//img.uscri.be/pth/b30c2d3c05764276f0dca10b4b6df6471fc91f7e
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 1,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : MOBI - PDF - EPUB

sans DRM

Le Soleil de Katinka

De
98 pages

Alekseï Filipovitch est un jeune fonctionnaire du Kremlin vouant sa vie au communisme. Mais à travers certaines épreuves, comme le Congrès des écrivains soviétiques ou sa rencontre avec Viatcheslav Molotov, il est amené à réfléchir à son engagement idéologique. Proche du grand écrivain Boukharine, il doit rapidement faire un choix entre amitié et carrière. La période des purges staliniennes commence en URSS, condamnant le héros à se haïr. Cette histoire questionne la politique soviétique, à partir de la vie d'Alekseï mais aussi d'après de vrais dialogues tenus dans l'enceinte du Kremlin.
« Katinka est le cœur de l'humanité » selon Boris Kovaski. Il n'est pas faux de dire qu'elle symbolisait une lueur d'espoir dans le Moscou des années 1930.


Voir plus Voir moins

Couverture

Cover

Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-61233-5

 

© Edilivre, 2014

Prologue

Ivan consentit à fermer la fenêtre. Maria avait raison. La pièce était calme et froide, elle était devenue la propriété de la mort. Ivan regardait le visage de sa fille. Elle était devenue pâle et son expression vide. Ses joues étaient encore rondes mais sa jeunesse avait disparue. Sa maladie était maintenant avancée et aucun retour n’était possible. Mais Katinka le savait. Elle avait perdu l’espoir de vivre bien avant ses parents, et le sourire fébrile de son père ne la réconforta point. Ivan ne possédait rien de plus cher au monde qu’elle. Sa mère était là aussi, autour du lit, à se lamenter tristement. Elle ne supportait pas de voir la noirceur de la mort lui cracher au visage. C’était un jour sinistre. Cela faisait sept ans que Maria et Ivan Kovaski connaissaient la joie d’être parents, et à présent ils connaissaient le malheur de voir un enfant partir. Les deux pauvres parents erraient depuis deux jours, perdant peu à peu leurs illusions.

Comment parler d’illusions pour le père Kovaski ? Cet homme misérable avait été trop souvent lésé par la vie. Il avait été alcoolique, avait broyé du noir à longueur de journée, avait essuyé les vociférations de son patron. Quelle pouvait être la lueur d’espoir dans sa sombre vie ? Il ne pouvait répondre. Et pourtant, il existait une réponse : Katinka. Sans elle, il serait mort avant ce jour, et toutes ses espérances se seraient évaporées en une fumée grisâtre. Sa fille l’avait fait survivre, et même plus, elle l’avait fait vivre.

Ivan Kovaski vit sa femme Maria fondre en larmes sur sa chaise. Ce spectacle funeste était en train de le replonger dans son ancienne vie. Il ne pleurait pas, mais ses traits dessinaient sur son front l’expression du désespoir. Ses yeux étaient froids et ses cernes éternels les ceignaient. Il ne comprenait plus la vie.

« – Allons Maria, peu importe ce qu’en disent les médecins. Notre fille va surmonter cette maladie, c’est une Kovaski !

– Veux-tu te taire ! Regarde cette mine livide qui l’envahit, elle meurt sous mes yeux.

– Ne dis pas ça ici ! Tu veux qu’elle perde ce qui lui reste de force ?

– Je voudrais mourir avant elle, Ivan. »

L’hiver était glacial à Moscou. La neige frappait violemment, par à-coups, la vitre fendue de la chambre de Katinka. Le ciel était sombre et bleu, majestueusement beau. L’hiver était élégant, blanc. Le froid s’incrustait progressivement dans les recoins de la pièce. Un petit filet d’air frais gravitait au-dessus du parquet, le rendant rigide. Lorsqu’Ivan referma la fenêtre, ses talons bruissèrent et grincèrent. Il marchait lentement, tournait autour du lit de Katinka sans pouvoir se résoudre à s’asseoir. Il ne regardait pas sa fille. Il l’évitait presque, tandis que Maria se tenait à genoux au bas du lit, rejoignant les mains pour prier.

Cela faisait deux jours qu’ils ne sortaient plus, priant pour leur unique fille, enfermés entre les quatre murs de la chambre gelée. Un silence néfaste dominait leur monde. Leur vieillesse reprenait le pouvoir ; d’une part Ivan était marqué par la rareté de ses cheveux gris, d’autre part le visage de Maria était irrigué de rides vives. La famille Kovaski se désagrégeait en même temps que Katinka.

Chapitre I

Les premiers rayons du soleil perçaient le ciel moscovite. Les oiseaux semblaient prendre plaisir à tournoyer au-dessous des nuages, réchauffés doucement par le soleil. De la fenêtre de son petit cabinet, Andrei voyait la pâleur du ciel, frais et pourtant ensoleillé. Il ajusta sa cravate et passa sa main dans ses cours cheveux bruns. Il regarda avec fierté son visage dans un petit miroir. Il esquissa un sourire séducteur et contempla de nouveau l’harmonie de son visage. Andrei passait généralement sa matinée à se faire élégant.

La porte de son bureau s’ouvrit et un rire moqueur s’en échappa. Cela ne le gêna point, et il ne prit pas la peine de regarder l’homme qui venait d’entrer. Il rit à son tour, recouvrant ainsi le miroir d’un nuage de chaleur. Ne se voyant plus, ne voyant plus sa mèche, il s’impatienta. Il poussa un juron et frappa du pied dans un meuble en bois. Le jeune homme qui venait d’arriver s’assit au bureau et sourit en voyant son collègue s’évertuer à replacer sa mèche. Andrei posa son miroir et se retourna en dévisageant son collègue.

« – Ma frange est-elle bien posée ?

– J’en doute, dit ironiquement le jeune fonctionnaire en avançant sa chaise près du bureau. »

Andrei poussa un bref soupir de satisfaction et leva les bras en l’air, jovialement :

– Alekseï ! Cela me rend heureux de te savoir parmi nous ! Le Kremlin a besoin de jeunes dynamiques…

– Tu le sais, Andrei Janoski, je ne suis pas nouveau ici.

– Ici, dans mon bureau, si.

– Il va m’être plaisant de m’occuper du courrier avec toi. On fera le même travail à présent.

– Tu vas vite t’habituer à cette tâche, Alekseï. Mais nous serons deux.

– Te sens-tu bien installé dans ce joli bureau ? L’air me paraît bon… C’est lumineux, vaste.

– Alekseï… Tu n’as vraiment pas changé. J’ai récemment envoyé une lettre à ma sœur, je lui ai parlé de toi. Tu te souviens de notre dernière entrevue, lorsque tu faisais tes premières armes au Kremlin ? Attends, j’ai mieux : te rappelles-tu du camarade Zouniov ? On le maltraitait, le pauvre. Sache que cet idiot est dans mon service ! On parle souvent, mais c’est pour faire la conversation, on ne s’écoute pas vraiment. C’est un plaisir de te savoir parmi nous, j’insiste. J’ai appris que tu venais il y a une semaine, mais ce n’était pas encore certain. Tu es toujours un grand léniniste, pas vrai ?

– Tu es en forme, Andrei. A quelle question dois-je répondre en premier ?

Andrei Janoski ne laissa pas le temps à Alekseï de reprendre ses esprits et continua avec le même dynamisme :

– Le camarade Filipovitch, dans mon bureau ! Alors ça, c’est vraiment une bonne nouvelle.

– Arrête deux minutes, veux-tu. On ne peut pas dire que tu as changé non plus, Andrei. Tu es toujours aussi vif et facétieux. Je me souviens parfaitement de notre dernière rencontre, c’était à Moscou il y a moins de deux ans. Tu étais déjà un fonctionnaire incontournable, tu connaissais tout le monde. C’est grâce à toi que je me suis formé un réseau. Moi, je venais d’entrer en contact avec le Kremlin pour travailler au service postal.

– Et, permets-moi de t’interrompre, tu connaissais déjà Nikolaï Boukharine… On ne pouvait même plus te parler, il se trouvait toujours à tes côtés. D’ailleurs, le vois-tu encore ?

– Bien entendu ! Moins fréquemment mais encore. »

Il déposa sa sacoche en cuir sur le bureau et se mit à ranger ses affaires.

Alekseï Filipovitch avait à présent vingt-quatre ans. Il était fonctionnaire au Kremlin depuis un an. On l’avait placé dans le même service que son ami Andrei, pour la confiance qu’on lui vouait. Son engagement était inconditionnel. Pour le moment, il se chargeait des tâches administratives, mais cela lui convenait. Il connaissait déjà beaucoup de personnes au Kremlin ; pas les dirigeants, mais les fonctionnaires les plus zélés. Sa plus grande joie fut lorsqu’il entra au service des courriers des proches de Staline. Il ne l’avait encore jamais rencontré en personne, mais un de ses collègues lui avait garanti qu’il le verrait au moins une fois dans sa vie. Le guide ne garde jamais un fonctionnaire plus de deux ans au Kremlin sans l’avoir vu une fois de ses propres yeux, lui avait-il assuré. Et Alekseï vivait dans l’attente de ce jour, sans appréhension mais avec ce sentiment qui vous ronge, cette envie d’accélérer le temps qui enlève toute saveur au moment présent. Il décachetait les courriers avec empressement. Il n’était pas curieux de voir le contenu, mais avec cette ferveur il espérait voir passer le temps plus vite. Alekseï travaillait bien, mais son esprit n’était pas présent. Il était comme les idéalistes, vivant dans un monde parallèle ; ceux qui voient le présent à travers l’œil aveuglant de leur idéal. Personne au Kremlin n’avait autant foi en le Parti que lui. Il vouait une véritable religion au communisme, ce que justement les penseurs du communisme ne souhaitaient pas. Il lisait les écrits de Lénine comme un fidèle lirait un texte sacré. Sa foi était inébranlable. Et son esprit encore jeune admirait un Dieu, le guide rouge. Ses premiers jours dans le cabinet d’Andrei lui furent longs. Pour lui, Andrei n’était pas un ami, mais un camarade. Travailler ne servait pas à son épanouissement personnel, mais était une contribution à la cause commune.

Ses collègues ne se moquaient pas de lui, car malgré son culte incessant, il était parfaitement connecté aux réalités présentes. Un jour son ami écrivain Boukharine lui dit :

« – A force de t’imaginer un monde merveilleux, dû au labeur de nos bons ouvriers, tu finiras par te détester toi-même en te rappelant que tu es le fils d’un militaire tsariste.

– Mon père et moi, cela fait deux…

– Il me semble que tu es le seul fonctionnaire dans cette enceinte à descendre d’un partisan de l’armée blanche.

– Ce n’est pas certain. Et le Parti n’est pas aussi communautaire qu’on le dit, Nikolaï. Tes parents étaient enseignants si ma mémoire est bonne. »

Boukharine était ami avec Alekseï depuis deux ans. Les deux hommes se voyaient davantage pour entretenir des discussions philosophiques que pour parler de leur vie. Alekseï appréciait Nikolaï Boukharine, tout d’abord parce qu’il était un écrivain hors pair. En ce printemps 1934, il était déjà reconnu comme l’un des plus grands de sa génération. Sa belle carrière ne se résumait cependant pas qu’à son activité d’écrivain. Boukharine avait travaillé au bureau politique et était à présent au Comité central. Cependant il faisait partie de l’Union des écrivains soviétiques, ce qui le rendait important pour le Parti. Alekseï avait beaucoup d’autres amis, comme ce fier collègue Andrei Janoski qui venait de ranger son miroir dans le tiroir du meuble. On ne peut pas dire que cet idéaliste n’avait pas de vie sociale, au contraire, il était très occupé en dehors du travail. Il allait souvent dans un bar de Moscou, Le Cosaque. Là, il pouvait passer des heures avec des amis ou des collègues à discuter ; les sujets étaient variés : littérature, sport… Ses discussions préférées portaient sur la culture, principalement celle des pays frontaliers, rattachés à l’URSS. Mais jamais il ne parlait de politique. Ce n’était pas tabou, simplement il n’aimait pas.

Ce printemps était pour Alekseï une occasion de renaître. Il se figurait son passé comme un immense tas compact, regroupant les misères et les souffrances qu’une vie de labeur ne pourrait enfanter. Sa dure histoire, il la gardait au fond de son tendre cœur. Il n’en parlait qu’à ses amis proches, et, avec la précaution d’un avare, veillait à ne...