Le royaume de Kong (Côte d'ivoire), des origines à la fin du XIXè siècle

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Cet ouvrage retrace l'histoire du prestigieux empire de Kong des origines à la fin du XIXè siècle, débouché naturel des richesses du Sahara et de celles de l'interfleuve Bandama-Comoé. La naissance de cet état, habité au début de notre ère par des peuples ancêtres des Sénoufo, remonte au XIè siècle. Dans cette zone de brassage, où se côtoyaient Arabes, Berbères et populations noires, on pouvait disposer de l'or, du sel gemme, des noix de kola et des chevaux. La destruction par Samori en 1897 de Kong et le massacre de sa population priva la Côte d'Ivoire d'une civilisation vieille de plus de neuf siècles.
Publié le : lundi 1 mai 2006
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EAN13 : 9782336262321
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Le royaume de Kong (Côte d'Ivoire)
Des origines à la fin du XIXèmesiècleEtudes Mricaines
Collection dirigée par Denis Pryen
Déjà parus
France MANGHARDT, Les enfants pêcheurs au Ghana,
travail traditionnel ou exploitation, 2006.
Viviane GNAKALÉ, Laurent Gbagbo, pour l'avenir de la Côte
d'Ivoire, 2006.
Daniel Franck IDIATA, L'Afrique dans le système LMD, 2006.
Enoch DJONDANG, Les droits de l 'homme: un pari difficile
pour la renaissance du Tchad et de l'Afrique, 2006.
Abderrahmane N'GAÏDE, La Mauritanie à l'épreuve du
millénaire. Mafoi de « citoyen », 2006.
Ernest DUHY, Le pouvoir est un service, le cas Laurent
Gbagbo, 2006.
Léonard ANDJEMBE, Les sociétés gabonaises traditionnelles,
2006.
Gaston M'BEMBA-NDOUMBA, Les Bakongo et la pratique
de la sorcellerie, 2006.
Mouhamed Lemine Ould EL KETT AB, Ouadane, port
caravanier mauritanien, 2006.
Mouhamed Lemine Ould EL KETTAB, Facettes de la réalité
mauritanienne, 2006.
A. C. NDINGA MBO, Introduction à l 'histoire des migrations
au Congo-Brazzaville. Les Ngala dans la cuvette congolaise.
XVIr-XIX siècles, 2006.
Pierre N'GAKA, Le droit du travail au Congo Brazzaville,
2006.
Doudou SIDIBÉ, Démocratie et alternance politique au
Sénégal, 2006.
Pierre Bouopda KAME, La quête de libération politique au
Cameroun, 2006.
Amadou BOOKER SADJ!, Le rôle de la génération charnière
ouest-africaine. Indépendance et développement, 2006.
Baudoin MUBESALA, La religion traditionnelle africaine,
2006.
Ange Ralph GNAHOUA, Aspects politiques et juridiques de la
crise du système ivoirien, 2006.Georges Niamkey KODJO
Le royaume de Kong (Côte d'Ivoire)
XIXèmeDes origines à la fin du siècle
Préface de Pierre SALMON
L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris
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L'Harmattan, 2006
ISBN: 2-296-00562-4
BAN : 9782296005624PRÉFACE
Après trente ans de recherches patientes et minutieuses, Niamkey
Georges Kodjo retrace ici l'histoire du prestigieux empire de Kong des
origines à la fin du XIXe siècle. La naissance de cet état, habité au début de
notre ère par des peuples ancêtres des Sénoufo, remonte au xr siècle,
époque où des érudits ibadites formés à Kairouan s'installèrent à Kong,
débouché naturel des richesses du Sahara et de celles de l'interfluve
Bandama-Comoé. Dans cette zone de brassage, où se côtoyaient Arabes,
Berbères et populations noires, on pouvait disposer de l'or, du sel gemme,
des noix de kola et des chevaux.
L'histoire de Kong est liée à l'expansion mandé qui, entre les XIe et
XIVe siècles, s'effectue du nord au sud par des vaguelettes successives et qui
devait ainsi donner naissance à un nouveau peuple - le Dioula ou
MandéDioula - qui affirme son appartenance à l'islam et s'adonne au commerce
caravanier. A la fin du XVe siècle, Bokar, un chef de clan traoré, crée le
royaume de Kong et met en place une administration qui permettra aux
Traoré, en maîtrisant le trafic commercial, de conserver le pouvoir de 1495 à
1570.
Au XVIr siècle, pour faire face à l'insécurité grandissante dans la
région, les Traoré favorisent la naissance d'une fédération des états de Kong
et lèvent une armée de fusiliers destinée à assurer la protection des
populations. Sous leur impulsion, les Dioula peuvent désormais compter sur
des routes relativement sûres pour acheminer dans d'excellentes conditions
l'or et la kola vers la boucle du Niger. La ville de Kong, avec ses maisons
bâties en briques crues cuites au soleil et leurs imposants contreforts
extérieurs, constitue une véritable plaque tournante des échanges
ouestafricains.
Au milieu du XVIIe siècle, des conflits politico-religieux mettent aux
prises les animistes et les musulmans de Kong. Un prince animiste mandé,
Ishaq Traoré, appelé par les traditionnistes Lasiri Gbombélé, s'empare du
pouvoir en 1660. TIle conservera jusqu'en 1710 en témoignant toujours de
son indéfectible attachement à l'animisme. Dans un premier temps, il
renforce l'autorité de la chefferie traditionnelle et ordonne la construction de
cases destinées à abriter les idoles. Il prend ensuite des mesures de
décrispation à l'égard des musulmans. Kong, avec ses 20 000 à 30 000
habitants, retrouve son ancienne prospérité. On y commence la construction
de riches demeures à terrasse avec des rez-de-chaussée aménagés en
magasins pour les marchandises et les esclaves.
Au début du xvnr siècle, les musulmans, accablés par une lourde
fiscalité et par le refus des autorités de laisser édifier une mosquée à Kong,
se soulèvent contre le pouvoir royal. Une longue guerre oppose les
colporteurs musulmans aux partisans du souverain. En 1710, Shaykh Umar,qui se fera appeler plus tard Seku Watara en souvenir de sa parenté avec
l'ancienne dynastie traoré, écrase les animistes et s'empare du pouvoir.
Défenseur de l'islam, il ordonne la destruction des cases à idoles. Le nouvel
état, dont le parler est désormais le dioula, forme dialectale de la langue
mandé enrichie d'idiomes sénoufo, prend le nom de Kpon-Gènè. L'islam et
l'animisme finissent par y cohabiter.
La politique de Seku Watara est dominée essentiellement par des
mesures en faveur du commerce à longue distance. Le souverain fait établir
des relais, sortes de points d'appui militaires, entre le Kpon-Gènè et les pays
voisins pour assurer la sécurité des marchands le long des routes
caravanières. Par ailleurs, peu avant 1735, il encourage son frère Famaghan
à se créer par la conquête un nouveau royaume, le Gwiriko, dont
BoboDioulasso, la ville des Dioulas, constitue le poumon et où les activités
commerciales prennent le pas sur la religion musulmane. En 1738,
Famaghan s'avance vers la bouche du Niger dans le but d'assurer la sécurité
sur les routes qui relient Djenné à Bobo-Dioulasso et s'empare de Sofara,
carrefour important du commerce des chevaux en direction de Kong et de
Bobo-Dioulasso. Cette victoire marque l'apogée de l'empire des Watara.
En 1740, les Ashantis envahissent le Gyaman, taillent les Abron en
pièces et marchent sur Kong. Ecrasés par les troupes des Watara, ils sont
temporairement éliminés des voies commerciales entre la forêt et la bouche
du Niger.
Une véritable société de caravaniers, les dyagotigi (les seigneurs du
négoce), se constitue à Kong. Le commerce à longue distance est également
l'affaire des femmes qui gèrent leur propre capital et relèguent leurs maris au
second plan: la fidélité ne paraît pas être leur vertu principale. Les
principaux produits autour desquels s'organise le commerce à longue
distance sont l'or (en pépites ou en poudre), les noix de kola, le sel gemme et
les sels marins, les tissus de coton, de laine et de soie, les défenses
d'éléphant et les esclaves.
Au milieu du xvme siècle, les Watara contrôlent toutes les routes
commerciales depuis Djenné au nord jusqu'à Grumanya au sud. Famaghan,
après avoir mené de nouvelles guerres de conquête dans les régions de
Ségou et du haut Niger, qui montrent les limites d'entreprises situées loin
des axes commerciaux et des intérêts des Dioula, se retire au Gwiriko où il
meurt en 1742. Son fils aîné Tyèba lui succède.
Après la mort de Seku Watara en 1745, Samanogo, son fils aîné, le
remplace durant trois ans à la tête du Kpon-Gènè. En 1748, Kumbi Watara,
son frère, accède au pouvoir et tente vraiment d'établir son autorité sur le
Gwiriko. L'empire des Watara reste désormais divisé en deux blocs dont le
morcellement se poursuivra par la suite. Sous le règne de Kumbi Watara,
Kong devient un haut lieu des études islamiques.
Le souverain réorganise l'enseignement de l'arabe dans les écoles
coraniques et favorise la construction de nouvelles mosquées, à la fois
6centres de prières et établissements d'enseignement. TI restructure
l'administration du Kpon-Gènè, complète les effectifs militaires tout en
entretenant de bonnes relations avec ses voisins. Son gouvernement se
caractérise par la paix, la stabilité et la prospérité économique. En 1770, à la
mort de Kumbi Watara, Kong est la plus importante des capitales
intellectuelles et religieuses de l'Afrique de l'Ouest.
Entre 1770 et 1850, les successeurs de Kumbi Watara connaissent des
règnes mouvementés. Au milieu du XIXe siècle, Karamoko Dari, souverain
pieux et fin lettré, restaure la préséance du pouvoir central à Kong.
Cependant, les autorités musulmanes et surtout les imams deviennent à partir
de cette époque des personnalités incontournables dans la vie politique.
En 1850, une série d'épidémies et de famines coïncidant avec de graves
conflits locaux et les avancées des Français dans la région, accentuent
l'affaiblissement du Gwiriko et du Kpon-Gènè. C'est dans ce contexte que
Kong va devoir faire face aux menaces de Samori. Comme les Français lui
barrent la route du Soudan, celui-ci se décide à s'emparer des terres de l'Est.
Il s'allie d'abord avec les Baoulé, puis soumet les Senufos de Korhogo. En
mai 1897, Samori investit Kong, s'empare de la ville et la rase après avoir
massacré la majeure partie de sa population.
Depuis son doctorat obtenu en 1986 à Aix-en-provence, Georges
Niamkey Kodjo a consacré le meilleur de son temps à rassembler une
quantité extraordinaire d'informations dans les dépôts d'archives français et
africains; il a consulté toutes les sources imprimées disponibles; il s'est
rendu sur le terrain pour étudier des manuscrits de Kong, de Bobo-Dioulasso
et du Gonja, découverts chez des lettrés et des notables africains.
En ce qui concerne les sources européennes, il a examiné les récits des
voyageurs et des militaires en fonction de leurs qualités propres et a restitué
aux faits leur dimension purement africaine en récusant le relativisme
culturel et en faisant table rase de nombre d'idées reçues.
Georges Niamkey Kodjo s'est aussi préoccupé de réunir et d'analyser
les traditions arabes relatives aux thèmes étudiés en soulignant leurs aspects
enrichissants et en montrant l'importance de la critique dans leurs problèmes
d'interprétation. Il a éliminé au maximum les éléments subjectifs de
l'histoire du Kpon-Gènè et du Gwiriko en tentant d'appréhender les
motivations des partenaires sans les fonder sur des jugements de valeur qui
leur seraient propres. Dans sa méthodologie spécifique d'approche,
empreinte de rigueur et de modestie, il confronte les données des traditions
orales avec celles d'autres sources indépendantes. Sa description de
l'exceptionnelle richesse du passé de Kong prouve que l'interdisciplinarité
demeure un élément fondamental des recherches en histoire de l'Afrique.
Pierre SALMON
Membre associé de l'Académie des sciences d'outre-mer
7INTRODUCTION
En 1986, nous avons soutenu à l'université d'Aix-en-Provence une thèse
pour le doctorat d'État intitulée, Le Royaume de Kong, des origines à 18971,
un document relativement volumineux connu surtout des chercheurs. Notre
souci est de présenter maintenant au lecteur un ouvrage mis à jour, moins
volumineux et donc accessible à un grand public. L'appareil critique est
allégé, mais non sacrifié pour que le travail conserve son caractère
scientifique. L'œuvre que nous présentons aujourd'hui est une relecture de
l'ensemble des sources et des publications récentes. TI tient compte des
travaux qui ont été réalisés depuis cette date et qui touchent de près ou de
loin l'histoire des Watara de Kong. Je remercie tous ceux qui m'ont
encouragé à entreprendre ce travail long et difficile.
Nous proposons de retracer les points saillants du prestigieux empire de
Kong dont les racines remontent au xr siècle. La période que nous avons
choisi de développer prend en compte l'œuvre des Traoré (XVr-XVnr
siècles), le grand siècle des Watara (1710-1820) et le XIXe siècle, riche en
rebondissements et dont le dernier acte est l'agression samorienne.
Le choix du cadre chronologique s'explique par la richesse
exceptionnelle de la documentation (sources écrites locales et régionales,
sources orales) et par les enjeux politiques et commerciaux. Les grands
acteurs sont les Mandé du haut Niger, le Gonja, l'Ashanti et le Gyaman. TI
n'est pas inintéressant de comprendre comment un hameau senufo du XIe
siècle a servi successivement de base à la formation d'un kafu d'inspiration
mandé au XVe siècle, à l'une des métropoles de l'industrie cotonnière au
XVIr siècle et à l'un des plus grands empires que l'Afrique de l'ouest ait
connu au xvme siècle.
Au XIXe siècle, les événements subissent une véritable accélération, on
passe des guerres inter-états (Samori contre Sikasso, Kong contre Sikasso)
aux affrontements franco-africains dont l'enjeu est le marché de Kong. Le
projet français qui voulait relier le Soudan au golfe de Guinée ne prévoyait
aucune place pour des États africains indépendants, appelés à disparaître,
dans le contexte politique international du XIXe siècle.
Ce second travail a été possible grâce aux recoupements que nous avons
réalisés à partir des archives de la cour royale de Kong, des bibliothèques
privées (en Côte d'Ivoire et au Burkina Faso) et de la récente publication des
1 Kodjo Niamkey Georges, Le Royaume de Kong, des origines à 1897, Aix-en-Provence,
1986, 4 volumes.chroniques du Gonja. Ceci nous amène à faire un rappel historique des
manuscrits de Kong.
En 1977, en consultant les archives de l'Institut de recherches en
sciences humaines de Niamey (IRSH) nous avons découvert que la cité
musulmane de Kong avait produit des œuvres remarquables, sur l'histoire, la
médecine traditionnelle, l'art de la chasse et de la guerre, etc. Mais nous
n'avons pas réussi à mettre la main sur les chroniques proprement dites de la
ville de Kong malgré toutes les recherches que nous avons effectuées. Nous
savons qu'en 1889, Binger a cru
«surprendre dans une conversation qu'il existait ici des documents
historiques sur lesquels on transcrivait les événements saillants,
tenus à jour scrupuleusement I» par la famille de l'imam Sauti, mort en
1887.
TIfut donc le premier à avoir eu des échos des Annales ou Chroniques
des Saganogo. Il ne put les consulter à cause de la méfiance qu'il inspirait
aux fils de l'imam.
En 1960 ce fut le tour de Bemus d'attirer l'attention des chercheurs sur
lesdits manuscrits:
« Si l'on peut encore tenter de relater cette histoire, c'est qu'il existe
quelques textes écrits en arabe, jalousement gardés par les descendants
directs de Sékou Watara, chef de file de la dynastie. Nous vivons sans doute
les dernières années où il est encore possible de recueillir ces histoires, car
la génération montante, sollicitée par de nouvelles préoccupations, est bien
souvent ignorante du passé et risque de laisser mourir les anciens avec leurs
secrets 2.»
En 1975, lors de la Table ronde sur les origines de Kong, nous avions
pris pour une boutade les paroles de l'imam Marhaba qui traitait la tradition
orale de « flots de parole », de «bla-bla-bla3 ». En réalité il exprimait la
position de l'école historique des Saganogo de Kong. C'est à cette occasion
qu'il signala l'existence de vieux documents et particulièrement d'un livre4
dans lequel on relatait la guerre entre les Ashanti et les gens de Kong.
TI existait donc bel et bien une chronique de Kong qu'il fallait
absolument trouver. La table ronde marqua un tournant décisif dans les
enquêtes que nous avons menées par la suite pour retrouver les textes arabes.
Elle nous révéla le nom de trois personnalités autour desquelles nous avons
axé nos recherches, el-Hajj Mamadou Saganogo dit Labi, arrière-petit-fils du
jurisconsulte Sitafa et porte-parole de la famille régnante de Kong. Son père
1
Binger, Du Niger au golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi, Paris, 1892, p. 322.
2
E. Bemus,« Kong et sa région », Études éburnéennes, VII, Abidjan, 1960, p. 246
3 Table ronde sur les origines de Kong, Annales de l'université d'Abidjan, série J, t.l, 1977, p.
40 et suivant
4
Ibidem p. 204.
10aurait écrit lui aussi un livre sur l'histoire de Kongl. Le second personnage
est le mufti de Bobo-Dioulasso, el-Hajj Marhaba Sanogo2 et le troisième est
le souverain d'alors Karamoko Ouattara. Toutes ces personnes méritent
notre admiration et notre reconnaissance pour l'aide précieuse qu'elles nous
ont apportée.
Au cours de nos premières recherches nous avons réuni tous les textes
qui de loin ou de près se rapportaient à l'histoire de Kong (chroniques, listes
dynastiques ou généalogiques...). Au début, nous pensions que nos chances
de trouver des documents écrits étaient fort maigres car la destruction de la
métropole par Samori en 1897 fut accompagnée du massacre de lettrés et de
destructions de bibliothèques. Les maisons des jurisconsultes furent rasées et
brûlées. Mais nous avons appris par la suite que des ulémas avaient réussi à
quitter le pays à l'approche du conquérant pour se réfugier soit dans l'actuel
Ghana soit à Bobo-Dioulasso. Les documents qui échappèrent aux flammes
furent ainsi dispersés dans les grands centres islamiques de l'Afrique de
l' Ouest.
Nous avons rencontré des descendants des fugitifs parmi lesquels
quelques érudits de la région actuelle de Bobo-Dioulasso qui détenaient des
écrits sur le passé de Kong. Parmi ces rescapés, figure un certain Karamogo
Dugutigi qui mourut à Bobo au début du siècle dernier (vers 1900-1910).
Grâce à la collaboration des autorités politiques et religieuses des anciennes
cités dioula, nous avons retrouvé quelques-uns de ses papiers que nous avons
pu recouper avec les manuscrits arabes des archives de Legon (Accra).
Ceux-ci ont joué un rôle important pour la suite de nos enquêtes dans le
Nord de la Côte d'Ivoire et à Bobo (Burkina Faso). Mais l'élément
déterminant demeure une lettre, écrite de la main de l'imam Marhaba, que
nous avons trouvée dans les papiers du souverain Karamoko Ouattara qui
régnait à Kong en 1976. Elle nous a mis sur la piste des kitab de Kong. Cette
lettre témoigne de l'effort que faisait le souverain Basidi Ouattara, le
prédécesseur de Karamoko Ouattara, pour retrouver le Livre dit des Ouattara
dont il semblait avoir perdu la trace. Un passage nous a particulièrement
frappé: Marhaba écrit:
«J'ai trouvé le document chez Mahama Watara, qui le tient de
Karamoko Turé et de son frère Bay'o (Bakayogo), qui eux-mêmes le tiennent
d'un écrit de leur père. J'ai recopié ce document pour Mahama, frère
germain de Dyima (Tyèba ?) Mamuru Daghana, en l'année 1344 de I 'hégire
(1925). »
Si la date donnée par Marhaba se vérifie, il aurait réalisé cette première
copie alors qu'il avait environ une trentaine d'années. La copie dont parle
Marhaba date d'au moins trois générations, donc du début du XIXe siècle
1 Le père de Labi aurait prêté cet ouvrage au Président Boubou Hama. Il était effectivement
président de l'Assemblée nationale du Niger en 1965.
2 n fut l'un des informateurs de Ivor Wilks.
Il(1800-1820). Ce kitab, il l'appelle Tarikh mama/akat al-Watarayiyin min
Ghum1. L'étudiant d'alors a réalisé sa copie à partir de l'exemplaire des Turé
Ulé de Kong. Ceux-ci seraient-ils partis de Kong avec une partie des
archives des Watara, à la fin du règne des fils de Seku Watara ? Le contenu
de la lettre du mufti le laisse supposer. Qui sont les personnages cités dans le
document en question? Le premier Mahama Watara est le fameux
Karamoko Dugutigi, le père spirituel du mufti de Bobo. TIfut le conseiller
personnel de Sokolo Mori, l'un des derniers rois de Kong et donc très proche
du pouvoir. Le second Mahama était un érudit de Bondoukou, mort en 1981,
il s'appelait en réalité Abu Yaqub Muhammad ben Yakub dit Mahama. TIa
laissé de nombreux écrits conservés aujourd'hui aux archives de l'université
de Niamey, à l'Institut de recherches en sciences humaines (IRSH) dont une
poésie dédiée à la ville de Bondoukou. Le tarikh des Turé Ulé était
incontestablement un manuscrit d'une haute importance comme en témoigne
l'intérêt que lui portaient les jurisconsultes de l'époque, soucieux d'en
posséder des exemplaires.
En 1977, nous comptions trouver un exemplaire de ce document auprès
du mufti de Bobo-Dioulasso, malheureusement il avait confié son tarikh à
Boubou Hama qui l'avait emporté pour en faire la photocopie. Notre
rencontre avec cette personnalité politique ne donna aucun résultat positif.
Certes, elle a reconnu avoir eu entre les mains l'ouvrage en question mais
assure avoir restitué plus tard l'original à l'imam de Bobo. TIaurait conservé
une copie à l'IRSH. Toutes nos tentatives pour mettre la main sur ladite
copie furent vaines, mais nous n'étions pas mécontent d'avoir trouvé à
Niamey les références du document et de nombreux manuscrits relatifs à la
Côte d'Ivoire enregistrés sous le nom de Marhaba Saganogo.
La publication de l'ensemble des chroniques du Gonja en 1986 par les
équipes Ivor Wilks, Nehemia Levtzion et Bruce M. Haight, a relancé les
débats. Certes, bien avant cette date, nous avions recueilli de nombreux
feuillets desdits textes mais nous n'avions pas à notre disposition des séries
complètes qui permettaient de réaliser des recoupements rigoureux avec les
documents écrits ou oraux recueillis dans les régions contrôlées autrefois par
les Watara de Kong et de Bobo. Mais surtout nous ignorions une information
capitale, le nom de l'un des premiers auteurs des chroniques du Gonja. TI
s'agit d'el-Hajj Muhammad b. al-Mustafa, un personnage bien connu à Kong
comme étant l'un des petits-fils d'el-Hajj Mustafa Saganogo, celui-là même
qui avait fait la promesse à Seku Watara de s'établir à Kong après son retour
du pèlerinage à La Mecque. Sa rencontre avec le faama eut lieu peu avant
1735, date du départ de Famaghan pour le Gwiriko. Il n'eut pas le temps de
tenir sa promesse, il mourut soit à Koro soit à Boron en 1754-1755. AI-Hajj
b. al-Mustafa, communément appelé aI-Hajj Sitafa, à ne pas confondre avec
l'imam Sitafa le contemporain de Samori Turé, il réalisa les vœux de son
1Voir archives de Legon, JASA R/454.
12grand-père à la demande de Kumbi Watara. TI fut l'un des plus grands
historiens de l'Afrique de l'Ouest comme en témoigne sa participation à la
rédaction des chroniques dites du Gonjal.
Disons un mot des copies. Dans les sociétés musulmanes au sud du
Sahara, la règle d'or était et demeure la diffusion des textes anciens par le
biais des copies; c'est une manière de sauvegarder l'information, la mémoire
du passé, car les manuscrits sont souvent à la merci des termites ou des
incendies. La quête des copies n'est pas un fait nouveau. Au xvr siècle,
l'askia Daud, acheta au prix de 80 mitqal, une copie du Qâmus (dictionnaire
de la langue arabe) qu'il offrit à l'alfa Kâti qui en avait fait la demande. C'est
donc souvent sous la forme de copie que les documents circulent dans nos
régions et c'est sous ces formes que nous avons trouvé à Kong et dans bien
d'autres villes des chapitres entiers des tafsirs d'al-Mahali (mort en 1459) et
le Muwatta de l'imam Malik. B. Anas (710-795).
Les copies contiennent souvent des erreurs, mais il appartient au
chercheur de rétablir la vérité en les recoupant avec d'autres écrits. Le fait
fondamental n'est donc pas de rechercher systématiquement des documents
originaux, mais d'appliquer à ceux qui existent la critique historique
adéquate. Aujourd'hui les chroniques soudanaises font autorité pour l'étude
des grands Empires soudanais (XIe-XVIe siècles) et pourtant nous avons
affaire à des copies réalisées au début de ce siècle. La publication récente
des Chronicles from Gonja par l'équipe Levtzion-Wilks-Haight, à partir des
copies recueillies en Afrique et en Europe nous a incité à nous s'intéresser
davantage aux sources locales dont l'absence pèse lourdement sur l'histoire
de l'Afrique précoloniale en général et sur celle de la Côte d'Ivoire en
particulier.
Pour la période du XIXe siècle, le passé de Kong repose sur les sources
européennes dont l'essentiel est constitué par des relations de voyages, de
Mungo Park, Bowdich, René Caillié, Barth...2 et des rapports de missions,
Binger, Braulot, Marchand, Bailly, Gaden...3. Ceux-ci permettent de
comprendre l'intérêt commercial et stratégique que représentait la ville de
Kong pour la politique française en Afrique occidentale à la fin du XIXe
siècle, politique qui visait d'une part, à relier le Soudan au golfe de Guinée et
d'autre part, à éliminer Samori Turé qui constituait un frein au dessein
français.
1Chronicles from Gunja, 1986.
2 Mungo Park, Travels in Africa, 1969 (1980), Bowdich (T.E.) Voyage dans Ie pays d'Ashanti
ou relation de l'ambassade envoyée dans ce royaume par les Anglais (trad.), Paris 1819, René
Caillié, Journal d'un voyage à Tombouctou et à Jenné dans l'Afrique centrale... Paris 1828,
Barth (Dr Heinrich), Travels and discoveries in North and Central Africa, (1849-1850), 1857
(1965), Binger (L.G.) Du Niger au golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi, 1892.
3 Voir Archives nationales section outre-mer (ANSO), Fonds Côte d'Ivoire, Carton III et
microfilms.
13Le présent travail apporte donc un nouvel éclairage à l'étude que nous
avions produite en 1986 et dont les traits fondamentaux ne changent pas. TI
comporte trois parties, I'héritage traoré et la création du Kpon-Gènè, le
grand siècle des Watara et l'héritage de Seku Watara.
14PREMIÈRE PARTIE
DE L'HÉRITAGE TRAORÉ
À LA CRÉATION DU KPON-GÈNÈKong fut l'un des royaumes les plus anciens qu'ait connu l'Afrique de
l'Ouest. Né entre le haut Bandama et le Comoé, il bénéficiait des eaux
vivifiantes des affluents des deux grands fleuves de Côte d'Ivoire. Les
vallées de ces cours d'eau furent non seulement des passages obligés des
grands courants migratoires qui peuplent aujourd'hui une grande partie de la
Côte d'Ivoire (senufo, mandé, akan) mais aussi un carrefour de brassage des
peuples et des civilisations les plus diverses, des techniques culturales et de
tissage... Les essences végétales alimentaires furent un atout majeur des
sites et du peuplement ancien du Nord et du Nord-Est de la Côte d'Ivoire.
Grâce à son site et à sa situation privilégiée, Kong développa, à l'aube
du XIesiècle, des contacts culturels, religieux, commerciaux et humains avec
les pays du Maghreb et particulièrement l'Ifriqiya par le biais de Gao et de
Koukiya qui, déjà, au XIIIe siècle avant notre ère entretenait des relations
avec l'Egypte des pharaons. Jetons donc un regard sur la géographie de la
région.
Nous voulons ici mettre l'accent sur le lien étroit qui a existé entre le
développement extraordinaire du Nord-Est de la Côte d'Ivoire et la
géographie. Le milieu naturel a joué un rôle important dans ce processus.
16CHAPITRE I
LE CADRE GÉOGRAPIDQUE
Un coup d'œil sur une carte de l'Afrique occidentale nous éclaire sur ce
point. Le site est ancien, les sondages réalisés à Ténégéra, à une dizaine de
kilomètres au sud-est de Kong, donnent au carbone 14, des dates comprises
entre 340 avant J.-C. et 320 après J.-C. Dès les premiers siècles de notre ère
les ancêtres des Senufo étaient donc en place. TI s'agit des Falafala, des
Myoro, des Nabé, des Gbenl et des Pallabala ou Palaka.
Au site ancien de Kong, il faut associer la situation de carrefour. Ce qui
frappe en effet le visiteur, c'est la position centrale qu'occupait la ville par
rapport, d'une part, aux zones de production des noix de kola (Worodugu,
Anno, Ashanti) et d'autre part, aux régions aurifères des pays lobi, baoulé,
anno et de l'actuel Ghana. La ville de Kong apparut très tôt comme le
débouché naturel des richesses du Sahara (sel gemme, chevaux...) et celles
de l'interfluve Bandama-Comoé, riche en or et en noix de kola. Dans un
rapport, Marchand à la fin du XIXe siècle, avec l'exagération qu'on lui
connaît, écrit:
«... J'affirme que le Baoulé n'a pas d'équivalent sur la côte occidentale
d'Afrique tout entière. La province n'est qu'un immense placer
excessivement riche... Aucune comparaison à faire avec le Djimini ou les
rives du Comoé lui-même. Le Baoulé n'a pas de prix, c'est à coup sûr le
2grenier et le coffre-fort de la Côte d'Ivoire... ».
Le relief de la région présentait aussi un atout pour son développement.
Il n'y a aucune barrière montagneuse. Les «fameuses montagnes» dont
parlaient les auteurs des siècles derniers ne sont en réalité qu'un immense
plateau granitique de direction sud-ouest-nord-est et qui fait place par
endroits notamment à l'Est, à l'Ouest et au Nord, à des séries schisteuses. Le
relief d'ensemble est modeste. Le modelé est largement ondulé; les plateaux
ont en moyenne une longueur de 1500 à 3000 mètres, une hauteur de 60
mètres et une altitude variant de 300 à 320-340 mètres. De l'ensemble de ces
plateaux, se dégage une impression de monotonie, de terres planes
interminables avec çà et là, quelques rares accidents qui ne présentent
1Dans notre précédent travail nous avons utilisé la transcription Gbin pour désigner les Gbèn
de la région de Kong, nous l'écartons pour éviter toute confusion entre les Gbèn de Kong et
les Guro de Côte d'Ivoire. Cf Dacher (Michèle), Histoire du pays Gouin et ses environs,
Paris-Ouagadougou, 1997, p. 48.
2Archives nationales de Côte d'Ivoire, C.I, III, 3.d'ailleurs aucun obstacle majeur à la circulation des hommes et des animaux.
Binger exagère à peine en disant
« qu'à I'horizon on n'aperçoit même pas une ride de colline: la chaîne
des montagnes de Kong n'ajamais existé que dans l'imagination de quelques
voyageurs mal renseignésl ».
Zone de transition entre la forêt et la savane, la région offrait de ce point
de vue un cadre favorable à l'expansion, à la formation des grands
ensembles politiques et particulièrement au commerce à longue distance. La
ville actuelle est située d'ailleurs sur un petit plateau allongé dont les
versants en pente moyenne se raccordent à un réseau hydrographique
intermittent. Pendant la saison humide, celui-ci donne naissance à des
rivières tumultueuses et parfois profondes dont les plus importantes
constituent les affluents de la rive droite du Comoé. Elles donnent à la région
tout entière, l'allure d'un véritable château d'eau, d'où l'importance de la
culture des céréales (riz, sorgho, mil...)
Grâce au Bandama et au Comoé, Kong avait deux fenêtres sur la côte du
golfe de Guinée, Grand-Lahou et Grand-Bassam. Les Dioula disaient, avec
raison, qu'ils habitaient une région ouverte qui communiquait aisément avec
les villes du Sahel et les villes côtières d'où provenaient les armes à feu. Le
Nord-Est de la Côte d'Ivoire disposait aussi de ressources végétales qui ont
certainement joué un rôle important dans l'implantation des premières
populations. Il s'agit d'essences végétales utiles, protégées et organisées en
vergers par la population. Elles fournissaient et fournissent encore à
1'homme une partie importante de son alimentation. On peut citer le baobab,
pour une farine de consommation courante, le karité pour le beurre, le néré
comme condiment et farine. Au cadre géographique, il faut associer le
peuplement ancien de la région.
1Binger, Du Niger au Golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi, 1892, 1.1, p. 285.
18CHAPITRE TI
LE CADRE HUMAIN
Dans cette étude, nous distinguerons les populations anciennes de celles
issues de la migration mandé. L'existence des nombreux cours d'eau et des
essences végétales alimentaires a contribué à fixer dans le Nord-Est de la
Côte d'Ivoire de nombreuses populations dont les activités ont profondément
marqué l'histoire du pays. Il s'agit sans doute de populations d'origine
senufo en place certainement depuis le premier millénaire. Il est aujourd'hui
difficile de connaître 1'histoire des premiers hommes de la région. Ceux-ci
ont été absorbés par les nouveaux venus qui ont imposé leurs parlers, leurs
dyamu, leur système de gouvernement et les traits dominants d'un monde de
marchands et d'intellectuels musulmans. En attendant des recherches
archéologiques poussées, nous ne savons que ce que les Mandé-Dioula ont
conservé dans leur souvenir.
1. LES POPULATIONS ANCIENNES
L'absence de mythes de peuplement tendrait à prouver le caractère
mobile de ces populations soit pour éviter les zones de guerres, soit pour
rechercher de nouvelles terres à mettre en valeur. Un incessant va-et-vient
semble donc caractériser ces premières populations. Wa Kamisoko, un griot
de Kirina, rapporte que les Falafala (ancêtres des Senufo de Kong) doivent
précisément leur nom à des fuites dont l'une a duré sept ansl. Les
populations qui nous intéressent disent cependant avoir toujours habité le
pays. Les déplacements qu'ils connaissent semblent récents et seraient liés
aux événements politiques des xvne et xvme siècles. Parmi ces anciens
occupants nous citerons outre les Falafala, les Myoro, les Nabé et les Gben.
Les Falafala sont décrits comme de laborieux paysans qui sont attachés
à la terre et qui détestent la guerre. Nous ignorons le sens réel du mot
falafala. Il serait tentant de le lier soit à 1'habitat dispersé, soit à cette fuite
perpétuelle devant l'ennemi. Falafala en dioula signifie en effet dispersion,
séparation. Il est cependant difficile de se prononcer. Dans les régions
kolatières de l'Anno ce terme a longtemps désigné les noix de couleur
rougeâtre. Les Falafala auraient-ils été appelés ainsi par les Dioula à cause
l Wa Kamisoko, lors d'un entretien à Abidjan en janvier 1975.de la couleur de leur peau? Cette hypothèse n'est pas à écarter, car Kong est
par excellence un carrefour, une zone de brassage entre Arabes, Berbères et
populations noires et ceci depuis le XIe siècle. TIsuffit de penser aux ancêtres
des Saganogo et des Turé Ulé qui sillonnaient la région de Kong à l'époque
ibadite entre le IXe et le XIesiècle.
Au XVe siècle, les familles princières Traoré qui ont régné à Kong
avaient certainement du sang touareg ou peul. Ceci expliquerait pourquoi
Karamoko Ulé, un arrière-petit-fils de Gborogo Traoré, avait le teint
«clair, presque celui d'un Peul pur sang, qui lui a valu le surnom de
Oulé (rouge)l ».
Au XIXe siècle le brassage entre Noirs et Berbères se poursuivait; nous
savons que Soma Ali, un prince watara, maria sa fille à Abd-ar-Rahman, un
chérif de Tombouctou. Karamoko n'est d'ailleurs pas le seul Ulé de
l'histoire de Kong. Nous connaissons les Bakari Ulé, les Sabana Ulé, les
Soma Ulé et bien d'autres ulé issus de la monarchie dioula de Kong. Ceci a
fait dire à certains auteurs contemporains, à tort ou à raison, que les Watara
avaient une origine arabe2.
Les Falafala sont essentiellement paysans; on leur attribue la diffusion
des techniques de la culture du mil et du sorgho. L'héritage qu'ils ont légué
est donc très important. On leur doit aussi l'existence de nombreux masques
qui ont joué et jouent encore un rôle dans la vie quotidienne (anniversaires,
mariages, cérémonies funéraires, cultes agraires)3. TIssemblent avoir eu pour
voisins, depuis les temps les plus reculés, les Myoro. Ceux-ci, initialement,
occupaient toute la rive droite du haut et moyen Comoé.
Nous connaissons aujourd'hui beaucoup de villages d'origine myoro
dont les plus importants sont Kolon, Yodolo, Komu, Sipalo, Konièré. Les
traditions de Kong considèrent les Myoro comme des proches parents des
Falafala. Le terme myoro aurait été attribué à ces riverains du Comoé à
cause de leur générosité et de leur honnêteté. Mais ce qui caractérise les
Myoro, c'est l'amour de la chasse; toutes les traditions sont unanimes pour
dire qu'ils ont introduit dans le pays les techniques de la chasse et la plupart
des sociétés secrètes liées à cette profession. Ils ont fourni aux autorités de
Kong les meilleurs archers du pays. TIspossèdent aussi la science des plantes
et ceci fait d'eux des guérisseurs auxquels on confère des pouvoirs
magiques. Doivent-ils leur science aux Komono qui au XIXe siècle
occupaient la région à cheval sur le haut Comoé ? Binger n'a peut-être pas
tort lorsqu'il identifie les Myoro aux Komono.
Examinons maintenant les deux autres groupes qui affirment aussi être
d'anciens occupants du pays. Il s'agit des Gben et des Nabé. L'origine de ces
1Binger, op. cil., p. 324.
2
L'un des défenseurs de cette thèse est le mufti de Bobo-Dioulasso
3 Voir Kodjo Niamkey Georges, Le Royaume de Kong, des origines à 1897, thèse pour le
doctorat d'Etat, Aix-en-Provence, 1986, 4 volumes. Volume 1, p. 161 et suiv.
20populations pose problème. Les auteurs du début du siècle ont classé les
premiers dans le groupe des Mandé1. Une étude poussée montre que nous
avons affaire à une fraction des Senufo du Nord-Est de l'actuelle Côte
d'Ivoire. Les Gben eux-mêmes se réclament du clan senufo connu dans la
région de Banfora sous le nom de Karaboro. À Kong, au contact des
protodioula (Ligbi) et plus tard des Hwèla, ils seraient devenus d'excellents
extracteurs d'or. À la suite des travaux de Dacher2 nous abandonnons la
terminologie Gbin pour éviter les confusions entre Gouro et Senufo, mais
nous restons fidèle aux informations que nous avons recueillies dans la
région de Kong relatives au travail de l'or que réalisaient les Gben de Kong.
Les Gben qui apparaissent dans nos travaux sont certes des populations
agricoles mais aussi des auxiliaires précieux des commerçants de Kong, du
moins pour la période historique que nous étudions. Nous trouvons d'ailleurs
de nos j ours, des descendants des Gben dans les régions de Limono, de
Sansilo ou de Paraka, c'est-à-dire dans des régions autrefois riches en or. Les
mouvements de populations décrits par Tauxier et Delafosse correspondent
en réalité aux premières vagues de la migration mandé, celle des
KaloDioula ou Ligbi. L'apparition de ceux-ci dans le pays coïncide sans doute
avec le début de l'exploitation des mines d'or du groupe Côte
d'IvoireGhana actuel; ceci renvoie chronologiquement à la période comprise entre
le XIe et le xnr siècle. C'est aussi le début d'une migration gben en
direction des terrains aurifères du Nord-Est de la Côte d'Ivoire.
Malgré leur attachement à la terre, les Gben, comme tous les autres
peuples de la région n'ont pas échappé au grand courant commercial qui
modelait le visage des sociétés du Nord-Est de la Côte d'Ivoire. Le
commerce de l'or et de la kola est désormais l'affaire de tous. Binger
n'exagère pas lorsqu'il dit que l'esprit de « caste a presque disparu3 » sous
l'impulsion du négoce. Ce mouvement est responsable de l'implantation des
noyaux gben dans l'Anno. Plus tard, ces nouveaux venus subiront la
concurrence des Hwèla, extracteurs venus de Begho. Ils quitteront alors
l'Anno pour la région de Kong, leur foyer d'origine. Les traditions gben font
mention d'un conflit avec des migrants hwèla qui auraient contraint leurs
ancêtres à abandonner aussi la région de Dyangbanasso pour se réfugier au
nord-est de la ville actuelle de Kong. Le dernier grand groupe de populations
qui nous intéresse, est celui des Nabé.
Les Nabé n'appartiennent pas à la famille senufo. À Kong on les connaît
sous plusieurs appellations, Zazeré, Kpaghala (ou Kparhara). Il s'agirait
vraisemblablement de populations d'origine kulango dont on situe
1 Voir Tauxier, Le Noir de Bondoukou, Partis, 1921, p. 54 et suiv. Delafosse (M.),
Vocabulaires comparatifs de plus de 60 langues ou dialectes parlés en Côte d'Ivoire et dans
les régions limitrophes..., Paris, 1904, p. 226 et suiv. Voir chez le même auteur,
HautSénégal-Niger, 1912, 1, p. 318 et Les Frontières de la Côte d'Ivoire, 1908, p. 224.
2Michèle Dacher, Histoire du pays gouin et de ses environs, 1997, p. 44-50.
3Binger, op. cit., I, p. 328.
21aujourd'hui le point de départ dans la région de Bouna. TIsont la réputation
d'être d'excellents chasseurs et extracteurs d'or.
Ce qui frappe dans l'histoire des populations en place avant l'arrivée des
premiers Mandé-Dioula ou Kalo-Dioula, c'est la qualité des hommes en
présence. Ce sont d'abord des agriculteurs et des chasseurs et par voie de
conséquence des guerriers en puissance et des créateurs de villages ou
hameaux. La seconde activité des populations ci-dessus mentionnées est liée
à l'extraction du métal précieux. C'est précisément celui-ci qui a attiré les
Kalo-Dioula ou Ligbi dans la région de Kong. Le flux migratoire va donc
constituer l'un des faits majeurs de l'histoire de la Côte d'Ivoire.
2. L'EXPANSION MANDÉ
L'histoire de Kong, comme celle de la plupart des royaumes du Nord de
la Côte d'Ivoire, est étroitement liée à l'expansion mandé, un mouvement de
populations de direction nord-sud, aux conséquences démographiques et
politiques sans précédent. Les Traoré qui ont jeté les bases du grand
Royaume tout comme les Watara qui ont parachevé leur œuvre, représentent
une facette de la migration mandé. Celle-ci constitue une véritable révolution
dans l'histoire de la Côte d'Ivoire. L'ampleur du phénomène est telle que
l'on peut la comparer à la conquête arabe qui a affecté l'Afrique du Nord au
VIle siècle et qui a bouleversé la vie des Berbères nomades ou sédentaires.
Ce mouvement n'a pas la brutalité du précédent, il s'effectue par de petites
vagues successives qui s'inscrivent elles-mêmes dans une longue durée,
entre le XIe et le XIXe siècle. Il draine annuellement plusieurs milliers
d'hommes en direction des régions préforestières et particulièrement vers la
région de Kong. Il ne s'agit pas d'un exode de populations qui embrase le
pays comme ce fut le cas plus tard pour les migrations akan au xvrne siècle.
Les principaux foyers de dispersion sont d'abord et surtout le haut Niger et
les pays hausa. Comme le souligne Binger, l'apparition des nouveaux venus
ne se
<<fit pas en masse et ne peut être comparée à une migration générale;
c'est au contraire par petits lots qu'ils sont venus comme le font les Foulbé.
Plus intelligents que les autochtones, très actifs et généralement musulmans,
ils ne tardèrent pas à se créer de belles situations dans le pays et acquérir de
1'.ln uence».I if!
Bien entendu, il ne s'agit pas de considérer les anciens occupants
comme des gens moins intelligents que leurs hôtes, mais il est incontestable
que les nouveaux venus apportent avec eux leur savoir-faire, leur manière de
vivre, de croire et de penser, c'est-à-dire la facette d'une civilisation élaborée
dans le haut Niger par de nombreux siècles de contact avec le monde
arabo1
Binger, op. cil, p. 323.
22berbère. Leur intrusion dans les pays senufo qui, jusque-là vivaient repliés
sur eux-mêmes et coupés du reste du monde, est un fait nouveau aux
conséquences incalculables dans le quotidien des populations anciennement
implantées. Il convient de nous interroger sur les causes de ce mouvement,
sur son importance et sur les agents qu'il met en jeu. TIfaudrait aussi tenter
de situer les débuts réels de ce phénomène extrêmement complexe.
L'histoire du Nord et du Nord-Est de la Côte d'Ivoire est ainsi
étroitement liée à celle du haut Niger (Ghana, Mali et Songhaï). Le Nord
n'est pas indifférent aux récits des colporteurs qui, au retour d'un long et
pénible voyage, vantent les richesses des zones forestières. À Kong dès que
l'on interroge les vieux sur le patronyme des premiers colporteurs, ils citent
les kalo-dioula qu'ils présentent comme les précurseurs des dioula. Sous
cette étiquette, ils rangent les Ligbi et les numu. Les descendants des
Kalodioula que nous avons interrogés à Paraka et à Sansilo, affirment que les
Ligbi sont originaires de Kangaba et ont pour ancêtre un certain Kalbi. Il
s'agirait vraisemblablement du fameux personnage Kalbi Lahilatul (ou
Latal) des traditions de Kangaba, qui aurait vécu entre le XIe et le XIIIe
siècle. Ce fut donc plus tard que les wangara, c'est-à-dire les
<<.Négociants qui font le colportage de pays en pays », et communément
appelés Dioula firent leur apparition dans la région de Kong.
Mais le Dioula n'est pas seulement l'éternel voyageur, c'est celui qui,
en fonction de ses intérêts, se fixe définitivement dans un endroit donné. Le
fait significatif, c'est précisément la masse des individus qui finissent par
créer de véritables colonies dans le pays concerné. Ce nouveau courant
débute entre le XIe et le Xme siècle et atteint son apogée au XVe siècle. On
comprend pourquoi à Kong, le terme dioula a pris très tôt une coloration
ethnique et a fini par désigner l'ensemble des populations d'origine mandé
qui s'adonnaient au commerce et qui affirmaient leur appartenance à l'islam.
Comment expliquer l'ampleur d'un tel phénomène? Les sécheresses,
les épidémies, les famines et les guerres sont à notre avis, l'un des facteurs
qui ont poussé certaines populations du haut Niger à migrer vers le sud. Si
les sources arabes parlent peu du phénomène migratoire, elles signalent par
contre l'intensité de certains fléaux. Pour tenter d'atténuer les effets
dévastateurs d'une sécheresse qui a frappé la population du Mali primitif
(Xf-XIIe siècles), le souverain régnant a failli sacrifier tout son bétaill. Il est
facile d'imaginer le désarroi des populations paysannes qui en pareil cas,
abandonnent leurs champs pour rechercher des terres plus fertiles et
particulièrement les abords des rivières ou des fleuves.
Les chroniques soudanaises nous parlent de populations qui pour
survivre font don de leur personne au roi2. Les sources orales soninké
1AI-Babri in Cuoq, Recueils des sources arabes concernant l'Afrique occidentale, du VIr au
xvr siècle, Paris, 1975, p. 102.
2 Tarikh el-Fettach, 1964, p. 259.
23attribuent la fin du vieux royaume de Ghana à une sécheresse qui aurait duré
plus de sept ansl. Aujourd'hui de nombreuses populations du Worodugu
(dans l'actuelle Côte d'Ivoire) invoquent cette calamité pour justifier leur
départ de Kangaba.
Aux effets pervers des calamités naturelles s'ajoutent ceux des guerres.
En 1975, lors de la table ronde sur les origines de Kong, Marhaba Saganogo,
alors imam et mufti de Bobo-Dioulasso a déclaré que la prise du Ghana par
le Mali ancien (Xme siècle), a vidé la vieille cité de ses habitants et
provoqué le départ massif de nombreuses populations2.
L'analyse des documents cités plus haut tend à prouver que les temps
forts de l'insécurité se situent aux xme, XIVe et XVe siècles. Durant ces
siècles, de nombreux paysans et commerçants sont jetés sur les routes.
Au début du xme siècle, c'est l'épopée soso qui entraîne la disparition
du royaume de Ghana et la dispersion des populations soninké. Les guerres
de Sundyata Kéita embrasent le haut Niger avec leur cortège de désolation.
La recherche de la sécurité devient plus pressante semble-t-il au cours de ce
siècle. Les conquêtes soudanaises ne constituent pas des faits isolés: les
sources arabes, les chroniques soudanaises et les textes portugais nous
permettent d'affirmer qu'elles sont un danger permanent dans tout l'Ouest
africain.
Ibn Battûta quitta le Mali (1352-1353) en compagnie d'une caravane qui
transportait 300 esclaves vers le Maghreb. Ceci n'est pas, à notre avis, un fait
isolé, mais la preuve que les princes se livraient à des razzias d'esclaves.
Citons un fait relaté par le Tarikh el-Fettach sous le règne de l'askia Daud.
L'un des fils du souverain, Ishaq II affirma qu'une seule opération militaire
rapporterait en un jour, plus de 20 000 esclaves à la couronne. Les chiffres
sont incontestablement exagérés, mais ils rendent compte de l'importance de
l'enjeu3.
Entre la fin du xme siècle et celle du siècle suivant, la boucle du Niger
fut souvent plongée dans le désordre et l'anarchie qui ruinèrent les pouvoirs
centraux et provoquèrent le départ de nombreuses populations en direction
de l'actuelle Côte d'Ivoire. Le passage d'Ibn Battûta au Mali (1352-1353) est
pour nous un repère fondamental. Certes, il nous parle de la sécurité qui
règne sur les routes et de l'autorité du mâsa Suleyman, mais il note aussi une
tentative de coup d'État fomentée par la kasa, la femme du souverain. En fait
la seconde moitié du XIVe siècle constitua, pour le haut Niger et des régions
voisines, une période difficile, marquée par l'instabilité politique: à partir de
1360, la situation n'était guère brillante. Les princes soumis par la force
redressaient la tête et se libéraient du joug malien. La conquête du trône
1 Voir, La légende du Wagadu, dans l'ouvrage de Nehemia Levtzion, Ancient Ghana and
Mali, 1973, p. 18.
2Marhaba Saganogo, Annales de l'université d'Abidjan, 1977, p. 78.
3 Tarikh el-Fettach, (T. el-F.), 1964, p. 195.
24devint l'enjeu essentiel des princes du pays. Le pouvoir central connut une
instabilité chronique. Il s'aggrava après la mort du souverain Suleyman et la
guerre civile de 1360.
Mais le Mali n'est pas le seul royaume à voir partir ses hommes pour des
raisons de sécurité. Les guerres de Sonni Ali Ber (1464-1492) contraignirent
des Traoré, chasseurs et spécialistes du travail des lances de guerre à l'exil. Il
s'agit des Samasoko du Tarikh e/-Fettach ou Tondo-sama des traditions
dioula de Kong et de Bobo-Dioulasso. Ceux-ci contrôlaient autrefois l'axe
Djenné-Tombouctou en se livrant au brigandage, en coupant les routes, en
dévalisant les marchands. Ils les faisaient prisonniers ou les assassinaient.
Sonni Ali Ber fit exécuter la plupart des principaux responsables pour les
empêcher de réunir de nouvelles troupes et de commettre de nouveaux
méfaits1. Ils prirent la route de l'exode et finirent par rejoindre leurs parents,
les Selsuma, des Traoré musulmans qui depuis de nombreux siècles se
livraient à un intense commerce de kola et d'or entre Kong et Djenné.
Un siècle plus tard, l'arrière arrière-grand-père de Seku Watara perdait
son trône à Kangaba, contraignant ainsi à l'exil ses enfants et les membres
de son entourage. Les conflits armés et les razzias contribuèrent ainsi à
grossir le rang des migrants. Dans la seconde moitié du XVIe siècle, pour
échapper à ces guerres ou aux razzias, les paysans devaient donc vivre de
plus en plus loin des zones d'intervention des rois ou des princes. Ce climat
d'insécurité avait contraint de nombreuses familles à abandonner le haut
Niger et parmi elles des princes déchus et des guerriers en quête de
nouveaux domaines. Ceux-ci encadraient désormais les colporteurs dans leur
mouvement vers le sud. Ce furent précisément ces hommes d'armes qui
mirent en place les premières chefferies jusqu'alors inconnues dans les
régions préforestières et particulièrement dans l'espace Bandama-Comoé.
Ces départs dictés par la peur allaient alimenter l'ancien courant migratoire
qui depuis des siècles, s'effectuait en direction des pays du Sud, riches en
noix de kola et en or.
L'expansion mandé a profondément marqué le Nord et le Nord-Est de la
Côte d'Ivoire. Non seulement elle brisa les barrières ethniques, mais elle
favorisa la naissance d'un peuple nouveau, le Dioula ou Mandé-Dioula, un
générique qui regroupe tous les dyamu d'origine mandé et les populations
locales converties à l'islam et au négoce. Les premiers agents commerciaux
connus à Kong sont les Ligbi et les numu appelés aussi Kalo-Dioula ou
précurseurs des Dioula modernes. Au XIe siècle, le gros de la troupe était
constitué de Marka et de Soninké et se trouvait dans les régions comprises
entre le Bandama et la Volta. Avaient-ils suivi les traces des Hwuela qui se
trouvaient eux aussi à la même époque sur la Volta Noire et les régions
1Voir Kodjo Niamkey Georges, « Contribution à l'étude des tribus dites serviles du Songaï »,
Bulletin de l'/FAN, série B, n° 4, 1976, p. 792-796. T. el-F., 1964, p. 112 et 255.
25voisines? Quoi qu'il en soit, nous partageons l'hypothèse de Terray selon
laquelle
« l'apparition des Ligbi à Begho est sans doute intervenue au cours du
xr siècle. Les fouilles conduites en 1975 sur le site du quartier Nyaho de la
ville ont fourni, nous l'avons souligné, deux dates obtenues à l'aide du
C. 14 : 20+- 80, et 1045+- 801 ».
Le mot «dioula» qui apparaît plus tard va désigner un groupe plus
nombreux et plus complexe, comprenant les Soninké, les Marka, les Malinké
et d'une manière générale tous les mandé qui habitaient l'Ouest de la Volta.
La mise en place du réseau ivoirien de commerce à longue distance
Xme siècles).remonterait donc à bien des égards à l'empire du Ghana (IXe -
Les instigateurs de ce réseau sont les Soninké appelés communément
Wangara par les Tarikh soudanais et Ungara par les Portugais. TIs ont
contribué à l'éclosion du noyau originel auquel appartiennent les Dioula
modernes. Les auteurs du Tarikh el-Fettach donnent l'explication suivante:
« Si vous demandez quelle différence il y a entre Malinké et Wangara,
sachez que les Wangara et les Malinké sont de même origine, mais que
Malinké s'emploie pour désigner les guerriers parmi eux, tandis que
Wangara sert à désigner les négociants qui font le colportage de pays en
pays. »
Ce mot d'origine peul, au fil des ans, aurait servi à désigner l'ensemble
des populations d'origine mandé qui se livraient au négoce. Les Wangara
dont parlent les auteurs soudanais sont les Dioula traditionnels que nous
connaissons en Afrique occidentale. Person trouve dans le mot dioula une
racine, dyo,
«Qui évoque une périodicité régulière. » Le Dioula serait «celui qui
fréquente régulièrement les marchés2».
Dans le Nord-Est de la Côte d'Ivoire et particulièrement à Kong, il
prendra plus tard au cours des siècles une coloration ethnique. Les Senufo
désignaient au début sous cette étiquette tous ceux qui s'adonnaient au
commerce, aux affaires de l'État et qui affirmaient leur appartenance à
l'islam.
3. LES ORIGINES DE KONG
Nous avons signalé l'ancienneté du site et fourni des données
archéologiques qui situent son histoire dans la fourchette 340 avant J.-C. et
320 après. Le village falafala daterait sans doute de cette période, mais la
1 M. Posnansky, M.C. Intosh, 1975, p.166. Voir Terray, op. cit., p. 19 et p. 26. Voir I. Wilks
« The Nothern Factor in Ashanti History », Legon, 1961, p. 4. Pour les dates voir aussi M.
Posnansky in Ghana Social Journal Science vol. 6, 1975, p. Il et suive
2
Person (Y), op. cit, p. 97.
26ville historique qui fait l'objet de notre étude doit son essor au commerce des
Ligbi, à la diffusion de l'islam et à l'expansion mandé.
Lors de la table ronde de 1975, Labi Saganogo faisait de Kong, un
faubourg de Labiné. Ce seraient les habitants de cette cité qui, se sentant à
l'étroit, auraient fondé Kong, quelques kilomètres plus loin, au nord-ouest du
site actuel. Ce qui frappe dans la déclaration de Labi, c'est qu'au moment
des faits, Labiné abritait déjà des numu, c'est-à-dire
«une caste d'artisans spécialisés dans la forge, le travail du bois et du
. 1
cu lr ... » .
La présence des numu est le signe manifeste que la cité regorgeait aussi
de Ligbi, leurs inséparables compagnons. Le recoupement de ces
informations avec les résultats des fouilles archéologiques réalisées par
Posnansky à Begho, sur le site du quartier Nyaho2, tendrait à prouver que
Labiné et Kong étaient connus et fréquentés dès le XIe siècle par des
marchands Ligbi. Labiné n'était plus un modeste village senufo, car il avait à
sa tête un dugutigi. Cette fonction administrative et politique est
d'inspiration mandé; elle témoigne des grandes mutations politiques et
sociales survenues dans le pays. Labiné était certainement une cité-État ou
plus exactement la capitale d'un important kafu qui déversait le trop-plein de
sa population sur un nouveau site, Kong. À propos de la fondation de Kong,
Binger écrit:
«La cité, dit-on, aurait étéfondée à la même époque que Djenné
(10431044). Ce n'est pas impossible, mais j'en doute fort, car dans aucune
histoire arabe il n'est fait mention de l'existence de cette ville 3.»
Les arguments que Binger avance pour douter de la bonne foi des
traditionnistes ne pèsent pas lourd. Ibn Battûta a visité au XIVe siècle la
boucle du Niger (1352-1353) sans mentionner l'existence de Djenné, faut-il
conclure pour autant que ladite ville n'existait pas. Le dernier élément que
nous versons au dossier sur la fondation de Kong est l'adoption par la ville
de l'écriture de forme coufique telle qu'elle était « usitée» vers le IVe siècle
de l'hégire (900-1000). Houdas, après avoir traduit le sauf-conduit que les
gens de Kong avaient délivré à Binger à la fin du XIXe siècle pour circuler
sans être inquiété, conclut ainsi:
« L'écriture arabe employée par les gens de Kong est celle dont font
usage tous les nègres du Soudan elle appartient au genre que j'ai appelé
"
soudani et qui est une des variétés du type maghrébin. Ce qui caractérise ce
genre d'écriture, c'est la ressemblance frappante qu'ont conservée, bon
nombre de lettres avec les caractères correspondants de l'écriture coufique
telle qu'elle était usitée au IV siècle de l 'hégire (900-1000) (...). Il paraît
1 Terray (E.), Une histoire du royaume abron du Gyaman. Des origines à la conquête
coloniale, Paris, 1975, p. 51.
2Posnansky, in Ghana Social Science Journal, vol. 2, 1975, p. Il.
3Binger, op. cil., p. 323.
27bien difficile, d'après ces observations, de ne point admettre que les gens de
Kong, ainsi d'ailleurs que les autres musulmans du Soudan, n'ont pas tiré
directement leur écriture du coufique à l'époque où ce dernier caractère
était encore usité dans les livres liturgiques, c'est-à-dire au ve siècle de
l'hégire (1000-1100) au plus tard. En outre il est plus que probable que
l'introduction de l'écriture arabe et celle de l'islamisme qui l'amenait se
sont faites directement de Kairouan et non du Maroc ou de l'Algérie, car
dans ces deux dernières contrées l'usage du coufique paraît avoir cessé de
fort bonne heure pour faire place à une écriture plus élégante et plus
cursive. Il serait bien surprenant que les nègres (de Kong) eussent adopté un
caractère lourd et disgracieux, s'ils avaient eu connaissance d'un type d'un
tracé plus commode et d'une allure plus dégagéeJ. »
Nous savons qu'Abû Yazid plus connu sous le nom de «l'homme à
l'âne », naquit vers 883 au Soudan, dans la région de Gao. TI enseigna le
Coran et s'adonna à l'étude approfondie de la doctrine austère et
intransigeante des Nukarites. TI n'est certainement pas étranger à
l'islamisation des premiers souverains songaï vers 1010 et à l'introduction
de la nouvelle religion au Sud du Sahel. TIfut pour la dynastie fatimide, un
adversaire redoutable au milieu du Xesiècle2. Les chaînes de transmission du
savoir détenues par les Saganogo témoignent des contacts anciens entre
Kairouan et Kong. Elles mentionnent en premier le jurisconsulte Abd
alSalam Sahnû (Sanogo ou Saganogo) qui fit ses humanités à Kairouan et
mourut en 854, puis viennent les Sissé, les Turé et le célèbre el-Hajj Salim
Suwaré qui décéda vers 11483.
Kairouan fut en effet, dès le vnr siècle de notre ère, le centre par
excellence de la formation des cadres intellectuels et religieux qui ont
modelé le paysage politique et religieux de l'Afrique blanche et noire. On ne
peut pas ne pas penser à tous ces Berbères et Noirs qui ont été le fer de lance
de la révolution kharijite en Afrique. Les Saganogo, les Sissé et les Turé Ulé
ont porté l'Islam très loin vers le sud. Au XIVe siècle Ibn Battûta vit à
Zaghari (Dia) une colonie de
«Blancs qui suivent le rite Ibadyya des Khawaridj. On les appelle
Saghanaghu (Saganogo)... Les sunnites malikites blancs sont appelés chez
eux Turi (Turé) 4».
Les premiers musulmans qui s'installèrent à Gao étaient originaires soit
de Tahert soit de Kairouan. Au xr siècle, al-Bakri signalait à Ghana la
présence de commerçants du Djabal Nafusa5. Ceci ne constituait sans doute
pas un fait isolé. L'onde de choc de l'Islam avait atteint l'ancien Mali et les
1 Binger, op. cit'I p. 294, note 1, voir p. 331-333 dans l'édition de 1980
2 M. Prévost, L'aventure ibadite dans le Sud tunisien, thèse de doctorat, ULB, 2001-2002, 2
volumes.
3 Ivor Wilks, The Transmissionoflslamic learningin the WesternSudan, 1968,p. 176-17.
4
Ibn Batruta, Cuoq, Recueils des sources arabes. . ., 1975, p. 299.
5
AI-Bakri, Cuoq, op. ci!., p. 84.
28régions préforestières de la Côte d'Ivoire et du Ghana actuel (Koro, Kani,
ancien Boron, Begho et Kong). Ceci justifierait la présence de Sunnites et de
Kharijites à Dia au XIVe siècle et l'odyssée de Fudiya Sanogo, un natif de
XyeBegho ou de Kong qui à la fin du siècle quitta sa patrie pour s'installer à
Djenné en qualité de cadi au début du règne de l'askia Muhammad I
(14931528).
Le support de la révolution ibadite fut incontestablement l'Islam et
l'enseignement de l'arabe, d'où l'adoption de l'écriture des livres liturgiques
dans les pays préforestiers, par les ulémas et ceci, bien avant la destruction
de la métropole kairouanaise en l'an 449 de l'hégire (1057-1058), par les
Arabes nomades qui envahirent l'Ifriqiya, à la demande des Fatimides
d'Egyptel.
La date de 1043-1044 proposée à Binger par les ulémas de Kong nous
paraît acceptable. La cité doit donc en partie sa civilisation à l'Ifriqiya et
plus précisément à Kairouan et non au Maghreb comme ce fut le cas pour
Tombouctou2. Les relations de Kong avec la métropole kairouanaise
expliqueraient le caractère ancien de son site et sa culture de pèlerinage. Ceci
suggère l'existence d'une voie qui aurait relié Kairouan à Kong, soit par la
vallée du Tilemsi, Kong - Koukiya - Gao (entre le IXe et le XIIesiècle), soit
Xyepar Kano à partir du siècle. La date de 1045 nous paraît donc indiquée
pour les débuts du Kong historique.
Yoyons maintenant sous quelles appellations la ville était connue à
l'extérieur. Les versions divergent sur ce point. Les habitants du pays
appellent leur ville Pon ou Kpon ou Kun ou encore Ghum ou Kum. Ces
différents termes résument en fait l'évolution de la cité qui fut d'abord un
hameau entouré de champs de gombo ou Kpan, puis un village bâti par un
mythique personnage: Kapélé-dyo pour les uns, Fasu pour les autres. C'est à
lui qu'on attribue l'origine des mots Gbon ou Kpon, expression de colère et
de révolte en langue falafala, contre les gens de Labiné qui continuaient à
affluer sur le nouveau site. Gbon ou Kpon signifierait:
« Qu'ai-je fait pour que vous m'importuniez ainsi? »
D'année en année, le village devint une cité étape, puis une grande ville
au point qu'on la désignait désormais sous le nom de Kun ou Ghum« tête »,
(métropole économique, religieuse et politique). Le mot Ghum ou Kum est
surtout utilisé par les populations gonja ou dagomba. L'imam Marhaba dans
ses écrits utilise souvent la graphie Ghum. Ceci tendrait à montrer les liens
étroits qui ont toujours existé entre les Dioula de Kong et les lettrés du
Gonj a. Ces noms traduisent donc les mutations survenues dans la vie de la
cité au cours des siècles.
1Ibn Khaldun, Histoire des Berbères, trad. de Slane, 1925, t. 1 p. 36, 37, et t. 2 p. 22. Depuis
1967, nous avons une vision moins catastrophique de l'installation des Banû Hilal et des Banû
Sulaym envoyés d'Egypte en Ifriqiya par les Fatimides. Voir l'étude de Jean Poncet, «Le
mythe de la catastrophe hilalienne », Ann. XXII, 5, 1967, p. 1099-1120.
2 Voir Tarikh es-Soudan, 1964, p. 37.
29Les Akan semblent avoir utilisé le générique Enzoko pour désigner la
ville et ses habitants, les Mandé-Dioula 1. Ce dernier nom mérite un
commentaire car il a fait couler beaucoup d'encre. Certains auteurs l'ont
identifié à tort à Begho et récemment à Djenné2, sa sœur jumelle. Cette
identification est intéressante car Kong et Djenné sont deux cités
marchandes qui ont une architecture à base de briques cuites au soleil, mais
nous l'écartons, à cause de son éloignement. À en croire Niangoran-Bouah,
la langue utilisée autrefois à !ssiny et à Bassam par les Africains était de
. 3
« consonance nzzma ».
Enzoko est effectivement pour les Nzima et d'une manière générale
pour les Akans un générique qui désigne les Mandé-Dioula avec lesquels ils
communiquaient. Les arguments qui plaident en faveur d'une identification
de Kong avec Enzoko ne manquent pas: premièrement il s'agit de la
distance qui sépare la cité dioula d'!ssiny ou de Bassam. Loyer l'évalue à
cent lieues ou à trente journées de marche. Nous écartons l'évaluation en
lieues car elle ne représente rien de concret pour un Dioula qui ne connaît
que les journées de marche auxquelles il est quotidiennement confronté. Sur
ce point nous faisons confiance à ces interlocuteurs qui savent de quoi ils
parlent.
Les journées de marche étaient réglées en fonction du poids du produit à
porter, de la sécurité et des intempéries. La distance moyenne parcourue en
une journée variait entre 18 et 20 kilomètres. Enzoko serait donc situé, à vol
d'oiseau, entre 500 et 600 kilomètres de la côte ce qui correspond bien à la
distance qui sépare Kong d'!ssiny. Enfin un dernier argument qui plaide en
faveur de l'identification d'Enzoko avec Kong nous est fourni par la carte de
l'anonyme hollandais de 16294. Celle-ci mentionne précisément une ville
baptisée Insoko (Enzoko) avec des fortifications. Ce détail pourrait
surprendre car Binger nous dit que
« Kong est une ville ouverte, ayant la forme d'un grand rectangle et
s'étendant de l'est à l'ouest, ayant toutes ses habitations construites en terre
à toit plat 5».
Kong n'est pas à proprement parler une ville fortifiée avec un mur
d'enceinte et des portes que l'on ferme la nuit. Mais le croquis à vue de la
ville réalisé par Binger en 1890 révèle un type architectural original. C'est
l'une des rares villes de l'Afrique occidentale dont les maisons étaient
munies de nombreux et imposants contreforts extérieurs reliés les uns aux
1Loyer, in Roussier, L'Établissement d'Issiny (1687-1702),1935, p. 190.
2 Voir les débats dans Terray, Une histoire du royaume abron du Gyaman, 1995, p. 190. Voir
surtout, C.H. Perrot, «L'histoire dans les royaumes agni », Annales, économies, sociétés,
civilisations, 25e année, n° 6, p. 1659-1677.
3 Niangoran-Bouah, «Les Abouré, une société lagunaire de Côte d'Ivoire », Annales de
l'université d'Abidjan, séri, Lettres et sciences humaines, 1965, n° 1, p. 37-171.
4 Ghana Notes and Queries, n° 6, novembre 1966.
5Binger, op. cit., p. 297.
30autres et qui faisaient d'elle une ville fortifiée. Ce style n'est pas celui du tata
mais il pourrait en être dérivé, car il s'agit d'une architecture défensive.
En 1974, nous avons effectué avec Jean-Pierre Faye de l'université de
Poitiers, une mission pour identifier les sites archéologiques de la région.
Nous avons découvert dans un champ un mur qui délimitait la propriété des
Sitafa et qui, malgré le passage de Samori et l'usure du temps, comportait
encore d'imposants contreforts; à première vue, il ressemblait à un mur
d'enceinte. En fait, il s'agissait d'un mur extérieur des résidences des
Saghanogo 1.
L'auteur de la carte de 1629 avait donc raison de parler de fortifications
car cinq voies seulement permettaient d'avoir accès à la ville: la piste de
Nafana, la route de Léra, la route de Bobo-Dioulasso, la route de Bondoukou
et enfin celle du Dyimini et du Worodougou. Le croquis à vue réalisé par
Binger donne bien cette impression de ville fortifiée avec au centre, la place
du grand marché agrémentée par six gros arbres. Ce n'est pas par hasard si
en 1897, Samori a soigneusement évité d'attaquer la cité de l'extérieur2. Le
texte de Loyer mentionne aussi à Enzoko l'existence
« de très grandes et belles villes bâties de pierre (...) cela est digne de
la curiosité de ceux qui nous succéderont3 ».
Loyer qui vit à Issiny dans des maisons en roseaux, a du mal à imaginer
des maisons en dur à l'intérieur du pays. La ville de Kong n'était pas à
proprement parler bâtie en pierre, mais en briques cuites au soleil4, ce qui
tranche avec le banco ordinaire. Ces briques cuites et recuites par le soleil et
« reliées plus tard par un mortier, édifiées en muraille (...) forment
alors des masses compactes, sans solution de continuité. Les demeures ainsi
construites semblent avoir été taillées dans un énorme bloc de pierres ».
Nous ne pouvons donc qu'apprécier les informations recueillies par l'auteur
de la carte de 1629 et celles fournies par Loyer qui rendent hommage aux
Traoré et « qui témoignent d'une recherche d'un certain style
architecturaf ».
l
Kodjo Niamkey, « Rapport de mission », 1974, p. 9-10.
2 Person (Yves), Samori. Une révolution dyula, 1975, p. 1899. AOF, Côte d'Ivoire, III, 4.
3 Loyer, op. cil., p. 190.
4
Bemus, « Kong et sa région », Etudes éburnéennes, 1960, p. 310.
5 Dubois (Félix), Tombouctou, la mystérieuse, 1897, p. 170.
6
Bemus, op. cil., p. 310.
31CHAPITRE ill
LES SIÈCLES OBSCURS
L'histoire des Traoré dont nous retraçons ici les grandes lignes s'appuie
essentiellement sur les chroniques soudanaisesl, les chroniques du Gonja2, le
Tedzkiret en-Nisian3 et les sources orales. Comme nous l'avons indiqué, les
premiers souverains connus sont originaires de la région des lacs comprise
entre Tombouctou et Djenné. Le Tarikh el-Fettach les appelle Samasoko, à
cause de leur réputation à chasser l'éléphant. Ils régnaient en maîtres sur ce
poumon économique de la boucle du Niger. Au XVe siècle, ils devinrent une
réelle menace pour les commerçants qui étaient régulièrement dépossédés de
leurs marchandises, capturés et vendus comme captifs. Le contrôle de ce
territoire par Sonni Ali Ber mit fin à ces exactions.
Le conquérant fit exécuter les principaux responsables qu'il considérait
comme des hommes sans foi ni loi, pour les empêcher de réunir de nouvelles
troupes et de commettre de nouveaux méfaits4. La plupart des rescapés
prirent la route de l'exil. Nous savons aujourd'hui que certains d'entre eux
furent attirés par la région de Kong où prospéraient déjà de nombreuses
colonies Traoré, musulmanes et commerçantes que les animistes de la région
appelaient Selsuma, littéralement ceux qui mesuraient les prières, allusion
aux cinq prières de la journée.
Les Samasoko ou plus exactement les Tondonsama comme les appellent
les traditionnistes de Kong étaient des chasseurs d'éléphants comme la
plupart des anciens habitants du pays. Une fraternité de chasseurs les lia aux
Falafala et aux Myoro sur lesquels ils allaient s'appuyer pour régner.
Comme eux, ils étaient animistes et possédaient de nouveaux dyo qui
excitaient la curiosité des maîtres des lieux. Nous savons qu'au XIe siècle,
Kong connaissait un gouvernement de type kafu. Bien avant l'arrivée des
Tondosama, les Selsuma ont dû lui donner la forme d'un mâsaya. Un
document de la cour royale signale à Kong l'existence d'une monarchie
1 Pour le départ des Traoré de la région de Tombouctou-Djenné et pour l'identification de
certains personnages de Tombouctou ou de Djenné mentionnés dans le document, voir les
sources écrites de Kong.
2 Chronicles from Gonja, A tradition of West African Muslim historiography, Cambridge
University Press, 1986, 258 p.
3Traduction française de Houdas, 1966.
4 Kodjo Niamkey, «Contribution à l'étude des tribus dites serviles du Songaï », Bulletin de
l'IFANB , n04, 1976, p. 790-812.traoré dès l'an 810 de l'hégire (1407) et donc antérieure à l'histoire des
Tondosama.
En toute hypothèse, cette date indiquerait un changement de régime
politique, la fin du pouvoir théocratique des Turé et des Sanogo, sur lequel
malheureusement nous n'avons pas d'informations solides. Nous savons
qu'ils furent les fondateurs de la première dynastie musulmane de Kong. Ces
premiers maîtres de Kong, formés à Kairouan, avaient institué une cité-État
de type kharidjite, comme ce fut le cas à Tahert ou à Sigilmasâ où le pouvoir
était exercé par un imam élu par une aristocratie d'intellectuels et de
théologiens. À Kong, les maîtres à penser étaient recrutés au sein des
Saganogo et des Turé Ulé. Nous savons qu'ils professaient encore l'ibadisme
et le malikisme au XIVe siècle, comme l'a signalé Ibn Battûta lors de son
passage à Dia.
À ce régime théocratique succédèrent de nombreuses monarchies traoré
dont la première remonterait à 1407. C'est sous l'impulsion de ces dernières
que Kong connut un relatif épanouissement. Une seconde dynastie prit la
relève en 1450 sous la houlette des Selsuma, riches négociants musulmans
installés dans le pays depuis plusieurs générations. Sur cette longue période
nous ne possédons aucun texte écrit et les sources orales ne comblent pas les
lacunes. Nous pouvons seulement affirmer que Kong lui doit sa culture de
pèlerinage, sa pratique de l'islam et l'organisation du commerce à longue
distance. À propos du règne des Traoré, le mufti de Bobo-Dioulasso,
~arhaba, affirme:
« Les Traoré sont des musulmans. Pour connaître le moment où ils ont
institué leur masaya, on a compté les pierres que l'on a trouvées chez eux
"
ces pierres étaient dans un sac en peau. Les Traoré sont venus les verser
devant l'imam Buraba qui les a comptées. L'imam Buraba était l'homme le
plus instruit à cette époque et il a trouvé 260 pierres. Nous savons donc que
leur royauté n'a duré que 260 ans... Seku Watara a pris le pouvoir sept jours
après la mort de leur dernier roi (...). Le pouvoir des Traoré remonte à
14641. »
Le mufti de Bobo-Dioulasso connaît l'existence des tarikhs soudanais. Il
semble qu'il ait confondu la date de l'avènement de Sonni Ali Ber
(14641492) avec celle de la dynastie traoré qui a précédé le règne de Seku Watara.
Nous écartons donc cette date, mais nous prenons en compte le nombre
d'année de l'administration traoré avant l'avènement de Seku Watara car il
correspond aux données que nous avons recueillies à plusieurs reprises à la
cour royale de Kong et qui concernent la dernière dynastie Selsuma et le
règne proprement dit des Samasoko. Nous pouvons en conclure que les
Selsuma régnaient encore à Kong en 1450 comme nous l'avons indiqué plus
haut. TIsperdirent le pouvoir à la fin du XVe siècle. Nous reconnaissons à
l
Marhaba, Bobo, 1979.
34Marhaba le mérite d'avoir compris que le règne des Traoré a précédé celui
de Seku Watara.
En 1952, Meyerowitz parlait d'un premier royaume de Kong fondé au
XIe siècle et détruit par les Songaï en 14701. Les populations guerrières que
l'on peut qualifier de Songaï, sont les Samasoko originaires du Bara et de la
région des lacs, comme nous l'avons souligné plus haut. En 1470 le gros de
leurs troupes n'avait pas encore réussi à quitter le Songaï. Les Samasoko
n'ont donc pas pu prendre le pouvoir à Kong à cette date. L'avènement de
ceux-ci est à situer au moins une génération après la date indiquée par
Meyerowitz, soit entre 1490 et 1495. Cette période chronologique marque
définitivement la fin des dynasties Traoré-Selsuma. Les Songaï de
Meyerowitz sont en réalité les Traoré-Samasoko, les cousins des Selsuma.
Écoutons le traditionniste Bassièri :
« Le nom Watara a été porté avant Seku2 ; les étrangers qui l'ont porté
sont des Samasoko. Ce sont des animistes ,. ils travaillent le fer et le cuivre.
Ils sont cependant différents des Numu. Les Samasoko ont pour spécialité la
fabrication des lances que l'on appelle à Kong, tamba ou tama. C'étaient de
redoutables guerriers. Avant l'époque de Seku Watara, personne ne pouvait
fabriquer un tamba sans l'autorisation des princes samasoko. Les
autochtones les appelaient watara, mais le vrai dyamu des Tondosama est
Traoré3. »
Le texte de Bassièri Ouattara permet de mieux structurer les faits. Que
savons-nous de l'histoire de Kong pour les siècles antérieurs aux Traoré
historiques? Aucun document écrit ne nous permet d'aborder sérieusement
cette longue période entre 1050 et 1495. À en croire les sources orales du
vieux Mali, Kong aurait connu une heure de gloire au xnr siècle, à l'époque
de Sundyata Kéita. Le griot de Kirina, Wa Kamissoko, disait en 1975 :
«Le Mandé et Kong, c'est la même histoire (...). Nous sommes natifs du
Mandé et de Kong 4.»
Malheureusement cette partie de I'histoire de Kong est encore
dépendante des fouilles archéologiques fort compromises en ce moment.
XyeNous sommes un peu mieux renseigné sur l'époque des Traoré du au
XVIIIe siècle. L'ensemble des documents que nous avons recueillis par
recoupement avec des personnages connus de Tombouctou permettent
aujourd'hui de situer le règne du premier souverain important entre la fin du
Xye siècle et la première moitié du Xyr siècle (1495-1530). Les
traditionnistes de Kong lui attribuent l'essentiel des institutions qui
régissaient encore le pays à l'avènement de Seku Watara. TIest connu dans
1 Meyerowitz, Akan Traditions and origins, London, 1952, The Sacred State of Akan,
London, Faber and Faber, 1952, Voir Bemus, op. cit., p. 249.
2 Ce nom mandé aurait été porté par les Shurfa (chérifs) de Tombouctou. Cf., Africa
Remembered, 1976, p.157.
3 Bassièri Ouattara, 1976, voir Kodjo Niamkey, op. cit., p. 224-225.
4Table ronde, op. cit.. p. 36.
35les textes écrits sous le nom de Usuf Bukar et dans les sources orales sous
celui de Traoré Bokari ou Bokar.
Quoi qu'il en soit, son règne a profondément marqué la société dioula.
Dyamila Ouattara, Soma Ali et le mufti Marhaba parlent de lui comme d'un
grand roi, mais ils le jugent tyrannique; ils lui attribuent la création de toutes
les institutions politiques et religieuses du paysl. La structure fondamentale
mise en place par ce souverain est le Do'o avec des structures paramilitaires.
Chasseurs et guerriers, les Traoré ont collectionné sur leur passage les
principales divinités des régions traversées. Maîtres du Komono, ils
empruntèrent au Songaï le Nya et le Ga ou Ka de la région de Hombori2. À
Pongala d'ailleurs, la plupart des idoles ont été regroupées sous le nom de
Nya-Ka-fima3. Le mérite des Traoré est d'avoir su associer les divinités
locales à leurs propres dieux. Ce souci visait deux objectifs, l'efficacité et
l'unité des populations qu'ils cherchaient à dominer. Cette politique a eu un
grand succès. À Kong elle a donné naissance à un culte original et à une
société d'initiation appelée Do'o ou Lo'o sur laquelle reposeront désormais la
monarchie traoré et les traditions du pays. Cette nouvelle institution
s'accompagna de profondes mutations.
Les populations locales furent désormais associées à l'exercice du
pouvoir, notamment dans les commandements militaires. Ceci provoqua une
véritable révolution au sein de la société traditionnelle qui vit naître une
nouvelle hiérarchie sociale basée sur le mérite, la force et la fortune. C'est le
début de l'aristocratie militaire sunangi et la mise en place d'une véritable
armée qui allait assurer la sécurité des marchands. Mais c'est aussi le début
de la domination traoré sur l'ensemble des pays riverains du Comoé. La
formation des cadres militaires du pays se fit désormais à l'intérieur du Do'o
sous l'égide des instructeurs traoré et des grands prêtres des sociétés secrètes.
Les fils des maîtres de terre furent recrutés en priorité dans les phalanges
militaires où ils apprirent le sens du commandement. Les nouvelles autorités
se servirent d'eux pour légitimer leur pouvoir.
Le Do'o avait des pouvoirs très étendus. TIcoiffait les associations de
chasseurs ou tondandaga encore en usage de nos jours sur les rives du haut
Comoé. Celles-ci fournissaient l'essentiel des cadres militaires traditionnels
et particulièrement les chefs de guerre. C'est au sein des ton que les dandaga
(chasseurs) firent la preuve de leur maturité. L'initiation durait cinq à dix ans
; les jeunes achevaient leur formation avec le simple titre de dandaga. Ils la
parachevaient dans les bois sacrés avant d'être engagés dans les phalanges
militaires proprement dites où l'initiation durait encore cinq ans. Le guerrier
pouvait alors porter le titre de su ou suna (cadavres, hommes appelés à
mourir) et sa carrière au sein de l'armée dépendait uniquement de son
1 Dyamila Ouattara, Sokolo, 1976, Marhaba Bobo, 1979, Soma Ali, Sungaradaga, 1979.
2
Badawa Bamba, Pongala, 1978.
3
Bassièri Ouattara, 1977.
36courage et de ses mérites. Les victoires qu'il remportait sur l'ennemi lui
assuraient de riches butins (or, esclaves, concessions foncières) et des
honneurs.
Le rêve du su était désormais de parvenir rapidement au grade de
kundigi ou encore de kèlè-mâsa (roi ou seigneur de la guerre) et de jouir du
prestige d'un véritable souverain. Le métier des armes apparut donc dès le
Xye siècle, comme le moyen le plus rapide pour accéder au sommet de la
hiérarchie sociale. Le Do'o a joué et joue encore un rôle important dans
l'assise du pouvoir politique. Ses structures relativement souples permirent
aux conquérants étrangers de bâtir un État fort avec l'appui des riches
familles de la région. Elles intégreront plus tard, pour des raisons de
conquêtes, de nombreux esclaves dans le rang des su comme nous le verrons
plus loin. L'administration politique et administrative reproduisit les schémas
du Do'o.
XyeLe royaume traoré né au début du siècle, ne couvrait pas toutes les
terres de l'interfluve du haut Bandama-Comoé. Celles-ci étaient sous la
domination de nombreuses petites chefferies qui échappaient à l'autorité de
Kong. Les plus importantes étaient, au Nord-Ouest, Nafana, au Sud et au
Sud-Est, Limbala, Dyangbanaso et Ténégéra. Ces deux dernières ont
Xyeconstitué bien avant le siècle, l'une des bases importantes du commerce
à longue distance. Les Traoré n'intervenaient pas dans les affaires de ces
cités qui assuraient leur propre sécurité. L'organisation politique mise en
place par les Traoré s'inspirait, certes des institutions traditionnelles mandé,
mais elle portait l'empreinte des réalités des pays senufo. La vie politique ici
se confondait souvent avec celle du Do'o. Essayons d'en dégager quelques
traits à travers le personnage central du royaume, le Mâsa qu'on appelait
aussi Maaba ou Maatigi (le maître des hommes). Mais l'usage du mot mâsa
s'imposa, en souvenir sans doute, des grands souverains du Mali médiéval.
Les princes traoré se firent aussi appeler Watara, c'est-à-dire les
« victorieux », les « maîtres1 », en souvenir sans doute du passé glorieux de
la monarchie musulmane précédente. Devenus mâsa, ils supprimèrent le
conseil des Selsuma qui continuait à gérer les affaires de la cité2.
UsufTraoré a été le premier souverain à s'attribuer le titre de Mâsa. Très
tôt il donna à ce mot un contenu politique et religieux, celui d'un roi-prêtre.
Il est perçu en effet dans les sources orales comme le génie créateur du Do'o,
d'où les traits légendaires sous lesquels il est peint.
« Les vieux disent souvent que le premier roi qui régna à Kong
s'appelait Bokari. C'était un tyran; peu de temps après son avènement
arriva à Kong un savant du nom de Muhammad Sanogo. Il était originaire
1
«Table ronde sur les origines de Kong », A UA, 1977, p. 130.
2
Nous avons signalé l'existence d'un manuscrit qui mentionne une chefferie watara en 1407.
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Les commentaires (1)
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FALL707

Évidemment qu'il raconte l'histoire de mon grand-père maternel mamadou sanogo

mardi 19 novembre 2013 - 15:51