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Le Retour des cendres de l'Aiglon

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Rocambolesque et mystérieux épisode de la Seconde Guerre mondiale, la destitution de Laval par Pétain en décembre 1940 fut déclenchée par un événement méconnu : le retour des cendres de Napoléon II, jusque-là conservées en Autriche et réclamées à plusieurs reprises par la France. Ce caprice de Hitler, admirateur de Napoléon et convaincu qu'un tel geste susciterait l'adhésion des Français, provoqua surtout d'intenses manipulations entre l'entourage de Laval, désireux d'attirer Pétain à Paris pour lui imposer un nouveau gouvernement collaborationniste, et les ministres de Pétain, décidés à en finir avec l'homme qui " souhaitait la victoire de l'Allemagne ". Dans un récit alerte, l'auteur retrace les quelques journées décisives précédant cette cérémonie, les revirements de Pétain, les réunions clandestines à l'hôtel du Parc à Vichy, le double jeu de certains acteurs et, finalement, le piège se refermant sur Laval, trop sûr d'avoir déjà gagné la partie. Le récit de ces journées capitales, au cours desquelles la France frôla l'invasion de sa zone sud par les Allemands, met en lumière les différentes factions qui se disputaient alors le pouvoir, et le fonctionnement chaotique et bouffon de l'Etat français dans ces heures sombres.
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Le retour des cendres de l'Aiglon

Georges POISSON

© Nouveau Monde éditions, 2006

24, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris

ISBN 10 : 2-84736-184-7

9782847361841

dépot légal : octobre 2006

n° d’impression :

Imprimé chez : Présence Graphique

À la mémoire de celle
à qui je ne lirai plus
ce que j’écris.

INTRODUCTION

L’histoire du retour des cendres de Napoléon, en 1840, a été bien souvent contée, et je m’y suis à mon tour essayé, il y a trois ans, en révélant quelques documents inédits. L’aimable accueil réservé à ce livre m’a donné l’idée d’évoquer un autre retour, celui des restes de l’Aiglon, en 1940. Dramatique et entaché de défaite, substituant à la somptuosité et à l’allégresse du siècle précédent la lugubre atmosphère entourant ce geste dérisoire de l’occupant allemand, ce retour est un caprice de vainqueur. Mais cette histoire jamais racontée, semble-t-il, eut une conséquence nationale : le retour du corps du fils de l’Empereur eut pour conséquence directe le renvoi de Laval le collaborateur, faisant un moment croire au monde entier que l’on pouvait encore espérer en la France. Il semblait intéressant de conter ces journées empreintes d’une atmosphère de drame permanent, par instant éclairée, de quelques épisodes pittoresques, en évoquant familièrement les acteurs de cette tragi-comédie : Pétain, Laval, Darlan, Brinon, Abetz… Étonnant coup de théâtre où le cadre conventionnel et thermal de l’hôtel du Parc à Vichy vit Pierre Laval, « dauphin » tout-puissant le matin, emmené le soir par la police qui lui obéissait la veille. C’était l’unique victoire de Napoléon II, d’ailleurs éphémère, dans la ligne des échecs vécus au long de sa vie par ce malheureux prince, lequel semble encore aujourd’hui n’être revenu à Paris que pour y constater la permanence de l’oubli : sur la colline de Chaillot aménagée en son honneur, aucune voie ne porte son nom et aux Invalides son beau cercueil de bronze est, depuis près de quarante ans, invisible.


Jean Tulard, Jacques Jourquin, d’autres encore encouragèrent ce projet, mais il fallait pour s’y intéresser un éditeur non exclusivement attaché à l’époque impériale. Mon ami Thierry Lentz, directeur de la Fondation Napoléon, eut l’heureuse idée de recommander – chaleureusement – ce manuscrit à Nouveau Monde éditions, associées à la Fondation mais en même temps spécialistes en histoire moderne et contemporaine. C’est ainsi que cet ouvrage a pu voir le jour. L’auteur s’en déclare très heureux et exprime ses remerciements à tous ceux qui ont bien voulu l’aider dans sa tâche, en particulier, outre les noms déjà cités, M. Jean des Cars, le docteur Maurice Catinat, M. Thierry Choffat, M. René Deck, M. Michel Denieul, M. Jean-Mathieu Gosselin, Mgr Otto de Habsbourg, Mme Irissou, en littérature Monique Difrane, M. Jean-Claude Lachnitt, M. Jean Macé, Mme Anne Muratori-Philip, Mme Christiane Petillat, conservateur général du Centre des Archives contemporaines, M. Olivier de Rohan, M. Éric Roussel, Mme Oksana Willer-Garin, le service historique de la Défense. Avec une expression anticipée de gratitude pour tous ceux qui voudront bien lui faire part de remarques provoquées par ce livre.


G. P.

CHAPITRE I

LA CRYPTE DES CAPUCINS

Dors ! mais rêve en dormant que l’on t’a fait revivre
Et que laissant ton corps dans son cercueil de cuivre
J’ai pu voler ton cœur dans son urne d’argent

Edmond Rostand
La crypte des Capucins


– Vous lui remettrez son uniforme blanc.

Cette célèbre dernière réplique de l’Aiglon, imaginée par Edmond Rostand avec son sens inné de l’effet théâtral, était la vérité même. Lorsque, le 22 juillet 1832, à Schoenbrunn, où la fenêtre de sa chambre s’ouvrait sur la Gloriette couronnée d’un aigle, celui qui avait été roi de Rome, puis Empereur des Français et, sacrifié à la haine et à la peur de l’Europe, n’était plus que duc de Reichstadt, eut fermé ses lèvres minces, on dépouilla son corps, tout de suite froid, de la chemise de nuit bordée de dentelle, on pratiqua une autopsie qui montra combien, des mois durant, les deux médecins les plus célèbres de Vienne s’étaient trompés sur l’état du prince1. Puis, après enlèvement du cœur et des viscères, on revêtit le corps de l’uniforme de colonel du régiment de Wasa, pantalon bleu brodé d’argent et tunique blanche à parements verts, ornée des plaques de deux ordres autrichiens.

La chambre mortuaire, restée intacte aujourd’hui, avait été celle de Napoléon, et père et fils y avaient reposé à vingt ans de distance, devant les tapisseries de Frans van den Bercht représentant des scènes paysannes hollandaises, à l’ombre d’un somptueux paravent japonais 2. Le corps de l’Aiglon resta exposé là toute la journée du dimanche, sans doute presque dépourvu de surveillance, car des objets familiers du prince furent dérobés et sa chevelure disparut presque entièrement, coupée boucle à boucle par des fidèles ou des amateurs de souvenirs.

Le lendemain, le corps fut transporté dans le salon des Laques, coiffé d’un chapeau et étendu sous un linceul blanc, dans un cercueil ouvert posé sur une table drapée de noir. Toute la journée, venue par le cabinet des Porcelaines – où les motifs décoratifs s’alignent sur toute la hauteur des parois – la foule défila, regardant la silhouette émaciée près de laquelle on avait placé le sabre que Bonaparte avait porté en Égypte et auquel son fils tenait par-dessus tout. Les visiteurs, visage grave, ressortaient par le salon des Laques où certains se souvenaient que Napoléon avait habité et rêvé, en face des portraits d’empereurs qui y figuraient avant et après lui. C’est ici, disait-on, qu’après Wagram, il s’était résolu à divorcer d’avec Joséphine, dans l’espoir de s’assurer cette postérité dont l’unique représentant gisait mort, maintenant, à quelques mètres de là.

L’intérieur du château, aménagé par Marie-Thérèse en 1744, n’avait pas changé : père et fils l’avaient connu tel que nous le voyons aujourd’hui encore.

Dans la nuit du 23, le corps, porté par deux chevaux en flèche, escorté de cavaliers portant des torches, fut transporté de Schoenbrunn à la chapelle de la Hofburg, drapée de noir et dont l’accès fut ouvert la journée durant à tous ces Viennois qui admiraient la prestance et la courtoisie du jeune prince, qu’ils n’avaient jamais, malgré la consigne, appelé autrement que « le petit Napoléon ». Mais cette filiation unanimement affirmée était officiellement niée par l’exposition, à côté du cercueil, de la couronne ducale, du collier de Saint-Étienne (car on ne lui avait jamais donné la Toison d’or), du bicorne militaire, avec l’épée et la ceinture d’officier supérieur. Des dignitaires de la garde autrichienne et de la garde hongroise, dans leurs somptueux uniformes rouges constellés d’or, avec bicorne ou bonnet à poil, étaient debout aux quatre angles. Des prêtres célébraient la messe à tous les autels.

Le corps du plus romantique des personnages historiques du XIXe siècle était exposé, visible, dans un double cercueil (il en avait fallu cinq pour son père), sur un lit de parade encadré de rangées de cierges. Sa taille paraissait exceptionnelle et sa figure, que reproduit aujourd’hui la sculpture de Klein3, avait été creusée par la maladie, mais personne à l’époque ne connaissait le masque mortuaire de Napoléon, pour s’aviser d’une ressemblance qui sera plus tard soulignée. Sur les marches, les armes du prince : léopards et chimères, qui avaient remplacé les « N » et les abeilles.

À deux heures de relevée, le cœur du défunt, enfermé dans une urne d’argent, fut porté par un chambellan à la chapelle de Lorette de l’église des Augustins, paroisse du palais, près du tombeau de Léopold II, tandis que ses entrailles, dans un vase de cuivre, étaient transportées par un carrosse de gala vitré dans les caveaux de la cathédrale Saint-Étienne. Ces pauvres restes n’ont pas, depuis, quitté leur emplacement4.

À cinq heures, le double cercueil fut déposé dans un lourd sarcophage de bronze mouluré aux flancs décorés de mascarons en tête de lion tenant dans leur gueule de gros anneaux. Il fut installé sur le char funèbre recouvert de maroquin rouge, qui partit, tiré par six chevaux blancs harnachés, encadré de la double haie du régiment de Wasa. La cour suivait dans des voitures de parade, accompagnée du roulement des tambours voilés de crêpe.

Par la Josephplatz, le convoi arriva, sur Neue Markt, devant la porte de l’église des Capucins que, pour son austérité, l’empereur Mathias et l’impératrice Anne avaient choisie pour abriter les tombeaux des Habsbourg. Le cercueil pénétra dans la nef, accueilli par le prince héritier Ferdinand, oncle du défunt, et tous les archiducs présents à Vienne. Un nouveau service fut célébré dans le chœur et, après une dernière absoute, le sarcophage fut descendu dans la crypte, où le comte Czernin, grand maître de la Cour, fut soumis au rituel questionnaire :

– Qui est-ce ? demanda le père supérieur.

– Je suis, répondit Czernin au nom du mort, Franz, duc de Reichstadt, de la race des Habsbourg.

– Je ne le connais pas. Qui demande à entrer ici ?

– Je suis le petit-fils de Sa Majesté l’Empereur d’Autriche.

– Je ne le connais pas. Qui demande à entrer ici ?

Alors, Czernin s’agenouilla.

– Je suis Franz, pauvre pêcheur, et j’implore la miséricorde de Dieu.

– Alors, tu peux entrer.

Le cercueil une fois en place dans une des salles souterraines, le Franzensgruft, Czernin, selon la tradition, le fit rouvrir pour montrer le corps au père gardien. Depuis cette minute, personne n’a jamais revu le visage de l’Aiglon. Le sarcophage fut fermé de deux clés dont une fut remise au prieur, l’autre déposée au Trésor impérial.

Le caveau primitif de l’église avait depuis 1633 servi de sépulture aux Habsbourg, mais c’est l’impératrice Marie-Thérèse qui, à côté, avait fait construire par l’architecte français Nicolas Jadot une vaste crypte en rotonde, le Kaisersgruft, pour placer son théâtral tombeau, que Napoléon visita à la lueur de torches tenues par des moines. Dans ce Saint-Denis des Habsbourg s’entassaient depuis ce temps, dans neuf salles successives, les lourds cercueils de bronze, dans un désordre poussiéreux, certains disposant d’un socle, d’autres posés directement sur le sol. Ce qui était le cas du sarcophage de l’Aiglon, sur le couvercle duquel une inscription latine lui restitua, après vingt-huit ans, sa véritable identité et sa filiation illustre :

« À la mémoire éternelle de Joseph-Charles-François, duc de Reichstadt, fils de Napoléon, empereur des Français, et de Marie-Louise, archiduchesse d’Autriche, né à Paris le 30 mars 1811. Au berceau salué du nom du Roi de Rome ; à la fleur de son âge, doué de toutes les qualités de l’esprit et du corps, d’une haute stature, d’un beau visage, d’une grâce singulière de parole ; remarquable par ses travaux et son aptitude militaires ; attaqué par la phtisie, la plus triste mort l’enleva dans le palais impérial de Schoenbrunn près Vienne le 22 juillet 1832. »

La Cour impériale prit le deuil pour six semaines.

Le cercueil du prince avait été déposé en face du tombeau de Marie-Thérèse. À côté de lui et le dominant en hauteur vint prendre place trois ans plus tard le lourd sarcophage de son grand-père l’empereur François II, le vaincu d’Austerlitz et de Wagram, entouré de ses quatre épouses5. Ils vont demeurer ainsi plus d’un siècle. Parmi les visiteurs, les Français regardaient le long cercueil du fils de Napoléon, et méditaient. Certains déposaient des violettes.

Mais, en dehors des visites touristiques, le souvenir s’effaça vite du mort de la crypte des Capucins. Lorsque Louis-Philippe, en 1840, décida d’envoyer chercher à Sainte-Hélène les restes de l’Empereur et de les inhumer sous le dôme des Invalides, il ne fut pas question de réserver le même sort à son fils, que de vieux Parisiens d’alors se souvenaient encore avoir vu pour la dernière fois en mars 1814, dans une revue du Carrousel, en uniforme de garde national, au moment où se construisait sur la colline de Chaillot le palais qui lui était destiné, vite interrompu6. Pour le roi des barricades, ramener solennellement le grand fantôme de celui qui avait dominé l’Europe était jouer avec le feu, et l’avenir le montrera. Demander le retour de son fils mort depuis huit ans seulement, et dont les oncles et cousins survivaient, aurait été, en langage politique, une inconscience, et personne n’en parla.

En revanche, dès son avènement, Napoléon III demanda à l’Autriche de lui restituer la dépouille de son cousin germain : François-Joseph s’y refusa obstinément. Fut-ce sur les conseils du vieux Metternich, qui depuis vingt ans gardait envers le mort la même hostilité, ou bien parce que l’on continuait de raconter, à Vienne, que la mère de l’empereur, l’archiduchesse Sophie, avait aimé le duc de Reichstadt, que des photos nous montrent tenant sur ses genoux les deux enfants, François-Joseph et son frère Maximilien, et que l’on soupçonnait l’Aiglon d’être le père du second ? Sans faire allusion à ces bruits d’ailleurs peu vraisemblables, la Cour de Vienne se contenta de préciser aux Tuileries qu’à ses yeux le mort illustre était toujours ce que l’on avait voulu faire de lui, un Habsbourg.

CHAPITRE II

ESPOIRS DE RETOUR

Le temps passa, et la dynastie autrichienne sombra peu à peu dans le drame. Dans la crypte des Capucins vinrent successivement rejoindre le duc de Reichstadt les cercueils de Maximilien, fusillé au Mexique (1867), de Rodolphe, mort à Mayerling, sans doute assassiné7 (1889), de l’impératrice Élisabeth, assassinée au bord du lac de Genève (1898), de François-Ferdinand, tué à Sarajavo (1914), premier mort d’un conflit qui en fit des millions. François-Joseph vint enfin les rejoindre en 1916, accablé par les ans, les deuils et les défaites8.

Deux ans plus tard, l’empire austro-hongrois s’effondrait, et la France, au rang des vainqueurs, aurait pu faire inscrire au traité de Saint-Germain le retour de l’Aiglon, populaire depuis Edmond Rostand. Il serait trop facile de dire que personne n’y songea : c’était le rôle des diplomates du quai d’Orsay d’envisager cette prestigieuse prise de guerre. Mais on peut supposer que Clemenceau, animé d’une véritable haine contre les Habsbourg, écarta l’idée. L’opinion n’en fut guère alertée.

La question ne fut véritablement posée qu’en 1930, en prélude du centenaire de la mort de l’Aiglon, et un mouvement consensuel se manifesta en faveur du retour : on y trouvait aussi bien le prince Murat que des leaders républicains comme Anatole de Monzie ou Paul Painlevé. Un comité se forma, présidé par Édouard Driault, président de l’Institut Napoléon9 et où le prince Murat jouait un rôle important, en vue de commémorer la mort de l’Aiglon et de promouvoir le retour de ses restes. Une superbe messe fut dite aux Invalides. Quant au retour des cendres, pour lequel furent récoltés des milliers de signatures, il y fallait l’accord de la famille impériale autrichienne, dont dépendait encore la crypte des Capucins. Le baron de Bourgoing, familier de cette famille, emmena au château de Steenokkerzeel, près de Bruxelles, où elle résidait, le général Koechlin-Schwartz, représentant en France du prince Napoléon (alors sous le coup de la loi d’exil) et délégué par le Comité. L’impératrice Zita et son fils l’archiduc Otto reçurent aimablement les envoyés, écoutèrent la requête et le second, en tant que propriétaire de la crypte, promit son accord si la demande était présentée par le gouvernement français. L’Illustration, toujours cocardière, marcha au canon et mobilisa son collaborateur Albéric Cahuet, l’auteur de Pontcarral, qui publia pour le centenaire une longue étude consacrée à l’Aiglon et aux possibilités de retour en France de ses restes10. En revanche, Octave Aubry, dans son livre Le Roi de Rome, paru en 1932, exprimait son scepticisme :

« Aujourd’hui, son cortège serait trop furtif. Ces restes, où les abriterait-on ? Aux Invalides ? Tout y est disposé pour que César dans sa rotonde dorme seul, veillé par les Victoires. Cette bière à ses pieds parlerait moins à l’esprit que restée captive… »

D’ailleurs, au sein du Comité s’affrontaient des opinions diverses au sujet du lieu d’inhumation du cercueil restitué. Certains, peut-être pour laisser à la figure de l’Aiglon sa spécificité de victime sans avoir été acteur, proposèrent d’installer ses restes à Rambouillet11, dans le palais construit pour lui et dont subsistaient, comme toujours aujourd’hui, certains bâtiments. Mais la majorité penchait pour le Dôme des Invalides, sans préciser en quel endroit du monument, où la place commençait à manquer.

« À mon retour, raconte Koechlin-Schwartz, j’en parle aussitôt à Édouard Herriot, ministre des Affaires étrangères, qui approuve le projet et fixe la date du 15 décembre 1940, pour marquer le centenaire du Retour des cendres. » L’avenir, un avenir tragique, devait faire que la date serait respectée.

« Le ministre, continue le général, décida même que les cendres de l’Aiglon arriveraient directement à la gare des Invalides » et seraient transportées sous le dôme « avec tous les honneurs militaires dus à un Grand-Croix de la Légion d’honneur ». Mais on n’en était pas à fixer des modalités : des oppositions se manifestèrent, en particulier celle de Paul-Boncour, espérant peut-être par là étoffer une carrière politique désespérément vide. Les aléas parlementaires firent basculer le gouvernement, qui entraîna le projet dans sa chute. Le nom de Napoléon faisait encore peur.

Une nouvelle tentative survint après Munich. Le 7 novembre 1938, un conseiller d’ambassade allemand à Paris, von Rath, fut abattu par un jeune Juif, Herschel Grynspan. L’affaire fit grand bruit en France et en Allemagne surtout, où elle provoqua dans tout le pays le pogrom nommé Nuit de cristal12 (7-8 novembre 1938). Mais le petit groupe d’utopistes français rassemblés dans l’association France-Allemagne et dont le porte-parole était Fernand de Brinon, que nous retrouverons, s’imagina que le régime hitlérien avait désormais atteint ses buts, quelque innommables qu’ils fussent, et que l’on pourrait essayer de rétablir avec lui une certaine entente cordiale : « Peace in our time », avait affirmé Chamberlain en rentrant de Munich. S’y joignaient certains de ces jeunes Français ayant découvert l’Allemagne d’après guerre et dont Brasillach écrivait qu’ils avaient « plus ou moins couché avec l’Allemagne et que le souvenir leur en restera doux ». Le gouvernement français, semblant partager cette utopie, invita Joachim von Ribbentrop à venir à Paris publier une déclaration commune, les accords Bonnet-Ribbentrop, dont la signature était prévue pour le 5 décembre. C’est à cette occasion que se manifesta un curieux personnage, que nous retrouverons vedette de la collaboration.

Jacques Benoist-Méchin, alors âgé de trente-sept ans13, beau garçon séduisant, ambitieux, volontiers impassible, dissimulant soigneusement son homosexualité, antisémite, avait jusque-là tâté de la musique, de la traduction, du journalisme, de la politique à l’association France-Allemagne et surtout de l’Histoire, comme auteur d’une Histoire de l’armée allemande (1938), très remarquée et dont de Gaulle faisait grand cas. L’Histoire, c’était un peu pour lui une affaire de famille : il descendait d’Alexandre-Edme Méchin, préfet napoléonien, fait baron d’Empire le 31 décembre 180914, et le bruit courait que Mme Méchin avait été la maîtresse de l’Empereur. Sans le confirmer, bien sûr, le jeune homme ne dédaignait pas de se faire appeler « baron Méchin », ce à quoi il n’avait aucun droit, car il ne descendait du préfet qu’en ligne féminine : Marie-Élisabeth Méchin (1832-1873) avait épousé Alfred Benoist, receveur des Finances, et leur descendant Stanislas Lucien Benoist avait obtenu par décret du 27 juin 1879 l’autorisation de relever le nom de son ancêtre, ce qui n’impliquait pas baronnie15. Est-ce au nom de cette filiation napoléonienne supposée que le jeune homme imagina de faire parler à nouveau du retour des cendres de l’Aiglon ?

Invité le 10 novembre 1938 à Berlin pour donner une conférence sur l’armée française et l’armée allemande, il fut convié le lendemain à la Wilhemstrasse par Ribbentrop qui, en prévision de son prochain départ pour Paris afin de signer les accords, lui demanda son avis sur l’accueil qu’il pourrait recevoir du public français. Benoist-Méchin essaya de lui faire comprendre que les récentes actions de force allemandes (rive gauche du Rhin, Autriche, Tchécoslovaquie) n’avaient pu soulever que réprobation à Paris. Ribbentrop ayant affirmé que le Reich n’avait aucune hostilité envers la France, son interlocuteur, « intellectuel égaré dans la politique » (Éric Roussel) lui suggéra un geste spectaculaire.

– Lorsqu’on est invité, dit-il, par une maîtresse de maison et qu’on n’est pas en mesure de lui rendre la politesse, on peut toujours essayer de lui envoyer un bouquet de fleurs, lui faire un cadeau…

– Quel cadeau voulez-vous que je fasse à la France ? Je ne vois vraiment rien qui puisse…

– Si, Excellence. Il y a quelque chose que vous pouvez faire. Et si vous le faites à temps, je suis sûr que votre visite à Paris se déroulera dans une tout autre atmosphère…

– Que voulez-vous dire ?

– Rendez-nous le cercueil du roi de Rome… Vous n’imaginez pas combien la figure de l’Aiglon est restée populaire chez nous ! C’est une figure de légende. Restituez-nous son cercueil pour que nous le placions aux Invalides, à côté de celui de son père. Ce geste touchera le cœur des Français et donnera à votre venue chez nous…

Le ministre ne le laissa pas terminer sa phrase :

– Je regrette de ne pouvoir donner suite à votre proposition. Je n’en vois pas l’intérêt. Ce serait un geste purement sentimental, sans aucune portée politique…

« J’avais fait de mon mieux, écrit Benoist-Méchin. M. von Ribbentrop n’avait rien à donner. »

En sortant de la Wilhemstrasse, le Français alla voir, près de là, le chargé des relations franco-allemandes, Otto Abetz, qui jouera jusqu’au bout un rôle dans notre histoire.

Longtemps établi en France comme professeur de dessin, ce Rhénan grand et large, âgé de trente-cinq ans16, familier des milieux culturels parisiens, organisateur de rencontres d’anciens combattants des deux pays, prônait le rapprochement allemand. Il avait même proposé d’inhumer dans la cathédrale de Strasbourg deux soldats inconnus, un Français et un Allemand. Marié à une Française, parfaitement bilingue, excellent connaisseur de notre littérature, il s’affichait plus francophile qu’il ne l’était. En réalité, inscrit au parti nazi depuis 1937 et attaché au « bureau Ribbentrop », il se faisait le propagandiste de son régime, ce qui lui vaudra d’être expulsé en juillet 1939.

Benoist-Méchin, avec lequel il sympathisa vite, lui raconta son histoire d’Aiglon, dont il vit tout de suite l’intérêt pour la cause qu’il servait, lui demandant comment il en voyait la réalisation. Jamais à court d’idées, le visiteur lui proposa de constituer deux comités, l’un allemand, l’autre français, composés de descendants de personnalités d’époque napoléonienne. Le comité allemand retirerait le cercueil de la crypte des Capucins et l’emmènerait solennellement jusqu’au pont de Kehl, au milieu duquel il le remettrait au comité français, qui le conduirait ensuite aux Invalides.

Abetz était enthousiasmé : il chargea Benoist-Méchin de constituer le comité français et promit de lui donner avant son départ des nouvelles du côté allemand. Quand il le rappela quatre jours plus tard, l’affaire avait pris de l’importance.

– J’ai cru devoir, fit Abetz, en parler au Führer17. Ce dernier a trouvé l’idée excellente et s’est exclamé : « C’est Benoist-Méchin qui a trouvé ça ! Comment Goebbels n’y a-t-il pas pensé avant lui ? C’est son rôle ! »

Et de téléphoner sur-le-champ à Seiss-Inquart, Gauleiter d’Autriche, pour qu’il entamât les formalités, et à Goebbels, pour lui asséner des observations bien senties. Or, ce dernier avait à l’époque chez lui un certain Pariani, chef des milices italiennes, auquel, ulcéré, il rapporta l’algarade qu’il venait de subir. Pariani, à son tour, fut indigné : rendre le fils du Corse, cette province que l’Italie revendiquait, ce fils que Napoléon avait osé nommer roi de Rome ! Peu après, Mussolini lui-même téléphona à Hitler : ce serait un geste inamical, contraire au Pacte d’acier.

Mais Hitler, maintenant fasciné par cette perspective, attachait d’autant plus d’importance au projet qu’on avait voulu l’empêcher de le réaliser. « C’est pourquoi, conclut Abetz, il m’a chargé de vous dire que si le moment présent ne se prête pas à sa réalisation, il le retient quand même et y donnera suite dès que les circonstances le permettront. »

On peut supputer, dès cette époque, les intentions des deux hommes : pour Benoist-Méchin, la restitution du corps de l’Aiglon serait de la part de l’Allemagne un geste d’entente destiné à faire oublier, si peu que ce soit, les agressions commises en Europe depuis deux ans et dont il espérait, après Munich, qu’elles n’iraient pas plus loin. Pour Hitler, dénué de toute intention amicale envers la France, c’était une nouvelle étape de son rêve du moment d’égaler et de dépasser les réalisations de Napoléon, lequel hantait son esprit comme Charlemagne avait hanté l’esprit de ce dernier. Hitler voulait imiter en charisme et en force de persuasion cet homme qui, comme lui, avait manifesté une soif d’espace inextinguible. Le retour des cendres de 1840 avait été voulu par la France, celui de 1940 le serait par l’Allemagne.

Benoist-Méchin demanda à Abetz de lui confirmer par lettre l’état de la question, ce à quoi l’autre consentit. Il publia cette lettre, incluant une phrase d’esprit bien national-socialiste :

« On peut voir un beau symbole dans le fait que le berceau du roi de Rome resterait à Vienne, le pays de sa mère, tandis que le cercueil serait déposé à Paris, aux côtés de son père, tel que le fils appartient dans son enfance à sa mère et dans son œuvre et sa mort à son père. »

On ne parla donc plus du projet, qu’Hitler garda en mémoire. Le 6 décembre, Ribbentrop signa l’accord au quai d’Orsay, au salon de l’Horloge, dans une atmosphère glaciale. Une visite des Invalides était prévue : le ministre y renonça à la dernière minute et repartit, dit Benoist-Méchin, « déçu et vexé ». Seul s’en étonnait le partisan de l’entente franco-allemande qu’était ce dernier : cette politique esquissée ne pouvait rester que lettre morte, Hitler étant bien résolu à poursuivre sa politique d’annexions et le gouvernement français se trouvant acculé à s’y opposer.

Le ministère Daladier se désintéressa de l’Aiglon, pour peu qu’il y eut jamais pensé, et l’initiative de Benoist-Méchin et ses amitiés allemandes n’eurent d’autre résultat que d’attirer sur lui l’attention du 2e Bureau, qui ne lui épargna pas les brimades, une fois mobilisé pour la « drôle de guerre ». Il subit, renonçant à en appeler au maréchal Pétain, qui l’avait connu enfant et le tutoyait18 : ils se retrouveront.

Moins de vingt mois après la venue de Ribbentrop, Hitler, victorieux, était à Paris. Le 23 juin, ayant atterri au Bourget, il prit place dans une grande Mercedes noire, accompagné de l’architecte Albert Speer et du sculpteur Arno Breker, le grand artiste officiel du régime, que les autorités hitlériennes comparaient à Michel-Ange, ce qu’il n’était pas tout à fait. C’est lui qui raconta la visite des Invalides :

« Après un examen détaillé du chef-d’œuvre d’Hardouin-Mansart, nous pénétrâmes à l’intérieur de l’édifice. Personne ne put se soustraire à la solennité de l’atmosphère qui y régnait… Hitler tenait sa casquette à la main, pressée contre sa poitrine. Il s’inclina. Un silence solennel et imposant nous entourait…

« Nous espérions en secret, nous attendions même qu’Hitler trouvât des paroles à la mesure du lieu et du moment. Quelque chose d’absolument inattendu se passa alors : il parla du duc de Reichstadt, le fils de Napoléon, dont les restes reposent à Vienne. Estimant que la restitution de sa dépouille serait un geste magnifique, susceptible de sceller la réconciliation avec le peuple français, il donna l’ordre de faire transférer les cendres du duc de Reichstadt à Paris pour qu’elles fussent placées aux côtés de son père19