Le roc & le signe

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L'exploration, l'écriture et l'archéologie, sont les trois passions de Pierre Minvielle, et la matière de toute son oeuvre. En exposant avec humour différentes aventures vécues aux quatre coins du globe, l'auteur nous rapproche de ces paysages lointains que sont l'Himalaya, les Andes, l'Aragon, Pétra... Mêlant entretiens avec des chercheurs et réflexions personnelles sur les civilisations, nous voyons s'agencer une riche étude sur l'invention de l'écriture alphabétique.
Publié le : mercredi 15 juin 2016
Lecture(s) : 3
EAN13 : 9782140013065
Nombre de pages : 128
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Pierre MINVIELLELE ROC &
LE SIGNE
La vie de Pierre Minvielle est marquée par
ses trois passions, l’exploration, l’écriture et
l’archéologie. Ce sont elles qui nourrissent LE ROC
la matière de ce livre. L’auteur raconte &
avec humour di érentes aventures vécues
où perce le style très élaboré de son art
narratif. Il nous promène de l’Himalaya aux LE SIGNE
Andes, des canyons inconnus d’Aragon ou
de Pétra. Il nous fait part d’entretiens qu’il a Essaieus avec les meilleurs spécialistes mondiaux
de la préhistoire et de l’épigraphie.
Ainsi pouvons-nous suivre agréablement
les di érentes étapes de l’invention de
l’écriture alphabétique.
Depuis longtemps Pierre Minvielle est un
écrivainvoyageur. On lui doit la publication de 105 livres,
souvent traduits en plusieurs langues. Montagnard
et spéléologue, il est l’auteur de très nombreuses
découvertes de pétroglyphes disséminés dans le monde.
Plusieurs de ces trouvailles sont classées au Patrimoine
mondial de l’Unesco. Ses recherches sur l’origine de
l’écriture alphabétique remontent à plus de 70 ans.
Illustration de couverture : Les danseurs masqués.
Toro Muerto – Pérou. Art inca. Photo Pierre Minvielle.
ISBN : 978-2-343-09276-8 9 782343 092768
14,50 €
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Pierre MINVIELLE
LE ROC & LE SIGNE








LE ROC ET LE SIGNE


Pierre MINVIELLE







LE ROC ET LE SIGNE



Essai





























































© L'HARMATTAN, 2016
5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris

www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-09276-8
EAN : 9782343092768

Prologue

C’était un de ces après-midi de juillet, en Vercors,
qui sentent la résine et le lis martagon, bourdonnent
d’insectes, et finissent par un bel orage. Deux amis
spéléologues et moi venions de sortir d’un gouffre
que nous avions exploré. D’un pas alourdi par la
fatigue et le poids de nos sacs, nous regagnions la
voiture qui nous attendait, à l’extrémité carrossable
sur la route du Sornin. Une voix nous a hélés qui
montait d’une doline béant en bordure du sentier.
- Venez voir. Ça en vaut la peine !
L’appel émanait d’un gros bonhomme. Il était vêtu
d’une incroyable culotte, en cuir, avec des bretelles
brodées d’edelweiss. Autant pour soulager mes
épaules meurtries par leur charge que par curiosité, je
posai mon sac et descendis dans cette fosse au sol
tapissé d’un névé noirâtre.
- Regardez, me dit le gros bonhomme et, d’un
geste, il désigna le rocher suintant qui formait un
demi-cylindre autour de nous.
Je distinguai des marques entaillées dans le calcaire
noirci par l’humidité. Il y en avait partout. Des croix,
des carrés, des pastilles. Une myriade de signes
cabalistiques constellait la pierre de ces étoiles
inusitées.
- C’est de l’art schématique, indiqua l’oracle en
culotte tyrolienne.
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Jamais, je n’oublierai le désarroi qui m’a saisi à cet
instant. Qu’étaient donc ces signes sans équivalent ?
Que disaient-ils ? Un signe, c’est tracer pour débiter
un message, bon sang ! Et voilà qu’il y en avait des
centaines, là, qui me regardaient et ne me disaient
rien. Devant eux, j’étais analphabète.
Bel exemple de "l'inquiétante étrangeté" dont parle
Freud.
Peu après avoir quitté le bonhomme qui m’avait
montré les incisions dans ce puisard sauvage, j’avais
croisé le berger du Sornin, une vieille connaissance.
- Tu connais les gribouillages, dans le trou, en
contrebas du sentier? lui avais-je demandé.
- Ah ! Le Puits aux Ecritures... Aux écritures ? Tu crois que ce sont des
écritures.
- Evidemment. Mais je ne suis pas assez
instruit pour les lire.
Au berger du Sornin comme à moi ces graffiti
rabougris et muets imposaient leur énigme. Moi non
plus, je n’étais pas assez instruit pour les lire.
Pourtant sans que j'y ai pris garde, les paroles de
mon ami m'avaient orienté vers la clef du mystère
lorsqu'avait été prononcé le mot "écriture". Le besoin
impérieux, viscéral mais aveugle du début a cédé la
place à un besoin tout aussi impérieux de relier ces
gribouillages du Puits aux Ecritures à des signes
connus, figures préhistoriques des cavernes ou même
aux lettres de l’alphabet.
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On l'a compris : j'ignorais tout de ce que me
réservait mon investigation. Pas la plus petite idée des
capacités dont il me faudrait faire preuve. Ni même la
moindre piste de départ pour une enquête.
Impossible donc de deviner à quoi m'attendre, si ce
n'est un contact avec l'espace et le temps, une sorte de
long voyage archéologique. Mais comme l'a écrit
Jacques Meunier : "Un voyage archéologique n'est ni
un itinéraire à la boussole ni une errance
déboussolée." Les miens furent erratiques et calculés.
D'emblée la consultation minutieuse de cartes
géographiques les plus diverses m’ont indiqué
l'universalité de toponymes comparables à celui du
« Puits aux Ecritures ». D’innombrables dialectes en
conservaient la mémoire là où la pierre avait joué le
rôle de conservatoire.
Peyro escrito, (Languedoc)
Pe ňa escrita (Estramadure),
Canchal de los letreros (Andalousie)
Oued Mokattab ou Vallon des Ecritures (Sinaï)
Oued et Tughra ou vallon de la Signature (Arabie
Pétrée)
Yazilikaya ou Rocher écrit (Turquie)
Letreiro dos Bugres ou Alphabet des Indiens (Mato
Grosso -Brésil)
C'était l'ode un peu magique à la gloire du signe
abscons. Peut-être aussi la honte de ceux qui n’osaient
pas avouer leur ignorance et appelaient à leur secours
le miracle de l’alphabet. Mais une fois admise la
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nécessité du Signe, une grande partie de ce que l'on
appelle la "culture" se révélait seconde. À bien y
regarder ces glyphes reflètent seulement une
démarche fondamentale qui était et qui reste le centre
de toute réflexion.
Avec le recul, je crois pouvoir préciser que pour
endosser la fonction de chasseur de signes mieux vaut
aussi ne pas craindre de prendre des risques comme
traverser un torrent en crue sur un pont de liane ou
descendre à la corde une haute falaise.
Quelques lectures vagabondes n'ont pas non plus
été inutiles, telle que des renseignements sur les
signes des Winter Counts utilisés par les
PeauxRouges Ojibwa ou les Rongo-Rongo de l’île de
Pâques. Sans parler des clartés bien nettes à acquérir
sur la Préhistoire, la Protohistoire et l'Epigraphie.
Ces impératifs je les ai découverts au fil des
expéditions ou des visites de musées.
Pour autant, pareille ingénuité n'a pas été
rédhibitoire, bien au contraire. Car pour bien se
pénétrer d'un glyphe, il faut tenir compte des
difficultés d’accès, de la distance au point d’eau le
plus proche, de l’orientation par rapport à la marche
du soleil, tout un contexte qui, sur place, modifie
parfois l’idée que l’on peut avoir de ces mêmes signes
étudiés sur calque dans le calme d’un cabinet de
travail.
Le hasard des voyages joue aussi un rôle. Le
tourisme auquel je me suis livré était aux antipodes de
l’image idyllique que l’on peut se faire d’un « voyage
à thème » proposé par un voyagiste.
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Par bonheur, j’avais le goût de l’aventure, surtout
l’aventure en montagne.
C'est pourquoi lorsque j'ai entrepris de rechercher
les signes gravés en plein air, ai-je orienté ma traque
vers des territoires particulièrement reculés.
J’imaginais que l’éloignement de tels "terrains de
chasse" aurait garanti la sauvegarde de ces
griffonnages sans prestige, tandis que, ailleurs,
l’extension du modernisme devait avoir anéanti des
marques aussi insignifiantes.
J’ai fouiné dans les vallées des Alpes, de
l’Himalaya, des Andes, rodé dans les zones les plus
déshéritées de la Terre, les déserts d'At Tubayq et d'Al
Maada en Arabie saoudite ou la taïga autour du fleuve
Amour. Sur les rives de l’Oussouri, entre Chine et
Sibérie, où la toundra cachait aussi des carcasses de
tanks et des débris de canons, reliefs d’une guerre
sino-soviétique oubliée, j’ai rencontré une mer de
signes. Dans les Andes, à 3000 m d’altitude, les
gravures innombrables que j’ai rencontrées à Toro
Muerto passent encore dans l’esprit des populations
locales d’aujourd’hui pour « les traces laissées par les
étoiles ». Sur les cinq continents, les signes, quelque
aspect qu'aient pris ces tatouages, ont su entretenir ma
surexcitation ou, si l’on préfère, ma passion.
À travers la diversité des formes, des époques et
des civilisations, le Signe seul m'a assuré d'une
continuité.
À chaque découverte s'est renouvelé un très
émouvant constat. De tout temps et en tous lieux,
l'acharnement de l'homme pour trouver et améliorer
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