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Le XVIIIe siècle anglais ou le temps des paradoxes

De
340 pages
Nul siècle n'illustre mieux les vertus et les vices des Anglais que le XVIIIe siècle. La nation britannique se forge au sein du Royaume-Uni, qui produit peintres, architectes, économistes, romanciers et philosophes de grande valeur et les premiers bâtisseurs d'empire apparaissent. Les villes s'étendent et l'industrie prend le pas sur l'agriculture. Napoléon Ier fait du Royaume-Uni l'une des principales grandes puissances mondiales, sans que l'Anglais, préoccupé de ses plaisirs, ne s'en rende compte.
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Le XVIIIe siècle anglais

L'Aire Anglophone Collection dirigée par Serge Ricard
Cette collection entend s'ouvrir aux multiples domaines d'un vaste champ d'investigation, caractérisé par la connexion idiome-culture, auquel les spécialistes formés en langues, civilisations et littératures dites "anglo-saxonnes" donnent sa spécificité. Il s'agira, d'une part, de mieux faire connaître des axes de recherche novateurs en études britanniques, américaines et canadiennes et, d'autre part, de répondre à l'intérêt croissant que suscitent les cultures anglophones d'Aftique, d'Asie et d'Océanie - sans oublier le rôle de langue véhiculaire mondiale joué par l'anglais aujourd'hui. A cette fin, les domaines privilégiés seront l'histoire des idées et des mentalités, la sociologie, la science politique, les relations internationales, les littératures de langue anglaise contemporaines, le transculturalisme et l'anglais de spécialité. Dernières parutions Pierre V A YDAT, Robert Vansittart (1881-1957). Une lucidité scandaleuse au Foreign Office, 2008. Pierre MELANDRI et Serge RICARD (dir.), La politique extérieure des États-Unis au XX" siècle: le poids des déterminants intérieurs, 2008. Marie-Claude FEL TES-STRIGLER, Histoire des Indiens des Etats-Unis,2007. Pierre MELANDRI et Serge RICARD (dir.), Les États-Unis face aux révolutions, 2006. Sylvie AUFFRET-PIGNOT, Une romancière du siècle des Lumières, Sarah Fielding (1710-1768), 2005. Carine BERBERI, Le Parti travailliste et les syndicats face aux questions monétaires européennes, 2005. Pierre MELANDRI et Serge RICARD (dir.), Les Etats-Unis et la fin de la guerre froide, 2005. Pierre MELANDRI et Serge RICARD (dir.), La montée en puissance des Etats-Unis de la guerre hispano-américaine à la guerre de Corée, 2004. Isabelle V AGNOUX, Les Etats-Unis et le Mexique, histoire d'une relation tumultueuse, 2003. Pierre DROUE, Le Vagabond dans l'Angleterre de

Shakespeare, 2003.

Jacques LAMOUREUX

Le XVIIIe siècle anglais
ou

le temps des paradoxes

L' Harmattan

iD L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com harmattan l@wanadoo.fr diffus ion.harmattan@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-06279-5 EAN : 9782296062795

Chapitre 1 L'Âge de raison
Dieu bénissele Roi,je veux dire le Difenseur de lafoi ,. Dieu bénim - il nj; a aucun mal à bénir - le Prétendant,. mais qui est le Prétendant ou qui est le Roi ? Dieu nous bénissetous- c'estune tout autre chose. a ohn Byron 1) Le XVIIIe siècle britannique est plus que tout autre époque, celui des paradoxes autant que des changements: c'est celui des émeutes et d'une stricte étiquette du savoir-vivre, d'une morale officielle rigoureuse et de la débauche, de la lutte pour la liberté individuelle et de la traite des esclaves, du parlementarisme et de la corruption électorale, de la tolérance et de l'exclusion de la vie publique des nonconformistes2 et des catholiques. En 1685, des changements étaient apparus à la mort de Charles II à 55 ans. Ses funérailles avaient été menées avec parcimonie. Tous les domestiques du souverain défunt avaient été remerciés et ses maîtresses, éloignées. La duchesse de Portsmouth en exil à Versailles perdra toute sa fortune au jeu au point que Louis XN songera à la placer dans un couvent. Le frère du défunt roi, Jacques II, qui lui succéda, ne laissa pas un bon souvenir aux Anglais et ce que les Anglais appellent la Grande Rivolution s'est déroulée bien pacifiquement. Jacques II s'enfuit en France en 1688, tandis que sa fille Mary et son gendre Guillaume d'Orange montaient sur le trône. La Grande Rivolution n'a pas fait de victime notable, si ce n'est le baron Jeffreys3, Chiif Justice, qui, par un excès de zèle, avait su s'attirer la haine de nombre de ses compatriotes. Il fut emprisonné dans la Tour de
1 John Byron ou Byrom (1692-1767), poète, fit plusieurs séjours à l'étranger pour le compte, semble-t-il, du Prétendant, le fils de Jacques II. 2 Dissidents ou non-coiformistes, termes désignant les Anglais et les Gallois qui ne se réclamaient pas de l'Eglise officielle. 3 GeorgeJeffrrys (1645-1689), baron Jeffreys de Wem, reçut le surnom peu flatteur de HangingJudge en raison des nombreuses condamnations à mort qu'il prononça.

Londres où il mourut peu après de troubles rénaux. Le couronnement de Guillaume et de Mary eut lieu le 11 avril 1689. La Bill if Dedaration if Rights (La loi de déclaration des droits) du 13 février 1689 - accord entre le Stathouder et les parlementaires - est une constitution qui ne veut pas dire son nom, mais à laquelle les hommes politiques ne manqueront jamais de se référer. Selon elle, les souverains sont invités à gouverner suivant les statuts du Parlement et, non plus, suivant les lois et coutumes établies par leurs prédécesseurs, ainsi qu'à maintenir la religion protestante réformée établie par la loi. C'est ainsi qu'elle autorise aux sujets anglais à prendre les armes contre les papistes4. L'Act of Toleration (La loi de tolérance) du 27 mai 1689 accorde une relative tranquillité aux dissidents ou non-conformistes, (( exemptant encourues la suite de certaineslois, )) mais excluant pendant longtemps les à catholiques romains de tous les emplois et de la jouissance de tout droit politique. Cette loi de tolérance à l'égard des non-conformistes enlève néanmoins à l'Eglise d'Angleterre 400 de ses membres et indisposent particulièrement 5 des 7 évêques qui, pourtant, avaient été inquiétés du temps de Jacques II. Tous ces changements dynastiques ne paraissent pas avoir troublé outre mesure les sujets du nouveau Royaume-Uni de Grande-Bretagne, d'Irlande et de France. Depuis l'arrivée de la reine Anne Stuart, qui succède à son beaufrère, Guillaume IllS, le Royaume-Uni de Grande-Bretagne vit l'une des époques les plus étonnantes de son histoire: elle reflète tout le contraste de la société anglaise que les Français ont tant de mal à comprendre. On qualifiera le règne de la dernière Stuart, d:.Âge Augusta. C'est le moment où la couronne va se détacher un peu plus de l'influence continentale, sans pouvoir s'en défaire complètement. C'est aussi en 1712 que naît sous la plume du Dr Arbuthnot6, un personnage qui connaîtra une fameuse et constante popularité: John Bull personnifiera le peuple anglais dans le pamphlet Ltw is a BottonlessPitt (La loi est un trou sans fond) sous les traits d'un squire de campagne,
4 Cette clause est encore valable aujourd'hui.
5 La reine Marie Stuart était morte sept ans auparavant en 1695. 6 Dr John Arbuthbot (1667-1735), pampWétaire et médecin de la reine Anne, chez lui le Scriblerus Club qui comptait parmi ses membres Pope, avait établi

les s'!Jetsprotestants de leurs mqjestés séparés de l'Eglise d'Angleterre des peines

Gay et Swift.

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sûr de son bon droit, que défend Humphrey Hocus (Le duc de Marlborough). La reine Anne, la dernière souveraine de la lignée des Stuarts mourra de la goutte compliquée d'érysipèle au palais de Kensington le 1er août 1714. Le corps de la reine était si enflé qu'elle fut enterrée dans un vaste cercueil carré. Aucun des 12 enfants de la reine Anne ne lui survécut. En vertu de l'Act of Establishment promulgué par le Parlement en février 1701, la succession échoit à Georges 1er, prince électeur de Hanovre. Il est l'arrière-petit-fils de la malheureuse princesse Elisabeth, sœur de Charles 1er et épouse de Frédéric, l'électeur palatin et le fils du duc Ernest-August de Brunswick-Lunebourg-Kalenberg, prince électeur de Hanovre. Le prétendant Stuart, fils d'un second lit de Jacques II, reconnu par Louis XIV comme roi d'Angleterre en 1701 sous le nom de Jacques III est sans doute le plus légitime héritier, mais il est évincé parce que catholique et malgré les efforts de certains sujets britanniques qui ont été pris de court par la mort de la reine Anne. La dernière des Stuarts acceptés par le peuple anglais disparaît et voilà une nouvelle dynastie fermement ancrée dans le protestantisme avec un pied en Angleterre, l'autre au Hanovre. L'ère des princesses méridionales, quelles fussent de France, d'Italie, d'Espagne ou du Portugal, est définitivement révolue pour faire place aux maisons princières allemandes. Il faudra attendre l'épouse de George VI, pour trouver du sang britannique chez les reines de Grande-Bretagne. Durant le règne des Hanovre, le Royaume-Uni perdra ses possessions d'Amérique du Nord, mais le capitaine James Cook offrira à la couronne l'Australie, la Nouvelle-Zélande et les îles Sandwich. La Nouvelle-Galles du Sud7 accueillera en 1788 les condamnés à la déportation pour crimes aussi différents que le meurtre ou le vol d'une pomme. Quant aux les iles Sandwich, elles deviendront territoire américain en 1898 sous le nom d'Hawaï et le 50èmeEtat de l'Union en 1959. Le commerce avec l'Inde mènera la Compagnie des Indes orientales à la gouverner et permettra le développement de manufactures en Angleterre, qui exporteront leurs produits en Orient. Grâce au développement des canaux et à l'amélioration des routes, les marchandises circuleront plus facilement à l'intérieur du

7 La Nouvelle-Gallesdu Sud fut le premier Etat australien, avant d'être divisée pour constituer au XIXe siècle d'autres colonies britanniques 7

pays. L'extension du système d'enclosureS'entraînera une amélioration de l'élevage et de l'agriculture, mais aussi l'appauvrissement des petits fermiers et des journaliers, les contraignant à chercher un emploi en ville. A la fm du XVIIe siècle, la courbe des naissances s'est relevée et la révolution industrielle commence à faire son chemin. Les premières années du XVIIIe sont marquées par une prospérité agricole et commerciale que la guerre ne ralentira pas. La culture du blé est surtout pratiquée dans le sud-est de l'Angleterre; celle de l'orge est la plus importante en raison de son utilisation pour le brassage de la bière. Sous le règne d'Anne, les yeomen9 connaissent une sensible amélioration de leur niveau de vie. Le propriétaire sera plus riche que le tenancier, comme le souligne l'historien George Macaulay Trevelyan. De 1760 à 1815, l'agronomie britannique sera complètement transformée les enclosures se multiplieront considérablement, parfois par consentement mutuel, mais le plus souvent par l'effet de lois votées par un Parlement composé en majorité de grands propriétaires terriens. Les pâturages communaux se réduisent ou parfois même disparaissent. Toutefois les enclosures n'affectent que l'Angleterre, car le pays de Galles et l'Ecosse, pays de landes, ne sont pas affectés par cette pratique. L'élevage britannique de grands troupeaux est pratiqué par la gentry (la petite noblesse), aussi bien que la yeomanry et la sélection des espèces vise d'abord la race chevaline dont le stud-book établit la généalogie des pur-sang. Durant le XVIIe siècle et une bonne partie du À'VIIIe, l'artisanat rural apporte un complément de recettes à l'élevage du mouton, par la tonde des bêtes, le cardage et le filage de la laine. Les produits agricoles circulent surtout par les rivières qu'on s'efforce de drainer. En revanche, l'Irlande, qui avait été longtemps le grand exportateur de bétail sur pied vers l'Angleterre, subit un grave préjudice quand Charles II, sous la pression des éleveurs anglais, interdit l'exportation des produits agricoles irlandais vers l'Angleterre, alors que celle-ci bénéficie d'un régime commercial interne particulièrement favorable. Après le départ de Jacques II, la censure des livres et de la presse a été abolie par un Licensing Act de 1695. Les œuvres de Thomas
8 Enclosures, clôtures des terrains communaux. Ce système est propre à l'Angleterre du XVIe au XIXe siècles. 9 Yeomen, anciens petits propriétaires de l'Angleterre médiévale. 8

Hobbes, Richard Baxter et George J'vlilton, qui avaient été brûlées en 1683 à Oxford, peuvent reparaître. Mais bientôt cette liberté ne plaira guère aux autorités qui utiliseront la loi contre les écrits séditieux. Pour tourner la loi qui empêche la publication des débats parlementaires, les journaux répliqueront en rapportant avec ironie ceux du Parlement de Liliput, en référence au Gulliver's Travels de Jonathan Swift1O. La haute société, aussi bien que les classes moyennes, sont avides de lecture et connaissent assez bien les œuvres des auteurs anglais. Les livres coûtent en moyenne 7s. et 6d. pour un roman et une guinée pour un ouvrage historique. JosephAndrews de Henry Fielding est tiré à 6 500 exemplaires. De nombreux livres sont édités par abonnement au prix de 6d. chaque publication. The History rifEngland de Smollett paraît sous cette forme en 1 000 exemplaires. De nombreuses librairies voient le jour par souscription d'une à deux guinées par an. Certains ouvrages paraissent en versions condensées, comme plus tard le Reader's Digest. A Londres, il y a quelque 120 librairies ambulantes. John Wesley, le fondateur de méthodisme, rédige une Short English Grammar en 9 pages et un CompleteEnglish Dictionaryen 144 pages. Les journaux fleurissent. De Londres, ils sont envoyés en province par coach.L'année du LicensingAct paraît le très influent Post Bq)', qui sera rejoint par le FlYing Post et le Post Man, des journaux qui ne paraissent que trois fois par semaine. L'élan est pourtant donné pour que vienne les retrouver en 1702 le premier quotidien, le DailY Courant, qui concurrencera la très officielle Gazette. Une autre brillante publication, le Journal, s'est attachée le talent de deux journalistes, Nathaniel Mist, critique sévère de la vie politique, et John Applebee, chroniqueur judiciaire. Ce dernier publie une série d'articles sur les highwcrymenbandits de grand chemin)l1, tels les sinistres Jack Sheppard ( et Jonathan Wild. En 1718, l'auteur de Robinson Crusoe,Daniel Defoe, crée un journal du soir, le Whitehall. Le British Journal fait son apparition en 1720 avec des chroniques politiques. En 1740, Londres a 14 journaux du matin. Le Crciftsman, ou le Grub-Street Journal, rapporte les potins de théâtre ou du monde des lettres. Certains directeurs de journaux sont aussi des éditeurs de livres, comme John Applebee, qui, à l'occasion, publient des pamphlets et fait appel au talent de Defoe dans son WeeklY Post. Au milieu du
10 Jonathan Swift (1667-1745), pasteur anglican et écrivain, est surtout connu pour Gulfiver's Travels (Les voyages de Gulliver) de 1726, une satire de la société anglaise. 11 Voir le chapitre 14 - Crimes et châtiments. ses

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XVIIIe siècle, Londres possède de nombreux quotidiens, qui ne coûtent qu'un farthingl2, et auxquels s'ajoutent des publications qui paraissent deux ou trois fois par semaine. Sans doute, la vie d'un grand nombre d'entre elles n'est qu'éphémère. Les journaux peuvent être livrés pour 2d, l'exemplaire. Durant les 60 premières années du siècle, quelque 150 titres voient le jour. La plupart des journaux sont édités à Londres et envoyés en province par coach.On imprime 50 000 exemplaires en 1700 et 200 000 en 1760 et le double en 1800. En outre, nombre d'Anglais prennent connaissance de l'actualité dans les cafés et les clubs où la presse est mise à leur disposition. La province n'est pas en reste. Le Norwich Post paraît dès 1701, puis Ie WeeklYMercury,qui devient rapidement NorwÙh Mercury en 1714, Ie Northampton Mercury en 1720, Ie Gloucester Journal en 1722, Ie Reading Mercury l'année suivante. D'autres villes suivent: Bristol et Exeter, Newcastle, Stamford, Nottingham, Ipswich, plus tard Oxford, Cambridge, Liverpool, Sheffield et Birmingham. En 1760, on compte 55 publications en province au prix de ld %, la copie, et dans les dernières années du XVIIIe siècle, d'aussi modestes agglomérations que St Yves, Kendal, Middlewich et Ludlow, auront les leurs pour un temps assez court, il est vrai. Seul le Sherborneand Yewil Mercurysurvivra de 1737 à 1867. En Ecosse, Edimbourg et Glasgow ont des journaux qui perdureront. En Irlande, on compte 172 titres de 1695 à 1750 ; la plupart d'entre eux sont publiés à Dublin, Belfast, Cork, Limerick et Waterford. Le plus important est le Dublin Journal de George Faulkner, l'éditeur de Jonathan Swift. La publicité était apparue dès la naissance de la presse au XVIIe siècle. Le jour de la mort de Cromwell, à côté de l'annonce de son décès, on trouve une réclame vantant les multiples bienfaits du café. La presse publie des avis et des annonces, qui feront pendant très longtemps (bien après la fin de la dernière guerre) la première page du Times: y figurent la vie de la cour, les cours du Royal Exchange, des renseignements sur les distractions, les comptes rendus d'assemblées, les horaires des coacheset des réunions hippiques. La publicité prend une place importante dans la presse et lui apporte des revenus substantiels. Les nouveaux produits manufacturés se font ainsi connaître; à côté de la réclame d'un nouveau cigare, on peut lire des
12Le farthing représentait % de penny. La pièce a disparu au lendemain de la dernière guerre.

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nouvelles d'Angleterre et de l'étranger, l'annonce d'une banqueroute et la découverte d'un médicament miracle. Le CopyrightAct de 1702 ne concerne que les périodiques, mais le Stamp Act (le droit de timbre) de 1712 sera la première mesure que le gouvernement prendra pour surveiller l'information. Parmi les magazines, le très célèbre Tatler (Le bavard), qui deviendra le Spectator, d'Addison et Steele paraît à plusieurs milliers d'exemplaires, joignant l'instruction à la distraction. Le Gentlemen' Maga;;jne est vendu en 1720 à 10 000 exemplaires au prix de 6d, la copie. En 1800, il Y aura 250 périodiques, parmi lesquels The Sentimental Maga;;jne,The Westminster, The Ladies' Diary qui paraîtra de 1704 à 1971, et The London Maga;;jne. Les grandes familles envoient leurs fils, généralement à la fm de

leurs études, faire un grand voyage sur le continent, le Grand Tour d'où est né le mot tourisme - à la fin de leurs études pour découvrir des cultures qu'ils n'ont jusque là qu'imaginer dans leurs livres. Ces jeunes gens sont généralement accompagnés d'un ami ou d'un précepteur, parfois d'un aquarelliste qui rapportera des souvenirs des pays parcourus ou achèteront des peintures de Canaletto13. On passe par Calais, où les aubergistes ont la réputation de flouer la clientèle. Paris, pour beaucoup de parents, est un lieu de perdition, bien que certains pères, qui s'y sont rendus, en aient gardé le souvenir de galantes rencontres; ils espèrent secrètement que leurs rejetons en profiteront pour se déniaiser. Le comte de Pembroke recommandera à l'une de ses anciennes maîtresses d'éduquer son jeune garçon. Rome est la cité incontournable, sans doute en raison de la culture latine enseignée dans les Public Schoolset les universités. (( Celui qui n'a pas visité l'Italie, éprouvetotijoursun sentiment d'infériorité,)) écrit Samuel Johnson14. La Révolution française arrêtera pour un temps le passage par Paris, mais dès que la paix le permettra, les Anglais se précipiteront en France, comme s'ils s'étaient sentis frustrés. A vrai dire, l'influence française n'a cessé d'être ressentie à travers le mobilier, la décoration et

13GiovanniAntonio Cana/, dit Canaletto (1697-1768), peintre vénitien, vendit des vues de sa ville natale et d'autres cités italiennes aux Anglais de passage. Il séjourna plusieurs fois à Londres où il peignit Westminster Bridge, Vauxhall et Ranelagh Gardens. 14Samuel Johnson (1709-84), critique et essayiste. Son DÙiionnaire de la langue anglaiseest son œuvre majeure. Sa biographie inséparable compagnon. fut publiée par le Dr James Boswell, son

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les vêtements, même sous la Régence, sans oublier l'influence des réfugiés politiques. Le peintre sir Joshua Reynolds se demande si ces jeunes Anglais, qui voyagent sur le continent, en tirent quelques connaissances et savent apprécier ce qui leur est présenté. Pour sa part, Lord Chesterfield, grand admirateur de la France et de la haute société française, met en garde son fils contre ses jeunes compatriotes à (( II.r représentent un danger si vous les rencontrei; (..) Qui sont-ils ? l'étranger: Je ne le sais, mais je connais très bien leur mauvaise conduite, leur comportement indécent et les conceptions étroites de mesjeunes compatriotes, .spécialementquand ils sont nombreux ensemble. » Il lui déconseille leur fréquentation, car ils (( se rassemblent comme un troupeau et ne conversentjamais avec un seul Français ».

Ce désir de voyager, de découvrir de nouveaux horizons va inciter les Anglais à visiter leur propre pays et leur capitale. Le provincial accompagné de sa famille, venu à Londres, ne manquera pas d'acheter The MonthlY Magailne pour s'informer des endroits à visiter et d'utiles conseils sur les programmes des théâtres, aussi bien que l'horaire des services de transport. C'est ce mensuel qui lancera la vogue des excursions au Lake distrit"! dans le Westmorland et le sud du Cumberland. Les visiteurs y trouvent de précieuses indications sur les curiosités londoniennes, de Picadilly à la Tour de Londres. D'abord, le musée des sciences du Gresham College, le Royal Exchange, les fous de Bedlam, la ménagerie de la Tour de Londres, telle fut la promenade que relate Jonathan Swift dans son Journal à Stella. Il existe encore bien d'autres lieux et spectacles qu'il ne faut pas manquer: les tavernes, les cafés, les prisons et les hôpitaux, les théâtres grands et petits, les montreurs de monstres réels ou fabriqués, des danseurs, des saltimbanques, des montreurs d'ours et de phénomènes; ils croisent les Beaux, au début du siècle et plus tard les Bucks, aussi bien que les prostituées et les pickpockets que le guide se garde bien de mentionner. Il y a aussi le cortège du lord-maire, le battage du lin à Bridewell, les loteries, les salles de musique, l'école de voltige dans les cirques, les cartomanciennes et diseuses de bonne aventure de Whitechapel, la Rag Fair (le marché aux nippes), les répétitions des fanfares et l'envol des premiers ballons. Tout ce mouvement et les bruits de la rue émerveillent étrangers et provinciaux. Londres s'est agrandie considérablement et les maisons ont été construites sans plan pour accueillir les nouveaux arrivants, créant des ruelles tortueuses où il n'est parfois pas bon de s'aventurer. 12

Ce dont se plaignent les Anglais en ce XVIIIe siècle, c'est le vacarme, spécialement à Londres. Une lettre adressée au PublicAdviser en octobre 1783 insiste sur l'horrible bruit des rues, fait par les cloches, les cris des marchands ambulants de couteaux bon marché, de rubans, de pies chaudes, les saltimbanques, les montreurs de Punch and Jucjy, les chanteurs de ballades, les livreurs de lait, des bouchers, des boulangers, des épiciers, des marchands d'eau fraîche, des charlatans, du crieur de ville, de l'éboueur et sa charrette, en sorte qu'il n'y a pas un moment de paix et même le soir depuis que le penf!Ypost man (porteur de la poste) peut arriver à n'importe quelle heure et jusqu'à minuit, annonçant son arrivée à son de trompe. Pas besoin de réveil le matin, les bruits de la ville sortent le Londonien de son sommeil, dès potron-minet. De nombreux Anglais de la classe moyenne ont des problèmes avec leur domesticité. Les lettres de Mrs Elizabeth Purefoy de Shalstone Manor, la montrent toujours à la recherche d'une servante payée £3 par an pour faire la cuisine, le ménage et traire les vaches. Le cocher de M. Purefoy est parti sans donner signe de vie et le maître de maison ne trouve pas de ramoneur pour ses cheminées. Quant au docteur Knyvetonl5, encore célibataire, qui commence à se constituer une clientèle, il se plaint que sa servante Sally Moat le vole. il s'inquiète particulièrement, lorsqu'éclate la Révolution française, de l'effet pernicieux des idées qu'elle propage dans la domesticité. Au XVIIIe siècle, il n'y a plus de guet à pied ou à cheval, parcourant les rues la nuit pour empêcher les vols et les meurtres, mais à sa place, un homme armé d'un grand bâton et d'une lanterne, se promène dans chaque rue, criant l'heure et le temps qu'il fait. Au début de sa ronde, il frappe avec son bâton les portes des maisons et des boutiques pour s'assurer qu'elles sont bien fermées; si elles ne le sont pas, il réveille le propriétaire et fort probablement les voisins. Les bas quartiers, les slums areas, sont à l'est de Londres et de nouveaux quartiers résidentiels sont créés à Finsbury, Kensington, Chelsea, Lambeth et Southwark à l'ouest. Les guerres napoléoniennes interrompront le développement de la capitale dont la population frise le million d'habitants au début du XVIIIe siècle. Londres compte alors
15 Dr John Knyveton (1729-1809), professeur d'obstétrique, servit comme chirurgien dans la Marine et laissa deux journaux qui donnent d'utiles renseignements sur la vie quotidienne et les études médicales au XVIIIe siècle.

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1 000 voitures de louage qui circulent jour et nuit et stationnent sur les places publiques et les rues principales. En vérité, la plupart d'entre elles sont malpropres. Les cochers sont assis sur leurs sièges, sans housse, hauts perchés. Il y a aussi plus de 3 000 chaises à porteurs qui crient sans arrêt ((Have care! )) (Faites attention) ou ((Byyour leave,Sir. )) (Avec votre permission, monsieur). Londres a maintenant de nouveaux ponts, dont le célèbre undon Bridge, le plus en aval, qui remplace celui qui avait brûlé lors du Great Fire (Le grand incendie de 1666) ; il a été reconstruit, sans les nombreuses maisons qui surchargeaient l'ancien. Après, d'aval en amont on trouve undon Bridge,Blackfriars Bridge,pont à péage (un demi penny), WestminsterBridge, agrémenté de guérites et de lanternes. Il y a ensuite un pont en bois à péage, Battersea Bridge et Kew Bridge, bâti en pierre, enftn le plus en amont, Richmond Bridge,qui permet de se rendre dans l'ancienne réserve de chasse de Richmond. Après avoir quitté précipitamment Paris pour éviter une lettre de cachet, V oltaire16 est frappé à son arrivée à Londres en 1727 de voir la Tamise couverte de bateaux. (( Tous (les vaisseaux marchands) avaient
déplqyé leurs voilespour Jaire honneur au roi et à la reine qui sepromenaient sur la rivière dans une barque dorée,précédée de bateaux remplis de musique, et suivie de

millepetites barques,))écrira-t-il dans ses Lettres Philosophiquesde 1734. On se déplace plus volontiers en bateau, car la voie fluviale est plus confortable et plus sûre que la voie terrestre. 40 000 personnes travaillent sur 2 000 coches d'eau et autres embarcations, dont certaines servent de bacs pour permettre la traversée de la Tamise entre deux ponts éloignés l'un de l'autre. Pourtant la barge a été concurrencée par le coche à chevaux dès 1620. Il y a 15 000 bateaux pour transporter les Londoniens. On appelle oars (rames) les bateaux à deux rameurs et seullers (rameurs) à un seul rameur. En 1716, la première course entre bateliers de la Tamise a lieu durant l'été 1715 ; on l'appela Dogget'sCoat and Bedg, et elle se renouvellera chaque année à la même époque. Une régate de bateaux à six rameurs se disputa sur 4 miles et demi de undon Bridge jusqu'à Cadogan Pier à marée haute. Samuel Johnson fut témoin le 23 juin 1775 d'une course entre bateliers

de la Tamise qui s'étaient lancé des défts les uns aux autres. Mais ce
genre de sport - il serait plus juste de dire d'exercice - ne tente pas encore les universités. La première compétition d'aviron, opposant les
16 Voltaire (1694-1778) demeura en Grande-Bretagne de 1726 à 1729.

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universités d'Oxford et de Cambridge, ne sera organisée qu'en 1837 à Henlry dans l'Oxfordshire. Sans doute Voltaire, exagère-t-il quelque peu le nombre de barques qu'il vit sur la Tamise. Quant au roi et à la reine, ils ne pouvaient être que George II (1683-1738) et Caroline d'Ansbach. Il n'aurait donc pu assister à la création de la Water Music de Georg Friedrich Haendel qui eut lieu quelque dix ans auparavant. Le résident prussien à Londres a décrit l'événement: « Le 17juillet
1717, (...) M. de KÙlmansegg aC'l:epta
Godolphin, gentilhomme musiciens, Mme de Kielmanseggl7, Mr de pqyer lesfrais cie ce concert. A 8 heures Vere et le comte d'Orckrqy qui était le du soir, le roi monta dans un chaland avec la duchesse de Bolton, la comtesse cie de la chambre du roi, ce soir-là. A des trompettes, côté du chaland, se trouvaient 50 des bassons, clesflûtes

des cors cie chasse, cles hautbois,

traversières et clesflûtes françaises

à bec, des violons et cles contrebasses. Le concert

avait été composé par Haendel, premier compositeur du roi. Celui-ci a clemandé que

la Water Music, écrite etjouée pour la circonstance, soit exécutée avant et après le
repas, alors qu'elle durait une heure... )).

Georg Friedrich Haendel, originaire de Halle en Westphalie, avait dirigé la chapelle de l'électeur de Hanovre, avant de se rendre à Londres où il crée en 1710 (alors sous le règne d'Anne Stuart), Rinaldi et Pastor Hao, qui sont bien accueillis par le public londonien. L'électeur de Hanovre, devenu roi de Grande-Bretagne et d'Irlande en 1714, lui bat froid, mais Haendel revient en grâce après le succès de son Am{gi. On prétend qu'il aurait offert au roi un hymne en son honneur qui deviendra hymne national au siècle suivant, le Gad savesthe King. En fait, Haendel avait plagié un hymne composé par Lully à l'occasion de la guérison de Louis XN en 1686. Le Domine, salvum jac regem sera d'ailleurs l'hymne royal jusqu'en 1792. En 1717, il fait exécuter sa Water Music, dans les circonstances relatées plus haut, puis il est maître de chapelle du duc de Chandos pendant trois ans. Après avoir essayé de faire connaître l'opéra italien, il compose des oratorios qui sont très appréciés. Naturalisé britannique en 1726, il fait jouer, l'année suivante, une musique composée pour le couronnement du nouveau roi, George II. Il écrit le Messiah en 1742 qui sera créé à Dublin en 1743 et à Londres en 1750. Il sera vendu à l'occasion de la répétition de sa Royal Fireworks Music aux Vauxhall
17 Sophie, baronne tk Kieimansegg, hanovrienne, Angleterre quand il était devenu était la demi-sœur illégitime de George

1er et avait épousé le maitre des écuries du prince électeur qui avait suivi ce dernier en
roi de Grande-Bretagne

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Royal Gardens 12 000 billets et le concert provoquera le premier embouteillage sur London Bridge. La première de cette composition musicale sera exécutée le 27 avril 1749 à Green Park pour célébrer la signature du traité d'Aix-Ia-Chapelle l'année précédente, qui mettait fm à la guerre de Succession d'Autriche; lors du feu d'artifice tiré à cette occasion, la ftgure du souverain britannique donnant la paix à son royaume s'enflammera malencontreusement et tombera dans un seau de goudron. Trois ans plus tard, Haendel perd la vue à la suite d'une opération de la cataracte pratiquée par le Dr Taylorl8. En 1759, pendant l'exécution du Messiah à Londres, il a une attaque et doit être transporté à son domicile où il meurt peu après. Une cérémonie commémorative aura lieu en 1764 en présence de Joseph Haydn dans l'abbaye de Westminster. Le buste du compositeur, qui s'y trouve, est l'œuvre du sculpteur français Louis François Roubillac d'après le masque mortuaire de Haendel. L'artiste dut seulement remplacer les grandes oreilles du compositeur par celles d'une jeune femme. Un autre compositeur allemand prend la relève et règne sur la vie musicale londonienne: Jean-Chrétien Bach. Le dernier fils de JeanSébastien arrive à Londres en 1762, soit trois ans seulement après la mort de Haendel. Il y avait été précédé par le renom de ses opéras. Il devient le compositeur attitré du King's Theatre et organise une série régulière de concerts par abonnement en 1764, les Bach Abel Concerts à Hanover Square Room. Ces deux grands musiciens allemands et surtout l'influence de l'opéra italien, qu'ils s'efforcèrent d'imposer au public anglais, étouffent quelque peu l'école anglaise de musique du XVIIIe siècle. Celle-ci est représentée principalement par Thomas Arne et William Boyce. Le premier est surtout connu pour son fameux Rule Britannia,tiré de son opéra Affred, dont le livret était de David Mallet et qui fut joué à Drury Lane le 23 février 1751. Le second était l'organiste de la chapelle royale et chef de l'orchestre privé de la musique du roi; il a composé Salomon: A 5 erenata,version musicale du Cantique des Cantiques qui fut jouée au Vauxhall Royal Gardens. Les dames de la bonne société jouent du clavecin ou de la harpe dans leurs salons. Des instruments de musique figurent dans les inventaires de grandes familles anglaises. Dans sa résidence provinciale, le seigneur du lieu entretient des musiciens, au moins un ou deux, car la musique n'a pas cessé d'être l'accompagnement
18Le même médecin eut autant de succès avec les yeux de Jean-Sébastien 16 Bach.

habituel des banquets. Des comptines en témoignent, comme Old King Cole,qui paraît pour la première fois en 1709. OldKingCole Le vieux roi Cole Wasa merryoldsoul, Etait un drôle de vieux bonhomme, And a merryoldsoulwashe. En vérité, un drôle de vieux bonhomme He called hispipe, for Il demandait sa pipe, And hecalled hisbowl for Et il demandait sa chope And hecalled hisfidlersthree. Et réclamait ses trois violoneux. for Qui était ce King Cole? Il est difficile de le dire et plusieurs explications ont été données: il s'agirait du roi Coel, mais trois rois celtes répondent à ce nom. Peu importe, l'image de ce King Cole que donne la comptine, apparaît comme un bon vivant, tel seigneur local du XVIIIe siècle. C'est en 1719, qu'est fondée la Royal Acackmy of Music, qui rassemble une soixantaine de personnalités, pairs, politiciens, militaires, diplomates et marchands. La participation est de £200 au minimum et son président, Thomas Pelham Holles, duc de Newcastle,
versa généreusement

£1

000. Le budget

de £10 000 est dépassé

de

plus de la moitié. Le roi y ajoute £1 000 par an, et Haendel, nommé Master of Music, est chargé de rechercher les meilleurs chanteurs. En font partie également, John Heidegger19, impresario renommé, et Antonio Rolli20,librettiste et conseiller artistique. La première saison en 1720 voit le triomphe du castrat Francesco Bernardini, dit Senessino, dont le cachet se monte à £2 000. On ne tarit pas d'éloges sur lui, le considérant supérieur à Nicolo Grimaldi, dit Nicolino, aussi bien par la voix et la taille. En 1726, Faustina Bordoni, une mezzo soprano est appelée à Londres où elle a le soutien de lady Pembroke. Elle est rejointe par une célèbre prima donna, Francesca Cuzzoni, à qui Heidegger doit verser une avance de £250 pour s'assurer de sa venue. Alors que Haendel compose une ou deux oeuvres chaque saison, le public londonien se partage entre admirateurs inconditionnels des deux célèbres cantatrices et farouches rivales, la Cuzzoni et la Bordoni durant l'été 1727, une semaine avant la mort de George 1er. Dans le British Journal relatant la soirée du 6 juin, on peut lire : (( Mardi soir, un
grand tapage éclata à l'Opéra, causé par les partisans des deux dames célèbres et

19 John James Heidegger (1665-1746), impresaxio suisse. Il se fit connaître en organisant des bals et produisit des opéras de Haendel au King's Theatre. 20 Antonio Paolo Antonio (1687-1765), poète italien, fut professeur d'italien à Paxis et à Londres où il écrivit des livrets d'opéra.

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rivaleJ, Cuzzoni et FauJtina. Lz di.rpute commença d'abord par deJ JiffletJ d'un côté et deJ applaudi.rJementJ de l'autre, et Je pourJuivit JanJ di.rcontinuerpar deJ miaulementJ et autreJ inconvenanœJ, malgré la préJenœ de la prinœJJe Caroline, JanJ avoir fait appel aux fôrceJ de l'ordre pour empêcher leJ ÙyureJ groJJièreJ deJ
antagoni.rteJ. ))

La princesse Caroline était l'épouse du prince de Galles, futur George II et une fervente admiratrice de Haendel. L'écho de cette scène se retrouve dans la Dunciade21 d'Alexander Pope pour qui l'expression sonore et violente de la dispute était l'exemple de la folie artistique. Ce sont ces rivalités entre chanteurs, que ne pourra supporter le célèbre castrat Farinelli qui préfèrera quitter Londres malgré son cachet faramineux de £5 000. En 1734, il n'y a pas moins de deux opéras italiens, un théâtre français et trois anglais. Le coût de la saison au King's Theatre, selon les estimations de Heidegger, se monte à £30 000 et à Covent Garden £6 000. Cuzzoni reçut plus de £2 000 et Faustina environ £1 250. Pour faire face à ces dépenses, il est instauré un système de tickets pour la saison à 20 guinées chacun. Le premier opéra anglais composé sur le modèle italien est ArJinoe de Thomas Clayton en 1705, mais, à partir de 1710, l'opéra italien domine la scène londonienne à Haymarket: Ariovi.rto de Francisco Mancini et Rinaldo de Haendel sont des succès. La grande rivalité entre l'opéra italien et l'opéra anglais va alimenter une longue polémique à travers les livres, pamphlets, journaux et pièces de théâtre. Le Beggars Opera 22de John Gay fait partie de cette querelle de modes musicaux. Dans son EJJCfY the OperaJ cifter the Italian Manner de 1706, John on Dennis, poète et critique anglais, déplore « l'influence que leJ modeJ
douceâtreJ et efféminé.rde l'opéra italien ont produite Jur leJ e.rpritJet leJ manièreJ

deJ genJ)). L'acteur Thomas Betterton emboîte le pas, pendant qu'Addison et Steele, les éditeurs du Tatler, s'en prennent au Rinaldo de Haendel, tentant, sans grand succès, d'organiser des concerts d'inspiration anglaise aux York BuildingJ. Le ROJamund de Thomas Clayton sur un livret d'Addison sera un échec. Il en est de même pour le CafypJo and Télémaque en 1712 de John Ernest Galliard pour la musique et John Hughes pour les paroles, alors que l'on se rue pour écouter le castrat italien Nicolino.

21La Dunciade (Le bêtisier) est un poème satirique dont Alexander Pope (16881744) a écrit trois versions où il ridiculise 22 Voir le chapitre 6 La vie théâtrale. ses adversaires.

18

Par ailleurs, la Royal Academy est fondée en 1766 à l'initiative de sir Joshua Reynods qui en assumera la présidence deux ans plus tard: elle répond à l'intérêt grandissant du public britannique pour les arts. Les paysages sont particulièrement appréciés des amateurs et les galeries de peinture se multiplient à Londres, tandis que Reynolds, Gainsborough ou Lawrence sont les portraitistes attitrés de l'aristocratie. Dans une lettre virulente adressée au St James Post le 7 juin 1757, William Hogarth s'en prend aux galeries, qui, selon lui, inondent le pays de peintures étrangères; aussi refuse-t-il que l'on fasse des copies de ses gravures ou de ses tableaux sans son autorisation. Il critique les œuvres produites par des artistes tels que William Kent23 à qui il reproche son absence de réalisme. Kent avait été nommé peintre de la Cour en 1739 et mourut après avoir amassé une immense fortune. Il fut un artiste touche-à-tout: outre la peinture, il fut jardinier paysagiste, créa des panoramas sur des collines verdoyantes traversées par de douces rivières et des bosquets d'arbres. Architecte, il construisit Holkham House dans le Norfolk et DevonshireHouse à Londres. Alors que les Anglais s'ouvrent à la musique et aux arts, des savants s'illustrent dans des disciplines scientifiques les plus diverses au sein de la Rqyal S ociery. En 1660 celle-ci avait été officiellement fondée sous l'appellation de SocieryrifExperimental Philosopf?y (Société de Philosophie Expérimentale). Deux ans plus tard, elle reçut des lettres patentes du roi Charles II, avec le titre de Royal Sociery rif London for improviseNature Knowledge(Société Royale de Londres pour améliorer la Connaissance de la Nature). Néanmoins, la Société Royale anglaise reste absolument indépendante du pouvoir. Son but est (( d'établir des rapports fidèles de tous les travaux de la Nature et de l'Art, quipourraient venir
à la connaissance de ses membres, pour que la période actuelle et la postérité soient aptes à déœler les erreurs, qui sont restées enracinéespar une longueprescription, de

rétablir les vérités qui ont pu être négligées,de promouvoir cellesqui sont dijà
connues et rendre le chemin plus cu:œssibleà ce qui reste non révélé )).

Un médecin de Plymouth, James Y onge, raconte dans son journal, comment il fut admis dans la Rqyal Socierytoute nouvelle. Il avait été invité à dîner chez Pontiac un mercredi, jour de réunion des seize membres de la Rqyal Society. Il remarque qu'ils ne font aucune cérémonie: chaque personne s'assoit où bon lui semble. Pourtant le

2, Voir chapitre

7 - Résidences etjardins à l'anglaise.

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président tient à le placer à son côté. Après la séance qui clôture le repas, il accepte la qualité de membre de la Socie!),qui lui est offerte24. A la fin du ÀrvIIIe siècle, Barthélemy Faujas de Saint-Fond, naturaliste, qui sera le premier professeur de géologie en France en 1793, est reçu à Londres par sir Joseph Banks, naturaliste également et président de la Rqyal Socie!),dans l'une des salles de sa bibliothèque. Le Français remarque que l'on peut y trouver un grand nombre de livres d'histoire naturelle et des journaux. il est invité à un déjeuner amical et remarque (( le ton d'aisanceet defraternité qui régnaitparmi tous cessavants et
hommes de lettres )).

Voici le temps des perruques. Les mots periwig,peruke ou wig sont utilisés indifféremment pour désigner des perruques de différentes tailles. La full-bottomed wig du temps de la reine Anne a pratiquement disparu vers 1730, bien qu'elle soit encore portée par le Speaker de la Chambre des communes et les juges des tribunaux. La petite perruque, bob-wig,est courante dans tous les milieux; elle subsiste sous le nom de bag-wigdes batTistersQes avocats). il y a encore la sl/ratch-wig,qui ne couvre que le sommet de la tête, utilisée pour faire du cheval ou dans les affaires, ainsi que toute une collection de perruques que la mode amènera et emportera et dont les noms désignent les perruquiers qui les ont fabriqués: 1J;e,Queue, Mqjor, Brigadier,Ramilies ou Caxon. Elles sont faites avec des cheveux humains, du crin de cheval, des poils de chèvre, du mohair, et les moins chères, en fil de coton ou de soie et des matériaux aussi surprenants que des plumes d'oiseau ou des fils de cuivre. Les Anglais respectables ne sauraient se produire en public, et même chez eux, sans leurs énormes perruques25 et les Anglaises au théâtre empêchent les spectateurs d'apercevoir les acteurs. En 1760, les membres du très célèbre Macaroni Club, jeunes gens pour la plupart, décident de jeter leurs perruques aux orties et d'arborer leurs propres cheveux, bien que le Club ait été fondé pour réagir contre les manières frustes du moment. Cette initiative entraîne immédiatement une vive réaction des wig-makers (perruquiers), qui présentent une pétition au roi, se plaignant du danger que cette initiative va faire courir à leur profession.
24 Curieusement, le célèbre astronome, Edmund Hallry (1656-1742) dont les mérites furent reconnus de bonne heure par Isaac Newton, ne fit jamais partie de la Royal SocietY..Sa découverte de la périodicité du passage de la comète, qui portera son nom, fut quasiment ignorée par ses contemporains. 25On en voit dans le f1lm, The Draughtsman Contact (Meurtre dans un jardin anglais) de Peter Greenaway (1982). 20

Pour

faire bonne mesure, le Town and CountryMagaiJnese moque

en 1772, à la fois des extravagants et des perruques. Un coiffeur demande en 1778 à un étudiant d'Oxford un shilling pour un dressing (on dirait maintenant brushinj) le dimanche, autant pour une coupe de cheveux, un autre shilling pour se faire coiffer. En 1795, un barbier de Bath reçoit 1 shilling pour raser et arranger une perruque. Par ailleurs, il en coûte £10 pour une livre de poudre à cheveux avec un yard de ruban pour attacher son catoganou cadogan.Cette coiffure aurait été mise à la mode par le général William, comte de Cadogan26, qui, sous le règne d'Anne, avait empêché les jacobites de soulever l'Ecosse. L'amélioration de la fabrication des textiles encourage les Anglais à s'habiller avec élégance et fantaisie, sinon avec goût. Le souci de la qualité et des coloris des étoffes préoccupe les Beaux, et plus tard les Bucks2? Les Anglais du :XVIIIe sont infiniment plus élégants que seront leurs descendants de l'époque victorienne. Les squires (propriétaires terriens) et les gentlemen de province commandent régulièrement leurs vêtements à Londres que certains visitent une ou deux fois par an. Ils n'acceptent pas facilement ce qu'on leur envoie et critiquent la façon et le tissu s'ils ne correspondent pas à ce qu'ils avaient demandé. Le voyageur suisse César de Saussure28, qui visite l'Angleterre dans les années 1725-28, est d'un tout autre avis, qui remarque que (( les Anglais ne font pas grand cas de leursparures, laissant ce soin aux femmes. Lorsque le peuple voit dans la rue quelqu'un mis proprement, surtout en habit galonné, sepromenant, un plumet au chapeauet une cadenetteaux cheveux, il ne manquepas de l'insulteret le traiter vingtfois defrench dog(chien de Français), avant qu'il puisse arriverlà où il veut aller)). La dimension des robes et des perruques nécessite la transformation des sedan chairs29(les chaises à porteurs). Les Beaux arborent des fleurs artificielles à leurs vestes, portent des chaussures à hauts talons, mettent leurs mains dans des

26 L'origine

de la coiffure à 10 cadogan est bien étrange, car elle n'a été de mode qu'après 1768, soit plus de 40 ans après la mort du comte à qui elle est attribuée. 27 Les Bucks (litt. les daims) désignaient des jeunes gens à l'élégance tapageuse, portant des pantalons collants en daim dans la seconde moitié du siècle. 28 Cisar de Saussure (1705-1783), voyageur suisse. Fils de pasteur, il séjourna par deux

fois en Angleterre. TIdécrivit la vie à la cour de Saint James au temps de George 1cr et
George II, le couronnement de celui-ci, la Tour de Londres l'abbaye de Westminster, l'hôpital de Bedlam, dans ses Lettmjrom Llndon 1725-1730. 29La sedan chair (la chaise à porteurs) aurait été introduite en Angleterre dès 1581. Le nom ne venait pas de la ville de Sedan, mais d'une déformation 21 du latin series"siège.

manchons où ils cachent des flacons de parfum, et ne cessent au théâtre de papoter avec leurs voisins ou flirter avec leurs voisines sans se préoccuper des acteurs, non plus que du public. Les éventails, dont il existe une manufacture en Angleterre, font maintenant partie des accessoires obligés des dames du beau monde: ils sont faits avec des arêtes de baleine, l'écaille de tortue, en ivoire ou en ébène. Il existe un langage de l'éventail, que décrit Matthew Toole dans son livre, The Young Gentlemen and Lacjy's Private Tutor (Le précepteur particulier des jeunes hommes et jeunes filles), publié à Londres en 1771. L'éventail fermé doit être tenu entre le pouce et l'index de la main droite, posé sur la main gauche, en marchant, assis ou debout, les bras harmonieusement arrondis. L'éventail fermé, dont le bout touche les lèvres, signifie « Baissez le ton, on vous entendtrop)). La pointe de l'éventail posée sur la joue droite indique une réponse affirmative et sur la joue gauche une réponse négative. S'il touche le bout du nez, cela veut dire qu'on ne vous croit pas. S'il touche le front, « Vous avez perdu votre bon sens)). Pointé sous le menton, l'éventail indique que le compliment est déplacé, sur l'oreille gauche c'est une indication de faire attention à ne pas divulguer un secret commun. Tenir l'éventail devant soi et le contempler avec beaucoup d'attention veut dire « Sqyez pluJ franc avec moi )). L'éventail gracieusement dirigé vers quelqu'un indique qu'il est le bienvenu et pointé vers le bas, avec un mouvement de droite à gauche est un signe d'importunité. Au début du siècle, les Anglais avaient commencé à priser. L'habitude en était venue après la capture par l'amiral anglais Rocke en 1702 en rade de Vigo de galions espagnols que le vice-amiral français, François Louis Rousselet, marquis de Château-Renault, était chargé d'escorter. Les Bucks se plaisent à exhiber, en toutes occasions, des tabatières richement décorées, plus pour les faire admirer que pour priser. Les maisons Fribourg et Treyer sont renommées pour leurs excellents mélanges de tabac à priser. Fumer la pipe est réservé aux tavernes et aux cabarets, où les hommes mettent leur tabac dans des pipes à longs tuyaux. Au début du XV1IIe siècle, on fume avec des pipes en terre, surtout dans le sudouest de l'Angleterre, et il est inconvenant de fumer en présence de dames, aussi les hommes prennent-ils l'habitude de s'attarder à fumer dans la salle à manger que les premières ont désertée après le repas pour se refaire une beauté ou prendre une tasse de thé. La mode française garde toujours la faveur du beau monde et Lord Chesterfield écrit à son fils en 1750: « Quand VOUJerez à PariJ, J 22

Au (ses élégants.}} milieu du XVIIIe siècle, on ne parle pas de ses breeches culottes) mais de ses small-dothes (petits vêtements), avant d'utiliser un euphémisme digne des PrécieusesRidimles de Molière, les inexpressibles (inexprimables) ou les unmentionables (qu'on n'ose mentionner). Un Anglais, George Elers30, évoquant son enfance dans les années 177080, raconte qu'il avait eu toutes les peines du monde à enfIler une paire d'unmentionablesen daim, un exploit qui n'avait pu être réalisé qu'avec l'assistance d'un domestique, qui dut le soulever du sol. Il avait dû subir la même épreuve, quand il avait dû se dévêtir. En 1780, le parapluie fait son apparition à une époque où les Anglais abandonnent le port de l'épée. A vrai dire, ce n'était pas une nouveauté, puisque Swift le mentionne déjà dans Ciry Shower. Il semble qu'il ait été abandonné jusqu'à ce que Jonas Hanway31, un philanthrope, le remette à la mode malgré les moqueries de quelques passants. Pour sa part, le duc de \Vellington n'approuva guère l'habitude que les gardes avaient prise de se promener avec un parapluie à la main. Durant la campagne d'Espagne, il fit même passer une note affIrmant que (( si lesgardes en uniformesepermettent deporter un parapluie quand ils sont degarde à St james's, en t:ampagnet:'estnon seulement ridimle, mais unmilitary (non militaire) }). En 1790, un jeune garçon de 12 ans entre à Eton Public St:hool,où il se fait rapidement remarquer par l'élégance de ses manières et de ses habits: on l'appellera le beau Bmmmell. George Bryan Brummell était né à Londres où son grand-père tenait une boutique et son père fut le secrétaire de Lord North, Premier ministre. Plus tard, Après un court séjour à Oxford où il laissera le souvenir d'un brillant esprit, il sera présenté en 1795 par la duchesse de Devonshire au prince de Galles qui lui offrira un brevet de cornette (porte-étendard). Brummell devient bientôt un familier du prince, chez lequel il passe de longues permissions au point de ne pas reconnaître les hommes de son unité à son retour. En 1798, il achète un grade de capitaine (il n'a que 20 ans), mais quand il apprend que son régiment va tenir garnison à
30 George Biers servit dans l'armée britannique comme capitaine sous les ordres de Wellington, mais semble n'avoir participé à aucun engagement d'importance, si l'on se réfère aux "Mémoiresqu'il a laissées. 31 Jonas Hanwqy (1712-86), voyageur et philanthrope, visita la Russie et la Perse pour son commerce. Il s'apitoya sur le sort des petits ramoneurs et fut le premier Londonien à arborer une ombrelle.

vous devrez veiller à être extrêmement bien habillé, t:'est-à-dire mmme sont lesgens

23

Manchester, il donne sa démission sous le prétexte qu'il n'est pas prêt à servir à l'étranger. Ayant hérité de £30 000, il mène la vie d'un brillant célibataire, arbitre quasi incontesté des élégances. En tous lieux et toutes circonstances, il agit en excentrique qui fait l'admiration de son entourage, l'envie de ceux qui peuvent l'approcher et la jalousie des autres. Il consacre cinq heures à sa toilette matinale: deux heures dans son bain d'eau chaude, de lait et d'eau de Cologne, une heure à enfiler sa culotte de daim, qui lui colle à la peau, une autre entre les mains expertes de son coiffeur, enftn deux bonnes heures à choisir, parmi les douzaines de cravates, celle qu'il mettra. Ses chaussures sont polies au champagne et il fait faire ses gants par deux artisans, l'un pour couper et coudre les pouces, l'autre pour les doigts. Il a une tabatière différente pour chaque jour de l'année. Il rejette la soie, le satin et les brocards. Pour lui, la meilleure tenue de soirée est de couleur sombre. Ses goûts extravagants et sa passion du jeu le ruineront. Son impertinence lui aliènera la bienveillance du prince de Galles. Finalement il est déclaré en état de banqueroute et n'a que le temps en 1816 de se réfugier à Calais où Charles Greville le retrouvera en mars 1830 (( dans un misérablegarni et dans de vieux habits )). Brummell sombrera dans un complet dénuement et la folie avant de rendre l'âme en 1840.

Chapitre 2 Les premiers Hanovriens
La nation anglaise est la seule de la terre qui soit parvenue à régler le pouvoir

des rois en leur résistant. (Lettres philosophiques, sur le parlement, Voltaire, 1737) En 1714, l'Electeur de Hanovre monte sur le trône du RoyaumeUni de Grande-Bretagne et d'Irlande. On ne le connaît guère: c'est un Allemand qui ne parle même pas l'anglais. Qu'importe! Au moins, il n'est pas papiste, c'est là l'essentiel. Georges 1er, le premier souverain hanovrien, ne se donne même pas la peine d'apprendre la langue de ses nouveaux sujets, en sorte que les réunions du cabinet lui paraissent fastidieuses. Il s'ensuit que le principal ministre (il n'a pas encore le titre, ni la fonction officielle de Premier ministre) prend une place de plus en plus importante jusqu'à tenir des réunions du cabinet en dehors de la présence du roi. Il était de ces rois dont disait Voltaire qu'ils (( sont avecleursministres, commeles cocusavecleursfemmes: ils ne saventjamais cequi sepasse )). Robert Walpole, qui dominera la vie politique anglaise durant le règne des deux premiers souverains hanovriens, sut habilement le manœuvrer d'autant qu'il était l'ami intime de la duchesse de Kendal, la maîtresse du Roi, qui fit fortune grâce aux actions de la Compagnie des mers du Sud1 et la vente de droits et de privilèges publics. La jeune femme du prince électeur, Sophie Dorothée, fille du duc de Brunswick-Lünebourg-Celle, avait été rapidement délaissée par son mari et persécutée par sa belle-mère. A-t-elle cherché une amitié amoureuse auprès d'un officier suédois, Filip, Chistoph von Kônigsmark, au service de l'Electeur de Hanovre? Ses dames de compagnie insinuèrent à ce dernier son infortune conjugale. Von
1 Le krach boursier de la Compagnie des mers du Sud profitera à certains membres du cabinet et à la duchesse de Kendal, qui avaient acheté des actions à crédit et avaient su les revendre avant le krach. Isaac Newton, qui perdit £20 000, commenta sa (( mésaventure en reconnaissant: Je peux prévoir le mouvement des corps célestes, mais pas fa

jolie des hommes.JJ.

Kônigsmark fut prié de quitter le pays en 1694. Les suivantes de la jeune princesse lui auraient ménagé un entretien avec leur maîtresse le matin de son départ. Que se sont-ils dit et qu'ont-ils fait? On ne le sait, mais on n'entendit plus parler de von Kônigsmark. En raison de ce dernier entretien, l'Electeur de Hanovre obtint le divorce et la jeune princesse - elle avait 28 ans - fut enfermée dans la forteresse d'Aldben où elle finira ses jours. Un an avant la mort de Sophie Dorotbée, Georges 1erlui offrit de le rejoindre. Elle lui répondit: (( Si j'ai commis
ce dont vous me soupçonneiJ alors je ne suis pas digne de partager votre couche, mais sije ne l'ai pas commis, alors vous n'êtes pas digne departager la mienne. ))

Quand George II, leur @s, viendra pour la première fois visiter sa demeure hanovrienne, il ordonnera des transformations dans la chambre de sa mère et aura la surprise de découvrir un corps sous le sol du cabinet de toilette. C'était celui du comte von Kônigsmarck, que le prince électeur avait fait étrangler immédiatement après les adieux du beau suédois à Sophie-Dorotbée.

Lord Philip Stanhope, comte de Chesterfield dépeint Georges

1er

dans son livre, Character0/Eminent Persons 0/His Own Times (Caractère des gens illustres de son temps) comme «un honnêtegentleman allemand, mais enn1!Yeux inapte à tenir son rote de souveraindu Rqyaume-Uni., autant et quepeu désireuxde le tenir. )) Horatio Walpole, diplomate et le frère de Robert Walpole, raconte qu'à la fin de sa vie, George 1cr tenta de réconforter sa maîtresse, la duchesse de Kendal2, en lui promettant que s'il mourait le premier - et comme il est impossible de revenir dans ce monde - il se manifesterait à elle d'une façon ou d'une autre. Le souverain mourut en 1727. La duchesse aperçut un corbeau entrer par la fenêtre de sa maison d'lslewortb; elle fut persuadée que c'était le défunt roi et elle traita l'oiseau avec respect et tendresse jusqu'à la disparition du corbeau, à moins que ce ne fût la duchesse qui s'envola la première. Georges II, le @s de George 1cr, qui eut des relations orageuses avec son père - ce sera une caractéristique des rapports entre les Georgiens, pères et fils aînés - s'était certes anglicisé, mais ne put s'empêcher de s'intéresser davantage à ses possessions continentales. L'un de ses contemporains, Lord John Hervey, le dépeint dans ses
2 Ehrengarde Melusina Griifin, von der Stholenberg (1667-1743), dame de compagnie de Sophie Dorothée, épouse de l'Electeur de Hanovre, devint la maîtresse de ce demier, le futur George 1 cr, qu'elle accompagna en Angleterre. Elle y fut faite duchesse de Kendal, entre autres titres.

26

Memoirs: (( Ses fautes étaient davantage celles d'un homme privé que celles d'un roi. (...J Satisfait de se livrer par plaisir à ses deux passions, le Hanovre et l'at;gent, il était presque indifférent au reste de son autorité royale pourvu que les

)) apparencesùssent respectées. Sa brouille avec son fils, le prince Frédéric j de Galles, qui mourra avant son père, n'ajouta rien à une conduite raisonnable et raisonnée des affaires de l'Etat et n'empêcha pas l'entrée de la Grande-Bretagne dans la Guerre de Sept Ans de 1756 à 1763. Pour sa part, Lord Hervey trouvait la cour fort ennuyeuse, peuplée de gens au teint terreux, au nez bleuâtre, souriant hypocritement et avares de compliments. il dépeint George II comme un homme petit, emporté à la moindre occasion, qui a de nombreuses maîtresses au Hanovre et souffre perpétuellement d'hémorroïdes, (ce qui explique peut-être son caractère). La belle duchesse de Queensberry sera éloignée de la Cour par ordre du roi, parce qu'elle avait tenté d'obtenir des souscriptions pour un opéra qui n'avait pas l'agrément du souverain. Elle lui enverra cette courte missive: ((La DuchessedeQueensberryest agréablement utprise que le s
roi lui ait donné un commandement si plaisant de rester éloignéede la Cour, où elle ne sy renditjamais pour se distraire, mais par politesse pour le roi et la reine. ))

L'histoire fera le tour des cafés et des tavernes de Londres, où l'on se plaisait à colporter les derniers potins de la cour. Lord Hervey n'est guère plus élogieux pour le prince de Galles Frédéric qui, selon lui, était un mélange de candeur et de suffisance. De son côté, Robert Walpole, qui domina la politique de l'Angleterre durant le règne des deux premiers souverains hanovriens, raconte à son sujet l'histoire suivante. Alors que l'armée royale faisait le siège de Carlisle après le débarquement du Prétendant jacobite, le prince de Galles donna un grand dîner au cours duquel celui-ci, ses familiers et les dames d'honneur s'amusèrent à bombarder de prunes enrobées de sucre un gâteau représentant la forteresse de Carlisle. A vrai dire, le prince Frédéric n'était guère aimé des siens: son père l'avait en horreur, sa mère le méprisait et le négligeait, sa sœur le trahissait, son frère le jalousait, ses serviteurs, qui ne lui étaient d'aucune utilité, non plus qu'ils désiraient l'être, l'ignoraient autant qu'ils le pouvaient. Quand Frédéric meurt à l'âge de 48 ans en 1751, son fils aîné est fait prince de Galles. Celui-ci avait été élevé par sa mère, Augusta de Saxe, qui décèdera en 1772, et éduqué par John Stuart, comte de Bute, qu'on disait être l'amant de la princesse Augusta. Lorsque George III monte sur le trône, il a 22 ans Il est accueilli généralement avec faveur. 27

Horace Walpole, qui pourtant n'a pas une langue très amène à l'égard des souverains hanovriens, se plaît à parler de sa prestance, de ses manières gracieuses et plaisantes. George III, le fermier, comme on l'appela en raison de sa passion pour l'agriculture et la botanique (au surplus, fort compétent), était intraitable sur l'union des princes de sans et, naturellement, en très mauvais termes avec ses flis. A 8 ans, le f1ls aîné de George III, George Frédéric Auguste, est confié aux soins du Dr William Markham, évêque d'York et de Cyril Jackson, qui ont pour instruction de le traiter comme n'importe quel autre enfant de l'aristocratie, c'est à dire le fouetter à la moindre incartade. En 1776, le jeune prince de Galles, alors âgé de 14 ans, passe entre les mains du Dr Richard Hurd, évêque de Lichfield et du révérend William Arnold, chapelain du prince, qui appliquent les mêmes méthodes que leurs prédécesseurs. Mais, un jour, le prince fait face au révérend Arnold, lui arrache le fouet qu'il tient à la main, et lui administre la même correction qu'il a coutume de recevoir. En novembre 1779, le jeune prince tombe amoureux d'une dame attachée à la Cour, Mary Hamilton. Elle est mignonne, sensible et de 7 ans plus âgée que son soupirant, mais elle ne répond pas aux sentiments du prince. Heureusement pour elle, car bientôt George Frédéric n'a d'yeux que pour une jeune actrice, Mrs Mary Robinson, qui joue Perdita dans The Winterj Tale (Conte d'hiver) de Shakespeare. Le prince lui fait une cour assidue jusqu'à l'installer dans une maison de Cork Street. Un an et demi plus tard, il en a assez de sa Perdita. Malheureusement, elle est en possession d'un paquet de lettres enflammées du jeune écervelé. Charles James Fox, le futur négociateur du traité d'Amiens, se charge de faire accepter une offre du roi. Il y réussit et le roi dut payer £5 000 en dix annuités. Par ailleurs, Charles Fox fera de Mrs Robinson, sa maîtresse. Il renouvellera sa méthode pour mettre fin à une liaison du prince avec Mrs Armistead, qui avait pris la place de Mrs Robinson; il ira même plus loin, il l'épousera. En 1784, la rumeur se répand dans la capitale que le prince de Galles est à nouveau tombé amoureux: il s'agit d'une veuve, Mrs Fitzherbert, catholique de surcroît, qui apparemment repousse ses avances. Le prince tente de mettre fin à ses jours ou, du moins, le faitil croire. Lord Onslow, un familier du prince, vient annoncer la nouvelle à Mrs Fitzherbert, l'assurant qu'elle seule peut l'empêcher de commettre l'irréparable. Mrs Fitzherbert n'accepte de se rendre chez le prince qu'accompagnée de la duchesse de Devonshire, du 28

chirurgien du prince et de Lord Southampton. Ils trouvent le prince, prostré et couvert de sang. Mais à la vue de Mrs Fitzherbert, il se jette à ses pieds, gémissant, et embrasse le bas de sa robe. Il réussira à lui faire accepter une bague. Six mois plus tard, on apprend qu'elle a consenti à se marier secrètement avec le prince. Or le roi George III avait exigé par le Marriage Act de 1773 que ses fils ne puissent épouser que des princesses protestantes, ce qui ne manquera de lui causer bien des soucis. La reconstruction de Carlton House, la demeure du prince, est arrêtée. Le roi paie quand on lui assure que le mariage de son fils n'est qu'une fausse rumeur. En fait, le prince a bien épousé Mrs Fitzherbert, mais devant un prêtre catholique, qui n'était peut-être pas si catholique au point que l'épouse morganatique crut bon de se rendre à Rome pour avoir la confirmation de son union avec Ie prince. En 1783, Henry Holland construit Carlton House pour le prince de Galles, qui peut rejoindre par un passage secret Mrs Fitzherbert dans son logement de Pall Mall. La demeure princière, qui n'existe plus, se trouvait à deux pas de ce qui sera le quartier général du général de Gaulle en 1940. La popularité du roi se ressent des débordements sentimentaux de son fils aîné et en octobre 1795, le carrosse royal, se rendant au Parlement, est salué par «( Down with the Georgians! )) (A bas les Georgieens). L'année suivante, Mrs Fitzherbert rentre de Rome, où elle a eu la conftrmation de la validité de son union morganatique, au moins au regard de l'Eglise romaine. Pour fêter l'heureuse nouvelle, elle donne à son retour un magnifique breakfast au Royal Pavilion de Brighton à plus de 400 invités avec dîner à 7 heures du soir, qui ne s'achèvera qu'à 5 heures du matin le jour suivant. En 1795, les dettes du Prince se montent à £600 000 et il est obligé d'accepter une union avec sa cousine, la duchesse Caroline de Brunswick-Wolfenbüttel, la fille de l'auteur du fameux Manifeste de 1792. Quand la duchesse, qui avait la réputation d'être peu soignée de sa peersonne, arrive en Angleterre en 1795 pour y épouser son cousin, personne n'est venu l'accueillir. Quand le prince de Galles rencontre sa fiancée, il se croit obligé de l'embrasser, mais s'écarte avec une grimace de dégoût et réclame un verre de cognac. De son côté, la princesse Caroline s'exclame: «(Mon Dieu, qu'il estgros. Il ne ressembleen rien à sonportrait. )) Le futur Georges IV pèse 120 kg. Au dîner, il a la délicatesse placer à son côté lady Jersey, sa maîtresse du moment. La de réaction de la princesse ne se fera pas attendre: elle prendra la pipe de 29

l'un de ses voisins et lancera une bouffée de tabac à la figure de son époux. Caroline devait pourtant être bien renseignée sur son cousin, puisque sa mère, la princesse Augusta, n'était autre que la tante du

prince de Galles: elle ne pouvait ignorer le mariage secret de son futur
mari. L'affaire se complique quand que le prince de Galles a en même temps qu'une épouse légitime au regard des institutions britanniques, une maîtresse quasi officielle en la personne de lady Jersey et une épouse morganatique en celle de Mrs Fitzherbert. Le couple princier n'aura qu'une fille, la princesse Charlotte qui épousera en 1816 Léopold, prince de Saxe-Cobourg et futur roi des Belges. L'héritière de la couronne mourra l'année suivante et la jeune Victoria, fille du duc de Kent, @s de George III, lui succèdera en cette qualité. Ne croyez pas que le prince de Galles est le plus mauvais des @s de George III. Le pire est sans doute le duc de Cumberland, Ernest Auguste, futur Ernest Auguste 1er, roi de Hanovre. Il semble avoir développé une perversion incestueuse et une inclination à la violence. Son page est découvert, la gorge tranchée et bien que le coup eût été porté de toute évidence de la main droite et que le page fût gaucher, le jury d'enquête rendit un verdict de suicide, conséquence d'une altercation avec le duc. Des rumeurs circulèrent sur ses penchants homosexuels. Pourtant selon Grenville, la reine mère lui interdisait de pénétrer dans les appartements des princesses, ses sœurs. En 1830, des rumeurs circulent, selon lesquelles Lord Graves aurait accusé le duc de Cumberland d'avoir eu des relations avec son épouse dans la maison de Lady Lansdowne. Un mois plus tard, Lord Graves est découvert la gorge tranchée à son domicile. L'enquête du coroner est bâclée, pratiquement sans audition de témoin. Le tribunal conclut à la démence. Le meilleur est probablement le duc de Clarence, futur Guillaume IV. Il a, lui aussi, une maîtresse, Mrs Dorothy Jordan, dont il aura dix enfants qui porteront le nom de FitzClarence quand il sera Guillaume IV. Dans sa jeunesse, il servit dans la Marine, où il eut une conduite honorable. Il ne fait preuve d'aucune éducation. Fanny Burney3 raconte qu'en 1791 après un dîner, pour célébrer l'anniversaire de son
3 Fam!y Bt/17lf!)l(1753-1840),

femme

de lettres

anglaise.

Elle a publié

plusieurs d'Arblay,

romans royaliste

et a laissé un journal relatif à son service à la cour de la reine Charlotte et à son séjour
en Francc. Elle avait épousé le général Alexandre Piochard, comte et ancien aide de camp de La Fayette, qui se rallia à Napoléon.

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père et sa récente promotion au grade de contre-amiral, il porta un toast à Madame Schwellenberg, une dame de compagnie de la reine mère Charlotte, (( un véritabledragon)). En compagnie des amis de cette dernière, il buvait sec et riait fort. Mme Schwellenberg, voyant l'état d'ébriété du duc, lui dit: (( Votre Altesse Royale,je suis inquiètepour le bal.)) Le duc, reprenant ses esprits, lui tapota le dos pour la rassurer, et brusquement lui prit la main qu'il couvrit de baisers. Le lendemain, il conta l'aventure à sa sœur Marie: (( Vous pouvez vous imaginer que je suis allé très loin, au point de baiser la main de la )). SdJwellenberg Lady Burney commentera: (( Pourtant Mme Schwellenberg a paru em-hantée,bien que ce ne fût pas les façons d'un du.: Au regard du
comportement habituel de sesfrères, c'était positivement un acte de saint. ))

Plus tard, quand il aura accédé au trône, il épousera la princesse Adélaïde de Saxe-Meiningen et mènera une vie calme et rangée. Mrs Jordan aura eu le bon esprit de mourir auparavant à St Cloud, près de Paris. Alors, bien qu'il partage la même chambre que la reine, il fait lit à part. Il se réveille à 7h.45 et met un très long temps à faire sa toilette et s'habiller. A 9h.30, il prend son breakfast d'une tasse de café et de deux toasts. Il lit le Times et le Morning Post, réagissant à haute voix aux articles qui lui déplaisent, puis travaille avec son secrétaire particulier. A 2 heures de l'après-midi, il déjeune de deux côtelettes accompagnées de deux verres de sherry. Après son repas, il effectue une promenade. Au diner, il mange légèrement, mais boit une bouteille de sherry, ayant pour principe qu'on ne saurait manger sans boire du vin. A 11 heures du soir très exactement, il va se coucher. A la fin des soirées officielles, il se tourne vers la compagnie et dit : ((Maintenant, Mesdames et Messieurs,je voussouhaiteune bonnenuit.Je ne vous retiendrai as plus longtempsetje vais au lit. )) Sans enfant légitime pour p assurer sa succession, il s'occupera affectueusement de sa nièce, Victoria et sera le dernier roi de Grande-Bretagne à porter la couronne de Hanovre, qui ne pouvait échoir qu'à un héritier mâle. Le favori de George III est son deuxième fùs, Frédéric-Auguste, duc d'York, qui épousera la fùle du roi de Prusse. Il fut compromis dans une affaire de concussion par sa maîtresse, Mrs Mary Ann Clarke. Celle-ci vendait des commissions de l'armée avec l'acquiescement du duc d'York, qui était complètement sous sa coupe à l'époque où il était commandant en chef de 1803 à 1806. L'affaire fut portée devant le Parlement en 1809 et une enquête prouva la véracité de l'accusation, mais blanchit le duc qui, néanmoins, dut démissionner. Perpétuellement endetté, il ne mena pas une vie de
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couple, bien que marié, mais trouvait plus commode d'habiter avec la duchesse, parce qu'elle tenait les cordons de la bourse. Quant à Edouard, duc de Kent, le père de la future reine Victoria, il était universellement exécré. Il dut quitter l'armée après son comportement brutal à Gibraltar où il provoqua une mutinerie. Au regard des turpitudes des fils de Georges III, les incartades passées des fils et petits-fils de la reine Elizabeth II, paraissent des peccadilles. Le problème des dettes du prince de Galles sera résolu pour un temps seulement. Le Parlement lui accorde en effet une rallonge de £65 000 par an, alors que ses dettes s'élèvent à £630 000 en 1785. Cela ne l'empêche pas de mener grand train en compagnie de Lord Barrymore4 et du duc d'Orléans, le futur Philippe Egalité. En novembre 1787, George III tombe malade et commence à avoir des hallucinations et des défaillances mentales: il tente de serrer la main d'un chêne du parc de Windsor, qu'il prend pour son parent, Frédéric de Prusse. Il subit les premières attaques de porphyrie, un métabolisme empoisonnant le système nerveux et le cerveau. A l'époque, ce phénomène était inexpliqué et le traitement consistait à mettre le patient dans une camisole de force en cas d'accès grave ou lui appliquer des ventouses scarifiées. Le public n'escompte plus d'amélioration. En décembre, une commission parlementaire écoute un rapport des médecins et Fox propose de nommer le prince de Galles régent jusqu'à l'amélioration de l'état de santé de George III. En mars de l'année suivante, les rues sont illuminées, les cloches carillonnent, on célèbre des services d'action de grâce: le roi a retrouvé la raison. Le prince de Galles tente d'oublier sa déconvenue à Brighton, loin de l'ennui de la Cour et de l'agitation de la capitale. En janvier 1820, le vieux roi, sénile et inutile, meurt à l'âge de 81 ans. Son épouse, la reine Charlotte l'avait précédé dans la tombe deux ans plus tôt. Le prince de Galles avait assumé la régence en 1811lors d'une nouvelle et dernière attaque. La tragédie du roi fou qui erre dans son palais en peignoir rouge, sourd et à moitié aveugle, parlant à luimême, inspirera au compositeur, sir Peter Maxwell Davies5, les Songs rif a mad King (Chants d'un roi fou). ((Aucune histoiren'riffreun personnage
4 Richard Spranger Barry, comte de Barrymore (1769-94) dilapida sa fortune et décéda à 25 ans, aussi dit-on de lui qu'il vécut vite et mourut rapidement. 5 Sir Peter Maxwell Davies, compositeur et chef d'orchestre britannique, né à Salford en 1934, p.rofesse à la Rnyal Acadenry of Music de Grande-Bretagne.

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aussi attristant que ce vieil homme, s'adreJ'Santà des parlements imaginaires, passant en revue des troupesdefantaisie, tenant une cour de revenants,)) écrira William Makepiece Thackeray6 et Nicholas Hytner réalisera un film en 1994 sur la maladie du roi, The Madness if king Geo'lJ,e. Le régent est enfin roi sous le nom de George IV, mais ne peut être couronné immédiatement, car il est atteint d'une attaque de pleurésie qui fait craindre un moment pour sa vie ; il ne peut même pas assister aux funérailles de son père. Dès l'annonce de l'accession de son mari au trône, la reine Caroline s'empresse de revenir d'Italie, où elle menait une vie assez excentrique avec un ténor italien. Elle revendique immédiatement sa place, ce à quoi George IV s'oppose énergiquement, entamant un procès en divorce. Devant la Chambre des lords, s'étalent les détails les plus sordides de la vie conjugale du roi et de la reine. Curieusement, le pays a pitié d'elle et la presse se range en majorité de son côté. Le roi lui interdit de paraître au couronnement et réussit à renverser le courant d'opinion au point qu'elle est sifflée quand elle se présente à l'abbaye de Westminster, dont elle se voit refuser l'entrée. Dépitée et malade, elle mourra7
quelques semaines plus tard, veillée

-

ou surveillée

- par Stephen

Lushington, qui avait été son conseil lors de son procès en divorce et faisait un rapport quotidien sur l'état de santé de sa cliente à Lord Liverpool, Premier ministre. George IV ne sera jamais aimé de ses sujets et sera la tête de Turc des caricaturistes. Charles Greville n'apprécia guère le roi. (( L'indolence
du roi est si grande qu'il est quasiment impossible de traiter /esplus simples affaires

aveclui, note-t-il dans son journal, Knighton (son médecin personnel) est encorela seulepersonnequi arrive à luifaire signerdes documentset des lettres.)) Sir William Knighton avait été le médecin du prince de Galles avant de devenir son secrétaire privé quand il devint roi et se chargea du règlement des dettes personnelles de son auguste patient. Le plus grand plaisir du roi est de faire attendre les ministres ou même les visiteurs de marque dans l'antichambre, pendant qu'il bavarde

6 William Makepiece Thacker'!] (1811-63) romancier. Il collabore à Punch et publie The Snob Papers, où il fustige les ridicules de la société anglaise. VanitY Pair, a novel without hero paraît en 1847 et 48 et The History of He1Iry Esmond en 1852. Barry Lyndon a été porté à l'écran par Stanley Kubrick en 1975. 7 Caroline, reine consort, sera enterrée dans son Brunswick natal et sur sa tombe fJgUre (( Here lies Caroline, the Injured Queen of England )) ( Ci-gît Caroline l'inscription suivante: la reine insultée d'Angleterre).»

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de chevaux ou de quelque sujet sans importance. En revanche, à l'opposé de son père, il est un grand amateur d'art. Alors qu'il n'est encore que prince de Galles et que son père, George III, subit sa première attaque, il aspire à le remplacer. Mais le roi se remet et son flls essaiera d'oublier sa déconvenue. Il s'entoure d'une troupe d'extravagants dont il subit l'influence. La vie qu'il mène lui vaudra le surnom peu flatteur de Prinnie (Le scandaleux). Des parties fort arrosées sont organisées à Brighton avec John Lade, Spranger Barrymore et le duc d'Orléans. La grande distraction de Barrymore consiste à rouler en coachà tombeau ouvert, de Londres à Brighton n'ayant cure des passants qui hurlent sur leur passage ((Assassins! )) et auxquels lBarrymore ne prête également aucune attention. Ils s'appellent eux-mêmes les Merry MoUt71ersLe joyeux cortège funèbre). ( John Nash, l'architecte préféré du prince de Galles, ne se prive pas de se livrer à quelque excentricité sur la voie publique. En 1794, alors que le Dr Knyveton rentre chez lui à minuit et demi, il entend soudain sur le Strand des cris apparemment poussés par une femme en détresse et des sons de cloches. Il aperçoit (( un certainJohn Nash, costaud,à laface
très ordinaire,plutôt louche,petit architecte qui venait du pqys ck Galles et résick au

28, Dover Street. Il a construitune trèsjolie maison dans lapropriétéck Folry. Il criaità tue-tête:Au feu ! )) Lord Francis Rawdon-Hastings, comte de Moira, était un compagnon de jeu du prince régent. Celui-ci voulut l'aider à rembourser ses dettes contractées dans des parties de cartes ou des paris insensés, aussi, obtint-il pour lui un grade de général en 1803 et sa nomination en 1813 au poste de gouverneur général de l'Inde où il restera dix ans. Malgré ces apparentes bonnes manières, l'ère hanovrienne est une époque corrompue, et les contemporains n'en sont pas offusqués outre mesure. Le Premier ministre du roi, Robert Walpole, est passé maître dans l'art de gagner les élections, d'acheter des votes ou de museler discrètement la critique. Il semble normal que les gens en place dans les affaires ou en politique favorisent leurs proches et leur procurent de confortables sinécures ou en créent à l'occasion. C'est l'époque des extravagants. Parmi ceux-ci on peut compter un colonel de hussards qui faisait partie de l'état-major de Wellington. On annonça à ce dernier que son adjoint avait été fait prisonnier. (( Pour sûr, ils ne legarckrontpas longtemps,))dit Wellington. En effet, le lendemain, il réapparaît monté sur un vieil âne espagnol. Ses compagnons partent d'un grand éclat de rire et le colonel parie qu'il est prêt à charger 34