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Les Allemands. Evolution de l'habitus et luttes de pouvoir aux XIXe et XXe siècles

De
591 pages

Ce livre est le dernier dont Norbert Elias a autorisé et contrôlé la publication avant sa mort, le 1er août 1990 à Amsterdam. Il tentait d'y comprendre l'incompréhensible : pourquoi tant d'Allemands, dans les années 1930 et 1940, ont-ils accepté l'extermination des Juifs et perpétré les plus effroyables cruautés ?
(...)
Elias refuse, à la fois, de l'assigner à un invariant psychologique – la propension sadique de certains individus – ou à un antisémitisme atemporel qui serait le propre de la tradition allemande. L'essentiel réside dans les conditions historiques qui ont rendu possible, dans l'Allemagne des années 1930 et 1940, le processus de "dé-civilisation", la levée des autocontrôles qui bridaient les affects de violence, ainsi que l'obéissance, jusqu'au dernier jour, aux maîtres nazis. Exercer une autorité arbitraire, absolue sur des victime haïes et stigmatisées, niées en leur humanité, était pour nombre d'Allemands une manière d'affirmer leur propre identité et de rendre tolérable leur soumission à l'autorité.
C'est là le constat essentiel de ce livre sombre, lucide et poignant.


Roger Chartier


Norbert Elias (1897-1990) a notamment publié aux Éditions du Seuil, dans "La Librairie du XXIe siècle", Mozart. Sociologie d'un génie (1991 ; "Points Essais", 2015) et Théorie des symboles (2015).


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e LA LIBRAIRIE DU XXI SIÈCLE Collection dirigée par Maurice Olender
Norbert Elias
Les Allemands Luttes de pouvoir et développement de l’abitus e e aux  et  siècles
précédé de Barbarie et « dé-civilisation » de Roger Cartier
Édition établie par Micael Scröter
Traduit de l’allemand par Marc de Launay et de l’anglais par Marc Joly
Éditions du Seuil
La traduction de cet ouvrage a été réalisée avec le soutien du Goete-Institut, financé par le Ministère des Affaires étrangères allemand, dans le cadre du programme franco-allemand de coopération avec la Fondation Maison des sciences de l’omme, Paris.
Titre original :Studien über die Deutscen. Mactkämpfe und Habitusentwicklung im 19. und 20. Jarundert
 original : 3-58-5998-3 © Norbert Elias, 989 © Norbert Elias Sticting, Amsterdam, 5
Cet ouvrage a été publié pour la première fois par Surkamp Verlag à Francfort-sur-le-Main en 989, et réédité en 5 en tant que volume  desGesammelte Scriftende Norbert Elias
 : 98---3- © Éditions du Seuil, mai , pour la traduction française
Pour les citations tirées d’Orages d’acier:, p. 8, 83, 8 et 85 Ernst Jünger,Orages d’acier, traduit de l’allemand par Henri Plard, Cristian Bourgois éditeur, 9, 995.
Pour les citations tirées deLe Lion et la Licorne: George Orwell,, p. 3 et 383 Le lion et la licorne : socialisme et génie anglais dans Essais, articles, lettres vol. II. Traduit de l’anglais par Anne Krief, Micel Pétris et Jaime Semprun. © Éditions Ivrea & Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, Paris, 996.
Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335- et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
www.seuil.com
Barbarie et « dé-civilisation » par Roger Cartier
Ce livre est le dernier dont Norbert Elias a autorisé et contrôlé  er la publication , avant sa mort, le  août 99 à Amsterdam. Il tentait d’y comprendre l’incompréensible : pourquoi tant d’Alle-mands, dans les années 93 et 9, ont-ils accepté l’extermination des Juifs et perpétré les plus effroyables cruautés ? La question qui abite le livre est, pour reprendre les termes de Hanna Arendt, celle de « la terrible, l’indicible, l’impensable banalité du mal ». Ce mal, Elias l’a souffert au plus profond de son être. Il dédicacera la deuxième édition de son livreÜber den Prozess der Zivilisationà son père et à sa mère : « À la mémoire de mes parents, Hermann Elias, mort à Breslau en 9, Sopie Elias, morte à Auscwitz en 9 ». Mais ce mal banal est aussi un défi lancé à la tèse qui sous-tend cette œuvre majeure (dont la traduction française est parue en deux 3 volumes :La Civilisation des mœursetLa Dynamique de l’Occident). Dans cet ouvrage, écrit en exil à Londres et publié à Bâle en 939, Elias définit l’istoire des sociétés occidentales depuis la fin du Moyen Âge comme celle d’une progressive pacification de l’espace social. La construction des États absolutistes, qui prétendent au monopole sur l’usage légitime de la force, oblige à une plus grande maîtrise des pulsions. Le resserrement des relations entre les individus, qui résulte d’une plus forte différenciation des fonctions sociales et qui est la condition même du pouvoir étatique absolutiste, implique nécessairement un contrôle plus sévère des affects et des émotions. Le « procès de civilisation » est donc l’incorporation dans les individus de mécanismes stables et rigoureux d’autocontrainte qui censurent les conduites inconvenantes, impudiques ou violentes. La « barbari-sation » des conduites des Allemands envers leurs victimes apparaît comme le plus cruel des démentis à la téorie proposée en 939. 7
les allemands Les Allemandsrassemble plusieurs essais où Elias s’efforce de rendre compte de la « dé-civilisation » qui a saisi l’Allemagne vouée à Hitler. Trois textes sont fondamentaux : « L’effondrement de la civilisation », écrit en 96-96 à l’occasion du procès d’Adolf Eicmann, « Civilisation et violence. Sur le monopole d’État dans l’usage de la violence et ses ruptures », une conférence prononcée e en 98 au  congrès de l’Association allemande de sociologie,et la longue introduction du livre, rédigée à la fin des années 98. Il faut leur ajouter, je crois, le capitre intitulé « Notes sur les Juifs en tant que participant à une relation établis-marginaux », qui figure dans les « Notes biograpiques » deNorbert Elias par lui-même. Les Allemandsest un livre où affleure la douleur dès la première prase : « Derrière les recerces qu’on va lire se dissimule à demi le témoin oculaire qui durant près de quatre-vingt-dix ans a vécu le cours de ces événements. » C’est aussi un livre où, appliquant à lui-même le modèle de connaissance élaboré et revendiqué dans 5 Engagement et distanciation, Elias tient à distance ses sentiments et construit une compréension « objective » de la trajectoire isto-rique allemande. Pour lui, le fait fondamental est le décalage qui caractérise, en sa différence, la construction de l’État moderne en Allemagne. À l’âge des États absolutistes européens, l’empire allemand connaît la fragmentation et l’antagonisme des souve-rainetés, imaginairement compensés par l’idéalisation mytique du Reic perdu. L’unification est tardive et résulte d’une guerre, celle de 8-8, gagnée par l’État militaire prussien. De là, avant et après l’unité, la perpétuation d’un modèle autocratique de l’autorité qui substitue à la délibération de la conscience l’évi-dence de l’obéissance au prince. De là, également, l’incorporation par la bourgeoisie, les classes moyennes ou les milieux étudiants des modèles étiques et des codes de comportement de la noblesse militaire. Elias en prend pour exemple le duel, pratiqué dans toute la société, et il rappelle dans un entretien que deux de ses profes-seurs augymnasiumde Breslau en portaient les cicatrices. L’émer-gence de l’État national est ainsi nourrie par une « romanticisation du pouvoir », qui idéalise la force et exalte la discipline. Les frustrations et les incertitudes de l’après-98 exacerbent l’écart entre la nostalgie d’une grandeur passée et perdue, et les umiliations qui résultent de la défaite. Les dommages infligés à laself-imageubrisdes Allemands, à ce qu’Elias nomme leur « 8
barbarie et « décivilisation »
nationale », sont une menace d’autant plus forte pour la République de Weimar que le contrôle étatique sur l’usage légitime de la force est, en Allemagne, récent et fragile. Sa confiscation par les nouvelles institutions démocratiques n’est acceptée ni par l’armée ni par les partis. De là, les violences décaînées par les corps francset les organisations paramilitaires. Alors qu’ailleurs en Europe, du fait de son ancienneté, l’État centralisé et unifié a écarté, dans une grande mesure au moins, le recours aux violences civiles, en Allemagne, celles-ci sont omniprésentes. À caque moment, elles défient l’autorité de l’État, ainsi privé de l’un de ses fondements essentiels : la monopolisation de l’emploi de la force, qui avait accompagné celle de l’impôt. C’est dans ce contexte qu’Elias situe la question qui ante son livre : pourquoi cette violence extrême, jusqu’à l’extermination, contre les Juifs allemands ? Pour répondre, il mobilise le modèle de la relation entreestablisedetoutsiders, entre abitants de vieille souce et marginaux, élaboré lorsqu’il était enseignant à Leicester, entre 95 et 96. Les Juifs allemands étaient mis en position d’outsiders par leur exclusion de certaines fonctions (dans l’armée, l’administration, la diplomatie) et la stigmatisation dont ils étaient l’objet. Pourtant, cez eux, le sentiment d’appartenance àla nation allemande était si puissant qu’ils ne pouvaient voir dansles antisémites virulents qu’une minorité méprisable. Leur confiance en l’État de droit était totale, tout comme la certitude de leur sécurité. En 938, les parents d’Elias lui avaient rendu visite à Londres. Malgré les supplications de leur fils, ils retournèrent en Allemagne. Son père lui déclara : « Que peuvent-ils me faire ? Je n’ai jamais fait de mal à personne, je n’ai jamais tout au long de ma vie enfreint la 6 moindre loi. » Et Elias d’ajouter : « C’était un Allemand . » Les Juifs allemands refusaient leur stigmatisation, revendiquaient l’égalité, récusaient leur condition d’exclus. Une telle attitude devint insupportable auxestablisedlorsque leur propre identité fut moins sûre d’elle-même. La propagande nazie se développa sur ce terreau, en donnant une définition raciale de l’identité nationale, en la garantissant par la dénonciation inlassable de ceux qui en corrom-paient la « pureté ». Ainsi se trouvaient mises en place les conditions de l’acceptation, ou du désir d’élimination, des « ennemis » de la nation. Leur désu-manisation justifiait, s’il en était besoin, les infinies cruautés qui 9
les allemands
pouvaient et devaient leur être infligées. Le livre d’Elias est ainsi une puissante contribution à l’interprétation de l’extermination. Il la comprend, d’abord, à la manière de Raul Hilberg , comme la restauration dans le Reic national-socialiste du monopole étatique sur la violence. C’est ce monopole qui rend possible l’organisation administrative et « tecnocratique » de la Soa. Le crime impen-sable ne doit être ni décrit ni nommé. Il doit être accompli parses multiples exécutants sans émotion, dans une froide division des tâces et une parfaite conformité à la volonté de l’État, incarnée par celle du Fürer – ce qu’Elias nomme « le désir de soumission ». Toutefois, l’extermination ne fut pas seulement le résultat d’une macinerie rationalisée et bureaucratique. Comme l’ont rappelé 8 les livres de Cristoper Browning et de Daniel Goldagen , elle s’est accompagnée, en tous ses moments, dans toutes les institutions du génocide, du décaînement des plus abominables brutalités, de l’absence absolue de compassion, du désir permanent, obsédant, de faire souffrir. Des milliers d’« ommes ordinaires », comme écrit Browning, ont participé de cette entreprise de cruauté. Comment le comprendre ? Elias refuse, à la fois, de l’assigner à un invariant psycologique – la propension sadique de certains individus – ou à un antisémitisme atemporel qui serait le propre de la tradition allemande. L’essentiel réside dans les conditions istoriques qui ont rendu possible,dans l’Allemagne des années 93 et 9, le processus de « dé-civilisation », la levée des autocontrôles qui bridaient les affects de violence, ainsi que l’obéissance, jusqu’au dernier jour, aux maîtres nazis. Exercer une autorité arbitraire, absolue sur des victimesaïes et stigmatisées, niées en leur umanité, était pour nombre d’Allemands une manière d’affirmer leur propre identité et de rendre tolérable leur soumission à l’autorité. C’est là le constat essentiel de ce livre sombre, lucide et poignant :
Les Juifs devinrent les objets de aine privilégiés des couces sociales subissant une pression sociale considérable de la part de leurs supérieurs, tout en s’identifiant à ces derniers par le trucement de leurs idéaux, c’est-à-dire du système de croyances nationaliste qu’ils avaient en partage – de telle sorte que le ressentiment de ces couces intermédiaires, ne pouvant trouver aucun exutoire approprié vers le aut, se libéra sous une forme vengeresse vers le 10