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Les Alpes, enjeu des puissances européennes

De
352 pages
Pour bien comprendre la construction de l'union européenne, il faut réfléchir à l'histoire de l'occident chrétien dont les Alpes constituent l'épine dorsale. En 843, le partage de l'empire de Charlemagne, l'Europe, entraîne la fixation de la frontière Est de la France, sur les "Quatre-Rivières", c'est-à-dire l'Escaut, la Meuse, la Saône et le Rhône. A la lumière de la géopolitique et de la géostratégie, l'auteur tente de voir quelles furent les conséquences des guerres franco-autrichiennes sur le partage ethno-linguistique et culturel des Alpes? Ont-elles modifié la vie sociétale dans les Alpes? Celle-ci peut-elle avoir une influence sur l'élaboration de l'Union européenne en cours?
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LES ALPES, ENJEU DES PUISSANCES EUROPEENNES

L' Union européenne à l'école des Alpes?

Collection Histoire de la défense
dirigée par Sophie de Lastours

Cette collection se propose d'étudier les différents aspects qui composent I'histoire de la défense. La guerre, la technologie, la sécurité n'ont cessé de se transformer, de se construire et même de se détruire les unes par rapport aux autres. Elles sont en perpétuelle mutation. L'apparition de nouvelles menaces a toujours conduit les sociétés à tenter de s'adapter avec plus ou moins de succès et parfois à contre-courant des idées reçues. Des questions seront soulevées et des réponses données, même si beaucoup d'interrogations demeurent. L'histoire, le droit, la politique, la doctrine, la diplomatie, l'armement sont tous au cœur de la défense et interfèrent par de multiples combinaisons. Ces sujets contribuent à poser les défis et les limites du domaine de la défense à travers le temps en replaçant les événements dans leur contexte. On dit par exemple que dans ce XXIe siècle naissant, les guerres ~ntre Etats sont en train de devenir anachroniques au bénéfice de conflits tribaux ou religieux, mais seules des comparaisons, des études détaillées qui s'étendent sur le long parcours de l' histoire permettront de le vérifier.
~

Dernières parutions Jacques BAUD, Les forces spéciales de ['Organisation du Traité de Varsovie (1917-2000),2002. Amary CARRE de MALBECK, Le Cadre Juridique des opérations extérieures de la France aujourd'hui, 2002. Olivier POTTIER, Les bases américaines en France (1950-1967), 2003.

Honoré COQUET

LES ALPES, ENJEU DES PUISSANCES EUROPEENNES

L'U mon européenne

à l'école des Alpes?

Préface de Michel Chahloz

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L 'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37

10214 Torino ITALlE

-- -

En couverture: Siège de Vienne par les Turcs, en 1683. Arc montagneux étiré sur 1 200 km, les Alpes s'abaissent et se terminent à l'Est, au contact avec la vallée du Danube, à Vienne. Au delà, vers l'Orient, c'est la grande plaine de Hongrie où vinrent mourir les dernières vagues de conquérants. Ce fut le lieu de confrontation entre les Germains, les Slaves et en final les Ottomans. Ces derniers foi»
annexèrent pendant plus d'un siècle la plaine hongroise

En 1683, les Ottomans s'avancèrent jusqu'aux murailles de Vienne, avant-poste de la chaîne des Alpes épine dorsale de l'Occident chrétien, de l'Europe. Il fallu l'échec des assaillants à Vienne et la victoire du prince Eugène de Savoie, en 1697, pour aboutir à la paix définitive de Karlowitz (1699).
Ce tableau est un ex-voto offert au sanctuaire marial de Notre-Dame-de-la-Gorge (Haute Savoie), par le Savoyard Nicolas Revenaz, marchand agréé à la cour impériale, La chapelle est située dans le fond de la vallée des Contamines, au pled du Mont-Blanc. Cette offrande fut faite après la délivrance de Vienne, en 1683 (PhotoG. Maistre, Albertville).

- des musulmans.

au Dar el Islam

- « domaine

de la

@ L'Harmattan,

2003

ISBN: 2-7475-5120-2

Préface

L'Europe du XXIe siècle n'est pas née avec la monnaie unique qu'est l'Euro. Les Etats européens possèdent un long passé commun: une religion chrétienne, un art européen, un désir d'humanisme, une quête de frontières idéales, une volonté d'autonomies en matière de ressources économiques. Dans la longue durée, l'Europe possède ainsi une originalité commune, dans une large diversité d'expressions. Il revient à M. Honoré Coquet de replacer la grande famille Europe dans un contexte global avec toutes les difficultés d'écriture que cela comporte. Le pari était osé, mais il est tenu. Des annexes - qui à elles seules justifient l'achat de l'ouvrage - permettent de visualiser cette évolution. Des notes abondantes et fournies permettent de poursuivre des pistes de réflexion que le lecteur voudra tout de suite explorer. En effet, il n'était pas simple d'expliquer les multiples unions et fragmentations qui ont forgé l'Europe actuelle, résultat à la fois de fusions et de scissions. Pour remporter ce défi, l'auteur a brossé un contexte historique où interviennent les finances, la défense, les conquêtes, les langues, les idéologies, les expressions religieuses, les quêtes d'indépendance, les unions librement consenties. Toute la problématique européenne est résumée dans cette citation de Michel Foucher: «La contradiction géopolitiquefondamentale de l'Europe est de compter plus de nations ou d'entités ethnolinguistiques à vocation nationale - une cinquantaine - que d'Etats - trente-trois. En Yougoslavie, ily avait six ou sept entitéspour un seul

Etat. » (1) Chacune des puissances continentales a posé son regard spécifique sur l'Europe. Trop souvent nos contemporains ignorent les apports des Pays-Bas, de la Vénétie, de la Bavière ou de la Savoie, par exemple, à l'édification européenne. Cela est regrettable et cet ouvrage apporte une contribution essentielle à une meilleure compréhension de cette construction européenne que Charlemagne envisageait déjà, comme Henri IV ou comme Napoléon, ou encore comme les rois

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d'Autriche, de Germanie ou d'Espagne, notamment! Animés d'ambitions parfois communes, chacun avait toutefois envisagé des mises en œuvre qui rendent ses actions lisibles de façons fort différentes, selon les valeurs que l'on partage ou que l'on rejette. Le visage de l'Europe a été façonné aussi par sa géographie et donc les Alpes, cette épine dorsale de l'Europe. Ses grands bassins hydrographiques en témoignent: Rhénan, Danubien, Rhodanien.. .Avec cet ouvrage, nous suivons pas à pas l'élaboration de frontières qui n'ont pas été définies sur les mêmes bases, mais qui ont répondu aux préoccupations politiques du moment. Un élément fort structurant en faveur de l'Europe est l'humanisme. Le Moyen Age a été un vecteur puissant, à la source de différentes expressions d'un humanisme aussi bien religieux que laïc (d'ailleurs antérieur à la chrétienté et qui doit autant à la culture celte que grecque ou latine). L'humanisme n'est l'apanage d'aucun groupe de pensée. C'est un fonds commun qui a servi bien des causes: il y a eu cependant des humanismes aussi bien égoïstes (certaines formes de colonialisme, mais pas toutes: la romanité est un exemple) que philanthropiques (diffusion et respect de valeurs: deux mille ans de chrétienté avec ses « enfants» légitimes et illégitimes). L'humanisme a connu, lui aussi, une maturation lente avec différents levains: chrétien, culturel, linguistique, idéologique, philosophique avec les avatars historiques ou politiques qui ont accompagné leurs évolutions. Cependant n'en voir que les avatars serait une erreur, du parti pris. Le temps a épuré cet humanisme et il ne faut pas l'affadir, il restera ainsi riche de ces diverses composantes. Lui aussi n'est pas immuable mais évolue selon la sagesse ou l'absence de sagesse des hommes. L'Europe a, de par son passé, d'avantageux potentiels disponibles dans le présent pour celles et ceux qui sauront concevoir un avenir européen. Le cas de la Suisse, carrefour ethno-linguistique au cœur des Alpes, alimente inévitablement la réflexion quant à la construction européenne (2). En parler sans tomber dans des clichés est une mission réussie de la part de M. Honoré Coquet. La Suisse ne constitue pas un modèle valable pour tout état européen ou pour l'Europe, car la création de la Confédération helvétique a répondu à des besoins bien particuliers. A défaut de pouvoir être un modèle, elle reste cependant un exemple utile et riche en enseignements. Sa particularité est probablement d'être un système complexe qui s'est élaboré en fonction des circonstances plutôt que selon des idéologies! Des cantons - de constitutions politiques, de religions et de langues diverses - se sont unis afin d'atteindre des objectifs communs propres à une entité qui a grandi et

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s'est épanouie au cours des siècles. La réussite a dépendu de l'acceptation d'une fragmentation (voulue et bien définie) pour certaines tâches et d'une union sur d'autres. L'union dans le respect des particularismes a fait la richesse de ce pays. Cela ne s'est pas réalisé sans peine. Plus d'une crise interne et plus d'une pression externe au pays ont failli mettre à mal cet édifice, mais les bases étaient solides puisqu'il est toujours là. C'est une forme d'humanisme vécu qui laisse la place à chacun et qui exige le respect et la reconnaissance de l'identité de l'autre dans cette unité librement consentie. A cet égard, il est à souhaiter que l'Europe saura être cette gerbe de forces différentes, unies par le lien de la solidarité humaniste plutôt que par les seules contraintes économiques, militaires ou idéologiques, le tout dans un véritable esprit de liberté. V oilà le défi des actuelles démocratieseuropéennes! Que ce livre soit un outil de compréhension de l'Europe d'hier car l'intérêt que nous porterons à cette mémoire, nous permettra d'assurer un héritage démocratique commun sous le sceau de la liberté, l'égalité en droit et la souveraineté des peuples.

Pully, le 8 mars 2003 Michel Chabloz Général de brigade, chef état-major du Corps d'armée de campagne 1 et Directeur scientifique du CHPM, Centre d'histoire et de prospective militaires (Lausanne-Pully, Suisse)

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Introduction

Notre recherche est de caractère historique, pluridisciplinaire et à finalité prospective. Elle a été précédée par le premier grand colloque alpin, réuni à Milan en 1973 et ayant pour thème Les Alpes et l'Europe. Ce colloque fondateur eut divers échos, dont une deuxième édition, à Lugano, en 1985, sur un thème voisin: Les Alpes pour l'Europe. Les 23, 24 et 25 septembre 1999, une troisième réunion fut organisée cette fois à Grenoble, sous l'intitulé: Les Alpes, l'Europe, le Monde 1900-2000. D. Grange, organisateur de ce colloque international, indique que ce dernier avait pour but de confronter les universitaires dont beaucoup d'historiens et les chercheurs« avec les élus et les décideurs qui ont entre les mains le destin du monde alpin
et sont les artisans de ce qu'il deviendra dans lefutur» (1).

Pour ce qui nous concerne, notre démarche se veut être celle d'un communicantentre le cercle restreint des spécialistes et celui beaucoup plus vaste du grand public. A cette fin, nous avons réalisé une mise en perspective toute particulière d'informations dont la grande dispersion ne permettait pas une vue d'ensemble. Notre idée est que pour bien comprendre la construction de l'Union européenne en cours, il faut réfléchir à l'histoire de l'Europe c'est-àdire à celle de l'Occident chrétien dont les Alpes constituent l'épine dorsale. A cette fin, nous examinerons nécessairement et rapidement l'époque romaine puis nous aborderons l'étude des grandes turbulences qui secouèrent l'Europe et constituèrent la toile de fond de l'histoire et de la vie alpine. L'événement majeur, à l'origine de ces turbulences, eut lieu en dehors des Alpes, à Verdun. Verdun! Cette cité est essentiellement connue pour la guerre 19141918 et non pour l'événement de 843. Cette année-là pourtant, le partage de l'empire de Charlemagne, l'Europe, entraîne la fixation de la frontière Est de la Francie occidentale, la France, sur les « Quatre-Rivières », c'est-à-dire l'Escaut, la Meuse, la Saône et le Rhône (2). Ce sera la cause profonde d'un antagonisme franco-autrichien qui durera de la fin du XVème au début du XXème siècle,

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plus précisément jusqu'en 1918, soit pendant plus de 400 ans avec, pour théâtre d'opérations, la haute Italie et les Alpes. Pourquoi? Parce que le roi de France Jean le Bon, en concédant, en 1363, sur la Saône, l'une des rivières de la frontière Est, un grand fief tenu de la Couronne, la principauté de Bourgogne à son fils cadet, Philippe le Hardi, facilite la création d'un centre de pouvoir quasi indépendant. Celui-ci donne naissance à une dynastie de «grands ducs» qui, par alliances, héritages et acquisitions agrandissent leur domaine à l'ensemble des Pays-Bas d'alors (Belgique et Hollande actuelles) ainsi qu'au Luxembourg et à la Lorraine, autant de territoires hors de la mouvance des rois de France. En 1477, à la mort du dernier grand duc d'Occident, Charles le Téméraire, l'héritière, sa fille Marguerite, en épousant dans les Pays-Bas l'héritier de la Maison de Habsbourg, Maximilien (Annexe 45), accordait à celui-ci non seulement sa main, mais aussi un énorme héritage: la région la plus riche d'Europe. La Maison de Bourgogne, née en France et passant avec armes et bagages dans le Saint -Empire romain germanique, créait une situation conflictuelle. Les guerres d'Italie du début du XVIème siècle n'eurent pas de liens véritables avec elle. Par contre, lorsque Charles-Quint, Habsbourg d'Autriche, reçut en 1516 l'héritage espagnol avec toutes ses possessions italiennes, la situation devint intenable pour la France encerclée. Le point faible de la Maison de Habsbourg était l'Italie dont les portes d'accès, les cols alpins, tenus en grande partie par la Maison de Savoie, devinrent un enjeu européen. On voit, dès lors, quelle fut la géopolitique des deux adversaires. Pour bien comprendre leur géostratégie, il faut remonter à l'époque romaine et examiner les cheminements militaires tant par le travers, c'est-à-dire les grands cols, que par les rocades de la chaîne alpine et des pays voisins.
Géopolitique et géostratégie

D'une façon simplifiée, la politique [1Xeles objectifs,la stratégie recherche les mqyens de les réaliser. Ces moyens recouvrent le recrutement des hommes, leur équipement, la lo&istique, les itinéraires, le blocus et même le «nerf de la guerre », c'est-a-diie le financement. La stratégie, sur le plan militaire, concerne un plan de campagne par opposition à la tactique qui correspond à l'emploi des troupes sur le terrain lors de l'affrontement, la bataille. En tactique, l'unité de temps est le jour; en stratégie, c'est la semaine, le mois votre l'année. La géopolitique imJ?lique le rôle de la géographie. Elle inclut la notion d'espace vital, c'est-a-dire l'effacement ae frontières. Elle prend en compte des rivalités de pouvoirs sur des territoires. La géostratégie, sa fille, tmplique les moyens en synergie avec le terrain. Si certains conflits sont d'ordre religieux ou sont liés à des problèmes de sécurité, il demeure que les plus fréquents ont souvent un motif économique. Il s'agit soit d'augmenter les recettes fiscales assises sur des territoires nouvellement conquis, soit d'assurer des

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ressources (des matières premières, un facteur de production) ou, au contraire, un débouché, une extension de marche. Cela explique la logique de puissance qui sous-tend la géopolitique. Nous aborderons donc les aspects économiques et financiers, mal connus et pourtant à l'origine profonde de nombreux traités de paix entre pays Delliqueux mais exsangues après de longues guerres d'usure.

Nous réaliserons cette étude en faisant un choix thématique plutôt que chronologique. Pourquoi? Parce que raconter ne suffit pas, il faut expliquer, dégager des lignes de pertinence dans l'action (géostratégie) conduite après la fixation des objectifs (géopolitique) par les décideurs. Nous comprendrons mieux ainsi le fait que la géostratégie est assujettie à la pérennité des sites surtout en montagne, à la nécessité quasi permanente d'emprunts financiers, à l'obligation d'une conduite différente des opérations en plaine par rapport à la montagne, etc.: toutes choses qui méritent d'être examinées séparément afin de porter une meilleure appréciation sur les évènements. Ce choix a un inconvénient: il conduit à certaines répétitions dans les développements séparés relatifs à la géopolitique et à la géostratégie. En contrepartie, il est plus didactique. A la lumière de la géopolitique et de la géostratégie, nous tenterons de voir quelles furent les conséquences de la confrontation et des guerres quasi permanentes franco-autrichiennes. En particulier, quelle fut leur influence sur le partage ethnique et linguistique des Alpes? Ont-elles modifié la vie sociétale dans les Alpes? Ceci étant précisé et sachant que l'Histoire nous offre d'autant plus d'intérêt qu'elle permet d'éclairer le présent et d'imaginer l'avenir, nous nous demanderons si cette vie sociétale alpine peut avoir une influence sur

l'élaboration de l'Union européenne en cours?

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Avec l'original principe de subsidiarité, l'Union européenne tente de se réapproprier, de mauvaise façon, la démocratie de proximité des anciennes Communautés de vallées alpines, en particulier les LAndsgemeindepropres aux Waldstatten suisses pour ne citer qu'eux (4). Depuis le XIIIème siècle, époque à laquelle ces Communautés prennent corps, l'Histoire a connu des fractures liées aux guerres mais surtout aux traités de paix, lesquels traduisent un nouveau rapport de force et par conséquent l'évolution de la société. Sur un fond de féodalisme finissant, un statut de l'homme souffrant s'élabore progressivement. Les droits fondamentaux de la personne humaine donc universels, émergent puis s'affirment fortement. En fait, l'humanisme se développe en filigrane dans la structure sociétale et la conscience commune. L 'humanisme et son universalité
Notre approche de l'Europe en quatre dimensions n'a pas le profil, la logique strictement universitaire. Pour lui rendre une certaine homogénéité et donner aux lecteurs des points de repère qui

Il

leur permettent de placer les «Alpes en perspective» et aussi l'Europe dans sa réalité politique, stratégique, sociale et économique, il nous faut adopter une aémarche particulière. A cet eJf~t, nous avons tendu un fil directeur au travers des chapitres, sous forme de courts e 0sés en petits caractères italiques comme pour la présente rubrique 1). Nous y ex/?liquons brièvement le rôle sous-jacent, universel et de p 71 en plus l?regnant de l'humanisme us (principe de subsidiarité, droits des peuples, droits de l'homme, protection des minorités ethno-linguistiques et culturelles, l 'humanitaire) dont la première manifestation significative est la Paix d'Augsbourg (1555). Le lecteur saisira ainsi le lien entre les quatre disciplines, et la cohérence de nos propos apparaîtra mieux aepuis l'introduction jusqu'à et y compris la conclusion générale. (1) Les rubriques en petits caractères romains ne font pas partie du fil directeur. Elles explicitent seulement quelques points du texte.

Pour Ch. De Gaulle, l'Europe ne devait pas être une création purement mercantile, comme le rappelle J. Maillard (5). Elle devait viser à être le héraut d'une civilisation fondée sur la liberté, la solidarité, l'humanisme - appliquant son adage célèbre « il n'y a pas de querelle qui vaille que celle de l'Homme ». L'humanisme et son corollaire la démocratie s'imposent comme référents de plus en plus importants de l'action européenne et internationale (6). Notre approche de l'Europe, notre parti pris de relier des aperçus pluridisciplinaires a ses laudateurs, mais sera-t-il convaincant pour les autres? Nous l'espérons.

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1 - Géopolitique

L'Italie, soudée à l'Europe par la chaîne des Alpes, se prolonge dans la mer Méditerranée, vers l'Orient, par une étroite péninsule de mille kilomètres de long. La position géographique de celle-ci est telle qu'elle peut jouer aussi bien des influences venues d'outre-mer que de celles qui sont venues d'outreAlpes, en particulier celles de la France, de l'Allemagne et de l'empire austrohongrois. Les richesses de la haute Italie étaient, en y incluant celles de Venise, porte de l'Orient, plus ou moins équivalentes à celles des Flandres. Elles attirèrent marchands et militaires d'au-delà la barrière des Alpes. Jusqu'à l'effacement de l'Autriche-Hongrie, en 1866, sous les coups de boutoirs de la Maison de Savoie, l'Italie fut, quasiment en permanence, une pièce essentielle de la géopolitique et de la géostratégie des autres Etats européens. Les flux et reflux à travers les Alpes entraînèrent des modifications de frontières. Les populations voisines furent affectées dans leur mode de vie, en particulier dans leur langue. Des minorités se sont formées. Afin de bien comprendre l'apparition de celles-ci, nous étudierons d'abord la géopolitique relative aux Alpes et aux pays qui les jouxtent.

La gestation

de l'Occident

L'espace danubien, les Alpes, la Méditerranée. Le Danube part de la Forêt Noire et sur 2 850 kilomètres prend en écharpe d'Ouest en Est l'Europe dans la plus grande longueur en ouvrant des passages à travers des obstacles montagneux puis se jette dans la Mer Noire. Il constitue une voie transcontinentale gigantesque en drainant le piémont nord des Alpes. De nombreux affluents transversaux ouvrent au bassin danubien de nombreux débouchés: de la Bavière par le Main, le Neckar et la région du lac de Constance, on va vers l'Europe rhénane, les Pays-Bas et le plateau helvétique; les cols des vallées supérieures du Rhin, du Rhône et de l'Inn

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donnent accès à l'Allemagne du Nord; par la vallée de la Morava, proche de Belgrade, puis celle du Vardar, le bassin danubien communique avec Salonique, port grec de la mer Egée. Ceci pour ce qui nous intéresse (Cf. Annexe 1). A noter que la voie danubienne n'a pas le monopole des liaisons européennes estouest, lesquelles sont assurées également, au sud des Alpes, par la voie maritime méditerranéenne, plus apte aux transports massifs, unissant le Proche-Orient aux portes de l'Italie du Nord, rejoignant les routes alpines sudnord. Ce seront les voies essentielles utilisées par Venise au Moyen Age. De nombreuses confrontations entre peuples sédentaires de l'Ouest et cavaliers nomades et conquérants venus des steppes d'Asie ont fait du cours moyen et inférieur du Danube un axe stratégique et une ligne de défense couvrant les rives de la Méditerranée et les communications tenues par les puissances maîtresses du commerce maritime, à commencer par Rome.

Les bassins du Danube, du PÔ et du Rhin, voies de fixation et de passage au long des siècles Les populations parlant des langues indo-européennes commencent, à partir des steppes orientales, leurs déplacements vers l'Europe, après le IIlème millénaire av. J.-C. Une peuplade celte d'abord installée dans le bassin du Danube, entre Bohême et Bavière, se multiplie et se répand dans l'ouest de l'Europe entre le Ilème et le 1er millénaire av. J. C. En 390 av. J.-C., elle pénètre en Italie et brûle Rome, mais elle est repoussée. Elle s'installe dès lors dans le bassin du Pô. Entre-temps un petit peuple d'agriculteurs qui ne constituait, au milieu du Vlllème siècle av. J.-C., qu'un modeste «pays », le Latium, à l'embouchure du Tibre, établit la République de Rome en 509 av. J.-C. Elle durera cinq siècles (du VIème au 1er siècle av. J.-C.). Elle sera suivie par l'Empire qui se scindera en deux à l'avènement de Dioclétien (284). L'empire d'Occident durera également cinq siècles jusqu'à sa chute, en 476 ape J.-C. Durant toute la période romaine, le Danube a vécu de la vie du limes, à la fois frontière jalonnée de camps militaires et zone d'échanges avec le monde barbare. L'empire d'Orient se prolongera encore près d'un millénaire et, en 1453, sa chute marquera la fin du Moyen Age. A ce moment-là, en Occident, la langue latine aura évolué et donné naissance à la grande famille des langues romanes: l'italien, l'espagnol, le portugais, le français, le roumain, le provençal, le romanche et d'autres.

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L'émergence

de l'Occident

(843-1519)

L'Europe carolingienne: son éclatement et sa recomposition. Lors de la chute de l'empire romain d'Occident, à la fin du Vème siècle, de multiples peuples guerriers venant du Nord et de l'Est (Huns, Alamans, Goths, Francs, Vandales, Burgondes, Ostrogoths, Lombards, etc.) cherchent sans cesse de nouveaux horizons pour conquérir de nouveaux pâturages et pratiquer de nouveaux pillages. Les royaumes sont éphémères. Au début du VIème siècle, le royaume des Ostrogoths, une branche des Goths, s'est étendu des Balkans à l'Autriche actuelle et à l'Italie par-dessus les Alpes. Puis les Lombards recouvrent le royaume des Ostrogoths en laissant toutefois dans le sud de l'Italie quelques larges espaces aux Byzantins de l'empire romain d'Orient. Après une série de raids lancés, à travers les Alpes, sur la Gaule, les Lombards vaincus par les Francs doivent céder, en 574, à Gontran, roi mérovingien de Bourgogne et d'Orléans, les villes d'Aoste et de Suse avec leurs territoires respectifs (1). La frontière franque est déplacée vers l'Est. Elle est reportée du côté de l'à-pic des Alpes, aux goulets ou cluses, marquant l'entrée des vallées alpines du côté italien, là où commence la plaine du Pô. C'est un fait important. Ce royaume franc mérovingien dont la création remonte à la fin du Vème siècle, avec Clovis, s'orientera vers la constitution d'un empire avec la branche dynastique carolingienne à la fin du VIIIème siècle. En 772, Charlemagne commence la guerre contre les Saxons qu'il assujettit; puis, en 773-774, c'est le tour des Lombards. Charlemagne, à la tête d'un grand empire européen, assure les Etats de l'Eglise de la protection franque. Il donne une nouvelle légitimité, il prolonge l'empire romain. Après la mort de Louis le Pieux, dernier des trois fils de Charlemagne, cette Europe sera fractionnée, en 843, par le traité de Verdun: l'Europe future se dessine. Les trois petits-fils de Charlemagne se répartissent l'empire. A l'aîné, Lothaire 1er, vont les terres du patrimoine familial de la Lorraine auxquelles s'ajoutent les Alpes et l'Italie avec Rome. Ces possessions vont de la Mer du Nord à la Sicile en passant par la Bourgogne: c'est la Lotharingie encore appelée Francia media ou Europe médiane. Le puiné, Louis le Germanique, reçoit la partie Est ou Francia orientalis, et l'autre puiné, Charles II le Chauve, la partie ouest ou Francia occidentalis(Cf. Annexe 2). Ces deux derniers royaumes se distingueront désormais par la langue: parlers romans à l'Ouest, langues germaniques à l'Est. Les quelques quarante années suivantes voient de nouveaux éclatements et partages en fonction des alliances matrimoniales, des décès et des naissances chez les Carolingiens. Ce fractionnement de l'Europe, en

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particulier pour les parties ouest et centrale, allait marquer durablement les politiques et les lignes de partage du continent. Ainsi, la délimitation est de la France restera pendant tout le Moyen Age jalonnée par les Quatre-Rivières: l'Escaut, le sud de la Meuse, la Saône et le Rhône (Cf. Annexe 2). A l'est de cette ligne de démarcation, le germanique Othon 1er (936973) proclamé rex francorum à Aix-la-Chapelle, le 8 août 936, organise des marches pour protéger les frontières orientales germaniques des incursions slaves. Les conflits avec la France ont pour objet la Lorraine peuplée de Francs rhénans et la partie nord de l'ex-royaume de Lothaire 1er. Othon s'approprie ce territoire après la campagne militaire de 940. Il prend à Pavie, le 23 septembre 951, le titre de rex langobardorum(ou italicorum), à l'instar de Charlemagne. Othon envahit l'Italie (961-965) et étend dès lors son autorité sur les deux tiers de l'ancien empire carolingien. Le 2 février 962, il est couronné Othon le Grand, à Rome par le pape. Relayant l'empire carolingien dans sa prétention à assurer l'héritage de l'empire romain et donc à imposer aux autres royaumes chrétiens d'Occident un dominium mundi, il se veut le protecteur de l'Eglise et se considère comme le successeur légal de Charlemagne. L'Eglise soutient l'unité du royaume c'est-à-dire, le «Saint-Empire romain germanique », lequel constitue le 1er Reich (Cf. Annexe 3). A sa mort, en 973, Othon venait de passer près de dix ans de sa vie en Italie. En 1033, le royaume de Bourgogne (ou d'Arles), c'est-à-dire la partie sud de l'ex-royaume de Lothaire 1er, est incorporé à l'Empire, puis il éclate. C'est ainsi que se forment les principautés féodales de Provence, du Dauphiné, de Savoie et le comté de Bourgogne. Au cours des siècles suivants, les empereurs germaniques lancent à travers les Alpes de nombreuses campagnes militaires vers l'Italie. Avec l'effacement du Saint-Empire romain germanique, vers la fin du Xlllème siècle, la papauté triomphe dans le cadre de la querelle du Sacerdoce et de l'Empire et affirme des prétentions théocratiques, tandis que les riches villes marchandes italiennes, entre autres Gênes et Venise, s'érigent en cités-Etats. Du Xème au Xlllème siècle, de protecteur de l'Eglise et de l'Italie, l'Empire devient plutôt leur rival. Cette évolution entraîna la ruine de l'unité de l'Allemagne parce qu'elle engendra des siècles de vacance du pouvoir. Pendant trois siècles les empereurs allemands furent les premières victimes européennes du «mirage italien» et lui consacrèrent l'essentiel de leur temps. Ils durent, sans cesse, trouver des arrangements avec les puissances locales allemandes pour pouvoir mener leurs campagnes au sud des Alpes. Ces puissances y consentirent en gagnant chaque fois un peu plus d'autonomie. Lorsqu'en 1273, Rodolphe 1er prit le pouvoir, il renonça au rêve italien pour consolider l'Empire, mais il est déjà trop tard: le pouvoir politique appartient aux féodaux et le pouvoir économique aux villes. Le fractionnement était extrême. Pendant

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ce temps, la France, par contre, poursuit inlassablement l'élargissement de son pouvoir central. Le roi de France, Philippe VI, amorce une avancée à l'est de son royaume en achetant le Dauphiné en 1349. Une autre avancée sera réalisée au Sud quand, en 1481, Louis XI, s'empare de la Provence. Il est à noter que si la monarchie française agrandissait son royaume par de nouveaux territoires, elle ne cessait de s'affaiblir par le système des apanages de duchés aux frères du roi pour les doter. Sur la frontière de la Saône, face au comté de Bourgogne, mais au sein du domaine royal, le reste de l'ancien royaume des Burgondes (fin du Vème siècle) formait le duché de Bourgogne. Celui-ci est concédé, en 1363, par le roi Jean le Bon à Philippe le Hardi, son fils cadet (1363-1404). Ce sera le début d'une politique indépendante et l'émergence d'une dynastie, la Maison de Bourgogne. En 1369, Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, épouse Marguerite de Flandres. A la mort de son beau-père, il lui succède dans son comté (1384) récemment accru de la seigneurie de Malines. La lignée dynastique, par mariage, héritage et acquisitions agrandit le domaine quasiment à tous les PaysBas (Hollande et Belgique actuelles). Charles le Téméraire (1467-1477) y ajouta quelques conquêtes. Après s'être efforcé de vassaliser la Savoie, il tenta de souder les deux blocs constitutifs de son Etat en un seul ensemble géopolitique pour reconstituer l'axe lotharingien (Cf. Annexe 4). Finalement, il subit des échecs militaires successifs: en 1474-1475, devant Neuss, en Suisse, où une armée de Confédérés, en accord avec Louis XI, le défit à Grandson, le 2 mars 1476 et à Morat le 22 juin et , enfin, près de Nancy où il trouva la mort en 1477. La fille du Téméraire, Marie, héritière de la Bourgogne refusa de se soumettre. Elle épousa, en 1477, Maximilien de la Maison des Habsbourg, héritier présomptif de l'empire germanique qui parvint à repousser les armées de Louis XI. Pour les Habsbourg, la mainmise sur les Pays-Bas représentait le début d'une envolée généalogique qui connut son apogée un demi-siècle plus tard avec le couronnement de Charles-Quint. A la fin du XVème siècle, la France sortait de deux cents ans de guerres continues contre les féodaux et les Anglais. Elle y avait acquis une prééminence sur de vastes territoires et une certaine unité, à l'inverse de l'Allemagne, morcelée. C'est à ce moment-là qu'à son tour elle cède au mirage italien. Elle lance en Italie plusieurs campagnes militaires en prétextant, au départ, la revendication de l'héritage de la maison d'Anjou, le royaume de Naples, cette survivance d'une expédition militaire, en 1266, de Charles d'Anjou, financée par le pape Urbain IV contre Manfreid représentant le Saint-Empire romain germanique. Charles VIII prend Naples en 1494. Puis de 1498 à 1512, Louis XII reprend l'offensive comme héritier des Visconti. Par ailleurs, les Habsbourg qui émergent s'intéressent aussi à l'Italie et tentent de conquérir, en

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1508, la Terre Ferme contre Venise. Aussi, face à ces conquérants, le pape Jules II fonde avec l'Espagne, Venise et la Suisse, en 1511, la «Sainte-Ligue pour la libération de l'Italie» et chasse les Français en 1512. François 1er reconquiert le duché, en 1515, par la victoire de Marignan sur les Suisses. Pourquoi un tel intérêt européen pour l'Italie?

L'Italie, marchepied du fabuleux Orient Le morcellement politique de l'Italie et les nombreux conflits entre les petites principautés qui en résultent conduisent celles-ci à faire souvent appel aux puissances, aux princes étrangers à la péninsule pour servir leur ambition du moment. Souvenons-nous de l'expédition de Charles d'Anjou financée par le pape. Pour ces étrangers, l'Italie et surtout Venise, étaient la porte de l'Orient lequel, tel un mirage (2), fascine les princes européens. De fait, dès que les productions agricoles et artisanales et les échanges se développent en Occident, au Xllème siècle, deux régions demeureront, jusqu'à la fin du Moyen Age, les grands foyers économiques de l'Europe: le pays flamand de la Bourgogne qui en plus de sa production textile est un centre d'échanges dans les mers septentrionales (draps, fourrures, ambre gris, cire, miel, blé, etc.) ; l'Italie du Nord et surtout Venise qui font commerce avec les pays riverains des mers méridionales mais aussi avec l'Orient (soieries, drogues médicinales, parfums, matières tinctoriales, pierres précieuses et surtout les épices) . Venise s'est développée sous la protection de Byzance. Lorsque celle-ci ne paraît plus en mesure d'assurer la sécurité méditerranéenne, Venise la remplace: c'est la signification majeure de l'événement capital de 1204, c'est-à-dire la prise de Byzance par la 4ème croisade. Les marchands de Venise réussissent à percer l'épaisseur du continent, en particulier celle des Alpes. Ils s'imposent grâce au sel que la lagune produit et qui est une denrée fondamentale tant pour les hommes que pour les animaux. L'offre conjointe de produits orientaux séduit. Les Vénitiens et les Gênois se livrent une concurrence acharnée, que d'aucuns qualifient de guerre des épices. Au Xllème siècle, les produits de l'Orient pénètrent en Europe par l' axe Venise/Bruges. Mais le voyage complet durant quatre mois, les Vénitiens et les Flamands s'accordent pour se retrouver périodiquement, à mi-chemin. Ainsi naissent, en France, les foires de Champagne qui «pendant plus de deux centsans seraient, our l'Occidentmédiéva~cequ'au XIXème sièclela CitY de I-ondresfut p au monde capitaliste: les grandes régulatricesdes transactions internationales» (3). Pendant près de deux siècles, grâce à cet axe Venise/Bruges, la langue française devenue la langue des affaires connaît un grand essor. Pour satisfaire l'Egypte qui manquait de métaux, les Vénitiens furent à l'origine d'une remise en activité d'anciennes mines en Saxe, en Bohême et en

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Styrie d'où l'on extrayait de l'argent, du cuivre et du fer. Ainsi « après cellede 11talie et de la France, l'heure de l'Allemagne allait vraiment sonner» (4). Les marchands allemands (5) acheminent à travers les Alpes, par le col du Brenner ou du Tarvis, les métaux qui sont stockés et négociés au Fondacodei Tedeschi,un vaste entrepôt construit à Venise, en 1318. La réouverture des mines métalliques déclenche une riposte de la part de Gênes. Les guerres de Flandres coupent, à partir de 1296, les relations entre la Champagne et la Flandre; de plus, l'annexion de la Champagne au domaine royal entraîne un accroissement de la fiscalité. Tout cela fait que, en 1297, Gênes envoie un convoi de galères vers Bruges en passant, pour la première fois, par l'océan atlantique. Son succès eut un grand retentissement. La grande artère économique de l'Occident, le trajet continental Venise/Champagne/Bruges perdait désormais son monopole. Par ailleurs, les fluctuations économiques des villes italiennes et flamandes ainsi que la guerre de Cent Ans, dès 1337, feront que le faisceau de routes de cet axe sera rejeté plus à l'Est vers les Allemagnes. Après 1350, les recettes des péages chutent (6) Le trafic franchit le col du Mont-Cenis, en Savoie, puis rejoint Chambéry et Genève et se poursuit en direction du Rhin par Berne et le plateau suisse. Il y a basculement d'itinéraire. Les foires de Genève prospèrent pour atteindre leur apogée entre 1400 et 1460. Toutefois, une nouvelle géopolitique prend forme au profit de Berne. Finalement, la route
« aura fait tomber le Pqys de Vaud dans l'orbite bernoisepour deux siècles et demi. Ce fut assurément lepoint de départ de laformation de la Suisse romande» (7). A l'échelle de la Confédération helvétique, les transits internationaux s'orientent nord-sud et profitent pour une large part au col du Saint-Gothard. Ainsi, la vieille querelle Gênes/Venise rebondit sans arrêt. En 1381, Gênes vaincu militairement, renonce à courir les mers et s'occupe essentiellement d'affaires bancaires. Le XVème siècle est le grand siècle de Venise qui va être confrontée aux querelles des deux grandes familles de l'Europe. Venise face à l'antagonisme de la France valoisienne et de l'empire d~utriche habsbourgeois. Les échanges des pays continentaux avec Venise s'effectuent par plusieurs voies franchissant les Alpes qu'utilisent également les nombreux pèlerins que Venise achemine en Terre Sainte. Cette activité vaut d'ailleurs à Venise le titre de « Cité apostolique, cité sainte et vraiment heureuse », mais, surtout, elle lui rapporte beaucoup d'or. En Italie délivrée, de fait, de la tutelle impériale allemande depuis 1250, les petits Etats se regroupent. Vers 1450, l'essentiel est fait: au Nord, la Maison de Savoie a obtenu le titre ducal en 1416 ; au Sud, la Maison d'Aragon recrée, en 1443, l'unité des Deux-Siciles au détriment des Angevins. Par ailleurs, les communes ont cédé la seigneurie aux princes

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capables de s'assurer les services coûteux des chefs de mercenaires, les Condottieri. Il en est ainsi de Venise, de Milan dont le Condottiere Francesco Sforza est duc en 1450, et de Florence dont Cosme de Médicis étend le territoire à toute la Toscane, sauf Sienne. La paix de Lodi, conclut en 1454 entre ces trois Etats, rend les Vénitiens maîtres du Frioul, de Trévise, Padoue et Vérone, qui s'ajoutant à quelques conquêtes antérieures, constituent la Terre Ferme jouxtant la ville et sa lagune. Quant à l'Occident chrétien, à part Charlemagne pendant un bref moment, aucun chef séculier n'a pu s'y imposer. En fait, c'est « un assemblage hétéroclite de minuscules royaumes et de principautés, de seigneuriesfrontalières et de citésEtats» (8). Sous un certain angle, ce sera un avantage: l'existence de rivalités va entraîner une forte émulation qui stimulera la recherche de perfectionnements militaires - d'où une synergie payante avec les innovations technologiques et commerciales qui jailliront conjointement. Ce sera en particulier le cas pour l'artillerie en liaison avec la métallurgie. Ce contexte favorisera la libre entreprise, la concurrence et la croissance de l'efficacité économique et militaire qui au fil des siècles allaient placer le continent à la tête du reste du monde. On notera que cette Europe, longtemps assaillie au Sud par les musulmans, ressentira durement la chute de Constantinople en 1453. Ce sera la fin de l'empire d'Orient. L'Occident chrétien
La conquête de Constantinople par les Turcs provoque l'appel à une nounelle croisade lancé par le pape Pie II. Cet appel ne trouve aucun écho auprès des princes ae la cliretienté. Par ailleurs, en Espa~e c'est la fin de la reconquête sur les Maures. Dès lors, l'Occident et la chrétienté deviennent une seule et même entité.

A l'heure où s'affirme la montée de la puissance ottomane à l'Est, et adantique, à l'Ouest, Venise se trouve entraînée au coeur des conflits européens. A partir du début du XVlème siècle, la confrontation entre l'empire d'Autriche habsbourgeois et la France valoisienne sera le problème central de l'Occident pour le dominium mundi chrétien avec comme enjeux essentiels: les Alpes et l'Italie où se trouve le Saint-Siège. Que représente alors cet empire d'Autriche?

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L'ascension

de l'empire d'Autriche

(1519-1659)

Un siècle et demi de guerres épuisantes Quelques mots sur l'origine de cet empire. En 1273, Rodolphe de Habsbourg est élu roi de Germanie. Il est le chef d'une Maison possessionnée en Suisse alémanique et en Haute-Alsace, au coeur de l'ancien royaume de Lotharingie. Le centre de gravité de ses domaines était l'actuel canton d'Argovie (Aargau) et plus précisément le château fort de l'Epervier (en allemand: Habischburg, ce qui donne par contraction: Habsbufl) (1) (Cf. Annexe 5). Renonçant, dans l'immédiat, aux chimères italiennes il porta ses efforts sur l'est de la Germanie et fit ainsi de l'Empire une monarchie essentiellement allemande. Après deux campagnes militaires (1276-1288), il acquiert l'Autriche, la Styrie ainsi que la Carinthie et la Carniole, compléments naturels de la Styrie. Ces provinces alpines sont très proches de la mer Adriatique. En 1363, c'est l'annexion du Tyrol qui «... revêtait une importance
stratégique considérable, puisque les Habsbou1l,possédaient désormais les provinces alpines et que leur domaine s'étendait des Vosges aux Carpates. Ils étaient maîtres de la frontière méridionale de l'Empire, contrôlant les passages vers l'Italie. Rodolphe IV fut, en effet, le premier Habsbou1l, à mener une politique italienne, étendant son autorité sur le Frioul et

l'évêchéde Trente» (2). En 1382, le domaine s'accroît de la bourgade de Trieste menacée par la République de Venise et qui recherche un protecteur. Cette fois, le domaine a un débouché, certes modeste, sur la mer Adriatique (Cf. Annexe 6). Craignant pour leur liberté traditionnelle, les Waldstatten c'est-àdire les trois cantons forestiers suisses des Alpes centrales (Uri, Schwyz et Unterwald) (Cf. Annexe 7) concluent un pacte perpétuel de défense, « le Pacte de 1291». Une situation conflictuelle entraîne l'intervention militaire des Habsbourg qui subissent une sanglante défaite devant les Waldstatten, en 1315, à Morgarten. Les adversaires des Habsbourg s'associent alors à la confédération des Waldstatten (Lucerne en 1332, Zürich en 1351, Glaris et Zoug en 1352, Berne en 1353). Les Confédérés infligent une nouvelle défaites aux troupes habsbourgeoises à Sempach, en 1386, puis à Nafels, près de Glaris, en 1388. Dès lors, c'est l'effacement des Habsbourg du plateau suisse. Ceux-ci seront définitivement repoussés vers les Alpes orientales et le bassin danubien quand, en 1415, les Confédérés, Berne en tête, s'emparent de l'Argovie, berceau des Habsbourg, devenue entre-temps un formidable noeud routier et commercial (Cf. Annexe 7). Frédéric III d'Autriche cherche à garantir les frontières occidentales de l'empire menacées par les prétention du Valois Charles le Téméraire. Aussi, en 1473, à Trèves, il conclut les fiançailles de son jeune fils, le futur Maximilien 1er

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avec

la princesse la plus riche de toute la chrétienté, Marie de Bourgogne, fille

de Charles le Téméraire. A la mort de ce dernier, en 1477, le mariage fondera une Maison de Habsbourg austro-bourguignonne dont le centre de gravité sera en Europe occidentale et qui disposera de larges moyens financiers. Le Français Louis XI, qui convoitait l'héritage du Téméraire, se brouillera avec Frédéric III. Cette mésentente entre les Maisons de France et d'Autriche durera près de trois siècles (3). A la fin du XVème siècle, Frédéric III parvint à acquérir du seigneur de Wallsee le port, encore modeste, de Fiume, qui assurait à la Maison d'Autriche un débouché supplémentaire sur l'Adriatique et
«préparait une expansion ultérieure dans cette direction» (4).

Le mariage bourguignon constitua pour l'avenir de la Maison d'Autriche une spectaculaire fortune. Il donna naissance à deux enfants: Philippe le Beau et Marguerite. Cette dernière, après avoir failli épouser Charles VIII, roi de France, fut mariée successivement à l'infant don Juan d'Espagne (1497) et, à la mort de ce dernier, au duc Philibert de Savoie (1501). Quant à Philippe le Beau, il épousa l'infante d'Espagne, unique héritière des rois catholiques après le décès de l'infant (Cf. Annexe 45). Ainsi l'habile combinaison matrimoniale et diplomatique se transforme en une fructueuse affaire pour la Maison d'Autriche (5). Cette union donna six enfants tous promis à un brillant avenir: Charles-Quint et Ferdinand 1er, Marie future reine de Hongrie, Eléonore future reine de France, Elisabeth future reine du Danemark, et Catherine future reine du Portugal. Toutes ces combinaisons matrimoniales, où les sentiments personnels des princes ne comptaient guère, favorisaient la création de conglomérats de provinces sans autres liens que la fidélité au prince commun. Même des unions consanguines étaient de mise alors que l'Eglise ne les eût pas tolérées chez de simples mortels (6). On comprend, dès lors, l'intérêt des guerres de succession. Que recouvre alors cet empire d'Autriche? L'héritage de Charles-Quint quand il prend le pouvoir en 1519 est représenté en Annexe 8. La carte montre combien le roi de France François 1er est encerclé. Dès lors, le royaume français n'aura de cesse de briser l'influence des Habsbourg en intervenant dans la péninsule italienne qui coupe l'empire en deux. La péninsule italienne et l'émergence de l'humanisme L 'humanisme fait son apparition en Italie au XIVème siècle. Ce retour aux valeurs de l'antiquité se confirme au XVlème siècle et est qualifié de Renaissance. Il traduit la volonté de voir clair dans un monde complexe,. d'où le développement de l'esprit critique, du libre examen Jace à une tendance au formalisme (Je l'Eglise. Les humanistes en appelaient« à l'homme contre les théories verbales, à l'esprit contre la lettre» (1). Un nouveau type d'éducation vise à développer la connaissance et l'autonomie de l'individu. En

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adoptant cette démarche, « ce n'est plus Dieu qui est honoré au travers de ses créatures, mais l'homme capable de penser et d'agir par lui-même» (2). En quelque sorte, la Réforme s'annonce. (1) FAURE P., La Renaissance, PUF, « Que sais-je? », 1999, p. 122. (2) de TEYSSIER F., BAUDIER G., La construction de l'Europe, coll. « Que sais-je? », n° 3535, 2000, p. 24.

A la suite de l'apparition de la Réforme - déclenchée, en 1517, par la révolte de Martin Luther contre les indulgences pontificales - la Chrétienté éclate en deux. La moitié nord de l'Europe soutient la Réforme protestante tandis que la partie sud appuie la Contre-Réforme catholique. Les Habsbourg sont d'ardents défenseurs du catholicisme. Aussi, aux rivalités dynastiques traditionnelles s'ajoute un élément supplémentaire: le conflit sur la doctrine religieuse.
La charité chrétienne ou la solidarité partiale Jusqu'alors, la foi présente un caractère uniforme l!0ur tous les chrétiens. La question de la séparation de la foi et de la loi, du spirituel et du temporel est véritablement posée avec force par Luther en 1519, I année de l'élection de Charles-Quint comme empereur. La foi n'est-elle pas individuelle? L'organisation de la chrétienté n'appartient-elle pas au prince? Ainsi lesprémices de la liberté de conscience apparaissent dans la mesure ou les croyances re{igieuses et morales ne sont pas du ressort de l'Etat. Avec la RéJorme, ce problème prend tout son sens. En ces siècles de domination spirituelle et politique de l'Eglise catholique en Occident, la solidarité se manifeste par la charité chrétienne essentiellement en faveur des pèlerins et des croisés. Contre les nouveaux « infidèles» issus de la Réforme ce sera l'alliance du glaive et de la croix: aucune miséricorde n'est accordée à ces mlforités jusqu'à la Paix d'Augsbourg, en 1555. Celle-ci sera la première granae étape de l'humanisme.

Cette période de 140 ans qui s'écoule de l'accession de Charles-Quint au trône impérial, en 1519, à la reconnaissance par l'Espagne de sa défaite au traité des Pyrénées, en 1659, sera marquée par la quasi permanence des guerres dynastiques et de religion. Un fait marquant: les conflits seront longs. La guerre avec les Turcs ressurgit sans arrêt tant sur terre que sur la mer Méditerranée pendant des dizaines d'années. A cet égard, l'Italie constitue une première ligne de défense pour les Habsbourg d'Espagne et l'on comprend que les Français, sous François 1er qui convoite l'Italie, se soient alliés de fait avec les Turcs contre les Habsbourg. La première série de conflits armés se focalise sur l'Italie qui tente les rois de France dès 1494 (7). Le passage dans la péninsule nécessite le

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franchissement européens.

de la Savoie

qui devient

donc

l'un

des pretnlers

enjeux

La Savoie, }'un des premiers enjeux européens
Le marquisat de Montferrat centré sur Casale et Acqui, et celui de Saluces centré sur Saluces et Carmagnole, jouèrent un rôle important dans la géopolitique française en Italie car ils seront les plus obstinés rivaux des Etats de Savoie au Piémont. Odon, fils d'Humbert 1er (vers 980-1048), fondateur de la Maison de Savoie, en épousant Adélaïde, de la famille des Ardoin de Turin, acquit du même coup Suse, Turin, de nombreuses terres au Piémont et le versant oriental du Mont-Cenis dont il possédait déjà le versant occidental. Il obtenait ainsi le contrôle du principal passage des Alpes occidentales. Par voie de conséquence, il s'attira la vindicte des Montferrat et des Saluces. En pratiquant la politique de bascule vis-à-vis des deux grandes puissances de l'époque, les Valois et les Habsbourg, les descendants d'Odon agglomérèrent, à partir de 1077, d'autres « pays» à leur territoire initial, le Bugey. Prenant en considération l'importance qu'avait acquise l'Etat savoyard, l'empereur germanique Sigismond de Luxembourg (1368-1437) l'érigea en duché, en 1416. La carte (Cf. Annexe 9) de la Savoie lorsqu'Amédée VIII prit sa retraite, en 1434, montre la situation à la fin de ce qu'on peut appeler la première grande étape de la constitution de la Maison. On remarque aussi la situation géostratégique particulière des marquisats de Montferrat et de Saluces. Après Charles VIII et Louis XII, François 1er (1494-1515/1547) franchit, à son tour, les Alpes. En 1519, les Espagnols et les Français se disputent Milan quand Charles-Quint est élu au trône du Saint-Empire. Bien que François 1er ait renoncé, en 1529, par le traité de Cambrai, à ses prétentions à l'hégémonie universelle (dominium mundi), il n'avait pas renoncé au Milanais. Il fit valoir, en 1535, les droits de sa mère, Louise de Savoie, sur le Piémont qui pouvait lui servir d'objet de troc. En 1536, il envahit Bourg-enBresse, Chambéry, la Tarentaise, la Maurienne, Turin, Pignerol et Coni. Le duc Charles III de Savoie ne gouverne plus qu'à Nice et Verceil où il s'est réfugié. Barcelonnette a été conquise par François 1er et les autres villes du comté de Nice, Sospel, Puget-Théniers, Tende furent disputées par les belligérants et subirent des vicissitudes diverses. Le Val d'Aoste s'était déclaré neutre. La Savoie allait-elle disparaître? Au Piémont, la guerre se prolonge; les villes passèrent des mains des Français à celles de Charles-Quint et réciproquement. Aussi, pour la première fois, la France conclut-t-elle une «alliance de revers» avec les Turcs «pour

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contrepezer l'excessive grandeur de la Maison d'Autriche» d'équilibre européen.

(8). Ainsi apparaît la notion

Guerres d'Italie : les Français et les Turcs. Si Charles-Quint n'a pas de mal à contenir les Français, sa tâche se complique néanmoins car les Turcs sont arrivés aux portes de Vienne dont ils ont fait le siège, en 1529. De plus, par mer, l'alliance entre François 1er et le sultan ottoman contre les Habsbourg conduit les deux premiers à regrouper leurs forces pour lancer, en 1543, l'assaut contre Nice alors savoyarde, certes, mais la Maison de Savoie a alors choisi le camp des Habsbourg. La ville céda mais le château tint bon. Par ailleurs, en Allemagne, le défi luthérien amène les troupes habsbourgeoises conduites par Charles-Quint à battre les principaux chefs protestants à Mülhberg, en 1547. Après 1555, le roi de France Henri II (15191547 /1559) s'allie au pape Paul IV, ennemi des Espagnols, et envoie François de Guise avec une grande armée pour conquérir le royaume de Naples. Ceci affaiblit le front de Picardie et facilite la victoire des Espagnols à SaintQuentin; ceux-ci conduits par le duc de Savoie, Emmanuel-Philibert passé au service espagnol, défont les Français le 10 août 1557, ce qui conduira au traité de paix de Cateau-Cambrésis. Finalement, les finances étant asséchées, aucun parti ne peut prétendre à l'hégémonie, aussi, de guerre lasse, les premières guerres de religion sont arrêtées par la paix d'Augsbourg en 1555. La paix d'Augsbourg de 1555. Unpremier grand geste d'humanisme (catholique) envers une minorité (protestantsallemands)
Ferdinand 1er, empereur d'Autriche et roi des Romains (1531), devenu l'homme des Electeurs allemands, souhaitait trouver un compromis avec les princes luthériens. Il négocia et signa, en 1555, la paix d'Au¥sbourg gui sanctionnait l'échec de la politique religieuse de son frere Charles-Quint qui abdiqua la même année. Dans chaque territoire de l'empire, le prince et lui seul choisit sa confession, mais ses sujets sont obligés de le suivre,. s'ils appartiennent à une autre confession, ils sont autorisés à émigrer. De fait, en gros, le limes romain marqua la frontière, les contrées jadis romanisées demeurantfidèles à la religion traditionnelle (1) (1) BERENGER J., Histoire de l'empire des Habsbourg, Fayard, 1990, pp. 168-169.

Elle sera suivi par le traité de Cateau-Cambrésis, en 1559 (9). Henri II renonce à la Savoie et à toutes ses prétentions italiennes. Ce traité ne mit pas complètement fin aux rêves italiens des rois de France. Par contre, l'ère de la

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prépondérance des Habsbourg d'Espagne s'ouvre en Italie; en particulier, ils contrôlent le Milanais
Le traité de Cateau-Cambrésis de 1559

Il mit fin à quarante ans de ~erre (1519-1559). Le véritable gagnant au traité de Cateau-Cambrésis, en fait deux fois vainqueur, sera Emmanuel-Philibert, duc de Savoie qui commandait les troupes espagnoles: vainqueur militaire à SaintQuentin et vainqueur civil en «recouvrant tous ses biens et ses tems, qu'il avait perdus es guerres en trente ans ... Outre plus il eutforce argent, il eut de bonnespensions et d'un côtéet d'autre» (1). Le monde chrétien se dislo9ue en Etats et, fait essentiel, les deux branches des Habsbourg se separent, l'autrichienne ne voulant pas suivre l'espagnole dans son catholicisme intransigeant et tmpérialiste. A noter que la tentative de reprise en mains, à la fois religieuse et politique, de Charles-Quint a abouti à la prise de conscience par les Etats, sous la houlette de la France, de la notion de l'équilibre,l'union des petits contre la domination d'un seul en Europe. Le traité de Cateau-Cambrésis est l'un des plus importants dans l'histoire de l'Europe, à laquelle il donnera pour plus d un siècle des frontières stables. If favorisera le développement de l'économie et de la culture vers des voies nouvelles. Certains éléments essentiels de }?uissance - extérieurs à l'Europe - sont déjà en place: « le doublemirage tndien et américain lance sur les routes maritimes, aventuriers, commerçants, missionnaires,soldatset capitaines» (2). (1) Brantôme, Les vies des grands capitainesfr:ançais, éd. Lalanne, t. III, 1867, p. 271 ; a~p. Marie-José, Emmanuel-Philibert, éd. Slatkine, 1995. (2) Livet G., L equilibreeuropéende lafin du XVème à lafin du XVIllème siècle,puf, 1976, p. 57

En Méditerranée, les Turcs ne relâchant pas leurs efforts, les Espagnols sont contraints, pour sauvegarder l'Italie position de première ligne, à mener des actions majeures contre l'empire ottoman si puissant depuis l'échec de l'expédition espagnole à Djerba, en 1560, jusqu'à la trêve finale de 1581, avec, entre temps, le siège de Malte par les Turcs, en 1565, la bataille de Lépante (près de l'île de Corfou) remportée, en 1571, sur les Turcs par les Espagnols et leurs alliés. Ces décennies de guerre, tant sur terre que sur mer, nécessitent des moyens financiers sans cesse accrus. Certes l'Espagne bénéficie de ses découvertes d'or et d'argent en Amérique du Sud que les « flottas» apportent à Séville, mais c'est insuffisant. Elle doit sans cesse inventer de nouveaux impôts et alourdir les anciens. C'est justement, outre la politique d'intolérance religieuse, l'alourdissement de l'impôt qui, dans les Pays-Bas sous domination des Habsbourg d'Espagne, transforme le mécontentement en insurrection.

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Les Pays-Bas espagnols et la guerre des Quatre- Vingts Ans (1568-1648). Face à la rébellion des Pays-Bas contre l'autorité espagnole, rébellion éclatant vers 1565, les Habsbourg déploient une armée commandée par le duc d'Albe qui contrôle le pays avec une main de fer. En 1568, des têtes tombent. Les provinces de Hollande et de Zélande entrent à leur tour dans le conflit qui d'abord localisé prend une dimension internationale. La guerre s'éternise sans grands résultats. L'Angleterre apporte aux rebelles hollandais un soutien militaire. En France, où, depuis 1562, sévit une guerre de religion, la Ligue catholique est soutenue par l'Espagne tandis que l'Angleterre et la Hollande prêtent main forte aux Huguenots. Sur mer, les corsaires hollandais et anglais traquent la flotte de ravitaillement des Espagnols vers les Pays-Bas. Aussi, l'Espagne doit-t-elle créer à partir de l'Italie, par voie de terre, le long des Alpes et du Rhin, une route de liaison vers le Nord. Plus que jamais, la haute Italie et la Savoie intéressent les Espagnols. Grâce à sa victoire de Saint-Quentin, en 1557, et au traité de Cateau-Cambrésis, en 1559, Emmanuel-Philibert récupère la partie de ses Etats occupée par les Français depuis 1536. Le fait d'avoir deux voisins aussi puissants que la France et l'Espagne, maîtresse du Milanais, le conduit à éviter de s'aliéner les Cantons suisses ;'il renonce au Pays de Vaud et rentre en possession du Chablais. L'invasion de la Savoie par les Français lui fait prendre conscience de la situation géostratégique défavorable de Chambéry. Il transporte sa capitale à Turin, en 1563. Il restaure son armée et sait faire respecter son indépendance à une époque où l'Italie n'est plus qu'une province espagnole. Il construit des forteresses aux frontières des Etats de Savoie. Contre la France, il fait entourer, en 1566, le fort de Montmélian de bastions; jeter, en août 1569, les fondements de la citadelle de Bourg-enBresse dite fort de Saint-Maurice; son fils, Charles-Emmanuel, élève, en 1597, le fort de Barraux non loin de Montmélian. Contre Genève et la Suisse, il fait construire, en 1569, le fort de l'Annonciade, près de Rumilly ; son fils continue, en 1589, en élevant le fort Sainte-Catherine dans le village de Songy aux portes de Genève, et un fort à Versoix, sur le bord du lac Léman. Contre le Milanais espagnol, il fait construire Santhia, Vercelli et Asti. Contre la Ligurie, il érige la forteresse de Mondovi. Il fortifie, en outre, Turin, sa nouvelle capitale, dans les années 1564-1565. En procédant ainsi, il transforme en glacis la Savoie et le comté de Nice devenus pays d'outre-monts. La Savoie, pays à cheval sur les Alpes, était devenue depuis la dédition de Nice, en 1388, un pays à vocation maritime (10). Aussi, au milieu de cette très étroite fenêtre savoyarde qui va de l'embouchure du Var au rocher de Monaco, Emmanuel-Philibert aménage un port dans l'incomparable abri marin qu'est Villefranche-sur-Mer. Il pousse les travaux, commencés en 1557, du fort de Montalban et de la citadelle Saint-Elme pour tenir à la fois le port et la cité

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de Nice. On se souvient de l'embossage dans la rade en eau profonde de Villefranche des navires turcs commandés par Barberousse, allié de François 1er qui, le 5 avril 1543, allèrent assaillir, sans succès, le château savoyard de Nice (11). Par la même occasion, il crée un arsenal et la première flotte de guerre savoyarde en faisant construire sur place, à partir de 1560, quatre galères. La flotte compta jusqu'à dix unités, mais faute de moyens financiers et d'emploi, trois galères seulement furent armées en permanence. Notons que ces galères prirent sur les Turcs, à la bataille de Lépante (1571), la revanche du siège de Nice. Après Amédée VIII, Emmanuel-Philibert sera selon certains auteurs le «second fondateur de la Maison de Savoie». Son successeur, CharlesEmmanuel, est énergique mais moins fin politique que son père. Il envahit Saluces qui avait été occupé par Henri II et annexé à la France par le traité de Cateau-Cambrésis. Il voulut soutenir les Ligueurs du Dauphiné et de la Provence, mais il se confronta à Lesdiguière puis à Henri IV. Après onze années de guerre, il dut signer la paix de Lyon, en 1601. Saluces lui fut laissé, mais Henri IV lui enleva la Bresse, le Bugey, le Valromey et le Pays de Gex, aussitôt intégrés au gouvernement de Bourgogne. Si les Français repoussent leur frontières vers l'Est, Charles-Emmanuel atteint l'un de ses buts politiques qui était d'élargir sa zone d'influence en Italie. Pendant ce temps, la guerre de Quatre-Vingt ans s'éternise sans véritable vainqueur. Finalement, Madrid, par le traité de Vervins, en 1598 année de la mort de Philippe II d'Espagne - renonce à toute intervention en France, d'autant que le traité sanctionne définitivement le partage de l'espace bourguignon: le duché de Bourgogne est séparé de son comté (la FrancheComté).
L'Edit de Nantes de 1598. Un deuxième geste d'humanisme catholique L'année de la paix entre l'Espagne et la France, celle-ci met fin aux guerres de religion en France par l'Edit de Nantes qui institue la liberté de conscience aux protestants et augure d'une politique de modération envers cette minorité.

En 1604, l'Espagne signe une paix de compromis avec l'Angleterre. Enfin, en 1609, elle négocie avec les rebelles hollandais et reconnaît, de facto, leur indépendance, puis, de jure, en 1648, par le traité de La Haye. Cette partie nord des Pays-Bas prend le nom de Provinces-Unies (Cf. Annexe 23). Ainsi, au début du XVllème siècle, l'Europe est composée de nations en situation d'équilibre des forces. Aucune ne peut prétendre à l'hégémonie. Toutefois, la guerre de religion demeure sourde. Depuis la Réforme

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protestante, l'Allemagne était partagée entre des territoires catholiques (surtout la Bavière, au sud-est) et luthériens (principalement la Saxe, au nord-est). L'équilibre avait été fixé, en 1555, par un traité, la paix d'Augsbourg. Les forces rivales, l'Union évangélique (fondée en 1608) et la Ligue catholique (1609) tentent chacune de renforcer leur position. L'étincelle jaillira en Bohême quand, en 1618, les protestants se révolteront contre leur nouveau maître catholique, l'empereur Ferdinand II (1590-1619/1637): c'est le début de la guerre religieuse de Trente ans (1618-1648). Elle finira en conflit général des puissances européennes. La guerre de Trente Ans (1618-1648). Les premiers succès reviennent aux forces impériales. Dans l'ombre, le cardinal de Richelieu crée des problèmes aux Habsbourg en particulier en Italie dans l'affaire de succession de Mantoue. Il recourt aussi à des opérations ponctuelles au Piémont et en Valteline pour intercepter le « chemin de ronde espagnol» qui conduit aux Pays-Bas. Les conflits s'égrennent sans que rien de décisif ne soit acquis. Charles-Emmanuel se brouille avec Richelieu à propos du Montferrat. Richelieu envahit la Savoie en 1629 et franchit le pas de Suse. Charles-Emmanuel meurt et son fils Victor-Amédée signe, en 1631, la paix de Chérasco ; on lui rend la Savoie et le Piémont mais il doit céder Pignerol à la France. Dès lors, jusqu'à 1690, l'histoire de la Savoie est plus effacée et plus ou moins dans le sillage de la France. La France déclare la guerre à l'Espagne, en 1635. Les troupes françaises franchissent plusieurs frontières. En 1643, le duc d'Enghien, le futur grand Condé, taille en pièces, à Rocroi, les redoutables tierco, infanterie d'élite espagnole jusque là invaincue. Cette victoire eut un grand retentissement. Avec le traité de La Haye, en 1648, l'Espagne est contrainte à reconnaître l'indépendance de la nouvelle république des Pays-Bas septentrionaux c'est-àdire les Provinces-Unies. Puis toujours, en 1648, les traités de Westphalie sont signés: ils marquent la fin de la guerre de Trente Ans. La France s'agrandit de la haute Alsace (possession, jusqu'alors, de la Maison des Habsbourg). La Suisse, qui fait formellement partie de l'empire, verra son indépendance définitivement reconnue.
Les traités de Westphalie de 1648

L'un des aspects essentiels des traités de Westphalie est leur dimension religieuse. Ils confirment la paix d'Augsbourg de 1555 et intègrent les calvinistes Les traités de Westphalie en combattant toute monarchie universelle imposent aux puissances européennes l'idée qu'elles doivent s'équilibrer: l'Europe aevient un ensemble d'Etats disposant de frontières précises et reconnues intemationalement, aucun n'ayant la

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suprématie, ni le droit d'intervenir dans les affaires intérieures d'un autre Etat Ainsi naquit la notion de non-ingérence. Deux pays bénéficient de ces nouvelles dispositions, à savoir les Provinces-Unies et la Suisse. Ces traités mettent en oeuvre l'emeloi d'une méthodologie diplomatique qui vise à substituer le dialogue a la force des armes. Ils annoncent le «Concert européen », voire la construction européenne et constituent la pierre angulaire sur laquelle va se construire l'Europe pendant un siècle et demi c'est-à-dire jusqu'à 1797 date du traité de Campo-Formio obtenu par Bonaparte. Deux autres aspects essentiels des traités sont la pérennisation de la division des deux branches des Habsbourg et l'échec des tentatives impériales pour transformer l'Allemagne en Etat unitaire et catholique. L empire affaibli aura tendance à se replier davantage sur la monarchie autrichienne et à la fortifier pour accroltre sa puissance. L'Italie demeure, quant à elle, toujours sous la domination espagnole. Il faut attendre la fin de la guerre de succession d'Espagne, en 1713, pour qu'elle change de maître.

Les calvinistes: une nouvelle minorité qui/ait l'objet d'un geste humaniste. Les traités de Westphalie confirment la Paix d'Augsbourg et y intègrent une nouvelle minorité, [es calvinistes. La liberté de la pratique religieuse est garantie,. le prince territorial a toute latitude de tolérer ou non des sujets ne pratiquant Ras son culte, mais il n'a pas le droit de les priver de leurs droits, âe les expulser, ou de les empêcher d'émigrer. Les traités de Westphalie représentent l'un des premiers essais ae tolérance d'Etat.

Puis ce sera le traité des Pyrénées, en 1659, entre l'Espagne et la France.
Le traité des Pyrénées de 1659

L'Espa~e ne signa pas le traité de Westphalie. Après une décennie d'nostilités, elle fut défaite par Turenne à la bataille des Dunes, près de Dunkerque, en 1658. Ene est alors contrainte, en 1659, à signer, avec la France, le traité des Pyrénées qui sera pour elle lourd de sacrifices territoriaux. C'est à ce moment que sera définie la politique dite des «eaux pendantes» appelée plus tard «politique des versants» à propos de la fixation des frontières en montagne. On se cale désormais sur la ligne des crêtes; finie l'ancienne notion de « marches séparantes ». L'ère de la domination des Habsbourg d'Espagne en Europe est terminée en 1659. C'est, en quelque sorte, une reconnaissance ae l'équilibre religieux et politique en Europe. C'est la fin de la chrétienté tene qu'on la connaissait au Moyen Age. Le pape et l'empereur ont dû en convenir et renoncer à rétablir l'unité.

Comme le précise J. Bérenger, l'empereur savait que désormais, il ne pourrait jamais diriger le Saint-Empire comme un véritable royaume (12). La prépondérance passe de l'Espagne à la France de Louis XIV jusqu'à vers 1678 (paix de Nimègue) puis aux Puissances maritimes jusqu'à la fin de la guerre de Succession d'Espagne marquée par le traité d'Utrecht, en 1713.

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L'Habeas corpus de 1679 ou la reconnaissance juridique des droits humains L'année suivant la paix de Nimègue, l'Acte d'Habeas corpus est établi en Angleterre pour les libertés de l'individu et de ses garanties. Si la preuve n est pas fournie, le magistrat donne ordre (Je libérer le prisonnier sans délai. «Cette loi dans le pays (sauf I'Ecosse) constituera pour les libertés des citoyens l'un des meilleurs remparts contre les abus du pouvoir... Elle deviendra un modèle pour tous les pays civilisés» (1). (1) LEGRAND J., Chronique de l'Humanité, Paris, 1990, p. 632, app. SAYEGH R., L'évolution millénaire des droits humains, éd. Academia Bruylant, Louvain, s. d., p. 63.

De tout ceci il faut aussi retenir que les années passant, tous les belligérants ont éprouvé de plus en plus de difficultés financières à soutenir leurs efforts militaires. Ils ont recouru aux expédients financiers les plus désespérés pour disposer du « nerf de la guerre ». Au lendemain du traité des Pyrénées, si l'équilibre géopolitique en Europe prévaudra, il n'en reste pas moins que l'Italie et les Alpes demeurent des enjeux.

L'équilibre

des puissances

européennes

(1660-1815)

Les guerres d'équilibre géopolitique en Europe En 1663, la France signe un important traité avec les cantons suisses qui lui permet d'améliorer ses recrutements militaires. Louis XIV a le souci d'élargir les frontières du nord de la France. Une première guerre lancée en 1667 n'aboutit pas. En 1689, la France affronte, seule, une nouvelle coalition, la Ligue d'Augsbourg. C'est l'impasse. Finalement Louis XIV décide de &apper l'adversaire principal: l'Angleterre. En 1692, il réunit une armée d'invasion de 24 000 hommes pour traverser la Manche, mais les «puissances maritimes» (l'Angleterre et la Hollande) anéantissent, début juin, la flotte française à la Hougue sur la côte est du Cotentin. La Savoie en profite pour ouvrir un &ont de diversion à revers et pénètre en Dauphiné, fin juillet. C'est, en 1692, le raid de Victor-Amédée sur l'Embrunais et le Gapençais. Finalement cette guerre usante et coûteuse amena les adversaires à conclure le traité de Ryswick, en 1697, lequel, mis à part quelques acquisitions accordées à Louis XIV, consacre le statu-quo antérieur. En fait, cette guerre de la Ligue d'Augsbourg de 16891697 a apporté quelques changements. En particulier entre l'Angleterre, les Provinces-Unies et l'Allemagne, la tradition s'établit d'empêcher la France de prendre pied dans les Flandres et la Rhénanie; en Flandres car c'est un danger

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direct pour l'Angleterre, en Rhénanie car celle-ci est un marchepied vers l'Allemagne. La pluralité politique de l'Europe a été réaffirmée. Le Roi-Soleil, sans négocier, occupe hâtivement les Pays-Bas espagnols, lorsqu'en 1700 son petit-fils monte sur le trône d'Espagne. La coalition européenne se reforme, en 1701 : ce sera le début de la guerre de Succession d'Espagne. Sur terre, les opérations durent. Sur mer, la prise de Gibraltar, en 1704, permet à la Royal Navy de contrôler la sortie de la Méditerranée, de couper en deux parties les ports et les flottes de la France et de l'Espagne. De guerre lasse, et comme d'habitude, on s'achemine aux traités d'Utrecht (1713) et de Rastatt (1714). D'une manière globale, l'Angleterre sort gagnante. Elle reçoit Gibraltar, Minorque, la Nouvelle Ecosse, Terre-Neuve, la baie d'Hudson. La recherche d'un équilibre européen oblige à des compensations qui conduisent à une situation complexe. Retenons que les Habsbourg n'ayant pu réussir en Espagne reçoivent, en compensation, les ex-Pays-Bas espagnols; leur hégémonie sur le Sud de la péninsule italienne est consacrée: ils contrôlent désormais le Milanais, le royaume de Naples, Mantoue, Mirandola, les présides de Toscane et la Sardaigne. En ce qui concerne la Savoie, Victor-Amédée II intervint dans les guerres de la fin du XVllème siècle (envahissement du Gapençais, en 1692) et du début du XVIIIème. Tantôt allié, tantôt ennemi de Louis XIV, il pratiqua une politique de bascule qui entraîna deux occupations de la Savoie par la France, l'une de 1690 à 1696, pendant la guerre de la Ligue d'Augsbourg, et l'autre de 1703 à 1713, pendant la guerre de succession d'Espagne. Le traité d'Utrecht lui rendit ses possessions, y ajouta le Montferrat, le Mont-Genèvre, la Sicile laquelle apportera la couronne royale au duché, ce dernier titre datant de 1416. En 1719, la Sicile sera échangée contre la Sardaigne. Dès lors, le nouveau royaume devint «royaume de PiémontSardaigne». Ainsi s'explique l'appellation d'Etats sardes dont la Savoie fit partie jusqu'en 1860. C'est le triomphe du concept d' «équilibre européen» qui allait dominer les relations internationales jusqu'à la première guerre mondiale.
Le traité d'Utrecht de 1713
Pour les clause territoriales relatives à la frontière alpine francosavoyarde on fait appel à la notion de politique des eaux pendantes issue du traité des Pyrénées de 1659 et qualifiée maintenant de «politique des versants». La France perd les escartons d'Oulx et de Chisone, c'est-à-dire son saillant oriental en Italie: le contrôle du Mont-Genèvre lui échappe. Cette nouvelle conception d'une frontière linéaire, marquée par un élément géographique fera date dans le droit international. Les clauses territoriales sont doublées de clauses commerciales. A cet égard, le traité d'Utrecht constitue un symbole; désormais joue la prépondérance des intérêts économiques qui se substituent aux facteurs dynastiques.

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A Utrecht, il y a deux gagnants: l'Angleterre et l'Empire. L'Angleterre parce qu'un nouvel équilibre sur le continent, garant de sa sécunté, lui permet de développer, en toute quiétude, ses activités maritimes, coloniales et commerciales sources de sa future richesse et donc de sa puissance. L'Empire parce qu'il reçut les Pays-Bas espagnols, puissance maritime et surtout les possessions italiennes des Espagnols. Il augmentait ainsi sa puissance continentale qui s'exerçait de la mer du Nord aux Carpates, ae la Bohême au détroit de Messine. La France ne J'0urra tenter de desserrer cette étreinte que par les victoires napoleoniennes de 1796/1797 en Italie et concrétisées par le traité de Campo- Formio de 1797.

Après 1715, la France est financièrement complètement essoufflée. Au début des années 1730, ayant assaini sa situation, elle envisage d'avoir, à nouveau, une forte influence sur les affaires continentales. En 1733, c'est la guerre de succession de Pologne qui amène l'Empire a négocier la paix de compromis de Vienne, le 18 novembre 1738. CharlesEmmanuel de Savoie annexe au Piémont la partie occidentale du Milanais, l'empereur en obtient la partie Est à laquelle s'ajoutent les duchés de Parme et de Plaisance. L'Espagne reçoit Naples et la Sicile; la France conserve la Lorraine (1) et François-Etienne, prince de l'Empire et candidat malheureux à la succession de Pologne est dédommagé avec la Toscane. Le domaine italien de la maison d'Autriche devenait plus homogène et par conséquent plus facile à défendre. Deux ans plus tard, en 1740, à la mort de l'empereur Charles VI, la France apporte son soutien au prétendant de la Bavière, tandis que la Prusse appuie celui de la Saxe. Dès décembre 1740/1741, Frédéric II, roi de Prusse, fait valoir des droits sur la riche Silésie et l'envahit. En janvier 1741, à Francfort, le prince électeur de Bavière, Charles-Albert, fut élu empereur et devint Charles VII. Ce fut un coup de tonnerre, la Maison de Habsbourg ayant jusqu'alors monopolisé cette charge. De guerre lasse, en juillet 1742, MarieThérèse signe, à Breslau, un traité de paix séparé avec Frédéric II et laisse la riche Silésie à la Prusse. Charles-Emmanuel III, suivant en cela l'exemple de son père Victor-Amédée II, continua sa politique de bascule. Il rejoignit MarieThérèse contre les Bourbon de France et d'Espagne. Il y eut une occupation espagnole en Savoie de 1742 à 1748 ; elle fut très dure. Elle épuisa le pays qui servit de base de ravitaillement à l'ennemi et de lieu de repos pour ses troupes. Charles- Emmanuel III jugea la Savoie indéfendable contre une attaque venant de l'Ouest, et l'abandonna à son destin. La mort inattendue, en janvier 1745, de l'empereur bavarois, Charles VII, changea la situation. Son fils, nouvel électeur de Bavière, se réconcilia avec Marie-Thérèse. La paix d'Aix-la-Chapelle, signée en 1748, rendit tous ses anciens territoires à Charles-Emmanuel III. On lui donna, en outre, à l'Est, la frontière de la rivière Tessin. L'Ossola qui avait été perdu en 1418, fut recouvré. Il s'agit là, en quelque sorte, d'une nouvelle

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grande occasion pour un prince de Savoie de positionner son pays au sein de l'Europe d'alors (Cf. Annexe 10) En fait, le traité d'Aix-la-Chapelle repose sur l'équilibre par la restitution réciproque des conquêtes. Toutefois, on note quelques exceptions: la Prusse gardait la Silésie et devenait ainsi, de par sa richesse économique, un Etat concurrent de l'Autriche. Ce fait fera naître l'envie d'une revanche chez les Autrichiens, d'autant qu'ils ont dû céder une partie du Milanais à la Maison de Savoie. L'émergence de l'économie et l'affirmation européen. La guerre de Sept Ans (1756-1763) du principe de l'équilibre

«Au XVIème siècle, la guerre économique double la guerre politique, elle en prend la relève ou la provoque» (2). Colbert fut-il le premier à passer à la pratique vis-àvis des Hollandais? En tout cas le traité de Ryswick du 21 septembre 1697 a été une victoire économique, voire une revanche pour ceux-ci: exemption pour leurs navires du droit de 50 sols par tonneau et droit de débiter le hareng salé en France et les pays conquis (3). Comme le suggère G. Livet, les actes diplomatiques mériteraient d'être revus: les historiens ont porté leur attention essentiellement aux clauses territoriales, peu aux problèmes de douanes et économiques. Ainsi, l'article X du traité d'Utrecht signé le 11 avril 1713 entre la France et la Savoie et qui reproduisait l'article VI du traité de Turin du 29 juin 1696 montre l'importance économique qu'il revêtait pour la dynastie et en l'occurrence pour Victor-Amédée (4). Cette clause économique fut , au moins, aussi contraignante pour le Dauphiné que la perte des territoires d' outremonts. Elle précisait « Le commerce ordinaire d1talie sefera et se maintiendra comme il était établi du temps de Charles-Emmanuel II ... par le chemin de Suze, la Savoie et Pont-

de-Beauvoisin ...» Les échanges commerciaux étaient détournés du MontGenèvre. Depuis des siècles, la Maison de Savoie s'efforçait de concentrer le trafic transalpin sur le Mont-Cenis au détriment du Simplon et du MontGenèvre. Du côté des Habsbourg, Marie-Thérèse avait mal accepté la perte de la Silésie envahie par la Prusse, en 1741, et qui avait conduit au traité de Breslau de 1742. Il faut préciser que cette riche contrée industrielle et très peuplée
fournissait au moins 20
%

des recettes régulières

du gouvernement

de Vienne.

Dès 1741 , Marie-Thérèse envisagea de céder les Pays-Bas et le Milanais pour conserver la Silésie. En 1756 a lieu un extraordinaire renversement d'alliance. L'Autriche, fait nouveau, s'associe à la France et à la Russie pour faire la guerre à la Prusse qui se lie à l'Angleterre laquelle lui verse des subsides grâce à son commerce colonial. A cet égard, il y a là, selon P. Kennedy, un exemple parfait de la transformation du profit en puissance et de l'utilisation de l'hégémonie

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maritime anglaise au bénéfice des finances nationales (5). L'Angleterre impose un blocus permanent des ports français de l'Adantique. En 1759, les colonies françaises tombent aux mains des Anglais tout autour du globe. De guerre lasse, après la défaite de Torgau (Saxe), en 1760, l'alliance franco-autrichienne et les Russes négocient la paix d'Hubertsbourg, en 1763. Le grand vainqueur demeure, à nouveau, l'Angleterre qui progresse dans les Antilles, en Afrique occidentale, élimine pratiquement la France en Inde et domine quasiment le continent nord-américain. Frédéric II garde la Silésie. On conserve le même système de barrières et des points d'appui en Europe. C'est l'affirmation de l'équilibre des puissances européennes. L'ennemi numéro un de la France est maintenant l'Angleterre puissance maritime, donc commerciale et financière. L'époque révolutionnaire et napoléonienne la verra agissant, en permanence, en sous-main. De l'Europe napoléonienne à la France encerclée d' « Etats-tampons » en 1815 La guerre de Sept Ans a épuisé les populations et asséché les finances des belligérants. Aussi, pendant une dizaine d'années après le traité de 1763, l'Europe connaîtra un répit. Une alliance défensive austro-prussienne et des menaces d'invasion de la France révolutionnaire entraînent celle-ci à déclarer la guerre, le 2 avril 1792, au « roi de Bohême et de Hongrie ». La nation française se considère comme le champion de la lutte contre l'absolutisme et la féodalité.
Droits des peuples et droits de l'homme Le 26 août 1789, l'Assemblée nationale adopte la Déclaration des droits de I 'homme et du citoyen qui s inspire largement de la Déclaration d'indépendance américaine adoptée par le Congrès le 4 juillet 1776. Toutefois, si la déclaration américaine porte essentiellement sur le droit des peuples, la Déclaration française insiste, quant à elle, sur les droits de l'homme. La Révolution française apporte une rupture totale par rapport à l'Ancien Régime lorsque avec l'article 3 de la Déclaration, elle transfère la source sacrée du pouvoir, de Dieu à l'humanité, du sacre des rois depuis le baptême de Clovis à l'autoaffirmation de la nation, du peuple souverain. Avec l'article 2 de la Déclaration qui revendique la légitimité pour tout peuple d'une résistance à l'oppression, la Révolution reprenait la Déclaration américaine à prcpos du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Allant au bout de leur « mission », les hommes de 1789 voulaient libérer les communautés encore sous le joug de« tyrannies ». Bientôt cette philosophie annexionniste, puis des droits de l'homme s'accompagne d'une impérialiste. La France révolutionnaire

politique

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