARY: Au service de l'Afrique. KALONDA-DJESSA Jean-Grégoire: Du Congo prospère au Zaïre en débâcle, 24Op. . KONATÉ Abdourahmane: Le cri du mange-mi/-Mémoires d'un préfet sénégalais, 238p. LO Magatte: SénégalLe temps du souvenir, 146p. OUORAM Tchidjo Stanislas: Cameroun - Par décret présidentiel...
~

Etc.

Nouk BASSOMB

LE QUARTIER SPÉCIAL
Détenu sans procès au Cameroun

L'Hannattan
5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'auteur

Nouk BASSOMB est né en 1955 à Douala (Cameroun). Persécuté en raison de son combat politique (upC/Manidem) pour l'instauration de la Démocratie au Cameroun, il a été emprisonné dans son pays, du 4 juillet 1976 au 10 juin 1980, sans qu'un quelconque procès ait eu lieu, sans qu'aucune condamnation n'ait été prononcée à son encontre, ni à l'encontre de ses camarades d'ailleurs. Après sa libération, il s'exile en France où il obtient un doctorat en archéologie (préhistoire, anthropologie, ethnologie). Se définissant comme un combattant pour les Droits de l'Homme et les Libertés, Nouk BASSOMB vit et travaille actuellement aux Etats-Unis. Il continue d'écrire, après ses précédents ouvrages:

- Le crabe noir, B. et E, Paris, 1987.

-

Le prélat majeur, B. et E, Paris 1988.

@ L'Hannattan, 1992 ISBN: 2-7384-1136-3 ISSN: 0297-1763

A Rithe NGALLE NDONGO.

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""""Yoko et Tcholliré: des prisons «de production» au Cameroun

AVANT-PROPOS

Ici, je raconte mon histoire personnelle, celle des quatre années, quatre longues années passées dans les geôles de feu Ahidjo, premier Président du Cameroun. Au moment où ce pourquoi nous avons lutté, la démocratie, semble naître au Cameroun, avec beaucoup de douleurs et d'incertitudes, je pense que cette histoire, qui à ma connaissance n'a pas encore été publiée (je parle de l'affaire des tracts) par un témoin oculaire, pourrait rappeler à ceux qui hésiteraient à tomber, à lutter, à souffrir que d'autres, jeunes et vieux, sont passés par là et que surtout l'esprit de résistance à l'oppression n'a jamais flanché chez nous. Cet ouvrage a pu voir le jour grâce à l'aide morale d'Amnesty Int~rnational.

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EXPLICATIONS - U.P.C.: Union des Populations du Cameroun. Ce parti politique, créé en 1948, mobilisa les populations «kamemnaises» pour l'auto-détennination et l'indépendance du pays. Quelque temps avant son assassinat, Urn Nyobè, l'un des pères-fondateurs, prononça ces mots: «Si j'avais voulu. je vous aurais gouvernés sous l'infâme tutelle; mais j' ai préféré ce doux nom de "rebelle" à celui de "ministre" dans un Etat pourri». Il demandait à son audience, (et aux générations futures), d'être la moralité du Kamemn, ce sur quoi doit être bâti le pays, loin des compromissions et corruptions du pouvoir. - KAMERUN: Version allemande de Camaroes (portugais), Cameroun (français) et Cameroons (anglais), cette orthographe fut adoptée par l'U.P.C. pour marquer sa non-compromission radicale avec l'administration coloniale française. Le nationalisme fondamental UPCiste continue à séduire et à mobiliser les populations kamemnaises aujourd'hui.
- M.A.NJ.D.E.M.: Manifeste National pour l'Instauration de la Démocratie. Front patriotique créé par l'U.P.C. en Août 1974, sa vocation principale était la lutte pour l'instauration de la démocratie au Cameroun. Mouen Gaspard et Ebelle TobOOfurent les chefs de son aile interne, de même que les initiateurs de l'héroïque mouvement populaire qui allait conduire à «L'Affaire des Tracts» de Juillet 1976.

- B.M.M.: Brigade Mixte Mobile, où, dans des cellules immondes d'une vingtaine de mètres carrés, l'administration coloniale puis les pouvoirs camerounais successifs ont entassé, par vingtaines, et sans distinction, les malades mentaux, les criminels de droit commun, les détenus d'opinion.
RE: Les Goulags camerounaissitués au centre et au nord du pays.

-

PRISONS DE PRODUCTION

DE YOKO ET TCHOLLI-

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PREMIERE PARTIE

L'ARRESTATION ET LA CELLULE
«Naturellement, que nous soyions massacrés par des éléments de notre peuple ou par des étrangers (colonialistes ou néo-colonialistes par exemple) ne revient pas exactement à la même chose. Si par exemple, un homme gifle son propre visage, il ne se sentira pas insulté; mais si un autre que lui-même le gifle, il se fâchera. Si donc un homme est assez crétin pour se frapper luimême, il mérite grandement les gifles qu'il recevrait de n'importe quel passant» Lu Xun, 16 juin 1925.

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Yaoundé, 4 juillet 1976.

C'était un dimanche matin. Onze heures du matin. Un dimanche. J'étais encore au lit. Dans ma chambre. Une toute petite chambre d'étudiant. Dans le quartier de Ngoa-Ekele.le Quartier latin de Yaoundé. Je n'ai jamais su pourquoi j'étais encore au lit ce jour-là. J'étais supposé aller déjeuner avec mon cousin Bakindè Yanga à Mvog-Ada. Et j'étais encore couché. Avec aucune envie de sortir du lit. Je me sentais si lourd... Il pleuvait au dehors. Une pluie fme. De temps à autre. j'entendais quelques gouttes frapper la toiture en tôle ondulée. L'air ambiant aussi était frais. Et sous les couvertures. il faisait si doux. A un moment donné. j'entendis des voix au-dehors. Ce doit être ici! disait l'une. Peut-être bien! répondit l'autre. Demandons à l'un de ces mômes. Hey! Hey. les enfants! Connaissez-vous quelqu'un ici qui s'appelle Nouk? Nouk Bassomb? Mmh fit une voix d'enfant. est-ce un étudiant? Un gars grand. beau? Est-ce que ça correspond à la description que nous avons de lui? demanda une voix d'adulte. Grand? Oui. Beau? Je ne sais pas. Mais voyons voir... Où est sa chambre? demanda encore la voix à l'un des enfants. Là! Je reconnus la voix d'un des enfants de mon logeur. Le timbre de l'enfant était joyeux. espiègle. TIcroyait certainement me rendre service et qu'il mériterait une pièce. Dès le début. j' avais compris que c' était la police politique. Trois jours auparavant. je fus informé par Makolle Makolle. sur le point d'aller en vacances à Douala. que Mukur'a Mukury avait été appréhendé. Et incarcéré. J'avais. pour ma part. décidé de rester à Yaoundé encore quelques jours avant d'aller en vacances aussi; alors. quelle importance? Et puis. ce n'était pas la première fois que Mukury était interpellé par la police. On le revoyait réapparaître le lendemain. le sourire aux lèvres et la ciga11

rette aux doigts, insouciant comme un premier communiant après la cérémonie. Toc, toc, toc... Qui va là? demandai-je. Toc, toc, toc... J'abandonnai la douceur de mon lit et allai ouvrir la porte. Commissaire Mbida! L'homme en face de moi, que je dépassais d'une bonne tête, était chauve. Complètement. Et assez fier de son œuf. C'était la chose la plus évidente de sa personne. Je la notais immédiatement. Derrière lui, en un coup d'œil furtif, je pus évaluer la situation: une douzaine d 'hommes au moins se tenaient là, armés jusqu'aux dents. Je me dis que je devais être considéré comme bien dangereux pour que douze barbouzes se déplacent ainsi avec mitraillettes, revolvers, pistolets, poignards et couteaux de closecombat... - Entrez commissaire, je vous attendais! lui dis-je. Je perçus chez lui un léger flottement, comme de la surprise. Comment savez-vous que nous venions? demanda-t-il en entrant seul. Mukury est entre vos mains depuis jeudi dernier. Et selon des sources autorisées, vous ne lui permettez aucun conseil légal. A-t-il un avocat? Il regarda autour de lui, manifestement peu désireux de se laisser aller à discuter, et fit signe à deux de ses sbires qui s'engouffrèrent plus qu'ils n'entrèrent dans la pièce, et en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, ils mirent la chambre à sac. De vrais professionnels. Ils ne trouvèrent rien d'intéressant pour eux. Mbida me regarda. C'est à ce moment que je notai sa moustache. Habillez-vous! commanda-t-il. Il y avait quelque chose de doucereux dans sa voix. De très ferme aussi. Il devait avoir l'habitude du commandement. Je m'exécutai. Allons-y! me dit-il quand j'eus fini de m'habiller. Il était le seul à parler. Je le regardai encore pendant un moment et pus considérer sa tête. Pas un poil ne s'y trouvait. Il devait se raser de près chaque matin. Son cuir chevelu était si brillant! Je fis un pas vers la porte. Il me rappela et me montra mon manteau accroché: 12

Je décrochai le manteau et sortis. Quelque chose aurait dû me dire à ce moment-là que je partais pour longtemps. Mais avec l'insouciance de la jeunesse, je pensais que j'allais pour un petit interrogatoire dans une chambre à air conditionné super climatisée - ce qui nécessitait et justifiait le manteau - et qu'on me laisserait aller aussitôt après l'interview. Faux, archifaux. J'étais dans l'erreur la plus complète. Au moment de ces événements, j'avais une vingtaine d'années. Vingt ans et neuf mois, pour être précis. Je venais de terminer ma première année d'université. Je le reconnais aujourd'hui, j'avais encore plein d'étoiles dans les yeux. Beaucoup d'espoir. De rêve. L'innocence... Ils ne me mirent pas de menottes. Ils m'entourèrent plutôt de leurs corps. Je marchais au milieu d'une douzaine de gars prêts à tirer. Ils ne trompèrent pourtant personne dans le quartier. Personne d'entre les nombreux badauds venus assister à l'arrestation du plus dangereux criminel du pays. Ha! N'essayez pas de nous tromper! fit une voix dans la foule. Arrêtez-le franchement! Je levai la tête et reconnus Edo Abega. Hum... * * * La distance à notre destination, la brigade mixte mobile (BMM), fut incroyablement longue. C'est parce que nous passâmes par deux fois sur certaines voies. Nous nous arrêtâmes une seule fois pour prendre Billé Sam Billé. Il fut aussi arrêté ce jour-là. Et on le fit même entrer dans la même voiture que moi. Le commissaire Mbida avait pris place à côté du chauffeur. Il ne m'adressa pas la parole pendant tout le temps que j'avais été seul dans le véhicule. Mais une fois Billé arrêté -lui et moi étions coincés entre deux colosses - il dérouilla sa langue. Billé, savez-vous ce qu'est le MANIDEM? demanda-t-il. Non, répondit l'interrogé; je n'ai jamais entendu ce mot, ou ce nom. Est-ce celui d'un oiseau? On dirait le nom d'un oiseau, de la famille des gallinacés, en fufuldé. Je connais la langue. Mon père fut instituteur à Maroua. 13

-

Prenez ceci, me dit-il, vous en aurez besoin!

Très drÔle.

Le commissaire Mbida ganta le silence un petit moment. - Et vous, Nouk? s'enquit-il sans se retourner. - Le MANIDEM est le Mouvement national pour l'instauration de la démocratie au Cameroun! répondis-je. Je parlais lentement, pesant sur chacun des mots. Il soupira. Avez-vous distribué des tracts dans la ville il y a quelques mois? - Oui. Et je ne sais pas pourquoi le bureau national a cessé de nous approvisionner... J'ai beaucoup aimé les discussions suscitées par ces feuillets dans tout le pays. Il se retourna et me regarda dans les yeux. Je soutins son regard.

* * *
Nous arrivâmes à la BMM aux environs de 13 heures. C'était une bâtisse sans étage, aux murs sales, qui passait inaperçue, sauf pour ceux qui en connaissaient l'usage, l 'histoire et la réputation. Il était mixte, l'usage: aussi bien pour les délinquants de droit commun que pour les détenus d'opinion, qui une fois là, subissaient le même traitement. Ce qui valait à cette institution une réputation lugubre dans la ville. La brigade était mobile aussi, ce qui signifie que son domaine de compétence et d'intervention était illimité, couvrant aussi bien la ville que la campagne. .

Il Y en avait une, de brigade, dans chaque chef-lieu de ré-

gion (ou capitale de province). Elles avaient été construites peu avant les indépendances, spécialement pour combattre, par la répression la plus violente, ceux qui luttaient pour l'indépendance du pays. Plusieurs avaient été amenés là, plusieurs n'en étaient jamais sortis. Etre mené à la BMM équivalait à avoir affaire avec la mort. Chacun dans le pays le savait. C'est pourquoi je me sentis inconfortable presque immédiatement. Le commissaire Mbida nous fit asseoir dans une espèce de salle d'attente. La réputation de cet endroit n'était pas surfaite. TI y avait quelque chose de bizarre dans ce building. De mauvaises vibrations flottant dans l'air, sftrement. Puis nous entendîmes quel14

qu'un crier fortement parce qu'on le frappait brutalement. D'ailleurs, il sortit quelques instants après entièrement couvert de sang, puis il disparut dans une pièce. Mon ami Billé Sam Billé se tenait les mains fennement. Je me dis que c'était pour se contrÔler. n y avait une étrange lueur dans ses yeux. Le commissaire Mbida sortit et l'appela. Je touchai le bras de mon compagnon pour lui donner du courage. Bille passa presque une demi-heure avec le commissaire Mbida, puis je l'aperçus flanqué d'un garde de l'autre côté du building. Un moment plus tard, ce fut mon tour d'être appelé. J'entrai dans une pièce sombre, lugubre. - Nouk, commença-t-il, pourquoi n'êtes-vous pas à Douala aujourd'hui? Ne se passe-t-il pas quelque chose de grand dans votre famille aujourd'hui? J'ai voulu n'être d'aucune gêne là-bas! répondis-je. Que voulez-vous dire? Supposez un instant que je sois arrêté au cours de la cérémonie; ma mère ne saurait si elle doit danser ou pleurer! Votre frère est en train d'être ordonné prêtre catholique romain, et vous donnez à Yaoundé, en attente d'être appréhendé? C'est incroyable pour moi. Il secoua son œuf. Je souris.

- Supposez maintenant que la foi catholique romaine ne soit mienne! dis-je. - Quelle est donc votre foi, Nouk, si ce n'est trop demander? - Je suis animiste!- si ce n'est trop dire. Il me regarda encore droit dans les yeux. Je soutins son regard. - Vousm'impressionnez, Nouk, vous savez. Je regardai autour de moi avec plus d'attention. Brrr... - Cette pièce a quelque chose d'impressionnant. Toutes ces photos épinglées aux murs... Je pense qu'il y a là tous ceux qui ont été exécutés dans ce pays: Bitjoka Bitjoka, Makanda Put, Ouandie Ernest... Enchaînés. Parfois, c'est une tête coupée,
bouffie. Comme là... Allons-nous être exécutés?

- Oh non! - Pourquoi utilisez-vous les faces et têtes des défunts pour impressionner les vivants? Même si vous les avez exécutés, ils sont morts aujourd'hui. Et ils méritent le respect da aux
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morts, non? Vous exposez leurs têtes là, pour impressionner. Pour moi, ce n'est qu'un triste spectacle. Vous exposez ces photos pour faire peur. Pour moi, vous vous faites honte. Le seul sentiment que vous suscitez en moi est le mépris. Profondément. Ne pourriez-vous leur accorder leurs droits sans qu'ils n'aient à lutter? L'interview tourna court. - Nouk, vous allez avoir du repos maintenant. Vous avez besoin de vous reposer. Vais-je rentrer chez moi? J'ai peur que non. Suis-je arrêté? Oui. Je flottai un moment Comment devrai-je me comporter ici? demandai-je après m'être ressaisi. Répondez juste aux questions. Et dites la vérité. Sans faire de l'esprit. Ça vaudra mieux pour vous. Nous sortîmes du bureau. Le commissaire Mbida appela quelqu'un. Menez-le à la cellule numéro 1O!ordonna-t-il à un garde en uniforme. Il tourna ensuite les talons et s'éloigna. Jamais plus il ne chercha à me parler, ce commissaire Mbida. * * *

Les cellules de la BMM de Yaoundé fonnent un U et sont
numérotées de 1 à 10. Pour aller à la cellule n° 10, je dus passer devant toutes les autres, pouvant ainsi voir tous ceux qui avaient déjà été arrêtés. Cellule n° 5, j'aperçus un cousin à moi, Njom Njom. Je fus surpris de le voir là. Et lui, en retour, fut choqué de me voir venir. Le garde ouvrit la porte et j'entrai dans la cellule n° 10. Trois hommes s'y trouvaient déjà: Hiag Bissek, un caractère très étrange; un Tchadien, boy d'une importante personnalité de la place - il était là pour avoir volé un sac de riz à son patron pour nourrir sa famille fuyant les affres d'un pays en guerre et un autre, dont la mise disait assez qu'il n'avait rien à faire avec les deux autres qui se partageaient un matelas. Il portait un

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jean neuf, une chemise légère et un élégant pull-over. Assis sur un morceau de tissu-pagne, il leva les yeux quand j'entrai dans la cellule et me considéra un bref instant. Viens-tu de Douala? me demanda-t-illorsque le garde ferma la lourde porte derrière moi. Il avait parlé en dwala. Je répondis dans la même langue. Non, on m'a arrêté ici à Yaoundé il y a moins de trois heures. Et puis, je ne suis pas un gars dwala. Je suis basa, né à Douala, ce qui explique que je parle la langue. Il se leva. Je m'appelle Mouen Gaspard, me dit-il. Nouk Bassomb. Dépaysé, je ne savais ni quoi dire, ni quoi faire. Que fais-tu dans la vie? Je suis étudiant à l'université de Yaoundé. Il me montra son petit bout de tissu-pagne. Viens donc t'asseoir ici. Partage mon petit bout de pagne! Je m'assis à cÔté de lui. Je me doutais un peu que tu étais étudiant. Quelque chose dans l'éclat du regard! Connais-tu Mukury? Oui. Nous l'appelons communément «de Julliot». Un drÔle de brave garçon. Est-il ici? je sais qu'il a été interpellé quelques jours plus tÔt. Oui, il est ici. Cellule n° 1. (Il se leva, s'approcha de la lourde porte métallique et appela:) De Julliot! De Julliot! Nouk est ici! Une voix s'éleva. Harlem! Harlem! (Ainsi m'appellent mes camarades de collège.) Mon visage s'assombrit à écouter cette voix. Dis-lui que je ne veux pas lui parler, dis-je à Mouen. Seulement lui était capable de donner mon nom à la police. TI est responsable de ma présence ici. On ne fait pas de révolution lorsqu'on n'a point de cÔtes matures! Mouen fit écho et revint s'asseoir à cÔté de moi. Hiag Bissek qui dormait s'éveilla à ce moment-là. Je le reconnus tout de suite. J'avais déjà vu auparavant ce personnage haut en couleurs. Par deux fois. Et écouté. Il avait I'habitude de donner des conférences «publiques», c'est-à-dire en plein air, d'un très haut niveau de culture, dans les campus. Le gars

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n'avait même pas besoin de tonneau comme estrade, chaire ou tribune. Il se mettait à parler et, à vue d'œil, son audience grossissait au fur et à mesure que le temps passait. Ce qui faisait le succès de ses discours, c'est que le bonhomme critiquait sévèrement le gouvernement, démontrant avec beaucoup de rigueur ses assertions. Ah, un nouveau venu! dit-il en ouvrant les yeux. Comment t'appelles-tu, mon petit gars? Je le lui dis. Que fais-tu dans la vie? Je le lui dis. Il éclata de rire. - Etudiant en sciences éco!... répéta-t-il. Je n'arrive pas à comprendre pourquoi les étudiants en sciences économiques ne
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disentjamais «scienceséconomiques»,mais «scienceséco»...
Certainement pour faire court! répondit Mouen. - Pourquoi les étudiants en sciences politiques, droit public, disent «sciences po», et non pas «sciences politiques, droit public»? - Pour les mêmes raisons! répondit encore Mouen. - Maintenant, pourquoi dès le premier trimestre, je dis bien le premier trimestre, pour tous les étudiants en première année de philosophie, tout problème devient «une problématique»? Là, Mouen ne sut plus quoi dire. Moi non plus. Hiag insista: Serait-ce pour faire plus court? Il n'eut pas de réponse. Et se tut aussi pour quelques instants. Un moment plus tard, il leva son regard vers moi. Quel est ton nom, m'as-tu dit? me demanda-t-il. Je lui redis mon nom et me mis à lui parler bassa. Il m'arrêta immédiatement. - Ne me parle pas dans cette langue. Seule ma mère a ce privilège. Je me tus. Mais un moment après, il me redemanda: Que fais-tu dans la vie? Je compris alors qu'il me provoquait. Je l'ignorai. - Je te parle! gronda-t-il. Se levant alors, il fonça presque sur moi. 18

Quand je te parle, tu ferais mieux de répondre, sinon tu devras changer de cellule! Je vis à l'expression de son visage qu'il ne plaisantait pas du tout. Je parle bassa aux Bassas ou je ne leur parle pas du tout, répondis-je. Si tu cherches la bagarre, on peut y aller tout de suite! Le langage que Bissek et moi tenions à ce moment précis n'étais pas dans les mots, plutôt dans le non-dit. Les Bassas ont un proverbe très couru dans leur univers traditionnel: «Ngwèègè i Kalpinda: nyingis!», ce qui signifie: «On ne connait la solidité d'un article de menuiserie que quand fortement on le secoue!». Le brave homme tentait de voir de quel matériau j'étais fait. Quand il comprit le message, il recula de lui-même. Je savais aussi que son frère était un colonel de l'armée régulière. Mais je n'en avais cure. Ce que je ne savais pas encore, c'est que c'est son propre frère qui l'avait fait boucler là. Et que ce n'était pas la première fois. Chaque fois qu'il y avait une situation d'exception à Yaoundé - comme des mouvements de grève et autres actions politiques dirigées contre le gouvernement - Hiag Bissek était sur la ligne de front, à la pointe de l'attaque. Alors le colonel n'avait d'autre alternative que de mettre son frère à l'ombre. Peu catholique? C'est ne pas comprendre les nécessités des compromissions politiques. Qu'est-ce que servir l'Etat - le plus froid des monstres froids, comme l'écrit Nietzsche - si ce n'est être capable de mettre son propre frère en prison, le tuer même si nécessité l'oblige, car il est d'une gêne potentielle? Hum... Mouen nous calma. Dix minutes plus tard, il dit: Une fois ici, peu importe ce qu'on était dans la vie civile, c'est la sagesse qu'on doit rechercher, elle seule aide à vivre ici. Et la sagesse exige qu'on se serre les coudes, qu'on se solidarise les uns avec les autres, qu'on oublie sa mauvaise fortune et qu'on se mette réellement ensemble. J'ai mal encaissé ce que tu viens de me faire dire à Mukury tout à l'heure, Nouk. Oui, je ne suis pas d'accord. En moins d'une heure de présence dans cette cellule, tu cherches la bagarre. Je ne suis pas d'accord non plus. Je ne veux pas que tu sois un casse-tête supplémentaire pour nous. Ce ne serait pas juste, tout simplement. Si tu pouvais seulement voir le corps de Mukury, tu n'en croirais pas tes 19