Le Triomphe de la République

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L’originalité de cette synthèse très accessible repose sur un triple choix : traiter à parts égales Paris, province et colonies ; accorder toute leur place aux destins individuels des hommes et des femmes ; articuler l’histoire sociale et culturelle au récit politique.Loin de la nostalgie pour une prétendue « Belle Époque » ou pour un « modèle républicain » bien difficile à définir, il s’agit de rendre leur éclat, leur jeunesse et leur indétermination aux débats et aux choix d’une République adolescente qui mûrit dans une France transformée par l’accélération des mouvements de modernisation.Ce livre, où l’on croisera des élus et des institutrices, des ouvrières et des vagabonds, parle donc d’une société hantée par le spectre de la division et d’un régime qui se vit comme fragile et menacé. Des ruines de 1871 à l’Union sacrée de 1914, il raconte « le triomphe de la République », sans en occulter les limites ni en négliger les difficultés, mais en rendant justice tant à sa force combative qu’à son sens de la pédagogie et du consensus.Une lecture renouvelée des débuts de la Troisième République.Arnaud-Dominique Houte est maître de conférences en histoire contemporaine à l’université Paris-Sorbonne. Ses recherches portent principalement sur l’histoire de la sécurité publique : après une thèse sur Le Métier de gendarme au XIXe siècle (Presses universitaires de Rennes, 2010), il a codirigé avec Frédéric Chauvaud Au voleur ! Images et représentations du vol dans la France contemporaine (Publications de la Sorbonne, 2014).
Publié le : mercredi 25 février 2015
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EAN13 : 9782021233346
Nombre de pages : 480
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Histoire de la France contemporaine
Du même auteur
Gendarmes et gendarmerie dans le département du Nord (18141852) Phénix Éditions, 2000
e Le Métier de gendarme auXIXsiècle Presses universitaires de Rennes, 2010
Louis Napoléon Bonaparte Le coup d'État du 2 décembre 1851 Larousse, 2011
e La France sous la III République La République à l'épreuve La Documentation française, 2014
ARNAUDDOMINIQUE HOUTE
Le Triomphe de la République
18711914
Histoire de la France contemporaine 4
ÉDITIONS DU SEUIL e 25, bd RomainRolland, Paris XIV
Ce livre est publié dans la collection L'UNIVERS HISTORIQUE
DIRECTION SCIENTIFIQUE: Johann Chapoutot
ISBN9782021001020
© Éditions du Seuil, octobre 2014
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Introduction
La Troisième République sera tout entière un régime de discorde tempéré par des fêtes. Daniel Halévy,La Fin des notables, 1930
En ce tempslà, on savait manger : « 2 430 faisans, 2 400 kg de filets de bœ000 kg de saumon, 2 uf, 2 500 poulardes de Bresse, 1 000 kg de raisins, 10 000 pêches, sans oublier 1 200 litres de mayonnaise », dénombre fièrement le secrétaire général de l'Élysée, Abel Combarieu, au lendemain du grand banquet qui rassemble, le 22 septembre 1900, un peu plus de 22 000 maires venus de tout le pays. Tandis que le président Loubet prend place entre le président du conseil municipal de Paris et le maire de la plus petite commune de France, un système de communication par téléphone et automobile per met d'accélérer le service et de ne pas retarder l'heure du dis cours présidentiel : « Dites [dans vos communes] que notre plus chère espérance est de voir tous les Français fraternelle ment unis dans un même amour de la Patrie et de la Répu blique », conclut Émile Loubet, tandis que s'embuent les yeux des convives. Rendant compte de l'événement, la presse n'évoque ni les socialistes qui distribuent des tracts boulevard de Strasbourg, sur le chemin des maires, ni la prise de parole de la féministe Hubertine Auclert. Elle tait pudiquement les quolibets par
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lesquels les titis parisiens ne manquent pas d'interpeller les « trognes rustiques » montées à la capitale. Et qu'importe l'improvisation d'un chansonnier : « Nos ancêtres prenaient la Bastille, nos maires ont pris le café. » Du reste, ce trait d'esprit n'estil pas la plus belle conclusion d'un siècle de révolutions et d'affrontements ? La meilleure manière d'afficher le triomphe, solennel mais débonnaire, d'une République enfin pacifiée ? Il faut prendre au sérieux cette culture du banquet qui plonge ses racines dans l'imaginaire des combats républicains du pre e mierXIXsiècle, mais qui prend désormais une autre significa tion. À Paris, en 1900 ou déjà en 1889quand 11 000 maires s'étaient réunis de la même manière, en province, en Algérie, s'expriment tant une célébration de la concorde patriotique qu'une pédagogie de la République dont le philosophe Alain a su comprendre la portée et décrire la forme typique : « Un seul drapeau au porche de l'école ; le garde champêtre porte un képi neuf ; il y a un repas gratuit, de saucisson et de vin, et une tombola toute simple à deux sous, où les plus heureux gagnent une paire d'espadrilles ou des bretelles. » On écoute les discours « avec sérieux, comme à la messe »preuve que « les mœ»urs républicaines s'établissent dans les campagnes en empruntant une part du vieil imaginaire religieux. Féministe et socialiste, Madeleine Pelletier garde la nos talgie de cet héritage lorsqu'elle décide d'acheter des pétards, le 14 juillet 1914 : « Je voulais ressaisir une impression de ma petite enfance », expliquetelle. « La République m'apparais sait alors comme quelque chose de très beau. » Mais la petite fille a grandi : « Mes pétards à la main, je pense combien est vain le fantôme après lequel je cours. Elle n'éclate plus, elle n'éclatera plus jamais la République. Des messieurs très sages, très terre à terre, l'incarnent, qui ne songent qu'à gagner le plus possible d'argent pour des dîners, des autos, des femmes stupides. » La désillusion de Madeleine Pelletier témoigne des faux semblants d'une République faite de barbes ventripotentes qui néglige ou exclut une partie de la société. À des degrés divers, femmes, ouvriers, immigrés, vagabonds, colonisés, sont les
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oublié(e)s du régimeSi l'on a pris soin de réserver une place d'honneur, au banquet de 1889, aux maires des communes de Blida, Tunis et Hanoï, nul n'invite les indigènes au grand fes tin de la nation. Et les classes populaires en recueillentelles davantage que des miettes ? La simplicité du protocole répu blicain occulte la réalité inégalitaire d'une société de classes. De cela, les historiens sont aujourd'hui bien conscients, davantage sans doute que ne l'étaient les contemporains, qui pouvaient se penser comme un modèle démocratique et célé brerplus ou moins sincèrementle régime le plus avancé d'Europe : « Les trois républiques doivent être l'objet de re e notre éternelle gratitude. La I nous a donné la terre, la II le e suffrage et la III le savoir », graveton sur le socle d'une Marianne inaugurée à Savines (HautesAlpes) en 1906. En ce tempslà, on aimait aussi bâtir : pour la seule ville de Paris, plus de 150 statues ont été érigées entre 1871 et 1914. En émerge le groupe monumental de Jules Dalou,Le Triomphe de la Répu blique: entourée du Travail, de la Justice et de la Paix, accom pagnée de ses enfantsl'Instruction, l'Équité et la Richesse, la République y est représentée sous sa forme combattante, le sein nu et coiffée d'un bonnet phrygien. Installé en 1889 sur la place de la Nation, le modèle de plâtre imitation bronze n'est coulé dans la fonte que dix ans plus tard, au terme d'une céré monie exceptionnelle par son ampleur et par sa ferveur. La patine du temps a usé ces monuments dont on oublie qu'ils furent pensés comme des gestes de défi. Les banquets et les statues, les mairies et les écoles, dont l'inauguration suscite un flot de discours, ne sont pas qu'une plate mise en scène satisfaite de la République installée ; ils incarnent une véritable obsession du consensus qui constitue la meilleure clé de lec ture d'une période hantée par le spectre de la division. Loin des analyses rétrospectives qui font de la Troisième Répu blique un modèle de longévité, il faut retrouver l'intensité des crises et la force des tensions qui accompagnent toute l'histoire e e du pays à la fin duXIXsiècle et au début duXXsiècle. Tel est le pari de cet ouvrage : montrer que la Troisième République
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au moins jusqu'en 1914s'est toujours pensée sous le signe de la fragilité et du combat. Cette précarité s'explique par les origines tragiques d'un régime dont on ne connaît même pas la véritable date de nais sance. La République est proclamée le 4 septembre 1870, lors d'une journée révolutionnaire que l'on ne commémore guère ; elle ne naît dans les textes qu'avec les lois institutionnelles de 1875 ; elle gagne dans les urnes avec la campagne électorale de l'automne 1877 et s'installe dans les palais du pouvoir en 1879. Mais la « transition démocratique » n'atelle pas commencé dès les années 1860 ? explique l'historien Philip Nord, pour qui la République plonge ses racines dans la libéralisation du Second Empire. La césure la plus marquante n'en reste pas moins la crise fondatrice de mai 1871 et du massacre des communards, dont l'ombre s'imprime sur toute l'histoire du régime. Fille de l'« année terrible » (Victor Hugo), la Répu blique naît sur les cendres d'une défaite militaire et d'une guerre civile. Le traumatisme originel pousse les républicains à se projeter dans l'avenir et à ne jamais figer leur projet. Pour l'historien Nicolas Rousselier, « ils relancent à chaque génération l'obli gation de poursuivre la tâche ». À la recherche de cette « Répu blique imaginée », dont parle Vincent Duclert, ils s'inscrivent dans une dynamique progressiste qui correspond parfaitement à l'air du temps positiviste et qui permet surtout de dépasser les tensions du moment : l'enracinement du régime se fait par la promesse de meilleurs lendemains. En ce sens, le triomphe de la République n'est jamais acquis, mais toujours à venir. Il faut donc renoncer à présenter d'un bloc ce modèle répu blicainl'éloquence des députés, l'école de Jules Ferry, les campagnes fécondes, etc.dont la cohérence n'est apparue qu'après coup, par le jeu d'une mémoire teintée de nostalgie et oublieuse des temporalités. Au risque d'énoncer une bana lité, rappelons que quarantetrois ans s'écoulent entre 1871 et 1914ce qui veut dire que la plupart des adultes de la Première Guerre mondiale n'ont au mieux qu'un très lointain souvenir de la guerre francoprussienne ; ce qui signifie égale
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