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Le Rital (1 - Dans l'Enfer de l'Isonzo)

De
286 pages
Lorsque, en 1902, à cinq ans et demi, Carlo débarque en Provence avec des parents fuyant la misère en Italie, il est loin d’imaginer que l’eldorado escompté par les siens ne sera jamais à la hauteur de leurs espoirs.
Souffre-douleur d’un parâtre alcoolique – avec lequel sa mère s’est mise en ménage à la suite du décès accidentel de son père – il fuit la maison familiale, à huit ans et demi, une nuit d’avril 1905. Petit Poucet perdu au milieu de la forêt, il est recueilli, dans un premier temps par des bouscatiers travaillant dans les bois environnant le village de la Cadière.
Employé ensuite alternativement comme ouvrier agricole et charretier, il traverse – à partir des années 1912 et alors que les bruits de bottes se font entendre dans toute l’Europe –, à l’instar de ses compatriotes résidant dans l’Hexagone, une période agitée pleine de haine envers des migrants accueillis dans un pays que l’Italie risque un jour de combattre du fait de son appartenance affichée à la Triplice – la France étant, elle, dans le camp opposé.
En 1915, l’Italie rejoignant finalement, et contre toute attente, la Triple Entente, il part combattre – comme tous les Transalpins résidant dans l’Hexagone – l’Autriche-Hongrie, l’ancienne alliée de l’Italie, dans le Trentin puis dans l’Isonzo où il est grièvement blessé, le deuxième jour après son arrivée…
Inspiré d’une histoire vraie, ce roman retrace, à travers le parcours du personnage principal, le long cheminement vers l’intégration des Italiens arrivés en France au début du XXe siècle, époque tourmentée durant laquelle beaucoup d’entre eux, après avoir été confrontés au racisme ordinaire, seront obligés de retourner dans un pays dont ils ne pratiquent plus la langue, pour aller combattre leur ancienne alliée, l’Autriche-Hongrie, avant de revenir et continuer à subir, pour la plupart, la discrimination.
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LE RITAL
I
Dans l’Enfer de l’Isonzo
Tom SAVEL
© Éditions Hélène Jacob, 2014. CollectionLittérature. Tous droits réservés. ISBN : 978-2-37011-212-5
À la mémoire de Charles B. dont l’histoire tourmentée a inspiré ce roman.
Tous mes remerciements à Céline, Sibylle et Véronique, mes premières lectrices, pour leurs remarques pertinentes et leurs judicieux conseils.
I
Le hameau de Ramats s’accrochait aux flancs de la montagne piémontaise comme une patelle à son rocher. Situé sur la rive gauche de la Doire, au nord-est de Chiomonte, on y accédait par une route sinueuse, à la déclivité impressionnante et bordée de précipices où quelques hommes avaient déjà laissé leur vie. Les imposantes barres rocheuses qui enclavaient la vallée donnaient au décor, à la nuit tombée, une allure dantesque. C’est là que Carlo Sibille avait vu le jour le 22 novembre 1896, dans une maisonnette dépourvue de tout confort et aux murs souillés de suie, située à flanc de montagne. Malgré la beauté du cadre environnant, la demeure était, du fait de son exposition, sombre et triste ; à l’instar des maisons alentour, elle ne disposait en outre ni de l’eau courante ni de l’électricité. La famille cultivait quelques arpents de terre aménagés en terrasses ; des vignes qui produisaient, les années fastes, une piquette aigrelette dont l’excédent était vendu dans les rues de Chiomonte. Le père, Salvatore, exploitait cette glèbe ingrate sur laquelle poussaient également quelques légumes – pommes de terre et céleris-raves –, en quantité insuffisante toutefois pour subvenir aux besoins du foyer. Originaire de Chiomonte, l’homme était un robuste gaillard, dont la taille approchait le mètre quatre-vingts. C’était un être dur à la tâche dont le regard acéré, sans doute lié à l’enfoncement des yeux dans ses orbites, transperçait ses interlocuteurs. La barbe hirsute qui ourlait son visage au nez aquilin accentuait un peu plus encore son regard d’aigle qu’obstruaient quelques mèches rebelles échappées de son abondante chevelure rousse. 1 «Salvatore il rossocomme certains l’appelaient amicalement, était rarement l’objet» , d’inimitiés ; tous, ou presque, avaient plaisir à venir deviser avec lui autour d’un verre, chez Gina, l’une des gargotes de Chiomonte, le lieu où l’on avait le loisir de refaire le monde à sa façon… Là, il n’était pas rare qu’après moult diatribes bien arrosées, chacun reparte chez soi, ou du moins essaie de le faire, en titubant. La mère, Clara, était une belle brune élancée, originaire du hameau qu’elle n’avait jamais quitté. Issue d’une famille de paysans indigents et totalement illettrés, elle était la seconde d’une fratrie de quatre enfants comprenant autant de frères que de sœurs. La parenté occupait une demeure très modeste, à l’extrémité de la bourgade. L’habitation était dépourvue de 1 Salvatore le roux.
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chambres. Les parents dormaient donc dans l’unique pièce composant la masure : une salle exiguë faisant à la fois office de cuisine, de salle à manger et de chambre à coucher. Le lieu était des plus jansénistes : une table, six chaises et une armoire bringuebalante, faisant fonction de vaisselier, en composaient l’essentiel. La lumière pénétrait principalement par la porte d’entrée et une fenêtre aux carreaux noircis, à droite. Au fond de la pièce, un évier en pierre jouxtait une cheminée perpétuellement allumée, la cuisine se faisant dans l’âtre. La fratrie, elle, dormait dans la paille d’une grange attenante, fréquentée par des rats friands des salaisons suspendues aux poutres. Là, il était fréquent que, durant la nuit, les rongeurs passent hardiment sur les couvertures des dormeurs pour traverser le fenil… Tous, sauf Clara, étaient alcooliques. Le cadet, Silvio, était un jeune homme infatigable, continuellement ivre. Du fait qu’il dormait très peu, il se levait, dès potron-minet, encore imbibé des excès de la veille. Et son premier geste, sitôt debout, était d’ouvrir trois 2 «bouteillounsvin – un de chaque couleur – qu’il partageait avec ses parents, Gina la» de sœur aînée et Alessandro le benjamin. Hormis Clara, donc, personne n’absorbait une quelconque nourriture solide durant ce petit-déjeuner copieusement aviné. Tout juste un infâme café turc, contenant plus de marc que de liquide, venait-il clore la beuverie matinale… Gina était déjà sujette aux crises dedelirium tremens. Le rythme de ses hospitalisations d’urgence pour désintoxication s’était, depuis quelque temps, accéléré. Silvio, lui, malgré son jeune âge, avait été à plusieurs reprises l’objet d’accidents vasculaires cérébraux, ce qui n’augurait rien de bon. Voulant fuir cet environnement sordide, il n’était pas rare que Clara parte pour de longues journées, à travers les sentes et les layons bordés de sapins blancs, d’épicéas et de pins sylvestres, là-haut, seule dans la montagne, pour aller tutoyer le ciel. C’est d’ailleurs au cours de l’une de ses randonnées solitaires qu’elle avait rencontré Salvatore, tout à fait par hasard, pendant une cueillette de champignons. Elle n’avait alors que seize ans ; lui, vingt-trois. D’abord impressionnée par sa stature, elle avait tout de même fini, après quelques tergiversations, par céder à ses avances. Les promis s’étaient ensuite retrouvés à maintes reprises, le manège se prolongeant jusqu’à ce 21 juillet de l’an de grâce 1895 où ils s’étaient dit « oui » dans la petite église de Santa Maria Assunta, à Chiomonte. Quinze mois plus tard naissait de leur union Carlo, leur fils. Le couple s’était depuis installé à Ramats, dans une demeure austère dont le toit de lauzes
2 Terme piémontais désignant de grosses bouteilles de 2 litres à fermeture mécanique.
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laissait pénétrer la froidure et la pluie. Du fait de son exposition nord, l’habitation était sinistre et glacée. La maison de pierres comprenait une pièce unique dans laquelle la lumière ne pénétrait que par les carreaux maculés de la porte d’entrée et du fenestron jouxtant celle-ci. Son équipement était on ne peut plus spartiate : une table, quatre chaises et un vaisselier de frêne, bancal, en constituaient l’essentiel. Au fond, face à la porte d’entrée, trônait une impressionnante cheminée où était suspendu en permanence, au-dessus de l’âtre, un chaudron ; à gauche du foyer, le couple avait disposé le lit. À côté, le berceau. Les époux vivaient chichement : principalement de la vente de vin, les années fastes, et de la maigre récolte que la terre daignait leur accorder, la plupart du temps. Afin d’améliorer l’ordinaire, Clara aidait quelquefois des familles plus aisées aux travaux des champs, ou jouait les nurses. Mais, malgré tous ses efforts, le couple demeurait dans le dénuement le plus total. Pourtant, nonobstant leur misère, jamais une dispute n’était venue ternir leur union… Clara adorait cet homme bon, à la corpulence puissante, à la barbe en broussaille et au regard aigu, pour qui l’enfant passait avant tout le reste. Aussi, malgré les maigres moyens dont disposait la famille, le garçonnet était devenu, à quatre ans, un petit être vigoureux à la personnalité déjà affirmée. Le plaisir suprême de Salvatore était l’accueil que celui-ci lui réservait lorsqu’il rentrait le soir, une fois les livraisons terminées. Alors, rien n’aurait pu l’empêcher de regagner son foyer : ni la boisson – souvent excessive – ni les intempéries. Et ne serait-ce que pour ce plaisir-là, qu’il pleuve ou qu’il vente, Salvatore partait vers Chiomonte, dès potron-jaquet, pour aller vendre son vin, « pour lebambino». En ce 2 novembre 1900, tel avait été, encore une fois, le cas. Malgré les supplications de Clara, pour qui rien ne devait se faire le jour des Défunts, Salvatore avait attelé la mule et chargé quelques barriques dans la charrette. * * *La journée lui avait ensuite paru interminable. Des pluies diluviennes s’étaient abattues sur toute la région et les hautes parois encaissant la vallée n’avaient cessé de renvoyer d’effrayants roulements de tonnerre, sans discontinuer. Cela faisait déjà une bonne heure au moins que la nuit était tombée. Clara était très angoissée, en proie à un mauvais pressentiment. Cette douleur qu’elle avait ressentie dans la poitrine, une demi-heure plus tôt, n’augurait rien de bon. Elle en était certaine. Et puis, comme si son angoisse ne suffisait pas, voilà qu’elle n’arrivait pas à consoler « lebambino» qui, en pleurs, réclamait son père. Et lorsqu’elle entendit toquer à la porte, elle sentit son cœur s’emballer, terrorisée par ce qu’elle redoutait d’entendre. Ils étaient là, fantomatiques, trois hommes complètement
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trempés, la tête basse et le chapeau à la main. Alors elle se mit à hurler, tandis qu’elle tombait à genoux. Un hurlement sinistre, empli de douleur et de désespoir. C’est dans le virage du mort – ainsi baptisé depuis l’accident tragique de 1850, au cours duquel un homme avait perdu la vie – que s’était produit le drame. L’enquête menée par les carabiniers avait démontré qu’en ce 2 novembre, compte tenu des pluies diluviennes qui s’étaient abattues durant toute la journée sur la région de Chiomonte, Salvatore n’avait pu effectuer sa tournée. Il était resté chez Gina où il avait passablement éclusé. Le soir venu, malgré les exhortations à ne pas prendre la route, formulées par plusieurs des personnes présentes dans l’estaminet, l’homme était reparti, les barriques toujours pleines sur la charrette, empruntant une voie rendue glissante du fait des nombreuses coulées de boue générées par le déluge. Que s’était-il passé ensuite, exactement ? Nul ne le saurait sans doute jamais. Il est probable cependant qu’une fois arrivée dans le funeste virage, la mule, déjà vieille, se soit mise à patiner à cause du chargement inhabituellement lourd, et que tout l’attelage soit allé dans le précipice jouxtant l’endroit. Étant donné la profondeur du ravin, l’homme avait été retrouvé méconnaissable, complètement désarticulé, un bras arraché par la voiture qui lui avait roulé dessus. On avait fortement suggéré à son épouse de ne pas aller reconnaître le corps, ce qu’elle avait fini par accepter, non sans quelques remords ultérieurs. * * *La vie, depuis, avait repris son cours… La misère, franchi un palier supplémentaire. Alors Clara avait dû se résoudre à commettre l’irréparable : des hommes venaient la voir. Contre quelques deniers, des ploucs avinés se jetaient sur elle ; des pedzouilles incultes, des rapaces à l’affût du malheur qui, en échange de quelques piécettes jetées dédaigneusement sur le sol, osaient venir se permettre de faire ce que leurs propres épouses n’auraient jamais accepté. Carlo, évidemment, était tenu à l’écart, les ébats ayant lieu derrière un rideau tendu entre le berceau et le lit. Toutefois, même s’il ne pouvait la voir, il entendait souvent sa mère cracher et pleurer, une fois les visiteurs partis. Il en voyait défiler des « tontons », comme il les appelait, le petit Carlo… Mais depuis quelque temps, il y en avait un qui venait beaucoup plus régulièrement que les autres… Contrairement à Salvatore, Francesco Dominati était plutôt de taille moyenne et tout en rondeurs, ce qui, compte tenu du fait qu’il buvait beaucoup, lui avait valu le surnom de
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3 «Barilede Turin, ville où il avait vu le jour le 20 octobre 1865, l’homme avait» . Originaire un visage rougeaud parsemé de boutons et portait une épaisse bacante à la gauloise. Son alopécie prématurée – il n’avait que trente-cinq ans – ajoutait à la rondeur de son visage au milieu duquel trônait un nez en forme de betterave fourragère. Il faut le dire clairement : il n’avait rien pour plaire à Clara dont il était, de surcroît, l’aîné de dix ans. Cependant, il se montrait très attentif envers cette dernière et s’avérait être très gentil avec le garçonnet auquel il apportait régulièrement des friandises. Alors, les circonstances étant ce qu’elles étaient, la jeune veuve avait fini, au bout de quelques mois, par accepter de se mettre en couple avec cet homme, qui, bien que disgracieux, était l’apparente et unique solution à tous ses problèmes. Depuis, l’homme avait repris l’exploitation familiale des Sibille… C’était un travailleur inlassable, commençant ses journées à l’aurore pour les terminer au crépuscule, mais qui, « pour tenir le coup », avait aménagé, dans le mur de soutènement de chacune des quatre terrasses plantées de vignes, une niche dans laquelle il avait placé une bonbonne de vin, bonbonne qu’il ne manquait pas de visiter à chaque changement de remblai. Aussi, il n’était pas rare qu’à la nuit tombée il regagne son foyer complètement ivre. Qu’il le soit ne gênait pas Clara outre mesure ; son mari l’avait habituée à cet état de fait. Non, ce qui la tracassait c’était de le voir devenir, au fil des mois, de plus en plus acariâtre. Car, à l’alcool, s’ajoutait désormais une situation financière catastrophique du fait de la crise économique qui frappait chaque jour un peu plus l’Italie…
3 Tonneau, baril.
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II
Clara était effondrée. Le curé venait de lui annoncer la mort de son frère, Silvio. Le drame s’était produit, la veille, au retour des champs. Le jeune homme, atteint d’un violent mal de tête, était allé se coucher, ce qui était inhabituel de sa part. Il ne s’était plus réveillé, foudroyé par une attaque cérébrale. La chose semblait toutefois inévitable : bien qu’ayant été prévenu à maintes reprises des risques que lui faisait courir son tempérament alcoolique, il n’avait jamais cessé, malgré plusieurs accidents cérébro-vasculaires, de boire à l’excès. L’enterrement eut lieu trois jours plus tard dans la plus stricte intimité. Il faut dire que les habitants du hameau se comptaient maintenant sur les doigts d’une seule main, du fait de l’hémorragie migratoire qui frappait toute l’Italie depuis quarante ans. Plus précisément depuis la naissance du royaume d’Italie en 1861, date à partir de laquelle le pays n’avait cessé de régresser, la redistribution des terres résultant de la décomposition du féodalisme antérieur n’ayant jamais permis à la majorité des petits agriculteurs italiens de vivre de leur production. L’Italie avait donc fini par sombrer dans la récession ; depuis une trentaine d’années, elle voyait ses habitants fuir en masse vers l’Europe ou l’Amérique. Et le serpent se mordait désormais la queue… La crise agricole, qui s’était aggravée vingt ans plus tôt consécutivement à la rupture commerciale avec la France, générait depuis peu une crise bancaire. Alors, le commerce ne pouvant avoir lieu – plus personne ou presque n’étant là pour y participer –, la seule solution pour fuir la misère restait de quitter le pays, ce qui ne faisait qu’aggraver la désertification et, par contrecoup, interdire les échanges commerciaux. Le Piémont était sans conteste l’une des régions les plus touchées par cet exode. Depuis le e début du XIX siècle, c’étaient déjà plusieurs milliers d’hommes et de femmes qui avaient tenté leur chance vers un hypothétique ailleurs. Et même si le massacre d’Aigues-Mortes de 1893 avait fini par dissuader nombre de candidats à l’exode vers le sud de la France, Francesco avait décidé une fois pour toutes de franchir le pas. Ivre, comme à son habitude, il tentait maladroitement, une fois encore, de convaincre sa compagne… Clara était en pleurs… Quitter sa terre natale, quitter les siens, les vivants et les morts, partir à tout jamais, sans espoir de retour, non ! C’était inimaginable ! Elle lui en voulait de la mettre ainsi devant le fait accompli ! Comment osait-il lui demander de quitter Silvio, sitôt enterré ? L’abandonner une deuxième fois, comment pouvait-il lui proposer pareil
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