LE SANG DES MARTYRS ET DES HÉROS

De
Publié par

Macédoine ottomane 1903. Un jeune juriste athénien revient sur la terre de ses ancêtres, qu’il trouve en proie à la violence révolutionnaire des comités bulgares. Devant la gravité de la menace que ceux-ci font peser sur les communautés grecques de la région, il décide à son tour de s’engager dans la lutte. Son destin croisera celui de Paul Mélas, martyr de l’Hellénisme, honoré par les Grecs comme un héros national. Un document exceptionnel sur une période trop méconnue de l’histoire contemporaine : celle où, pour la première fois, le terrorisme de masse revêtit les formes que nous lui connaissons encore aujourd’hui.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
Lecture(s) : 69
Tags :
EAN13 : 9782296295223
Nombre de pages : 176
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

LE SANG DES MARTYRS ET DES HÉROS

@ L'Harmattan,

2002

ISBN:

2-7475-2840-5

ION DRAGOUMIS

LE SANG DES MARTYRS ET DES HÉROS
Texte traduit du grec et annoté par Marc Terrades

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest - Hongrie

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino - Italie

Collection « Etudes grecques
dirigée par Renée-Paule Debaisieux

»

DOMAINE GREC MODERNE: - Edmond ABOUT, La Grèce contemporaine, 1854 [réédition, présentée et annotée par J. Tucoo-Chala] - 304p. - Venetia BALTA, Problèmes d'identité dans la prose grecque contemporaine de la migration - 234p. - Paul CALLIGAS, : textes traduits, présentés et annotés par MariePaule Masson-Vincourt : Thanos Vlécas - 320 p. Des Prisons - 112p. Réflexions historiographiques - 174p. Voyage à Syros, à Smyrne et à Constantinople - 222 p. Constantin CRATZOPOULOS, Dans l'obscurité et autres nouvelles [Nouvelles traduites du grec] - 90p. Automne [texte bilingue, traduit, commenté et annoté par Nicole Le Bris] - 477 p. - Joëlle DALÈGRE, La Thrace grecque, populations et territoire 270p. - Renée-Paule DEBAISIEUX, Le Décadentisme grec (1894-1912) - 272p. Le Décadentisme grec, une esthétique de la déformation 186p. - Andréas EMBIRICOS, Domaine intérieur [Traduit par Jacques Bouchard] - 112p. - Ioannis KONDYLAKIS, Patoukhas [Traduit, présenté et annoté par Vassiliki et Pierre Coavoux] - 206p. - Marie-Paule MASSON-VINCOURT,Paul Calligas (1814-1896) et la fondation de l'Etat grec - 658 p. - Grégoire PALAIOLOGUE, L'Homme aux mille mésaventures (1839) [Traduit, présenté et annoté par Henri Tonnet - Édition bilingue] 650p. - Charles-Sigisbert SONNINI, Voyage en Grèce et en Turquie (1801)
[Présenté et annoté par Patrice Brun]

-

253 p.

- Henri TONNET, Histoire du roman grec, des origines à 1960- 304p. - Irini TSAMADOU-JACOBERGER, Le nom en grec moderne, Marqueurs et opérations de détermination - 336p. Mélanges offerts à Astérios Argyriou - 416p.

- Mario

VITTI, Introduction du grec] - 256p.

à la poésie de Georges Séféris

{Traduit

DOMAINE GREC ANTIQUE: Christophe CUSSET, Les Bacchantes de Théocrite [édition, traduction et commentaire de l'Idylle 26] - 112 p. Anne LE BRIS, La mort et les conceptions de l'au-delà en Grèce ancienne à travers les épigrammes funéraires - 190 p.

Préface du traducteur

A la fin de l'année 1902, Alexis, un jeune dilettante qui vient de terminer ses études de droit à Athènes, rejoint son oncle en Macédoine, un territoire encore sous domination ottomane, où vivent de nombreux Grecs. Une fois sur place, il prend peu à peu conscience du danger que l'activisme bulgare représente pour l'avenir de l'Hellénisme dans cette région et de l'inertie coupable de ses propres concitoyens, incapables de se mobiliser aux côtés de leurs frères du nord Accompagné d'un ami médecin, il entreprend alors une longue tournée à travers toute la Macédoine pour y encourager la résistance, qui petit à petit s'organise. Dans l'intervalle, il est le témoin de l'insurrection de la Saint Elie (20 juillet 1903), fomentée par les comités bulgares, un événement à l'issue tragique qui a au moins le mérite de réveiller les consciences en Grèce. A la fin de l'été 1904, Paul Mélas, un jeune officier athénien, traverse clandestinement la frontière à la tête d'une poignée d'hommes pour prendre en main la résistance. Mais, le 13 octobre de la même année, Mélas est tué lors d'un accrochage avec les troupes turques. Pour toute la jeunesse grecque à laquelle ce livre est dédié, la mort de l'héroïque combattant de la cause nationale s'offre désormais comme un exemple à suivre. Telle est, succinctement résumée, l'histoire que narre Le Sang des Martyrs et des Héros. Ce récit, publié pour la première fois en 1907 et constamment réédité, eut un retentissement considérable en Grèce, où il contribua de manière décisive à la formation de la conscience nationale. Toute une génération d'écrivains grecs a subi l'influence de l'œuvre littéraire et politique de Ion Dragoumis, et certains d'entre eux, parmi les plus grands, tels Kostis Palamas, Angélos Sikélianos ou Nikos Kazantzakis, ont reconnu leur dette envers lui, continuant de lui rendre hommage longtemps après sa mort, survenue en 1920. Curieusement, ce classique de la littérature nationaliste, qui

7

constitue en même temps un document exceptionnel sur un épisode méconnu de l'histoire contemporaine, n'avait, jusqu'à ce jour, été traduit dans aucune langue. * Ion Dragoumis naquit à Athènes le 2 septembre 1878. Il était le fils de Stéphane Dragoumis (1842-1923) et d'Elisabeth Kontogiannakis (1851-1931), fille d'un banquier crétois qui fut Consul de Grèce à Saint Petersbourg. Ion grandit dans un milieu où la passion de la politique le disputait à celle des beaux-arts et de la littérature. Son père, Stéphane, était le petit fils de Marc Dragoumis (1770-1857), membre de la Société Amicale1 et héros de la Guerre d'Indépendance, et le fils de Nicolas Dragoumis (1809-1879), homme politique et écrivain auquel ses Mémoires, publiés en 1874, ont valu une certaine notoriété. Stéphane Dragoumis, magistrat de formation, fut, avant la première guerre mondiale, un homme politique de premier plan. Ministre des Affaires Etrangères dans deux gouvernements Tricoupis (en 1886 et 1892), il se retrouva même à la tête du gouvernement, de février à octobre 1910, avant de céder la place à Venizélos. En 1920, l'année de la mort de Ion, il sera encore député de Thessalonique. Stéphane Dragoumis, dont la famille était originaire de Vogatsiko, un petit village proche de Kastoria, avait lui-même pris les armes aux côtés des insurgés macédoniens, lors du soulèvement anti-turc de 1878. La même année, il avait été désigné Secrétaire général du Comité pour la Révolution en Macédoine. Au tournant du siècle, il était très préoccupé par les progrès du parti bulgare dans cette région et il s'efforça continûment d'attirer l'attention des responsables politiques grecs sur le problème.

1 La Société Amicale (Phi/ild Hétairia), fondée en septembre 1814 à Odessa puis établie à Constantinople, était une société secrète vouée à la libération de tous les chrétiens soumis à la domination turque. Ses membres jouèrent un rôle actif dans la préparation et le déclenchement de la Révolution de 1821. 8

Ion commença par étudier le Droit à l'Université d'Athènes dont il sortit diplômé en 1899, avant d'être nommé à un poste d'Attaché au Ministère des Affaires Etrangères. Cette période de sa vie fut marquée par une boulimie de lectures, dont son Journal, commencé en 1895, se fait l'écho. En 1902, il écrivit son premier long récit, Le Sentier!, qu'il ne publia pas. C'est en novembre de la même année qu'il fut nommé au Consulat de Monastir, où il ne resta au total que quelques mois, séparés par une brève affectation au Consulat de Séres (septembre 1903janvier 1904), avant son départ définitif en avril 1904. L'annonce de la mort tragique de son beau-frère Paul Mélas, en octobre 1904, alors qu'il était lui-même en poste au Consulat de Philippoupolis2, le décida probablement à mettre en ordre les notes et réflexions éparses consignées jusqu'alors dans son Journal pour en tirer la substance d'un grand livre, Le Sang des Martyrs et des Héros, publié en 1907 sous le pseudonyme de Idas. En 1908, il fut nommé Secrétaire à l'Ambassade de Constantinople. Observateur attentif de la Révolution des Jeunes Turcs, il créa avec son ami Sou liotis-Nikolaidis, un officier athénien, « l'Organisation de Constantinople », une société secrète qui se donna pour objectif de fédérer toutes les populations grecques soumises à l'autorité des Turcs et de les conduire à une action commune avec d'autres populations assujetties, en vue d'obtenir l'égalité des droits au sein de l'Empire. La même année, il publia Samothrace, l'un de ses plus beaux textes, qui inaugurait une longue série d'écrits sur la nature et le destin de I 'Hellénisme, parmi lesquels seuls Ceux qui sont vivants (1911) et Culture grecque (1914) devaient être publiés de son vivant. Lorsque éclata la Première Guerre Balkanique, en octobre 1912, ilfut incorporé dans l'armée, avant d'être appelé comme
1 Par connnodité, tous les titres sont ici donnés en français. Pour les titres en grec, on se rapportera à la bibliographie fournie plus loin. Rappelons qu'aucune œuvre de Ion Dragoumis n'avait, jusqu'à ce jour, été traduite en français. 2 Aujourd'hui Plovdiv, en Bulgarie. 9

conseiller politique au quartier général de l'armée d'Orient, auprès du prince Constantin. C'est à ce titre qu'il participa aux négociations avec les Turcs pour la restitution à la Grèce du port de Thessalonique. A partir de 1913, il fut appelé à occuper d'importantes fonctions diplomatiques, successivement à l'Ambassade de Saint Petersbourg, de Vienne, de Berlin, puis, à nouveau, de Saint Petersbourg, où il eut rang de ministre plénipotentiaire. En 1915, il démissionna du service diplomatique pour se présenter aux élections à Florina, ville de Macédoine dont ilfut élu député. Mais la «politicaillerie» le dégoûtait et il se consacra plus volontiers au journalisme. Au début de 1916, il lança, avec quelques amis, la Revue Politique, et rédigea de nombreux articles de politique étrangère. Durant la Première Guerre Mondiale, dans un contexte de guerre civile, son opposition résolue à la politique de Venizélos, qu'il jugeait trop inféodé aux puissances de l'Entente, sa fidélité non dépourvue de naïveté au roi Constantin, valurent à Dragoumis, après la victoire des venizélistes soutenus par les Français et le départ du roi en juin 1917, d'être exilé en Corse. Il y meubla les longues journées de solitude et d'ennui en rédigeant L'Arrêt, ouvrage inachevé et composite, qui ne fut publié qu'après sa mort. En mai 1919, il put enfin quitter la Corse mais fut assigné à résidence dans l'île de Skopélos, avant d'être enfin autorisé, en novembre de la même année, à rentrer librement à Athènes. Il y rejoignit immédiatement les rangs de l'opposition et reprit la publication, suspendue par l'exil, de sa Revue Politique. Mais, au lendemain de la signature du Traité de Sèvres (10 août 1920), Venizélos fut la cible, à Paris, gare de Lyon, d'un attentat manqué perpétré par deux officiers royalistes. Aussitôt la nouvelle connue à Athènes, la chasse aux comploteurs royalistes, ou supposés tels, s'organisa. Dans l'après-midi du 13 août, Ion Dragoumis, qui circulait seul au volant de sa voiture, fut arrêté aux portes d'Athènes par des membres des forces spéciales de sécurité de Venizélos. Reconnu, il fut emmené par un peloton et, dans des circonstances qui demeurent obscures, fusillé en pleine rue. Il

10

ne semble pas que cet assassinat pur et simple ait eu la moindre justification: rien ne permet de dire que Ion Dragoumis ait été mêlé au complot contre Venizélos, ni même qu'il ait été au courant de l'attentat qui se préparait. * En novembre 1902, Ion Dragoumis, alors âgé de vingt-quatre ans, est nommé au poste de Secrétaire du Consulat de Grèce à Monastir (Bitola), chef-lieu d'une des cinq provinces (vilayet) composant la Macédoine ottomane. La Macédoine en question était une création du Traité de Berlin qui, en juin 1878, avait mis un terme à la « troisième crise d'Orient ». Cette crise avait été marquée par un soulèvement généralisé des nations balkaniques contre la domination ottomane et avait culminé dans la guerre russoturque, déclenchée en avril 1877 et conclue en janvier 1878 par la défaite des Turcs. Les Russes vainqueurs avaient tout d'abord dicté aux vaincus le traité de San Stéfano (3 mars 1878) qui proclamait l'indépendance des principautés vassales (Serbie, Monténégro et Roumanie), mais qui surtout prévoyait la création d'une Grande Bulgarie, alliée « naturelle» des Russes, incluant la Thrace et la Macédoine, à l'exception de la ville de Salonique. Ce traité, qui faisait des Russes les maîtres des Balkans, fut rejeté par les autres Puissances. Un nouveau congrès se réunit à Berlin sous les auspices de Bismarck, en juin 1878. Le Traité final reconnaissait l'indépendance de la Roumanie, de la Serbie et du Monténégro ainsi que l'autonomie simple d'un principauté de Bulgarie au nord du Mont Balkan. Au sud du Balkan, la Roumélie orientale (que les Bulgares annexeraient en 1885) jouissait d'une semi-autonomie, tandis que la Thrace et la Macédoine demeuraient ottomanes. Ainsi le Traité dessinait-il en creux, entre les divers états chrétiens désormais indépendants ou en voie de l'être, l'espace d'un territoire qui ne constituait pas une entité nationale àforte identité et qui était appelé à devenir pour eux l'enjeu d'une lutte implacable. Les Bulgares, en qui le traité mort-né de San Stéfano avait d'ores et déjà créé une fausse mémoire nationale, furent les premiers à entrer en lice.

Il

La Macédoine ottomane constituait une entité géographique d'environ 60000 km2, délimitée par les monts de la Sar Planina au nord, les massifs de l'Olympe et du Pinde au sud, le lac d 'Ohrida (Ohrid) à l'ouest et le massif du Rhodope à l'est. Cette région très accidentée n'en était pas moins traversée par des voies de communication de première importance, reliant, du nord au sud, les pays du Danube à la mer Egée, et d'ouest en est, l'Adriatique à Constantinople (l'antique via Egnatia). Si l'on ajoute à cela la présence du grand port de Salonique, on comprend que la Macédoine, région au demeurant très pauvre, ait pu constituer un enjeu stratégique majeur pour les puissances environnantes. Au plan administratif, la Macédoine ottomane, peuplée d'environ 2500000 habitants au début du siècle, se trouvait, divisée en provinces (vilayets), elles-mêmes subdivisées en districts (sandjaks). Son économie, essentiellement rurale, était marquée par de grandes disparités: d'un côté, accaparant les bonnes terres des rares plaines, les grands domaines (tchiftliks), aux mains de beys qui exploitaient durement une main d'œuvre quasi servile de paysans dépourvus de recours contre les abus de toutes sortes. De l'autre, un éparpillement de villages de montagne, souvent très isolés, où l'on vivait, tout aussi misérablement mais un peu plus librement, des maigres ressources de l'élevage et de la forêt. Aux plans ethnique et linguistique, la Macédoine ottomane constituait, selon l'expression consacrée, un véritable imbroglio: un inextricable enchevêtrement de populations que distinguaient leurs parlers, leurs coutumes, leur mode de vie, leur religion. Les Slavoph on es, majoritaires hors des villes, pratiquaient une grande diversité de dialectes, dont certains fourniraient, après la Deuxième Guerre Mondiale, la base pour la fixation d'une norme littéraire du macédonien moderne. Les Grecs se trouvaient en grandes concentrations au sud et sur le littoral. Ils prédominaient dans les villes, où vivaient aussi les Juifs. Les Albanais étaient davantage présents à l'ouest, où leur pénétration, qui remontait au XVIIIe siècle, s'était accom-

12

pagnée de grands désordres et avait créé un climat d'insécurité occasionnant l'exil massif des anciens habitants et la ruine de cités commerçantes autrefois prospères. Certains d'entre eux étaient à la tête de vastes domaines, qu'ils géraient comme les grands féodaux d'un autre temps. Du reste, ces tyrans locaux, qui étaient musulmans, étaient comptés au nombre des

«Turcs» l, dont les klephtes, bandits de grand chemin, tiraient
quelquefois vengeance, à la grande joie des paysans maltraités. D'autres servaient dans l'armée ou la gendarmerie ottomanes. D'autres encore perpétuaient dans les régions isolées une tradition de brigandage. Il faut aussi mentionner les quelque deux cent mille Valaques de Macédoine, une population d'origine mystérieuse dont le dialecte, issu du latin, présente des affinités avec le roumain. Ces Valaques (ou Vlaques), fidèles à leurs traditions, étaient demeurés pour la plupart des bergers transhumants, mais d'autres s'étaient sédentarisés dans les bourgs et les villes de Macédoine et de Thessalie, où ils s'étaient très rapidement hellénisés, jusqu'à devenir quelquefois « plus grecs que des Grecs ». On comprend que, dans un tel contexte, la question de l'identité macédonienne, susceptible de fonder, le jour venu, une revendication nationaliste, dut se révéler hautement problématique. Aux yeux des Ottomans, la véritable ligne de partage était religieuse: il y avait d'un côté la communauté (millet) des Musulmans, de l'autre celle des Chrétiens (Rûm Millet), sans oublier les Juifs. Les cartes de l'époque témoignent de l'importance de ce partage, en distinguant les villages et villes «turcs» (à dominante musulmane), chrétiens et «mixtes». Les choses devinrent encore un peu plus compliquées avec la création de l'Exarchat bulgare en 1870. Le Sultan reconnaissait par là l'autonomie de l'Eglise bulgare vis-à-vis du Patriarcat de Constantinople, lequel s'empressa de la déclarer « schismatique ».

1 En Macédoine ottomane, le terme «turc» n'avait pas de signification ethnique. Il s'appliquait aussi bien aux Turcs de souche, qu'aux Albanais musulmans ou qu'aux Grecs et aux Slaves islamisés. 13

Par cette reconnaissance, la Porte, qui par le passé avait plutôt joué la carte de l'uniformité en soumettant toutes les Eglises nationales au seul Patriarcat grec de Constantinople, entendait semer le trouble entre les différentes populations chrétiennes des Balkans et affaiblir les jeunes nations turbulentes dont les revendications l'inquiétaient. Avec l'aide de fonds bulgares et russes, l'Exarchat ouvrit quantité d'écoles où l'on enseignait le bulgare et d'églises desservies par des prêtres bulgares utilisant pour l'office la langue bulgare. Il s'agissait de « bulgariser » la Macédoine, afin de rendre légitime aux yeux de tous son annexion future par la Bulgarie. Par là même, la Russie, alliée « naturelle» de la Bulgarie, poussait ses pions en direction de l'Egée, son objectif de toujours. Grecs et Serbes comprirent assez tôt le danger et réagirent à leur tour. Alors commença, en Macédoine, la « guerre des églises et des écoles ». La fin du siècle en Macédoine fut ainsi marquée par la compétition entre « exarchistes » et « patriarchistes » et par les assauts croisés de leurs propagandes rivales, jusque dans les moindres villages. Le prêtre et l'instituteur devinrent les figures clés du drame qui se nouait. Un nationalisme proprement macédonien, inexistant dans les masses paysannes illettrées, ne prit véritablement consistance qu'avec la fondation, en 1893, de l'Organisation Révolutionnaire Intérieure Macédonienne (ORIM), par un petit groupe d'intellectuels réunis autour de Damien Grueff (18701906), un ancien élève de l'Ecole des officiers de Sofia, devenu instituteur. A l'origine, l'ORIM se voulait une organisation révolutionnaire d'orientation socialiste, indépendante du clergé, qui se donnait pour objectif l'autonomie de la province, enfin délivrée du joug turc, et qui avait pour mot d'ordre: « La Macédoine aux Macédoniens », ce qui, en définitive, revenait à affirmer l'existence d'une entité nationale macédonienne et à se démarquer de l'Exarchat, jugé trop inféodé à la Bulgarie. Dans un premier temps, Grueff s'efforça de constituer un réseau, en créant des «comités» dans toutes les grandes villes de Macédoine. A Stip, où il enseignait, il fit la connaissance de

14

Gotse Delcheff (1872-1903), lui aussi instituteur et fervent partisan de l'autonomie, avec lequel il devait organiser, juste avant sa mort, l'insurrection de 1903. En 1894, réunis en congrès à Thessalonique, les principaux chefs de l'Organisation clandestine réaffirmèrent leur objectif: l'autonomie de la Macédoine, et leur méthode: la propagande et l'action révolutionnaires. Toute une organisationfut mise en place. Le territoire fut quadrillé. Des comités furent créés dans le moindre village. Il s'agissait de préparer les masses paysannes à se soulever contre le pouvoir turc. Une agitation permanente était entretenue dans tout le pays. Les villages recevaient la visite de bandes de partisans (comitadjis) qui tentaient de rallier les paysans à la cause révolutionnaire. Il leur était demandé de recevoir armes et munitions en dépôt. Les riches étaient sommés de payer « l'impôt révolutionnaire ». Certains villageois furent enrôlés, de gré ou de force, pour servir de guides ou compléter les effectifs. Ceux qui refusaient de se soumettre, ceux qui, rançonnés et persécutés, osaient dénoncer les bandes à la gendarmerie turque, ceux qui, de toutes les façons, refusaient de prêter assistance, étaient brutalisés ou abattus. Les bandes tendaient des embuscades aux soldats et gendarmes turcs, multipliaient les attentats contre les représentants de la «Turcocratie», liquidaient les «traîtres» et les opposants de toutes sortes, pratiquaient même l'enlèvement des étrangers, avec demande de rançon. Nombre de ces comitadjis étaient d'anciens klephtes. Ces « brigands », présents de tout temps dans les montagnes de Macédoine, jouissaient, malgré leurs nombreuses exactions, d'une grande popularité dans les villages où, de tout temps, on avait chanté leurs exploits contre les Turcs1. Toutes les parties en présence cherchaient à se rallier ces combattants intrépides, passés maîtres dans l'art de la guérilla et dotés d'une excellente connaissance du terrain. Parmi eux, le fameux Kotas, dont il est nommément question dans le livre de Dragoumis.
1 Ces chants kIephtiques (Klephtika) font partie de la grande tradition populaire grecque. 15

Après le désastre subi par les Grecs lors du conflit gréco-turc de 1897, dont l'issue parut offrir une occasion favorable, le

nombre des bandes ne cessa de croître en Macédoine,
entraînant en retour une mobilisation toujours accrue de troupes turques lancées à leur poursuite. Tous ces efforts ne produisirent pourtant pas les fruits attendus. Le mouvement ne parvint pas, dans l'ensemble, à gagner à sa cause les masses paysannes, indifférentes aux discours nationalistes, trop misérables pour ne pas appréhender avec réserve la moindre promesse de changement, et rebutées par la violence des exactions commises à leur endroit par leurs prétendus « libérateurs ». D'un autre côté, les révolutionnaires nationalistes de I 'DRIM devaient compter avec un «allié» encombrant: les Bulgares. Beaucoup de Macédoniens avaient émigré en Bulgarie. Certains d'entre eux y avaient fait carrière et pouvaient exercer une influence non négligeable en faveur de leur patrie d'origine. En mars 1895 fut fondé à Sofia le Comité Macédonien, qui se donnait pour but d'attirer l'attention des Puissances sur la « question macédonienne ». Comme celles-ci restaient largement indifférentes, une tendance dure se fit jour au sein du Comité, celle des « vrohvistes », qui prônaient l'intervention extérieure directe pour« libérer» la Macédoine. En décembre 1895, cette tendance l'emporta et le Comité Macédonien se transforma en Comité Suprême Macédonien. Le prince Ferdinand de Bulgarie, qui n'avait pas l'intention de laisser se développer en Macédoine un processus indépendantiste - qui plus est d'inspiration socialiste - contraire à son

propre objectif annexionniste, apporta son soutien. L'équivoque fut entretenue durant quelques années. L'DRIM profita de l'aide bulgare. Sa dérive proprement terroriste, au tournant du siècle, fut encouragée par Sofia. Pour ses dirigeants, il s'agissait de susciter l'émotion de l'opinion internationale en multipliant les attentats qui ne manqueraient pas de provoquer une répression féroce. Toutefois, aux yeux des dirigeants de l'DRIM, le CSM ne tarda pas à apparaître clairement pour ce qu'il était: une organisation bulgare qui entendait mettre les réseaux de I 'DRIM au service des objectifs 16

bulgares: l'annexion pure et simple de la Macédoine, à l'instar de ce qui s'était passé en 1885 avec la Roumélie orientale. Ces graves divergences, que Le Sang passe sous silence, se manifestèrent au grand jour lors de l'insurrection manquée de l'automne 1902. Au début de l'année 1902, il paraissait évident aux observateurs extérieurs qu'un soulèvement général aurait lieu au printemps. En réalité la situation était loin d'être insurrectionnelle et l'appel au soulèvement, qui fut lancé, à la fin de l'été, par des chefs vrhovistes venus de Bulgarie à la tête de leurs propres bandes, ne rencontra aucun écho parmi les paysans, qui s'empressèrent de fuir dans la montagne, en laissant leurs villages à la garde des Turcs. Il suscita plutôt la désapprobation des dirigeants de l'DRIM, qui étaient convaincus que cette initiative était prématurée et qui, pour la plupart, refusèrent dy prendre part. L'affaire fut un fiasco lamentable et entraîna de la part des Turcs une répression terrible, à laquelle la presse internationale donna un large écho. Entre-temps, le « parti grec» n'était pas resté inactif. Du côté grec, on n'avait jamais été dupe du discours nationaliste «rassembleur» des idéologues de l'DRIM que décrédibilisait, si besoin était, la présence active sur le terrain de chefs de bandes bulgares ouvertement hostiles aux Grecs. Le « parti grec» n'eut jamais aucun doute sur la seule issue possible du conflit le partage de la Macédoine selon les zones d'influence. Pour les Grecs, il ne pouvait s'agir que de défendre les positions de l'Hellénisme menacées par l'ennemi ancestral, le Slave. Tel était le sens de cette guerre et tel est d'ailleurs le sens qui finit par s'imposer aux révolutionnaires de l'DRIM eux-mêmes. Ne trouvant pas toujours sur place le soutien populaire escompté et se heurtant à une résistance de plus en plus vive du « parti grec », ceux-ci n'eurent finalement d'autre recours que de s'appuyer sur les villages exarchistes et de décalquer leur action sur celle de l'Eglise bulgare, dans une lutte qui devenait de moins en moins révolutionnaire et « antiTurcs» et de plus en plus « anti-Grecs ». Aux exécutions des «traîtres» vinrent s'ajouter régulièrement les pressions exercées sur les villages pour qu'ils se déclarent exarchistes, la
l'

17

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.