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Le Véritable d'Artagnan

De
272 pages
S’il n’eut sans doute que fort peu à voir avec le héros de Dumas, le véritable d’Artagnan se révèle, à la lecture des archives, un fascinant personnage. Charles de Batz Castelmore connut, grâce à sa seule valeur, une ascension sociale exceptionnelle au cœur du Grand Siècle. Autant qu’un habitué des camps et des sièges, le commandant de la compagnie des mousquetaires du roi est un personnage clef du système de pouvoir louis-quatorzien. Proche de Lionne, Le Tellier, Louvois, fréquentant Mme de Sévigné, d’Artagnan s’impose comme l’agent de confiance de Mazarin. Il est l’homme des missions délicates (l’arrestation de Fouquet, l’emprisonnement de Lauzun). Une mort glorieuse au siège de Maëstricht, en juin 1673, viendra clore la carrière de ce petit gentilhomme devenu grand seigneur… Cette biographie de Jean-Christian Petitfils, spécialiste du Grand Siècle et de l’Ancien Régime, est le fruit de multiples recherches d’archives ; comportant un grand nombre de documents inédits, elle a été couronnée par l’Académie française.
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À mes parents

I

UN CADET DE GASCOGNE


Là-bas, au pays des mousquetaires, entre les doux rivages de l’Adour et les méandres tumultueux du gave d’Oloron, d’Auch à Pau, d’Orthez à Tarbes, de Vic-de-Bigorre à Mauléon, on ne l’a pas oublié ! Il a son culte, tel un dieu grec, et ses statues, dans la pure tradition romanesque, avec rapière, feutre à larges bords, barbiche et moustache à la royale. Il incarne à ce point l’esprit gascon – certains diront le génie de ce pays – que partout on sent comme sa présence invisible ; on l’imagine parcourant au galop les croupes boisées de l’Armagnac noir ou du vieux comté de Fezensac, défilant fièrement dans les villages endormis derrière leurs mamelons de terre jaune et leurs pierres desséchées… Oui, d’Artagnan est l’enfant du pays, comme le petit « Nabulio » de Mme Laetizia sera éternellement celui de son île natale.

Mais où diable est-il né ce héros de cape et d’épée que chaque paroisse, chaque cité revendique âprement comme l’un des siens ?

Son premier père – en littérature s’entend – Courtilz de Sandras est peu loquace sur ses origines et son enfance. Il le décrit tantôt « pauvre Gascon », tantôt « gentilhomme de Béarn », mais ne connaît ni les lieux de son enfance ni la date de sa naissance, ni même son prénom. Alexandre Dumas – et pour cause, puisqu’il s’est inspiré de son prédécesseur – n’est pas mieux renseigné. Lui aussi le voit Pyrénéen ou Béarnais, peut-être Gascon, mais assurément du pays du bon roi Henri ! En prenant autant de liberté avec la Géographie qu’avec l’Histoire, il mêle constamment dans son récit ces deux contrées si différentes, embrouille les fines couleurs de la palette pour finalement le faire naître à Tarbes… en Béarn !

Eh bien ! N’en déplaise aux Béarnais, d’Artagnan n’a rien à voir avec leur province. Il n’a jamais vu le jour à Pau, ni d’ailleurs à Auch ou à Tarbes. Pour comble, il ne s’appelait même pas d’Artagnan…

De son vrai nom, Charles, Ogier de Batz de Castelmore, notre héros était un authentique Gascon, issu d’une modeste famille d’origine roturière qui, depuis plus d’un demi-siècle, prétendait à la gentilhommerie. Plus tard, au cours du XVIIIe siècle, ces Batz-Castelmore auront plusieurs fois maille à partir avec la justice royale, qui les poursuivra pour usurpation de titres. Profitant du grand nombre de familles « Batz » ou « Debatz » en Gascogne, ils se justifieront en se fondant sur le contrat de mariage d’un homonyme en date de 1524 et sur un testament de 1546, fabriqué de toutes pièces a posteriori.

Sans entrer dans le labyrinthe des parentés, disons que, vers le milieu du XVIe siècle, un certain Arnaud de Batz, marchand enrichi, acheta le château de Castelmore dans le comté de Fezensac, juridiction de Lupiac, paroisse de Meymès, qui appartenait à la famille de Pouy. Il acquit en outre, non loin de là, la « salle » noble (ou manoir) de La Plaigne, « trois tours et deux culs-de-lampe, avec ses appartenances et dépendances ». Peut-être Arnaud était-il un fils bâtard de Jean, seigneur de Saint-Jean, de la famille des Batz-Castillon ? On n’ose l’affirmer. En tout cas, il est avéré que, contrairement aux assertions de généalogistes zélés et par trop complaisants, lui-même n’était point noble. Le 12 mai 1565 en effet, devant le sénéchal de Lectoure, il refusait de prendre la tutelle de plusieurs enfants nobles, au prétexte qu’il « est requis que les tuteurs soient de la qualité des pupilles ». D’Arnaud de Batz, qui tentait insidieusement de s’agréger à l’aristocratie terrienne en achetant à coups de beaux deniers comptants les biens nobles des familles ruinées, on ne sait presque rien.

Son fils aîné, Pierre, premier consul de Lupiac, poursuivit la politique d’ascension familiale en épousant Françoise de Coussol. Sur son contrat de mariage, établi le 1er avril 1578 par Me Demont, notaire à Lupiac, on peut constater que le mot « noble » a été ajouté en surcharge et d’une autre écriture devant son nom.

Il eut lui-même un fils, Bertrand – le père de notre mousquetaire –, qui hérita des biens de la famille : le domaine de La Plaigne, celui de Castelmore, sans compter quelques banalités et droits seigneuriaux de fiefs, lods et ventes à percevoir dans la région.

Taraudé comme ses aïeux par le démon de la noblesse, Bertrand s’allia à la branche des Montesquiou, un des plus hauts lignages de Gascogne, descendant des anciens comtes de Fezensac et d’Armagnac. Le 27 février 1608, par devant Me Ganderats, notaire à Vic-de-Bigorre, il signait son contrat de mariage avec Françoise de Montesquiou, de la maison seigneuriale d’Artagnan ; comme il avait encore de nombreux enfants à caser, le père de Françoise, Jean de Montesquiou d’Artagnan, ancien officier aux gardes françaises, se contenta de déposer une dot relativement modeste de cinq mille livres dans la corbeille des jeunes mariés.

L’union eut lieu au château d’Artagnan, en réalité simple moulin sans caractère sis au bord de l’Adour, près de Vic-de-Bigorre et de Rabastens, dont ne subsiste de l’époque qu’une tour carrée du XVIe siècle, le reste ayant brûlé. Peut-être est-ce en raison de la proximité de Tarbes que Dumas a cru devoir fixer dans cette ville la naissance de son héros. En fait, c’est dans la vieille bâtisse de Castelmore que naquit Charles, Ogier, fils de Bertrand et de Françoise. Malheureusement, comme pour ses trois frères – Paul, Jean et Arnaud – et ses trois sœurs – Claude, Henrye et Jeanne – on ne connaît pas exactement la date de sa naissance, les archives de l’église Saint-Germier de Meymès, paroisse dont dépendait le château, ayant disparu pour cette époque.

Un précieux inventaire (août 1635), dressé deux mois après le décès de Bertrand de Batz, nous fait connaître le cadre familial dans lequel d’Artagnan passa son enfance. Il n’évoque pas l’opulence.

A vrai dire, Castelmore n’avait rien non plus d’un château. C’était – c’est encore – un solide manoir à un seul étage, sans grand style, planté aux confins de l’Armagnac et du Fezensac sur une colline ombreuse dominant les petites vallées de la Douze et de la Gélise. Le bâtiment, d’un seul tenant, de forme rectangulaire, est flanqué à l’est de deux grosses tours carrées. Il a subi au cours des siècles des remaniements successifs. A l’époque où commence notre histoire, cette gentilhommière, d’allure très simple, était plus petite, avec seulement quatre tours rondes, dont deux à l’est, du côté de la façade primitive.

Une porte ferrée ouvrait sur une salle basse aux murs épais et froids, meublée dans un style rustique et grossier : une table « arelongée » montée sur tréteaux et entourée de deux bancs usés, un buffet servant de dressoir, cinq chaises à bras de cuir « couvertes de meschante estamine », quelques tabourets garnis de tapisserie et de boucassin, un « siège à retable le long de la muraille du côté de la bize », et trois vieux tableaux accrochés aux murs. De la salle basse, on accédait à la chambre conjugale occupée par deux lits, deux tables et trois garde-robes ou armoires emplies de « vieux linge pour l’usage ordinaire de la famille », de « quelques bouëttes et pots à tenir confiture » et de « quelques ouvrages à garnir meubles avec une pièce de raze verte ». Le rez-de-chaussée comprenait encore une autre chambre et une cuisine spacieuse dans laquelle on découvrait un four, un vieux buffet, une crémaillère de fer « pesant trente livres » et de longues broches « pour servir à la rôtisserie ». Sous l’escalier de bois menant à l’étage, un saloir « dans lequel ont été trouvés six quartiers de lard, douze oyes sallées pour l’entretien de la famille ».

La salle haute était pourvue de plusieurs meubles dont une couchette de repos, un jeu de billard et douze fauteuils à « demi huzés » tapissés d’étamine rouge. A l’étage, quatre chambres à coucher, chacune avec deux lits couverts d’étamine jaune, verte ou bleue, des couettes et couvertures à housse, une table, un banc et un coffre. En sortant des chambres, on accédait à la plus haute tour du château et, de là, à un galetas aménagé dans le comble à usage de fauconnier.

Dans le château, l’inventaire signale encore trois arquebuses à rouet, sept mousquets, deux épées, trois quintaux de vaisselle d’étain, six chandeliers de laiton, deux chaudrons, une chaudière, trois casseroles, six douzaines de serviettes usées, vingt-quatre nappes, douze paires de drap de lin usées, six douzaines de serviettes de lin neuves, etc.

Le bâtiment jouxtait une petite chapelle dédiée à saint François où l’on devait dire assez souvent la messe, à en juger par la profusion d’aubes et de chasubles à parements d’or qui s’y trouvaient.

Plus loin, une grange renfermait de nombreuses barriques de vin vides, des tonneaux « à mettre la grappe » et deux cuves à « pressier la vendange ». L’écurie assez spacieuse n’avait pour seuls hôtes qu’un misérable « pollin noir » de quatre ans et une cavale à poil rouge âgée de six ans… Un chemin bordé de chênes et de châtaigniers conduisait à l’antique route romaine de la Ténarèse, que tant d’envahisseurs avaient empruntée.

A une lieue environ de Castelmore, sur une autre colline s’étendait Lupiac, aujourd’hui paisible commune du Gers, canton d’Aignan, arrondissement de Mirande. Au début du XVIIe siècle, c’était une petite place de guerre de « huit feux, quarante-sept belugues et trois quarts de belugues »1, entourée de murailles jaunies et desséchées, avec quelques grosses tours crénelées, dont l’une prit plus tard le nom de tour d’Artagnan.

Sans que l’on puisse en déterminer la cause, la famille de Batz s’était en quelques années considérablement appauvrie. Des neuf métairies qu’elle possédait dans les environs, toutes étaient grevées de dettes. A la mort de Bertrand, le bétail avait été saisi intégralement par les consuls et les créanciers.

Malgré la relative pauvreté de la famille, Mlles de Castelmore firent chacune un honnête mariage avec des gentilshommes de la région. En 1634, Claude épousa Hector-Antoine de Sarriac, sieur de Navarron, dont le grand-père – noble référence ! – avait été l’un des assassins du duc de Guise. Henrye se maria six ans plus tard avec Fris Antoine de Lavardac, seigneur de Meymès. Jeanne, la petite dernière, quitta son couvent pour s’unir en 1652 au deux fois veuf Jean-Antoine Orfeuilh, seigneur d’Espeyroux.

Les garçons firent tous une carrière militaire, à l’exception du prénommé Arnaud qui fut orienté vers les ordres. Docteur en théologie, abbé commendataire de La Réau au diocèse de Poitiers, il vécut la plus grande partie de sa vie à Lupiac, dont il avait été fait recteur en 1641. Ce vénérable homme y mourut paisiblement quelque quarante-deux ans plus tard, entouré de ses ouailles.

On ignore presque tout de la vie de son frère Jean, qui devint capitaine au régiment Persan vers 1650. Il dut sans doute mourir jeune à la guerre, et sa carrière n’offre apparemment rien de saillant.

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On a des renseignements plus précis, en revanche, sur Paul, l’aîné des quatre frères, né vers 1609. En mai 1640, il figure sur un rôle de la compagnie des mousquetaires du roi. La même année, quittant cette troupe prestigieuse, il participe à la campagne d’Italie avec le grade de lieutenant aux gardes françaises. D’après la Gazette, il reçoit une blessure au siège de Turin, alors qu’il exerçait à titre intérimaire la charge de major des huit compagnies des gardes, sous les ordres du comte d’Harcourt. En juin 1642, il regagne Castelmore où des démêlés à propos d’une métairie soustraite de sa hoirie l’ont appelé. Comme les choses traînent en longueur, par acte du 12 juin, il donne procuration à son frère Arnaud, curé de Lupiac, pour conclure prestement cette affaire. On le retrouve au siège de Tortone, toujours en Italie, où il est à nouveau blessé le 10 novembre. L’année suivante, il acquiert une charge de capitaine aux gardes. Une belle carrière s’ouvre devant lui. Mais Paul, qui a des goûts campagnards, ressent trop le mal du pays pour accepter cette perpétuelle vie de garnison. Eprouvé par les combats, il rêve de relever Castelmore de sa ruine, comme c’est d’ailleurs son devoir de fils aîné. Dès le 26 septembre 1637, un brevet du roi Louis XIII l’a fait capitaine des forêts de Mazous et de Clarac, en Gascogne, auxquelles viennent s’adjoindre, neuf ans plus tard, le bois de Pelauque et les landes de Corbin. Peu après, ce fin chasseur vend sa charge aux gardes et se retire définitivement sur ses terres. Riche, comblé d’honneurs, il devient au pays une manière de patriarche qui avait eu le privilège de servir dans sa jeunesse le fils du roi Henri et le Grand Cardinal. Connu aux armées sous le nom de M. d’Artagnan, il a, depuis lors, repris celui de Castelmore. Mais, dans la région, on n’hésite pas à donner du « Monsieur le marquis » à cet important personnage. Inspectant son domaine, surveillant sans relâche ses métayers, l’arrière-petit-fils d’Arnaud de Batz savoure à plaisir le rôle social de seigneur de village que les dieux lui ont dévolu.


1. Le tarif réformé pour les impositions de l’élection d’Armagnac se mesurait en feux et en belugues.