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Le vicomte assassiné

De
104 pages

L'histoire se passe dans le Haut Léon, région du nord Finistère, proche de Morlaix. Elle commence il y a plusieurs siècles, avant 1532, quand la Bretagne était encore le Pays Breton et se termine quelques semaines avant le 3 septembre 1939.

Certains vicomtes de Kerlédran se rendirent célèbres en diverses occasions, mais le dernier vivant de cette vieille lignée de géants, démesurément caractériel, est victime d'une pathologie sexuelle générationnelle...


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-64916-4

 

© Edilivre, 2014

Chapitre 1

L’hiver doux et poisseux ne finissait pas. Il avait peu plu mais la terre était imprégnée d’humidité. À la moindre brise dégoulinaient des hauts grisards dénudés des guirlandes d’eau. Les émondes fragiles arrachées par les vents recouvraient le sol et les creux du chemin.

Dans la brumeuse pénombre matinale de cette fin de mars, aidée de sa branche noueuse qui lui servait de canne, la vieille dame légèrement courbée, trébuchante mais toujours robuste, les pieds endoloris et déformés dans ses « botez-koad » à peine rembourrés de paille, s’efforçait de se hâter dans le sentier crevassé qu’elle connaissait pourtant si bien.

Le fichu d’épaisse laine noire laissait déborder des mèches bouclées de cheveux gris argentés. Elle se pressait. Les brandes et les halliers qui encombraient l’étroite sente abandonnée déchiraient sa vieille houppelande flottante. Elle ne savait pourquoi ce vêtement râpé, sans âge, lui était cher. Sans doute quelques confus souvenirs d’autrefois.

Les croassements agressifs des corbeaux, choucas et freux qui s’unissaient pour festoyer la laissaient insensible. Curieusement elle aimait ces oiseaux sinistres qui l’avaient accompagnée sa vie durant. Ce matin cependant tout la laissait indifférente, même, sous l’humus de la forêt, les frémissements reptiliens dont elle avait horreur depuis qu’une couleuvre inoffensive s’était inopinément glissée sous ses draps.

De sa cabane du fond de la clairière jusqu’au manoir se comptaient près de trois lieues. Il faisait nuit quand elle était partie.

Elle allait bientôt entrer dans la bambouseraie, il ne lui resterait plus que quinze minutes de course.

Devant l’immense pelouse toujours parfaitement entretenue, elle s’arrêta. Son corps prématurément vieilli et fourbu n’était qu’une intense douleur. Elle s’assit sur un tronc d’arbre vermoulu foudroyé par une bourrasque d’hiver et regarda étonnée. Depuis plus de trente-cinq ans rien n’avait changé ; rigoureusement rien. Ni les grands massifs d’agapanthes aux longues tiges maigres défleuries, ni les incontournables rhododendrons géants de toutes les couleurs dont le maître était passionnément amoureux. Le saule pleureur à la taille aujourd’hui démesurée plongeait toujours ses branches dans les eaux du large ru dont la source pérenne alimentait encore la douve en demi-cercle sensée protéger l’entrée du manoir. Restait-il les anguilles et les écrevisses ramassées à la pêchette qui faisaient autrefois le régal de tous. À cette pensée, pour la première fois depuis son lever elle esquissa un triste sourire.

Au centre du parc, l’indestructible cyprès séculaire semblait toujours plus robuste. Son tronc à la base faisait plusieurs mètres de circonférence et ses racines se confondaient avec les origines de la famille. C’était chaque année l’abri indéfectible des innombrables nichées de tourterelles.

Le seul élément ajouté était le drapeau breton qui ce matin pendait flasque et trempé, comme en deuil, au centre des chiens-assis de l’étage. Un certain Morvan Marchal avait un jour élaboré ce drapeau. Depuis, le « Gwenn ha Du » et ses fleurs de lys stylisées évoquant l’ancien royaume breton symbolisait l’amour que le vicomte avait pour son pays autrefois indépendant. Un jour, Maël lui avait expliqué.

Ce matin il l’attendait. Il l’avait aperçue de loin. Il se pressait vers elle accompagné des inséparables mastiffs. Les molosses connaissaient Éliboubane, il n’y avait rien à craindre.

– Ne cherche pas, il n’y a encore ni primevères ni jonquilles, le printemps sera triste, les primeurs tardifs. Suis moi, tu es épuisée, un café brûlant te fera du bien. Nous monterons dans la chambre plus tard, les gendarmes sont déjà là.

En passant sur le pont qui enjambait la douve, elle vit Hariès. L’énorme chat tigré guettait immobile, comme figé, le nez au raz de l’eau le passage d’un minuscule goujon égaré ou le bond gracieux d’une imprudente rainette. Comme ses prédécesseurs il ne manquait jamais sa proie. L’exercice était un jeu. La malheureuse victime expirait sur l’herbe sans avoir rassasié le chasseur méprisant.

Depuis toujours au domaine, les chats s’appelaient Hariès. Depuis toujours les chiens s’appelaient Pallas et Daphné. Quelle était l’origine de ces noms et pourquoi leur continuité ?

Avant d’entrer, sur le pas, elle leva les yeux. Sur l’énorme pierre en granit rose, au centre de l’arche reposant sur les piliers de la grande porte, elle lut « 1572 ». Cette date l’avait toujours intriguée, elle n’avait jamais compris ce qu’avait été la St Barthélémy. Y avait-il corrélation entre ce massacre et la construction du manoir ?

Autrefois elle s’était autorisée à interroger le vicomte. La réponse muette des yeux verts acier l’avait glacée d’effroi.

Hier en fin d’après-midi elle avait entendu le pas lourd du magnifique « postier breton » de Maël. L’alezan au panache blanc qui frisait les mille kilos était sa fierté. La porte s’était bruyamment ouverte et stupéfaite, elle avait appris que le vicomte avait été assassiné. La nuit précédente, très tôt lundi matin pensait Maël le palefrenier.

Chapitre 2

Dans la cuisine, en appréciant longuement son grand bol de café, Éliboubane fit la connaissance de Jehanne, jeune femme insignifiante, petite, maigre et sans grâce. C’était la fille de Louise qui travaillait avec elle autrefois. Louise était morte trop tôt d’une maladie inconnue.

– Montons maintenant.

Éliboubane suivit Maël. En traversant la grande pièce, elle le retint par le bras.

– Non, plus tard, tu auras tout le temps, viens.

Dans la chambre, attendaient le capitaine de gendarmerie Jean Le Grall et deux gendarmes. Ils saluèrent Éliboubane avec une sorte de déférence qui la laissa indifférente.

Sur le lit gisait Tristan vicomte Connan de Kerlédran, le poignard fiché droit jusqu’à la garde dans la poitrine, en plein cœur. À peine un mince filet de sang rayait la blanche chemise de nuit en lin. La pâleur de la mort atténuait les escarres qui balafraient sa joue droite. L’impression fugace lui vint qu’il était encore plus grand mort qu’autrefois. Elle ôta son grossier fichu. Son épaisse tignasse ivoirine blanchie par les épreuves, relevée en chignon tenu par des peignes de corne et des barrettes, était sa dernière coquetterie. Elle se signa religieusement, aurait souhaité une larme qui se refusa.

Sur un signe du capitaine elle s’assit. Ils se connaissaient, il savait en partie son histoire. Quand il l’interrogea, les yeux clairs de son visage variolé s’adoucirent :

– Sais-tu quelque chose Éliboubane ?

– Rien.

– La porte de la chambre et celle du cabinet de toilette étaient fermées, seule la fenêtre au sud était entrouverte, as-tu une explication ?

– Non. Elle l’était toujours.

– On ne peut être plus laconique.

Ces seuls mots la détendirent. Elle craignait affolée une angoisse paralysante, elle ne ressentit qu’une plénitude libérée qui l’étonna. Solitaire depuis longtemps elle avait perdu l’habitude des longues phrases. Le capitaine Le Grall comprenait.

Elle voulut bouger et se leva.

– Laisse-moi, dit-elle à Maël qui faisait mine de l’accompagner.

Elle descendit.

Chapitre 3

La grande salle était telle qu’elle l’avait conservée dans sa mémoire.

Au centre, la grande table finistérienne du XVIe, les six chaises et les deux fauteuils qui l’accompagnaient. Au milieu, toujours posée sur un napperon de dentelle de Quimper, la lampe à pétrole qu’elle avait astiquée maintes et maintes fois. Son pied à la base épatée reposait sur une coupole à la forme d’un cygne aux ailes déployées autour desquelles, Léda alanguie se lovait amoureusement. Par endroits les caresses du temps donnaient au cuivre rouge des reflets dorés. Le verre qui n’avait pas été changé portait quelques indélébiles traces noirâtres.

Dans un coin, à l’opposé de l’immense cheminée, sur le même banc-coffre muni d’accoudoirs, la statuette du mendiant hagard et quémandeur tendait infatigable son implorante main décharnée. Le pauvre hère à la maigreur squelettique, haillonneux aux cheveux et à la barbe hirsutes qui l’avait toujours impressionné, semblait être contemporain de l’arche.

Sur le grand mur nu, face à la lumière, la copie de la « Grande Odalisque » d’Ingres qui l’avait tant intriguée.

Quand elle pouvait voler à l’ouvrage qui lui était imparti quelques heures de liberté, elle se réfugiait dans la grande bibliothèque. Elle y avait appris l’histoire de l’aïeul qui s’était un jour découvert éperdument amoureux de l’odalisque et en avait commandé une copie à un artiste roscovite voisin. Cette œuvre n’était pas signée mais était la parfaite réplique de l’original, même l’allongement artificiel de la belle avait été respecté. L’artiste avait été princièrement remercié.

François Connan de Kerlédran était le fils du chouan Benoît et le puiné de Gaëtan.

François était féru d’histoire, passionné des langues sémitiques et entiché de sa propre généalogie. Il n’était pas batailleur mais plutôt rêveur ce qui était un cas remarqué dans cette famille. Pendant que son aîné guerroyait contre les russes en Crimée, lui, eut l’idée saugrenue de partir chez les levantins pour y chercher les traces du premier Kerlédran qui fut par son héroïsme le fondateur de leur fortune. Après qu’il se fit remettre par Napoléon III certains documents diplomatiques utiles à son voyage, il partit avec cinq de ses amis aussi écervelés que lui. Ses recherches les amenèrent sur les côtes érythréennes, bien au delà que prévu. Ils furent un jour reçu par le cheikh d’Aseb qui se fit un fier plaisir de recevoir avec faste dans son palais des mille et une nuits ces nobles français. À la faveur d’une visite suivante le regard de François fut irrésistiblement attiré par une créature de rêve. Leurs yeux ne se quittaient plus. Il sut qu’elle s’appelait Hassine, qu’elle était la gardienne du harem et qu’il était dangereux de la regarder avec insistance. Les mamelouks gardiens du temple qui craignaient l’émasculation à la moindre faiblesse ne quittaient pas sa vertu d’un pouce.

Mais un soir tard, François eut la surprise de voir le coin de sa tente se soulever et...