Lee Teng-Hui et la révolution tranquille de Taïwan

De
Publié par

En une dizaine d'années, Taiwan, grâce à la mise en oeuvre d'un vaste programme de réformes, est passé d'un régime autocratique à une véritable démocratie. Ces réformes politiques ont été à l'origine d'une profonde mutation de la société taiwanaise. On ne peut comprendre les problèmes auxquels Taiwan est aujourd'hui confronté, et tout particulièrement ses relations très tendues avec la République populaire de Chine, si l'on ne comprend pas d'abord les enjeux et les conséquences de cette "révolution tranquille" dont Lee Teng-Hui, Président de la République, fut le principal protagoniste de 1988 à 2000.
Publié le : jeudi 1 septembre 2005
Lecture(s) : 97
Tags :
EAN13 : 9782336270661
Nombre de pages : 94
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

3ème partie - Lee Teng-hui, président élu (1990-2000)

Les idées-force de Lee Teng-hui en 1990
Cette élection selon les règles donnait évidemment à Lee Tenghui une légitimité beaucoup plus grande que celle dont il disposait comme simple remplaçant de Chiang Chung-kuo. Sa liberté de manoeuvre était, toutefois, limitée. D'abord, parce que si les instances dirigeantes du KMT avaient finalement réussi à imposer sa candidature, lui-même et ses partisans avaient dû, au cours des négociations avec l'aile conservatrice du parti, se résoudre à certains compromis. C'est ainsi que Lee Teng-hui accepta de nommer au poste de Premier ministre le général Hau Pei-tsun, ancien chef d'état-major des armées, qui était un partisan déclaré du statu quo et de l'idéologie de la "Grande Chine", et avec lequel ses relations ne cessèrent de se détériorer jusqu'au départ de ce dernier en 1993. Ensuite, et surtout, parce qu'il était devenu le leader du Parti nationaliste et que sa politique, pour être comprise et appliquée, ne pouvait heurter trop profondément les sentiments et les convictions de ceux qui constituaient ses propres troupes et dont il dépendait pour assurer une certaine pérennité à son action. Le KMT de l'époque, s'il rassemblait des hommes dont les sensibilités et les opinions commençaient à présenter certaines différences, restait toutefois un parti monolithique, attaché à des principes qui paraissaient immuables, notamment celui de l'unité de la Chine. Si beaucoup admettaient la nécessité d'une démocratisation du régime, ils ne souhaitaient pas aller trop loin et, notamment, engager des réformes qui pourraient éventuellement conduire à ce que des partisans d'un Taiwan

67

indépendant et séparé de la Chine puissent un jour se saisir du pouvoir. Une telle éventualité leur paraissait totalement inacceptable. Même si les choses n'étaient pas aussi évidentes en 1990, il est clair, rétrospectivement, que Lee Teng-hui, dès cette époque, et même avant, se faisait une idée assez précise de ce que devait être l'avenir de Tawan et qu'il entendait transformer la société taiwanaise dans un sens qui n'était sans doute pas celui que souhaitait alors certains membres du KMT.Sans méconnaître le fait qu'elles ont évidemment beaucoup évolué en fonction des circonstances au cours des douze années pendant lesquelles Lee Teng-hui domina la vie politique de Taiwan, on peut, à titre d'hypothèse, résumer de la manière suivante, les idées-force qui inspirèrent et conduisirent son action à partir de 1990. La première, celle qu'il s'efforça d'abord de mettre en oeuvre, concerne la démocratisation de la vie politique. Même Chiang Ching-kuo avait compris, à la fin de sa vie, que le régime autocratique et monolithique du KMT ne pouvait plus perdurer et qu'il était devenu nécessaire de le libéraliser. Lee Teng-hui souhaitait, toutefois, aller plus loin dans cette voie. Il voulait, notamment, que les titulaires de mandats publics soient non plus nommés mais élus et, de la même manière, que les membres des assemblées représentatives soient également élus par les citoyens de Taiwan. En un mot, Lee Teng-hui voulait faire de Taiwan un Etat pleinement démocratique, au sens occidental du terme. Il a toujours été conscient, de par ses origines taiwanaises, que les positions réciproques de Taiwan et de la RPC sur ce que devait être le destin de Taiwan par rapport à la Chine ne correspondaient pas à la réalité des faits. Sans remettre en cause, lorsqu'il accéda au pouvoir, le principe de la réunification, qui était au fondement

68

de toute la politique de Chiang Kai-shek et du KMT, aussi bien que de celle des dirigeants de Pékin, il lui semblait nécessaire de reconsidérer les modalités de cette réunification et de s'efforcer de trouver des solutions originales, qui tiendraient compte de la spécificité taiwanaise. En tout état de cause, il estimait impraticable et inacceptable ce qu'avançait Pékin, c'est-à-dire que Taiwan devienne finalement une simple province de la Chine. Cette forte conviction guida constamment Lee Teng-hui dans ses relations extrêmement conflictuelles avec les dirigeants de la RPC et permet de comprendre son refus persistant d'accepter le principe d'une Chine unique, représentée par la RPC, comme préalable à toute négociation avec Pékin sur l'avenir de Taiwan. Pour la plupart des Continentaux, surtout ceux de la première génération, la Chine reste la mère-patrie et la terre mythique des ancêtres. II n'en est pas de même pour Lee Teng-hui, pas plus que pour ceux dont la famille est installée à Taiwan depuis de nombreuses générations et qui ont perdu tout contact avec le continent. Toute sa sensibilité le persuade, au contraire, qu'il existe une identité taiwanaise, distincte de l'identité chinoise. Cette identité a été obscurcie, occultée, refoulée, en raison de la domination d'une idéologie étrangère qui a été imposée aux Taiwanais depuis 1945 par les Continentaux et le KMT. Ces derniers n'ont eu de cesse pendant toutes ces années de les contraindre à penser qu'ils étaient des Chinois, au sens national du terme, c'est-à-dire faisant partie de la nation chinoise. Or, les Taiwanais, s'ils sont ethniquement d'origine chinoise, ont subi beaucoup d'autres influences, notamment celle des Japonais, ont une histoire différente, une culture qui n'est pas exactement la même, des langues d'usage auxquelles ils tiennent... En d'autres termes, et très simplement, "être taiwanais" n'est pas équivalent à "être chinois", ce que corroborent toutes les études statistiques qui ont été faites à ce sujet.

69

L'une des constantes de la politique de Lee sera donc d'essayer de redonner aux Taiwanais ce qui leur appartient de plein droit et dont ils ont été injustement dépossédés. C'est ce qu'on a pu appeler le mouvement de "taiwanisation", ou ce qu'il a appelé luimême "la poursuite de l'identité", qui touche à tous les domaines, tant publics que privés, de la vie des habitants de Taiwan.

70

I - Les réformes institutionnelles

La « Table ronde sur les affaires de l'Etat»
Immédiatement après son élection, Lee Teng-hui convoque, en juin 1990, une « Table ronde sur les affaires de l'Etat ». Avant de prendre quelque décision que ce soit, il souhaite consulter les personnalités les plus représentatives du monde politique et de la société civile de Taiwan sur les principales réformes à mettre en oeuvre dans le domaine politique. Les débats portent essentiellement sur les amendements éventuels à apporter à la Constitution, notamment en ce qui concerne l'Assemblée nationale, le Yuan de contrôle et l'élection éventuelle du président de la République au suffrage universel. L'Assemblée nationale, avec les cinq Yuan: le Yuan législatif (parlement), le Yuan exécutif (gouvernement), le Yuan de contrôle (dont le rôle est assez proche de celui de la Cour des Comptes dans le système français), le Yuan judiciaire (dont le rôle, bien que plus étendu, s'apparente à celui du Conseil constitutionnel français) et le Yuan des examens (chargé de veiller à l'impartialité des examens de recrutement de la fonction publique, survivance de la tradition mandarinale de la Chine), est l'une des institutions fondamentales du système élaboré par Sun Yat-sen, qui a été entièrement repris dans la constitution de 1947. Son unique fonction est d'élire, tous les six ans, le président de la République et de procéder éventuellement à des modifications de la Constitution, ce qui se produit extrêmement rarement.

Formée essentiellement de parlementaires élus sur le continent, et donc d'âge respectable, qui bénéficient d'importants privilèges et d'allocations très confortables pour se réunir une fois tous les six ans, l'Assemblée nationale est évidemment la cible de critiques très acerbes et, au sein de la population, un objet de dérision et de moquenes. Le Yuan de contrôle, de son côté, qui est censé vérifier que toutes les procédures légales sont bien respectées par le gouvernement et l'administration, ne peut assurer pleinement cette fonction, étant donné la vénalité et la corruption qui règnent au sein du KMT. Il est donc également très critiqué et l'opposition demande sa suppresion pure et simple. Quant à l'élection du président de la République au suffrage universel, c'est une revendication qui trouve dans la population de plus en plus de partisans. D'une part, ils estiment que le chef de l'Etat, pour être représentatif de la volonté de la majorité, devrait être élu par l'ensemble des citoyens, d'autre part, son mode de désignation, alors en vigueur, par une assemblée de vieillards coupés des réalités, leur paraît de plus en plus inacceptab le. Cette « Table ronde» n'a pas de précédent. C'est la première fois, depuis l'établissement de la République de Chine à Taiwan que le pouvoir sollicite l'avis de représentants qualifiés du monde politique et de la société civile sur les problèmes les plus importants qui se posent au pays. Comme on pouvait, toutefois, s'y attendre, étant donné le nombre des participants (plus d'une centaine) et leurs origines très diverses, aucun consensus ne fut trouvé et les débats s'achevèrent sans réelle conclusion.

72

Ils avaient cependant fait clairement apparaître qu'une très large majorité était en faveur de réformes, même si tous n'étaient pas d'accord sur leurs modalités. Par exemple, en ce qui concerne l'Assemblée nationale, sur 124 opinions exprimées, 44 étaient en faveur de sa suppression et 65 de sa transformation en un simple collège électoral. Lee Teng-hui avait donc obtenu une assez large approbation des forces vives de la société pour procéder à des réformes constitutionnelles et engager un large processus de démocratisation.

Première élection au suffrage universel de l'Assemblée nationale et du Yuan législatif
Le 20 juin 1990, quelques jours avant l'ouverture de la « Table ronde », le «Conseil des Grands Juges» (qui est l'organe suprême du Yuan Judiciaire), avait rendu un arrêt sur la « question constitutionnelle de la durée du mandat des députés vétérans de la première Assemblée nationale ». Il stipulait que pour bénéficier des compensations qui leur étaient offertes, les députés « vétérans» devraient démissionner avant le 31 décembre 1991, le gouvernement devant organiser avant la fin de l'année 1991 des élections générales destinées à renouveler totalement l'assemblée. L'hypothèque des « sièges à vie» était donc définitivement levée. En avril 1991, l'Assemblée nationale fut convoquée en session extraordinaire pour une première révision constitutionnelle extrêmement importante puisqu'elle devait mettre fin à la « Période pour la mobilisation et la suppression de la rebellion communiste ». Taiwan, après plus de trente ans, était encore

73

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.