//img.uscri.be/pth/6a2b6a1af220428d7c431981e013a4a579664fb3
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 22,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Le renouveau indien aux Etats-Unis

De
368 pages
L'ouvrage analyse l'évolution de la situation des Indiens des Etats-Unis au cours de ces vingt dernières années, en replaçant les évènements marquant dans leur contexte institutionnel et historique global. Il s'attache à discerner et respecter la diverité des voix qui se sont faites entendre et présente la montée du "pouvoir rouge", l'action des Indiens sur la scène internationale, tout en abordant le renouveau social et culturel. La parole est donnée aux Indiens eux-mêmes et spécialistes des questions indiennes.
Voir plus Voir moins

LE RENOUVEAU INDIEN AUX ETATS-UNIS

Joëlle ROSTKOWSKI

LE RENOUVEAU INDIEN AUX ETATS-UNIS
Préface de André KASPI
Ouvrage publié avec le concours du Centre National des Lettres

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

En couverture: Enfant de la réserve sioux de Rosebud (Dakota du Sud). Photo: Nicolas Rostkowski.

@ L'Harmattan, 1986 ISBN: 2-85802-656-4

REMERCIEMENTS

Je suis heureuse de remercier ici ceux qui m'ont aidée à accomplir ce travail. Je tiens en particulier à exprimer ma gratitude à Sam Deloria, à Christian Feest et à Wilcomb Washburn, qui ont tous trois beaucoup contribué au développement des études indiennes. Je remercie aussi les Professeurs Guy J. Forgue, Claude Folhen et André Kaspi, qui m'ont encouragée à entreprendre cet ouvrage à l'issue de ma thèse. Dans un domaine trop longtemps méconnu, il convient d'appeler l'attention sur les activités du premier groupe de recherche européen - l'American Indian Workshop - créé dans le cadre de l'Association européenne d'études américaines. Je tiens à exprimer mon amicale reconnaissance à l'ensemble de ses membres, et tout particulièrement à Nelcya Delanoë, Jacqueline Fear et Elise Marienstras. Merci aussi à Monique Ciprut, Jenny Faerber, Michelle Ippolito, Maria Papa et à Lucienne et André Ribert.

A Mikolaj
et Aux Indiens des Etats-Unis que j'ai été amenée à connaître à leurs convictions, à leur détermination et à leur humour.
.

PRÉFACE

Les Etats-Unis des années soixante bouillonnaient d'idées nouvelles et de contestations globales. Les Noirs poursuivaient aux côtés des libéraux blancs leur longue marche vers la plénitude de leurs droits civiques. Les féministes revendiquaient l'égalité totale entre les sexes. Les minorités ethniques affichaient leurs différences. Les hippies annonçaient le changement des mœurs. La protestation contre la guerre du Vietnam prenait une telle ampleur que le président Johnson renonçait à se présenter aux élections de 1968. Et voilà que les Indiens, oui, des Peaux-Rouges comme on en voyait dans les westerns, prenaient d'assaut l'île d'Alcatraz dans la baie de San Francisco; que d'autres soutenaient un véritable siège dans le petit village de Wounded Knee; que d'autres, enfin, occupaient les bâtiments à Washington du Bureau des Affaires Indiennes. Tous se réclamaient du «pouvoir rouge ». Le slogan rappelait immédiatement celui du «pouvoir noir» et restait, malgré tout, très vague. Mais on devinait, pourtant, sa charge explosive, la revendication d'identité qu'il dissimulait, l'aspiration à une autonomie sociale et culturelle qu'il tâchait d'exprimer. Et les Américains regardaient, médusés et fascinés, le spectacle télévisé de l'agitation. Ces hommes et cesfemmes qu'on croyait disparus à jamais, dont le souvenir avait été enfoui au fond de la mémoire collective, qui ne pouvaient être que des silhouettes à cheval, filmées par John Huston ou par Raoul Walsh, existaient donc, faisaient connaître leurs sentiments, se battaient tout simplement pour ne pas mourir une deuxième fois et définitivement. Ils disaient haut et fort, avec humour, indignation et détermination, qu'ils étaient fiers d'être ce qu'ils sont. Ils revenaient de loin. A la fin du XIX siècle, les guerres, les maladies, l'alcool faisaient des Indiens d'Amérique du Nord une espèce en voie de disparition. Si leur nombre s'élevait à 2 9

ou 3 millions à l'époque de Christophe Colomb, il était tombé aux alentours de 100 000. Puis, il y eut une reprise qui passa inaperçue jusqu'au moment où, au recensement de 1960, on compta 523 591 Indiens. Aujourd'hui, ils sont sans doute un million et demi, encore qu'il ne soit pas facile de déterminer qui est indien et qui ne l'est pas. Première victoire, celle de la vie. La deuxième victoire fut politique. Le gouvernement fédéral n'est pas resté indifférent. Tout comme une fraction grandissante de l'opinion publique, il a pris conscience de la dette des Etats-Unis à l'égard des Indiens. Ce n'est pas seulement qu'ils ont été les premiers habitants du continent et qu'ils ont initié bien des pionniers blancs à l'exploitation des forêts, à la mise en valeur des terres vierges,
à l'existence dans
«

la sauvagerie».

Ils ont été aussi et surtout

les victimes d'une sorte de génocide, encore que le mot n'existât pas et n'eût pas été inventé pour décrire leur extermination systématique. Il y a cent ans, des Américains se sentaient coupables d'« un siècle de déshonneur» et s'employaient à réparer l'irréparable. Avec des résultats contestables, comme si, dans la paix et dans la guerre, les relations des Blancs avec les Indiens se heurtaient inévitablement à l'incompréhension, à l'ambiguïté et à la frustration. Joëlle Rostkowski a suivi patiemment l'histoire du renouveau indien. Une question sous-tend son enquête. Si les Indiens ont tout perdu au temps où ils disposaient d'une relative puissance, que peuvent-ils obtenir dans une société postindustrielle, pluri-ethnique certes, mais dominée malgré tout par les valeurs des blancs? Mènent-ils un combat d'arrière-garde? Sont-ils des marginaux qui se prennent pour des révolutionnaires? Peuvent-ils recourir à la non-violence et à la dérision pour se faire entendre? Ce sont à la fois les buts et les moyens de la stratégie indienne qui sont analysés dans ce livre. Les conclusions de Joëlle Rostkowski sont particulièrement intéressantes. Tout au long de leur histoire, les Indiens ont été divisés, écartelés entre les tribus et les aires culturelles, incapables d'opposer un front uni à la pression des blancs. En un mot, les Indiens n'existaient pas. Il y avait des Sioux, des Creeks, des Choctaws, etc. Cette fragmentation du monde indien a conduit à la catastrophe, même si l'unité indienne est une invention des autres, de ceux qui se refusaient à faire la moindre différence entre les «sauvages ». Aujourd'hui, la dispersion a cédé la place à une solidarité minimale. Il est possible de parler d'une conscience indienne, plus ou moins 10

vive, plus ou moins précise, en progrès constants. En outre, les revendications indiennes comportent une spécificité. Elles visent à obtenir la restitution des terres qui ont été transférées, souvent par laforce, aux Blancs. Du coup, il y a, dans le renouveau indien, ce que l'on pourrait appeler un parfum jeffersonien. Jefferson, à l'exemple des physiocrates dont il était le disciple, plaçait au-dessus de tous les «fermiers» les agriculteurs qui vivent dans l'indépendance puisqu'ils produisent ce dont ils ont besoin et portait un jugement sévère sur les villes, sur la civilisation industrielle, sur les ouvriers qu'il estimait trop dépendants des autres. Les Indiens aussi sont des adeptes des modes de vie traditionnels. C'est pourquoi leurs revendications comportent des points communs avec celles des écologistes et des défenseurs de l'environnement, si remuants depuis une vin¥taine d'années et responsables, en fin de compte, de profondes transformations des mentalités. Mais n'est-ce pas, du même coup, une manière de se tenir à l'écart? Les Indiens n'aspirent pas à bouleverser la société ambiante pour créer un nouveau mode de vie. L'avenir, ils le voient dans le passé, dans le retour à la tradition, dans le ressourcement. Offrent-ils alors un modèle aux autres? Certainement non, et d'ailleurs il est certain que ce n'est pas leur objectif Enfin, on voit bien en quoi le renouveau indien d'aujourd'hui se distingue des combats d'hier. Les Indiens ont à présent des alliés, qu'il s'agisse de mouvements noirs ou d'organisations blanches. Ils ne sont pas seuls. Bien mieux encore. Ils poursuivent leur action sur la scène internationale. C'est, à mon avis, l'aspect le moins convaincant. Est-il nécessaire et efficace de défiler, en costumes traditionnels, j1;eSqu'aux .bâtiments de l'Organisation des Nations Unies pour

rappeler que jadis il existait « des nations indiennes» ? Est-il
opportun et sans danger de donner la main à des partisans farouches de la révolution et de la subversion? Ne conviendrait-il pas de garder les distances indispensables et d'éviter les confusions? A ces questions et à beaucoup d'autres, Joëlle Rostkowski apporte des réponses qui ne laissent jamais indifférents. Elle n'a pas choisi un sujet d'étude comme on choisit un passetemps. Si elle s'intéresse aux Indiens, ce n'est pas pour satisfaire à notre nostalgie des siècles passés. C'est pour mieux approfondir l'analyse de la société américaine. Car, à travers l'histoire du renouveau indien, elle traite des métamorphoses des Etats-Unis, d'un pays qui ne reste jamais longtemps le 11

même et subit, d'année en année, les transformations les plus profondes. Au passage, elle nous rappelle que ce que nous croyons le mieux connaître évolue, prend d'autres formes et subit d'autres influences. .-Il est difficile d'effacer les vieux stéréotypes », écrit-elle. Et comment ne pas lui donner raison? Plus de .-sauvages », plus de guerriers vaincus, mais pas d'exaltation exagérée du mode de vie des Indiens, une juste appréciation des gens et des choses. Joëlle Rostkowski donne à ses lecteurs une belle leçon d'histoire, d'humilité et d'équilibre. Ce n'est pas le moindre de ses mérites. André KASPI Professeur à la Sorbonne

12

Une fois dans sa vie tout homme devrait concentrer sa pensée sur l'évocation d'un coin de terre. Il devrait se fondre dans un paysage qu'il a connu, l'observer de toutes les perspectives possibles, s'en émerveiller, s'y attarder. Il devrait imaginer le contact de la terre sur ses doigts à chaque saison et prêter l'oreille à tous les sons qui s'y font entendre. Il devrait imaginer tous les êtres qui y vivent et les moindres mouvements du vent. Il devrait se souvenir de la lumière éblouissante du midi et de toutes les tonalités de l'aube et du crépuscule.
N. SCOTT MOMADAY

Extrait de The Man Made of Words

Al Momaday

Préambule
Entretien avec N. SCOTT MOMADAY (Kiowa/ Cherokee) Propos recueillis le 2 avril 1985 à Tucson, Arizona
Pensez-vous qu'il soit possible de parler d'un renouveau Indien aux Etats-Unis?
,~

Ce mot peut se prêter à de multiples interprétations; mais on peut dire que l'on a assisté, depuis 1960, à un élan d'affirmation de l'existence indienne. Ces années ont été marquées par le mouvement pour la restitution des terres tribales et par les procès importants auxquels il a donné lieu, en particulier celui qui a abouti à la restitution du Lac Bleu des Indiens Taos. On ne trouve dans les journaux locaux ou nationaux que d'assez peu nombreuses références à ce processus, mais il s'agit d'un courant fondamental. En 1960, alors que je commençais à enseigner à l'université, je quittai de fait l'univers des terres indiennes, l'environnement qui a marqué mon enfance; depuis lors je vis en dehors des réserves mais je fais de fréquentes visites dans les lieux où j'ai passé mes premières années. J ai été élevé dans plusieurs cultures indiennes différentes. Je suis Kiowa, et mes voyages me conduisent souvent vers l'Oklahoma où je retrouve cette communauté; mais j'ai aussi vécu 15

au Nouveau-Mexique et en Arizona, notamment parmi les Jemez Pueblo, les Apache J icarilla et ceux de San Carlos, et j'éprouve un sentiment d'appartenance en quelque sorte intertribal à l'univers indien, qui est au cœur de mon œuvre. J'étais récemment en territoire navajo où j'ai assisté à un rite curatif et je me suis senti chez moi, parmi les miens. Ce sentiment était renforcé par la beauté du paysage navajo, un lieu selon mon cœur, et sans doute le cadre naturel que j'aime le plus. Je suis aussi très attaché à l'environnement des Jemez Pueblo, c'est là que vivent mes parents, et c'est le lieu qui inspira House Made of Dawn (La Maison de l'Aube). Cet environnement indien, sous ses aspects divers, qui est encore dans une large mesure à l'écart de la société industrielle et à bien des égards étranger aux valeurs qui y sont associées, nourrit sa propre perception du monde. On a assisté au cours de ce dernier quart de siècle à des changements importants. Un beaucoup plus grand nombre d'Indiens ont accédé à l'enseignement supérieur. Ces étudiants sont devenus des cadres, des professeurs, des artistes, des juristes. Cette percée dans l'enseignement supérieur est allée de pair avec un désir de préservation des cultures indiennes. Un certain nombre d'universités ont des programmes d'études indiennes, notamment Berkeley, Cornell, Darthmouth, l'Université du Nouveau Mexique et celle d'Arizona. Le grand enthousiasme qui a accompagné la création de ces programmes au cours des années 60 et 70 s'est ralenti, mais il s'est aussi stabilisé et on constate moins d'abandons en cours d'études qu'autrefois. Les juristes indiens, et notamment des personnalités de premier plan comme Vine Deloria, dont lès ouvrages ont eu un grand retentissement, ont joué un rôle déterminant dans le mouvement indien. Le fait que les Indiens aient fait parler d'eux au cours de ces deux dernières décennies, que des manifestations spectaculaires aient fait la une des journaux me semble positif. J'étais à Berkeley lors de la prise d'Alcatraz en 1969 et je peux dire que la très grande majorité de la population de la baie de San Francisco était alors portée par un grand courant de sympathie à l'égard des Indiens. Par la suite, le fait que la contestation ait parfois
débouché sur des confrontations violentes

-

ce fut le cas à

Wounded Knee en 1973 - déclencha aussi des réactions hostiles à l'égard de la population indienne; aujourd'hui, 16

il est vrai que l'on décèle encore quelques effets du courant anti-indien qui succéda à ce qui fut pour un temps un grand courant d'enthousiasme. Mais, dans l'ensemble, le mouvement qui a marqué ces vingt-cinq dernières années, conférant une plus grande visibilité à la communauté indienne, a eu de nombreux effets bénéfiques. Aujourd'hui les Indiens s'orientent vers de nouvelles formes d'action et d'expression, tant sur le plan juridique qu'en matière de développement et dans le domaine artistique. Je constate l'apparition de nouveaux talents. En matière poétique, en dépit de résultats inégaux et malgré une connaissance de l'anglais parfois encore insuffisante qui est une entrave à la perfection formelle, on décèle une inspiration authentique - parfois puissante. Sur le plan de l'expression visuelle, à côté de grands noms tels que Fritz Scholder, qui a su se libérer de l'inspiration purement traditionnelle, et de Re. Gorman, on trouve l'originalité d'un Cannon, prématurément disparu, et l'œuvre de jeunes artistes, tels que Virginia Stroud, Jaune Quick-to-see Smith et Randy Lee White, qui sont fidèles aux modes d'expression traditionnels mais qui ont su s'adapter aux techniques nouvelles. Je pense que l'on peut voir dans la diversité et la multiplicité de ces modes d'expression un nouvel élan plein d'ardeur mais encore fragile - qui trouve sa force et son originalité dans l'esprit et la beauté du monde indien.

17

~
,

.

' /! ~ : ~ U / (
I

'

I

'

!

/

!

l

. I

:!
I

1, '/ ' /
.
' "

l

U
-,-'
~

! c:;::;;
.\

Bah, qu'ils restent, quel mal pourraient-ils bien nous faire? (The Indian Historian)

1

La présence indienne aux Etats-Unis
ou

«Les Blancs ne seront jamais seuls»
« Lorsque

le dernier homme rouge aura péri et

que le souvenir de ma tribu ne sera plus qu'un mythe parmi les Blancs, ces rivages grouilleront des morts invisibles de ma tribu [...} ils seront peuplés de ceux qui vivaient jadis dans ce superbe pays et qui continuent de l'aimer; les Blancs ne seront jamais seuls. Qu'ils se montrent justes envers mon peuple, car les morts ne sont jamais dénués de pouvoir. Les morts, ai-je dit? Il n'y a pas de mort, rien qu'un changement d'état. » Seattle 1 (Chef des Duwamish). 1. Etrange destin que celui du chef Seattle, qui ne livra jamais un combat contre les Blancs et dont la capitale de l'Etat de Washington porte le nom depuis 1890. Il demeure dans l'histoire un symbole de l'éloquence des premiers habitants du continent américain et est aujourd'hui l'une des voix indiennes les plus fréquemment citées. Chef des Duwamish et des Suquamish du nord-ouest de la côte du Pacifique, il vécut d'environ 1786 à 1866 et assista aux négociations du traité de Port Elliot en 1855, par lequel une bonne partie des terres indiennes de la région furent abandonnées aux Blancs. A cette occasion, Seattle fit deux déclarations dont le texte est aujourd'hui conservé dans les archives nationales des Etats-Unis. Mais c'est le discours qu'il aurait prononcé une ou deux années plus tôt, en 1853 ou 1854, devant le nouveau Commissaire aux Affaires indiennes de l'Etat de Washington, le gouverneur Stevens, qui est devenu mondialement célèbre. Le texte qui circule aujourd'hui, dont l'authenticité a été partiellement contestée, car il en existe plusieurs 19

versions, fut rédigé par un certain Smith, sur la base de l'interprétation de l'allocution que le chef aurait prononcé dans sa langue maternelle. Smith laissa un témoignage de l'admiration que lui inspiraient l'éloquence et la dignité du chef, déplorant de ne pouvoir rendre toute la force et la beauté de ses paroles dans la version anglaise. Publié en 1877, plus de trente ans après avoir été écrit, le texte de Smith ne fut guère remarqué jusqu'aux environs de 1930. En 1931 il fut reproduit dans un magazine historique, le Washington Historical Quarterly par un nommé Clarence B. Bagley. Il ressort de recherches récentes que Bagley aurait ajouté certains passages au texte initial, et notamment la phrase: «Les Blancs ne seront jamais seuls. Qu'ils se montrent justes envers mon peuple, car les morts ne sont jamais dénués de pouvoir.» 20

1. LES RESCAPÉS DE LA CONQUÊTE DE L'OUEST
Nous sommes en train de disparaître de cette terre et pourtant je n'arrive pas à croire que nous sommes devenus inutiles, sinon Vsen 1 ne nous aurait pas créés. Geronimo 1, Apache chiricahua, 1906 Vous pensiez que John Wayne nous avait tous tués,. eh bien vous vous trompiez! Russel Means2, Sioux oglala, 1981

UN MILLION ET DEMI D'INDIENS AUJOURD'HUI

Eclipse et redressement L'histoire des Indiens des Etats-Unis a été marquée par un relèvement démographique rapide, succédant à un déclin longtemps jugé irréversible. La population autochtone de la partie du continent américain qui devait devenir les Etats-Unis a fait l'objet d'estimations variables, allant de un à dix millions, mais les chiffres intermédiaires de deux à trois millions sont couramment cités aujourd'hui. Sur la base de cette évaluation moyenne on peut dire que la population indienne officiellement recensée aux EtatsUnis, qui est proche d'un million et demi (1 382 000 d'après le dernier recensement, qui remonte à 1980) sera bientôt équivalente, après une longue éclipse, à ce qu'elle était au moment de la découverte de l'Amérique.

1. Mot apache pour Dieu; Geronimo, le célèbre chef apache, dit le «diable rouge» vécut jusqu'en 1909; c'est en 1905-1906 qu'il raconta l'histoire de sa vie (Mémoires; trad. française, Maspero, 1977). En 1886, lors de sa reddition, il déclara laconiquement: «Je galopais avec le vent, maintenant, je me rends, c'est tout.» Il mourut prisonnier de guerre. 2. The Observer, 8 novembre 1981.

21

Avec l'arrivée des colons européens et surtout avec la Conquête de l'Ouest, les Indiens, décimés par les conflits et les épidémies, connurent un déclin si rapide que l'on put à juste titre parler de race en voie de disparition. En cinquante ans, de 1800 à 1850, on enregistra une chute vertigineuse de la population autochtone, qui se trouva réduite de 600 000 à 250 000. A la fin du XIXesiècle, les Indiens n'étaient plus que quelque 200 000. Aux affrontements, sporadiques mais violents, s'ajoutèrent les ravages causés par les maladies, la famine, l'alcool et la prostration collective qui s'empara de l'ensemble des tribus. Les maladies furent au moins aussi meurtrières que les guerres; les nouveaux venus apportèrent avec eux la variole, le choléra, la tuberculose qui, s'abattant sur une population non immunisée, furent les meilleurs alliés de l'armée en lutte contre les Indiens. La variole toucha l'ensemble des tribus et on raconte notamment qu'en 1837, à la suite du passage d'un vapeur qui ravitaillait la Compagnie américaine des fourrures, elle se propagea au sein des tribus Blackfoot, qui perdirent deux tiers de leur population, des Assiniboin, qui virent s'éteindre des villages entiers, et des Mandan, dont le nombre déclina de 1 600 à 150. Dans la plupart des cas, la contagion se fit involontairement, du simple fait de la progression des pionniers en territoire indien; on sait pourtant qu'il y eut propagation délibérée de la variole dans un cas au moins: ce fut au cours de la conspiration Pontiac, juste après la guerre francoindienne de 1763; Pontiac, un guerrier Ottawa, avait attaqué Detroit et s'était emparé de plusieurs forts anglais; c'est alors que Lord Jeffrey Amherst, commandant des forces britanniques en Amérique du Nord, ordonna à ses subordonnés d'envoyer des couvertures infectées de petite vérole aux Indiens, tout en les autorisant à tenter n'importe quelles autres méthodes susceptibles de venir à bout d'une race qu'il jugeait «exécrable ». Mais la maladie, la famine et l'alcool continuèrent à décimer les tribus bien après qu'elles eurent rendu les armes; si l'on fixe d'ordinaire à 1890, date de la bataille de Wounded Knee, qui marque l'anéantissement des Sioux, la fin de la résistance armée des Indiens, il faut attendre presque trente ans de plus pour enregistrer le premier signe de redressement démographique notable. C'est en effet en 1917 que, pour la première fois, le Commissaire aux 22

affaires indiennes signala plus de naissances que de décès parmi les Indiens 3. Progressivement, à partir de cette date, et grâce à l'effet conjugué de l'amélioration des conditions de vie et d'un taux de natalité élevé, la population indienne marqua un redressement rapide et en vint à doubler de 1917 à 1960. Avec le recensement de 1960, la population indienne fait un bond en avant. Le Bureau de recensement enregistre à cette date 523 591 Indiens sur le territoire des Etats-Unis, ce qui traduit un essor considérable - une augmentation de 50 % - depuis celui de 1950. Peut-on dire que l'on assiste à une accélération marquée du redressement démographique indien? Cela semble indiscutable, mais encore faut-il signaler que de nouvelles procédures de recensement furent adoptées en 1960, qui eurent certainement une incidence sur les résultats. En effet, on décida en 1960 que chaque individu recensé serait désormais autorisé à définir lui-même son origine ethnique. Cette auto-identification fut un tournant décisif en matière de recensement car, dès lors, le sentiment d'identité raciale put avoir une influence directe sur les résultats démographiques. De toute façon, les chiffres du Bureau du recensement sont encore jugés inférieurs à la réalité par certains chercheurs ; le professeur Sol Tax, de l'Université de Chicago, est parvenu à des chiffres nettement plus importants que ceux du Service du recensement en incluant dans son évaluation de petites communautés telles que des «rancherias» ou d'autres groupes restreints ou isolés dont les recenseurs n'avaient pas tenu compte. En revanche, si l'on se réfère aux estimations du Bureau des Affaires indiennes, qui ne tient compte que des Indiens bénéficiant de ses services, c'est-à-dire de ceux qui vivent dans des réserves ou non loin de celles-ci, on ne parvient qu'à des chiffres beaucoup plus bas que ceux du Bureau du recensement. En effet, pour le Bureau des Affaires indiennes (BIA), tous ceux qui quittent les réserves, perdant ainsi le droit aux subventions que le Gouvernement fédéral est tenu de leur

3. Washburn, Wilcomb, E. : The Indian in America, Harper and Row, New York, 1975, p. 172. 23

verser tant qu'ils en sont résidents, cessent d'être Indiens. De même, les tribus qui ne sont pas sous la tutelle du Gouvernement fédéral échappent aux évaluations du BIA 4. Il Y aura toujours un certain nombre d'Indiens dont ne tiendront pas compte les recensements et les évaluations officielles. Il s'agit essentiellement, outre les naissances non déclarées et les groupes isolés, de ceux qui ont perdu contact avec leur groupe familial ou ethnique et qui font peu de cas de leur identité indienne. Quiconque n'a que 20 ou 10 % de sang indien peut aisément passer pour Blanc, voire asiatique; certains Indiens se disent italiens, espagnols, orientaux, pour dérouter leur interlocuteur ou se protéger dans certains milieux ou certaines professions, contre une éventuelle discrimination. En revanche, certains Américains racontent volontiers à leurs amis qu'ils auraient de lointains ancêtres indiens. Le nombre d'autochtones qui, au cours des années, se sont fondus dans le «melting pot », n'a jamais été précisément déterminé. Mais, avec le renouveau de la conscience indienne qui a marqué ces deux dernières décennies, on a assisté à un désir d'affirmation, et même de proclamation de l'identité indienne, qui suscite une fierté nouvelle et un désir de rattachement à un passé commun.

Indiens et fiers dePêtre
« Red is beautiful », «Indiens et fiers de l'être », «Ce sont les Indiens qui ont découvert l'Amérique », des slogans ont surgi, incitant les Premiers Américains à se rattacher à un pan-indianisme empreint d'une force nouvelle. Certes, l'identification tribale passe toujours en premier; on est Sioux, Apache, Navajo ou Iroquois avant que d'être Indien; mais l'ensemble des tribus a pris conscience de la nécessité de s'unir sous la bannière d'un mouvement national et le désir de retour aux sources, de redécouverte des

4. C'est le cas d'un certain nombre de communautés qui n'ont jamais été reconnues par le Gouvernement fédéral ou qui ont été déclarées «éteintes », Par ailleurs, les années 50 furent marquées par la «tertnination policy» (politique de suppression du statut fédéral (les réserves) par laquelle le gouvernement mit fin à ses obligations de tutelle à l'égard de certaines tribus (voir p. 73). 24

racines est passé par la fusion ou l'alliance politique et spirituelle avec les autres groupes. De même que la notion de négritude fit pour un temps oublier les frontières africaines, le sentiment d'indianité alla de pair avec le désir de regroupement intertribal. Tel fut au moins l'enthousiasme de départ qui anima le mouvement indien et qui fut mis à l'épreuve des faits, quand il s'agit d'élaborer concrètement un programme commun. Le désir d'affirmation de l'identité indienne se traduit souvent par le port de vêtements traditionnels, ou au moins d'éléments de costume inspirés du passé: chemises à franges, vestes de peau, bandeaux ceignant le front, bijoux artisanaux. La plupart des jeunes que l'on avait incités ou forcés - à se couper les cheveux pendant leurs études les laissèrent repousser et les portèrent flottants sur les épaules, en catogan ou nattés. Il y a un élément déroutant dans ce retour au passé car certains signes d'acculturation demeurent: le blue jeans a été presque universellement adopté et des éléments vestimentaires indiens se superposent à l'uniforme de l'Américain moyen; le blue jeans s'agrémente d'une chemise à franges et d'une ceinture indienne mais il est porté avec des bottes de cow-boys; dans les réserves on voit encore, surtout à l'occasion des rodeos, des Indiens coiffés de chapeaux à la J ohn Wayne. La marginalisation qui découle du port des cheveux longs et des vêtements traditionnels (les Indiens citadins savent qu'ils se ferment ainsi la porte de nombreuses professions) correspond souvent à un engagement politique: la plupart des leaders du Pouvoir rouge utilisent le costume indien comme un signe de ralliement, souvent à l'issue d'une métamorphose qui correspond à une certaine prise de conscience. Russel Means, de l'American Indian Movement (AIM) 5 rapporte notamment qu'avant d'adhérer

5. L'American Indian Movement (AIM), qui a été fondé en 1968, est devenu depuis l'organisation indienne la plus militante. Pendant les années 70 l'AIM parvint à constituer une force pan-indienne importante. En Europe, l'AIM, qui conquit une large audience, éclipsa pendant longtemps les autres organisations et les autres tendances. Les frères Means (Russel, Bill, Ted et Dace) qui sont à la tête de l'AIM, comptent parmi les personnalités les plus hautes en couleur et les plus controversées de la scène politique indienne. 25

à l'AIM il cultivait une élégance recherchée mais aux antipodes du style indien; surpris puis séduit par les vêtements ethniques des leaders du groupe, il se transforma totalement pour devenir bientôt le symbole même du Peau-Rouge, l'archétype du Sioux surgi d'un livre d'histoire, cheveux nattés, bandeau au front, mocassins aux pieds. C'est alors qu'il cessa de chercher à s'assimiler à la société majoritaire. Inversement, le Bureau des Affaires indiennes a longtemps soutenu qu'un Indien pouvait être considéré comme assimilé quand il portait des vêtements semblables à ceux des Blancs. Aujourd'hui, par réaction, c'est en costume indien que se présentent à l'ONU certains porte-parole, qon sans ostentation, pour se démarquer des centaines de représentants dont les différences nationales sont estompées par le port du costume de couleur sombre. Le désir de présenter cette image nouvelle est parfois qualifié de simple fantaisie vestimentaire, de folklore ou de provocation systématique et dérisoire, mais il est aussi inspiré par le désir d'affirmer aux yeux de tous une identité retrouvée, dont la force n'est d'ailleurs pas toujours proportionnelle au pourcentage de sang indien. En effet, c'est sans doute l'un des aspects les plus paradoxaux de l'évolution de ces vingt dernières années que de voir des Indiens de race pure, le teint cuivré, habillés à l'américaine et soucieux de faire oublier leur «différence », côtoyant des jeunes gens à peine typés, cheveux nattés, qui clament leur appartenance à une minorité. La nouvelle force des Indiens, c'est aussi leur jeunesse. En 1960, l'âge médian des Premiers Américains était de moins de vingt ans, c'est-à-dire de dix ans inférieur à celui de l'ensemble de la population américaine. Avec un taux de natalité estimé à presque le double du taux national, les Indiens vont bientôt cesser de ne représenter qu'un infime pourcentage de la population américaine. Déjà, dans certains Etats, notamment l'Arizona, le Nouveau Mexique et le Dakota du Sud, le vote indien peut avoir une influence non négligeable. C'est bien sûr à l'Ouest que l'on trouve le plus grand nombre d'Indiens et la plupart des tribus les plus importantes. Aux Navajo - anciens nomades sédentarisés s'ajoutent les tranquilles Indiens pueblo particulièrement soucieux de préserver leurs traditions et dont les villages, souvent blottis au faîte de plateaux escarpés, sont difficiles 26

d'accès et parfois interdits aux Blancs lors des fêtes traditionnelles. Les Navajo, avec une population de quelque 170 0006 habitants, une réserve aussi vaste que la Virginie occidentale (soit deux fois plus grande que la Belgique) se répartissent entre trois Etats: le Nouveau-Mexique, l'Arizona et l'Utah. Avec un territoire extrêmement aride mais fort riche en ressources minérales, des structures tribales particulièrement puissantes, ils représentent une force potentielle considérable avec laquelle il faut compter. Mais d'autres tribus du Sud-Ouest, et notamment les Apache (Colorado, Nouveau-Mexique, Arizona), qui sont moins

nombreux (quelque 25 000) 7 et ont des ressources plus
modestes ont démontré - en dépit d'une misère encore très grande - des capacités d'adaptation et de mutation étonnantes compte tenu des bouleversements sociaux, économiques. ~t juridi<Jues qui les ont affectés au cours de ces cent dermeres annees. Parmi les tribus les plus importantes en nombre, il faut

citer les Chippewa (plus de 70 000) 8 et les Sioux (quelque
80 000) 9. Ces derniers connaissent des problèmes de développement particulièrement graves et ils sont très actifs dans le mouvement indien; ils comptent parmi les éléments les plus militants du Pouvoir rouge; c'est à Pine Ridge, réserve sioux particulièrement deshéritée du Dakota du Sud que se sont produits certains des affrontements les plus violents du mouvement indien, notamment la prise du village de Wounded Knee, en 1973, qui ranima Ie souvenir du massacre de 1890. Mais il ne faut pas pour autant négliger l'importance des communautés qui vivent encore à l'est des Etats-Unis, notamment les Iroquois de l'Etat de New York et les Cherokee de Caroline du Nord, descendants de ceux qui échappèrent à la déportation en Oklahoma ou «piste des larmes». Avec plus de 40 000 Indiens, la Caroline du Nord est le sixième Etat des Etats-Unis (y compris l'Alaska) pour le nombre d'Indiens. A ces communautés importantes, tant à l'Est qu'à l'Ouest, s'ajoute la multitude des tribus qui ne représentent plus que
6. 7. 8. 9. Chiffres fournis par le Bureau des Affaires indiennes (1985). Ibid. Ibid. Ibid.

27

quelques milliers, voire quelques centaines ou quelques dizaines d'habitants. Certaines d'entre elles, notamment les tribus de l'Etat de Washington (Makah, Quinault, Yakima, Colville, Spokane) et celles de la Nouvelle Angleterre (Pequot, Penobscot et Passamaquoddy), négligées et presque oubliées pendant des générations, ont fait parler d'elles au cours de ces vingt dernières années, car elles se sont révélées parmi les plus déterminées du mouvement indien. En 1960, plus des deux tiers des Indiens officiellement recensés vivaient dans les réserves ou à proximité de cellesci; cette proportion a baissé depuis lors et on estimait au cours de ces dernières années que presque la moitié d'entre eux les auraient quittées. Toutefois, il s'agit d'évaluations fluctuantes car l'urbanisation des Indiens s'est traduite par des mouvements d'allées et venues entre le centre urbain et la réserve, plutôt que par une implantation définitive dans les grandes agglomérations; nombreux sont les Indiens qui ont quitté leur foyer, souvent pour échapper au chômage qui est un des fléaux des réserves et qui sont revenus quelques mois plus tard, découragés par leur expérience citadine. Les Indiens des villes ont joué un rôle important dans le mouvement indien; ceux de Californie inspirèrent l'occupation de l'île d'Alcatraz, qui fut envahie en 1969 pour être transformée en centre culturel où auraient pu se retrouver les Indiens souffrant de l'isolement dans les grandes villes de la région; ceux de Minneapolis furent à l'origine de la création en 1968 de l'American Indian Movement (AIM) et du Conseil international des traités indiens (International Indian Treaty Council ou IITC), qui émane de l'AIM. L'IITC, créé à l'origine pour faire respecter les termes des traités signés avec les tribus, fut un des premiers groupes indiens à acquérir une représentation au sein des organisations internationales et a son siège à New York, en face du bâtiment des Nations Unies. Nombre d'Indiens citadins, d'opinions et de tendances diverses, ont joué un rôle très important dans le soutien de leurs communautés. Des organisations telles que Ie Native American Rights Fund (NARF) et l'Indian Law Resource Centre (ILRC) qui apportent une assistance juridique aux tribus, ont leur siège à Washington. Le Bureau des Affaires indiennes, qui emploie un nombre non négligeable d'Indiens, a également son siège dans la capitale. Plusieurs villes universitaires 28

ont des départements d'études indiennes ou des programmes de formation destinés aux Indiens. Le flot irrégulier des migrations vers les villes, provisoire ou définitif, se poursuit; il est particulièrement significatif que la Californie ait remplacé le NouveauMexique au troisième rang des Etats comprenant la population indienne la plus importante.. La Californie est un des principaux pôles d'attraction pour la main-d'œuvre issue des réserves et il y a à Los Angeles une communauté indienne de quelque 25 000 personnes. Plusieurs autres villes (San Francisco, Tulsa, Oklahoma City, Phoenix, New York) comptent chacune plus de 10 000 Indiens. La présence indienne dans les villes, aussi minime qu'elle soit par rapport à l'ensemble de la population citadine, constitue un élément notable de la mozaïque ethnique américaine. Ces villes, ils ont d'ailleurs contribué à les construire. Les ouvriers du bâtiment indiens, et en particulier les Mohawk et les Onondaga (Iroquois) qui ont construit des quartiers entiers de Manhattan et d'autres grandes villes telles que Philadelphie, sont réputés pour leur absence de vertige - ou en tout cas par la fierté qu'ils mettent à maîtriser leur peur. Aujourd'hui, la tradition «d'acrobates des gratte-ciel» se perpétue encore dans un certain nombre de familles. D'une façon générale, quelles que soient les difficultés d'adaptation des Indiens à un milieu citadin anonyme, où les familles sont atomisées, les structures d'accueil souvent insuffisantes, la discrimination souvent très grande, négliger l'existence des Indiens citadins serait méconnaître la réalité indienne. Dans les Etats-Unis d'aujourd'hui, les Indiens sont présents - et font sentir leur présence; jusqu'au cœur même de ce qu'ils appelèrent autrefois «les prairies en ciment ».

29

II. CITOYENNETÉ ET CONDITION INDIENNE
Combien de fois, dans le cours de nos voyages, n'avons-nous pas rencontré d'honnêtes citoyens qui nous disaient le soir, tranquillement assis au coin de leur foyer... chaque jour le nombre des Indiens va décroissant. Ce n'est pas pourtant que nous leur fassions souvent la guerre, mais l'eau de vie que nous leur vendons à bas prix en enlève plus que ne pourraient faire nos armes. Ce monde nous appartient, ajoutaient-ils; Dieu, en refusant à sespremiers habitants la faculté de se civiliser les a destinés par avance à une destruction inévitable. Les véritables propriétaires de ce continent sont ceux qui savent tirer parti de ses richesses. Alexis de Tocqueville. Correspondance et œuvres posthumes, DES CITOYENS PAS COMME LES AUTRES 1866.

Certains Indiens ne sont citoyens que depuis 1924 C'est en 1924, par l'Indian Citizenship Act, que le Congrès a accordé la nationalité américaine à tous les Indiens nés sur le territoire des Etats-Unis. Cette décision fut l'aboutissement de l'évolution progressive de la situation des Premiers Américains, à la faveur de laquelle un certain nombre d'entre eux s'étaient vu accorder la nationalité américaine au gré de mesures sélectives et isolées et en vertu de certains traités. En 1924, environ deux tiers des Indiens étaient citoyens. A l'origine, citoyenneté et appartenance tribale étaient considérées comme deux voies antagonistes et incompatibles, deux orientations opposées et de valeur inégale. Ainsi, certains traités stipulaient-ils que les Indiens qui accédaient au statut de citoyen devaient cesser d'être membres de leur tribu. Leurs terres devenaient alors imposables et pouvaient être vendues comme celles des autres 30

Américains. Le statut de citoyeJ'î était présenté comme une distinction dont l'attribution répondait à certaines conditions spécifiques; par exemple, un traité signé avec les Potawatomi le 15 novembre 1861 prévoyait que pour accéder à la citoyenneté, les chefs de famille devaient être jugés
«

assez intelligents et avisés pour s'occuper de leurs propres

affaires ». Plusieurs mesures de naturalisation inclurent ensuite les mêmes exigences. Quand la naturalisation était conférée à un groupe par une mesure collective, celui-ci devait s'engager à suivre «la voie de la civilisation ». Bientôt, le mariage et la guerre vinrent s'ajouter aux sources de citoyenneté: à partir de 1888 en effet une femme indienne acquérait automatiquement la nationalité américaine en épousant un citoyen. Quand éclata la Première Guerre mondiale, on décida que les Indiens qui se portaient volontaires deviendraient immédiatement citoyens. Certains Iroquois s'étaient d'ailleurs montrés prêts à s'engager dans le conflit sans pour autant être désireux d'acquérir la nationalité américaine; se considérant comme membres d'une nation souveraine à part entière, ils avaient déclaré la guerre à l'Allemagne avant les Etats-Unis. Les Iroquois qui ne tenaient pas à acquérir la nationalité américaine, voyaient dans la naturalisation une menace à leur autonomie tribale. Ce point de vue trouvait d'ailleurs un écho au sein d'autres groupes. Quant aux Indiens qui auraient souhaité devenir citoyens américains et qui n'avaient fait l'objet d'aucune mesure spécifique en ce sens, ils se trouvaient dans une situation curieuse: en effet, ils ne pouvaient pas suivre le processus de naturalisation réservé aux étrangers car ils n'étaient pas placés sur le même plan. N'étant ni Américains ni étrangers, seulement sujets du gouvernement, ils ne pouvaient pas obtenir de passeport. En cas de besoin, une sorte de laissez-passer leur était délivré, les recommandant à la bienveillance des autorités compétentes. Ce statut insolite est caractéristique de la situation déroutante dans laquelle se trouvèrent les Indiens à mesure que leur place - et leur image - se transformait au sein de la société américaine. L'Indien, d'abord ennemi puis vaincu, apparaissait peu à peu comme un citoyen potentiel, mais son insertion dans la société américaine se faisait au/gré de l'imposante législation consacrée aux diverses tribus, qui aboutit bientôt à une inflation de textes improvisant une politique nouvelle 31

face à un «problème indien» sans précédent historique. Dans la deuxième partie du XIX'siècle, alors que les Indiens ne représentaient que quelque 2 % de la population, 30 % de la législation leur était consacrée. Les législateurs tentaient de s'adapter progressivement aux nouvelles perspectives d'avenir des survivants. L'Indien sembla bientôt digne d'être absorbé dans le melting pot, dans la meSJ.lre où il était prêt à céder ou à vendre une partie de ses terres et à tourner le dos à son passé. La cérémonie qui accompagnait au siècle dernier l'octroi de la citoyenneté américaine est particulièrement révélatrice de la métamorphose qui devait accompagner l'accession à ce nouveau statut: chaque postulant devait abandonner son nom indien et on lui faisait tirer une dernière flèche pour bien marquer qu'il était fermement résolu à abandonner son mode de vie traditionnel. Les hommes devaient toucher une charrue, symbole de la vie laborieuse de fermier qui s'ouvrait devant eux. Quant aux femmes, elles recevaient un sac à ouvrage et un portemonnaie, s'engageant par là même à économiser et à «se dévouer à leur foyer, comme les femmes blanches». L'octroi de la citoyenneté était vu comme un prélude à l'assimilation sélective des Indiens qui sauraient vivre selon l'exemple de leurs voisins Blancs. Le maintien des coutumes tribales et même la perpétuation d'un système de réserves culturelle ment et socialement autonomes n'étaient pas envisagés à Washington où les Présidents successifs et leurs administrateurs voyaient dans l'assimilation une perspective que les Indiens ne pourraient qu'accueillir sans réticence. Aujourd'hui encore, le mouvement indien, qui repose sur une volonté de préservation de l'héritage tribal, demeure mal compris dans un pays qui a absorbé des immigrants du monde entier. Comme le souligne Vine Deloria, lui-même sioux, l'un des écrivains les plus prolifiques et les plus écoutés du mouvement indien: «un aspect important de l'histoire des peaux-rouges est leur refus obstiné d'abandonner leur identité tribale et de devenir des citoyens américains comme les autres» 1.

1. Cité dans American Indian Law (Getches, D. ; Rosenfelt, Wilkinson, C. West Publishing Co, 1978), p. 19. 32

D. et

Conscrits et électeurs Depuis 1924, tous les Indiens nés aux Etats- Unis ont officiellement les mêmes droits et assument les mêmes obligations que les autres Américains. Juridiquement, il n'y a pas opposition entre citoyenneté et appartenance tribale. D'ailleurs, la plupart des Indiens - qu'ils soient résidents des réserves ou non - tentent de conserver leur affiliation tribale. Les Indiens disposent du droit de vote et sont tenus d'assumer les obligations militaires. La participation des Indiens aux deux guerres mondiales a resserré les liens entre visages pâles et peaux-rouges qui se trouvèrent enfin unis du même côté de la ligne de combat; de même que les généraux avaient rendu hommage à la bravoure de leurs adversaires durant les guerres indiennes, on en vint à s'incliner devant les ennemis d'hier qui luttaient sous l'uniforme des GI. Environ 25 000 Indiens participèrent à la Deuxième Guerre mondiale. A cette occasion, les marins navajo se distinguèrent da.ns la lutte contre le Japon: utilisant leur langue comme code secret ils purent déjouer la surveillance des Japonais. Le rédacteur en chef d'un journal indien (Lakota Times) mentionnait, dans un article du 9 novembre 1983, que les Indiens constituent le groupe ethnique qui, proportionnellement, a obtenu le plus grand nombre de décorations militaires dans l'armée américaine. Il soulignait que des milliers de volontaires Indiens ont participé à la guerre de 14-18, alors que la nationalité américaine n'avait pas encore été conférée à l'ensemble de la communauté indienne. Faisant allusion à son expérience personnelle pendant la guerre de Corée, il évoquait le jour où un marine américain lui avait dit: «Si j'avais à sélectionner un compagnon d'embuscade parmi les soldats de toutes origines, c'est un Indien que je choisirais, car ce sont les

meilleurs combattants.

»

Mais l'héroïsme n'alla pas toujours de pair avec une heureuse adaptation aux nouvelles perspectives de la vie quotidienne; le bouleversement du mode de vie traditionnel n'épargna pas nombre de conscrits qui, après leur démobilisation, furent brisés par les obstacles qu'ils rencontrèrent dans la vie civile. Il est un cas extrême mais exemplaire: celui d'Ira Hayes, l'Indien pima qui se distingua dans la lutte contre le Japon en 1945 et brandit le 33

drapeau américain au sommet d'une montagne pendant la bataille d'Iwo Jima. Son geste, immortalisé par un photographe, lui valut un triomphe public mais, après être reparti vers l'Arizona où il milita sans grand succès pour les droits de sa tribu, il sombra dans l'alcoolisme, fit l'objet de nombreuses interpellations en état d'ivresse et mourut dans la misère. L'intégration des Indiens à la vie civile se révéla plus difficile que leur participation à la vie militaire. Avec l'octroi du droit de vote à tous les Indiens en 1924, l'ensemble des tribus se trouvait en principe associé aux grandes orientations de la vie américaine; toutefois, l'électorat indien était alors encore trop peu nombreux pour se voir accorder une importance notable sur le plan national. Certains Indiens craignaient que cette mesure ne se traduise surtout par une perte d'autonomie au niveau des réserves, désormais intégrées aux stratégies politiques nationales. En revanche, d'autres accueillirent favorablement cette mesure globale, longtemps attendue. Du côté de l'électorat blanc, l'octroi du droit de vote aux Indiens ne fit pas l'unanimité; alors qu'il s'agit d'un droit non restrictif, qui s'applique à toutes les élections, qu'elles soient locales ou fédérales, l'exercice de ce droit se heurta à des réticences locales, surtout dans l'ouest. L'Arizona et le NouveauMexique refusèrent longtemps aux Indiens l'exercice effectif de leur droit de vote en alléguant des motifs constitutionnels. Cette situation, qui paraissait laisser indifférents certains chefs de tribus, se perpétua jusqu'aux années qui suivirent la Deuxième Guerre mondiale, quand de jeunes soldats revinrent du front dans de nouvelles dispositions d'esprit. Ayant risqué leur vie au combat, ils étaient résolus à faire valoir tous leurs droits de citoyens. C'est sur l'initiative de deux d'entre eux qu'un recours fut intenté en justice en 1948 et que l'Arizona et le Nouveau-Mexique durent finalement reconnaître aux Indiens le bénéfice réel de leur statut d'électeurs. Mais la législation ne put totalement venir à bout de la discrimination raciale. Un certain nombre d'Indiens, aujourd'hui encore, se considèrent comme des citoyens de deuxième classe et il arrive qu'il soit fait obstacle au statut égalitaire qui leur est conféré par la loi; c'est surtout dans les régions limitrophes des réserves que les tensions raciales sont les plus sensibles; les massacres du passé ont laissé de 34