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Le statut de 1961 à Wallis et Futuna

De
531 pages
En 1959, le général de Gaulle revoit le statut des colonies. Élaboré « sur mesure » par le choix limité que présentait la structure wallisienne et futunienne, le statut de 1961 calque les nouvelles institutions sur les bases de la hiérarchie traditionnelle wallisienne et futunienne préexistante. Le territoire va très rapidement devenir l'arène des rapports de forces entre la coutume représentée par la chefferie traditionnelle fortement imprégnée de la religion et la modernité incarnée par les représentants de l'État.
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LE STATUT DE 1961 À WALLIS ET FUTUNA

Genèse de trois monarchies républicaines

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13871-1 EAN : 9782296138711

Allison Lotti

LE STATUT DE 1961 À WALLIS ET FUTUNA

Genèse de trois monarchies républicaines
(1961-1991)

Sommaire
REMERCIEMENTS ............................................................................. 7 SIGLES ET ABREVIATIONS ........................................................... 15 1RE PARTIE : DE LA MISE EN PLACE DU STATUT A UNE REORGANISATION TOTALE DE WALLIS ET FUTUNA (19621969) : L’EDIFICATION D’UN TERRITOIRE DE LA REPUBLIQUE FRANÇAISE............................................................................................ 25 CHAPITRE 1 : LE STATUT DE 1961 : UNE SPECIFICITE PROPRE A WALLIS ET FUTUNA .............................................................................. 29
A. B. Son contexte et sa mise en place ............................................................. 29 Les composants du statut du 29 juillet 1961 ........................................... 62

CHAPITRE 2 : LES NOUVELLES INSTITUTIONS ET LEUR APPLICATION ............................................................................................................ 111
A. La naissance du territoire des îles Wallis et Futuna ............................. 111 B. Wallis et Futuna : les derniers archipels du Pacifique à devenir un territoire français ................................................................................................ 135

CHAPITRE 3 : QUELS CONSTATS DE CES HUIT PREMIERES ANNEES ? (1961-1969) ........................................................................................ 147
A. Les incompatibilités de l’arrêté n°19 du 20 mai 1964 .............................. 147 B. Les premiers pas du territoire ................................................................... 162

2E PARTIE : COUTUME ET MODERNITE : DEUX ELEMENTS D’UNE STRUCTURE GOUVERNEMENTALE INEDITE A L’AUBE DU XXIE SIECLE (1970-1979) ............................................................. 193 CHAPITRE 1 : LA COUTUME EN ELLE-MEME : UNE NOTION PROBLEMATIQUE ................................................................................. 197
A. Introduction lexicologique du terme ..................................................... 197 B. La coutume dans le reste du monde ...................................................... 202 C. Le rôle de la coutume en Océanie selon certains anthropologues du Pacifique Sud....................................................................................................... 211

CHAPITRE 2 : LA COUTUME ET LA MODERNITE : UNE COEXISTENCE DIFFICILE ............................................................................................. 229
A. B. C. La société wallisienne et futunienne...................................................... 229 La coutume : un pouvoir ? .................................................................... 252 L’apprentissage de la politique ............................................................. 281

CHAPITRE 3 : LES DIFFICULTES A CONCILIER TRADITION ET MODERNITE ......................................................................................... 303
A. B. L’imbrication de la coutume dans la modernité ................................... 303 La démocratie dans le Pacifique Sud : adaptation et évolution ............ 324

5

3E PARTIE : LE RAPPORT DE FORCE CONSTANT ENTRE LA COUTUME ET LA MODERNITE VINGT ANS APRES LE STATUT DE TOM (1980-1991) ... 383 CHAPITRE 1 : L’ASSEMBLEE TERRITORIALE, L’ADMINISTRATION SUPERIEURE, LA CHEFFERIE COUTUMIERE ET LA MISSION CATHOLIQUE : QUELLE EST LA PLACE DE CHACUN DE CES PILIERS ? ........................... 387
A. L’évolution d’un système politique occidental dans une société traditionnelle ....................................................................................................... 387 B. La gestion du territoire : une volonté mise à l’épreuve ........................ 404

CHAPITRE 2 : LE MICROCOSME DE WALLIS ET FUTUNA EST-IL REVELATEUR DE LA POLITIQUE FRANÇAISE DANS L’OCEANIE ?........... 433
A. B. La Polynésie française et la Nouvelle-Calédonie : vers l’autonomie ... 433 Wallis et Futuna et la France dans le Pacifique ................................... 443

CONCLUSION GENERALE ........................................................... 467 BIBLIOGRAPHIE ............................................................................ 473 LES SOURCES ................................................................................. 481 1. LES ARCHIVES............................................................................. 481 2. LES SOURCES IMPRIMEES ............................................................ 485 3. LES SOURCES NON IMPRIMEES .................................................... 486 4. LES SOURCES ORALES ................................................................. 486 LES PERSONNALITES COUTUMIERES ACTUELLES OU ANCIENNES DU ROYAUME DE SIGAVE ....................................... 491 LES PERSONNALITES COUTUMIERES ACTUELLES OU ANCIENNES DU ROYAUME D’ALO ................................................ 496 LES PERSONNALITES COUTUMIERES ACTUELLES OU ANCIENNES DU ROYAUME D’UVEA ............................................. 501 INDEX ............................................................................................... 505 LEXIQUE .......................................................................................... 515 TABLE DES ILLUSTRATIONS...................................................... 517 TABLE DES FIGURES .................................................................... 519 TABLE DES PHOTOS ..................................................................... 523 TABLE DES MATIERES ................................................................. 525

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Remerciements
Durant l’élaboration de ma thèse, j’ai été amenée à travailler dans quatre lieux différents : à Wallis, à Futuna, en Nouvelle-Calédonie et à Bordeaux. Dans chacun de mes déplacements, ce fut un privilège de rencontrer toutes les personnes citées qui m’ont accordé leur aide et leur soutien. Elles ont toutes contribué à l’accomplissement de mon doctorat, et je voudrais dire un grand merci à chacune d’elles.

Wallis
Je tiens tout d’abord à remercier vivement Atonio Kulifatai et Béatrice Fine, qui m’ont été d’une aide précieuse quant à ma collecte d’informations, ainsi que dans la fonction d’interprète auprès des intervenants. Sans eux, beaucoup de mes travaux auraient été irréalisables. Petelo et Anna Manuohalalo ont été tout aussi indispensables pour les archives de l’administration supérieure. La famille Ugatai (Josepho et Telesia, Amélia et son mari Petelo, François et Valérie ainsi que Ivanhoe et sa femme Savelina) n’a pas été indifférente à mon sujet de thèse, et m’a toujours encouragée dans cette voie. Je tiens à remercier M. Xavier de Fürst, ancien préfet des îles Wallis et Futuna, qui m’a ouvert la porte des archives de l’administration supérieure, et sans qui ce travail n’aurait pu se faire. J’ai été également sensible à la confiance que m’a accordée Faipule Kavahe’eaga, personnalité coutumière du district de Hihifo, ainsi qu’à celle de sa femme Losa qui m’a beaucoup touchée. Je leur serai toujours dévouée. J’ai également reçu le soutien d’Alefeleto Kulifatai pour ce qui concerne la consultation des archives de Lano, ce qui m’avait été refusé par deux fois auparavant. J’ai pu ainsi, grâce à lui, compléter mes sources écrites. Les illustrations de Kusitino Halagahu et de Sapolina Brial ont présenté l’exotisme de Wallis et Futuna, et ont permis de donner vie à mes écrits en immortalisant les visages et les couleurs de ces archipels. Je les en remercie encore. La participation de Soane Taufana, délégué auprès du directeur régional de RFO, a été des plus amicales et des plus sincères. À tous ceux-là, s’ajoutent les mémoires vivantes de Leone Katoa et de Mikaele Tuita qui ont perpétué la tradition orale. Leurs histoires d’autrefois ont toujours été très enrichissantes pour ma connaissance des personnalités wallisiennes et futuniennes. Un grand merci à Patita Lakina, 7

Mikaele Hoatau et Soane Malivao pour leur accueil ainsi que pour la gentillesse qu’ils ont eue à répondre à mes questions, sans oublier Paino Vanai et Jean-Marc Regnault pour leur soutien. Je n’oublie pas toute l’équipe d’Atulau, pour leur soutien moral et matériel, ainsi que leur bonne humeur qui me motivait durant mes séjours à Wallis : Soane et Aniesi Muni, Samuela et Manuele Asi et enfin Suliana et Soane-Malia Falevalu : je voudrais leur dire un grand merci à tous.

Futuna
Mon projet de thèse aurait été difficile à rédiger sans la présence d’une partie de ma famille, à qui je dois beaucoup. Edmond et Lisa Fanene, qui m’ont été d’un grand secours, non seulement dans ma collecte de données, mais aussi dans la recherche et l’interview des personnalités coutumières dans le royaume d’Alo. Ils m’ont soutenue et ont toujours été présents quand j’avais besoin d’eux. Luisa et Pierro Begaud, ainsi que Talila Jessop et Seteone Jessop, m’ont tous les quatre assistée sans relâche pendant mes séjours à Futuna, et ont toujours veillé à ce que ma récolte d’informations porte ses fruits. De même que Natalia et Falakiko Kikanoi pour leur assistance et merci à Mikaele Pe’e. Enfin, je voudrais citer les personnes interviewées à Sigave comme à Alo, qui, grâce à leur dévouement, ont pu combler les carences en sources écrites qui font beaucoup défaut à Futuna : Pour Sigave : Simione Manuohalalo, Meteliko Atuvasa, Pasilio Keletaona, Lucia Pe’e, Nasalio Fitialeata ainsi que Sosefo Vanai. Pour Alo : Sosefo Fanene, Soane Talise, Lukano Mataele, Alefosio Vaitanaki ainsi que Kameli Katoa.

Nouvelle-Calédonie
M. Ismet Kurtovitch, chef des archives territoriales de NouvelleCalédonie, a suivi mon travail du début à la fin. Ses conseils de rédaction, de sources mais aussi de bibliographie m’ont été très précieux, sinon indispensables pour mener à bien mon étude sur Wallis et Futuna. Je le remercie grandement ainsi que sa femme Géraldine. La délégation de Wallis et Futuna en Nouvelle-Calédonie n’a pas hésité à ouvrir ses portes pour que je puisse consulter ses archives, grâce à l’accord de son chef M. Savelio Felomaki qui a rendu ces recherches possibles. C’est aussi à toute 8

l’équipe de la délégation qui a su répondre à mes attentes, particulièrement aux questionnements des journaux officiels de Wallis et Futuna, à qui je dois mes remerciements. C’était tout un travail accompli dans la joie et la bonne humeur, grâce aussi à Velonika, Malia, Telesia, Sonia et Sosue. Je n’oublie pas les efforts de mon ami V. Taua et de M. Wamytan, qui m’ont renseignée sur le droit coutumier kanak et son fonctionnement. Un grand merci à mes parents, Bernard et Palemila Lotti pour le financement coûteux de mes nombreux voyages, sans quoi rien n’aurait été possible, aucune bourse ne m’ayant été accordée, tant par le territoire de Wallis et Futuna, le territoire de la Nouvelle-Calédonie que par l’université de Bordeaux. Les déplacements entre la métropole et les territoires d’outre-mer sont très élevés. Merci à mon frère Frédéric Lotti pour les traductions ainsi qu’à mon frère Christophe pour ses encouragements. Merci aussi aux critiques constructives de Jean-Marc Regnault.

Bordeaux
Je voudrais remercier l’INSEE de Bordeaux, qui possède un trésor fabuleux : les premiers recensements de Wallis et Futuna, introuvables en Nouvelle-Calédonie ou à Wallis et Futuna. Melle Vonghes Charlène a été très attentive à mon travail, et je la remercie pour les nombreux services qu’elle m’a rendus. Je n’oublie pas de citer Melle Tikilagi Alakiletoa, qui possède de nombreuses compétences qui ont été utiles à la mise en page de ma thèse. Un grand merci à Christine Darrot pour sa relecture, ainsi qu’à Yolande Kautai et Vairani Teriitehau pour leur soutien. J’exprime ma gratitude à mes chers professeurs Mme Sylvie Guillaume et Mme Claire Laux, pour leurs conseils, mais aussi pour la confiance qu’elles ont voulu m’accorder durant ces trois années de thèse.

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Préface
Voici l’ouvrage attendu qui couvre pleinement la période historique du territoire des îles Wallis et Futuna poststatutaire. Membre du jury lors de la soutenance d’Allison Lotti, Paul De Deckker, disparu cet été, a souhaité que cette thèse soit publiée sans remaniement. Si bien qu’à l’exception de quelques corrections orthographiques et typographiques, ce travail est publié tel qu’il a été soutenu en décembre 2008 à Bordeaux IIIMichel de Montaigne. Paul De Deckker considérait en effet que ce travail devait devenir une référence obligée pour les études sur Wallis et Futuna, le Pacifique francophone et l’Océanie insulaire en général. Allison Lotti fournit en effet une analyse approfondie des trente années qui ont suivi l’adoption au Parlement français du statut de territoire d’outre-mer (1961-1991) de Wallis et Futuna. Cette « bizarrerie » dans le dispositif institutionnel français, qui contredit les cadres rigides de type jacobin voulus pour la Ve République, est poussée à son paroxysme puisque la République a reconnu et reconnaît en les validant en son sein trois « monarchies républicaines », pour reprendre la juste formule de l’auteur… Ce travail a nécessité des investigations approfondies dans les archives, en métropole comme à Nouméa et dans les archipels concernés, où les interviews ont comblé des sources écrites lacunaires. Il démontre de la part d’Allison Lotti une maîtrise de la méthode historique, un esprit de synthèse et une capacité, loin d’être négligeable, de décliner avec beaucoup de clarté les évolutions et les contradictions, voire les paradoxes que connaît l’histoire de ce territoire isolé. L’ouvrage s’articule autour de trois parties consacrées à la mise en place du statut territorial de Wallis et Futuna en 1961, puis à la dialectique « coutume » / « modernité » inscrite au sein de la vie politique et sociale d’un archipel de 280 km2 de superficie, comptant près de 15 000 habitants – pour l’essentiel des Polynésiens d’origine et de culture –, resté en marge des grandes routes maritimes, et enfin au rapport de force existant dans les pratiques sociales découlant des deux concepts précités. Comme dans les autres archipels du Pacifique Sud, toute la vie à Wallis et Futuna tourne autour de la « coutume » qu’Allison Lotti analyse avec beaucoup de finesse, se plaçant en cela dans la filiation de Paul De Deckker. Allison Lotti témoigne d’une bonne connaissance « de l’intérieur » de ces sociétés. Elle relit un certain nombre de travaux de témoins antérieurs dans une perspective de compréhension des valeurs conceptuelles sous11

tendant les jeux politiques locaux, sans en faire un reportage chronologique exhaustif. Elle a évité alors le piège des répétitions qu’induit l’observation de la vie (hors du temps et de ses secousses parfois brutales), dans un petit monde insulaire situé en dehors des grandes routes de diffusions des hommes, des biens et des idées. Par ses origines insulaires, Allison Lotti aurait pu, consciemment ou inconsciemment, « survaloriser » le « local » au détriment du « général », déraper de l’historique critique vers l’idéologique partisan, ce qui aurait forcément nui à l’évaluation de la grande qualité du travail fourni. Bien au contraire, ainsi que l’avait souligné le recteur Jean-Pierre Doumenge lors de sa soutenance, elle a su prendre le recul qu’on attend de l’historien en s’extrayant de sa position de native de Nouvelle-Calédonie pourvue d’une ascendance maternelle futunienne. Apparentée à la diaspora des Wallisiens et Futuniens (qui s’impatiente de voir son « monde » laissé en marge du monde contemporain et de ses grandes mutations), elle dévoile par son écrit une sensibilité particulièrement utile au renouveau de la présence française dans le Pacifique. Allison Lotti étudie comment un petit « pays insulaire » océanien réagissait par rapport à un « pouvoir central métropolitain » (en l’occurrence parisien) et à son « interface nouméenne » (grande pourvoyeuse de travail pour les insulaires). Le mandataire de la République française domicilié en Nouvelle-Calédonie (hautcommissaire) a en effet une proximité géographique telle, qu’il exerce un ascendant institutionnel important sur le représentant de l’État en charge de l’administration de Wallis et Futuna (résident). Ainsi voit-on apparaître une triple « contrainte périphérique » dans la situation de Wallis et Futuna, tant vis-à-vis du centre économique de Nouméa (en Nouvelle-Calédonie) que du monde océanien anglophone (il n’y a pas de connexion avec Honolulu, Auckland, voire Sydney, les trois métropoles phares du Pacifique insulaire) et du pouvoir politique français (Paris). Allison Lotti ne cache pas que dans le cadre du processus de décentralisation des responsabilités publiques des organes d’État vers les collectivités infraétatiques intéressant la France, dans sa double expression métropolitaine et ultramarine, le régime territorial en place pour Wallis et Futuna peut être jugé anachronique du fait de l’association de « chefferies » préeuropéennes (les « royautés » pour reprendre un terme occidental car cette traduction française ne reflète qu’imparfaitement les fonctions du Hau/Sau) aux instances d’administration de ce territoire d’outre-mer. Certes, la représentation « démocratique » de la population de l’archipel et le respect 12

« dérogatoire » de ses coutumes existent, mais les mandataires de ce territoire n’ont pas prise sur toutes les responsabilités qui pourraient leur incomber, à savoir en tout premier lieu le « contrôle de l’exécutif », toujours sous l’influence directe du représentant de l’Etat, dont le siège d’impulsion gouvernementale se situe à l’autre bout de la planète. Le style est clair, précis et agréable à lire. Un ouvrage important qui s’inscrit dans la lignée des incontournables de la recherche océanienne. Claire Laux, Maître de conférences à l’université de Bordeaux III

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Sigles et abréviations
AT BACC BE BEC BEPC CAP CEP CEP CES Cf. CFP CIA CNRS CP DOM EFO EHESS ENFOM FED FF FIDES Fut. Ibid. INSEE INSEE JORF JOWF MRP NC Op. cit. R.P SFIO TAAF TOM Assemblée territoriale Baccalauréat Brevet élémentaire Brevet d’enseignement commercial Brevet d’études du premier cycle Certificat d’aptitude professionnel Centre d’expérimentation du Pacifique Certificat d’études primaires Conseil économique et social Confère (voir) Comptoir français du Pacifique Central intelligence agency Centre national de la recherche scientifique Commission permanente Département d’outre-mer Etablissements français d’Océanie Ecole des hautes études en science sociale Ecole nationale de la France d’outre-mer Fonds européen de développement Franc français Fonds d’investissement pour le développement économique et social Termes utilisés dans la langue futunienne Ibidem (au même endroit) Institut national des statistiques économiques européennes Institut des statistiques des études économiques Journal officiel de la République française Journal officiel de Wallis et Futuna Mouvement républicain populaire Nouvelle-Calédonie Opere citato (dans la même œuvre sur une autre page) Révérend père Section française de l’internationale ouvrière Terres australes et antarctiques françaises Territoire d’outre-mer 15

UC UICALO Wall.Fut. Wall. VAT ZEE

Union calédonienne Union des indigènes calédoniens et des Loyaltiens français Termes utilisés dans la langue wallisienne et futunienne Termes utilisés dans la langue wallisienne Volontaire à l’aide technique Zone économique exclusive

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À mes grands-parents Vaka et Malia Jessop

Introduction générale
« Les quelques évènements esquissés qui suivirent le référendum du 27 décembre 1959 font partie d’une nouvelle histoire, celle du territoire des îles Wallis et Futuna, histoire encore à ses débuts, mais qui trouvera sans doute plus tard son historien. » Monseigneur Poncet La prophétie de Mgr Poncet m’amène aujourd’hui à présenter une thèse de doctorat qui s’inscrit dans une logique chronologique du thème étudié en DEA : le passage du statut de protectorat à celui de territoire d’outre-mer. « Ce qui importait, c’était la capacité qu’avaient les sociétés stables de maintenir sans pétrification à travers les changements leur profond sens de la continuité, leur adhésion résolue à ce que les Grecs appelaient nomos, et les Romains mos, la pratique ordinaire, l’usage, la coutume. » Moses I. Finley Finley exprime très bien comment la structure politique d’un empire occidental reposait sur des traditions. En effet, est-il possible de concevoir de nos jours un État où les nomos feraient partie des institutions démocratiques ? Les Grecs, les Romains et même les Égyptiens, en bref, les civilisations de l’Antiquité ont usé de la coutume dans le gouvernement de leur empire ou de leur cité-État. La période dans laquelle nous vivons voit d’un œil critique ce type de gouvernement. Pourtant, les pays qui l’ont préservé ne sont pas rares : la principauté de Monaco, le royaume de Jordanie, le royaume du Maroc, le royaume d’Espagne ou enfin le royaume de Belgique. La liste n’est pas exhaustive, mais tous ces pays sont des monarchies constitutionnelles. Dans le royaume du Maroc, l’exécutif est aux mains du gouvernement et le roi nomme le 1er ministre. En Espagne, le roi est chef de l’État et des armées, il nomme cependant le président du gouvernement qui dispose de l’exécutif. En ce qui concerne la Belgique, l’exécutif est partagé entre le roi et ses ministres. À Monaco et en Jordanie, l’exécutif appartient tout entier au roi ou au prince, comme dans l’archipel des Tonga. On voit ainsi se superposer des éléments de la 19

tradition avec des éléments de la modernité, symbolisés par la Constitution. Wallis et Futuna représentent le territoire d’outre-mer français pour lequel nous essaierons d’approfondir le plus possible ce rapport. La souveraineté sous laquelle elle se situe, c’est-à-dire l’État français, ne pratique pas ce genre de brassage, car la Révolution de 1789 fut une rupture brutale. Il s’agit en quelque sorte d’une nouveauté pour la République. En effet, les ex-îles de la Société et dépendances, aujourd’hui la Polynésie française, étaient un royaume. Mais l’annexion du 29 juin 1880 mit un terme à cela, et Pomaré V fut le dernier roi de Tahiti. La Nouvelle-Calédonie n’est pas un royaume à l’origine, mais un ensemble de tribus sous le pouvoir de différentes structures de chefferie. Elle a su préserver sa coutume en partie, et celle-ci est désormais constitutionnalisée. Wallis et Futuna sont les seuls royaumes au sein de la République française. Mais si le statut de Wallis et Futuna intègre la dimension coutumière, il n’en reste pas moins que cette dernière a beaucoup de mal à s’organiser. Le statut de 1961 à Wallis et Futuna : genèse de trois monarchies républicaines est une période de l’histoire de ces archipels qui demeure inconnue à beaucoup de chercheurs. Certes, des études ont été faites, mais sur un laps de temps assez court et sur un thème unique comme le droit coutumier, les relations politiques ou encore la tradition et la modernité. En outre, ces analyses se font en englobant Wallis et Futuna dans un ensemble insulaire ; d’une part afin d’effectuer une étude comparative indispensable, d’autre part pour minimiser les erreurs d’interprétations difficilement évitables compte tenu des sources peu nombreuses et décentralisées entre les différentes institutions. Notre travail, quant à nous, s’attachera ici à développer plusieurs thèmes : la politique, l’économie, la coutume et la religion, par le biais d’une problématique définie au préalable. Les bornes chronologiques, 1961 et 1991, englobent trente années d’histoire. Nous les avons choisies en fonction d’évènements précis qui déterminent notre étude. L’année 1961 correspond à la promulgation de la loi 61-814, qui transforme le protectorat des îles Wallis et Futuna en territoire d’outre-mer. Cette prise d’intérêt de la part de la République française, Ve du nom, inscrit nos deux archipels dans une nouvelle ère historique. Enfin, notre étude se termine en 1991, une année marquée par une série de revendications, dont une seule demeure et qui ne cessera jamais de faire partie des requêtes du territoire aujourd’hui encore : la remise en cause de l’exécutif aux mains de l’administrateur supérieur. 20

Qu’est-ce que le statut de 1961 à Wallis et Futuna ? Wallis et Futuna n’ont connu que deux changements statutaires au cours de leur histoire : le protectorat en 1887 et le territoire d’outre-mer en 1961. La menace méthodiste aux Tonga et aux Samoa pousse les missionnaires catholiques, par le biais des souverains des archipels, à demander la protection française en 1846. En 1958, la même situation est reproduite, à la différence que cette fois, c’est l’État qui envoie ses représentants formés et forgés par l’expérience des possessions françaises en outre-mer. Sous l’influence de ces émissaires, les trois souverains de Wallis et Futuna sollicitent officiellement le statut de TOM. Si le protectorat est simplement une empreinte de la souveraineté française et représente une période floue dominée par la « théocratie » catholique, en revanche, le TOM est une intégration totale dans la nouvelle République française. À partir de cette date, une structure politique et sociale se met en place progressivement et fait entrer les archipels dans une ère de modernité. Le statut de Wallis et Futuna est une loi simple, adoptée par l’Assemblée nationale et le Sénat, et promulguée par le président de la République le 29 juillet 1961. Elle n’est pas organique, par conséquent elle peut être modifiée très facilement. Un arrêté la complète en 1964 et des articles sont modifiés ou abrogés à partir de 1995. Il en sera ainsi jusqu’à aujourd’hui. Notre travail s’appliquera à l’étude détaillée de chacun des articles de ce statut, tel qu’il est écrit dans le Journal officiel de Wallis et Futuna en 1962. L’expression paradoxale de « trois monarchies républicaines » est utilisée ici volontairement. Futuna est composée à elle seule de deux royaumes : celui de Sigave et celui d’Alo ; en revanche, il n’y a qu’un seul roi pour Wallis. Avant l’arrivée des missionnaires, les monarchies wallisiennes et futuniennes étaient exemptes de toutes influences extérieures au Pacifique. À Wallis, la royauté se transmettait de père en fils, parfois de gens de la même parenté. Avec l’évangélisation, la coutume a pris un nouveau tournant et les monarchies ont observé la morale religieuse. Pendant près d’un siècle, l’autorité religieuse a influencé les affaires publiques de ces archipels par le biais des monarchies. En 1961, la présence d’un administrateur supérieur à Wallis et d’un délégué à Futuna allait transformer cette pratique. On passe d’une « théocratie » à « trois monarchies républicaines ». Pourquoi républicaines ? Parce que désormais, les souverains conservent leurs traditions au sein d’une République démocratique de tradition écrite. Ces types de gouvernement sont antinomiques dans le principe : une constitution écrite occidentale se place comme une autorité au même titre 21

que des coutumes de tradition orale polynésienne. La démocratie est sans cesse mise au défi, car on a bien souvent essayé de l’imposer de différentes manières dans ces sociétés traditionnelles. C’est pourquoi nous étudions le commencement de ce TOM, exprimé à travers la notion de « genèse », c’est-à-dire la naissance de Wallis et Futuna en tant que territoire d’outre-mer. Cette naissance est issue de la Constitution de 1958, qui signe elle aussi le début de la Ve République. Celle-ci offre deux choix à la Communauté : soit le maintien dans la République française sous la forme d’un territoire ou département d’outre-mer, soit l’indépendance avec association. En 1960, c’est la décolonisation : de nombreux pays d’Afrique noire choisissent l’indépendance que leur propose l’État. L’Algérie, où le sang est versé depuis 1954, n’a pas hésité à se détacher radicalement de la souveraineté française. Dans le Pacifique, il n’y a pas de changement pour la Polynésie française et la Nouvelle-Calédonie, hormis l’amputation par le général de Gaulle de la loi-cadre Defferre qui leur conférait une autonomie. Ainsi, la tendance qui se dessine est un repositionnement de la France dans l’Océanie afin d’assurer la politique de défense française. En effet, le général essaie de combler le vide que soulèvera l’indépendance de l’Algérie. Cette dernière pousse la République gaullienne à trouver d’autres sites pour les essais nucléaires, et c’est la Polynésie française qui est choisie pour cela. Ainsi, l’État cherche à contrôler la NouvelleCalédonie car pour la Polynésie française, c’est déjà fait. Les manœuvres politiques qui tendent à modifier le statut de Wallis et Futuna s’inscrivent dans cette reconquête du Pacifique Sud français, à rebours du courant émancipateur en Afrique noire. Les travaux historiques sur la politique de la France dans le Pacifique Sud sont peu nombreux. Et ceux traitants de la perception insulaire de la politique le sont encore moins. La recherche historique sur les territoires français a commencé très tardivement1. Depuis une trentaine d’années, de nouvelles études émergent mais cet élan reste encore réservé pour les petits archipels comme Wallis et Futuna. Parmi les trois territoires, la Nouvelle-Calédonie possède la bibliographie la plus abondante, devant la Polynésie française. Les chercheurs privilégient le thème sur le Pacifique Sud français d’un point de vue régional, cela alimente l’observation
1

Sarah Mohamed-Gaillard, « Historiographie des territoires français d’Océanie » in Oissila Saaidia et Laurick Zerbini (dir.), De la construction du discours colonial dans l’Empire français, XIX-XXe siècles, Paris, Karthala, 2009, p. 149-168.

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comparative associée à la proximité géographique. En revanche, Wallis et Futuna est bien moins représenté dans ces travaux historiques. L’accessibilité aux sources y est plus difficile, ce qui implique des contraintes inhabituelles pour son étude et engendre par conséquent un retard dans la recherche. Mais le défi pour le chercheur est de toujours trouver de nouvelles données à exploiter, et Wallis et Futuna renferment une diversité d’informations encore méconnues aujourd’hui. Notre étude s’inscrit dans ce nouvel élan historiographique de Wallis et Futuna. Et pour cela, cous avons choisi d’analyser un des aspects original de leur gouvernement : comment la tradition combinée à la modernité administrent un territoire au sein d’une République démocratique. Notre regard s’attachera à déterminer les motivations de la France pour contrôler un territoire sans aucune ressource. Et nous essaierons de découvrir celles des insulaires pour préserver, quel qu’en soit le prix, leurs coutumes, au même titre que le pouvoir républicain représenté par le préfet. Notre étude chronologique se décline en trois parties. La première se penche sur les années soixante. Elle décrit comment et pourquoi le statut de 1961 fut rédigé. Sa mise en place relève du contexte très particulier de la fin des années cinquante en France. Mais tout d’abord, nous présenterons Wallis et Futuna dans l’espace géographique, son histoire, depuis sa découverte jusqu’à son annexion. À travers cette présentation, nous nous attacherons à analyser la spécificité du statut de 1961, les différents articles qui mettent en place et organisent les institutions en prenant soin d’inclure la structure coutumière préexistante et propre à nos deux archipels. Enfin, en dernier lieu, nous effectuerons un bilan des huit premières années du territoire. Notre seconde partie est un approfondissement de la notion de « coutume ». Cette analyse détaillée, qui retracera l’évolution phonétique et sémantique du terme, nous permettra de mieux nous pencher sur les écrits des anthropologues qui l’ont étudié. En ce qui nous concerne, nous associerons la « coutume » à la notion de « modernité » et essaierons de décrire leur coexistence dans la République française avec l’exemple des îles Wallis et Futuna. Notre thème sera alimenté par des exemples illustratifs, wallisiens et futuniens, et afin de renforcer notre argumentation, nous aurons l’occasion de citer d’autres archipels du Pacifique. Enfin, en troisième partie, nous sortirons du microcosme de Wallis et Futuna pour effectuer une vue d’ensemble de l’action politique de la 23

France dans le Pacifique. La fin des années quatre-vingt du territoire est empreinte de revendications. Il s’agit d’une remise en cause, de plus en plus marquée, de la répartition des compétences de l’État, des élus territoriaux et de la chefferie coutumière.

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1re partie : De la mise en place du statut à une réorganisation totale de Wallis et Futuna (1962-1969) : l’édification d’un territoire de la République française.

En 1961, Wallis et Futuna sont des archipels pratiquement inconnus en France. Leur éloignement géographique et la faiblesse des moyens de transport ne favorisent pas les communications avec le pouvoir central. Pourtant, ces îles deviennent un territoire d’outre-mer en 1961, tout en conservant l’intégralité de leur coutume. La mise en place du statut résulte d’un contexte particulier. Depuis leur découverte jusqu’à la fin du protectorat, ce sont les missionnaires établis dans ces archipels qui ont le monopole de la représentation extérieure. En 1958, tout bascule en France : la nouvelle République recadre les DOMTOM. À Wallis et à Futuna, après quelques difficultés dans les royaumes, c’est un « oui » massif qui accueille le statut de TOM. Pourtant, le projet de loi n’est pas encore fixé : il est discuté peu après le vote avec les hauts dignitaires coutumiers, puis adressé à l’Assemblée nationale et débattu au Sénat. Enfin, rapidement examiné, il est promulgué en 1961, soit un an et demi après le vote. Dès 1964, l’administrateur supérieur en constate les insuffisances : il émet un arrêté à cet effet et réorganise les circonscriptions administratives. Il instaure entre autres le suffrage universel dans la nomination des chefs de village. Coutume et modernité sont désormais les mots clés de l’administration de Wallis et Futuna. La création des nouvelles institutions ouvre de nouvelles portes pour les insulaires qui se lancent désormais dans la politique. L’autorité coutumière, quant à elle, ne baisse pas les bras, et face à cette effervescence de modernité, continue de s’affirmer en tant que telle. Les premières années du TOM marquent un début à tout : - La découverte par les insulaires d’un nouveau type de gouvernement. - Le développement des commerces, créant un nouveau régime alimentaire. - L’amélioration de l’habitat autochtone. - La mise en place progressive des infrastructures de santé, d’enseignement et de communication. - L’apprentissage par les administrateurs supérieurs de la collaboration avec l’autorité coutumière et religieuse.

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Chapitre 1 : Le statut de 1961 : une spécificité propre à Wallis et Futuna
Le changement de statut nous amène maintenant à nous pencher sur le projet de loi et ses conséquences, positives ou négatives, dans la vie des insulaires. La mise en place du statut du 29 juillet 1961 a procédé par étape. Exhortés par le résident Pierre Fauché et le délégué Camille Gloannec, le 27 juin 1959, les trois rois de Wallis et Futuna demandent officiellement au président de la République le statut de territoire d’outremer. En octobre de la même année, Mgr Poncet remet au résident et au gouverneur de la Nouvelle-Calédonie, haut-commissaire pour l’océan Pacifique, une ébauche de projet de loi incluant les pouvoirs coutumiers dans un nouveau gouvernement territorial. Alors que le projet de loi n’est pas encore bien défini, le décret du 4 décembre 1959 pris par le président de la République organise la consultation des populations wallisiennes et futuniennes pour le nouveau statut. Jusqu’en août 1961, à Wallis, les débats et les inquiétudes se focalisent sur l’enseignement catholique et la préservation de la coutume. Tandis qu’en France, il faut attendre le mois de mai 1961 pour que le projet de loi soit soumis à la Commission des lois. Ce n’est que le 11 juillet que l’Assemblée nationale débat du projet de loi, pour enfin l’adopter officiellement le 29 juillet 1961.

A. Son contexte et sa mise en place
1. LE PROTECTORAT DE WALLIS ET FUTUNA OU LE TEMPS DE LA
PREPONDERANCE MISSIONNAIRE

Le changement de statut de domination à Wallis et Futuna s’opère dans un renouveau politique français, et le général de Gaulle en est le principal artisan. Une fois la nouvelle Constitution de la Ve République votée et son accession au pouvoir engagée, de Gaulle recadre le statut de la Communauté. Aussi, c’est dans un contexte français peu stable que Wallis et Futuna doivent décider de leur avenir. Rappelons toutefois que les premiers Européens à fouler les terres de ces archipels n’étaient pas des Français.

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 Deux grands explorateurs hollandais découvrent une nouvelle route maritime : le cap Horn Wallis et Futuna se trouvent dans le Pacifique Sud, et constituent l’Océanie centrale avec les îles Fidji, Samoa et Tonga. Situés à 23 000 kilomètres de la France, ces archipels furent découverts respectivement par un Anglais et deux Hollandais aux XVIIIe et XVIIe siècles. Futuna est le premier des deux archipels que les Hollandais ont aperçu. Le 25 May de l’an 1616, deux bateaux quittent le port de Hoorn en Provinces-Unies (aujourd’hui les Pays-Bas). Le premier est un grand navire d’environ 360 tonneaux2 et ayant pour nom Unité. À son bord, le capitaine Guillaume Schouten, son principal marchand et négociant Jacques Le Maire, ainsi que l’équipage composé de 65 hommes. Le second navire, baptisé Hoorn, ne fait que 110 tonneaux3 avec un équipage de 22 hommes. Son capitaine Jean Schouten n’est autre que le frère de Guillaume Schouten, et son marchand et négociant est Aris Claefz. Au e XVII siècle, en plus des « maîtres mariniers » qui dirigeaient l’équipage, souvent était présent un négociant expérimenté pour les échanges avec les pays étranges et lointains. En effet, la principale motivation de ces aventuriers, outre de découvrir de nouvelles terres en circumnaviguant, était surtout de revenir de ces voyages avec beaucoup de richesses. Pour le capitaine Guillaume Schouten, il y avait un autre défi à relever : les Provinces-Unies avaient interdit à tous les marchands et habitants de naviguer à l’est du cap de Bonne-Espérance, vers les Indes ou d’autres terres inconnues, ou de passer par le détroit de Magellan4 si renommé. En fait, le principal objectif de l’entreprise de Schouten était de découvrir un autre passage pour gagner les mers du Sud sans passer par le détroit de Magellan. Il s’agit ici d’une initiative privée, particulièrement celle de trois hommes qui ont réuni assez de fonds et de courage pour s’aventurer dans cette épopée : Guillaume Schouten, Jaques Le Maire et son fils Isaac.
Le tonneau (de jauge) est une unité de mesure dans la marine pour déterminer le volume d’un navire. Un tonneau de jauge correspond à un volume de 2,83 mètres cubes. Ainsi, notre navire dispose d’une capacité intérieure de 1 018,8 m3, ce qui correspond à un navire de taille moyenne d’époque. 3 110 tonneaux correspondent à 311,3 m3. 4 Fernand de Magellan est un navigateur et explorateur portugais. Il est connu pour avoir effectué la première circumnavigation achevée en 1522, mais aussi pour avoir donné l’appellation de Pacifique à l’immense océan qu’il traversa grâce au détroit qui porte son nom (1520).
2

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Le but est enfin atteint le 29 janvier 1616, soit huit mois après avoir quitté les Provinces-Unies ; l’Unité traverse le cap que Guillaume Schouten baptise « Hoorn » :
Nous passâmes outre vers l’Ouest Nord-Ouest et sur le soir nous découvrîmes, derechef, la terre vers le Sud du détroit de Magellan, s’étendant vers le Sud, étant fort haute et montagneuse et toute couverte de neige, finissant vers le Sud en un cap fort aigu, situé sur la latitude méridionale de 57 degrés 48 minutes, lequel nous appelâmes le Cap de Hoorn5.

C’est ainsi que Schouten et Lemaire ont été les premiers explorateurs aventuriers à découvrirent le célèbre passage qui les mena directement dans les étendues des mers du Sud, et bientôt sur Futuna. Désormais, l’Unité navigue dans l’océan Pacifique. Il longe la Nouvelle-Guinée pour essayer de se ravitailler en nourritures, mais les vents et les courants les éloignent de ce but. Le 19 mai 1616, l’équipage aperçoit pour la première fois les îles Futuna et Alofi :
Le vent était Sud et le cours Nord : l’après-midi nous vîmes 2 îles au Nord-Est quart à l’Est de nous, environ à huit lieues, qui paraissaient être affilées environ à un coup de canon l’une de l’autre ; surquoi nous allâmes lors nordest, pour voiler par-dessus cette terre avec beau temps, mais peu de vent6.

5

G. SCHOUTEN, Description du merveilleux voyage de Guillaume Schouten, Hollandois natif de Hoorn, fait des années 1615, 1616 & 1617, 1618, p. 22. 6 Ibid., p. 49.

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Illustration 1 : Île de Hoorn en 1616

Source : Ibid., p.50.

Source : Ibid., p.50

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La première estampe nous montre les deux îles : à gauche de l’estampe l’île de Futuna et à droite l’île Alofi, avec une étroite séparation entre les deux, qui est beaucoup plus marquée aujourd’hui. Nous pouvons apercevoir au premier plan la chaloupe du navire avec quelques membres de l’équipage ouvrant le feu sur les « naturels » en pirogue. Le paysage est très dense et les montagnes élevées. Beaucoup d’insulaires sont sur le rivage et semblent regarder avec étonnement le navire de William Schouten accoster dans la baie. Les premiers contacts entre les Occidentaux et les Futuniens se passent sans trop de heurts. Il y a néanmoins quelques blessés du côté des autochtones. D’après le capitaine Schouten, les Futuniens avaient compris que les « étrangers » n’étaient pas leurs ennemis, et qu’ils n’étaient pas venus pour prendre leurs terres. Les échanges sont nombreux avec les deux peuples, car plus les jours passent et plus l’entente est chaleureuse. Dans son carnet de bord, Guillaume Schouten note :
Ce peuple est vaillant et grand de stature, les hommes communs entre eux étaient aussi hauts que le plus haut de nous, et les plus hauts d’entre eux surpassent beaucoup en hauteur les plus hauts des nôtres : ils sont hommes forts et de belle facture de corps et de membres, bons coureurs, experts nageurs ; d’une couleur brune jaunâtre, ils sont propres et forts divers en leur façon de tresser leurs cheveux. […] Le roi avait un long floqué au côté de la tête, qui lui pendait sur le côté jusqu’aux hanches, liées avec un noeud ou deux. Ils vont tous nus, tant hommes que femmes, seulement soit peu couverts devant les parties honteuses. Leurs femmes sont forts difformes tant de face que de corps, et petites par deçà, ont de longues mamelles pendantes, qui en quelques unes leur pendent en façon de faux cuir jusqu’au ventre, sont forts impudiques, exposent l’usage de leurs corps en la présence de tous les hommes, voire du roi même, seulement dessous une natte. Nous ne pûmes observer que ce peuple ait aucun Dieu, ou service de Dieu, ou peu ou grand, mais vivent sans crainte comme les oiseaux du bois. Ils ne sèment n’y cueillent, ni ne font aucune œuvre de leurs mains : la terre leur produit de nature tout ce qui leur est nécessaire à la vie, comme les cocos, les racines, bananes et fruits ; quand l’eau se retire, les femmes cherchent quelques fois des lieux bas sur le rivage de la mer, du poisson, ou quand il leur plaît, les prennent avec leurs hameçons, puis les mangent tous crus : de fait qu’on peut voir là au vif, l’âge doré, duquel parle les poètes. Nous donnâmes au partir, le nom de notre propre ville à cet île, à savoir l’île de « Hoorn » et à la rade où était notre navire, la rade de la « Concorde » selon le nom de notre navire7.
7

Ibid., p. 60-61.

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Illustration 2 : La population futunienne en 1616

Source : Ibid., p.56

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La seconde estampe nous donne un peu plus de précisions sur la physionomie des Futuniens. L’échange entre ces derniers et les étrangers venus de la mer est amical. On peut voir les étrangers jouer de la musique pendant que les insulaires discutent entre eux à l’extérieur ou sous le fale. La description physique des Futuniens citée précédemment correspond aux caricatures du dessin : les longues nattes ainsi que la morphologie imposante des personnes au premier plan sont les caractéristiques de ces archipels. Toutefois, seule la stature imposante représente un trait futunien encore visible de nos jours. Les cocotiers sont nombreux et représentent le seul arbre sur l’île, au moins sur le dessin. Les fale ont une toiture végétale en forme de cône et possèdent une petite ouverture à la base pour l’entrée, une forme qui, depuis, a connu une évolution si l’on tient compte du réalisme du dessinateur. L’équipage de Guillaume Schouten reste un mois sur l’île, qu’il quitte le 21 juin 1616. Ces navigateurs hollandais n’ont pas pris possession de cet archipel car leur voyage relève d’une initiative privée. Ils en sont néanmoins les premiers découvreurs, et de ce fait, l’appellation « île de Hoorn » pour Futuna est toujours restée sur les cartes géographiques anciennes et récentes. Un siècle et demi après, un navigateur français, le capitaine Louis Antoine de Bougainville, l’aperçoit en 1768 et la surnomme « l’enfant perdu ». C’est ainsi que nous trouvons Futuna sous ses deux appellations. À 230 kilomètres de Futuna se trouve Wallis.  Les échanges hostiles entre le capitaine Wallis et les naturels d’Uvea Le matin du 16e jour du mois d’août en l’an 1767, le capitaine britannique Samuel Wallis aperçoit pour la première fois l’archipel. Il s’engage sans hésiter dans le lagon, jusqu’à approcher l’île principale :
Dès que nos bateaux se furent approchés de la côte, plusieurs pirogues, qui avaient chacune six ou huit hommes à bord, allèrent à eux. Ces Indiens leur parurent robustes et actifs ; excepté une espèce de natte qui leur couvrait les reins, ils étaient entièrement nus. Ils étaient armés de grandes massues, semblables à celle que sur nos bateaux, on donne à Hercule ; ils en vendirent deux à notre

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maître de vaisseau, pour un clou ou deux et quelques colifichets. [sic]8.

Parallèlement à Futuna, les premiers contacts avec les « naturels » de l’île ne se passent pas bien :
Pendant que nos gens cherchaient à entrer en conférence, ces Indiens formèrent le projet de se saisir du bateau (il s’agissait sans doute des chaloupes), et un d’eux se mit soudain à l’entraîner vers le rocher. Nos gens tirèrent un coup de fusil à deux doigts du visage du plus empressé à cette manœuvre. Ce coup ne fit aucun mal ; mais l’explosion les effraya tellement, qu’ils s’enfuirent avec précipitation. […] Les eaux étaient devenues tout à coup si basses, que nos bateaux eurent beaucoup de peine à revenir au vaisseau. […] Les Indiens tentèrent quelque temps de profiter de cette position embarrassante pour les nôtres. Quand nos bateaux furent mis à bord, nous courûmes environ quatre milles sous le vent, mais nous demeurâmes en panne jusqu’au lendemain matin ; m’apercevant alors que le courant nous avait mis hors de la portée de l’île, et que nous ne pouvions plus l’apercevoir, je fis voile. Les officiers me firent l’honneur de donner mon nom à cette île. L’île Wallis est située au 13d 18’ de latitude sud, et au 177d de longitude ouest.9

Aussi, l’équipage du capitaine Wallis ne resta qu’une journée sur l’île. Il ne chercha pas non plus à approfondir les échanges après ce face-à-face tendu, comme l’avait fait le capitaine Schouten avec les Futuniens. Cela ne nous laisse pas beaucoup de détails sur la manière de vivre des Wallisiens, avant l’arrivée des Européens. Avant de poursuivre son chemin, Samuel Wallis nous fait remarquer un dernier détail :
Quoique nous n’ayons trouvé aucune espèce de métal dans ces îles, il est cependant remarquable que les habitants, lorsqu’ils pouvaient obtenir de nous quelques morceaux de fer, se mettent

S. WALLIS, Voyages du Capitaine Cook, dans la mer du Sud, aux deux pôles, et autour du monde, premier, second et troisième, accompagnés des relations de Byron, Carteret et Wallis et d’une notice, ou nouveaux détails extraits de différents voyages plus récents, sur la Nouvelle-Hollande, la Nouvelle-Zélande, les Îles de la Société, les Îles des Amis, les Îles Sandwich, l’Indien Omaï, et la révolte de l’Equipage d’un vaisseau pour se fixer à Taïti, De 1764 à 1804, Paris, 1811, p. 258. 9 Ibid., p. 259.

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aussitôt à l’aiguiser et à le rendre pointu ; tentative qu’ils ne faisaient pas sur le cuivre10.

Le terme Uvea, dont les origines sont inconnues, est l’appellation indigène de cet archipel. Wallis est constituée d’une seule île entourée de nombreux îlots ou motu, inhabités de nos jours. L’île principale de Wallis a une superficie de 77,6 kilomètres carré, c’est-à-dire 14 kilomètres de long et 8 kilomètres sur sa plus grande largeur. Elle est ceinturée par une grande barrière corallienne qui forme ainsi le lagon de Wallis, et il est précisé dans le livre de bord du capitaine Wallis :
[…] quand elles [les chaloupes] furent en pleine mer, ils [les gens de l’équipage] trouvèrent des pointes de rochers qui s’élevaient au-dessus de la surface ; excepté dans un seul endroit, tout le récif était à sec, et battu par des lames très fortes11.

Venant d’Europe, le Hollandais William Shouten et le Britannique Samuel Wallis étaient de véritables aventuriers pour naviguer ainsi sur l’étendue de l’océan Pacifique. À une époque où les moyens de navigation ne sont pas ceux que l’on connaît aujourd’hui, l’isolement de ces archipels, comme beaucoup d’autres dans le Pacifique Sud, était un fait.  La place de ces archipels dans l’Océanie : l’isolement est total Futuna est constituée de deux îles : l’île Futuna, dont la superficie est de 46 kilomètres carrés, et l’île Alofi, dont la superficie est de 17 kilomètres carrés. Cette dernière était habitée il y a longtemps, au temps où Shouten et Lemaire l’avaient découverte, mais elle ne l’est plus aujourd’hui. Il existe deux royaumes à Futuna : le royaume de Sigave et le royaume d’Alo. À la différence de Wallis, Futuna n’a pas de lagon et les navires l’abordent difficilement. En revanche, l’existence autour de ces deux îles d’un platier à environ 100 mètres du rivage permet aux femmes d’aller à la pêche nocturne à marée basse. Les archipels de Wallis et Futuna disposent de la plus petite zone maritime des territoires d’outre-mer, qui couvrent aujourd’hui une surface
10 11

Ibid., p. 260. Ibid., p. 259.

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d’environ 300 000 kilomètres carrés. La Polynésie française se situe en première place avec 4 804 000 de kilomètres carrés ; vient ensuite la Nouvelle-Calédonie avec 1 364 000 kilomètres carrés. Aujourd’hui, l’ensemble des ZEE de tous les départements et collectivités français d’outre-mer place la France au second rang mondial (11 035 000 kilomètres carrés) après les Etats-Unis (11 351 000 kilomètres carrés). Le climat de Wallis et Futuna est tropical. Les étés sont chauds et humides avec des températures variant entre 30 et 32 degrés. La saison chaude s’étend d’octobre à mai, période où les pluies sont les plus abondantes. L’humidité est présente constamment, quelle que soit la saison. Tout comme en Nouvelle-Calédonie, c’est pendant cette période que les cyclones se forment, particulièrement entre les mois de décembre et de mars.

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Illustration 3 : Les villages dans le royaume d’Uvea en 1964

Ahoa

1 Km

Conception : Allison Lotti

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Illustration 4 : Les villages dans les îles de Hoorn en 1964

Conception : Allison Lotti12

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Les échelles des cartes de Wallis et Futuna conçues ici sont calculées en fonction des dernières cartes de l’IGN (Institut géographique national) en date de 1987.

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1 Km

 Le protectorat des îles Wallis et Futuna (1888-1958) Les îles Wallis sont placées sous le protectorat de la France par un décret du 5 avril 1887, ratifiant ainsi les traités conclus le 4 novembre 1842 et le 19 novembre 1886 avec les souverains. Un second décret intervient le 27 novembre 1887 et les rattache administrativement et financièrement à la Nouvelle-Calédonie. Toutefois, il faut attendre le 16 février 1888 pour que le protectorat soit étendu à l’île de Futuna, ratifiant les déclarations des souverains les 13 novembre 1842 et 29 septembre 1887. Le protectorat commence ainsi dans une certaine confusion ; en effet, celui-ci ne rassemble pas tout de suite les deux archipels et le « protectorat des îles Wallis et Futuna » n’a pas encore d’existence administrative, comme le souligne le ministre des Colonies :
En premier lieu, l’on doit remarquer que le décret du 27 novembre 1887, qui tend à donner aux îles Wallis un rudiment d’organisation, ne s’applique pas à l’île Futuna, ultérieurement placée sous l’influence française et qui demeure ainsi en droit, sans statut administratif13.

Les débuts du protectorat sont une période floue de l’histoire des îles Wallis et Futuna : Wallis est rattachée à la Nouvelle-Calédonie, mais l’organisation n’en est pas améliorée pour autant :
En second lieu, ce décret du 27 novembre 1887 est d’une trop grande imprécision. Il se borne à prononcer le rattachement « administratif et financier » des îles Wallis à la NouvelleCalédonie sans en indiquer les modalités, ce qui eût été cependant indispensable, en raison des différences profondes qui séparent ces territoires. […] Cette situation ne peut se prolonger. Notre administration ne saurait non plus demeurer privée de tout moyen d’actions. Le développement de l’archipel s’en est d’ailleurs trouvé fâcheusement retardé : la population est restée à un état de civilisation rudimentaire : les seuls Français qui y soient fixés sont les pères de la mission mariste […]14.

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Rapport du ministre des Colonies (Millies-Lacroix) et du ministre des Finances (J. Caillaux) présenté au président de la République (Armand Fallières) à Paris le 10 juin 1909. Archives de la délégation de Wallis et Futuna en Nouvelle-Calédonie. 14 Ibid.

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Ainsi, depuis 1887, Wallis et Futuna sont oubliées et laissées pour compte jusqu’à ce que, dans un souci de clarification administrative, le ministre des Colonies décide d’établir un rapport au président de la République. Dans sa correspondance, il n’omet pas de joindre le décret qui fixerait les nouvelles attributions du gouverneur de la NouvelleCalédonie. En outre, pour la première fois depuis 22 ans, la France parle des îles « Wallis et Futuna » sous un seul et même régime :
L’archipel [Wallis et Futuna] cesse d’être rattaché à la NouvelleCalédonie, et l’autorité que vous continuez à exercer ne vous est plus dévolue en votre qualité de gouverneur de la grande île, mais en votre qualité de commissaire général de la République dans l’océan Pacifique. Vos attributions à cet égard sont définies par le décret du 28 février 1901 et vous remarquerez qu’elles ne sont pas seulement d’ordre administratif mais également d’ordre judicaire ; aussi se trouve comblée la lacune qui n’avait pas été jusqu’à présent relevée du décret du 27 novembre 1887. Il vous appartiendra d’ailleurs de déléguer vos pouvoirs dans une très large mesure, au résident de Wallis, et de lui donner à cet égard les instructions que vous jugerez utiles. […] J’appelle en terminant votre attention, maintenant que l’administration des îles Wallis et Futuna se trouve en grande partie dégagée des difficultés qui l’avaient jusqu’à présent paralysée, sur la nécessité de développer l’influence française dans ce petit archipel et de favoriser son ascension progressive à la civilisation, ainsi que son essor économique15.

Ainsi, ce n’est qu’en 1909, précisément avec le décret du 10 juin16, que les deux archipels de Wallis et Futuna sont réunis en une seule entité sous la coupe française : nous pouvons alors parler de « protectorat des îles Wallis et Futuna ». Le premier résident de ce protectorat est M. Chauvot. Chauvot est déjà installé en tant que « chargé de mission » depuis le mois d’avril 1887. Il n’est officiellement résident qu’à partir du 26 juin 1887. Le résident représente l’annexion par la France de Wallis et Futuna.
15

Correspondance du ministre des Colonies au gouverneur de Nouvelle-Calédonie (Adrien Bonhoure, suppléant pour Richard), le 6 juillet 1909. Archives de la délégation de Wallis et Futuna en Nouvelle-Calédonie. 16 Décret n° 1909-2350 réglant l’organisation administrative et financière des îles Wallis et Futuna. Archives de la délégation de Wallis et Futuna en Nouvelle-Calédonie.

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Il est en quelque sorte le gouverneur de ces archipels, mais il ne réside qu’à Wallis. C’est peut-être cette distinction qui, progressivement, donnera la prépondérance politique de Wallis sur Futuna. En effet, d’un point de vue géographique, Wallis est le premier archipel qui se trouve sur la route maritime en partant de l’ouest de la Nouvelle-Calédonie et en passant par les îles Fidji. Futuna se trouve à 230 kilomètres de Wallis. De surcroît, cette dernière dispose d’un lagon qui facilite l’accostage des bateaux, alors seul moyen de transport à l’époque. Futuna, L’enfant perdu comme l’a si bien baptisée Bougainville, reste prisonnière de son isolement. Isolement que les habitants de l’archipel ne ressentent pas, lorsque la France décide d’octroyer la fonction de « délégué du résident » au révérend père de la mission catholique sur place. Néanmoins, cette décision est le résultat de plusieurs constats. D’une part, comme nous l’avons vu, Futuna est trop éloignée de la Nouvelle-Calédonie et les communications sont pratiquement inexistantes. D’autre part, depuis le martyr de saint Pierre Chanel le 28 avril 1841, la mission catholique détient pratiquement toute l’autorité. Rappelons rapidement l’histoire de ce martyr. La tradition orale affirme que le frère mariste Pierre Chanel, qui s’installa sur l’île en 1837, gagnait le cœur de plus en plus de Futuniens par son évangélisation. Voyant en lui une menace, le roi d’Alo Niuliki désapprouve le frère mariste et cesse de lui offrir son hospitalité. Toutefois, le fils du roi luimême se convertit au catholicisme, et ceci met l’étincelle aux poudres. Le matin du 28 avril 1841, un groupe d’hommes conduits par Musumusu, gendre de Niuliki, s’introduit dans le fale de Pierre Chanel et l’assomme à coup de massue. La tradition orale attribue à Musumusu le dernier coup qui acheva Pierre Chanel. Peu après le massacre, toute l’île devenait chrétienne. Pierre Chanel, le seul martyr de l’Océanie mort à Futuna, fut canonisé par Pie XII le 13 juin 1954. Depuis, la mission catholique n’a cessé de dominer la vie des insulaires et ajouté à cela l’isolement géographique de Wallis et Futuna qui protégea de beaucoup cette suprématie. L’histoire du protectorat de Wallis et Futuna est très peu mouvementée. Durant cette période courte, les archipels représentent peu d’intérêts pour Paris et à ce titre, la France ne s’en occupe pas. Ils sont laissés de côté un certain temps après l’accord du protectorat, au moins jusqu’à ce que la Seconde Guerre mondiale enflamme l’Europe et les fasse revenir sur la sphère géopolitique française et internationale.

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Après l’appel du 18 juin 1940, la Résistance s’active autour du général de Gaulle en France, en Angleterre et dans les possessions françaises d’outre-mer. À Wallis et Futuna, la mission catholique représentée par Mgr Poncet joue la carte pétainiste. Alors, ces archipels ne rallient pas tout de suite la France libre. D’après l’historien Jean-Marc Regnault :
Le protectorat des îles Wallis et Futuna conserve des liens avec Vichy alors que les autres colonies françaises du Pacifique se sont ralliées à la France libre. En réalité, ce sont pratiquement les seuls Européens de l’archipel (l’évêque, le résident et son chancelier) qui empêchent le ralliement, sans tenir compte de l’avis ou des intérêts des populations locales17.

En attendant les secours improbables de Vichy, ces îles restent isolées jusqu’à ce que la guerre du Pacifique pousse le général de Gaulle et ses alliés américains à reprendre le contrôle de Wallis et Futuna.
Le général tient absolument, là comme ailleurs, à ce que la souveraineté française soit reconnue par les alliés. C’est donc un bateau français qui entre le premier dans le lagon de Wallis, suivi par une flotte anglo-américano-australienne le 27 mai 1942. Cette affaire illustre la complexité des rapports entre la France libre et ses alliés et le comportement de Vichy à l’égard des colonies18.

C’est ainsi que Wallis et Futuna sont ralliées inéluctablement à la France libre19. En 1942, les Américains entrés en guerre depuis l’attaque de Pearl Harbor utilisent Wallis comme arrière base dans le Pacifique pour contre-attaquer le Japon. Ils s’installent progressivement dans l’île jusqu’à atteindre le nombre de 6 000, alors que les Wallisiens ne sont que 3 000. Les Américains utilisent la main-d’œuvre locale pour les besoins de la base20. Pendant que ces derniers goûtent à une nouvelle vie, les Futuniens quant à eux restent seuls et retirés, loin de tout contact. La
J.-M. REGNAULT, « Les instruments de l’échange », Outre-mers, 2004, T.92, n°344345, p.181-200. 18 Ibid. 19 Le sujet sur l’alliance à la France libre de Wallis et Futuna, de la Nouvelle-Calédonie et des EFO est traité en détail dans l’ouvrage de J.-M. REGNAULT, La France à l’opposé d’elle-même : essai d’histoire politique de l’Océanie, 1er volume : « Il y a un monde du Pacifique » disait de Gaulle, Moorea, 2006, p. 19 et p. 77. 20 Consulter à ce sujet l’ouvrage de J.-C. ROUX, Wallis et Futuna : espaces et temps recomposés : chroniques d’une micro insularité, Bordeaux, 1995.
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présence américaine bouleverse la vie quotidienne des Wallisiens, et à leur départ en 1944, ces derniers se retrouvent brutalement sans salaire et sans autre choix que de retourner à leurs anciennes occupations, c’est-àdire de retomber dans une économie de subsistance. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, la France octroie le statut de territoire d’outre-mer à la Nouvelle-Calédonie et à la Polynésie française, tandis que Wallis et Futuna demeurent toujours un protectorat. 2. LA
SITUATION POLITIQUE FRANÇAISE ENTRE 1958 ET 1962 DETERMINE UN NOUVEL AVENIR POUR LES ILES WALLIS ET FUTUNA

La guerre d’Algérie plonge la France dans une situation tellement critique qu’il lui faut une nouvelle République et une nouvelle politique pour gérer ses territoires et départements d’outre-mer. C’est une période charnière, où l’on voit peu à peu se dessiner la politique gaullienne dans le Pacifique. Ainsi, la situation française de 1958 annonce les préludes de grands changements coloniaux. Il est important de relater le contexte qui aura des conséquences directes sur le destin de Wallis et Futuna.  Un renouveau politique français : la naissance de la République gaullienne (1958-1962) En 1955, Edgar Faure préside un gouvernement de centre-droit qui se heurte à la montée du mouvement poujadiste. Il dissout l’Assemblée nationale, mais il perd les élections législatives de 1956 devant le Front républicain. En revanche, le nouveau gouvernement de Guy Mollet relance la construction européenne et mène à son terme l’indépendance de la Tunisie et du Maroc. Il fait adopter la loi-cadre Defferre qui ouvre la voie à l’autonomie des possessions françaises d’Afrique noire et d’Océanie (Nouvelle-Calédonie et Polynésie française). En revanche, il ne réussit pas à ramener la paix en Algérie, où il engage les soldats du contingent. L’enlisement dans la guerre d’Algérie aggrave l’instabilité du gouvernement de Guy Mollet qui atteint son paroxysme. Le 13 mai 1958, c’est la crise : le général de Gaulle revient au pouvoir grâce à un Comité de salut public constitué à Alger par les partisans de l’Algérie française.

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 La guerre d’Algérie : le commencement de la fin Afin d’éviter une guerre civile imminente, le président Coty fait appel à de Gaulle, largement investi par l’Assemblée nationale, avec pour mission de préparer une nouvelle Constitution. Inspirée par le discours de Bayeux, la Constitution de 1958 est élaborée rapidement par une équipe d’experts réunis autour de Michel Debré. Elle est adoptée par référendum en septembre 1958, avec 80% des suffrages. Cette nouvelle Constitution met en place la Ve République, avec un renforcement de la fonction présidentielle et un rôle du Parlement amoindri. Les élections législatives de novembre 1958 permettent à l’UNR de disposer de la majorité absolue avec le renfort des députés indépendants. Après avoir été élu président de la République avec 78% des suffrages, de Gaulle nomme Michel Debré au poste de Premier ministre. Revenu au pouvoir grâce à la pression des partisans de l’Algérie française, le général s’engagera dans un processus qui conduira l’Algérie à l’indépendance. Elle est effective dès 1962 avec les accords d’Evian. Auparavant, il avait achevé la décolonisation de l’Afrique noire en 1960. Ainsi, les débuts de la République gaullienne sont difficiles : de Gaulle essaie de sortir la France de l’enlisement dans la guerre d’Algérie. Il y arrive, mais au prix fort, en perdant les partisans de l’Algérie française, eux-mêmes se sentant trahis. De nombreux pays d’Afrique noire se détachent de la France. Pour les archipels de la Nouvelle-Calédonie et de la Polynésie française qui restent au sein de la Ve République, il prend soin de réduire leur autonomie, en supprimant la loi-cadre Defferre, et en déstabilisant les dirigeants locaux à vocation autonomiste : Pouvanaa’a O’opa en Polynésie française, et Maurice Lenormand en NouvelleCalédonie21. Le général lâche du lest sur le continent africain, tandis qu’il se positionne progressivement dans l’Océanie. Le moment d’actualiser la situation des îles Wallis et Futuna est enfin arrivé. Mais la mainmise sur ces archipels ne fait que commencer.

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J.-M. REGNAULT, « La France à la recherche de sites nucléaires 1957-1963 », Cahiers du Centre d’Etudes d’Histoire de la Défense, 2000 (Science, Technologie et Défense. Stratégie autour de l’atome et de l’espace, 1946-1998), n°12, p. 29-54.

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3. L’AVENEMENT (1957-1962)

DE L’ERE NUCLEAIRE DANS LE

PACIFIQUE SUD

Lorsque le général commence à se positionner dans le Pacifique Sud, le destin d’un Wallisien est en voie de s’accomplir. Il aidera à la construction du futur territoire. C’est ainsi que l’accession au trône de Tomasi Kulimoetoke s’inscrit dans une ère nouvelle de l’histoire des îles Wallis et Futuna, et aussi de celle de la France. Tomasi Kulimoetoke est né le 26 juillet 1918 à Ha’afuasia dans le district de Hahake. Fils de Iloai Lasalo et de Tautu’u Telesia, il semble que Tomasi Kulimoetoke était prédestiné à devenir roi : entre 1924 et 1928, un roi nommé pareillement a régné à Wallis. C’est la première fois que deux souverains portent le même nom et le même prénom. En effet, rappelons qu’à Wallis, la fonction royale ne se transmet pas de père en fils, contrairement aux îles Tonga, qui est une monarchie constitutionnelle héréditaire. Comment expliquer la similitude de ces patronymes alors qu’aucun lien de parenté ne lie ces deux souverains ? L’histoire orale affirme qu’au moment de son baptême à l’église, les parents ne trouvaient pas de nom à donner à leur fils qui venait de naître. Or, le prêtre ne pouvait donner l’onction sans cela. Mais ce jour-là, dans l’église, un homme se tenait près d’eux à prier. Lorsqu’il entendit la conversation, il proposa de donner son nom à l’enfant. Les parents consentirent à la proposition et nommèrent leur fils Tomasi Kulimoetoke. Mais il se trouvait que cet homme en prière allait devenir roi quelque temps plus tard, en 1924. Et par des circonstances imprévisibles, celles où parfois le destin des hommes se mêle aux instabilités de la vie politique et sociale, qu’elles soient positives ou négatives, l’enfant baptisé Tomasi Kulimoetoke en 1918 devint roi en 1959, à l’âge de 41 ans. C’est ainsi que deux souverains, issus de la même dynastie des Takumasiva, portent le même patronyme. D’après les traces écrites qui nous sont parvenues, jusqu’au plus loin où nous pouvons remonter dans le temps, Tomasi Kulimoetoke est le seul roi de Wallis qui jusqu’à présent ait régné 48 ans. Auparavant, le roi Manuka (1767-1810) avait régné 43 ans. Le règne de Lavelua Tomasi avait pourtant débuté dans l’instabilité.  L’instabilité royale de Lavelua Aloisia (1956-1958) Wallis et Futuna étaient encore un protectorat de la France lorsque Tomasi se fit connaître comme principal prétendant au trône. L’île Wallis 47

disposait d’un résident depuis 1887. Ce dernier était envoyé par la France pour deux ou trois ans, et remplissait la fonction de gouverneur. Son rôle ne signifiait pas qu’il était formé à cet effet. Avant 1958, les résidents étaient à la fois médecins et capitaines. Ils avaient pour mission de maintenir l’ordre public à Wallis comme à Futuna, et de contrôler le budget limité des deux archipels. L’isolement de Futuna et l’autorité de la mission sur cet archipel faisaient que le délégué du résident à Futuna était le révérend père de la mission catholique. Cependant, les relations entre la mission et la résidence étaient souvent problématiques. Le résident de Wallis travaillait toujours en étroite collaboration avec le gouverneur de NouvelleCalédonie. Tout d’abord parce que le protectorat de Wallis et Futuna en était une dépendance, mais aussi parce que la Nouvelle-Calédonie servait d’intermédiaire entre le ministère à Paris et ces archipels éloignés. Les nombreuses sources écrites en témoignent, lesquelles sont essentiellement des rapports du résident destinés au gouverneur de Nouvelle-Calédonie. Depuis le 5 novembre 1956, le médecin Jean Rougetet est le résident de France aux îles Wallis et Futuna. Quant à la reine Lavelua Aloisia, elle est sur le trône depuis le 21 décembre 1953. À Wallis, le terme Lavelua est le titre honorifique du roi. Après son investiture coutumière, ce titre précède le nom et le prénom du souverain et c’est ainsi que tout le monde doit le désigner, tant qu’il le reste. Parfois même, on le nomme uniquement par son titre. Lavelua Aloisia s’était mariée à un commerçant européen alors installé à Wallis : M. Julien Brial, mais ce dernier décède peu avant que son épouse n’accède au trône. À la fin de l’année 1957, la situation politique et sociale est instable à Wallis. Cette agitation prend sa source le 11 décembre 1953. À cette date, peu après son intronisation, la reine Aloisia nomme Tomasi Kulimoetoke comme conseiller en tant que Kalae Kivalu. La fonction de Kalae Kivalu est primordiale à Wallis. C’est le conseiller du Lavelua le plus important. Celui qui le devient est reconnu pour sa sagesse et sa droiture. C’est la première personnalité coutumière après Lavelua, et Tomasi l’occupe pendant plusieurs années. Cependant, en 1957, les rapports du résident de Wallis nous affirment que le gouvernement de la reine n’est obéi que par une minorité, face à une opposition grandissante dirigée par Pelenato Fuluhea :
La reine organisa alors avec ses ministres des fonos de district, et je crus comprendre que les affaires ne marchaient pas très bien. On parla d’abord de mouvement d’opposition (reine et ministres

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voulant signer tout ce que je leur demanderais à l’unanimité) mouvement soi-disant dirigé par 3 anciens rois, Kapeliele22, Pelenato et Leone23. Cette opposition disait : « Lavelua épouse d’un Français M. Brial, veut tout donner aux Français ; le clan Brial veut livrer l’île de Wallis aux Français. […] Jamais une seule manifestation d’hostilité ne se produisit contre moi.24

Pelenato était le principal opposant à la reine. Ce dernier était sur le trône entre 1947 et 1950, mais son comportement lui a valu sa destitution. Originaire du district de Mu’a dont il est aussi le chef (1953-1961/19621964), Pelenato est un personnage d’intrigue que nous allons retrouver dans plusieurs mouvements de protestation. Dans une situation comme celle-ci où la population n’est plus en mesure de la soutenir, la coutume veut que la reine démissionne. Toutefois, cette dernière, âgée et malade, ne désire pas renoncer au trône. Ainsi, en septembre de la même année, le Kivalu Tomasi Kulimoetoke la dépose. Suivant en cela la coutume, la reine informe le résident intérimaire, qui est alors le médecin et commandant Trucy, de son intention d’abdiquer. Mais le résident refuse sa démission, car selon les instructions qu’il avait reçues avant son départ de Nouvelle-Calédonie, il doit veiller, à tout prix, à ce que la reine reste sur le trône. Aloisia se présente alors devant ses conseillers et déclare qu’elle reste souveraine selon la volonté du gouvernement français. Affligé par le fait que coutumièrement, la reine n’est plus en mesure de régner, Tomasi Kulimoetoke démissionne de sa fonction de chef coutumier kivalu le 16 octobre 1957. La reine en nomme aussitôt un autre : Soane Foloka. Elle remplace plusieurs conseillers en choisissant des hommes ralliés à sa cause, formant ainsi un gouvernement où toute opposition était éliminée. La résidence a pour ainsi dire dérogé à la coutume wallisienne, provoquant par cet acte délibéré une situation instable alimentée par la montée progressive de l’opposition. La tension s’aggrave, et en réponse au désaccord de la reine et de ses conseillers, Tomasi crée une faction de partisans en s’alliant à l’ancien roi déchu Pelenato Fuluhea. Les deux adversaires d’Aloisia, Pelenato et Tomasi, ont pour seul but sa destitution. C’est dans ce contexte d’instabilité et de division que le nouveau résident de France, M. Pierre
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Kapeliele Tufele dit « Setu », roi de Wallis de 1950 à 1953. Leone Manikitoga, roi de Wallis entre 1941 et 1947. 24 Rapport d’activité de l’année 1957 (avril – mai - juin) du résident médecin-capitaine Rougetet. Archives de l’administration supérieure à Wallis, année 1957.

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Fauché, arrive à Wallis, le 3 août 1958. Il devient le premier véritable résident formé à l’ENFOM, et par la force des choses, le dernier des résidents du protectorat des îles Wallis et Futuna. En France, tout est prêt pour la mise en place de la Ve République.  Le combat pour le statut de TOM à Wallis (1958-1959) La Constitution de la Ve République prévoit en effet une nouvelle organisation des territoires et des départements d’outre-mer, où le statut de protectorat ne trouve plus sa place. Or, Wallis et Futuna restent les seuls archipels dans l’Océanie à être encore sous ce régime. Il devient indispensable pour la France de clarifier la situation, car les archipels ne rentrent plus dans le nouveau cadre de la Ve République. L’arrivée du nouveau résident Fauché à Wallis, en août 1958, est la conséquence directe du changement de gouvernement en France. L’enjeu est d’importance capitale, mais il faut que les Wallisiens et les Futuniens acceptent ce nouveau statut. Le résident Fauché a un but précis : en vue des prochaines élections qui feront peut-être de ce protectorat un territoire d’outre-mer, il faut obtenir un oui majoritaire au nouveau statut. Il doit convaincre les Wallisiens que leur nouveau statut leur apporterait toutes les infrastructures dont ils ont besoin, ce que le protectorat n’avait pas fait. À Wallis, Aloisia ne l’entend pas ainsi. Son opposition farouche n’est pas négociable : Lavelua est contre la mise en place du statut. Elle remet déjà en cause le traité de 1910 qui fait du protectorat de Wallis et Futuna une dépendance de la Nouvelle-Calédonie. Son gouvernement en conteste la validité :
Nous ne voulons plus de cette convention parce que, au moment où elle a été signée, nos grands-pères étaient ignorants et ne savaient ni lire ni écrire ; nous n’acceptons pas davantage que ce soit le résident qui commande ; nous refusons enfin de soumettre la désignation du roi à l’approbation du résident et du gouverneur à Nouméa, comme le prévoit le traité de 1910 […]25.

La marche vers le statut de TOM semble compromise. Le refus de la reine peut s’expliquer par le fait qu’elle avait fait quelques séjours à
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Rapport du résident de France aux îles Wallis et Futuna fait au haut-commissaire de la République dans l’océan Pacifique, le 6 septembre 1958. Archives de l’administration supérieure à Wallis.

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l’étranger. Dans une correspondance adressée au gouverneur de NouvelleCalédonie le 28 mars 1956, l’ancien résident de Wallis, Bernard Heintz, affirme en parlant de la reine : « […] ses séjours à l’étranger lui donnent une largeur de vue rare ici. »26. Il nous est difficile de vérifier si effectivement la reine avait fait beaucoup de voyages, car les sources écrites des années cinquante sont incomplètes. Mais s’il est vrai qu’elle a effectué des séjours à l’étranger, comme l’affirme le résident, ceux-ci développèrent surtout chez elle un esprit critique encore peu répandu parmi les habitants de l’archipel. C’est à partir de ce moment que Tomasi et Pelenato entrent dans l’échiquier stratégique du résident. Fauché décide de s’allier à Pelenato et Tomasi dans le but de démettre la reine. En dehors des divergences politiques qui opposent Aloisia et ses rivaux, les raisons qui poussent ces derniers à sa destitution sont principalement le non-respect des coutumes. Mais les fautes coutumières ne sont pas précisées ; il y a en fait une profonde volonté, empêchée depuis longtemps, de destituer la reine. S’ajoute à cela « l’opposition aux projets de l’administration française tendant à l’amélioration des conditions politiques et économiques de l’île »27 d’après le gouverneur de Nouvelle-Calédonie Grimald. « L’opposition aux projets », comme nous l’affirme M. Grimald, signifie surtout en premier lieu le refus de la reine de céder une propriété foncière à Hihifo, terre dont l’administration a besoin pour en faire un terrain d’aviation. L’aérodrome est en effet une importante infrastructure indispensable pour resserrer les liens entre le futur territoire et le pouvoir central, notamment sur le reste du monde. L’insularité et l’absence de télécommunications sont les principaux freins au contrôle de ces archipels. Ces raisons font de la reine un obstacle à éliminer. Si Aloisia devait rester sur le trône, toute la politique française dans le Pacifique Sud serait remise en cause. D’après les écrits du délégué de Futuna Gloannec en 1958 : « P. Fauché avait fortement suggéré à la reine, réticente à l’évolution

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Rapport du résident Heintz fait au haut-commissaire le 28 mars 1956. Archives de l’administration supérieure à Wallis. 27 Note du gouverneur Aimé Grimald en avril 1957. Archives de l’administration supérieure à Wallis, année 1957.

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nécessaire, de démissionner en raison de son âge et de la fragilité de sa santé. »28. La tension monte à Wallis car les opposants à la reine, alliés à l’administration, ne se cachent plus. Tomasi et Pelenato continuent de rassembler de nouveaux partisans, et en mars 1958, les rapports de force se présentent de la façon suivante : • Dans le district de Hihifo : les villages de Vailele, Alele et Vaitupu suivent encore la reine, mais ils ont une tendance à passer dans la partie adverse. • Dans le district de Hahake : les villages de Ha’afusia, Falaleu et Ahoa sont contre la reine, tandis que les villages de Liku et Mata Utu la soutiennent. • Dans le district de Mu’a : tous les villages se réclament de Pelenato et de Tomasi. Jusqu’en août 1958, c’est-à-dire jusqu'à la reprise en main par le nouveau pouvoir politique en France, le statu quo persiste, et la position de l’administration française reste inchangée. Dans une de ses correspondances destinées au gouverneur de Nouvelle-Calédonie, Lavelua affirme que Fauché complote :
D’abord au lieu de m’aider, le résident s’allie avec l’opposition. Il tient conseil avec des fous, comme Pelenato, Tomasi et d’autres. Le but de leurs réunions est de me détrôner et renvoyer mes ministres […] Quatre de mes ministres ne touchent aucun salaire. Pelenato et Tomasi reçoivent une paie, alors que ce sont eux qui causent le désordre. Le résident veut également m’enlever mon pouvoir : il retient le voyage de mes sujets. Le résident m’a encore affirmé que mes lettres vont rester sans réponse. Donc si cela est vrai, dites-le-moi, je tâcherai de trouver un autre à qui m’adresser29.

Le résident insiste. Le temps n’est plus aux palabres, il faut réagir. Déjà en France, les débats autour de la question algérienne commencent à peser. La rue Oudinot s’en remet à son résident pour régler les problèmes
Mémoire de l’ancien délégué de Futuna C. GLOANNEC, Le passage du statut de Protectorat à celui de T.O.M à Futuna 1959-1962, archives privées de M. Gloannec, Rennes. 29 Lettre de Lavelua Aloisia au gouverneur de Nouvelle-Calédonie Grimald, datée du 18 mai 1958. Archives de l’administration supérieure à Wallis, année 1958.
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des îles Wallis et Futuna. Fauché utilise les grands moyens pour affaiblir la position de la reine. L’absence de versement des mensualités à la chefferie coutumière est une méthode récurrente de la résidence pour régler les affaires royales. Sauf qu’à cette époque, l’immense majorité de la population vit dans une économie de subsistance. Les insulaires avaient fait connaissance de l’argent avec les salaires versés par l’armée américaine à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ils s’étaient ainsi découvert de nouveaux besoins et un certain pouvoir que l’argent leur avait apporté, mais que la disparition presque totale de la circulation monétaire ne pouvait plus combler au départ des Américains. C’est dire l’importance que la monnaie engendre et le pouvoir qu’elle pouvait leur apporter. La résidence se comporte de façon indécise : comme nous l’avons affirmé plus haut, la reine avait déjà donné sa démission en septembre 1957. Ainsi, la volonté de celle-ci à rester sur le trône n’est pas à remettre en cause. En revanche, celle du ministère des DOM-TOM est bien plus inacceptable. En attribuant des salaires aux ministres qui adhèrent à sa cause, Paris crée ainsi une discorde au sein de la chefferie wallisienne et fait pencher la balance de son côté. L’opinion des Wallisiens varie régulièrement. Lorsqu’un roi ne correspond plus aux critères pour lesquels il a été mis en place, il est détrôné. Jadis, il existait une légitimité du sang dans les royaumes européens ; celle-ci fut remplacée dans les démocraties actuelles par la légitimité du suffrage universel. Ce qui confère la légitimité du pouvoir à Wallis et Futuna, c’est la famille d’abord, la force ensuite, avec parfois la force l’emportant sur l’origine familiale. La reine est vieille et affaiblie ; de surcroît, l’argent, qui est sans doute une partie de sa force et de son pouvoir, ne suffit pas à pallier les pertes de salaire de ses conseillers. La monnaie est une garantie de subsistance à une époque où Wallis et Futuna sont prisonnières de leur insularité et des caprices du climat. En effet, rappelons que le bateau Moana ne fait qu’une desserte mensuelle, lorsqu’il respecte cette obligation. Ce qui n’est pas toujours le cas. Il faut compter avec les aléas climatiques subtropicaux, les plantations détruites par les cyclones et donc les risques de famine en résultant. Tout cela était chose courante à Wallis et Futuna. Pour toutes ces raisons, la reine se retrouve isolée et la stratégie du gouverneur et du résident aboutit à la victoire. Le 12 septembre 1958, Lavelua donne une nouvelle fois sa démission sous la pression de ses conseillers et de son fils, le futur député Benjamin Brial.

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